TROIS. ÉDIT. H
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ges s'effectuèrent. Le capitaine Falcon m'offrit de me prendre sur son bord , mais je le remerciai ; je ne voulais pas quitter O'Brien, de sorte que je restai sur le Sanglier.
Nous désirions tous savoir quelle espèced' homme était notre nouveau capitaine , qui se nommait Kearney ; mais nous eûmes à peine le temps de faire quelques questions aux deux midshipmen commandant les barques qui apportèrent son bagage, et ils nous dirent en termes généraux que c'était « une bonne pâte d'homme » , et qu'on n'avait pas à s'en plaindre. Tandis que j'étais de quart la nuit suivante, Swinburne s'approcha de moi, et me dit : — Eh bien ! monsieur Simple, nous voilà donc sous un nouveau capitaine. Je le connais j j'ai fait voile deux ans avec lui sur un brick.
— Eh bien ! Swinburne, que me direz-vous de lui?
— C'est un homme d'un bon caractère , avec qui il est facile de vivre; mais...
— Mais quoi , Swinburne ?
— Mais le plus grand menteur qu'on ait jamais vu. — Vous savez, monsieur Simple, que je suis en état de faire un mensonge de temps en temps tout aussi bien qu'un autre.
— Sans contredit ; témoin l'ouragan dont vous m'avez parlé.
r- Eh bien ! monsieur Simple, je ne suis pas digne de lui tenir la chandelle. — Ce n'est pas que je ne puisse faire par-ci par-là un mensonge aussi pommé que lui; mais, mille diables! il en fait à chaque instant du jour. Dans le fait, quand il dit la vérité , ce n'est que par méprise. Il est pauvre comme un rat, n'a rien au monde que sa paie, et pourtant , à le croire, il est aussi riche que l'hôpital de Greenwich. Mais vous ne tarderez pas à en juger vous-même, et il vous fournira force occasions de rire derrière son dos , — car il ne faudrait pas lui rire au nez, monsieur Simple.
Le capitaine Kearney arriva à bord le jour suivant. Tout l'équipage monta sur le pont pour le recevoir , et tous les officiers se réunirent sur le gaillard d'arrière. — Vous avez ici un beau détachement de soldats de marine, capitaine Falcon, dit-il ; ceux que j'ai laissés à bord de la Minerve ne sont bon qu'à être pendus. — Maintenant , si vous voulez ordonner à l'équipage d'avancer , je lirai ma commission. — Il en fit la lecture que chacun entendit chapeau bas. — Mes camarades , dit-il alors à l'équipage, je n'ai que quelques mots à vous dire. Je suis chargé du commandement de cette frégate, et le capitaine Falcon m'a rendu de vous un compte avantageux. — Soyez actifs , — ne vous enivrez jamais, — et dites toujours la vé-
rilé. C'est tout ce que j'exige de vous. A présent, vous pouvez vous retirer. — Messieurs, ajouta-til en s'adressant aux officiers , j'espère que nous serons amis, et je ne vois pas de raison pour que nous ne le soyons pas. — Nous ayant salués , il appela son contre-maître, et lui dit : — Williams, en retournant à bord de la Minerve, dites à mon intendant que je dois dîner aujourd'hui chez le gouverneur, et qu'il faut qu'il vienne m'aider à m'habiller. Et — écoutez ! n'oubliez pas de mettre ma natte de peau de mouton sur le caillebottis de ma barge : non pas celle dont je me servais dans ma voiture , mais celle que je prenais dans mon phaéton. — Vous savez ce que je veux dire. — J'avais en face de moi Swinburne, et il me jeta un coup d'œil qui semblait me dire : Vous l'entendez ! le voilà qui commence. Les officiers de la Minerve nous confirmèrent tout ce que Swinburne m'avait dit ; mais il n'en fallait d'autre preuve que ce que disait le capitaine à chaque instant.
