‹ Pierre SimpleChapitre 24 sur 25 · chapitre: XXXII · texte numérisé non relu

chapitre: XXXII

Le jour suivant, je commençai ma défense par faire entendre les témoins à décharge. Mon conseil avait insisté pour que je fisse comparaître Swinburne, et Swinburne lui-même avait déclaré que si je ne l'appelais pas comme témoin , il se présenterait volontairement. Ce fut donc le premier témoin que je produisis, et du consentement de la cour, mon conseil lui fit les questions suivantes :

— Faisait- il beau temps quand vous étiez à causer avec M. Simple sur le gaillard d'arrière?

— Très beau.

— Si quelqu'un était monté sur le pont en marchant d'un pas ordinaire, croyez-vous que vous l'auriez entendu?

— J'en suis sûr.

— Voulez-vous dire que le capitaine Hawkins s'est avancé avec précaution et sans bruit?

— Je veux dire qu'il est tombé sur nous comme un chat sur une souris.

— De quelles expressions vousêtes-vous servi?

— J'ai dit qu'un capitaine qui faisait le métier d'espion , ne manquait jamais d'en trouver d'autres.

— En faisant cette remarque, vous et M. Simple, faisiez-vous allusion à votre capitaine?

— C'est moi qui ai fait cette remarque : je ne puis dire ce que M. Simple avait dans l'esprit 5 mais quant à moi je faisais allusion au capitaine llawkins, et il a prouvé que j'avais raison.

La hardiesse de celte réponse étonna la cour, et plusieurs de ses membres firent diverses questions à Swinburne; mais il ne varia en rien, et ajouta que je n'avais parlé qu'en termes généraux.

Je ne fis entendre aucun témoin pour réfuter le second chef d'accusation ; mais, passant au troisième^ je fis paraître trois marins qui déclarèrent que l'ordre verbal que m'avait donné le capitaine Hawkins , était de n'envoyer aucune barque à terre, mais non de ne pas en envoyer aux vaisseaux de guerre qui étaient à l'ancre près de nous.

Pour me justifier du quatrième chef d'accusation , je fis entendre Swinburne, qui reconnut qu'il avait accusé le capitaine de poltronnerie , et qui déclara que je l'avais réprimandé pour parler ainsi.

Un des capitaines lui demanda si je lui avais dit que j'en ferais mon rapport au capitaine.

— Non, monsieur, répondit Swinburne, et je

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suis bien sur qu'il n'en avait pas le dessein.

Ce fut une maliieureuse réponse.

Sur le cinquième chef, plusieurs marins rapportèrent les expressions dont le capitaine s'était servi on parlant de moi^ dirent quel sens l'équipage y avait attaché, et le prouvèrent en citant le cri : Fi ! fi ! qui s'était élevé.

Je fis comparaître quelques hommes de l'équipage pour réfuter les antres chefs de l'accusation qui n'avaient pas la moindre importance , et la cour s'ajourna au surlendemain, pour me donner^ dit le président, le temps de préparer ma défense. Je passai toute la journée suivante à la préparer avec mon conseil , après quoi je me cDuchai fatigué et mécontent , cequi ne m'empêcha pas de bien dormir. ■ h gui ai il oi.,oi!; i-

; Après tout , la cour de justice la plus impartiale, est une cour martiale maritime. — On n'y cherche pas à intimider les témoins^ — on ne leur fait pas de questions captieuses, — on montre à l'accusé toute l'indulgence possible ; — si la balance penche, c'est en sa faveur, — et l'on n'y connaît pas les subtilités de la chicane. A peu d'exception près , c'est une véritable cour d'équité 5 et moins le grade de l'accusé est élevé , plus il y a de chances en sa faveur.

Le lendemain matin, je fus éveillé par mon conseil , qui avait passé toute la nuit à mettre

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mes pièces en ordre, à faire de nouveaux changements à ma défense et à la mettre au net. A neuf heures, nous nous rendîmes à bord du vaisseau amiral, et quelques instants après la cour ouvrit sa séance. Je remis ma défense au juge-avocat, qui en fit lecture à haute voix. Comme elle n'est pas très longue, je l'insérerai ici en entier. « Monsieur le président, — Messieurs , » Après avoir passé près de quatorze ans au service de Sa Majesté; après avoir élé^ pendant ce temps, deux fois prisonnier, deux fois blessé, et avoir fait une fois naufrage, et après avoir rempli tous mes devoirs avec zèle et avec honneur, comme j'espère que vous le prouveront mes certificats et les copies de dépêches que je vais vous mettre sous les yeux , je me trouve dans une situation , où je ne m'attendais pas à être jamais placé : — traduit devant une cour martiale, comme accusé de mutinerie, de désobéissance, et de manque de respect envers mon officier supérieur. Si la cour veut bien lire les certificats que je vais produire , elle y verra que ma conduite, jusqu'à l'instant où j'ai fait voile avec le capitaine Hawkins, a été diamétralement contraire à celle qui m'est imputée , et je regrette seulement que les capitaines sous lesquels j'ai eu l'honneur de servir ne puissent conlirmer de vive voix en votre présence ce qu'ils ont attesté par écrit. Per-

