‹ Pierre Vidal, peintre et graveurChapitre 2 sur 4 · ŒUVRE ET I. IMAGE · texte numérisé non relu

ŒUVRE ET I. IMAGE

Loire., clù à Célestin Port, l’érudit archiviste du département, aussi savant aux vieilles chroniques que Foulques le Rechin, connaissant tous les gestes des comtes d’Anjou, et auquel sont dus tant dé travaux sur sa province, entre autres V Inventaire et le Chartrier de l'hôpital Saint-Jean d'Angers , publié en 1877 et si curieux. D’où un Album de Cent eaux-fortes veloutées, les unes reproduisant d’anciennes estampes, les autres, laites cl’après nature, de fougue et de brio, et constituant un remarquable ensemble.

Voici l’église de Blou, la plus ancienne de la province et hune des plus vieilles de France, car elle date du ixc siècle ; voici l’église de Cuon, avec sa llèche en pomme de pin, rare échantillon de l’école romane poitevine ; voici les formidables ruines de Montreuil-Belley, avec leurs tours et leur maître donjon, construit au xi° siècle par les Foulques ; voici le castel de Pouancé, remontant au xin° siècle et dont la silhouette, grandiose, rappelle, comme Champtocé, celles de Tonquédec et de Coucv ; voiei, pur bijou d’exécution

souple et riche, par-

mi les antiques lierres, la chapelle

de Behuard, honorée des dévotions de Louis le Unzième et où l’on conserve un tout à fait curieux portrait de ce grand roi ; voici, d’après un dessin du xvmc siècle, précieux document, le château du Plessis-Bourré, construit par l’architecte de ce nom pour le même prince, castel où se voient encore la trace de fresques mettant les proverbes en actions rimées ; voici les deux tours de Trêves, se soutenant mutuellement depuis i43o ; voici, du xv° siècle, le château de Villévèque, ordinaire résidence des anciens évêques d Angers ; voici les ruines du manoir où naquit le bon trouvère Thibault de Blazon, croquis oii le dessinateur a dù éprouver un secret agrément en se ressouvenant d’un autre trouvère du xiip siècle, son aïeul, celui-là, Pierre Vidal " mainténeùr » proscrivant l’hiatus, habile à tous les secrets de la Flore

La Maison Tellier.

(Bibliophiles contemporains.)

PIE RR K VIRAL

harmonique, lente, ouverte ou subite, poète ii qui Hugues de Lescure disputait les palmes du vers pompeux, homme à la vie aventureuse et mouvementée

La Maison Tcllier. (Bibliophiles contemporains.)

qui, dit naïvement une vieille chronique, « s’en allait chantant et faisant l'amour de châteaux en châteaux », excusez du peu! voici... Mais je m’arrête, car il y en a cent, je l’ai dit, cent, toujours de cette même main experte et légère sachant dégager l’inconnu de poésie que les vieilles pierres ont en elles et s’aidant d’un pan de mur, d’un débris de voûte, pour évoquer l’âme des autrefois évanouis et faire vibrer les souvenirs comme, en touchant du bout de l’ongle une corde de harpe, un musicien réveille les échos endormis.

Travail ardu, peut-être, difficile entre tous, mais qui a rendu ii l’artiste un signalé service en lui apprenant l’anatomie architecturale, en lui permettant de dessiner, comme nul autre ne sait le faire, monuments et maisons modernes et d’imprimer au paysage parisien un caractère d’absolue vérité. Grâce à cet apprentissage, a cette école spéciale, Vidal rend amusante la plus rectiligne et la plus monotone de nos grandes voies, mettant de l’esprit en un dessous de porte, en une toiture, en un tuyau d’usine, aux plus plates façades donnant un caractère, de la plus mauvaise flûte tirant un son agréable et juste, tout simplement « parce qu’il sait en jouer ».

S'il connaît l’ossature des constructions, il a étudié leur âme, aussi, et quelque quartier que choisisse sa fantaisie, élégant ou miséreux, à l’exactitude matérielle, laite de lignes, il sait joindre la physionomie propre, faite d'on

ne sait quoi de mystérieux mais de très positif. Si les palais ont un style, les masures ont le leur aussi ; une riante bicoque d’Auteuil n'a rien de commun avec un bouge de Charonne. C’est d'un crayon de romancier philosophe et perspicace qu'il dresse ses immeubles, en les montrant sachant aussi les raconter. Nulle perspective, nul raccourci, nulle gibbosité, nulle bizarrerie 11e lui échappe. Et voilà pourquoi ses maisons ne sont pas muettes, pourquoi, tout au contraire, elles sont vivantes, riantes et bruyantes.