Nous reçûmes un grand nombre d'invitations à dîner, et les habitants de la Barbade soutinrent dignement la réputation qu'ils ont d'être très hospitaliers. Mais il y avait une chose dont j'avais entendu beaucoup parler, et que je désirais voir : c'était ce qu'on appelle « un bal de dignité ». Mais il faut une courte explication préalable , ou mes lecteurs ne me comprendraient pas. Les gens
de couleur de la Barbade sont excessivement orgueilleux. Pourquoi ? C'est ce qu'eux seuls pourraient dire; mais il est de fait qu'ils regardent comme des nègres , et qu'ils méprisent souverainement tous les individus dont le sang est mélangé, qui sont nés dans les autres iles. Ils ont aussi une idée extraordinaire de leur bravoure , quoique je ne sache pas qu'elle ait jamais été mise à l'épreuve. La plupart se sont enrichis, et ils marchent la tête haute en se donnant des airs ridicules. Ils singent les manières des Européens, quoiqu'ils affectent de les regarder comme leurs inférieurs. Or, on appelle « bal de dignité *, un bal donné par quelqu'un des plus huppés de ces gens de couleur, et les officiers de marine et des troupes de terre s'y rendent toujours en grand nombre, soit pour s'amuser, soit pour d'autres raisons.
Miss Betsy Auslin , quarteronne fort riche, ayant appris que le gouverneur devait donner un bal et souper un des jours de la semaine suivante, envoya des invitations pour le même jour. Ce n'était pas tout à fait par esprit de rivalité; c'était parce qu'elle savait que les officiers de marine auraient la permission de se rendre à terre pour aller au bal du gouverneur, et qu'elle était certaine qu'après y avoir fait une apparition, il s'en éclip-
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serait une bonne partie pour venir au sien , ce qui lui assurerait nombreuse compagnie.
Le matin du jour où le l)al devait avoir lieu , notre capitaine vint à bord, et dit à notre premier lieutenant , — dont je parlerai plus amplement ciaprès , — que le gouverneur avait insisté pour que tous les officiers allassent à son bal; que le fait était que le gouverneur était parent de sa femme, et croyait lui devoir sa nomination à ce gouvernement; qu'il était vrai qu'il avait parlé en sa faveur au premier ministre, et que, par suite de l'intimité qui régnait entre le ministre et lui depuis l'enfance, il n'était pas impossible qu'il eût eu quelque égard à sa recommandation; qu'au surplus il était agréable de voir qu'il y avait encore de la reconnaissance dans le monde. On doit juger, d'après cela , que tous les officiers allèrent au bal, à l'exception pourtant du maître d'équipage, qui dit qu'il ne se souciait pas de voir les gens remuer les jambes comme s'ils étaient fous, et qu'il resterait de garde sur la frégate. ..Le bal du gouverneur était brillant ; mais la plupart des dames avaient le teint basané , ce qui était l'eflet du climat. Cependant il y avait des exceptions, et la compagnie était certainement fort agréable ; mais nous mourions d'envie de voir le bal de dignité de miss Austin. Je m'échappai le plus promptement possible avec trois autres
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midsilipmen ; et nous arrivâmes à sa porte , que nous trouvâmes assiégée d'une foule de nègres bien vêtus qu'on ne laissait pas entrer , car on n'admettait personne qui ne fût au moins mulâtre. Peut-être dois-je dire ici qu'on appelle mulâtre l'enfant né d'un blanc et d'une négresse, ou d'un nègre et d'une blanche, et que celui qui naît d'un mulâtre et d'une blanche , ou d'un blanc et d'une mulâtresse se nomme quarteron , c'est à dire ayant un quart de sang noir. Après deux autres générations pareillement mélangées , toute race de couleur noire disparaît , et les enfants sont considérés comme Européens. On attache une grande importance à la couleur dans les Indes occidentales. Le quarteron regarde le mulâtre du haut de sa grandeur; le mulâtre voit avec mépris le sambo, qui est moitié nègre , moitié mulâtre, et le sambo à son tour ne méprise pas moins le nègre. Parmi toutes ces nuances mélangées, les quarterons sont sans contredit la plus belle race. Quelques-unes de leurs femmes sont réellement belles. Leurs cheveux sont longs et parfaitement droits, leurs yeux grands et noirs , leur taille parfaite, et l'on voit les couleurs leur monter aux joues aussi distinctement que sur cellesd'uue Européenne. Nousentrâmeschez miss Auslin. Le vestibule était orné de branches d'oranger ; un domestique mulâtre qui portait, sans
doule en guise de livrée, un vieil uniforme de capitaine de marine, nous demanda nos cartes d'invitation;, et après les avoir examinées , il nous fit entrer dans le salon. Miss Austin nous reçut à la porte , et nous dit qu'elle était charmée de voir les jeunes gens de la marine, mais qu'elle espérait que les officiers viendraient aussi à son bal de dignité.