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mellez-moi d'abord de vous faire observer que les accusations portées contre moi , embrassent un espace de dix-huit mois; que, pendant tout ce temps, le capitaine Hawkins ne m'a jamais donné à entendre qu'il eût dessein de me traduire devant une cour martiale ; et que, quoiqu'il se soit trouvé plusieurs fois en présence d'un officier supérieur , il n'a jamais fait aucune plainte contre moi. Les règlements de la marine portent que si un officier, un soldat ou un marin, a (|uelque plainte à faire, il doit la faire au premier port ou à la première flotte où il peut trouver un officier supérieur. Je sais que cet article a surtout trait aux plaintes d'un subalterne contre un supérieur; mais je soumets à cette honorable cour la question de savoir si un officier supérieur n'est pas également tenu de porter une accusation à la première occasion, ou du moins d'informer l'inculpé qu'il a dessein de la porter, au lieu de lui inspirer un esprit de sécurité, et de paralyser ses moyens de défense, en laissant écouler un intervalle de temps assez long pour qu'il ne lui soit plus possible de faire paraître les témoins qui auraient dû être entendus à sa décharge. Après avoir pris la liberté d'appeler votre allention sur ce point, je vais répondre aux différents chefs de l'accusation intentée contre moi.

» Le premier est d'avoir eu sur le gaillard d'ar-

rière du brick de Sa Majesté le Serpent à sonnettes, une conversation avec un ofTicier inférieur, dans le cours de laquelle il a été parlé en termes méprisants du capitaine Hawkins. Pour qu'on ne puisse supposer que monsieur Swinburne était pour moi une nouvelle connaissance , je ferai remarquer que j'avais déjà fait voile avec lui pendant des années, et que je connaissais son mérite. Dans ma première jeunesse, il m'avait donné des instructions et des conseils, et sa bonne conduite l'avait fait passer du grade de quartiermaître à celui de maître canonnier qu'il occupe aujourd'hui. D'abord, l'observation qui a offensé le capitaine Hawkins, n'a pas été faite par moi; ensuite, elle était conçue en termes généraux. A la vérité, monsieur Swinburne a déclaré qu'il faisait allusion au capitaine Hawkins; mais cette déclaration ne prouve rien contre moi.

» Sur le second chef, je conviens qu'il existe un règlement général portant qu'aucun feu ne sera allumé après une certaine heure; mais je demande à la cour si un premier lieutenant ne doit pas avoir un certain degré de latitude dans tout ce qui concerne la discipline intérieure de son na-^ vire, et s'il ne doit faire aucune distinction entre les différents cas qui peuvent se présenter. Le chirurgien m'avait fait dire qu'il lui fallait un feu pour un malade. J'étais couché, et je donnai sans

hésiter la permission de rallumer. Le capitaine Hawkins dira-t-il à la cour qu'il aurait refusé la demande du chirurgien ? Non bien certainement. Ma seule erreur, si c'en est une, est donc de ne pas avoir éveillé le capitaine pour lui demander une permission que je croyais avoir le droit d'accorder comme premier lieutenant, et qu'il n'aurait pu refuser, La cour reconnaîtra ici la justesse demesobservations préliminaires. Lelaps de temps qui s'est écoulé, fait que ce chirurgien ne sert plus à bord du brick , et par conséquent je n'ai pu le faire paraître comme témoin.

« J'ai déjà prouvé par témoins la nullité du chef d'accusation qui m'impute d'avoir fait partir deux barques contre les ordres du capitaine Hawkins. Ses ordres étaient de ne pas envoyer débarque à terre. Mes raisons pour en envoyer aux navires qui étaient à l'ancre près de nous, étaient... — Ici le capitaine Hawkins m'interrompit pour dire au président que la cour n'avait pas besoin de connaître mes raisons. La cour en délibéra, et décida qu'elles seraient entendues 5 je continuai donc : — Mes raisons pour faire partir ces barques, ou pour mieux dire une seule barque , que j'envoyai à deux frégates, étaient que l'équipage se trouvait en état de mutinerie, parce que le capitaine Hawkins avait condamné un homme à être battu de verges, et que l'équipage refusait

d'exécuter cette sentence. Le capitaine Hawkins était allé à terre faire connaître à l'amiral ce qui se passait sur son bord, et je crus de mon devoir d'en informer les deux fréga les qui étaient près de nous . Je n'entre pas dans de plus longs détails sur cette affaire; parce que je sais que lacoursiégeen ce moment pour juger ma conduite , et non celle du capitaine Hawkins.

» Quant à l'imputation d'avoir tenu des propos offensants contre le capitaine Hawkins dans une autre conversation avec monsieur Swinburne, la déclaration de monsieur Swinburne prouve non-seulement que c'est lui qui les a tenus, mais que je l'en ai même réprimandé. La seule question est donc de savoir si j'aurais dû en faire mon rapport au capitaine Hawkins , mais d'abord il n'existe aucune preuve que je n'en eusse pas l'intention ; ensuite ce rapport devenait inutile, puisque le capitaine était survenu si à propos pour tout entendre.

