‹ PierrilleChapitre 3 sur 16 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

cotmtrymeii. A few years before the outbreak of the terrible struggle between France and Germany, he w^rote Lea demiera Montagnards, which is a very meritorious work and was highly commended by M. Michelet, the eminent French historian.

Among the most widely read of M. Claretie*s works may be mentioned Robert Burat (1866), Jouméea de Voyage (1870), La Maiaon Vide (1878), Monaieur le Miniai/re (1881), Le Million (1883), and Le Prince Zilah (1884). As a dramatic writer he has been fairly successful; his plays generally treat of incidents connected with the French Revolution.

M. Claretie was appointed director of the Théâtre Français in 1880 on the death of M. Perrin. He came to London in 1893, and the company under his direction gave a series of successful performances at the Drury Lane theatre. In 1887, M. Claretie was made an officer of the Legion of Honour, and in 1889, a further mark of distinction was conferred on him by his being admitted into the French Academy.

The book before us—Pierrille—wa,s written in 1863, and is remarkable throughout for accuracy in depicting the habits and customs of the French peasantry^ The tale is sure to interest young folks, and it is based to a great extent on actual facts and the author's personal experience. The scene is laid in Périgord, and the country, through which the

yl PIBRRILLE

Dordogne flows, is thoroughly well known to and greatly loved by the author, who gives most graphic descriptions of the scenery and the simple life led by the peasants, amongst whom he spent many of his early years.

The first part of the book, which is specially interesting to children, is mainly devoted to the adventures of the boy PierriUe and the girl Millette. The second part continues the lives of the two young people, and is interspersed with tinges of romance that render the tale one of considerable dramatic interest. The portrayal of the various characters is lifelike, and not in the least overdrawn, nor is any one of the various scenes at all improbable. The pictures of peasant life are very artistically sketched, and most of them a,ppeal to the better side of human nature.

Many of the words used by the peasants are in the Provençal dialect, which only lingers to a certain extent in country districts. The southern dialect, which was called the Lcmgue d'Oc from the guttural mode of pronouncing the affirmative particle, was forced out by the Langue d^OU, but several old forms of speech remain in rural places, though they get completely lost in urban communities. The same sort of thing is noticeable in English rural districts, where pure old Saxon and Danish

INTRODUCTION vil

words are still in occasional use ; so it is in southern

France, where traces of the euphonic Provençal

are not yet quite obliterated. In some cases the

words have undergone a slight change, but, in a

considerable number, the old Provençal forms are

retained. The traces of the fine old language of

Southern France, which will be noted throughout

this book, can scarcely fall to interest the careful

student.

B. L. NAFTEL.

SGBBMONT, GmBSHIBB.

May IS».

s PIERRILLB

la regardant, il se consolait d'avoir perdu jadis le seul enfant qu'il eût jamais eu. Le père Pascal était une brave et digne âme, un vieillard franc, pieux et loyal, n avait, comme on dit, toujours marché droit, 5 évitant avec soin les chemins de traverse, rigide pour lui-même, inflexible, incajiable de pardon pour ses propres faiblesses, mais comjiatissant pour les autres et pardonnant volontiers au procl^i^pin une faute qu'il eût regardée comme ineffaçable, s'il l'eût commise, n

lo y avait en lui quelque chose de la roideur, au fond cordiale, du vieux soldat, n aimait assez à rire, et ne se sentait véritablement heureux que lorsqu'un cercle de jeunes garçons et de jeunes filles l'entourait. C'était alors leur boute -en -train. Et comme ils

15 l'aimaient I Car personne mieux que lui ne savait ce qui plaît à la jeunesse.

Au physique, grand, maigre, un peu voûté, les cheveux longs, un joli sourire et des dents blanches. Les messieurs de Saint-Alvère le nommaient le jpère

flo et les paysans, selon l'usage, l'appelaient le vieiuc

Sa nièce avait nom Millette, un joli nom de là-bas.

Quand il l'avait prise chez lui, Millette comptait déjà

ses dix ans. Elle venait de perdre sa mère, et il y

avait longtemps que son père était mort. EUe se

«5 trouvait sans autre appui que son oncle, le père Pascal. La pauvre enfant avait bien un frère, mais celui-là, disait-on, n'était qu'un mauvais gas. Dès sa vingtième année, il avait quitté le pays un beau jour, annonçant qu'il allait se faire soldat, et, depuis lors, .

90 on n'en avait pas entendu parler.

Pascal prit par la main l'orpheline.

—Te voilà seule, ma pauvre petite, dit-il en l'embrassant au front ; viens avec moi, mon enfant, nous t'aimerons bien, et tu seras heureuse.

PIBRRILLB •

— Oui, papa Lorin, dit l'enfant en essayant ses pauvres yeux rouges • • • Mais est-ce que maman ne reviendra plus ?

Deux ans s'écoulèrent.

La femme de Pascal reporta sur la petite fille, sa 5 filleule, tout l'amour maternel qu'elle aurait eu pour son enfant.

Millette l'appelait maman. Avec ce mot si simple et si doux la petite eût fait tout ce qu'elle eût voulu de la brave femme. 10

— Tu la gâtes trop, disait Pascal quelquefois. Il faut élever les enfants un peu à la dure, afin qu'un jour ils ne souffrent pas trop s'il leur faut faire connaissance avec le malheur.

Et la vieille Catherine, la CatissoUf se mettait à 15 sourire.

— Faut-il donc, disait-elle, la mettre à la besogne déjà et lui faire travailler la terre du matin au soir? Va, ces pauvres petits, si on peut leur sauver quelques rudes corvées pendant qu'ils sont jeunes, c'est autant 20 de pris, et ils ont été heureux, au moins, pendant quelque temps.

Elle regardait alors son mari. Pascal lui répondait invariablement: <Tu as raison,> et prenait sur ses genoux la petite fille qu'il faisait sauter en la re-as gardant avec amour, peut-être avec fierté; car, en vérité, Millette était déjà belle. Blonde d'un blond doré, elle avait de grands yeux noirs, et avec cela une peau blanche, hâlée seulement aux mains. Ce n'était encore qu'une enfant et déjà sa taille était bien prise, 30 sa démarche gracieuse.

— Mais, ma foi, disait-on bien souvent à Pascal, savez-vous qu'elle se fait joliment flère^ la c Millet to > ?

4 PIERRTLLB

Elle à toat l'air d*iine demoiselle, à la messe, le dimanche. Elle est grande, avenante. Il se fera temps bientôt de la fiancer.

— Vous allez vite I disait le père Pascal en souriant.

5 Puis il regardait Millette :

— (Test vrai qu'elle est pourtant bien pour une fillette, par ma f oi • • . Vous avez raison. Elle est bien; oui, répétait-il, et, de plus, c'est une brave petite que nous aimons de tout notre cœur.

xo Millette ne songeait pas encore à ces grosses questions d'avenir, et ne pensait qu*à courir par les bois, à jouer dans les prés, à dénicher les petits oiseaux ou à leur tendre des pièges, n y avait Pierrille, son ami, qui l'aidait en tout cela.

15 Pierrille était un jeune garçon de douze ans qui travaillait, près de La Queyrie, dans la ferme des Terrade, à Coato-Rasto (Côte Rase) ; ses maîtres l'aimaient beaucoup et le désignaient à tous comme un bon sujet.

90 II savait déjà se rendre très utile, soit à la moisson, soit au fauchage, soit à la vendange, n était adroit autant que travailleur, et le père Terrade ne s'inquiétait pas de ses bestiaux ou de son cheval, tant qu'ils étaient avec Pierrille.

95 — Cela deviendra un fameux laboureur, disait quelquefois le fermier en montrant le jeune garçon ; c'est vif, c'est alerte, et avec ça, c'est soumis comme tout. Celui-là sûrement se fera un sort I Pierrille avait pour seul parent sa mère. C'était

30 une vieille femme qui n'était pas riche. Elle habitait, à quelques lieues de Costo-Rasto, une méchante cabane, entourée d'un petit enclos qui ne produisait guère. Mais son petite comme elle disait, avait soin qu'elle ne manquât de rien, et il lui apportait bien

joyeusement Técu de trois francs qu'il gagnait, tous les mois, chez les Terrade.

Non seulement c'était un travailleur, mais c'était un bon cœur, ce Pierrille. En menant les bœufs ou le cheval boire au Riou, en descendant au pré, U ren- 5 contrait souvent la petite Millette, qui était là, avec sa tante ou toute seule. Les terrains de La Queyrie et de Costo-Basto sont voisins. Alors, après avoir fait son ouvrage, il jouait un moment avec elle et grimi)ait au haut des arbres pour prendre le nid ro qu'elle désirait.

Le dimanche, il venait la plupart du temps chez le père Pascal et demandait la permission de sortir, defors, avec celle qu'il appelait la petite^ quoique, en vérité, elle n'eût que deux ans de moins 15 que lui.

—Allez, mes enfants, disait Pascal, et revenez pour la soupe.

— Prends garde à Millette, Pierrille, ajoutait la tante. 20

Et Pierrille se redressait d'un air important.

— Je vous réponds d'elle, disait-il.

Un jour, c'était en automne, les deux enfants prirent fantaisie de descendre au ruisseau pêcher les écrevisses. 25

— Nous aurions mieux fait, dit Pierrille, d'y songer plus tôt, j'aurais fait un arrêt de terre, et nous en aurions eu beaucoup plus.

— Qu'est-ce que ça fait? dit Millette. Crois -tu que je ne vais pas en attraper beaucoup? A cette $« heure-ci, elles sont sous les pierres. C'est facile. Tu verras. Ils dirent adieu aux parents et se mirent à courir vers le pré.

