‹ Pierre SimpleChapitre 25 sur 25 · II · texte numérisé non relu

II

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<|ui s'élail marié en Irlande, et quand il sut que sa femme était ma compatriote, il m'apprit que, quoiqu'il eût toujours servi sous le nom d'O'- Connell, son véritable nom était O'Sullivan. Aussitôt je fis venir sa femme, je lui dis que je savais tout; je lui parlai d'Ella Flanagan , et de sa mère, qui ne m'avait rien caché; elle resta stupéfaite , et quand je lui demandai ce qu'était devenu l'enfant qu'elle avait pris à la place du sien, elle m'apprit qu'il avait été noyé à Plymouth, et que son mari avait été sauvé à la même époque par un jeune officier, — dont voici le nom, ajoutât-elle, — et elle tira de son sein une carte, qui portait le nom de Pierre Simple. — Eh bien ! savez-vous une chose , brave femme ? lui dis-je alors; c'est qu'en vous prêtant à ce malheureux échange d'enfants, vous avez ruiné le sauveur de votre mari , et que vous l'avez privé de son titre et de ses biens ! Elle tressaillit , se maudit mille fois, et protesta qu'elle n'aurait point de repos qu'elle ne vous eût fait rendre justice; et je vous assure, Pierre, que vous pouvez compter sur elle. Voyez donc comme une bonne action reçoit toujours sa récompense en ce monde !

«J'aurais encore une foule de choses à vous dire; mais je n'aime pas à écrire ce qui peut-être ne sera jamais lu. J'attends donc de vos nouvelles , et dès que je serai libre, nous nous mettrons aux

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trousses de ce damné oncle. J'ai vingt mille livres sterling dans les fonds publics , sans parler de mes petites propriétés, et tout cela, Pierre, sera employé à faire de vous un lord, car vous vous rappelez que je vous l'ai promis. Rappelez-moi bien au souvenir de miss Hélène, et dites-lui combien je serais heureux d'apprendre qu'elle a tout ce qu'elle désire; mais j'ai toujours dans l'idée que votre père n'a pas laissé grand'chose après lui, et je voudrais savoir quelle vie vous menez tous deux. Je vous ai ouvert un crédit illimité chez mon homme d'affaires , et j'espère que vous en avez usé librement; autrement vous ne seriez plus le Pierre que j'aimais tant. Adieu, répondez-moi si vous m'avez-lu. Térence O'B'rien. »

C'étaient de joyeuses nouvelles. Je passai la lettre au général O'Brien , et Céleste se leva sur la pointe des pieds pour lire en môme temps que lui par dessus son épaule. — A merveille, dit le général ; Pierre , je vous fais mon compliment. Allons, Céleste, je ne désespère pas de vous saluer un jour comme lady Privilège.

Je m'empressai de répondre à O'Brien; et je lui appris tout ce qui s'était passé, et la disparition de ma sœur. Le lendemain du jour où il avait reçu ma lettre, il se précipita dans ma chambre. Après les premiers épanchements de l'amitié : — Pierre, me dit-il, mon cœur est brisé; il faut que

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je retrouve votre sœur, ii le faut ; je ne remellral pas le pied sur mon vaisseau queje n'aie réussi; et quand je vous l'aurai rendue, j'espère que vous me la donnerez pour ma peine.

— Rien assurément , O'Brien , rien ne saurait me faire plus de plaisir ; mais Dieu sait où le dénûment et le désespoir pourront l'avoir réduite.

— Fi ! Pierre ! Pouvez-vous concevoir un seul doute à cet égard ? Ah ! si vous l'aimiez , si vous la connaissiez comme moi , vous n'auriez pas du moins cette affreuse inquiétude.

Cette conversation avait lieu dans l'embrasure d'une fenêtre. Lorsque nous nous retournâmes, le général était entré : — Capitaine O'Brien...^ commença-t-il à dire. Mon ami l'interrompit.

Sir Térence O'Brien , s'il vous plaît , colonel. Il a plu à Sa Majesté de donner un accompagnement à mon nom.

— Eh bien donc ! sir Térence, j'espère que vous vous regarderez ici comme chez vous, et que vous ne logerez pas ailleurs. Nous avons à travailler ensemble. Il faut que nous démasquions ce lord Privilège. La femme que vous avez amenée estelle à Londres ?

— Oui, général, et dans les meilleures dispositions possibles. On lui offrirait des millions pour abandonner celui qui a sauvé la vie à son mari , que ce serait peine perdue. Elle est Irlandaise jusqu'à la moelle des os.

Pendant trois semaines, O'Brien mit sur pied toutes sortes d'émissaires pour l'aider dans ses recherches au sujet d'Hélène; mais sans succès. Un matin, lord Belmore vint nous proposer de l'accompagner le soir au spectacle où l'on donnait deux pièces célèbres. Dans la dernière , qui était un opéra-comique, devait paraître une débutante dont on faisait d'avance un grand éloge. Céleste accepta, et, avant le lever du rideau, nous étions dans la loge de Sa Seigneurie, qui était à l'avantscène des premières. Céleste n'avait jamais vu notrcgrandacteur Young. lijouadansla première pièce, et elle fut ravie. Lorsque la toile se releva pour la seconde pièce, la débutante parut, et elle semblait si émue et si tremblante, qu'une triple salve d'applaudissements se fit entendre pour l'encourager. Aux premiers accents de sa voix, je tressaillis , et O'Brien , qui était dans le fond de la loge, s'élança en avant pour la regarder. Elle leva les yeux dans le même moment. — C'était Hélène ; j'étendis la main sans pouvoir parler, et elle tomba évanouie.