» Relativement au cinquième chef, je dois prier la cour de vouloir bien réfléchir si elle ne doit pas avoir égard à un moment d'irritation. Ma réputation était attaquée par le capitaine Hawkins, qui me supposait mort ; elle l'était si évidemment, que l'équipage s'écria : Fi ! fi ! je sais que nulle insulte d'un officier supérieur ne peut en justifier une de la part d'un officier inférieur;

mais comme le capitaine Hawkins a donné une explication des termes qu'il a employés en parlant de moi, rien ne prouve que ceux dont je me suis servi, signifiassent autre chose.

» A l'égard des autres chefs d'accusation , ils sont si frivoles, que je les regarde comme suffisamment réfutés par les témoins que j'ai fait entendre. Il ne me reste qu'à faire observer à la cour que le capitaine Hawkins, pour des raisons que lui seul peut connaître, n'a cessé de me montrer des sentiments d'hostilité décidée depuis l'instant qu'il a mis le pied sur son bord ; en toute occasion il a fait tous ses efforts pour me rendre mon service désagréable ; il a cherché à me brouiller avec mes camarades; au lieu de m'aider à exécuter mes devoirs , il m'a suscité des obstacles; il a épié lui-même ma conduite, et l'a fait épier par des officiers inférieurs; enfin il m'a fait supporter tant d'humiliations sur son bord, que, s'il n'y avait une sorte de honte à en être congédié, je regarderais comme le plus heureux instant de ma vie , celui où il me serait ordonné de le quitter. H ne me reste qu'à prier la cour de vouloir bien lire les pièces et certificats que je dépose sur la table. »

La cour fit retirer tout le monde pour délibérer,, et je passai près d'une heure dans une inquiétude pénible. Enfin on me fit rentrer. Tous

les membres de la cour se tinrent debout, le chapeau sur la tête, et le président fit la lecture de la sentence. Après un long préambule, elle portait, « que le premier et le quatrième chefs d'accusation avaient été prouvés en partie , et qu'en conséquence le lieutenant Pierre Simple était congédié de son navire, mais, qu'attendu ses services, et les certificats honorables dont il était porteur, attestant sa bonne conduite préalable , la cour le recommandaitfortementauxlordscommissaires de l'amirauté.

CHAPITKE XXXIII.

Je ne savais trop si je devais me réjouir ou m'afïliger de cette sentence. Prise en elle-même c'était presque un coup de mort donné à mon avaucementdansle service de la marine ; mais la recommandation qu'elle contenait , l'adoucissait considérablement, et je me sentais heureux d'être délivré du capitaine Ilawkins, heureux de pouvoir courir près de ma pauvre sœur. Je saluai respectueusement la cour, qui leva la séance surle-champ. Le capitaine Havvkius suivit les capitaines sur le gaillard d'arrière, voulut entrer en con-

350 piilRre simple.

versation avec eux. Us lui tournèrent le dos, et aucun d'eux ne lui répondit.

Quelques instants après, le plus ancien des capitaines qui avaient composé la cour martiale, me fit appeler dans la cabine. — Monsieur Simple, me dit-il, nous sommes tous fâchés d'avoir été obligés de prononcer cette sentence, mais elle ne pouvait être plus douce. Ces conversations dans lesquelles des officiers inférieurs médisent ou entendent médire de leurs officiers supérieurs, sont contraires à la discipline et ne peuvent être tolérées. Le président m'a chargé de vous dire que notre intention, en envoyant votre sentence à l'amirauté, est d'y joindre une recommandation très forte en votre faveur. Je suis certain que si quelque autre capitaine vous demandait pour lieutenant, vous n'éprouveriez aucune difficulté. Quant à être congédié de votre bâtiment actuel, ce serait dans toute autre circonstance un sujet de félicitation.

Je lui fis mes sincères remercîments, et, quittant le vaisseau amiral , je retournai à bord du brick pour y prendre mes effets, et faire mes adieux à mes camarades. Quand j'y arrivai, je vis que le capitaine Hawkins était déjà de retour et je le trouvai se promenant sur le pont : nous ne nous parlâmes point, et je descendis dans ma cabine. Les autres officiers vinrent me faire leurs compliments de condoléance, et Thompson s'écria assez haut pour que le capitaine l'entendît :

— Moi , je vous félicite , Simple ! je voudrais que quelque cour matiale me congédiât delà même manière; je suis jaloux de votre bonheur.

— Le résultat n'a rien de fâcheux, dis-je en parlant aussi très haut, car tous les capitaines composant la cour martiale , viennent de m'assurer qu'ils avaient résolu de parler très fortement en ma faveur à l'amirauté. J'ai donc beaucoup d'obligation au capitaine Hawkins.

— Allons, des verres, des verres! s'écria Thompson ; buvons à la santé et aux succès de monsieur Simple!

Tout cela était aussi mortifiant que pénible pour le capitaine Hawkins , qui n'en perdait pas un seul mot. Quand nos verres furent pleins, Simple^ dit Thompson , à votre santé, et puissions-nous trouver un aussi bon camarade !

