‹ Pierre SimpleChapitre 13 sur 25 · CHAPITRE XHLI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHLI

Nous arrivâmes en vue de la Barbade sans autre aventure. Nous étions alors à environ dix milles de la baie, et nous faisions voiles avec une assez bonne brise. Je descendis le soir dans ma cabine, m'attendant à jeter l'ancre le lendemain matin avant le déjeûner. Le jour venait de paraître, quand je me trouvai tout à coup renversé de mon lit et jeté à l'autre bout de ma cabine , et j'entendis en même temps le bruit de l'eau qui entrait dans le schooner. Je montai à la hâte sur le pont, supposant que le navire avait jelé sur le côté, et je ne me trompai pas. Il avait été renversé par ce qu'on appelle un grain blanc , et il était à l'instant de couler à fond. Tous mes hommes étaient surletillac, les uns habillés,, les autres comme moi , n'ayant que leur chemise. Swin- ' burne était à l'arriére , tenant une hache, et coupant les agrès de la grande vergue. Je vis ce qu'il

voulait faire, el saisissant une autre hache, je coupai les cordages et drisses qui l'attachaient au mât. Nous n'avions pas d'autre chance, car notre barque était du côté du navire qui était déjà sous l'eau. Tout cela ne fut pas l'affaire de deux minutes, et je ne pus m'empêcher de songer à combien peu tient la vie el la mort des hommes. Si je n'eusse pas heureusement trouvé une hache sous ma main, je n'aurais pu couper les cordes, Swinburne n'en aurait pas eu le temps , et la grande vergue aurait coulé à fond avec le schooner. Le navire, en s'emplissant d'eau, se releva à demi; et s'enfonça dans la mer à l'instant même, formant un tourbillon qui nous entraîna avec la grande vergue; mais nous revînmes à la surface de l'eau au bout de quelques secondes.

Le coup de vent ne fut pas de longue durée , el une sorte de calme y succéda. Je comptai les hommes qui se tenaient à la grande vergue, et je vis qu'il ne m'en manquait aucun. Swinburne était devant moi. Il se tenait d'une main à la vergue, et il avait l'autre dans sa poche, d'où il tira une chique de tabac qu'il mit dans sa bouche. — Je n'étais pas sur le pont au moment , monsieur Simple, me dit-il, sans quoi cela ne serait pas arrivé. J'aurais vu venir ce maudit grain blanc. Je venais d'être relevé de quart, et j'avais bien recommandé à Collins d'avoir l'œil à tout. Mais je

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ne vous en parle que pour que vous sachiez que je n'ai pas négligé mon devoir, si vous vous sauvez, et que je vienne à périr. Cependant nous ne sommes pas bien loin delà terre, mais nous avons plus de chances de rencontrer un requin qu'un ami.

J'avais déjà songé à ce danger , et quoique je n'eusse pas voulu en parler, j'avais plus d'une fois regardé autour de moi pour voir si quelqu'un de ces monstres de la mer ne s'approchait pas pour nous dévorer.

— Il n'y a pas un reproche à vous faire, Swinburne, lui dis-je. J'aurais dti vous relever, moimême; mais j'avais fait le premier quart , et j'étais fatigué. Mettons notre confiance en Dieu ; lui seul peut nous sauver.

Le soleil était alors bien haut dans le ciel , et ses rayons brûlants nous étaient d'autant plus insupportables, que nous étions sans chapeau. Ma tête était en feu , et j'étais presque tenté de me laisser tomber dans l'eau, pour me mettre à l'abri d'une chaleur que je ne pouvais plus endurer. Nous avions le soleil perpendiculairement sur la tête, et il brûlait littéralement la partie de notre corps qui n'était pas dans l'eau. Les tourments que j'éprouvais étaient si violents, que j'aurais vu sans regret un requin s'approcher , si je n'eusse songé à Céleste, et que cette idée ne m'eût fait te-

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nir àla vie. Cependant je finis par avoir des vertiges, ma vue se troubla, je sentis mes forces m'abandonner; mais elles se ranimèrent quand j'entendis Swinburne s'écrier : — Une barque , de par le ciel, une barque ! Courage, camarades, tenez bon, et dans quelques minutes nous sommes sauvés.

Cette barque était montée par des nègres qui étaient sortis de la baie pour pêcher des poissons volants. Ils avaient aperçu la vergue flottant sur l'eau, et ils s'en étaient approchés pour en faire leur butin. Us nous aidèrent à monter sur leur barque, et nous donnèrent de l'eau qui nous parut du nectar, et qui nous rendit l'usage de nos sens. Ils attachèrent ensuite une corde à la vergue, et la touèrent jusqu'au rivage. A peine avionsnous été dix minutes dans la barque, quand Swinburne me montra un énorme requin qu'envoyait presque à fleur d'eau. Je frémis, et je remerciai Dieu du fond du cœur.

