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CHAPITRE ILXIII

Le lendemain du jour où O'Brien avait mis à la voile pour les Indes orientales, les inspecteurs vinrent visiter le brick, et le trouvèrent en si mauvais état, qu'ils décidèrent qu'il fallait le mettre sur le chantier. J'avais reçu des lettres de ma sœur, que la nouvelle de mon retour çt l'espoir de m'embrasser bientôt transportaient de joie. Tou-

tefois ce qu'elle me disait de mon père n'était rien moins que satisfaisant. Le désappointement, l'inquiétude avaient produit sur lui un effet tel, que sa pauvre tête était dérangée.

Notre nouveau capitaine vint me rejoindre. C'était un tout jeune homme, qui n'avait jamais commandé de vaisseau. Sa réputation, comme officier, n'était pas des meilleures, il passait pour avoir des manières dures et peu agréables; tout cela pouvait se changer dans sa nouvelle position , . mais nous n'en éprouvâmes pas moins un peu d'inquiétude, et nous regrettions vivement 0'- Brien .

Lorsque nous fûmes réunisautour de lui, il nous lut sa commission, il fut tout affable, tout bienveillant pour tout le monde. Il eut la bonté de dire qu'il me laisserait une liberté entière dans l'exercice de mes fonctions, attendu que je devais connaître parfaitement l'équipage. Nous pensâmes queceux qui nous avaient parlé delui étaient aveuglés par la prévention, ou s'étaient mépris sur son caractère. Pendant la demi-heure qu'il passa avec nous, je lui exposai que, pendant que le brick était sur le chantier, j'aurais un grand désir d'aller voir ma famille, et je le priai de m'auloriser à en demander la permission. Il y consentit avec empressement, ajoutant qu'il prenait tout sur lui. Il se chargea de transmettre ma

lettre à l'amiral 5 la réponse fut favorable; je parlis le lendemain par la diligence et je me trouvai de nouveau dans les bras de ma chère sœur.

Après les premiers épancliements de Jiotre tendresse, je lui demandai des nouvelles de mon père; elle répondit qu'il était devenu si ombrageux qu'il n'écoutait personne. Il était triste et irritable en même temps, et il n'y avait pas d'idées qui ne lui passassent par la tête : tantôt il se croyait composé de diverses substances , tantôt occupé de tel ou tel étal. Il restait généralement ainsi quatre à cinq jours; alors il dormait vingtquatre heures , ou davantage , puis il s'éveillait sous l'influence de quelque nouvelle manie. Violent dans son langage, il semblait, sous d'aulres rapports, avoir plus de peur des autres que d'envie de leur faire du mal. De jour en jour il devenait plus étrange et plus ridicule. Il venait , ajouta ma sœur, de sortir d'un de ses longs assoupissements, et il était dans son cabinet. Avant de s'endormir , il s'était cru menuisier , et avait raboté presque tous les meubles de la maison.

J'allai voir mon père (juiétait assis sur son grand fauteuil . Que je le trouvai changé ! Ses traits étaient tirés, son air hagard, sa bouche restait constamment ouverte. Unegarde-maladequiavailété prise par ma sœur , était debout auprès de lui.

— Pst! pst ! pst ! s'écria mon père; que pou-

vez-vous connaître à mon intérieur, vieille bavarde ? Je vous dis que le gaz s'engendre rapidement, et que même dans ce moment, c'est à peine si je puis rester dans mon fauteuil. Je me sens enlevé^ et si vous ne m'attachez pas avec des cordes, je vais monter comme un ballon.

— Allons, allons, monsieur, c'est tout bonnement du vent que vous avez dans l'estomac , ça va se passer.

— C'est du gaz inflammable, vieille Hécate que vous êtes î je le sais bien. Voyons, allez-vous me chercher une corde, oui ou non? — Eh! qui est là? Ah! c'est vous, Pierre? Ma foi , vous tombez du ciel, juste à temps pour m'y voir monter.

— J'espère , mon père, que vous vous sentez mieux.

— Je me sens plus léger de minute en minute. Prenez une corde , Pierre , et attachez-moi au pied de la table.

Je m'efforçai de le convaincre qu'il était dans l'erreur; mais jene pus réussir. 11 se mit dans une grande colère , et s'écria que je voudrais déjà le voir au ciel. Comme j'avais entendu dire qu'avec les malades de celte espèce , le mieux était de se prêter à leurs fantaisies, j'essayai cette méthode. — Il me semble, mon père, lui dis-je, que si nous pouvions enlever le gaz toutes les dix minutes , ce serait un très bon plan.

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— Oui, mais comment ? répondit-il, en secouant la tête.

— Mais , avec une seringue , laquelle , introduite dans la bouche, ne manquera pas de pomper le gaz.

— Mon cher enfant, vous m'avez sauvé la vie; hâtez-vous, ou je vais passer à travers le plafond.

