I.a Vie des Boulevards. (May et Motteroz
signifie : absence de modèle et de nature. Le chic est l’abus de la mémoire ; encore le chic est-il plutôt une mémoire de la main qu’une mémoire du cerveau ; car il est des artistes doués d’une mémoire profonde des caractères et des formes — Delacroix ou Daumier — et qui n’ont rien à démêler avec le chic. »
Vidai est de ces derniers, après l’émotion se livrant à l’analyse, revenant sur son croquis instantané, fait d’après nature, pour mettre au point et, sans toucher à la logique harmonie du mouvement général, rectifier tel ou tel détail, modifier un pli, une proportion négligée dans la hâte nécessaire du premier jet, — ainsi, après la fonte, on cisèle le détail d’une statue — luimême astreignant volontairement sa fougue à l’austérité de la règle sévère, hors laquelle il n’est pas de salut.
Devant n importe quelle page de Vidal, réfléchissez un instant, vous trouverez ce que « ces gens-là » sont en train de se dire, tant, ici, tout est juste dans les personnages comme autour d’eux, leur milieu ambiant étant toujours
étudié et rendu avec une exactitude n’ayant heureusement rien de cet insupportable fini qui est la négation de la vérité.
Pour les Contes de La Fontaine, Fragonard, le grand Frago, avait brossé de larges dessins, absolues merveilles, mais d’honnêtes graveurs, de conscience aussi méticuleuse qu’étroite, s’étant, bien sages, appliqués à ajouter à ces compositions les menus petits détails y manquant, à leur point de vue de myopes, de ce qui était tout, il ne restait plus rien, le rectiligne burin, sans pitié, ayant surtout supprimé la radieuse lumière qui donne la vie à ces spirituelles et délicates illustrations. Heureusement, les originaux retrouvés, leur publication, assez récente, vengea l’artiste en lui restituant son génie, si légèrement français. Car, pour être primesautier, Fragonard n’en était pas moins savant et ce qu’il avait voulu montrer, dégagé des trahisons de la traduction, apparut, délicieux, et put être enfin compris, admiré sans réserve.
Vidal, lui, a un avantage; il manie la pointe du graveur comme le crayon ou le pinceau, et nous le verrons bientôt, soit qu’il aborde la pierre lilhographique avec le crayon, soit qu’il attaque le cuivre avec l'eau-forte, fixer luimême pour l’édition ses compositions, échappant ainsi à la trop habituelle incompréhension des reproducteurs, lesquels, comme chacun sait, se font honneur et gloire de sacrifier l’art au métier.
Mais où Vidal triomphe, c’est dans la tant délicate et précieuse étude de la femme.
Grâce à son dessin ondoyant et divers, à son dessin agité, vibrant, mouvant, en cela d’accord avec dame nature, à qui l’immobilité est inconnue, Vidal est par excellence le peintre désigné de l’être charmant à qui, au fond, nous devons tout, joies et douleurs, sans parler de nos dettes, ce qui ne regarde et n'intéresse que nos pauvres créanciers. Nul comme lui ne sait faire tressaillir la créature que, bien entendu, il place toujours en son milieu, ayant le sens du décor.
Don semblant se raréfier, il les fait vraies, telles quelles, et pourtant jolies, ce qui est un courage car, pour le quart d’heure, — cela, fort heureusement, ne durera pas — toute une école, des petits aux grands, a pour esthétique de voir plus laid que nature, sous prétexte de réalisme.
Mais, sapristi! il y a le réalisme du Beau, car la jeunesse existe, car la grâce existe, car l’élégance existe, car les beaux yeux existent, et les formes pures, aussi, et le je ne sais quoi par Dieu donné tout exprès à celles qu’il a chargées de consoler l’humain troupeau. Aveugles volontaires, ils sont arrivés à faire l’enfance ignoble! Non, non, cent fois, mille fois non, non il n’est pas que des pieds bots, que des bossus, que des goitreux sous le grand ciel bleu! L’Ecole des Beaux-Arts n’est pas le Musée Dupuytren.
