DÉCOUVERTE A PIERREFONDS , PRÈS COMPIÈGNE , DÉPARTEMENT DE L' OISE
Var M. 0, Henry y membre de V Académie de médecine et chef de ses trav auw analytiques .
« Le bourg de Pierrefonds, situé à trois lieues de Conapiègne et au centre de la forêt du même nom , est célèbre , on ïe sait , tant par sa position pittoresque que par les belles ruines d'un château-fort , qui dominent le paysage et font l'attrait chaque année d'un grand nombre de curieux et d'artistes de tous les pays,
» La découverte d'une eau sulfureuse très -abondante qui vient d'être faite à Pierrefonds , va , nous n'en doutons pas , donner à cette contrée une célébrité nouvelle par l'importance que celte eau est appelée à acquérir dans ses usages et applications thérapeutiques.
» Voici comment cette découverte a eu lieu :
» M. de Flubé , propriétaire à Pierrefonds , avait remarqué depuis plusieurs années et en divers points de son parc, une odeur sulfureuse et plusieurs filets d'une eau qui blanchissait à Tair, et recouvrait de soufre les végétaux et autres objets qui se trouvaient sur son cours. Ces caractères lui semblaient indiquer l'existence de sources sulfureuses , lorsque l'année dernière des fouilles entreprises pour des travaux particuliers le mirent réellement sur la voie de cette eau dont l'existence est un fait aujourd'hui.
» Dans le but de s'assurer d'une manière positive de la composition chimique de cette eau minérale , M. de Flubé m'invita à me rendre à la source même pour l'analyser. Je souscrivis à sa demande, et c'est pendant un séjour de quelques jours, à Pierrefonds , que j'ai fait les expériences dont je vais plus loin êlonner les résultats.
» L'eau sulfureuse de Pierreronds paraît former, à quelques pieds au-dessous du sol, une nappe d'une étendue considérable, dont les eaux doivent provenir d'un point éloigné.
» Les sources de Pierrefonds, comme celles d'Enghien, d'Uriage, de Chamounix , etc., doivent leur sulfuration à la réaction de matières organiques sur des sulfates , et se rangent parmi les eam hydrosulfatées hydrosulfuriquées-calcaires. C'est , en effet, au milieu des détritus anciens d'un marais, que l'eau qui nous occupe se sulfure d'une manière non équivoque.
» Elle coule entre deux couches argileuses et se fait jour dans une étendue de plus de 300 pas , par qimre ouvertures dont les eaux ont la même nature et la même composition minérale ; ces jets proviennent évidemment de la même nappe souterraine. Le jet principal est conduitdans un puits assez vaste et d'une excellente construction.
CARACTÈRES PHYSIQUES ET CHIMIQUES DE L'eAU SULFUREUSE DE PIERREFONDS.
» L'eau sulfureuse de Pierrefonds est d'une parfaite limpidité au sortir des pompes ; elle exhale d'abord une odeur d'œw/s couvés ou mieux ù'œufs cuits. Elle coule avec une abondance capable de sufïire à un grand établissement.
» Sa température et de 9» l/2 à 10° centigrades.
» Sa saveur est sulfureuse, mais sans arrière-goût désagréable ; elle est légère à l'estomac et très- facile à digérer.
» Exposée à l'air, elle développe son odeur d'une manière plus prononcée, louchit, prend une opacité bleuâtre, puis laiteuse et blanche. Dans ces phases diverses , elle dépose à la longue du soufre et se dégénère progressivement.
» L'ébullition en dégage du gaz sulfhydrique avec un peu d'acide carbonique , et le liquide se trouble , donnant lieu alors à sa surface à une pellicule blanche cristalline de carbonate calcaire avec des traces de soufre,
» Si Ton expose à l'air une pièce d'argent bien décapée au courant prolongé de celle eau, la pièce prend d'abord une teinte jaune d'or, puis vire au brun et enfin au noir. Mais si le contact n'a lieu qu'à l'abri de l'air et dans un boca! complètement plem et bien bouché avec soin, le métal de la pièce prend seulement une teinte brune très-légère.