Heureusement je trouvai dans la maison l'instrument désiré, je le lui mis dans la bouche, je le fis jouer. En moins de deux minutes , il déclara qu'il se sentait beaucoup mieux, et je laissai la vieille garde continuer ce rude exercice. Je retournai auprès de ma sœur , à qui je contai ce qui s'était passé; s'il se fût agi d'une personne indifférente, la chose eût pu nous paraître plaisante; mais nous étions trop douloureusement affectés, et l'idée de la quitter , comme je serais bientôt obligé de le faire, puisque mon congé n'était que de quinze jours, et de la laisser seule pour soigner des maux aussi cruels, ajoutait encore à ma tristesse.

Pendant trois jours , mon père voulut que la garde continuât à pomper le gaz , après quoi il retomba dans un de ses sommeils de plomb, qui dura trente heures.

Quand il se leva , je retournai le voir , il était huit heures du soir , et j'avais une lumière à la

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main. — Emportez-la ; vile , emportez-la , ayez soin de l'éteindre!

— Et pourquoi donc , mon père?

— Ne m'approchez pas, si vous m'aimez. Eloignez, éloignez vile!

J'obéis, et je lui demandai ensuite la raison.

— La raison? ne voyez-vous pas, Pierre? reprit-il. — Il faisait alors une obscurité complète dans la chambre. — Je suis un magasin rempli de poudre, et la moindre étincelle peut me faire sauter. Pierre, vous ne voudriez pas causer la mort de votre père? Et le pauvre vieillard fondit en larmes, et pleura comme un enfant.

Je savais qu'il était inutile de cherchera raisonner avec lui. — Mon père, lui dis-je, quand un pareil danger se manifeste à bord d'un vaisseau, nous inondons toujours le magasin. Eh bien! si vous buviez beaucoup d'eau , la poudre serait mouillée, et vous n'auriez plus rien à craindre.

Mon père trouva que j'avais raison , et se mit à boirede telles rasadesque la gardeavait sans cesse lacarafe à la main; cela dura trois ou quatre jours, pendant lesquels je pus jouir librement de la société de ma chère Hélène 5 mais alors il retomba dans son état de stupeur, et nous nous demandions quelle serait sa première fantaisie, lorsqu'on vint me chercher en toute hâte, et je trouvai mon

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père étendu sur son lit , et respirant d'une manière étrange.

—Eh! qu'est-ce encore? m'écriai-je^

— Comment vous ne voyez pas ce que c'est ? Comment voulez-vous qu'un pauvre petit enfant qui vient de naître , puisse vivre, si sa mère n'est pas là tout près pour l'allaiter et en prendre soin?

Malgré toute l'absurdité d'une pareille idée, je répondis gravement que rien n'était plus vrai , mais que malheureusement sa mère était morte en couches , et que le seul moyen était de l'élever à la cuiller.

Il en tomba d'accord avec moi, je dis à la garde de faire un peu de gruau avec de l'eau-de-vie et de lui en donner, et il se laissa faire. 11 était tard^ et j'allais me retirer, lorsqu'il me fit un signe pour me rappeler. — Eh bien ! Pierre, dit-il, elle ne m'a pas changé de maillot.

C'était par trop fort, et je ne pus ra'empêcher de sourire. La garde alla prendre une serviette qu'elleétendit gravement sur lui, et cela le contenta.

Le dernier accès dura six jours entiers, parce qu'il voulait toujours dormir, attendu qne les enfants dormaient beaucoup, puis survint sa léthargie, qui fut suivie d'un nouveau caprice. Mon congé allait expirer , et j'avais écrit à mon nouveau capitaine pour demander une prolongation, mais il répondit que la chose n'était pas possible ,

et il rrrenjoignait de me rendre à bord sur-lechamp.

J'en fus un peu surpris, mais il fallait obéir. J'embrassai ma chère sœur, et je lui recommandai de se prêter à toutes les idées de mon père , elle fit de son mieux; mais les lubies qui lui passaient parla tête, étaient souvent telles que le génie le plus inventif aurait été fort embarrassé de les combattre ou d'y trouver un remède. La situation d'Hélène était vraiment affreuse, la santé de mon père déclinait de jour en jour , et je la quittai avec les plus tristes pressentiments.

Je dois mentionner ici que j'avais reçu toutes mes parts de prises, montant à quinze cents livres sterling, somme considérable pour un lieutenant. Je la plaçai dans les fonds publics, et je donnai ma procuration à Hélène , la priant de disposer de cette somme comme si elle lui appartenait. Il fut convenu entre nous que, si nous avions le malheur de perdre notre père, elle commencerait par payer toutes ses dettes, qui pouvaient monter à trois ou quatre cents livres , et qu'elle vivrait de son mieux avec le reste de son petit revenu.

CHAPITRC] ILXIT.