8 PIERRHiLB

La Quesrrie domine hardiment ces prairies. On y monte et on en descend par un sentier rocailleux, étroit, entouré de buissons pleins d'aubépine et de mûres.

5 MiUette s'arrêtait à chaque instant pour en manger.

— Tu vas te faire du mal, MUlettoun, disait Pierrille. Tu sais bien que ce n'est pas bon. Va, va, tu n'es qu'une enfant.

»o — Voyez-vous celai Mais j'ai dix ans, monsieur Pierrille. Est-ce que ce sont les mûres que je mange qui me rajeunissent? Dans deux ans, je vais faire ma première communion, sais-tu bien I

— C'est dommage I 15 — Tiens I pourquoi dommage ?

— Parce que je l'ai faite, moi, cette année, et que j'aurais voulu la faire avec toi.

— C'est vrai, c'est ça qui aurait été gentil I Mais tu la recommenceras, donc I ao Pierrille se mit à rire.

—Es-tu simple, Millettoun, Est-ce qu'on fait deux fois sa première communion ?

— Ah I pas sa première, dit la petite fille, la bouche pleine de mûres, et ses lèvres roses barbouillées de 35 pourpre, mais une communion. Cest toujours la même chose.

— Au fait, fit le garçon, tu as raison. Sais-tu que tu as de l'esprit, toi?

— Tiens I ... Tu en as bien. 30 —Qui te l'a dit?

— Je Tai bien vu, et d'ailleurs le père Terrade le répète assez, et ^pa/pa Lorin, et maman Catissou . . . Tiens, l'autre jour, Jeantoux, tu sais, le berger de M. Plumardie, était venu à La Queyrie.

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— n. aurait mieux fait de rester où il était, celui-là, dit PierrUle avec humeur. C'est un méchant esprit.

-^Je le sais bien, mais laisse-moi finir . . . voilà • • — Tu finiras plus tard, Millette ! Nous sommes au Biou. 5

— Ce n'est pas si long, dit la Millette; Jeantoux donc avait laissé a'ensawiver dans les bois la bourrique de chez lui et il la cherchait, en pleurnichant, et il demandait à mon pajia Lorin s'il l'avait vue. Alors papa Lorin lui dit : < Si tu étais fin, tu ne la cher- zo obérais pas de ce côté, mais dans les prés où la bote va de préférence. Tu n'as qu'à t'adresser à Pierrille que tu vois là-bas (et il te montrait, toi; tu étais justement ici avec tes moutons). Il t'aidera joliment, celui-là, car c'est le plus adroit berger qu'il y ait, tout 15 gamin que tu le vois.>

— n dit cela, le père Lorin ?

— Tout comme je te le répète.

— Et Jeantoux fit la grimace, je parie ?

— Oh I ça, oui. < Je la trouverai bien, ma Coquette^ 90 et sans M. Pierrillou,> qvCU dit, âÀiM^ et il s'en alla. Alors mon i)ai)a Lorin fit comme cela en le regardant partir. {Et V enfant hochait la tête pour invUer le vieillard): <OhI ohl c'est une fière mauvaise tête, ce Jeantoux I > ag

— Encore s'il avait un bon cœur! . • • Mais au contraire.

— En voilà un que tu n'aimes pas, hein, Pierrille? — Est-ce que tu l'aimes, toi?

— Quand je le vois, j'ai envie de Tégratigner. 90 — Ahl ahl ahl Millette, fit Piermlle, tu me fais

peur. Et si tu voulais m'égratigner aussi, un jour ? — Toi ? Oh ! dit-elle, il n'y a pas de danger, va I

8 t>IBERILLË

— Allons, dit Pierrille, il s'agit maintenant de prendre les écrevisses I

—Le ruisseau est clair. Tant mieux. J'avais peur que le meunier de Marsaloux ne l'eût troublé. 5 — On ne travaille pas le dimanche au moulin. Mais on aurait pu mettre du chanvre à rouir ici, et alors adieu notre pêche. - Heureusement il n'y a rien de tout cela I . • .

Pierrille avait ôté ses souliers et relevé son pantalon lo jusqu'aux genoux.

n se mit à l'eau.

Le ruisseau n'est point profond. Il glisse doucement, en faisant des détours et se repliant, comme un long serpent. Des saules aux troncs creux et vides, 15 au feuillage mouvant, des aulnes aux rameaux verts comme un pré d'herbe nouvelle, l'entourent et forment au-dessus de lui comme une voûte que le vent agite et qui mêle son doux froissement de feuilles au bruit uniforme, à cette harmonie calme, douce, enflo dormie de l'eau qui s'écoule.

—Est-ce que le Riou est froid? demanda Millette.

— Point du tout, mais ne va pas pour cela te mettre dans l'eau. Tu te salirais. Demeure.

— n faut que je m'ennuie pendant que tu t'amuses ? 35 dit Millette avec une moue souriante.

— Non, mais je ne veux pas que tu mouilles ta robe. D'ailleurs il y a par ici des grosses qui pourraient te pincer. Demeure encore une fois . . . Ohl voyez I l'entêtée petite!

Millette avait retroussé sa jupe, en l'arrangeant comme un pantalon.

Elle se laissa glisser dans le ruisseau, et marchant avec précaution sur les pierres qui sortaient de l'eau, elle rejoignit son &mi Pierrille.

t^IHRRILLfi *

—Tu as une petite tête à toi, tout de même, dit-il. Ce que tu veux, tu le veux bien I

— Regarde donc les écrevisses au lieu de me gronder. En vois tu? . • •

— Pas une I 5

— Et celle-ci . . . bon I je la tiens I

— Elle est bien jeune, la pauvrette ! On verrait le jour au travers I

— Bahl qu'est-ce que ça fait? Donne-moi ton mouchoir. Oh I regarde donc comme elle frétille ! xo . . • Toutes celles qui ne seront pas mortes, je les garderai I

— Tiens donc, tu m'en donneras ma part, j'esx)ère?

— CTest trop juste.

— Mais, fit le pâtour, ce que j'ai, n'est-ce donc pas 15 àtoi, Millette?

Le visage coloré^ les yeux brillants, les cheveux ébouriffés, jambes et bras nus, courbés tous deux vers l'eau dans ce cadre de verdure et d'eau, ils étaient charmants : la petite fille accroupie, soulevant les 20 pierres avec précaution, le jeune garçon saisissant en hâte l'écrevisse qui se sauvait d'un coup de queue donné avec force.

L'eau était claire. Ils apercevaient le fond du ruisseau tapissé d'un sable fin où, çà et là, quelques 25 pierres noires, un peu moussues, semblaient des rochers au milieu d'une lande aride.

De place en place, les arbres du bord faisaient de l'ombre, et l'eau devenait noire. Mais un joyeux rayon de soleil perçait la f euillée, comme pour éclairer 30 les deux enfants, et, tout en se jouant sur leurs visages roses, dans les cheveux blonds de Tune et dans les cheveux bruns de l'autre, il illuminait de ses faisceaux élargis, par larges plaques brillantes, le

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clair ruisseau qui scintillait comme s'il eût roulé de l'or en fusion.

Bien n'est si joli qu'un rayon de soleil sur un doux sourire d'enfant.

5 Ses reflets faisaient ressortir la peau blanche de la petite Millette et doraient le visage déjà bruni de Pierrille — et c'était une séduction vivante, une idylle antique réalisée que ce couple souriant ainsi baigné de limiière et de joie, tandis que le Riou murmurait

xo doucement, doucement . . •

—En voilà déjà beaucoup, je crois, dit PierriUe. Est-ce que le mouchoir est rempli, Millette ?

—Non, dit- elle. Mais il le sera bientôt. Ohl elles

font un bruit là dedans, un bruit comme si elles se

15 battaient I • . . Elles ne doivent pas s'amuser, sais-tu ?

— Elles sont prisonnières I On ne s'amuse pas quand on est forcé de rester où Ton vous a enfermé.

— Cest vrai, flt la petite en devenant tout à coup sérieuse et en se redressant. Les prisonniers sont 20 malheureux I . . .

— Ça, oui bien, je les plains. Et pourtant quand ils ont fait quelque mauvais coup, on a raison de les garder entre quatre murs, pour qu'ils ne recommencent pas.

35 — Oui> ceux-là, les voleurs et les garnements. Mais il y en a d'autres I

— D'autres? . . . Tiens, fit Pierrille, te voilà toute triste, Millette I ... A quoi donc peuses-tu ?

— Eh I dit l'enfant, à mon frère Placide, qui peut- 30 être, à cette heure, est prisonnier des Bédouins, de

vilains hommes, va, à ce que dit papa Pascal,— grands comme ça, et tout noirs^ noirs comme des charbons. . • . Quand je pense que Placide est avec eux ! . . .

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Bt la pauvre enfant, alors, se mit à pleurer bien forty car, sans le connaître, elle aimait beaucoup son frère.

— Tu as tort de te chagriner comme ça, petite Millette, lui dit Pierrille. Pourquoi t'imaginer que 5 ton frère est en prison? Qui est-ce qui te dit que cela est? As-tu jamais vu pleurer quelqu'un pour un accident qui n'est pas arrivé ?

— Ahl c'est vrai, dit- elle en essuyant ses larmes. Je pleure pour des riens. C'est fini I Mais, c'est égal, xo je ne veux pas garder, comme ça, ces bêtes hors de l'eau. Tiens I Ça me fait plus plaisir de les rendre contentes que de les garder I

— Eh bien, fit Pierrille en la voyant vider tout à coup le mouchoir qu'elle tenait et le secouer au-dessus 15 de Teau, il valait bien la peine de les pêcher.

— Qu'est-ce que nous en ferions ? dit-elle.

Les écrevisses s'éparpillèrent vite, vite au milieu de l'eau et se blottirent sous les pierres ou dans les racines des arbres. Ils n^en virent bientôt plus ag une.

