Pierre Vidal, peintre et graveur
les mille dessins où Pierre Vidal analyse avec tant de grâce légère les extérieures manifestations de la présente humanité, où il résume avec tant d’esprit la vie moderne en de petits tableaux de genre qui sont le musée intime du bibliophile, tâche aimable mais intimidante pour la plume, incapable de lutter avec un tel crayon, si fantaisiste en sa précision, si poétique en son réalisme, et surtout si varié ; en sorte que je me fais 1’efïet d’un traducteur. Or, vous connaissez le proverbe italien et j’ai grand’penr de me le voir justement appliquer.
Au temps de son enfance, dès les premiers bancs du lycée, en la bonne ville de Nantes, Pierre Vidal, la main poussée par une force inconnue, commença de se venger des proses moroses en cachant la lettre moulée sous de riants croquis. Que n’agit-il de même aujourd’hui à l’égard de ces lignes ayant pour seule raison d’être de renseigner sur lui tous ceux qu'intéresse son talent, lequel, à chaque production nouvelle, trouve moyen de s’affirmer toujours supérieur à lui-même, récompense de ceux-là ne passant pas un jour sans œuvrer et dont le travail est le seul repos.
Vous le figurez-vous racontant lui-même par l’image le temps clés pensums et clés retenues, d’abord irradiant V Ancien Testament de plus d’anges qu'il n’en est dans les célestes légions, ensuite commentant les Commentaires
en lançant contre César, à travers les pages du De bello Gallico, toute une armée de guerriers chevelus disputant leur sol au chauve conquérant, et, plus tard, animant les Satires de Juvénal de scènes où déjà la parisienne perce sous la romaine ? Ce serait charmant, et qui ne donnerait gros pour être en possession d’un de ces bouquins tavelés cle bonshommes et de compositions bizarres où l’artiste balbutiait clans l’enfant.
.le tiens d’un sien camarade cle classes que certain livre, ainsi embelli par sa verve, ayant été confisqué, fit surtout grand tapage, le Jardin des racines grecques. Né malin, sans avoir pour cela créé le vaudeville, le jeune Pierre avait imaginé d’en employer les marges à portraiturer tout le personnel clu bahut, sous forme cle racines, bien entendu.
C’est ainsi qu’une éponge, Sttoyy0?, représentait un vieux répétiteur qui, en bon helléniste, pour justifier le surnom cle pion, aimait fort à humer le piot ; c’est ainsi qu’un pavot , M'çxojv, reproduisait le faciès rondouillard du professeur cle philosophie, surtout versé en l’art d’endormir son auditoire ; c’est ainsi qu’un chardon hérissé, Aà<no;, exprimait le caractère clu recteur; c’est ainsi cpic M. le proviseur lui-même, ronce, épine, arête, était montré sous les espèces peu flatteuses d’une ortie, AxavOa, enfin, cas plus grave, c’est ainsi (pie la fille du proviseur susdit s’épanouissait sous la forme gracieuse du Kpcvov, le lis , à l'œil si beau, hommage platonique — oh combien ! — qui laillit avoir les conséquences les plus graves mais rendit son auteur à jamais célèbre dans sa promotion.
Lancelot, qui l’eût cru ? Port-Royal, qui l’eût dit?
Si Vidal a fait. ses études en la ville où Carrier fit ses inhumanités, ce
n'est pas qu'il y soit né, et s'il est né à Tours, il ne convient cependant pas de dire qu’il soit enfant de Martinopolis, car il n’y a vu le jour que par hasard. — comme Auber à Caen — Tourangeau d occasion, conséquence des déplacements de la carrière administrative de son père.
Par ses liens de famille, c'est de l’Anjou que se réclame justement Vidal, on le voit il son amour des forêts.