Arrivé à Portsmouth , je me rendis à l'hôtel où logeait le capitaine. Il s'habillait pour aller dîner chez l'amiral et on me fit entrer dans sa chambre où je l'attendis. Mes yeux s'étaient jetés machinalement sur la table, moins par curiosité que pour passer le temps; je fus fort surpris de reconnaître sur une lettre qui était au-dessus de plusieurs autres le cachet de lord Privilège. Ce pouvait être l'effet du hasard; mais non, la seconde, la troisième, plus de dix autres portaient le même cachet. Je ne pouvais concevoir comment mon oncle et lui se connaissaient, et je cherchais à m'expliquer cette bizarre coïncidence, lorsque le capitaine Hawkins, — c'était son nom, — entra dans l'appartement. Il me fit l'accueil le plus aimable , s'excusant de n'avoir pu prolonger mon congé sur ce que l'amiral n'avait pas voulu auto-

riser plus longtemps l'absence du premier lieutenant , et lui avait enjoint de le rappeler sur-lechamp. Je fus satisfait : il me serra la main^ et nous nous séparâmes. Mes camarades me reçurent à bras ouverts. Ils me dirent qu'en général le capitaine avait été très bien à leur égard^ mais que cependant l'empreinte du pied fourchu s'était montrée deux ou trois fois.

— Webster, dis-je au second lieutenant, savezvous quelle est sa famille?

— C'est la question que j'ai adressée à ceux qui ont fait voile avec lui, et ils m'ont tous dit qu'il n'en parlait jamais; mais qu'il se vantait souvent de ses relations intimes avec la noblesse. 11 en est qui croient qu'il est le bâtard de quelque grand personnage. Tout cela me donna beaucoup à penser, et j'éprouvai un vague sentiment de crainte; mais je résolus de faire strictement mon devoir et de ne donner aucune prise sur moi. Je finis donc par me rassurer, et je n'y songeai plus. Le brick était réparé ; pendant quelque temps je m'occupai activement à le mettre en état de tenir la mer. Je ne quittais jamais le bord; rien ne m'attirait à terre; je n'aimais ni les orgies nocturnes, ni les mauvaises compagnies, et je n'avais point de connaissances dans la portion respectable des habitants de Portsmouth. Enfin nous sortîmes du bassin, et nous allâmes jeter l'ancre à Spithead.

Le capitaine Hawkins vint à bord, et me donna un livre d'ordre en me disant : — Monsieur Simple, je n'aime pas les ordres écrits, parce que je regarde les règlements de la marine comme très suffisants pour la discipline d'un vaisseau. Cependant un capitaine est dans une position particulière. S'il arrive quelque malheur^ il en est responsable. J'ai donc rédigé quelques instructions, pour ma justification personnelle, dans le cas où je viendrais à faire le plongeon , mais sans désirer qu'elles gênent en rien le bien-être des officiers.

Je reçus le registre , et le capitaine retourna à terre. Quand je descendis dans la cabine pour l'examiner, je reconnus à l'instant que, si je suivais ces instructions à la lettre , la position des officiers deviendrait fort pénible, et que, dans le cas contraire, toute la responsabilité tomberait sur moi. Je le montrai à Webster, qui me dit que, quant à lui , toutes les politesses et toutes les avances du capitaine ne lui semblaient qu'un leurre , et qu'il ne manquerait pas de jeter le grappin sur nous dès qu'il en trouverait l'occasion. Je réunis donc tous les officiers, et je leur dis mon avis. Webster l'appuya, et il fut convenu unanimement que les instructions seraient suivies , tout en nous réservant le droit de remontrance.

Cependant la plus grande partie de ces ordres n'était que pour le temps que le brick serait en rade, et comme nous étions au moment de mettre à la voile, il était à peu près inutile de rien dire pour le moment. L'ordre du départ arriva , et je reçus en même temps une lettre de ma sœur Hélène. Elle disait qu'elle avait reçu des nouvelles du capitaine Fielding qui avait écrit immédiatement à Bombay, où le régiment était en garnison, et à qui on avait répondu qu'il ne s'y trouvait personne du nom d'O'SuUivan , ,et qu'aucune femme de ce nom n'avait suivi le régiment. Cela mit fin à toutes nos recherches après la nourrice^ qui avait été confinée dans la maison de mon oncle. Tout espoir de découvrir jamais celte intrigue infernale , et, par suite, d'être à jamais uni à Céleste, était donc perdu pour moi. J'écrivis une longue lettre à O'Brien , et le lendemain nous partîmes pour notre station dans la mer du Nord.

Au premier livre d'ordre, le capitaine en ajouta un autre pour la nuit. Il l'envoyait chaque soir, et il fallait le lui remettre tous les matins, revêtu de la signature de tous les officiers de quart, de sorte que personne ne pouvait alléguer qu'il ne l'eût pas lu. Je fus de quart le premier, etSwinburne vint me trouver.

— Ma foi, monsieur Simple, du diable si jecrois que nous ayons beaucoup gagné à notre échange

de capitaine ; quelque chose me dit que nous aurons sous peu une bourrasque.

— il ne faut pas juger trop à la légère , Svvinburne.