Au bout de deux heures nous arrivâmes à terre, mais nous étions trop faibles pour pouvoir marcher. On nous porta à l'hôpital, où l'on nonsseigna et l'on nous mit au lit. Je fus attaqué d'une fièvre cérébrale qui dura sept jours; et pendant tout ce temps, O'Brien ne me quitta pas un seul instant. On me rasa la tête, et la peau de mon visage, de mon dos et de mes épaules tomba comme

si c'eût clé un masque. On nous fit prendre des bains d'eau et d'eau-de-vie, et enfin , après trois semaines de maladie, nous fûmes tous bien portants.

— Ce schooner nous a été malencontreux du commencement à la fin, médit O'Brien , quand je lui eus raconté tous les événements de ma croisière ; mais enfin le voilà au fond de l'eau, et qu'il aille au diable. Vous voilà encore une fois tiré de grand danger, Pierre; mais, sur ma foi, vous me causez bien des embarras et des inquiétudes; et la vérité est que vous êtes un enfant que je doute que je puisse réussir à élever.

Je repris mon service à bord du brick , qui était alors en état dese remettre en mer. Un malin, O'Brien vint à bord, et me dit : — J'ai à voua annoncer une nouvelle qui vous fera plaisir, Pierre : notre maître canonnier passe sur l'AraxèSy et l'amiral a nommé à sa place le vieux Swinburne. — Faites-lui dire de monter sur le pont.

Je l'envoyai chercher, et il arriva sur-le-champ. — Swinburne , lui dit O'Brien , vous avez bien rempli vos devoirs , et, en récompense vous êtes nommé maître canonnier du Serpent ci sonnettes. Voici votre brevet, et c'est avec beaucoup de plaisir que je vous le remets.

— Capitaine O'Brien, répondit Swinburne, serai-je obligé de porter un de ces habits longs, à

queue d'hirondelle ? Si cela était, j'aimerais mieux rester quartier-maître.

— Un maître canonnier peut porter la jaquette si bon lui semble , Swinburne ; et vous pourrez de même porter à terre l'habit à queue d'hirondelle si vous le voulez.

— Eh bien ! monsieur , en ce cas , j'accepte le brevet, parce que je sais que cela plaira à la vieille femme.

A ces mots, Swinburne descendit en relevant ses pantalons. Je puis dire ici qu'il continua à porter la jaquette pendant tout le reste de la croisière, mais que lorsqu'il fut de retour en Angleterre « la vieille femme », c'est-à-dire sa femme , trouva qu'il y allait de sa dignité qu'il prît l'habit à queue d'hirondelle^ et l'obligea à le porter. Une fois qu'il l'eut mis, il ne le quitta plus tant qu'il fut à terre ; mais il reprit la jaquette quand il se trouva de nouveau à bord d'un navire.

Le lendemain^ il arriva d'Angleterre un brick qui apportait des lettres pour l'escadre. J'en reçus deux de ma sœur Hélène, et elles me firent beaucoup de chagrin. Elle me disait que mon père avait vu mon oncle, lord Privilège, qu'il avait eu une querelle avec lui ; qu'autant qu'elle avait pu s'assurer des faits , mon père avait frappé mon oncle, et qu'il avait été mis à la porte de la maison par les domestiques; qu'il était rentré chez

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lui dans un transport de fureur, et que depuis ce temps il avait toujours été malade ; — que cette affaire faisait beaucoup parler dans tous les environs; qu'en général on blâmait la conduite de mon père, et qu'on disait qu'il avait l'esprit dérangé; supposition que mon oncle cherchait à accréditer. — Elle m'exprimait encore le désir de me revoir. Il y avait alors trois ans que j'étais absent; mais il lui semblait qu'il y en avait dix , tant elle avait été malheureuse.

O'Brien reçut aussi une lettre du père Mac Gralh, et je la mettrai en entier sous les yeux du lecteur.