C’est à Angers, c'est en ses environs, dans la propriété de sa grand’mère, qu'il a, très régulièrement, passé le temps de ses vacances, de potache d’abord , d’étudiant ensuite. C’est là, sur les bords de la Loire, devant les sites admirables et charmants de la grande vallée que, pour la première fois, son ardente rêverie se put satisfaire en des aquarelles et des peintures toutes frémissantes des trépidations de l'atmosphère, essais dirigés par un modeste et savant initiateur qui lui révéla tous les secrets du métier en attendant qu'il réalisât la joie de s’installer à Paris, où plusieurs voyages l’avaient amené
déjà.
J’ai parlé des vacances d’étudiant de notre artiste. C’est qu’en effet, avant de s’adonner librement à l’art, il fut, il dut être étudiant, et voici comme.
Le jour où, timidement, il osa parler de son irrésistible goût pour le dessin, il y eut séance de famille, conciliabule qui 11e dura pas moins de dix-sept quarts d'heure et à l'issue duquel, en guise d’Ecole des Beaux-
Arts, le jeune homme entra à
l’Ecole de Droit !
Rêver Rubens, tomber en Justinien ! Rêver Rembrandt et finir par Cujas !
N importe. Tout chemin mène à Rome. Résolu, ayant médité l’audacieuse réponse du comte Foulques II à Louis d’Outremer : « Un roi illettré n’est
Monselet. (Journal l'Art.)
qu'un âne couronné », il se dit que savoir penser devait apprendre a mieux voir et se mit an travail, considérant le Code comme un noviciat à la palette.
D’ailleurs René d’Anjou, un lettré, celui-là, bien que roi, n’avait -il pas trouvé le moyen de devenir le poète philosophe de L’Abusé de cour et le peintre du Buisson ardent ?
Paris valant bien une promesse, il partit.
Il appert de ses parchemins qu’il prit régulièrement ses inscriptions, qu'il passa avantageusement ses examens, qu'il possède son diplôme de licencié et qu il pourrait, si trop lui démangeait la langue, revêtir la robe et le bonnet, mais je ne le vois pas à la barre, de l exorde à la péroraison occupant toute une audience pour soutenir ou combattre un litige, n’osant affirmer qu’en fait, il ait approfondi les arcanes de la jurisprudence et se soit assimilé l’esprit des lois.
Trois années durant, on le vit plus au Louvre qu’à l’Ecole de droit; au lieu de piocher le divorce, copiant le Mariage de la Vierge, et le rencontrait-on place Sainte-Geneviève, c’est qu’il sortait du Panthéon, délaissant Mourlon et Faustin-J Iélie pour Gros et Puvis de Chavannes.
Au reste, la fortune, désormais, était pour lui, plaidait sa cause. La vraie loi obtenant toujours sa récompense, il avait trouvé son affaire. La maison Cadart était là, accueillante, à tout jeune artiste offrant réconfort et salut. Il jeta l’ancre en l’eau-forte de ce Havre.
— A nous deux, le cuivre !
Oh! premières angoisses de la première morsure! Oh! premières ivresses de la première épreuve! Il faudrait pour vous chanter dignement faire alterner le vers glyconique et l’asclépiade ou, mieux encore, le grand archiloquien et
PIERRE VIDAI
l'iambique, mais n'étant point Horace, j’aime mieux vous dire tout de suite, en prose tout à fait familière, que bientôt Vidal « risqua le paquet » en envoyant au Salon, un rien, deux petites gravures pas plus grandes que ça, deux paysages, tout de suite remarqués des amateurs, ce qui était bien, et de sa famille, ce qui était moins avantageux.
Voir un fils ainsi exposé!
Son Droit fini, il lui fut donc enjoint de quitter la trop capiteuse capitale pour rentrer au bercail. On lui trouverait bien « quelque chose » dans le département.
Redoutant de se voir, comme une vestale, enterré tout vif, énergie du désespoir, ce fut, chance improbable, miracle, ce fut au département des Estampes qu il se trouva lui-même le « quelque chose » exigé.
Il était sauvé !
Heureux de vivre en perpétuelle communion avec le beau, sans cesse découvrant là de nouvelles merveilles parmi les trésors entassés, la rue de Richelieu fût pour lui l’Ecole des Beaux-Arts.