— Non sans doute; cependant il faut bien s'en rapporter encore un peu à la mine^ et la sienne ne me dit rien de bon. Elle est sombre et triste comme une journée d'hiver. Et puis il marche sur le pont comme si ce plancher-là n'était pas assez bon pour lui. M. Williams dit qu'il semble qu'il couve le destin de Caton et de "Rome. Je ne sais pas trop ce qu'il veut dire; c'est quelque plaisanterie, je suppose ; car ces jeunes gens plaisantent toujours. Avez-vous jamais été sur la Baltique , monsieur Simple ? mais j'y pense ; non , vous n'y avez jamais été. C'est là que j'ai vu les chaloupes canonnières diantreraent occupées. Ah! nousaurions eu du plaisir avecle capitaine O'Brien; mais avec ce petit homme-là tout se passera en paroles. Il n'y aura rien à faire.

— Vous paraissez avoir pris le capitaine en grande haine, Swinburne. Je ne sais pas trop si, comme premier lieutenant, je devrais vous écouter.

— C'est justement parce que vous êtes premier lieutenant que je vous le dis , monsieur Simple. Je ne me suis jamais trompé sur le caractère d'un officier quand j'ai pu le regarder en face et l'en-

tendre parler une demi-heure, et je suis monté sur le tillac tout exprès pour vous mettre sur vos gardes, car je suis convaincu qu'il vous veut du mal. Pourquoi s'enferme-t-il tous les matins dans sa cabine pendant plus d'une demi-heure avec cette face huileuse de sergent des soldats de marine? n'est-ce pas par vous seul que ses ordres devraient être transmis? maisc'est unespionqu'il place sur nous tous, et sur vous en particulier. Le drôle commence déjà à se donner des airs, et il parle aux jeunes midshipmen comme s'ils étaient ses inférieurs. J'ai voulu vous en prévenir pour que vous ne vous laissiez pas surprendre.

— Je vous remercie de vos bonnes intentions, Swinburne , mais je suis décidé à faire mon devoir, et alors qu'ai-je à craindre ?

— On a beau faire son devoir, monsieur Simple; si le capitaine a mis dans sa tête de vous perdre, il vous i)erdra. Il y a plus longtemps que vous que je suis au service, etje vois clair. Faites surtout bien attention à une chose , monsieur Simple; — excusez la liberté que je prends. — Ne perdez jamais votre sang-froid.

— Ne craignez rien, Swinburne.

— Oh! c'est que, voyez-vous, on vous a toujours traité en gentilhomme, et si l'on venait à vous traiter autrement, vous avez un sang trop généreux dans les veines pour nepoinl vouséchauf-

fer. — Oui, vous regimberiez, j'en suis certain. J'ai vu, moi qui vous parle, j'ai vu des officiers malmenés, injuriés^ au point que la patience d'un saint n'aurait pu y tenir ; et puis au moindre petit mot d'observation de leur part , vlan! on vous les renvoyait du service.

— Mais vous oubliez, Swinburne, qu'il y a des lois pour le capitaine aussi bien que pour le reste de réquipage,elen demandant une cour martiale. . .

— Oui, on vous l'accordera, mais qu'y gagnerez-vous? c'est vouloir lutter contre un gros vent qui vient de la côte; — mille contre un que vous n'atteindrez pas le port , et si vous y parvenez , votre vaisseau est en capilotade , vos voiles sont en pièces; impossible de tenir la mer, pas d'ordre de radoub ; et vous restez en disponibilité toute votre vie. iNon, non , monsieur Simple, le mieux encore est de faire la grimace, de renfoncer ses plaintes, et de prendre garde à soi; car , voyez-vous, monsieur Simple , dans le meilleur équipage possible, un capitaine espion trouvera toujours des espions pour le seconder.

— Est-ce à moi que cette observation se rapporte ? dit une voix qui partait de derrière nous. Je me retournai, et je vis le capitaine qui s'était glissé inaperçu sur le tillac , pendant notre conversation.

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Swinbiirne ne répondit rien, porta la main à son chapeau, et s'éloigna.

— Je présume, monsieur Simple, que vous trouvez tout naturel de parler de cette manière de votre capitaine avec un officier inférieur ?

— Si vous avez entendu toute la conversation , monsieur, répondis-je, vous devez savoir que nous parlions en général des cours martiales.

— Prétendez-vous dire, monsieur, que les mots de capitaine espion ne s'appliquaient pas à moi?

— Le maître canonnier, monsieur, faisait cette observation qu'un capitaine espion trouvait toujours des espions pour le seconder. C'était une remarque générale à laquelle je serais fâché que vous crussiez devoir attacher quelque importance.

— Très bien, monsieur Simple, dit le capitaine Havvkins, — et il descendit dans sa cabine.

— IS'est-ce pas une fatalité, monsieur Simple, dit Swinburne en se rapprochant, que je vienne pour vous rendre service, et que je vous mette ainsi dans l'embarras ? mais après tout, il n'y a peut-être point grand mal à cela. Encore mieux vaut-il connaître son ennemi que de le laisser poignarder par derrière. Il ne songeait pas à jeter le masque ; mais je l'ai rnordu tellement au vif qu'il s'est oublié.

— Je serais tenté de le croire; mais nous fe-

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rons mieux de ne pas en dire davantage , Swinburne.