En ce moment , le sergent des soldats de marine mit la tête à la porte , et me dit , du ton le plus insolent, que j'eusse à quitter le brick à l'instant même. Outré de colère, je lui jetai mon verre de grog à la figure , et il remonta sur-le-champ pour faire ses plaintes au capitaine. Mais je n'appartenais plus au brick , et quand je lui aurais appartenu, je n'aurais pu supporter une telle impertinence.

En apprenant ce qui venait de se passer, le capitaine Hawkins fut saisi d'un transport de rage.

et je crois qu'il m'aurait volontiers traduit devant une autre cour martiale ; mais il en avait probablement assez. Il demanda au sergent s'il m'avait expliqué que c'était au nom et de la part du capitaine Hawkins, qu'il venait m'invitera quitter le brick sur-le-champ , et ayant appris qu'il n'en avait rien fait, il chargea un midshipman de me porter le même message. Je répondis que j'obéirais certainement aux ordres du capitaine, et avec le plus grand plaisir. J'emballai tous mes effets àla hâte, etj'annonçaiausecondlieutenant que j'étais prêt à partir. Il alla demander au capitaine la permission de mettre une barque en mer pour me renvoyer à terre. Le capitaine la refusa, et dit que je pouvais en faire venir une du rivage. On fit le sigual pour en appeler une, et dès qu'elle fut arrivée, je montai sur le pont accompagné des otTiciers, de Swinburne et d'une grande partie de l'équipage. Je leur fis mes adieux à tous, et leur pris la main tour à tour. Le capitaine était debout, près de l'habitacle , écumant de rage. Je lui ôtai mon chapeau avec un air de respect, et je lui dis : « Capitaine Hawkins , si vous avez quelque commissian ytour mon oncle , je m'en chargerai avec plaisir. »

A ces mots qui lui firent voir que je connaissais la correspondance qu'il avait avec mon oncle , et la nature de leur parenté , sa fureur éclata. —

PIERRE SIMEU.E. 353

Monsieur, s'écria-t-il, quittez à l'instant ce navire, ou, de par Dieu , je vous ferai mettre aux fers pour mutinerie. Je luiôtai encore mon chapeau, et je descendis dans la barque.

Je n'étais encore qu'à quelques toises du brick, quand une grande partie des hommes de l'équipage montèrent sur les caronades, et poussèrent trois acclamations pour me faire leurs adieux. J'entendis la voix du capitaine leur ordonner de descendre, et appeler tout le monde sur le pont; et je ne doutai pas que ce fût pour faire infliger un châtiment, sous prétexte d'insubordination, à quelques-uns de ceux qui avaient voulu me donner cette dernière marque d'affection. Je dois avouer que j'aurais pu quitter le brick avec plus de dignité, et que ma conduite n'était pas tout-à•^ fait correcte; mais je dois la peindre telle qu'elle a été dans toutes les occasions ; et dans celle-ci , on doit avoir égard à l'état d'agitation fébrile dans lequel je me trouvais.

Lorsque j'arrivai à Sally-Port , je descendis à terre, et je lis porter meseffetsaux Poteaux-Bleus. Je quittai mon uniforme, pris un habit bourgeois, et retins ma place dans la diligence pour le soir même. Je me mis ensuite à écrire deux lettres , l'une pour remercier mon conseil en lui envoyant quelques billets de banque, l'autre, pour informer O'Brien de tout ce qui venait de m'arriver.

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Je venais de les cacheter, quand je vis arriver niistress Frotter. — Ah, mon cher monsieur Simple! s'écria-t-elle , je suis si fâchée ! et pourtant je viens vous consoler ; car , comme le disait le pauvre Frotter, il n'y a rien de tel qu'une femme quand un homme est dans l'affliction. — Quand partez-vous pour Londres?

— Ce soir même, mistress Frotter.

— J'espère que je pourrai continuer à servir le brick ?

— Je l'espère aussi ; je n'ai aucune raison pour en douter.

— Et comment vous trouvez-vous quant à l'argent, monsieur Simple? en avez- vous besoin? je puis vous en prêter, — une jolie petite somme; et vous me la rendrez quand vous voudrez. Ne craignez pas de l'accepter ; je ne suis plus si pauvre que lorsque vous m'avez donné douze paires de bas. Je sais ce que c'est que de manquer d'argent et d'amis.

— Je vous remercie, ma chère mistress Frotter; mais j'ai de quoi faire mon voyage et ensuite je n'en manquerai pas.

— J'en suis charmée; mais je vous l'offrais de bon cœur. Adieu donc , monsieur Simple ; que Dieu vous protège ! — Eh bien, ne m'embrasserezvous pas ? — ce ne sera pas la première fois.