Certes, je hais les peintures léchées où s’immobilisent des apparences
féminines en sucre rose, pareilles aux œufs de Pâques, mais je n’aime pas plus la toile nous présentant on ne sait quelles formes indécises et flottantes semblant pétries dans de la boue.
J’ai sous les yeux la Femme à Paris, Dès le frontispice, où une bile d’E ve colle l’affiche annonçant le volume d Octave Uzanne, éclate l’harmonieuse justesse des mouvements, la sincérité des allures et, en chacune de celles qui lisent le placard, une logique passionnelle qui les dit toutes. Ce sont bien là nos Contemporaines, ni celles d’avant-hier ni celles d’hier, celles d’aujourd'hui. Les voilà qui déambulent par les rues. J’ai expliqué comment Vidal avait acquis la science des architectures mais je ne saurais dire où il a
appris l’ostéologie des voitures, quelle que soit leur race, équipages de maîtres, lamentables fiacres, humbles carrioles, omnibus ou tout autre véhicule. Mystère! Mais il est ferré comme pas un sur le matériel roulant tic la capitale et même d’ailleurs. Constantin Guys, Gavarni britannique, possédait cette science, rapprochement qui achève de mettre tout à fait Vidal en parenté avec le créateur de la Lurette.
En cette Femme à Paris, dont le texte est capiteux comme Ay mousseux, est un délicieux chapitre, le deuxième, lequel traite du nu. Vidal a prouvé là que si, comme le plus expert des grands couturiers, il savait habiller la femme, il s’entendait non moins bien à faire le contraire. On voit, on sent que la chair lui est chère, qu'il aime son sujet, qu’il l’a étudié sous toutes les faces, approfondi, caressé, modelé, et que, pareil à Acomat, nourri dans le sérail, il en sait les détours.
PIERRE VIDAI
Et de même verve, de même observation de bon comédiste, il passe en revue la souriante armée, servantes, blanchisseuses, couturières, fleuristes, les
La Vie à Montmartre. (Boudet, éditeur.)
employées de toutes catégories. Je vous recommande la dame caissière épanouie du bouclier, rose parmi les viandes roses, et aussi nos Bas-bleus, nos peint resses et nos actrices, de la grande tragédienne à la chanteuse de café concert. Aucune n'est oubliée, car voici danseuses de corde, jongleuses, et encore les femmes de sport, Dianes chasseresses, bicyclistes, sans omettre la bourgeoise, cette énigmatique et indéfinissable bourgeoise parisienne, qui commence et finit partout, qui ne commence et ne finit nulle part.
Ap rès le beau côté, l’autre. Après la femme couverte de pierreries, la pierreuse, lamentable soufïre-plaisir faisant le truc sur les boulevards extérieurs. Puis, c’est le Moulin-Rouge, l’amour en garni et les Phrynés, pierreuses de grande marque, écrasant les cailloux sous le fer des roues, comme dit la chanson.
PIERRE VIDAI
Enfin, comme la femme doit dominer et rester pure, Vidal finit par la femme dans la famille, fille, épouse et mère, et c’est exquis de grâce chaste. On ferme le volume sur un chef-d’œuvre, Dévotion à l'église, où l’artiste a su, comment a-t-il pu faire ? donner une poésie aux ignobles chaises de paille dont nos temples les plus insolemment luxueux ont le monopole et le secret. Par suite de quel mystère l’amour de Dieu confine-t-il ainsi toujours à l’amour du laid? Il n’y a pourtant de moral que le beau? Enfin, n’approfondissons pas.
Et suivons Pierre Vidal sur les boulevards, oii l’entraîne Georges Mon-
ta Vie à Montmartre. (Boudet, éditeur.)
torgueil, le plus parisien des écrivains de Paris. Madeleine-Bastille, grimpons sur l'impériale ! Deux cents dessins rehaussés de couleurs, autant de