— Plût à Dieu, au lour qu'ont pris les choses, que je n'eusse rien dit du tout. Adieu, monsieur.

Je réfléchis à ce qui s'était passé, et je partageai l'avis de Swinburne, qu'il valait mieux que cet incident fût arrivé, et que je susse à quoi m'en tenir sur les dispositions du capitaine. Je savais du moins sur quel terrain je marchais, et je pouvais préparer ma défense.

CHAPITRi: JLILW.

Le lendemain au point du jour , nous étions à la hauteur du Texel, et à peine avions-nous doublé les bancs de sable, que nous aperçûmes une voile. On ne répondit pas à notre signal ; et, persuadés que c'était un bâtiment ennemi , nous nous préparâmes au combat. Ce furent des transports de joie parmi tout l'équipage. Les vestes ,

les chapeaux furent jetés bas; chacun se noua un mouchoir autour de la tête, un autre autour de la ceinture; tout le monde brûlait déjà d'en venir à l'abordage. Je ne sais cependant si je ne dois pas en excepter le capitaine, qui, dès le commencement , ne montra rien moins que de la joie et de la présence d'esprit. Ce qu'on peut dire en sa faveur, c'est qu'il ne s'était jamais trouvé à un combat naval.

Nous faisions force de voiles, lorsqu'un épais brouillard nous déroba le brick ennemi, et bientôt il augmenta à un tel point que nous ne pouvions pas voir à trente pas devant nous. C'était une grande mortification pour nous , car nous craignionsque notre prise ne nous échappai. Heureusement le vent tomba rapidement, et les voiles battirent le mât. Il était midi, et je demandai au capitaine si je donnerais le signal du dîner.

— Pas encore, répondit-il, nous allons virer de bord.

— Virer de bord, monsieur, répondis-je avec surprise.

— Oui , je suis sûr qu'ils en ont fait autant ; et sans cela nous les perdrons.

— S'ils virent de bord, monsieur , ils se jetteront au milieu des sables, et alors ils ne pourront nous échapper.

— Monsieur, répondit-il, quand je vousdeman-

derai voire avis, vous aurez la bonté de me le donner. Je commande ici.

Je m'inclinai sans dire un mot, et je me disposai à obéir.

— Virer de bord! virer de bord! s'écriaient les matelots l'un après l'autre; joli moyen de rencontrer l'ennemi.

Le capitaine fit semblant de ne rien entendre; il semblait examiner attentivement la manœuvre. Le brick fut dix minutes à faire ce mouvement, et alors il eut un calme plat tel que nous ne pûmes avancer. Vers une heure et demie, une légère brise se leva du coté opposé; nous tournâmes au vent, elle augmenta ; le brouillard se dissipa, et au bout d'un quart d'heure, le brick ennemi se montra de nouveau. Nos gens firent entendre un triple hourra!

— Silence! s'écria le capitaine avec aigreur. Monsieur Simple, est-ce ainsi que l'équipage était discipliné sous son ancien commandant?

Je ne pouvais souffrir qu'on attaquât O'Brien, et je répondis avec quelque vivacité : — Oui, monsieur, ils ont toujours été accoutumés à exprimer leur joie à la perspective d'un engagement avec l'ennemi.

— Très bien , monsieur Simple , répondit-il.

— Faut-il lui donner la chasse? demanda le maître d'équipage.

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—Sans doute, répondit le capitaine, qui descendit alors dans sa cabine.

— Courage , camarades , dit Swinburne dés que le capitaine fut parti ; je viens de faire ma ronde, et je vous garantis que tout est en bon état. Vous ne manquerez pas de poudre , c'est moi qui vous en réponds. Ils verront que le Serpent à sonnettes sait mordre diantrement fort au besoin.

Le brick ennemi , voyant qu'il ne pouvait s'échapper, car nous arrivions sur lui rapidement, raccourcit ses voiles pour le combat, et arbora le pavillon hollandais.

Le capitaine Hawkins reparut en ce moment sur le gaillard d'arrière, il semblait avoir rassemblé tout son courage, et, montant sur une caronade : — Monsieur Thompson, dit-il, vous aurez soin que le brick...

Une triple décharge que le bâtiment ennemi vomit contre nous, l'interrompit tout à coup. Il sauta à bas de la caronade, et courut au cabestan sans achever sa phrase.

— Ferons-nous feu, monsieur? m'écriai-je; car je voyais qu'il était hors d'état de donner des ordres.

— Oui, oui, sans doute, répondit-il en restant où il était.

Thompson me seconda avec une rare habileté.

Au moment où nous passions à côté du navire , nos matelots lui lâchèrent toute leur bordée. Son mât de beaupré et son petit hunier tombèrent fracassés ; mais il n'en riposta pas avec moins d'ardeur; nos feux se croisèrent pendant plus d'une demi-heure; nous avions perdu plusieurs hommes, et, quoiqu'il n'y eût que la longueur d'un câble entre les deux bâtiments, je crus qu'il valait mieux raccourcir encore la distance.