— La pêche est finie, s'écria Pierrille en riant. Nous voilà les mains vides, mais nous nous sommes tout de même bien amusés.

n s'élança hors du Riou en s'accrochant au tronc ^5 d'un saule, puis il tendit la main à Millette qui, s'appuyant sur lui, fut d'un bond sur la rive.

^ Vous n'aurez pas beaucoup de poisson à emporter à La Queyrie, vous autres, dit en ce moment, derrière eux^ une voix aigre et railleuse. 30

Pierrille se retourna vivement, et la petite Millette, qui était assise sur l'herbe, se releva aussitôt

— Ah I c'est Jeantoux, dit-elle.

là t'tfittillLLË

— Qu'est-ce que tu veux, toi? demanda Pierrille au petit pâtre.

—Je ne veux rien, répondit Jeantoux. Et, si je voulais quelque chose, ça ne serait pas de ton 5 poisson, monsieur Pierrillou, car tu n'en as guère I

— Mèle-toi de ce qui te regarde^ toi !.. •

— Je me mêle de ce qui me plaît I

— Jeantoux, dit Millette en s*interposant, tu es un batailleur et un mauvais méchant. Pierrille ne te lo dit rien. Ne lui cherche pas querelle. Je sais que tu ne crains pas grand'chose et qu'on te trouve prêt à l'attaque, mais si tu viens ici pour cela, je te préviens que je le dirai à M. Plumardie, ton maître, qui saura bien te faire taire I 15 —Je le ferai bleu taire moi-môme, ce petit loupgarou I s'écria Pierrille que Jeantoux regardait d'un mauvais œil, et ce n'est point parce qu'il a quinze ans et que je n'en ai que douze qu'il pourra m'effrayer.

— Voyez-vous ce géant? fit Jeantoux en se croisant to les bras.

— Pierrille I s'écria la petite fille, en se jetant vers l'enfant devenu blême tout à coup, Pierrille ! . • •

— LaÎBse-moi, dit-il. Je veux lui répondre à celuilà!

S5 — Si tu avances, dit Jeantoux en se baissant, prends garde à toi !

Pierrille s'était élancé déjà, la main levée, l'œil plein de colère.

Alors Jeantoux se recula d'un pas et jeta au petit 30 pâtour, en plein visage, un gros caillou qu'il avait ramassé.

Le pauvre Pierrille poussa un cri. D porta la main à son front et chancela.

Millette était déjà auprès de lui. Elle voulut le

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retenir dans ses bras, mais elle était trop faible. Pierrille tomba, de toute sa longueur^ sur Therbe. Il était pâle comme nn mort et de son front meurtri découlait un filet de sang.

Jeantoux eut peur. Il devint tout à coup aussi 5 blême que Pierrille, et pendant que la petite fille demeurait sans bouger auprès du berger étendu, il se mit à fuir, à fuir à toutes jambes, comme si le loup l'eût suivi.

La petite Millette, d'abord, se prit à pleurer, lo Qu'est-ce qu'elle allait devenir, comme ça, avec son ami blessé? Elle appelait Pierrille, elle l'embrassait, elle tâchait de le soulever, puis elle se mettait à crier, comme si on eût pu l'entendre de La Queyrie, éloignée du ruisseau de quatre portées de fusil, au ^5 moins.

Les enfants ont peur du sang. Millette s'effraya. Elle crut le pauvre enfant mort tout à fait et se mit à trembler. Mais, comme elle l'aimait beaucoup, elle se rapprocha de lui, et, justement alors, elle l'entendit so qui soupirait.

Elle trempa aussitôt son mouchoir dans le ruisseau et doucement, de ses petites mains, l'appliqua sur le front de Pierrille.

Grâce à la fraîcheur de l'eau, le pauvre enfant 25 se ranima peu à peu. H rouvrit les yeux et les fixa d'un air étonné sur Millette, qui se penchait vers lui.

— Pauvre de toi, lui dit-elle alors, est-ce que tu as bien mal, Pierrille ? 30

n ne répondit point; car, sans doute, ces paroles n'avaient point encore de sens pour lui.

Quelques minutes après, il était mieux. Il se souleva sur ses coudes, et, souriant à Millette ;

14 PIERRILLB

— I3st-ce qu'il s'est sauvé, Millette, dit-il d'une voix un peu faible. T'a-t-il fait du mal ?

—Oh ! pas du tout, répondit l'enfant ; mais toi • • • cette pierre? . . . ta tête?

—Elle est lourde, ma tête, mais je ne sens rien. Aide -moi, ma petite Millette. Il faut nous en retourner j vois-tu. Là I mercL— A-t-on jamais vu un lâche pareil, dis ?

— C'est vrai que c'est un fier vaurien, ce Jeantoux. lo Attends, ton bandeau se détache. Le voilà remis.

Appuie-toi sur moi.

— Oh I je me sens fort ; ce n'est rien. Cest un coup. Ça vous abat; mais voilà tout. Dans quatre jours il n'y paraîtra plus. Ahl que je le rattrape, ce

15 manieur de pierres, et alors . • .

—Tiens, Pierrille, prends ce bâton pour te soutenir. Ah l je suis bien contente de te voir sur pied ! • • • — Tu avais peur, je parie ?

— Oui, pour toil

ao —Petite Millette, dit Pierrille, tu es bonne, très bonne et je t'aime bien.

Les deux enfants marchaient dans l'herbe doucement, Pierrille s'appuyant sur la fillette^ qui eût bien voulu porter tout à fait jusqu*à La Queyrie le

«s pauvre blessé.

Avant de sortir du pré, ils s'arrêtèrent. Sur la marge, il y a une source pure où les gens de la ferme viennent puiser l'eau. Un vieux saule est là qui semble s'y mirer. Pierrille s'assit contre l'arbre, et

30 la petite Millette, prenant dans sa main un peu d'eau claire, la tendit au blessé. Il y trempa ses lèvres chaudes, et, quand elle eut renouvelé la compresse qu'elle lui avait appliquée sur le front, ils repartirent.

— Bonne, tu es bonne, très bonne, Milletto I répétait Pierrille.

II monta péniblement le sentier raboteux qu'il avait descendu si joyeux le matin ; il était oppressé, pâle, pâle, et s'arrêtait de temps à autre pour respirer es en essayant de sourire.

Quand il eut atteint La Queyrie, il se laissa tomber avant d'entrer, sur un banc de bois devant la porte, épuisé.

Papa Lorin ! cria Millette ; maman Catissou ! venez, venez, vite I Au secours I

Pascal et sa femme accouraient déjà, suivis de Mathiirin, le valet de ferme.

5 —C'est Pierrille qui se trouve mal, dit la petite fille.

—Mon Dieu I fit la Catissou ; mais le pauvre enfant est blessé I . . .

— n aura tombé, fit Mathurin.

— Ohl non, dit Millette; mais voyez- vous, c'est lo Jeantoux qui lui a jeté une pierre.

— Ah I le petit assassin I s'écria Pascal.

Cependant Catherine avait apporté le vinaigre de

la cuisine. Elle le fit respirer à l'enfant, qui revenait

à lui peu à peu ; ses joues se coloraient légèrement,

15 ses yeux reprenaient de l'éclat. — Ce n'est rien, ce n'est

rieni disait- il.

Et il souriait avec effort.

Alors, ce furent de tous côtés des questions, des soins, des attentions, car les Lorin étaient les gens les 9o plus miséricordieux du monde.

— n faut le coucher, ce petit, disait la mère.

— Donne-lui la chambre bleue, répondait le père. Et lui, avec toute sa reconnaissance dans le regard,

disait :

25 — Je vous remercie, monsieur Lorin • . • madame Lorin, je vous remercie, Ce n'est rien de rien . ,

PIERBILLA 1?

J'ai assez de jambes pour regagner Costo-Rasto, et je ne veux pas que mes maîtres soient inquiets.

— Mais, mon garçon, ils n'auront point sujet de l'être. Mathurin va, d'un pas, leur dire ce qui arrive, et quand ils sauront ... 5

— Je vous assure, vraiment, que je n'ai point de mal autant que vous le croyez. Voyez (et le pauvre enfant se levait aussitôt), je me tiens droit, j'espère . • . et je marche comme ce matin.

— Le fait est que la chose aurait pu être plus grave. lo Dans une semaine, ni vu ni connu, ce sera fini.

— Pour moi, oui ; mais pour Jeantoux • . .

— Allons donc! laisse-le où il est, mon garçon; c'est un méchant que je ferai châtier par son maître. Ne t'y fie point au camarade I . . . Avec lui, un 15 coup de couteau, je crois» serait peut-être bien vite reçu.

-rBon I je ne le chercherai guère> mais s'il vient à moi . • •

— Allons, allons 1 c'est assez de Jeantoux comme » cela. As-tu faim ?

— Pas beaucoup, dit PîerriUe.

On se mit à table dans la grancPsalle. C'était une vaste pièce carrelée, aux murs à peu près nus, où les poules ne se faisaient pas faute d'entrer, ce qui don- 35 nadt à Careaaanty le chien de la maison, l'occasion de chasser quelque chose.

Pierrille avait un peu de fièvre. Il ne mangea pas. La mère Lorin lui fit de la tisane et des compresses. Sa blessure était légère ; la pierre avait entamé la aa peau seule, mais fortement. La plaie prenait depuis le haut du sourcil gauche jusqu'à la racine des cheveux : sans doute le caillou avait glissé le long de l'os sans pouvoir pénétrer profondément. En in-

Id PIEBBILLB

clinant un peu à gauche, il attaquait la tempe, et le coup était mortel.

