L’ŒUVRE ET L’IMAGE
petits tableaux de chevalet, autant de miniatures délicieuses. Le secret des Debucourt est retrouvé, voilà bien le même esprit de France. Mais analyset-on un panorama? En celui-ci, nous revoyons les maîtresses cpialités qui distinguent les œuvres admirées déjà ; c’est toujours la même vitalité bien portante, toujours les mêmes maisons bien d’aplomb et significatives, toujours les mêmes voitures, — oh ! les dos d’équipages en file devant le Jockey-Club, page 101 ; oh! l’embarras de patte d’oie, page 1 8 1 ; oh! le boulevard Saint-Martin, page 191 — toujours le même esprit de détail.
Mais un artiste tel que celui dont nous avons plaisir à parler, épris de travail, préoccupé des procédés d’exécution, curieux de tout, après la pointe, après le cuivre, devait songer à la pierre, la lithographie étant par excellence le moyen le plus favorable à la spontanéité.
Vidal tâta donc du crayon gras. Du haut du ciel, Senefelder eut pour lui un regard favorable, le copal lui fut heureux, et rapidement il connut les secrets du beau grain, des beaux noirs et de ces transparences délicates que la pierre de Solenhofen peut seule donner.
Voilà comment, en collaboration avec Georges Montorgueil, déjà nommé, Vidal illustra de cent cinquante lithographies ce volume de La vie à Montmartre qui restera, document précieux, supérieur à tous les ouvrages similaires, digne à tous égards d’intéresser artistes et connaisseurs, vivante page de l’histoire de Paris, où l’humour du texte le dispute à la subtilité du crayon. Jamais peut-être l’artiste ne fut mieux inspiré et, à coup sur, mieux servi.
Une édition typographique dont les dessins sont imprimés lithographiquement, voilà qui, malheureusement, se voit fort rarement par nos jours de hâte où le procédé aux cent formes informes, le procédé de Protée, a pris la place de l’art, ne le remplaçant pas, bien entendu, mais le chassant.
Et c’est un charme de feuilleter ce volume, qui est en même temps un album, où le dessin de l’artiste apparaît dans sa sincérité native et non pas faussé par la sécheresse du zinc, la déformation des manipulations soi-disant photographiques ou toute autre monstruosité commerciale due au progrès et à cette lièvre de fortune qui mène à la faillite, à cette justicière faillite du laid, vengeresse du beau.
Nombre de pages sont hors de pair, comme, par exemple, cet effet de neige rue du Mont-Cenis, cet effet de nuit rue Durantin, cet effet d’éclairage électrique boulevard de Clichy, comme le panorama de la grand’ville, le petit cimetière où fut Sophie Arnould et celui où est Pierre-Charles Debray, créateur du Moulin de la Galette.
Tout Montmartre y passe, chansonniers et bitumeuses, conscrits et danseuses, escarpes et critiques, acrobates, cabaretiers et mendigots,
PIERRE VIRAT,
sans oublier, Rien entendu, ni les cochers ni les ser^ols. Et nous visitons successivement le Chat Noire t le Divan Japonais, la Cigale el les Quai' Arts. Trianon et \ Ane Ronge, sans compter Bruant et Marcel Legav, toute la laran-
Au Moulin Rouge. (Pastel.)
tlole de la butte, où la bohème donne la main à la misère, célébrant la Vache enragée, ce plat de luxe du pauvre,
La pierre est traitée ici de main d artiste, ces compositions, si nombreuses, ne sont point ébauches vagues mais bien études serrées, complètes, oii le faire est ii la hauteur de l’observation, amusante tout en étant strictement véridique. Il y a lii une franchise, une indépendance, une largeur démontrant que la seule façon de sauver la lithographie est de la régénérer par l’absolue liberté, en dehors de tout parti pris, je ne dirai pas d’école, il n y a pas, fort heureusement pour cet art, d’école lithographique, mais de lormule.
Outre les vignettes en noir et blanc, imprimées dans le texte, l’ouvrage compte seize faux titres en couleur, tous d’une fantaisie délicieuse et d une
L (E1IV11E ET LIMAGE.
exécution à noter, certaines de ces aquarelles comptant jusqu’à douze teintes, c’est-à-dire douze tirages, louable effort dont il convient de savoir gré à l’éditeur, M. G. Boudet qui, du reste, prépare un nouvel ouvrage où l'art de Pierre Vidal a vraiment fait des prodiges, le Livre tï Heures de la Parisienne, soixante-douze eaux-fortes où se résument toutes les qualités qui font de leur auteur un maître.
Il y a dans la plinthe d’une statue antique du Louvre un tout petit basrelief, la forme pétrie d’une créature humaine qu’un Esprit anime en lui insufflant un papillon, l’âme.
Vidal a regardé ce petit bas-relief-là.
Jules de Marthold.
La Vie à Montmartre. (Boudet, éditeur.)
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