Je l'embrassai, et de tout mon cœur, car j'étais sensible à la marque d'affection qu'elle venait de

me donner. Quand elle fut partie, je ne pus in'empêcher de réfléchir combien peu nous connaissons le cœur des autres ; si l'on m'avait demandé trois jours auparavant si mistress Frotter était femme à faire un acte de générosité, nia réponse aurait bien certainement été négative. Et cependant l'oflTre qu'elle venait de me faire était toutà-fait désintéresée; car elle savait combien j'avais peu de chances de jamais rentrer au service et de lui être de quelque utilité. Dieu seul connaît le fond des cœnrs. J'envoyai ma lettre pour O'Brien dans les bureaux de l'amiral ; je me fis servir un dîner, auquel il me fut impossible de toucher. A sept heures du soir, je montai dans la diligence, quoique je ne fusse guère en état de voyager. J'avais un mal de tête horrible, et une fièvre ardente, mais je ne songeais plus qu'à ma sœur.

En arrivant à Londres^ je me trouvai encore plus mal, mais je ne pris pas un instant pour me reposer. La diligence qui allait dans une ville voisine de l'endroit qui avait été si longtemps la résidence de ma fomille, étant pleine, j'en pris une autre qui était prête à partir, et qui en passait à environ quarante milles ; de là je pourrais m'y rendre en chaise de poste. J'exécutai ce projet de point en point ; mais quand je montai dans la chaise le lendemain soir, je souffrais tellement, que ma tête tomba sur ma poitrine, et je restai appuyé

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sur le fond de la voiture, ne pouvant dormir, mais faisant les rêves les plus étranges tout éveillé.

Vers dix heures du soir, tandis que nous étions sur un misérable chemin de traverse dont les cahots redoublaient mes souffrances, la chaise fut arrêtée tout à coup par deux brigands qui en ouvrirent la portière, me tirèrent par le bras, et me jetèrent par terre; l'un resta près de moi, un pistolet appuyé sur ma poitrine; l'autre tira mon bagage de la chaise de poste, le postillon, qui me parutleurcomplice, resta tranquillement achevai, et quand ils eurent fini leur pillage, il fit tourner la voiture et s'en alla : les deux bandits me dépouillèrent alors de tout ce quej'avaissur moi, ne me laissant que mes pantalons et ma chemise. Après une courte consultation entre eux, ils m'ordonnèrent de me mettre en marche du coté vers ■ lequel j'allais en chaise de poste quand ils m'avaient arrêté, et de ne pas regarder en arrière, sans quoi ils me brûleraient la cervelle. Je leur obéis, me trouvant encore heureux d'en être (|uitte à ce prix. Je savais que j'étais encore à près de trente milles du but de mon voyage, et je n'étais guère en état de faire tout ce chemin à pied. Je marchai pourtant tout le reste de la nuit quoique bien lentement et forcé de me reposer de temps en temps.

Le jour parut, j'aperçus des habitations à peu

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de distance, et j'employai tout ce qui me restait de forces pour les gagner. En arrivant à la première, je tombai sur un banc de pierre qui était près delà porte, complètement épuisé, la tête en feu, dévoré parla fièvre, et presque sans connaissance; j'ai un souvenir confus que quelqu'un s'approcha de moi et me prit la main; mais je ne me rappelle pas autre chose, et ce n'estque plusieurs mois après que j'appris les détails qui vont suivre.

Le propriétaire de cette maison était un lieutenant à la demi-solde, qui avait quitté le service par suite de ses blessures. Son humanité ne lui permettant pas d'abandonner un de ses semblables dans un pareil état, il me fit porter chez lui, me fit mettre au lit, et envoya chercher un chirurgien. Ils me firent des questions, mais quoique je n'eusse pas perdu le sentiment, je ne les entendais pas, je ne pouvais y répondre, ma fièvre s'était portée au cerveau, et ils n'apprirent que je me nommais Simple que parce que ce nom était écrit en entier sur ma chemise. Pendant trois semaines, je fus alternativement dans un état de délire ou de stupeur, sans nn seul intervalle de raison. Pendant mon délire, on m'entendait souvent parler de lord Privilège, d'O'Brien et de Céleste, et enfin M. Selwin, rolFicier chez qui j'étais, apprit que le nom de famille de lord Privi-

lége élait Simple. Il lui écrivit sur-le-champ pour lui dire qu'un jeune homme qui dans le délire prononçait souvent son nom, et qui d'après la marque de son linge, paraissait se nommer Simple, était chez lui dans l'état le plus dangereux, et que, présumant que ce pouvait être un parent de Sa Seigneurie, il avait cru devoir l'en informer.

Mon onclC;, qui savait que ce devait être moi, crut cette occasion favorable pour m'avoir en son pouvoir, si je guérissais de ma maladie. Il répondit à monsieur Selwin qu'il se rendrait chez lui dans un jour ou deux, le remercia des soins qu'il avait pris de son pauvre neveu, et le pria de n'épargner aucune dépense. Quand mon oncle arriva le surlendemain dans son équipage, j'étais sans délire, mais dans un état de stupeur qui venait d'une faiblesse excessive. Il remercia de nouveau M. Selwin de ses attentions, mais en ajoutant qu'il craignait qu'elles ne fussent inutiles, attendu que j'avais tous les ans une attaque delà même maladie, et qu'il craignait qu'elle ne devînt une démence absolue. — Son pauvre père est mort dans le mêmeélat, continua-t-il en passant la main sur ses yeux comme s'il eût été profondément affligé; j'ai amené mon médecin avec moi pour voir s'il peutètretransporlé,car je ne serai satisfait qu'autant que je serai près de lui nuit et jour.