Jeantouz, de retour sans doute chez M. Plumardie, ne dut pas manger de bon cœur^ ce soir-là.

5 La brune venue, Pierrille, après avoir remercié les Lorin, reprit le chemin de Costo-Rasto en s*appuyant sur Mathurin.

Ses maîtres le mirent au lit et le pansèrent à leur tour. Tout fut en désordre dans la ferme, et les

10 Terrade s'alarmèrent comme si cet enfant eût été le leur. On ne sait jamais ce qu*est le mal quand il commence, et c'est chose triste de voir un des siens couché, tout saignant, dans un lit. Heureusement, le lendemain, à son réveil, Pierrille se trouva bien et

15 autant en santé que possible. Il se leva et vaqua, pendant une partie de la journée, à des travaux peu fatigants. Sur les deux heures après le midi, il se coucha dans la grange au foin, dormit, et reprit ainsi quelques forces. Au bout de huit jours> comme

90 l'avait dit Pascal, il n'y paraissait plus. Le garçon était redevenu agile, courageux et prêt à tout, comme devant. La jeunesse a le sang si bon que le mal doit être dix fois fort pour l'abattre. < C'est, disait M. Terrade, comme un serpent dont les tronçons se

35 rattachent entre eux après qu'on les a coupés. >

Le dimanche vint. Pierrille alla chez le curé de Saint-Alvère qui l'aimait beaucoup et lui avait appris à lire, à écrire, à compter, et lui enseignait à penser. Gomme il sortait de la cure, il rencontra le mauvais

30 Jeantoux. Les enfants sont batailleurs. Il y eut encore une rixe. Gela se passait sur la place de l'Église. La foule était grande. La colère doublait, sans doute, les forces de Pierrille. Devant tous, cette

PIERRILLB 19

fois, Jeantoux eut le dessous. L'autre le tenait étendu à terre, le genou sur la poitrine et les mains au cou.

— Si je voulais, pourtant, je fétranglerais, dit Pierrille. Allons, relève-toi, mauvaise bête. S

Jeantoux s'en alla blasphémant.

— Je l'ai payé de son caillou, dit Pierrille avec fierté en revenant à La Queyrie, le soir même.

— Oui ; mais, dit le père Pascal, assez de querelles,

à présent. J'irai trouver le maître de Jeantoux M. lo Plumardie. On renverra le garnement à son père^ qui habite la Linde. Le père Jeantoux est un brave homme, que je plains d'avoir un tel fils. Ahl les enfants, ajouta Pascal, cela vous donne bien de la joie, mais, souvent aussi, cela vous en cause du ^s chagrin et du chagrin I • • • Plus haut qu'une meule, vrai de vrai I

Le père avait prononcé lentement ces paroles. Il se fit autour de lui un grand silence, et quand il reprit d'une voix sourde : ^

— Savez-vous que ce Jeantoux me fait souvenir de Placide?

Catissou hocha la tète et Pierrille se mit à regarder la -petite Millette, devenue tout à coup pensive comme les autres. *s

C'en était fait, pour ce soir-là, à La Queyrie, de la gaieté et de Tentrain qui y régnaient d'ordinaire.

On avait nommé Placide. C'était la blessure encore vive de la famille. Quand on parlait du neveu, les fronts s'attristaient, le silence se faisait : on pleurait 30 même quelquefois.

n y avait si longtemps que l'enfant prodigue était parti! Et si longtemps qu'on n'en avait entendu

m PIBRRILLB

parler. Etait-il mort? On l'ignorait. Et s'il vivait, que faisait-il? Où était-il, le nehou Placide? Pourquoi ne donnait-il jamais de ses nouvelles? Autant de questions sans réponse, tristes interrogations qui 5 n'amenaient à la ferme que des larmes qu'on voulait cacher et dés soupirs qu'on entendait pourtant.

— Eh bien I disait-on parfois à Pascal, votre neveu vous va revenir peut-être un jour officier, ou tout au moins décoré. C'était une tête brûlée : il a dû faire lo son chemin là-bas, car on se bat, vous savez, on se bat tous les jours contre les Bédouins. Migayrou (de - Sainte-Foi) et le grand Soulayre ont même été tués dans ces batailles.

Alors le père Pascal soupirait, ne répondait rien, 15 et son imagination lui montrait son neveu malheureux, prisonnier des Arabes ou égorgé par ces < hommes tout noirs > qui faisaient si grand'peur à Millette.

—C'est pourtant moi, se disait-il avec regret, qui

lui ai ordonné de s'engager. Sans moi, il sercût i>eut-

ao être encore ici, parmi nous, rangé maintenant et dur

à l'ouvrage. Mauvaise tête et bon cœur ; avec cela

on fait quelquefois un brave homme I

n y a ainsi des douleurs voilées dans toutes les familles, et comme des plaies toujours saignantes 35 dont on étanche le sang en secret pour que l'œil des indifférents ne le voie pas. Ces douleurs-là sont les pires; car, à chaque moment, un étranger y peut porter le doigt sans qu'il le sache, et vous faire crier. Sans compter ceux qui ont deviné le mal que vous 30 étouffez et qui se font joie d'y enfoncer l'ongle, afin que la douleur soit plus vive.

La i)etite Millette ne savait au juste quel était son frère, et on ne lui avait point expliqué tout à fait pourquoi il avait quitté le village ; mais, ce frère» elle

PIERRILLB SI

Taimait, instinctivement, de toute la force de son cœur, et ne l'oubliait jamais dans la prière qu'elle faisait, chaque soir, pour ses parents et ses amis.

On disait x)arfois, au café, à Saint-Alvère, que le cas de Placide était bien simple. A la suite d'une ex- 5 travagance de jeune homme, d'une folie, d'une bêtise, l'oncle Pascal lui avait conseillé de partir, ce que le neveu avait fait sans broncher et sans réfléchir, comme on fait toutes choses quand la passion vous guide au lieu de la raison. xo

Lorsque Millette demandait son frère, quand elle était petite, on lui répondait qu'il était soldat, et cette réponse lui suffisait.

Millette avait grandL Sa petite raison se formait comme sa petite personne, et voilà qu'elle demandait ^5 toujours son frère, et pourquoi il ne revenait pas.

Aussi bien c'était elle, la pauvre, qui amenait souvent la pensée des Lorin sur le souvenir de Placide et qui mettait, sans le vouloir et sans le savoir aussi, le chagrin dans la maison. ^

Bien souvent la Catissou lui avait ordonné de se taire, mais ils sont tenaces, les enfants, et reviennent sur le même sujet cent fois, comme les vieillards, ces hommes retournés à l'enfance.

Dès qu'elle entendit nommer son frère, Millette 25 alors demanda avec élan si on avait reçu quelques nouvelles de lui.

La Catissou lui fit vivement signe de ne point parler ; mais il était trop tard, Pascal avait entendu.

— Tais-toi, dit-il assez sévèrement à la petite. Tu 30 sais bien que je n'aime pas qu'on me parle de Placide.

— Papa Lorin, fit Millette, est-ce que c'est moi qui en ai parlé?

Le laboureur la regarda. La petite figure de l'en-

21 PIBRRHiLB

fant était si naïvement étonnée, si gentille et si rose, que le front du vieux se dérida et qu'il se leva pour Tembrasser.

— Là I dit-elle alors, en donnant à son tour un baiser 5 à son oncle, tu vois que j'avais raison puisque tu me pardonnes. Si je te fais de la peine, papa Lorin, ce n'est jamais de ma faute, va, jamais I — n n'y a pas moyen, fit le laboureur, de la gronder "^ aucun^ent I Elle ferait taire monsieur le curé au lo sermon I Allons, ajouta-t-il, va jouer avec Pierrille, et ne descendez pas au pré. Il se fait tard.

Les deux enfants sortirent en courant. Le soir venait.

—Nous n'aurons pas le temps d'aller au clapier, IS dit Pierrille.

— Bon l nous irons un autre jour, fit Millette.

Les deux enfants avaient découvert, la veille, dans une gamiaaade^ un clapier de lapins qu'ils s'étaient bien promis de chasser à la première occasion, ao —Je t'aurai un furet, i)etite Millette, cela vaudra mieux, seulement tu ne lâcheras pas les lapins comme tu as lâché les écrevisses, l'autre jour • • • ou sans cela . . •

— Oh! les lapins, dit Millette, je les garderai et les

35 élèverai, pourvu que le furet ne les étrangle pas

tous. Mais tu me fais songer, toi, sais-tu, que tu

m'as peinée, oui peinée tout de bon, en te battant

avec le Jeantoux ?

— Si je t'ai fait de la peine, petite Milletto^ j'en suis 30 fâché, mais si c'était à refaire, je le referais.

— Tu es donc un combattant^ toi aussi ?

— Tiens donc, quand il le faut I . . .

— Pierrille, ça porte malheur, va, d'aimer à se

PIERBILLB 23

tirailler avec les autres • . . On appelle Jeantoux un mauvais méchant^ parce qu'il aime ainsi à se battre, et voilà que tu vas faire comme lui! Va, si mon frère Placide n'avait pas été ami des colères^ comme il l'était, tu l'aurais maintenant à côté de toi, et il s m'embrasserait, et m'aimerait comme papa Lorin.

— C'est vrai l dit Pierrille devenu songeur. Allons, pardonne-moi, je ne le ferai plus.

— Ohl tu es tout pardonné, toi. Mais, dis, est-ce que tu aimerais bien Placide, s'il revenait à La xo Queyrie?