» Le papier bleu de tournesol n'y vire pas sensiblement au rouge après un certain temps de contact. Le papier rouge y reprend peu à peu sa teinte bleue primitive. Le sirop de violettes faibht en nuance et ne tarde pas à prendre une couleur verdatre.
» Quant aux réactifs divers, ils accusent, dans cette eau sulfureuse intacte, la présence de chlorure, de sulfate, de carbonate, de la chaux , de la soude, de la potasse, de magnésie , du sulfure, d'acide sulfhydrique et d'une matière organique qui paraît réduire l'azotate d'argent qu'on met en contact avec elle.
» Enfin, le sulfhydromètre a été appliqué sur celte eau dans un grand nombre d'essais , faits à plusieurs jours de distance et à diverses heures de la journée j le degré obtenu a toujours été 7« 2/10, 70 4/10, 60 9/10 : terme moyen 7 degrés.
5' Agitée avec de l'argent en poudre pendant 24 heures dans dans un vase tout à fait exempt d'air , l'eau sulfureuse marquait le lendemain au sulfhydromètre 3o 1/10 qui représente l'acide sulfhydrique combiné, les 1° 9/10 disparus correspondant à l'acide sulfhydrique libre.
»î Le résultat de toutes mes expériences trop longues à décrire ici, m'a conduit à considérer l'eau minérale de Pierrefonds comme composée de la manière suivante :
» Pour 1,000 grammes d'eau prise au sortir du sol : Savoir :
( Azote. . ■ . ) p
Substances volatiles. < Acide carbonique libre. . P*^*"* P^^
( Acide sulfuriqne libre. . . . 0,0022
Sulfhydrate de chaux 0,0ÏS6
À [reporter 0,0178
Report,, 0,0178
(de chaux.. 0,2100 Bicarbonates < de magné-
( sie 0,0300
Sulfate de chaux ....... i ^
iSubbtances fixes. .. J Sulfate de soude J "'^-^^
(^ Chlorures de soude et de magnésie 0,0220 Silice et albumine.. . . • . \ Sels de potasse ( 0,0500 Matière organique /
^^^P^re,. , 999,53.^0
» C'est donc une eau minérale hydrosulfatêe hydrosulfuriquée calcaire , qui doit prendre rang à côté de celles d'Enghien , d'Uriage, etc., toutes froides et formées dans des (errains ordinairement secondaires ou tertiaires par la sulfuration de sulfates primitifs au contact de certaines matières organiques.
» La richesse sulfureuse des eaux de Pierrefonds que nous avons reconnue , marque terme moyen 7 degrés, les rapproche sous ce point de vue de plusieurs sources sulfureuses des Pyrénées , telles que certaines de Baréges , Cauterets , Eaux-Bonnes, Saint-Sauveur, dont les degrés sul f hydrométriques , ne sont pas plus élevés; elles en surpassent même beaucoup d'autres des mêmes localités ou analogues, telles que celles d'Eaux Chaudes . des Bains d'Arles, etc., qui possèdent cependant des propriétés parfaitement constatées par une longue expérience.
» D'après la composition chimique de celte eau et les éléments qui la minéralisent, d'après les bons effets qu'elle a déjà produits, il n'est pas douteux qu'avec les avantages que présente un charmant pays, situé au milieu de la forêt de Compiègne , l'eau sulfureuse de Pierrefonds ne soit appelée à rendre de très-grands services à la médecine et ne devienne d'un immense intérêt pour l'endroit qui la possède.
w L'eau de Pierrefonds peut , mise en bouteille avec soin
être expédiée au loin, de mime qu'elle est aussi très-susceptible d'être chauffée sans détérioration dans des appareils scientifiquement appropriés.
M Paris , le 25 mai 1846.
» Signé : O. HENRY. »
Ce qu'il faut remarquer dans le texte de ce rapport et dans les chiffres de cette analyse , ce sont les traits de ressemblance ou d'analogie qui rapprochent les eaux de Pierrefonds des eaux de Bonnes dansies. Pyrénées.
Quand on compare les eaux sulfureuses de Pierrefonds de celles d'Enghien, on les trouve, en effet, sur la précédente analyse , plus riches en principes sodiques; or, la soude est probablement ce qui fait la spécificité des eaux sulfureuses de Bonnes dans le traitement des aifections chroniques de la poitrine.