« Mon cher fils ,

» Puisse une longue vie et la bénédiction de tous les saints être votre partage maintenant et à jamais ! Amen. Puissiez-vous vivre assez longtemps pour vous marier ; puissiez-vous ne pas manquer d'enfants, et puissent-ilsêtreaussi beaux que leurs père et mère, quelle qu'elle puisse être ! Enfin puissiez-vous mourir dans la vraie foi et à un âge très avancé, comme votre père est mort , il y a aujourd'hui huit jours, ayant quitté cette terre pour un meilleur monde. Le cortège funèbre a été fort nombreux , et votre père a dû être flatté de voir tant de monde à son enterrement. J'ai été à sa veillée, et je vous assure qu'il avait

fort bonne mine sur son lit de parade, si l'on prend en considération son âge, sa maigreur et sa barbe grise. On lui avait mis un bouquet entre les mains, qui étaient croisées sur sa poitrine, et il nous rappela à tous la'mémoire du bienheureux saint le pape Grégoire, qui est mort quelques centaines d'années avant que vous et moi nous fussions nés.

» Votre mère reste assise bien à son aise dans le fauteuil que vous connaissez, se dandinant de droite et de gauche , tout le long de la journée , sans dire un mot à personne. J'ose dire que c'est parce qu'elle pense à Dieu , et ce n'est pas sans raison , vu qu'il est probable qu'elle aura à paraître devant lui d'ici à un mois environ. Elle n'a pas prononcé une parole depuis la mort de votre père, mais en ce moment elle avait crié et hurlé pour plus de cent ans. A présent, elle ne fait que tousser et remuer les grains de son chapelet, ce qui est une manière convenable de passer le peu de temps qui lui reste à vivre, car je m'attends à la voir tomber, un de ces matins, comme une poire trop mûre. Ainsi donc, mon cher fds , ne pensez plus à elle, car, à moins que vous n'arriviez ici sur le balai d'une sorcière, ce qu'à Dieu ne plaise, vous trouverez à votre retour son corps dans le cimetière, et son âme en purgatoire. Amen!

» Après vous avoir ainsi parlé de votre père et

de votre mère pour votre satisfaction, je vous dirai que la mère d'Ella est morte dans son couvent, à Dieppe, mais a-t-elle gardé son secret ou non , c'est ce que j'ignore. Ce dont je suis sûr , c'est que si elle n'a pas déchargé sa conscience par la confession, elle est damnée pour toute l'éternité. Ella Flanagan vit encore, et elle est aussi heureuse dans son cloîtrequ'on pouvait s'y attendre. Je suis certain qu'elle n'a aucune connaissance de l'échange d'enfants. Tout ce qu'elle sait, c'est que sa mère a prêté un serment entre les mains du père O'Toole^ qui devrait être pendu et écartelé, au lieu de ces pauvres diables que le gouvernement anglais appelle rebelles, mais qui n'étaient pas plus rebelles que ne l'est le père Mac Grath lui-même qui soutiendra le prétendant , comme les Anglais appellent notre vrai roi catholique , tant qu'il restera en Irlande une goutte de whiskey à boire à sa santé . — A propos du père O'Toole, l'évêque n'a pas encore prononcé sur la querelle que nous avons eue ensemble. Il dit qu'il faut qu'il prenne le temps d'y réfléchir. Il mesemble qu'il n'avait pas besoin de trois ans de réflexion pour voir que c'était moi qui avais raison , et que le père O'Toole est un coquin qui ne vaut pas la corde qu'on devrait employer à le pendre.

» Yos deux sœurs mariées sont deux jeunes femmes sages et rangées. Chacune d'elles a eu trois

enfants depuis voire départ. Vous auriez du plaisir à voir quelle bouche ouvrent déjà les aînés pour avaler une pomme de terre. C'est le vrai sang des O'Brien.

» Maintenant, mon cher fils Térence , venonsen au but principal de ma lettre, qui est de vous demander si vous ne devez pas vous faire un point de conscience de m'envoyer quelque argent pour dire des messes pour le salut de l'âme de votre père, car ce n'est pas une plaisanterie que d'être en purgatoire. Je voudrais que vous y eussiez seulement le bout d' un doigt et vous verriez comme vous brûleriez d'impatience de l'en tirer. Mais vous êtes bon fils et je n'ai pas besoin de vous en dire davantage.

» Quand votre mère sera partie à son tour , ce qui, avec la grâce de Dieu ne peut tarder, je prendrai sur moi de faire vendre son mobilier , les deux vacheS;, les cochons, les poules et la récolte sur pied, car les morts n'en ont plus besoin, et je ne doute pas que cela ne produise de quoi lui faire une belle veillée et un enterrement décent. Je tiendrai un compte exact du tout, et j'emploierai en messes le surplus, si surplus il y a. En attendant, je suis votre père en Dieu.

» Urtagh Mac Gratu. »

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