— Je l'aimerais tout à fait. D'abord, vois-tu, j'aime les soldats. «Ten ai vu un, une fois, tiens, Joliet, qui revenait d'un pays qui est loin, loin, peut-être à cinquante . • . oui, cinquante lieues ; il était habillé • . . if mieux qu'un monsieur . . . avec des pantalons rouges et du galon brillant sur la manche . . . là . • • On dit que les gendarmes sont des soldats, eh bien I ils n'ont l'air de rien à côté de Joliet, qui pourtant était, autrefois, un homme comme ruma. Je l'ai vu, dans ao le temps 1

— Comme tu parles, Pierrille I Alors, tu n'aimerais Placide que parce qu'il serait bien habillé et qu'il serait soldat?

—Tu ne comprends point: si je te dis que j'aime 25 les soldats, c'est que j'aimerai Placide.

— Alors, tu ne l'aimeras point parce qu'il est mon frère?

— Ohl si, tout de même. Ça ne nuit pas. Mais, pour la vérité, je ne Taimerai pas à cause de ça. 30 Comprends. J'aime bien M. Lorin et M^^®- Catissou^ n'est-ce pas ?

— Oui.

— Ëh bien I je les aime parce qu'ils sont bons, qu'ils

84 PIBUAILLB

m'aiment aussi et qu'ils font cas de ma mère, mais non point parce qu'ils sont tes oncle et tante. — Et moi, alors, pourquoi m'aimes-tu?

— Toi ? ... ah çà I Millette, tu es bête I Je t'aime 5 bien, c'est sûr, mais est-ce que Je sais pourquoi je t'aime ?

— Écoute-les donc, femme, dit le père Pascal à la vieille Catherine en lui montrant les deux enfants assis sur un gros tronc d'orme dans la cour : on dirait

lo deux chérubins, ma parole, et j'aurais envie de les embrasser tous les deux.

Les braves gens retenaient leur soufi&e et se plantaient droits derrière le tronc d'arbre. Les petits causeurs ne pouvaient pas les voir.

15 — Vois-tu, dit encore le petit pâtre, tu aimes Placide comme j'aime ma mère. Elle est loin de moi, comme lui de toi, petite Millettoun^ mais j'ai plus de chance : je l'embrasse quelquefois, et alors je suis bien content, mais pas autant qu'elle, va ; moi je ris, elle

9o pleiu'e ; mais elle dit qu'elle est heureuse de pleurer. C'est ça une bonne mère, ma petite, comme ta maman Lorin, tiens. Elle a été malade quand les Terrade m'ont Uméy il y a deux ans: je ne l'avais jamais quittée, moi, elle était habituée à me voir tous les

35 jours. Tu sens comme ça lui a fait de la peine, cette séparation. Moi j'ai pleuré, mais au fond j'étais fier et je me disais : < Tu es joliment heureux de pouvoir soulager ta mère, toi.> Et le père Terrade qui me dit, qu'il dit : < A ton âge déjà, petit, tu fais ce qu'au-

sorait fait ton père, un homme, lui; tu soutiens ta mère et tu lui donnes le bien-être ; c'est bien, mon garçon. > Tu comprends, petite Millette, comme j'avais du baume au cœiu* ; j'aurais embrassé le père

PIERRILLB 2B

Terrade, quoique ce soit un vieux qui ne tient pas aux cajoleries, sans mensonge. Et depuis ce temps, oh I j'ai mon écu rond tous les trente jours, et je ne le garde pas longtemps en poche. CTest pour la mère. Elle prend la pièce blanche et m'embrasse. Ça lui 5 fait un mois. Voilà une chose qui me passe qu'on vive un mois sur une petite pièce ronde qui ne pèse point seulement une figue mûre. Enfin, c'est comme ça I Pour revenir à toi, i)etite Millette, ton frère, tu le regrettes, je parie, comme je regrette ma lo maman Jonettou, qui n'est plus à côté de moi, et tu voudrais le voir autant que je désirerais l'embrasser, n'est-ce pas ?

—Oui, c'est la vérité, Pierrille, seulement, moi j'ai ma mère et mon père, et je les vois tous les jours ; 15 j'ai papa et maman Lorin, et toi aussi, Pierrille, et je vous aime tous comme tu aimes ta mère I

— Oh I les braves enfants I s'écria la Catissou qui n'en pouvait plus, tant elle cherchait à étouffer ses larmes, il faut que je les embrasse 1 90

Les deux enfants se retournèrent. Il faisait un peu nuit. Pierrille se jeta instinctivement au-devant de Millette et se mit à crier :

— Qui est là?

— Ehl Pierrille, dit la petite fille, c'est papa et 25 maman Lorin I

— Vrai, mes enfants, ajouta la bonne femme, et les prenant l'un après l'autre dans ses bras, vous êtes deux petits cœurs du bon Dieu, et c'est gentil à vous d'être aimants comme cela. 30

— Vous nous écoutiez? fit la petite, et si pourtant nous avions dit du mal, ah ?.. .

Cette réponse fit rire les deiix Lorin et valut encore à l'enfant des baisers, puis on se sépara, et pendant

2B PIERRILLB

qne la Catissou faisait dire à sa nièce la prière dn soir, Pierrille gravissait, en chantant, la chôme montagneuse de Costo-Rasto.

Bientôt après Catissou disait à son homme :

5 —Ces deux enfants ont de la raison déjà. Ils s^aiment bien et sont faits Tiui pour l'autre. Les voudrais-tu marier ensemble ?

— Est-ce que tu ne le voudrais pas, toi ? Moi je les marierais.

to — A la bonne heure, Pascal, tu penses comme moi ; nous les marierons.

S'il y a un sommeil du juste sur la terre, ce fut celui qui visita, cette nuit-là, les habitants de La Queyrie.

Il se passa deux ou trois mois ainsi sans aucun nouvel incident, et l'automne fit place à l'hiver qui se montre assez rude en ces contrées.

Pendant l'hiver, les habitudes du pays changent. On ne court plus les champs, on se rassemble dans ^ les maisons autour de quelque bon feu, et chacun, tout en travaillant au chanvre, à Véœssement du sarrasin, à filer ou à raccommoder simplement ses hardes écoute alors ces longs récits mystérieux que les plus braves n'entendent qu'avec une superstitieuse xo terreur.

Après les danses en plein air sur la pelouse, les longues veillées où l'on rit, où l'on fait gaiement son ouvrage, où l'on arrose de vin de Bergerac les galettes de maïs, où l'on mange, trempées dans du 15 lait, les châtaignes blanchies. C'est plaisir d'assister à une de ces sortes de nuitées campagnardes, où chacun apporte sa dose de gaieté ou de malice, quand on se trouve en avoir. Il n'y a point d'apprêt ; c'est un grand bien. On va là tout bonnement pour 20 s'amuser, et quelques farauds seulement s'attifent, quelques coquettes se parent comme aux dimanches.

Cest ordinairement dans la cuisine qu'on s'assemble. Dans la vaste cheminée haute et large à couvrir un bœuf, une grande bourrée de genévrier entretient 35 la chaleur et jette sa blanche clarté dans la salle. Disséminées autour de la pièce, cinq ou six chandelles

28 PIERRILLB

de résine éclairent en fumant. Les tricoteuses se tiennent auprès, leurs doigts agiles toujours en mouvement pendant qu'au milieu de la salle, sur un gros tas de maïs, des jeunes gens et des jeunes filles

5 s'occupent à égrener les épis dorés qu'on se lance de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'un maladroit le laisse tomber, maladresse dont il a lieu bien yite de se repentir, car ses compagnons, et surtout ses compagnes, le couvrent à l'instant de débris d'épis et

lo de ces longues barbes du maïs qui forment comme un panache de soie jaunie.

Là, les rires et les propos se croisent, et chacun, comme on dit, gausse à son aise, selon son caprice, ce qui. n'est point peu de chose. Vous certifier que

^5 tout se passe tranquillement, ce ne serait point parler vrai. Il arrive quelquefois que des rivalités se rencontrent : deux coquettes filles ou deux ennemis, et alors les regards chargés de défi se croisent, le verbe s'élève et les rivaux essaient de lutter ; on dit que

so c'est ainsi de même dans les salons de Périgueux ou de Paris ; mais, près de la cheminée haute, dans la cuisine de campagne, à la voix du chef de famille, de celui qu'ils appellent le Vieu^ tout se tait; les fronts se courbent et les deux partis s'inclinent

25 devant celui qui représente le respect du foyer et la vieillesse.

Cest encore dans ces longues veillées d'hiver que prennent naissance ou que se répètent ces naïves traditions du pays, ces noires légendes qui sentent

30 le terroir comme une charretée de regain sent l'herbe fraîche, ces récits inimités et inimitables qui ont comme une saveur de croyance et de terreur, comme une étrange odeur d'autrefoia. On écoute le conteur en silence. On se garderait bien de Tinterrompre,

PIEBRILLB 29

et, tant les oreilles des auditeurs sont attentives, il semblerait que les paroles du parleur valent de l'or. Ce sont presque toujours des histoires de revenants ou de loups -garons, les romans de chevalerie des paysans. On y voit les morts courir le guilledou et s danser la sarabande dans les carrefours, les lutins voltiger comme une couronne animée au faîte de la croix^ et les vampires ou les mauvais génies se déguiser avec des habits de prince pour venir malmener le pauvre monde, tandis que les hurlements de la lo chasse volante font entrer la frayeur jusqu'au fond des os.