En second lieu, on voit que le degré sulfhydroraétriqnc des eaux de Pierrefonds les rapproche encore de celles de Bonnes , les moins chargées de soufre de toutes celles des Pyrénées.
Enfin, M. le docteur Beaude, médecin inspecteur des établissements d'eaux minérales du département de la Seine , est venu joindre son témoignage à celui de Forgane de r Académie impériale : voici, en effet, les paroles de ce médecin, dont l'opinion fait autorité dans la science.
« Déjà les eaux sulfureuses de Pierrefonds ont été appliquées d'une manière avantageuse à la thérapeutique. Moins chargées de soufre que celles d'Enghien , elles peuvent être employées dans beaucoup de cas où celles-ci seraient trop excitantes.
» Lés emix de Piêrrefoîids enfin se rapprochent heaucoup dans leurs effets thérapeutiques des eaux de Bonnes ; aussi les emploie-t-on avec avantage dans les maladies des organes respiratoires , les catarrhes et les laryngites clironiques , les affections de Testomac , des organes abdominaux, et les douleurs articulaires.
» L'eau de Pierrefonds , ajoute M. Beaude, paraît avoir réussi daus quelques maladies de la matrice et contre les dérangements de la menstruation. (Inutile de dire que comme sulfureuses elles s'adressent spécialement aux maladies de la peau.) D'ailleurs les bons effets de Feau de Pierrefonds ne peuvent être qu'heureusement secondés par l'air pur et l'agrément de la situation qui est très-pittoresque et d'une parfaite salubrité. »
Ainsi s'exprime après M. 0. Henry, M. le docteur Beaude touchant les propriétés spéciales et analogues des sulfureuses de Pierrefonds et de celles de Bonnes dans les Pyrénées. Cette donnée est trop importante et elle intéresse les départements septentrionaux a un trop haut degré , pour que nous négligions de noter des observations en conséquence desquelles les malades de la poitrine tlu Nord de la France seront désormais dispensés de faire ce long voyage du Midi qui nécessite presque un acclimatement. Nous espérons que les médecins auront égard à une pareille considération pour leurs clients, et qu'ils profiteront des avantages d'une proximité qui vient si pro-< videntiellement à leur aide.
Déjà, il faut le dire, la renommée des sulfureuses de Pierrefonds s'est faite entendre, et pour suffire aux exigences de la spécialité qui les désigne aux praticiens
contre les affections des yoies respiratoires , rétablissement vient d'édifier une salle de respiration fondée sur les derniers principes de la science moderne en matière d'exhalations pulmonaires.
Cette salle de respiration aux eaux de Pierrefonds mérite de fixer Fintelligence des médecins. Arrêtons-nous donc un instant sur ce sujet , ne fut-ce que pour faire voir l'importance de cette méthode de traitement hydrothermal , et la différence des anciennes salles de respiration qu'on trouve dans les établissements , et de celle qui existe tout récemment à l'établissement de Pierrefonds. Nous traiterons la question aussi brièvement qu'il sera possible pour en donner néanmoins une notion suffisante au médecin.
Une salle de respiration, comme le mot l'indique , est un espace clos dans lequel les malades de la poitrine sont introduits pour respirer , par séances , les émanations diverses de l'eau minérale , laquelle est le plus ordinairement d'essence sulfureuse.
Or, depuis les Romains jusqu'à nos jours , c'est par le moyen de la vaporisation que ces salles ont été remplies de l'eau à respirer, en un mot, c'est de la vapeur d'eau minérale qu'on a fait respirer aux poitrinaires et rien de plus. ^ Cependant qui dit vapeur d'eau minérale , dit eau distillée, les principes minéraux restaient donc au fond de la chaudière et trompaient le médecin qui , en y dirigeant leurs malades , pensait faire absorber les principes par la respiration. Ainsi vont les choses les plus simples durant des siècles jusqu'à ce qu'un homme vienne les dénoncer à la grande surprise de tout le monde.