Mais, si passionné qu’il fut à la contemplation et à l’étude des maîtres d’autrefois, il n’eut garde de renoncer à ses travaux personnels. Tout au contraire, c’est ii partir de ce moment que commence vraiment sa carrière artistique.
Croyez-vous qu'un tel séjour aux Estampes ne vaille pas quelques années en quelque atelier patenté — pharmacie dont le Codex est selon la Formule — et que l’éducation indépendante qu’on se fait soi-même ne soit pas de beaucoup supérieure à celle de l'Ecole où, sous prétexte de drapeau, à tout conscrit on enseigne la même théorie, à tous imposant même discipline,
réglementant les inspirations pour ramener les plus opposées au même type, considérant toute personnalité comme une insubordination, toute originalité
comme une rébellion.
Ingres, qui parle quelque part « des monstruosités de Shakespeare, » Ingres l’a dit, ou plutôt répété, — après Lebrun, après David — « Croire que la santé de l’art soit dans l’indépendance est une erreur; il n’y a de salut que pour ceux qui ont les yeux toujours fixés sur 1 antiquité », affirmation plutôt dangereuse.
Croyez que cette opinion a continué et continuera d’avoir cours parmi les Arrivés trouvant moins long et plus aisé d’obéir à un mot d’ordre que d’apprendre à connaître l'inépuisable nature.
Pas de montagnes trop hautes et, c’est encore Ingres qui parle, «pas de couleur trop ardente; c est antihistorique (sic P'). Tombez plutôt dans le gris ». Est-il permis de mettre ainsi les pieds dans le plat!
Vidal, en explorant le passé, s’aperçoit que ceux des anciens dont la
gloire s’est perpétuée n’ont dû cette fortune qu’a leur modernité, il comprend que la seule façon d’intéresser l’avenir est de lui montrer le présent et, laissant les morts sous lame, il regarde passer la vie, la vie qui est la vie même de l’art, à 1 herbier préférant la floraison.
Et, tout d’abord, des habitués du cabinet des estampes, qu il peut étudier à loisir, il fait autant de modèles, et quels modèles! Galerie des plus intéressantes de portraits « historiques », plus de cent cinquante, saisis sur le \it
par 1 infatigable mine de plomb, collection unique appartenant à l’un de nos plus savants bibliophiles et dont quelques-uns, d’ailleurs, ont été reproduits dans l'Art, en 1892, puis réimprimés dans une brochure tirée à petit nombre, Un coin de la Bibliothèque Nationale , due à M. Emile Mobilier, conservateur au Musée du Louvre.
Tenez, voici, outre M. Mobilier, ses collègues Courajod etRavaisson, puis M. Lebreton, conservateur du Musée de Rouen, et M. Eugène Dutuit, célèbre collectionneur de la même ville; tenez, voici M. Gruyer, membre de l’Académie des Beaux-Arts, et les peintres Rochegrosse et Tony-Robert Fleury, et Charles Chincholle, vu de dos, très amusant, et Edmond BonafFé et Béraldi père, et Champfleurv, qui, les mains dans ses poches, devina et, dès 1848, annonça Courbet, et Charles Monselet, dont la Bibliothèque , de si line analyse, est une des plus spirituelles Parades de ces délicats Tréteaux qui , datés de 1809, ont gardé une saveur de modernité leur assurant l'avenir.
Pendant dix ans, ce sont donc, non pas des scènes du passé, établies à grand renfort d’érudition, ou simplement de dictionnaires, mais ses impressions, eaux-fortes ou aquarelles, qu’il envoie régulièrement au Salon, jusqu’au jour oii ses travaux d ’ illustrateur absorbent toutes ses heures.
A l’instant où Cadart vient de publier son
premier Album, dix paysages a l’eau-forte d’une saveur poétique très intense, sa pointe de graveur est requise par les éditeurs Lachèse et Dolbeau, d’Angers, pour illustrer le Dictionnaire historique et géographique de Maine-et-