Ce tribut archéologique affectueusement payé au cher pays de son enfance, Vidal abandonne définitivement le paysage, en tant qu 'illustrateur, s’entend, car les nombreuses toiles chantant aux murs de son atelier de la rue Tourlaque sont là pour attester du culte voué par l’artiste à la nature, aux grands bois, aux champs fleuris, aux côtes de l’Océan, auxquels il pense toujours avec le même amour, qu’il revoit toujours avec la même joie, une joie enfantine, quand, chaque année, il délaisse pour quelques semaines cette vie de Paris, sur laquelle il a dessiné, gravé, lithographié, aquarellé et peint tant de scènes diverses et charmantes qu’on se demande s il ne descendrait pas de quelqu’un de ces infatigables fresquistes d’Espagne qu’étaient les Vidal, les deux Jacques, Denis, Joseph et son fils, dont le pinceau a embelli Séville, Valence, Terucl, Tortose, Vivel, Campanar et tant d’autres villes. Au lieu des pages d’un livre, donnez à Vidal les surfaces d’un monument, et vous verrez ! Comme il saurait mettre en mouvement et exécuter quelque panorama parisien, où l’esprit abonderait avec le portrait accidentel, son œuvre, déjà très importante, est là pour le démontrer.

Je demande le Panorama Vidal. Celui-là serait personnel entre tous. Au reste, en feuilletant les volumes qu’a vivifiés son crayon, ce panorama va se développer sous nos yeux, exact, pittoresque, amusant, varié à l'infini, tout peuplé des types les plus caractéristiques.

Paris qui crie , imprimé pour la Société des Amis des Livres en 1890, nous montre, en trente et un dessins rehaussés de couleurs, les nomades du pavé lutécien, hommes sandwiches, marchande de poisson « 11 arrive, il arrive, je maquereau ! », bouquetière, crieur de canards, ramasseur de bouts de cigares, marchand de coco cc A la fraîche, qui veut boire ! » et de billets de théâtre « Moins cher qu’au bureau ! », avec tous les automédons possibles, cochers de grandes maisons, cochers de fiacres, conducteurs d’omnibus pour les courses. Tout cela grouille, tout cela bruit, tout cela luit, commentant de spirituels textes dus à différents membres de cette Société des Amis des Livres, des membres actifs, ceux-là, toujours au travail, publiant des chefsd’œuvre, ornements durables des bibliothèques qui se respectent.

Après le cri de Paris, cri fait de rires et de râles, chansons et glas mêlés, et dont le but est le pain quotidien, voici Paris qui consomme, depuis l’apéritif

du gros monsieur n’ayant jamais faim jusqu’à la croûte durcie ramassée au ruisseau par ceux qui ne voyent pain qu’aux fenêtres, depuis le nouveau-né

La Maison Tcllicr. (Bibliophiles contemporains.)

qui prend le sein jusqu’à l'agonisant auquel on ingurgite sa dernière potion. Semblable à Pantagruel est Paris, grand mangeur qui, en tétant la vache,

l’avale tout entière, comme un cormoran ferait d'un petit oiseau, et qui dévorerait un ours comme un poulet.

A tel livre, il fallait une prose à la fois légère et substantielle et M. Henri Béraldi, pour qui fut imprimé le volume, sut choisir à merveille l’écrivain convenant à la tâche en en demandant le texte au bon poète Emile Goudeau, seul capable, après Monselet, de célébrer dignement les joies de la gueule.

Vidal, en une cinquantaine de dessins au trait, rehaussés de couleur, nous initie à toutes les mangeries et buveries de la Prand’ville, nous conduisant chez Duval ou chez Durand, au café anglais ou à l’assommoir, aux courses, où l’on sable le champagne pour se rafraîchir en attendant que le favori atteigne le poteau, belle arrivée, ou place de la Roquette, où l’on absorbe n’importe quoi pour se réchauffer en attendant que, dans le cercle vicieux de la machine rouge, la tète de l’incurable apparaisse pour disparaître, mauvais départ !

Et, puisque l’estomac nous a mené en tous les endroits où il se peut restaurer, voici maintenant que le cœur, mettons le cœur, nous fait pénétrer, pénétrer est le mot, en un temple où le guide le despotique vouloir de son instinct, lieu spécial, lieu particulier, qui n’est qu’un lieu commun, que Guy de Maupassant a appelé la Maison Tellier et que, pour nous faire comprendre sans nous expliquer, nous étiquetterons Capharnafemmes.

(A suivre.)

Jules de Mauthold.

M. Bonaffé. (Journal l'Art.)

T^u Moulin Rouge

Héliogravure retouchée à l’eau-forte par H. LESEIGNEUR

PEINTRE ET GRAVEUR (suite)

Quand Musset, très jeune, lit ses visites académiques, se trouvant chez le plus vieux vieillard de l’illustre compagnie, celui-ci, avec une parfaite urbanité, tenta de lui faire entendre que, son talent ni son âge n'étant en jeu, ce que lui reprochaient les Trente-neuf — ils parviennent si rarement à être Quarante ! — était sa fâcheuse et déplorable habitude de fréquenter trop assidûment certains bateaux de fleurs.

La femme à Paris. (May cl Molleroz.)

Et comme le poète de lîollti feignait de ne pas comprendre les insinuantes réticences de 1 honorable personnage, le septuagénaire, à bout de phrases, pour résumer le grief, lui dit en souriant :

— On y va, mais on n’y demeure pas !