Par exemple, une nuit, dans une ferme, on entend frapi)er à la porte. La servante s'empresse d'ouvrir, quoiqu'il soit minuit et que les méchants esprits 15 courent la campagne: — <Qui est là? — Un pauvre voyageur,> répond une voix lamentable. La servante ai)erçoit, dans l'ombre, les vêtements d'iui riche seigneur ; mais, comme elle est prudente, elle lui présente de la main droite un crucifix. Le bel étranger recule. 90 Alors la servante referme promptement la porte, car elle est sûre que c'est le maUn qui est là. Et, comme justement cet inopportun visiteur a le pied pris dans la porte et ne peut s'échapper pendant la nuit, on trouve, dès que le jour se lève, un maître loup, un 35 loup-garou empêtré dans l'habit du beau seigneur, et les paysans vous le mettent aussitôt bel et bien à mort.

n n'y a rien dans ces contes naïf s^ et il y a tout. Ils ont ce cachet primitif qu'on cherche en vain dans les 30 ouvrages plus achevés des hommes, et cette poésie qui vient on ne sait d'où, de ce Tout-le-monde qui a plus d'esprit que Voltaire et plus de poésie que Virgile.

80 PIBRRHiLB

Il fait bon voir ces visages bistrés, vieux on jeunes, blancs ou bruns, refléter, malgré l'impassibilité des paysans, l'émotion de celui qui conte. Tout cela est attentif, suspendu, pour ainsi dire, aux lèvres du

5 narrateur ou de quelque vieille, vieille femme, mère

aux histoires ; les yeux vivent, et l'on voit le plaisir

ou la douleur les illuminer à la fois, comme des trous

ouverts sur les âmes en ces faces plaquées de hâle.

Quand on a bien causé, bien ri, bien conté, bien

lo écouté, on mange les châtaignes blanchies ou les gâteaux de blé d'Espagne, ou les crêpes de blé noir. La maîtresse de la maison porte alors un broc de piquette et chacun boit, à son tour, avec la grande cuiller de bois. Cependant la veillée s'avance. On

15 se groui)e, on se rassemble, voisins ou parents. Il faut partir. On se sépare. Ohacun regagne son logis dans la nuit. Parfois la lune change en fantômes les ombres des troncs d'arbres allongés sur la neige. Brr I Eçt-ce de froid ou de peur qu'on frissonne 1 Si

ao la chasse volante passait ? Quoi qu'il en soit, elle eftt finie, la bonne soirée ; elle est finie, la belle veillée. Et quand reviendra-t-elle aussi joyeuse ?

Lorsqu'il y avait ainsi réunion à La Queyrie, Pier* rille ne manquait jamais de s'y rendre. Il avait sa

35 pla^e marquée à côté de Millette et, tous deux, gravement assis contre la cheminée, causaient comme deux grandes personnes.

On les appelait, par plaisanterie, le mari et la femme,

30 Et Millette se mettait aussitôt à rire, et Pierrille se fâchait tout rouge ou disait qu'il ne voulait pas se marier ; ce qui, vous le pouvez croire, faisait rire bien fort tous ceux qui étaient là.

PIBRRILLB 81

On ne pensait plus à Jeantoux.

Le père Pascal Tavait fait renvoyer à son père. On réussit à le caser à Mussidan, assez loin de Saint- Alvère. Le temps passait ; Pierrille était toujours un fils aimant et dévoué, un garçon adroit et laborieux ; 5 il partageait, comme auparavant, tout son temps entre le travail, les visites à La Queyrie et les entrevues avec sa mère; seulement il grandissait. Cest-àrdire qu'il faisait plus d'ouvrage à la ferme et que les Terrade avaient augmenté ses gages, ce qui donnait à la Jonettou, comme on appelait la mère de Pierrille, un peu plus de bien-être. A mesure qu'il prenait de l'âge, il se faisait pleinement beau garçon et tout son corps se développait comme un jeune arbre sous le soleil chaud. Sa figure enfantine 15 devenait mâle, ses yeux avaient plus d'éclat, son front s'élargissait et on y lisait l'intelligence. A douze ans, Pierrille était le plus joli petit de Saint- Alvère, il fut à dix-huit ans le plus beau garçon du paya Et sa mère, la pauvre femme, s'en montrait 20 fière. Elle vint une fois se promener dans le village, et elle se carrait au bras de son fils, elle qui ne sortait jamais de sa chaumière et qui vivait, loin de tout le monde, au milieu des champs.

CTest que, vérité vraie, PierriUe était devenu bel 25 homme. Il était grand et de taille bien prise, la poitrine large, les bras nerveux, les jambes droites et solides. Malgré tout, sa beauté n'était point celle du x>aysan, et ses attaches, comme^lisent les messieurs, étaient fines. Si Pierrille eût voulu faire le malin et 30 le dandy au village, il eût trouvé plus d'une friponne à qui conter fleurette, et qui volontiers eût répondu ; mais Pierrille ne se souciait guère de cela. On disait même qu'il était fier parce qu'il parlait rarement aux

filles et ne les invitait point souvent poui* la danse. La vérité est qu'il avait une danseuse toute trouvée dans Millette Lorin, et que cette danseuse n'était pas à dédaigner.

5 Si Pierrille avait grandi, la nièce du père Pascal n'était point restée en chemin, et si le gars avait embelli, elle avait eu bien soin de l'imiter. Le beau petit couple qu'ils faisaient, et comme ils donnaient plaisir à voir I

lo Un mois après que Pierrille eut accompli ses dixhuit ans, à la Saint-Jean, Millette atteignit sa seizième année. Ce n*était plus une petite fille, et voilà qu'il fallait bientôt songer à la marier. Elle était grande et brave. Elle avait de longs yeux bleus, ses cheveux

<5 blonds étaient superbes et elle gardait toujours un teint de demoiselle, quoique un peu plus coloré par le soleil, comme une grappe rose de raisin muscat. Sa taille n'était ni trop fine, ni trop grosse, et telle qu'il sied à une femme. Elle était bien prise de corps

£Oet marchait gracieusement comme la plus élégante fillette de Bergerac ou de Nontron.

Elle n'avait pas été plus instruite que les autres paysannes, mais elle n'était cependant pas ignorante comme elles, parce que Pierrille, qui avait appris bien

s5 des choses, lui répétait, chaque jour, les leçons qu'il recevait de l'instituteur ou du curé, et les pages des livres qu'il lisait. Aussi parlait-elle bien : elle avait l'esprit ouvert, et, avec cela, faisait une bonne ménagère.

30 Le père Lorin ne l'avait jamais envoyée aux champs, seulement il avait tenu à ce qu'elle soignât la maison et les volailles de l'intérieur, pour qu'elle se rendît on jour utile dans son ménage. La Oatissou avait élevé sa nièce à son image. Elle lui avait apprlb les

PIEBBILLE 8B

fins plats, comme on les fait, et les lamproies an vin bleu ou les tortillons de la nièce valaient ceux de la bonne tante.

Quand Millette eut ses seize ans, le père Pascal voulut fêter cette date, Vâge de jeunesse. Toutes ses 5 connaissances furent réunies à La Que3rrie et il y donna un joli souper, où M. le curé vint un moment pour faire honneur à cette enfant, qu'il avait baptisée et vue grandir, et qu'il avait instruite dans le catéchisme. lo

Une grande table était dressée dans la cour, sous le hêtre, où nichaient les pintades, et c'est là qu'on soupa. Millette, au centre des convives, avait à sa gauche son oncle, à sa droite M. Plumardie, et en face d'elle Pierrille, dont la mère n'avait pas pu venir, 15 quoique les Lorin l'eussent bien fait prier par son fils.

Elle était simplement vêtue, la Millette, mais si bien plantée, saine, fraîche comme un brugnon! Chacun la complimentait sur ses seize ans, et, tout en plaisantant, lui demandait si bientôt elle allait so s'établir. Elle ne répondait rien ou répondait qu'elle n'y pensait point encore. '

Les Lorin rayonnaient, et les convives, dont le vin et la bonne chère exaltaient l'amitié, faisaient mille sincères compliments et félicitaient leurs hôtes. Il ^5 n'y avait guère que deux ou trois fillettes par-ci par-là qui se tinssent silencieuses, et les mauvaises langues répéteraient bien la cause de leur silence. Millette était jolie, jolie à faire naître l'envie. Ck)mme ces jalouses, Pierrille se taisait. Il paraissait tout triste ; so son visage était pâle et contracté. Le jeune homme ne parlait point, il ne mangeait guère et ne buvait pas davantage. A coup sûr, il avait du souci, et Millette, qui n'y avait pas pris garde d'abord, s'en

84 PIEBBILLB

aperçut cependant bien à la fin, et cela loi coupa bientôt sa gaieté.

Elle trouva, dès ce moment, que le souper durait et

désira qu'il fût fini. Dès qu'on se fut levé de table,

5 elle s'approcha de Pierrille et lui demanda pourquoi

il baissait ainsi la tête, sans rien dire, et demeurait

tout absorbé. Pierrille la regarda d'un œil affligé.

— n y a trop de monde, Millette, pour que je te parle, dit-il : ces choses-là, je ne veux pas qu'un autre lo les entende.

— Que vas-tu donc me dire ? demanda-t-elle.

— C'est une affaire à nous.

—Je veux la connaître.

— Eh! je veux bien tout te dire, tout, mais à toi 15 seule.

—Tout à l'heure nous sortirons ensemble, Pierrille, et tu me parleras.

— A tout à l'heure donc, fit le jeune homme.

Millette était intriguée, et, comme elle n'avait pas 9o moins de curiosité que les autres femmes, il fallait à tout prix qu'elle sût ce que Pierrille pensait. Elle s'en doutait bien un peu pourtant I

— Mon père, dit-elle à Pascal en s'approchant de lui, regarde donc Pierrille, et vois comme il a l'air s«5 triste ... '

— Je l'aperçois bien, dit le laboureur, et c'est vrai que le garçon paraît souoieux. Sais-tu ce qu'il a ?

—Je le lui ai demandfé et il ne me l'a point dit. C'est un secret, à ce qu'il paraît.

30 —Tiens, tiens, tiens!/ fit le bonhomme, il a donc aes secrets pour toi?