Le prétendu médecin était le valet de chambre

l'IEfUtE SIMPLE. 959

de mon oncle, il me prit le bras^ me tâla le pouls, examinâmes yeux, et déclara qu'on pouvait me transporter sans aucun danger, et que l'air d'une chambre plus spacieuse accélérerait ma guérison. M. Selwin ne fit aucune objection, attribuant toutcelaà l'affection de mon oncle. On m'habilla, on me porta dans la voiture; j'étais entre leurs mains comme si j'eusse été déjà mort, et il est étonnant que je ne sois pas mort pendant le voyage, après avoir été tiré démon lit dans l'état où je me trouvais. Si cet événement fût arrivé, mon oncle en aurait probablement été plus charmé que de ma guérison; mais telle n'était pas la volonté du ciel. Tandis que j'étais dans la voiture, soutenu par le médecin supposé, mon oncle fit de nouveaux remerciements à M. Selwin, le pria de disposer de son crédit, et paya généreusement le chirurgien qui m'avait donné des soins et les autres frais que ma maladie avait occasionnés. Il monta ensuite en voiture, et donna ordre au cocher de partir.

Je ne me souviens ni de ce voyage, ni delà manière dont il se termina. Ma mémoire ne peut se reporter qu'à l'instant où je m'aperçus, plusieurs jours après, que j'étais au lit, dans une chambre obscure, et qu'une espèce de gilet d'une forme singulière me privait de l'usage de mes bras. J'en conclus que j'avais été en délire, et (pie j'avais

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voulu me nuire à moi-même, sans quoi pourquoi m'aurait-on ôlé l'usagede mes bras ? cependant je ne me sentais plus de fièvre, il me semblait que je pouvais réfléchir et raisonner. Pourquoi donc me laissait-on seul de cette manière; pendant que je me faisais cette question , la porte de l'appartement s'ouvrit. — Qui est là? demandai-je.

— Ah! vous avez donc recouvré vos sens? me répondit une voix brusque; en ce cas, on peut vous donner du jour.

Un volet qui couvrait toute la fenêtre s'ouvrit tout à coup. Hélait midi, et le flot de lumière qui entra subitement dans la chambre, m'aveugla. Je fermai les yeux, et ne les rouvris que peu à peu quand je pus soutenir la clarté. Je regardai l'appartement dans lequel j'étais; les murs en étaient nus et badigeonnés en blanc. J'étais couché sur un mauvais grabat. Je jetai les yeux sur la fenêtre, et je vis qu'elle était fermée de grosses barres de fer. — Où suis-je donc ? m'écriai-je avec alarme.

— Où vous êtes? — Vous êtes à Bedlam.

CHAPITliC: ILILXIV.

Le coup (|ui venait de me frapper était trop

fort. Je retombai sur mon oreiller, et je perdis connaissance. Je ne sais combien de temps je restai dans cet état, mais quand je revins à moi, j'étais seul, et j'avais à côté de mon lit une cruche d'eau et un morceau de pain. Je bus un grand verre d'eau^ et je me sentis rafraîchi et fortifié. La liberté avait été rendue à mes bras ; je me levai et je m'avançai en chancelant jusqu'à la fenêtre. Je jetai un coup d'œil au dehors, je vis le soleil étincelantj, les passants dans la rue, les maisons en face. — Tout avait un air de gaîté; et moi j'étais prisonnier dans une maison de fous. Avais-je été atteint de folie? Je réfléchis, et je supposai que cela devait être, et que j'avais été renfermé par des personnes qui ne nie connaissaient pas. Il ne me vint pas un seul instant dans l'idée que mon oncle y pût être pour quelque chose. Je me jetai sur un lit, et je me soulageai par d'abondantes larmes.

Ce fut vers midi que le médecin vint faire sa visite.

— Est-il tout-à-fait calme , demanda-l-il au gardien.

— Oh , mon Dieu! monsieur ;, calme et dou:^ comme un mouton.

Je m'adressai alors au médecin, et je lui deman^ dai comment et pourquoi j'avais été amené dans cette maison. Il me répondit avec douceur que c'était à la demande de mes amis; que je serais

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l'objet de tous les soins possibles ; qu'il savait (jue mes accès n'étaient que passagers , que, pendant mes moments lucides, je jouirais de toute la liberté qui était compatible avec l'ordre de l'établissement, et qu'il espérait que je serais bientôt assez bien pour être rendu à ma famille. Je répondis en lui faisant connaître qui j'étais , et comment j'avais perdu connaissance. Le docteur secoua la tête, me conseilla de rester couché le plus possible , et puis il me quitta pour aller voir d'autres malades.

Comme je le découvris ensuite, mon oncle m'avait fait renfermer en disant que ma folie était de croire que je m'appelais Simple", et que j'étais l'héritier de son titre et de ses domaines; que parfois j'étais très importun , m'introduisant de force dans sa maison et insultant ses domestiques; que mes accès se terminaient généralement par une fièvre brûlante , et que c'était plutôt dans la crainte que je ne me portasse à quelque acte de violence contre moi-même, que par tout autre motif, qu'il avait cru prudent de me faire traiter.