Allons-y, nous n’y demeurerons pas; allons-y, vers onze heures, comme on va au calé, simplement. Furtivement, sonnons à la porte île la familiale petite maison d utilité publique, peinte en jaune, derrière l'église Sainl-

Étienne, non loin de la côte de la Vierge. — - O ! singuliers rapprochements topographiques !

Bon numéro à la loterie, tout justement les filles de joie sont joyeuses, par hasard. Mais vous avez lu la Nouvelle, fidèle et saisissante étude des mœurs de province, où l’écrivain a donné libre carrière à toutes ses qualités de solide prosateur normand, aiguisées d’une ironie pince-sans-rire faisant de ces pages plutôt risquées un chef-d’œuvre moral, oui, moral, car la fin justifie les moyens.

En bas, nous trouverons Louise, dite Cocote, en Liberté, et Flora, dite Balançoire, en Espagnole , les deux préposées au culte des matelots, — Ainsi Athènes avait Cotytto, sa Vénus-Populaire — au premier, dans le salon de Jupiter, nous pourrons contempler Fernande la blonde, Raphaële la belle Juive et Rosa la Rosse, les trois préposées à l’ardeur plus calme des bourgeois de l’endroit, M. Poulain, M. Duvert, M. Philippe, M. Pimpesse, M. Dupuis, M. Vasse et M. Tournevau, le saleur, entretenant Madame et ces dames des racontars du dehors.

Ces types, ceux de Joseph Rivet, le frère de Madame, et de tous les personnages animant la suite du récit, sont dessinés de main de maître par Vidal dont la vertu dominante est une justesse et une profondeur d’observation se rencontrant rarement et qui fait penser à Gavarni, une même grâce intime rendant cousins germains ces deux artistes, l’un et l’autre possédant le secret de garder toute distinction, à quelque milieu que s’arrête leur crayon.

La femme à Paris. (May et Motlcroz.)

C’est vers cette époque que notre artiste, voulant se consacrer tout entier ii ses travaux et avoir ses coudées franches, donne sa démission au Cabinet

des Estampes et entreprend toute la série d’œuvres que nous allons passer en revue.

Prenons la Terre , admirable roman taillé en poème, pour une édition

La femme à Paris. (May cl Motteroz.)

américaine duquel \ idal a dessiné une suite de compositions d’une incomparable beauté, j’entends la vraie beauté, qui est la beauté du vrai, de l’éternel vrai de la nature, contenant mouvement et pensée, et non ce beau de convention, traducteur du beau artificiel, du beau passager de la mode, figé et inexpressif. Si violent, si trivial, si infâme, si bas que soit le fait mis en scène, toujours il reste distingué par la facture, car, entendons-nous, distinction pas plus qu originalité ne sont dans le sujet traité mais seulement, mais uniquement dans la main de l’artiste, question d’aristocratie native. Chardin est distingué en une cuisine, beaucoup sont communs en un palais. De même une belle voix prête son éclat et son charme à une mauvaise musique.

Egalement pour une édition américaine, — décidément, les transatlantiques s’y connaissent — Vidal a illustré Balzac de toute une série de compo-

L ŒUVRE ET LIMAGE.

sitions cle premier ordre, besogne herculéenne en même temps que délicate. En effet, là, il fallait évocation du passé, restitution des modes et des mouvements particuliers qu’elles déterminent, car il est des gestes d’époque, celui du tabac à priser remplacé par celui de la cigarette, pour indiquer un exemple, les faits qui se succèdent, petits et grands, arrivant ii modifier l’allure et jusqu’au regard des générations. Saisir le sens intime de ce qu’on a sous les yeux est déjà malaisé, jugez de la difficulté alors qu’il s’agit de recréer des mœurs disparues.

A ce seul point de vue de la philosophie du dessin, je signale tout particulièrement les deux compositions montrant Gcimbara et les six racontant la Ténébreuse Affaire, car ces dessins sont du récit, clair et certain. Ce sont là, pages supérieures, et je sais nombre de peintures a hautes prétentions n’allant pas à la cheville de ces petits chefs-d’œuvre. N’oublions pas que Meissonier a illustré la Chaumière indienne et les Contes Rémois.

Vidai a étudié la physionomie humaine, et Lavater jamais ne trouverait rien d’illogique ni de contradictoire en ses figures, simplement parce qu’au vol, tout d’abord, il fixe d’ensemble ceux et celles sur qui s’est arrêté son choix, le crayon écrivant à la fois sous la dictée d’une double analyse, physique et intellectuelle, non pas d’après des modèles posant devant cet instrument de torture qu’on nomme chevalet, mais d’après des gens saisis à leur insu, dans l’action, et dès lors sincères en l’imprévu d’expression et d’attitude. De là l’intense sensation de vie et l’infinie variété de ses compositions, si nombreuses déjà.

« Le chic , dit Baudelaire en son Salon de 1846, le chic , mot affreux et bizarre et de moderne fabrique, dont j’ignore même l’orthographe (H. de Balzac

l.a Vie des Boulevards. (May et Motteroz.)

a écrit quelque part : le chique ), mais que je suis obligé d’employer, parce qu il est consacré par les artistes pour exprimer une monstruosité moderne,

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