Cette remarque nous blessa, et un de mes compagnons lui répondit que les midshipmen étaient officiers de Sa Majesté, et que si elle attendait l'arrivée des lieutenants pour ouvrir son bal, elle aurait à attendre qu'ils fussent las de celui du gouverneur, mais que nous avions donné la préférence au sien.
Cette dernière phrase la flatta, et elle eut pour nous toutessortesd'attentions. J'eus alors le temps d'examiner la compagnie , et , au risque de perdre la bonne opinion de mes belles concitoyennes, je dois avouer que je n'avais jamais vu tant de jolies figures réunies. Je fus présenté successivement à miss Eurydice j à miss Minerve, à miss Aspasie , à miss Euterpe , et à plusieurs autres , dont les noms avaient été évidemment empruntés à différents vaisseaux de la marine royale. Toutes ces jeunes personnes se donnaient les mêmes airs que nos belles se donnent à Almack. Je n'entreprendrai pas la description
de leur costume. Les bijoux de prix ne leur manquaient pas, mais leurs draperies étaient légères. Elles ne paraissaient ni porter de corsets , ni en avoir besoin, et au total, elles étaient si bien faites, qu'elles n'auraient pu être mal mises, qu'en se surchargeant de trop de vêtements. Plusieurs autres midshipmen et quelques lieutenants, parmi lesquels se trouvait O'Brien, étant arrivés , miss Austin donna ordre que le bal commençât. Je sollicitai l'honneur delà main de miss Euridice, qui devait ouvrir le bal. Nous vîmes alors avancer le premier violon , maître des ballets et des cérémonies, M. Johnson , qui donnait des leçons de danse à tout le beau sexe de la Barbade. C'était un quarteron , dont les cheveux étaient légèrement poudrés, portant un habit de drap bleu de ciel, rejeté en arrière pour laisser voir un gilet blanc comme la neige. Ce gilet n'était boutonné que du dernier bouton pour faire place à un énorme jabot de quatre pouces de largeur, et qui, partant de sa cravate, tombait sur la ceinture de ses culottes de nankin , attachées au-dessous du genou par une grosse touffe de rubans. Ses jambes étaient couvertes de bas de soie blancs , ce qui était une preuve de mauvais goût ; car il faisait ressortir par là l'avantage manifeste de l'Européen sur l'homme de couleur dans la conformation de celte partie du corps. Les os de ses jambes,
lu l'ILUHE S1M«»LE.
au lieu de suivre une ligne droite, formaient une courbe en avant, et étaient plantés dans ses pieds comme le manche dans un balai, de manière à être à égale distance du bout des doigts et du talon. Tel était M. Apollon Johnson, que les dames regardaient comme le nec plus uUrà de la mode, et Varbiter elegantiarum. Son archet était sa baguette magique , et le premier son qu'il produisit mit tout en mouvement dans la salle. Miss Eurydice avait un pauvre danseur, mais elle se chargea de me conduire. Nous avions en face de nous O'Brien et miss Eulerpe. Au total, nous étions douze couples , espèce d'ouvrage de marqueterie moitié brun, moitié blanc, comme les cases d'un échiquier. Grâce à miss Eurydice, je me tirai passablement de la figure, mais O'Brien fit une erreur. — Ce n'est pas cela ! s'écria M. Johnson;
— traversez , — balancez avec la dame vis-à-vis ,
— la main droite et la main gauche , — retournez à votre partenaire , — chassez tous quatre. — C'est cela ! — Aux autres. — Je crus que je pouvais employer ce moment de repos à entrer en conversationavecmiss Eurydice ; mais au premier mot que je lui adressai, elle me répondit d'un ton aigre : — Je suis ici pour danser, monsieur , et non pour causer. — Après la contredanse je la conduisis à un fauteuil, et ayant assez de sa conversation, quoiqu'elle fût certainement la plus jo-
lie fille qui se trouvât dans le salon, je me relirai. En m'en allant, je l'entendis qui disait à son voisin : — J'ai réellement pitié de ces pauvres Anglais, ils ne savent pas danser ; ils ne savent rien; et il faut qu'ils viennent à la Barbade pour s'instruire. — O'Brien alla s'asseoir près d'elle , ses épaulettes le firent accueillir favorablement, et il passa près d'elle le reste de la soirée, non sans recevoir quelques coups d'œil courroucés d'Apollon Johnson, qui semblait avoir des vues sur miss Eurydice. La compagnie augmentait à chaque instant. Nous Tîm^" njrJyir snrt^£;^i"^m"nT tous les officiers de '^ J(^^^^^ ^i^^jf "^ des aidesde-camp duf^rûvéîiiéiJVBiiâi^ei habit bourgeois. On dan^^y^tfârjj^rt^<!fres du matin , et alors la foule et3ll irflë T|uon pouvait à peine respirer. Quelques bouteilles d'eau de Cologne répandues dans le salon n'auraient pas été inutiles pour purifier l'atmosphère.