— Et pourquoi n'en a](irait-il pas ? demanda Millette en regardant son oncM qui souriait tout drôlement.

Pascal réfléchit, se gf.x*atta le front, et répondit :

PIBRBILLB 86

— Cest vrai, au fait I Pourquoi n'en aurait-il pas ? — Donc il en a,, continua-t-elle, et je les veux

savoir • • • — Tâche de le faire parler. C'est ton lot, ma fille.

— Dans une demi-heure je saurai tout, père. Il S osera peut-être parler, si tout ce monde n'est plus là.

— Est-ce que tu veux renvoyer les invités, toi ?

— Pourquoi faire ? Je vais sortir avec Pierrille.

— C'est juste. Va I

Elle dit tout bas quelques mots au jeune homme, lo et, sans qu'on s'en aperçût, ils s'éloignèrent un moment.

— Voyons, dit Millette, quand ils furent assez loin de la maison pour qu'il n'y eût point d'écouteur dans les environs, pourquoi es-tu triste^ Pierrille, et que 15 restes-tu là, à réfléchir comme un homme qui a de la peine?

— Aussi bien, Millette, dit-il, c'est que j'ai de la peine I

— Tai-je donc fâché, dis ? «

— Pas du tout, Millette. Ni toi ni personne. On ne m'a rien fait. Je n'étais pas même soucieux comme cela avant le souper, et ce n'est que depuis . • •

— En vérité, Pierrille, je ne te comprends point. 25 Qu*est-il donc arrivé pendant le souper ?

— Bien.

— Alors, pourquoi ce silence? . . . pourquoi? . . •

— Tiens, Millette, tu ne peux pas savoir, tu ne peux jMis comprendre ... 30

— Eh bien, par exemple, Pierrille, je te remercie. Comment, je ne peux pas comprendre ce qui te fait de la peine à toi, je ne peux pas savoir ce qui te rend

90 PIEBBILLB

triste ? Tu dois me cacher ce que tu penses, comme si je ne t'aimais point ?

— Ah çà 1 tu m'aimes donc, Millette ?

— Cette demande I . . . Est-ce qu'il y en a un autre 5 que j'aime comme toi?

— Bien vrai?

—Tu le sais bien.

— Oui, je le sais; mais je veux que tu me le dises. Cest que je t'aime tant, vois-tu, que je

lo veux que tu m'aimes . comme on n'aime pas I C'est un besoin, vrai. Si ton amitié me manquait, je mourrais.

— Pierrillel . . .

— Je parle du cœur, Millette. Ce que je dis, c'est la ^5 vérité. Je t'aime autant que ma mère, et tu sais si je

l'aime, ma pauvre vieille I Pour que je sois content de ma journée, il faut que je t'aie vue. Mais ce n'est pas assez, je rêve de toi. Je voudrais ne jamais te quitter I

■o —Mais, Pierrîlle, je le voudrais aussi. Tu es mon

frère et mon ami. Je suis tout heureuse lorsque je te

vois, et j'ai souvent envie de pleurer lorsque tu me

quittes.

—Bonne Millettounl si tu savais comme tu me

35 fais du bien !

— Tant mieux. Or, pourquoi te mettre comme cela des idées de séparation en tête ?

— Pourquoi? dit Pierrille, pourqfuoi? . . . Tiens, voilà où tu ne vas plus me comprendre, Millette I

30 Pourquoi ? C'est qu'il faudra peut-être nous séparer ... un joiir. ... je ne sais quand . • • peut-être demain ...

— Demain? . . •

— Non pas demain sans doute . • . mais plus tard . . .

PIBRRILLB 87

Ah f Millette, je deviens fou en y pensant . • • j'ai mal • . . j'ai la fièvre . • •

— Pierrille I

— Gomprends-tu ce que je veux te dire, Millette ? —Non! . . . je ne comprends pas. S

— Tu le vois bien . . . J'en étais sûr, va I . . . Après tout, tu ne peux pas me comprendre. Écoute-moi. As-tu entendu ce que tout le monde te disait, à cette fête?

— Oui, j'ai entendu. Qu'est-ce qu'on disait ? i©

— On te demandait . . . Écoute-moi bien, Millette, on te demandait si tu songeais ... si tu voulais te marier ... on te parlait de fiançailles, et de dot, et de je ne sais quoi, et tu riais I

— Sans doute, Pierrille. Est-ce que je pense à me xs marier, moi I

— Oui, bien, tu pourrais y penser! tu as tes seize ans. Tu n'es pas laide. Il y a Pierrouné (de lo Dreyrio), il y a Placial, il y a Numa Germain qui sont à marier ... Tu pourrais bien songer à t'établir ; j'y ao songe bien, moi I

— Toi, Pierrille?

— Moi! Et pourquoi pas?

Millette le regarda un moment d'un air étonné, puis elle dit, hochant la tête : 25

— C'est vrai, pourquoi pas ?

Un moment après, elle demanda :

— Contre qui te marieras-tu?

— Moi, MiUette?

*— Oui, dis ! 30

— Est-ce que je le sais ?

— Tu ne le sais point?

— Par ma foi, non. Je n'ai point d'amoureuse, moi! Mais si je me marie ... eh bien donc je prendrai la

88 PIBBRILLB

première venue, fût-elle laide comme Madeleine Poujade ou sotte comme la Glutron I Après tout, s'écriat-il, je ne me marierai pas I

— Pierrille I Pierrille I s'écria la jeune fille en essay- 5 ant de le calmer ; mais qu'as-tu donc ? Tu pleures • • •

Ah ! je vois bien que je t'ai fait de la peine I —Toi?

— Oui, moi. Comment? je n'en sais rien, par exemple ; mais tu nCen veux^ c'est sûr. Qu'est-ce que

lo je t'ai fait, Pierrille ? ... Tu ne m'aimes plus, je parie 1 — Je ne t'aime plus, petite Millette? Ah 1 que distu là ? Je ne t'aime plus ? Mais regarde-moi donc : je pleure, c'est parce que j'ai eu un moment l'idée que tu voulais te marier, toi ... je suis malheureux,

n c'est parce que je te voyais déjà loin de moi, au bras d'un autre . . . avec un autre nom . . .

— Tais-toi, Pierrille I s'écria-t-elle, tu me crois donc bien méchante d'avoir eu cette idée, parce que quelques fanadora m'ont parlé mariage ? Je ne veux pas

ao te quitter, Pierrille : tu es mon frère, et je resterai avec toi toujours 1

— Toujours? Ah çal mais MUlette, tu n'aurais donc pas crainte de te marier avec moi ?

Elle le regarda dans les yeux. Elle souriait : «S —Est-ce que je voudrais, s'écria-t-elle, me marier avec un autre ?

Comme il fut heureux, Pierrille, à ces mots-là I II ressentit un grand coup dans la poitrine, et quoiqu'il fût un homme grave et décidé, voilà qu'il se mit à 30 pleurer plus fort et cette fois comme un enfant ; mais avec cela il riait aussi et il avait de la joie plein le ' cœur. La petite s'en aperçut et fut contente, à son tour, de voir que le jeune homme l'aimait.

PIBRRHiLB »

Us rentrèrent ensemble dans la maison et cela justement comme on les cherchait pour partir allumer le feu de la Saint-Jean. Une fois qu'on les eut retrouvés, on sortit en foule sur una terrasse de La Queyrie. Mathurin avait amoncelé un grand tas de genévriers et de fougères sèches, puis tout le monde se mit en rond, et un des assistants, qui savait dire et faire les refrains, pendant le labour et les vendanges, s'adressa à Millette en chantant :

OentiUo domciséUo, etc. i

Gentille demoiselle,

Tas les seize ans passés ;

Le temps du mariage

Est Tenu maintenant ;

Choisis dans les garçons, 15

Choisis ton mari,

Nons te le donnerons I

Puis il prit la jeune fille par la main et lui dit, en la mettant en face de chacun des jeunes hommes qui entouraient le feu : »

— Est-ce celui-ci? ne le prends-tu point pour ton époux ? faut-il continuer encore ? Celui-là te plaît-il?

La jeune fille ainsi interrogée ne doit pas répondre jusqu'à ce que son cœur lui ait dicté la réponse, et jusqu'alors la Millette n'avait point parlé. 35

— Cet autre encore n'est-il pas assez beau ? continua le jeune homme qui faisait l'office de demandeur.

Millette resta muette.

— Et celui-là?

Elle ne répondit pas. 99

— En voici un, je parie, qui fera ton affaire I . • • C'était un petit bossu, laid, sot et fat : un cep de

vigne qui se croyait aussi droit qu'un roseau«

40 PIERBILLB

Il se redressait, le bossu, devant la Millette.

La jeune fille se mordit les lèvres pour ne pas rire.

On passa.

— Cette fois, c'est lui, n'est-ce pas ? dit le deman- 5 deur, en mettant Millette en face de Pierrille^ qui

devint tout pâle.

—C'est lui, dit-elle simplement^ et aussitôt ce fut un grand hurrah de saluts en l'honneur des deux jeunes gens, qui se fiançaient ainsi de cœur devant tout ce zo monde.

Puis le demandeur se mit encore à chanter :

C'est Fierrillou qa*est choisi, Choisi pour le mari de Milletto ; C*est FierriUou et MiUetto 15 Qui sont fiancés de cœur,

Fiancés de cœur pour toujours 1

Et Mathurin apporta alors deux torches de résine, les remit à Pierrille, qui en offrit une à Millette.

— Au feu ! au feu, au feu de la Saint-Jean ! cria la ao foule.

Les deux jeunes gens, se tenant par la main^ s'avancèrent vers le tas de fougères et y jetèrent en môme temps leurs torches allumées.

Si les fiancés de casur sont vmÂs par Dieu, dit-on, le 25 feu prend bien, sinon, non— comme parlent les livres de loi.