A la vue d'Hélène, O'Brien s'était élancé sur le théâtre, et il la reçut dans ses bras. Le régisseur vint annoncer au public que la jeune débutante était trop souffrante pour pouvoir continuer son rôle, et le public, qui est parfois bonne personne, consentit volontiers à le voir rempli par

une autre actrice. Ma pauvre sœur ne larda pas à reprendre ses sens, et une heure après elle était dans le salon de l'hôtel du général , auprès de Céleste, qui lui prodiguait les plus tendres soins. Nous brûlions tous d'apprendre son histoire ; voici ce qu'elle nous raconta :

Je vous avais écrit, mon cher Pierre, pour vous dire que j'avais cru de mon devoir d'employer votre argent à payer toutes les dettes de mon père, et qu'il ne me restait que soixante livres sterling, et je vous demandais vos conseils. Ne recevant pas de réponse, et ma situation devenant de jour en jour plus précaire, j'écrivis alors aux officiers de votre vaisseau pour savoir s'il vous était arrivé quelque acident. Une lettre du chirurgien m'apprit que vous étiez parti pour venir me rejoindre, et que depuis lors on n'avait pas eu de vos nouvelles. Jugez de mon désespoir ! ce n'était plus pour moi que j'étais inquiète , c'était pour mon pauvre frère que je croyais déjà ne plus jamais revoir. Cependant le nouveau recteur était venu visiter la maison , et prendre des arrangements pour s'y installer avec sa famille. J'étais déjà restée plus longtemps que je ne l'aurais dû ; il fallut donc partir, sans savoir où je pouvais aller. Je montai en diligence, et j'arrivai à Londres. J'espérais entrer comme gouvernante dans quelque bonne maison ; mais il eût fallu des appuis ,

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des protecteurs, et je n'avais pas la plus légère recommandation à faire valoir; enfin, après bien des démarches , toutes aussi infructueuses les unes que les autres, je parvins à entrer comme sous-maîtresse dans un pensionnat. Hélas! je ne sais si je n'aurais pas préféré la condition de femme de chambre. C'était moi qui faisais tout dans la maison, et mon modique salaire ne m'était pas payé. J'y restai pourtantune année entière^ mais, malgré toute mon économie, je ne pouvais subvenir aux frais de ma toilette et de mon blanchissage,quelque modiques qu'ils fussent. Il y avait un professeur de déclamation qui venait toutes les semaines, et dont la femme enseignait la musique, ils me prirent en grande affection, parurent me trouver des dispositions dont ce serait dommage, disaient-ils , de ne pas tirer parti, et qui m'appelaient au théâtre. Ils me peignaient celte carrière sous le jour le plus favorable. Timide^ sans expérience^ je les crus^ et pourtant je résistai longtemps; mais enfin ma détresse augmenta au point qu'il me fallut bien accepter leurs offres. Je n'avais pas entendu parler de vous, Pierre, et je vous pleurais. Je n'avais d'autre parent que mon oncle, et je n'étais pas même connue de lui. Je quittai ma pension pour aller demeurer avec mes nouveaux prolecteurs. Ils mirent beaucoup de zèle à me donner des leçons, parurent trouver que j'en profilais, et au bout de trois mois ils me

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jugèrent en état de faire ce qu'ils appelaient mon premier début. Vous savez le reste.

Je n'abuserai pas de la patience du lecteur en m'appesanlissant sur les détails qui me restent à lui donner. Je ne le conduirai pas devant les tribunaux pour suivre dans toutes ses périodes la procédure que je fus obligé d'entamer contre mon oncle. Dès qu'il sut que la nourrice qui avait vendu son enfant avait été ramenée en Angleterre par O'Brien , il se rendit justice à lui-même^ et sans attendre la honte d'une flétrissure légale, il disparut, et nous supposâmes qu'il était passé en pays étranger. Jamais du moins nous n'eûmes de ses nouvelles.

Nous partîmes tous pour Eagle-Parck, et je fus mis solennellement en possession des biens qui m'appartenaient. Célesteconsentità me laisser fixer le jour de notre union, et O'Brien n'eût pas trop de peine à décider Hélène à en faire autant. Nous fûmes donc unis le même jour, et les deux mariages ont été suivis de tout le bonheur que ce monde peut procurer. Le général a- déjà la joie de pouvoir faire danser sur ses genoux deux jolis petits-enfants.

Telle est, ami lecteur, l'histoire de Pierre Simple, qui n'est plus l'idiot, mais bien le chef de sa famille , et c'est sous le titre de lord Privilège qu'il prend aujourd'hui congé de vous.

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