On annonça le souper , et comme j'avais eu l'honneur de danser la dernière contredanse avec miss Minerve, je lui ofiris la main pour la conduire dans la salle à manger, et je m'assis à table à côté d'elle. Je dois dire que je n'ai jamais vu un plus beau souper. J'avais devant moi un superbe dindon, et je demandai à ma voisine si j'aurais le plaisir de lui servir un morceau de l'estomac. Elle me lança un regard d'indignation , et s'é-
cria : — Quelle impudence ! Oîi avez-vous donc appris à vivre , monsieur ? Parler d'estomac en présence d'une dame ! — Je regrettai d'avoir commis un tel solécisme contre les belles manières de la Barbade , mais j'en fis encore deux ou trois autres avant la fin du repas. Alors Apollon Johnson se leva , prononça un discours aussi ridicule qu'ampoulé sur la bravoure des habitans de la Barbade, avec lesquelsl'Angleterren'avait rien àcraindre du monde entier , et finit par proposer de boire à la santé de l'île de la Barbade. Des applaudissemensbruyans suivirent cette proposition, et le toast fut porté au milieu d'acclamations universelles.
O'Brien se leva alors , harangua la compagnie à son tour , et dit qu'il souhaitait sans doute la meilleure santé possible à l'île de la Barbade; mais il existait un charme sans lequel la Barbade ellemême ne serait qu'un désert insupportable , et ce charme était la société des dames aussi belles qu'aimablesqui avaient pris ce soir tous les cœurs d'assaut; et, jetant un coup d'œil amoureux sur miss Eurydice , il proposa la santé des dames de la Barbade. L'enthousiasme redoubla, et tous les convives, ou du moins toutes les femmes , déclarèrent que le discours du lieutenant était infiniment supérieur à celui du maître à danser, dont
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les dents grinçant de rage firent un bruit qu'on entendit au milieu du tumulte qui régnait.
Vint enfin le moment où il fallait se séparer, et nous nous disposâmes à escorter nos belles brunes chacune chez elle. Pendant quej'aidais miss Minerve à placer sur ses épaules un châle de crêpe rose, une tempête éclata d'un autre côté. O'Brien donnait le bras à miss Eurydice dans l'antichambre, et, comme il me le dit ensuite, lui débitait à l'oreille quelques fadeurs, quand Apollon Johnson arriva , bouillant de fureur et de jalousie, et dit à miss Eurydice qu'il aurait le plaisir de la reconduire chez elle.
— Vous pouvez vous épargner cette peine, râcleur de violon , dit O'Brien ; cette dame a déjà accepté mon bras. Retirez-vous donc, ou je vous ferai voir quel cas je fais de la valeur d'un noiraud barbadien.
— Si vous me touchez seulement du bout du doigt, lieutenant, répondit Apollon, je vous montrerai ce que peut faire un Barbadien.
A ces mots, il chercha à s'insinuer entre miss Eurydice et le lieutenant; mais celui-ci le repoussa avec une force qui le fit reculer de quelques pas, et il continua à s'avancer vers la porte. J'arrivai en ce moment ; car, ayant entendu le bruit de la querelle, et reconnaissant la voix d'O'Brien, j'a-
vais couru vers lui, laissant miss Minerve se tirer d'affaire comme elle le pourrait. m-)
Miss Eurydice avait quitté le bras d'O'Brien , qui avait le dos tourné vers la porte, et en face duquel était Johnson faisant des rodomontades et des menaces. O'Brien connaissait la partie sensible des nègres, et il lui appliqua sur une jambe un coup de pied qui aurait cassé la mienne , et qui le fit hurler de douleur. Les noirs ne se battent jamais avec les poings, ils se servent de la tête comme les béliers , et avec la même force. Apollon fit quelques pas en arrière, se frotta la jambe, et se précipita la tête en avant , dirigée contre la poitrine de son adversaire. O'Brien connaissait cette manière de se battre ; il s'effaça de côté avec adresse, et la lête du maître àdanser alla frapper la porte avec une telle force qu'elle enfonça un panneau, et y resta engagée. Ce ne fut pas sans peine qu'on le tira de cette situation, le visage déchiré par des fragmens de bois, et son superbe jabot en lambeaux. Il n'eut pourtant nulle envie de renouveler le combat ; car il rentra dans le salon avec quelques-uns de ses admirateurs sans jeter un coup d'œil sur O'Brien.