Le feu prit subitement et la flamme tourbillonna comme une grande langue de feu.

—Ils sont promis I promis I crièrent les gens en 30 frappant leurs mains.

Et aussitôt une ronde se forma autour du feu qui grossissait et jetait, par la campagne, une grande '^larté fantastique. Deux ou trois joueurs de musette,

PIBRBILLE 41

des chobrétayrea que le père Lbrin avait conviés, enflèrent leurs < chobretos > et tout en répétant les chansons improvisées du poète rural, jeunes garçons, jeunes filles, se mirent à danser, pendant qu'au loin de place en place, apparaissaient tout à coup de grandes lueurs, les flambées rouges qui donnaient aux champs un aspect étrange, comme lorsque, la nuit, passent les éclairs.

C'b!BT après la Saint-Jean que se fait la moisson. On part de bonne heure le matin, la serpe à la main, la chanson aux lèvres. Tous les gens de la ferme sont réunis et prêts à la besogne. Le curé de Saint-Alvère 5 avait tous les ans l'habitude d'ouvrir le cortège. C'était un petit homme gros, court, l'œil brillant, la lèvre fine, le nez barbouillé de tabac ; il marchait le plus vite qu'il pouvait, un peu essouf&é, en tète des moissonneurs dispos, qui hâtaient le pas.

lo Toute la troupe chante et rit d'ordinaire ; elle est joyeuse, et gars et filles allant deux à deux se lutinent et roucoulent comme tourtereaux au printemps. Le trajet est quelquefois long ; on change de chansons plusieurs fois, et de compagnon aussi. Les coquettes

15 vont de l'un à l'autre, elles s'amusent, les belles filles, à faire endiabler leurs galants. Une fois arrivés, les moissonneurs se groupent. Le plus vieux de tous s'avance vers le champ de blé et coupe une poignée d'épis avec sa faucille, qui semble toute neuve tant

ao elle est brillante, repassée d'hier. Puis il présente ces épis au curé, qui les prend, les bénit et les égrène lentement dans ses mains.

Tout le monde avait mis genoux en terre : le prêtre seul était debout, élevant au-dessus de sa tête les

»S grains de blé qu'il avait recueillis.

— Bénie soit la moisson que Dieu nous a donnée 1 s'écriait le prêtre dans le grand silence des champs où le chaud du jour s'éveillait. Bénie la chaleur qui a

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fait mûrir les épis, béni l'œil tutélaire, qui a veillé sur nos campagnes I Ensuite forçant un peu sa voix cassée :

— Aux pauvres les épis tombés, dit-il, ne ramassez point les glanes qui sont le bien du malheureux ; aux 5 oiseaux du ciel quelques grains épars, et la paix à toute créature. Respectez les nids cachés dans les blés, et les grillons qid sont les hôtes du foyer l Et il acheva en disant :

Le curé jeta alors aux vents la poignée de blé qu'il avait dans la main,— la part de l'oiseau— et l'on vit les alouettes battre des ailes en criant après ces grains qu'elles saisissaient en l'air et becquetaient au vol. IS

— Dieu bénit le travail, ajouta le prêtre à la fois solennel et bonhomme. Gagné à la sueur du front, le pain est meilleur. Travaillez, gens de la moisson.

n prit un peu de tabac entre ses doigts, sourit aux moissonneurs, et se releva pendant qu'on lui disait : »

—Merci bien, monsieur le curé.

Puis, comme le soleil se dégageait à peine des dernières brumes du matin, la chère moisson commença avec les chants des travailleurs.

Elle allait être joyeuse et belle, tout illuminée de 25 soleil. Le ciel était bleu, sans nuage, et les hirondelles y volaient avec les alouettes qui s'échappaient des grands blés en s'élançant en rond dans les airs avec leur Ure lire continuel. On voyait, au milieu des champs jaunis, les moissoTineurs courbés, faisant 30 leurs gerbes^ jetant au vent quelque refrain de village ou de caserne.

Et le blé tombait sous la faucille, s'amoncelant sur la terre rasée : parmi les épis apparaissaient, comme

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des escarboucles ou des saphirs dans un écrin d'or, des coquelicots brillants ou de simples bleuets, dont quelques filles aux épaules nues dans leur chemise de toile écrue se faisaient une couronne par-dessus la

S toile de leur mouchoir roulé autour de leurs cheveux.

Souvent les blés, en tombant, découvraient, encore

occupé entre deux sillons, quelque nid d'oiseaux trop

petits pour prendre leur volée, des brins de chaume,

de légers flocons, et, au milieu de ces débris mer-

lo veilleusement arrangés, toute une famille couverte à peine de duvet ou de plumes naissantes, et qui, transie, s'éparpillait avec des petits cris plaintifs dans les blés encore respectés, où la faucille, la méchante faucille infatigable allait bientôt les surprendre.

L5 n se trouva un de ces nids dans le sillon de Pierrille ; il le ramassa doucement: les petits oiseaux étaient trop jeunes pour s'enfuir ; il les porta à Millette.

Les pauvres petits levaient la tête hors du nid et ouvraient, en remuant leur cou grêle, un grand bec

20 qui criait famine.

Elle alla cueillir quelques figues et se mit à les leur donner, écrasées entre ses doigts.

Puis, quand elle eut gardé les oiseaux un moment : —Il faut les rendre à la mère, dit-elle, tiens.

25 Pierrille prit le nid en souriant et le porta dans un

sillon écarté et déjà moissonné, où les vieux^ qui

suivaient leiirs petits en volant, les allèrent trouver

avec des cris de joie.

Tout le monde travaillait avec courage, et chacun,

30 a mesure que le soir venait, comptait de l'œil les gerbes amassées dans sa journée I Pierrille était le roi de la moisson. Il avait le don du travail facile et ses tas de blé s'amoncelaient les uns après les autres derrière lui. Bras nus, le front en sueur, le visage

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animé, il était yraiment beau dans le travail, avec ses cheveux épars, son œil vif, tenant sa gerbe d'une main et sa faucille de l'autre. Le père Lorin le regardait, plein d'admiration. H aimait ce jeune homme intelligent, actif, et le suivant de l'œil comme 5 l'ai'tiste regarde, dans une rue, passer quelque tjrpe de fière beauté.

— Savez-vous, dit-il au vieux Terrade, que votre laboureur est le plus rude travailleur du pays I

— Ohél je le sais, fit le fermier, il n'y a pas le pareil lo de Pierrilliou à dix lieues à la ronde.

— Plo dé aégurJ (Assurément I)

— n vous fait d'af&lée une corvée qui prendrait des tem/pa à d'autres. C'est un vrai homme. Mais vous le savez bien vous-même, père Pascal, et du jour oi\ 15 il s'établira, celui-là, je vous réponds qu'il aura une maison bien montée. Je voudrais avoir une fille.

— n serait son mari ? fit Pascal en souriant.

— Si cela se pouvait, oui ... Et au besoin il serait bien le mari de votre Millette • . . Non ? 20

— Je ne dis pas, fit le laboureur en hochant la tête, car les meilleurs des paysans aiment encore les ambages.

Cette conversation de Terrade avec Pascal fut cause que le soir celui-ci prit à part Pierrille, et lui dit : «5

— Mon garçon, tu as tes dix-huit ans passés, tu te fais un homme, il me semble que tu es assez grand X)our parler. Ainsi réponds-moi le cœur sur la main, et sans crainte, vu que je sais de quoi il en retourne, et sois sûr que je ne cherche point à trop t'en im- 50 poser : Tu aimes la Millette, n'est-il pas vrai ?

— Oui, père Lorin, dit le jeune homme franchement. — Très bien, c'est répondu, ça. Alors si tu aimes

la Millette, tu veux l'épouser ? Mais tu sais qu'on ne

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se marie point ainsi, comme des enfants, sans réfléchir. Tu n'es point riche, Pierrille, et je n'ai guère d'argent à donner à la petite. On a du pain sur la planche à La Queyrie et même de la pâte à gâteaux, 5 mais d'argent blanc non, c'est rare là comme partout. Vous ne feriez donc pas un brillant mariage. Il faut penser à Tavenir. Je pourrais bien vous garder, une fois mariés, à La Queyrie, mais à votre âge, on aime l'indépendance. Vieillesse et jeunesse ne vont point

lo ensemble ; je vois les choses de loin. Il faudrait que vous ayez une maison à vous, mais pour cela il y a encore et toujours l'argent qui manque, n faut songer, non seulement à vous, mais aux enfants à venir. Pourquoi t'étonnes-tu? C'est ce que chacun

15 doit compter. D'ailleurs, mon garçon, il est une autre question encore, tu n'as point satisfait à la conscription, et quoique fils de veuve, il se i)ourrait (pardonne-moi ; mais réfléchis à ton bien), il se pourrait que des circonstances . . • Mon ami, tout est

20 possible I Ta maman Jonettou peut ...

— Ahl dit Pierrille effaré, voulez-vous parler de la mort de ma mère ?

— Moil non, mon garçon, non certes, mais ... ta mère . . . elle n'est point vieille, vois-tu, elle pourrait

85 se remarier . • •

— Ma mère, c'est impossible I

— n faut songer à tout, Pierrille, il faut attendre que tu aies satisfait à la loi. Millette sera ta femme, je te le promets, parce que je sais qu'elle t'aime. Tu

30 as deux ans encore à passer avant l'âge de la conscription. Pendant ces deux ans amasse de l'argent, et demande aux Terrade des gages en proportion de ta besogne. Voyons, garçon, je ne peux pas mieux te dire, deux ans sont bien vite avalés. Eh bien ? . . .

35 — J'attendrai, père Pascal, dit Pierrilla

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