C'est M. le baron Thenard, l'illustre chimiste de France, qui nous a dévoilé cette naïveté; depuis ce jour, c'est à peine si on peut croire que les salles d'inhalation respiratoires aux eaux minérales aient été fondées sur le procédé de la vaporisation , laquelle n'en supprime que ses minéraux, c'est-à-dire tout ce qui est médicament.
Par bonheur Pierrefonds n'avait ni intérêt, ni préjugé, ni habitude h Fendroit des salles respiratoires ; et pour une bonne raison : établissement tout moderne , il n'avait pas encore de salle de respiration. Or, comme il importait à son amour-propre d'en avoir une, il la fit et la fonda sur les données les plus nouvelles de la science et de l'autorité . Si la vaporisation ne vaut rien pour faire inspirer les eaux sulfureuses , il faut trouver un autre moyen ; car il ne faut pas oublier que les pauvres malades du poumon , dos bronches ou du larynx , n'ont plus d'autre ressource, durant la belle saison, que les eaux sulfureuses de Bonnes ou de Pierrefonds ; mais les sulfureuses, il faut les leur appliquer sur le mal lui-même selon le précepte de ce grand médecin qui a écrit que les poitrinaires ne sont Jamais mieux traités que quand on leur fait respirer leur remède.
Le point de la question était donc de rendre l'eau sulfureuse respirable sans la vaporiser. On voit qu il n'y avait pas d'autre moyen que celui de la briser et de la réduire par la division à l'état de poudre aqueuse. A cet effet , un appareil nouveau a été imaginé par le propriétaire des eaux, et l'eau minérale prise en nature par une pompe foulante , la divise en jets capillaires , lesquels se brisent chacun sur un disque solide , et remplissent Tat-
mospliére comme un brouillard au milieu duquel les malades viennent passer une heure par jour sous Fobservation attentive du médecin de l'établissement.
Chacun comprend la différence qu'il y a de la molécule d'eau vaporisée à la molécule d'eau brisée ; celle-ci en effet n'étant quun fragment de l'eau minérale, doit en retenir tous les minéraux, La vapeur, au contraire , a laissé tous ces minéraux dans les vases où s'opère Tébullition. De sorte que la poussière d'eau sulfureuse obtenue dans la salle de respiration de Pierrefonds-les-Bains est un véritable médicament au lieu d'une eau pure et distillée qui n'a jamais passé pour être médicamenteuse.
Le lecteur nous excusera d'avoir donné ce petit développement à la description de cet appareil , mais la salle de respiration , qui nous occupe , est une innovation si importante dans la médecine hydrothcrmale , que par le fait l'établissement de Pierrefonds devient une station d'eaux sulfureuses du premier ordre , et l'on peut dire désormais que les malades de la poitrine sont dispensés, et avec avantage, de recourir aux eaux de Bonnes, dont l'établissement, si renommé pourtant , ne possède pas encore une pareille salle (te respiration.
Comme on le voit, le-s eaux minérales de Pierrefonds sont destinées à un bel avenir, le présent leur en répoud déjà, puisque le village, malgré le zèle de ses petits propriétaires de maisons , et malgré la capacité de ses quatre grands hôtels, ne peut plus aujourd'hui contenir son riche personnel de baigneurs.
Nous ne serions pas flatté qu'on dît de Pierrefonds <liie ses eaux sont à la mode , pour en expliquer les sue-
ces actuels. Pierrefonds a la prétention d'être une station d'eaux minérales sérieuse à tous les titres. Ses étrangers sont des baigneurs, et ses baigneurs sont des malades. Les observations de cures publiées par le médecin-inspecteur, et Festime dont il jouit auprès des grands médecins de Paris et des départements du nord de la France, prouvent que cet établissement mérite sa réputation et que sa vogue n'est que le prix des vertus de ses sources.
Il va sans dire que l'établissement thermal de Pierrefonds est complet et que les eaux y peuvent être administrées sous toutes les formes requises par l'art de guérir, en boisson, en bains, en douches variées, en vapeurs fumigatoires appropriées à l'état rhumatismal , et enfin, comme nous venons de le dire, en inhalations respiratoires contre les diverses maladies des organes de la respiration , depuis la plus simple laryngite jusqu'au catarrhe bronchique et à la tuberculisation phthisiquc elle-même,