Mais si Apollon en avait assez, ses amis courroucés avaient juré de le venger. Une foule de nègres et d'hommes de couleur étaient rassemblés devant la porte , et accablaient les Euro-
péens d'injures et de menaces. Tous les ofliciers s'étant réunis, nous sortîmes en corps, et dès que nous parûmes dans la rue , nous fumes assaillis par une grêle d'oranges pourries, de trognons de choux, et de coques de noix de coco. Nous parvînmes à nous ouvrir un passage, mais la foule augmentait à mesure que nous avancions, et elle nous opposait des obstacles plus difficiles à vaincre.— Il faut tirer l'épée! s'écria un officier. — Non, non, dit O'Brien ; si nous répandons une goutte de sang, nous ne nous tirerons pas d'ici la vie sauve. Un peu de patience encore. On doit avoir entendu ce tumulte sur nos barques, et il nous arrivera du renfort. Il ne se trompait pas. Quelques instans après, la partie de la foule qui nouscoupait le chemin du rivage s'écarta tout à coup des deux côtés^ ouvrant ainsi une sorte d'avenue dans laquelle nous vîmes Svvinburneà la tête d'une douzaine de matelots. Ils n'avaient d'autres armes que lesavironsdes barques, mais ils s'en servaient comme si c'eut été des faulx, dirigeant tous leurs coups contre les jambes des nègres , qui finirent par se tenir à une distance respectueuse. 11 faisait alors grand jour, et en quelques minutes nous fûmes à bord de nos barques.
Ainsi se termina le premier et dernier « bal de dignité » auquel j'aie jamais assisté.
CHAPITKC: II.
L'amiral n'était pas homme à souffrir que les vaisseaux qui étaient sous ses ordres restassent oisifs dans le port, et quelques jours après le bal dont je viens de parler^ tous les bâtiments de l'escadre partirent pour diverses destinations. Je quittai la Barbade sans aucun regret, car on finit par se lasser delà profusion, et je ne me souciais plus de bananes, d'orangeset deshaddocks, ni mêmedes mets délicats et des vins exquis que j'avais trouvés sur toutes les tables de cette île. La brisé de mer devint bientôt cedont nous jouissions avec le plus de délices, et il ne nous manquait que de pouvoir y joindre les bains de mer, si rafraîchissants sous la zone torride; mais la crainte des requins ne le permettait pas. Ce fut donc avec plaisir que nous apprîmes un jour que nous mettions à la voile le lendemain pour croiser dans les parages de la Martinique.
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Le capitaine Kearney avait presque toujours été à terre, de sorte que nous l'avions très-peu vu jusqu'alors. Il avait entièrement abandonné le soindela frégate à son premier lieutenant, dont je n'ai pas encore parlé. C'était un homme de très-petite taille, ayant la barbe, les cheveux et les sourcils roux, fortement marqué de petite vérole, assez bon officier, et très-bon marin en ce qui concerne les connaissances pratiques; car il n'y avait pas un mousse, pas un matelot dont il ne fût en état de remplir les fonctions, et à qui il ne pût les apprendre. C'est une qualité que les matelots apprécient beaucoup, parce que peu d'officiers la possèdent ; mais je n'ai jamais vu un officier fier de ses connaissances pratiques, qui fût en même temps fort habile dans la science de la navigation. Souvent aussi il arrive qu'en voulant s'instruire à fond des devoirs des simples matelots, on perd quelque chose du respect qu'on a droit d'attendre, et qu'on prend leurs manières et leur ton grossier. C'était ce (jui était arrivé à M. Phillott, notre premier lieutenant : il n'ignorait pas un seul mot de l'argot des matelots; il était avec eux de pair à compagnon, leur parlant aussi familièrement que s'ils eussent été ses égaux, et souffrant qu'ils parlassent de même, ce «|ui n'empêchait pas qu'il ne les battît lui-même quand il était mécontent : il n'avait pourtant pas un mau-