— Thompson , m'écriai-je , voyons si nous ne parviendrons pas à faire taire leur feu. Bâbord la barre, et serrons-les de près.

Au bout de quelques minutes, nous étions tellement bord à bord, que les hommes qui chargeaient les canons pouvaient se toucher les uns les autres avec leurs refouloirs et leurs éponges. Nos matelots poussèrent un joyeux hourra; l'ennemi y répondit bravement, et la mousqueterie commença ses ravages des deux côtés. Le capitaine français, brave et digne officier, resta quelques minutes debout sur les branles , et m'apercevant , il ôta son chapeau et me salua poliment. Je lui rendis son salut, mais le feu devenait si vif que j'aurais voulu me retirer derrière les bastingues; cependant je ne voulais pas descendre le premier , et le capitaine français paraissait aussi déterminé à ne pas quitter le premier le poste d'honneur. Enfin un de nos soldats de marine l'atteignitau bras droit; il y

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porta aussitôt la main comme pour mêle montrer, secoua la tête , et fut emporté par ses matelots. Je quittai aussitôt ma position, car je pensai que c'était une folie de servir de point de mire à trente ou quarante soldats. J'avais déjà reçu une balle dans le bas de la jambe. Mais les effets d'un feu si bien nourri étaient alors apparents : les flancs de noire brick étaient criblés de balles et de boulets, et nos voiles et nos cordages étaient en lambeaux. L'ennemi était dans un état plus déplorable encore, et deux nouvelles bordées couchèrent son grand mât sur le pont. Nos hommes poussèrent de grands cris de joie, et lui lancèrent encore une bordée. L'ennemi resta de l'arrière, coupa le mât, serra la misaine, baissa les voiles de hune, et revint bravement au combat.

— Voilà un enragé diable! s'écria Thompson ; jamais je n'ai vu d'homme mieux défendre un vaisseau; mais il ne peut nous échapper. Le pauvre Webster vient de tomber.

— Hélas ! oui, et je crains que nous ne perdions encore bien du monde en continuant de cette manière. Si nous prenions le large pour réparer nos avaries? Quand nous reviendrons sur le brick, mutilé comme il l'est , il faudra bien qu'il se rende.

— D'accord, dit Thompson; la seule difliculté c'est que la nuit viendra bientôt.

— Je ne le perdrai pas de vue, nous l'avons mis hors d'état de prendre la fuite. S'il tentait de courir devant le vent, nous l'aurions rejoint en une minute.

Nous déchargeâmes sur lui nos pièces en nous retirant;, et quand nous fûmes à un demi-mille de distance, nous restâmes sur nos ancres pour réparer nos dommages.

Le lecteur demandera peut-être : Mais où était le capitaine pendant tout ce temps? Il était au cabestan, immobile, silencieux, ne donnant aucun ordre pendant l'action qui fut dirigée par Thompson, le maître d'équipage et moi. Du reste, je ne saurais dire ce qu'il fit , ni quel air il avait avant rengagement, car je n'avais pas le temps de l'observer. Même à présent j'étais occupé à faire hisser de nouvelles voiles , à réparer les cordages , à mettre tout en ordre, et je n'aurais pas fait attention à lui, s'il ne s'était pas avancé de mon côté; cardés que le feu avait cessé, il avait repris sa présence d'esprit. Ce ne fut pourtant pas à moi qu'il paria d'abord; il commença par s'adresser aux matelots.

,-: — Allons, vivement, mes amis! du monde ici pour laver le sang. "Vous, courez dire au chirurgien qu'il m'apporte son rapport sur l'état des blessés.

Par degrés il parla davantage, et se tourna enfin

vers moi. — Voilà qui a été un peu vif, monsieur Simple.

— Très vif, en effet, monsieur, répondisje; et je me détournai pour donner quelques ordres. — Holà , hé ! du monde à la grande hune!

— Du monde à la grande hune! répéta le capitaine; allons, plus vite que cela, ou vous aurez affaire à moi.

Ces paroles ne sortaient pas de bonne grâce de la bouche d'un homme qui n'avait rien fait, s'adressant à ceux qui avaient déployé tant de courage.— Monsieur Simple, ajouta-t-il, ne pourriezvous pas faire un peu moins de bruit?

— Parbleu! c'est un exemple qu'il nous a donné pendant le combat, murmura le matelot qui était le farceur de l'équipage; et cette plaisanterie fut accueillie par les éclats de rire de ceux qui l'entouraient.

— Ferai-je distribuer le grog à présent? demandai-je au capitaine; ces pauvres diables en ont besoin.

— Non, non, monsieur Simple, je n'aime pas ce que vous appelez le courage hollandais.

— C'est pour cela qu'il en a si peu montré, dit encore entre ses dents le farceur, au grand amusement des matelots.

— Il me semble , monsieur, répondis-je, que

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ce n'est pas rendre justice à Téquipage de ce beau bâtiment que de donner à entendre qu'il aurait besoin de courage hollandais. — On entend par courage hollandais, un courage qui a besoin d'être remonté par de copieuses libations. — Je prendrai la liberté de vous faire observer que nos gens n'ont pas eu leur ration , et après les fatigues qu'ils ont endurées , elle leur est nécessaire.