On voit de suite toute la malice de ces explications : naturellement , moi qui n'avais aucun soupçon, je continuerais à revendiquer mon véritable nom; et cela suffisait pour confirmer l'idée que mon cerveau était dérangé. Le lecteur ne sera

donc point surpris quand je lui dirai que je restai dix-huit mois enfermé à Bediam. Le docteur vint me voir pendant quelques jours , puis , voyant que j 'étais calme, il dit qu'on pouvait me donner des livres et de l'encre pour m'amuser; mais à la moindre tentative de ma part pour entrer en explication, il se retirait infailliblement; au bout d'un mois il cessa ses visites. Ma folieétait paisible, il fallait attendre l'effet du temps. S'il faut peu de chose pour établir que quelqu'un est fou^ il faut des preuves très fortes pour démontrer qu'on ne l'est pas. Quant à moi, je ne pus y parvenir. J'étais bien traité du reste, et je n'avais point à me plaindre de mon gardien. Dans le commencement, j'écrivis plusieurs lettres à ma sœur et à O'Brien, et je priais le gardien de les mettre à la poste. 11 me le promettait, les prenait, mais j'appris ensuite qu'il les remettait au directeur de l'établissement qui les interceptait. L'inquiétude que j'éprouvais sur le compte de ma sœur, mes pen-sées qui se reportaient tour à tour sur Céleste et sur O'Brien, me donnaient parfois une sorte de frénésie, et alors on ne manquait pas de dire que j'étais dans mes accès. Au bout de six mois je tombai dans une profonde mélancolie et je commençai à dépérir. Je restais des journées entières les yeux fixés sur l'espace. Je ne prenais plus aucun soin de ma personne; je laissai croître ma

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barbe, et si je n'étais pas fou, il y avait toute apparence que je le deviendrais bientôt.

J'étais dans cette malheureuse situation, quand un jour la porte s'ouvrit ; des étrangers visitaient l'établissement pour satisfaire leur curiosité , en contemplant la dégradation de leurs semblables , ou pour leur offrir le tribut de leur pitié. Je ne fis aucune attention à eux et je ne levai pas même la télé. « Ce jeune homme , dit le médecin qui les accompagnait, s'imagine qu'il s'appelle Simple, et qu'il est l'héritier légitime du titre et des biens de lord Privilège.

Un des étrangers s'approche de moi, et me regarde en face. — Et c'est la vérité! s'écria-t-il, au grand étonnement du docteur. Pierre, ne me reconnaissez-vous pas? — Je tressaillis. C'était le général O'Brien. Je me jetai dans ses bras, et je fondis en larmes.

— Monsieur, dit le général, en me faisant asseoir, je vous répèle que ce jeune homme est M. Simple, le neveu de lord Privilège, et, je crois, l'héritier du litre. Si c'est donc là le seul molif qui le fait soupçonner de folie, il est renfermé illégalement. Je suis étranger et prisonnier sur parole , mais je ne manque point d'amis. — Lord Belmore, dit-il en se tournant vers une des personnes qui l'accompagnaient, je vous garantis sur l'honneur que c'est l'exacte vérité; veuillez donc

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demander que ce pauvre jeune homme soit mis sur-le-champ en liberté.

— Je vous assure, monsieur, dit le docteur^ que j'ai une lettre de lord Privilège.

— Lord Privilège est un misérable! reprit le général. Mais il est facile d'obtenir justice dans ce pays, et il paiera cher sa lettre de cachet. Mon cher Pierre! quel bonheur que je sois venu visiter cet horrible lieu! J'avais si souvent entendu parler de l'ordre admirable qui régnait dans cet établissement, que j'acceptai l'offre que me fit lord Belmore de le parcourir avec moi; mais combien je suis détrompé!

— Général , répondis-je, je n'ai qu'à me louer delà manière dont j'ai été traité, surtout par monsieur; ce n'est pas lui qu'il faut accuser.

Le général et lord Belmore demandèrent alors au docteur s'ils pouvaient m'emmener.

— Sans difficulté, milord. Les amis d'un de nos malades sont toujours libres de le retirer , s'ils croient pouvoir lui donner plus de soins.

Je passais si rapidement du comble du désespoir à l'excès de la joie, que je faillis m'évanouir. Le docteur me prodigua les secours les plus empressés, et ce ne fut qu'au bout d'une heure que je repris complètement mes sens. Je me lis raser, je m'habillai, et, appuyé sur le bras du général, je sortis de ce triste séjour.

Le général ne dit rien j usqu'à la porte de Tliôtel où il demeurait dans Dower-Street , et il me demanda alors à voix basse, si je pourrais supporter une nouvelle émotion.

— C'est de Céleste que vous voulez parler , général, m'écriai-je.

— Oui, mon cher enfant, elle est ici, et il me serra la main. Je n'eus pas la force de répondre; nous descendîmes, et l'instant d'après j'étais auprès de sa fille étonnée et ravie.