■ — Je commande ici, monsieur.

— Je le sais, monsieur, et j'attends vos ordres.

Le chirurgien apporta son rapport. — Grand Dieu! s'écria le capitaine; quarante-sept hommes tués ou blessés. — M. Webster dangereusement. Le brick est à peine en état de tenir la mer. En vérité, nous ne pouvons pas faire davantage, nous ne le pouvons pas.

— Nous pouvons prendre ce brick , quoi qu'il en soit, dit une voix qui partait du milieu d'un groupe de matelots qui se disposaient à recommencer l'attaque.

— Qui se permet déparier? s'écria le capitaine. — Personne ne répondit. — Morbleu ! l'esprit de révolte est à bord de ce bâtiment , monsieur Simple.

— Il pourra bien s'y mettre, du moins, dit une voix que je connaissais bien ; mais le capitaine

était depuis trop peu de temps avec nous pour la reconnaître.

— Avez-vous entendu , monsieur Simple ? s'écria-t-il.

— Oui, monsieur, à mon grand regret. J'étais loin de penser qu'un pareil propos se ferait jamais entendre à bord du Serpent à sonnettes. — Alors, craignant qu'il ne me demandât le nom du coupable et feignant de l'ignorer, je dis : — Qui donc s'est permis de parler ainsi ? Mais personne ne répondit, et il faisait si obscur, qu'il était impossible de distinguer les figures.

— Avec de pareilles dispositions de la part de l'équipage, je ne risquerai certes pas un engagement comme j'aurais voulu le faire. Et, donnant l'ordre au maître d'équipage de faire voile vers Yarmouth , il descendit dans sa cabine, et me fit dire de procéder à la distribution du grog.

Les matelots ne pouvaient contenir leur rage et leur indignation. Les officiers qui étaient de quart eurent toutes les peines du monde à les empêcher d'éclater, et de se mettre eifectivement en état de révolte. Quant àmoi, j'étouffais de dépit. Le brick était certainement à nous , et l'événement le prouva ; car le lendemain il se rendit aussitôt à un petit bâtiment de guerre qui le rencontra , sans môme tenter de se défendre ; le capitaine et le premier lieutenant avaient été tués, et

plus des deux tiers de l'équipage étaient hors de combat. Si nous l'avions attaqué, il aurait baissé pavillon à l'instant même, car c'était notre dernière bordée qui avait tué le capitaine qui avait montré tant de courage. Comme premier lieutenant, j'aurais eu de l'avancement, et tout était perdu ! J'aurais volontiers pleuré de rage. Il fallait entendre comme le capitaine fut arrangé par les officiers lorsqu'ils furent entre eux. Thompson voulait le traduire devant une cour martiale , et je n'aurais pas demandé mieux, quand ce n'eût été que pour être délivré de lui ; mais j'eus à ce sujet une longue conversation avec le vieux Swinburne, qui m'engagea à n'en rien faire. — Car, voyez-vous, monsieur Simple, me dit-il, vous n'avez pas de preuve. Il n'a pas été se cacher dans sa cabine; il est resté sur le tillac, quoique ne faisant rien. Songez aussi que les capitaines qui le jugeront y regarderont à deux fois avant de flétrir du nom de lâche un de leurs frères d'armes, parce qu'ils sentiront que la honte en rejaillirait sur tout le corps.

L'avis de Swinburne était bon, et je me décidai à le suivre. Cependant il me parut que le capitaine craignait fort que je n'adoptasse une autre conduite , tant il se montra doux et affable avec moi pendant le reste de la traversée. H dit qu'il avait remarqué comme je m'étais bien con-

(luit pendant l'action, et qu'il ne manquerait pas d'en faire son rapport. C'était quelque chose , mais il ne tint pas parole, et il se contenta de dire dans sa dépêche , sans nommer personne , que tout le monde avait fait son devoir.

CHitPITKS: XXVI.

Pendant notre séjour à Yarmoutli, il ne nous fut pas permis de mettre le pied sur le rivage , sous prétexte qu'il fallait radouber le vaisseau ; mais le fait était que le capitaine Ilawkins craignait les récits que nous pourrions faire du combat.

J'ai déjà dit que lorsque Swinburne était venu nous joindre à Plymouth, il avait conseillé de mettre une figure sur la proue. O'Brien l'avait fait, non pas de la manière économique recommandée par Swinburne, mais avec un certain luxe. C'était un gros serpent se recourbant en mille re-

plis , qui dardait sa tête d'un air menaçant , et dont la queue, avec sa sonnette, se montrait en bas. Le tout était doré et faisait très bon effet ; mais une nuit, après que le vaisseau venait d'être repeint , la tête du serpent disparut. Elle avait été enlevée par quelques mécontents, et il n'en restait aucune trace.

Je fus obligé d'en faire mon rapport au capitaine qui , saisi d'indignation , offrit vingt livres sterling pour la découverte du coupable; mais il en aurait offert vingt mille qu'il n'aurait pas été plus avancé. Il avait compris que c'était une manœuvre dirigée contre lui, comme pour faire entendre que le vaisseau n'avait pas de tête ou de chef. On remit au serpent une nouvelle tête, mais elle disparut la nuit suivante.

La rage du capitaine neconnutplusde bornes. Il fit monter tout l'équipage sur le tillac, et déclara que si le coupable ne lui était pas livré sous dix minutes, il ferait passer tout l'équipage par les verges. — Monsieur Paul, faites tout préparer, s'écria-t-il, et il descendit dans la cabine pour y chercher la loi maritime. Dès qu'il fut descendu, les officiers se mirent à parler de cette fâcheuse affaire. Infliger un châtiment général pour la faute d'un seul, leur semblait le comble de l'injustice; mais il ne nous appartenait pas de nous y opposer, quoique les matelots dussent voir, à l'exprès-

PIEURE SIMPLE. 287

sion de nos figures , que nous partagions leurs sentiments. Pour eux, ilss'étaient formés par groupes, et semblaient se consulter. La délibération ne fut pas longue ; au bout d'une minute il ne restait sur le tillac que les soldats de marine de service, et les officiers; tous les autres étaient descendus dans l'intérieur du vaisseau. Craignant qu'il n'éclatât une révolte ouverte, si le capitaine persistait dans son intention , je courus lui apprendre l'état des choses , et lui demander ses ordres.

Trop furieux pour réfléchir, le capitaine remonta sur le tillac , et donna ordre aux soldats de marine de charger leurs fusils. Ils le firent; mais je sus ensuite qu'ils avaient chargé à poudre, et qu'ils avaient mis les balles dansleurs poches. Ils voulaient conserver intacte la réputation de fidélité de leur corps, et en même temps ne pas tirer sur des hommes qu'ils aimaient comme des frères, et dont ils partageaient l'opinion. Nous découvrîmes même par la suite que c'était un soldatdemarine qui avait enlevé la tête du serpent la seconde fois.

Le capitaine fit dire au contre-maître de rassembler l'équipage. Le contre-maître parut, lebras en écharpe. Son sifflet se fit entendre ; mais personne ne se montra. Le brick était donc en état derévolte.-r- Monsieur Simple, s'écria lecapitaine,

288 MERRE SIMPLE.

faites ranger les soldats autour de la grande écoutille, et qu'on fasse feu sur le second pont.

— Monsieur, répondis-je, il y a deux frégates à un câble de distance; ne vaudrait-il pas mieux leur envoyer demander du secours sans répandre du sang ? et puis on pourrait encore tenter de faire un appel nominal. Voulez-vous que je descende, et que je cherche à les faire rentrer dans le devoir ?

— Allez , monsieur ; je présume que vous connaissez votre influence.

Quelques instants après, tout l'équipage était sur le tillac.

— Ah ! ah ! mes drôles, dit le capitaine; je vous apprendrai ce que c'est que la mutinerie. Voyez vous ces deux frégates? vous les aviez oubliées, n'est-ce pas? mais j'y pense, moi. — Allons, Jones (c'était le farceur d'équipage), déshabillez-vous à l'instant. Il ne se fait rien de mal dans le vaisseau que vous ne soyez à la tête.

— A la tête, monsieur ? dit le matelot d'un air stupide ; de quelle tête voulez-vous parler ? de celle du serpent? moi je ne sais rien là-dessus.

■— Déshabillez-vous , misérable!

Jones ôta ses vêtements, et le capitaine dit au contre-maître de faire son devoir.

— Voyez, capitaine , dit le contre-maître en montrant son bras en écharpe ; je ne puis seulement pas lever le bras.

— Votre bras allait à merveille quand je suis venu à bord, monsieur.

— Oui , capitaine , mais en pressant les matelots de monter^ le pied m'a glissé, et je crois bien m'être démis l'épaule.

Le capitaine se mordit la lèvre ; il sentait bien que c'était une défaite, mais il ne fit semblant de rien. — Eh bien! donc, où est le second contremaître Miller ?

— Me voilà, capitaine, dit Miller en s'avançant* C'était un grand gaillard de près de six pieds , avec une grosse queue de quatre pieds de long , et la poitrine toute velue.

—Donnez douze coups de verges à cet homme.

Miller regarda le capitaine, puis la victime, puis ses camarades ; mais il ne bougea pas.

— M'entendez-vous? hurla le capitaine.

— Yoyez-vous, capitaine, j'ai toujours fait mon devoir dans tous les temps, bons ou mauvais. Voilà dix-huit ans que je suis au service de Sa Majesté, sans avoir jamais mérité une punition ; mais si c'est votre bon plaisir de me faire pendre, eh bien ! je ne puis qu'y faire. — Et en disant ces mots, il jeta son fouet sur le tillac, et se retira au milieu des matelots.

Le capitaine était confondu , et ne savait trop où donner de la tête. Il ne pouvait plus reculer, et ne voyait pas quelle mesure il pouvait prendre.

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