Je passe quelques jours pendant lesquels j'avais recouvré toute ma santé , et raconté mes aventures au général O'Brien et à Céleste. Mon premier soin fut de retrouver ma sœur. Qu'était devenue la pauvre Hélène, dans l'état d'abandon où je l'avais laissée malgré moi. Je n'en savais rien. Je résolus d'aller au presbytère et de prendre des informations. Mais avant tout le général exigea que je fisse venir un homme de loi , et qu'une assignation fût envoyée à lord Privilège , pour qu'il eût à rendre compte de mon incarcération. Ces formalités une fois remplies, je partis pour me rendre à la ville de — . Je courus au presbytère, et mes yeux se remplirent de larmes au souvenir de ma mère, de mon père, et surtout de ma pauvre sœur. Le recteur actuel me reçut avec politesse, écouta mon histoire, et me répondit que ma sœur était partie pour Londres le jour

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même de son arrivée, et qu'elle n'avait fait part à personne de ses projets.

Je revins à Londres désespéré , et je racontai au général le triste résultat de mon voyage. Lord Belmore étant venu le lendemain matin, le général le consulta. Sa Seigneurie me témoigna le plus vif intérêt; elle voulut avant tout que je montasse avec elle dans sa voilure, et elle me mena chez le premier lord de l'Amirauté. Comme je pouvais alors parler avec franchise , je lui expliquai la conduite du capitaine Hawkins , et ses relations avec mon oncle. Le lord fut extrêmement gracieux pour moi, et m'assura que sous peu j'aurais de ses nouvelles, il tint parole : deux jours après je reçus un billet qui m'annonçait ma promotion au rang de commandant. Je fus au comble de la joie, et le général et sa lille partagèrent mon bonheur.

Etant à l'amirauté , j'avais demandé des nouvelles d'O'Brien; j'appris qu'on l'attendait de jour en jour. Il avait acquis une grande réputation dans les Indes orientales; il commandait en chef à la prise de quelques îles, et l'on pensait qu'il serait créé baronet en récompense de ses services. Une seule chose manquait à ma satisfaction, c'était de savoir ce qu'était devenue ma sœur. Cette pensée m'obsédait sans cesse.

Mais j'ai oublié d'apprendre au lecteur comment le général O'Brien et Céleste étaient arrivés

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si à propos en Angleterre. Il y avait environ six mois que nos troupes avaient pris la Martinique, et toute la garnison avait été faite prisonnière de guerre. Le général avait été envoyé en Angleterre,prisonnier sur parole. Quoique né en France, il avait de grandes relations en Irlande, et lord Belmore était son ami intime. En arrivant, il avait fait mille démarches pour me découvrir; tout ce qu'il avait pu apprendre, c'était que j'avais été jugé par une cour martiale , et congédié de mon vaisseau ; personne n'avait pu lui dire ce que j'étais devenu.

Cependant l'histoire de mon emprisonnement, des menées de mon oncle, de toutes nos aventures enfin, avait fait du bruit, et inspirait pour moi un intérêt général dans la haute société. C'était à qui aurait pour moi le plus d'attentions et de prévenances. Un jour que je revenais de chez mon homme de loi, je trouvai sur la table une lettre qui venait des bureaux de l'amirauté. Je l'ouvris, elle était d'O'Brien, qui venait de jeter l'ancre à Spithead , et qui avait prié qu'on me la fit parvenir. Je lus ce qui suit :

« Mon cher Pierre ,

» Où êtes-vous, et qu êtes-vous devenu? voilà deux ans que je n'ai eu de vos nouvelles. J'ai reçu dans le temps la lettre par laquelle vous m'an-

nonciez votre affaire devant la cour martiale ; mais peut-être vous ignorez que votre vil espion est mort. Oui, Pierre; c'est par son vaisseau que votre lettre nje fut apportée, et ce fut son arrêt de mort. Je le rencontrai dans une assemblée. 11 se permit des propos odieux sur voire compte ; je le laissai dire, et quand il eut vomi tout son vocabulaire d'invectives, je lui dis en face qu'il en avait menti. L'affront avait été si public qu'il fut obligé de me provoquer , et j'eus tout le plaisir du monde à lui envoyer du plomb dans la cervelle. Le misérable ! personne ne l'a plaint, car il était détesté généralement. L'amiral prit d'abord un air grave; mais il me sut bon gré au fond d'avoir fait une place pour son neveu. A propos, j'ai reçu d'une main inconnue, sans doute de quelque officier de son bâtiment, un paquet de lettres à lui écrites par votre cher oncle , les scélérats ! vous voyez qu'ils étaient bien dignes l'un de l'autre. Ce n'est pas tout, Pierre; j'ai une femme à vous présenter. — Allons, ne rougissez pas; — ce n'est pas mademoiselle Céleste ; car je ne sais pas où elle se trouve pour le moment; mais c'est tout simplement la nourrice qui était partie pour les Indes. Son mari, ayant obtenu son congé, vint avec elle à bord de ma frégate pour retourner en Angleterre. Apprenant qu'il était du régiment en question, je lui parlai d'un certain O'SuUivan,

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