DEUXIÈME PARTIE
ToTTTBS les journées n'amènent point un incident marquant dans la vie, et c'est surtout pour les gens de la campagne que des mois entiers se succèdent sans événements, comme le ruisseau roule son onde d'une manière unif orma 5
Cette uniformité, c'est le bonheur après tout, et ceux qui sont assez bien doués pour n'en point concevoir d'ennui sont gens enviables, car ils savent se borner et c'est peut-être, après tout, la science suprême. Ils vivent d'une vie i)eu accidentée, non point lo facile cependant, car elle a plus que toute autre ses luttes dures et ses fatigues, mais réglée, calme et comme dessinée par avança Le lendemain ressemble à la veille et la veille aux jours précédents. Cest toujours le travail, le combat harassant, quotidien, 15 sans gloire, mais non sans récompense, le labeur incessant, opiniâtre, farouche et sans plainte.
Pierrille allait avoir vingt ans. Il voyait les jours, les mois se succéder et le temps approcher où Millette serait sa femme. Il venait toujours à La Queyrie 20 comme par le passé, et chaque fois avec un contentement nouveau. Les Lorin le traitaient déjà comme quelqu'un de la famille, et le recevaient à bras ouverts, car il apportait à la ferme l'entrain et la bonne humeur. a^
Millette et lui s'aimaient plus que jamais ; c'était
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une fête pour les deux jeunes gens de se voir et de causer ensemble.
Maman Catîssou avait des envies folles de les
écouter dans les causeries où leurs âmes candides
5 s'épanouissaient dans leur fraîcheur I Mais ils x)ar*
laient tout bas: les amoureux sont des avares, ils
gardent pour eux leurs trésora
Ds faisaient ainsi beaucoup dégrèves, se laissant doucement bercer par l'espérance, cette fée des vingt loans.
— Sais-tu bien, disait Millette, que voilà l'été qui finit. Pour Tan prochain, tu seras libre, et nous nous marierons à Pâques. Ce cera gentil notre noce et on y dansera, comme à celle du grand Nillou et de 15 Mariannette, n'est-ce pas? Voyons, combien seronsnous, Pierrille?
Et elle comptait sur ses doigts, i)endant que le jeune homme disait :
— n n'y aurait personne et l'on ne danserait point ao que cela me serait bien égal, parce que la fête m'importe peu, pourvu que je sois ton mari !
— Ah I disait-elle, crois-tu que c'est la danse qui me tente ? Je ne m'en soucie guère. Seulement, je veux bien que nos invités s'amusent et se souviennent de
«5 ce jour-là.
—Aussi bien tu as raison, Millette, et je i)ense aussi à notre monde, mais il y a bien tantôt huit grands mois à attendre, et nous avons le temps d'arranger tout cela.
30 —Oui, mais je prends plaisir à le faire d'avance, il me semble alors que le temps est passé et que tout cela va se faire demain.
—Bonne Millette I
— Ah 1 oui, va, Pierrille, je serai bonne et aimante
î>IERRILLâ tà
poui' toi, car tu es un brave cœur, bien dévoué. Nous n'aurons rien à envier aux plus riches et nous ferons un ménage modèle. Notre ménage I < notre > ménage, Pierrille, entends-tu?
— Mais, Millette, sais-tu que j'ai déjà de l'argent de s côté, et que le pécule grossit ?
— Tant mieux, je sais bien qu'il ne faut pas tout faire pour de l'argent, mais ce qui met du bien-être dans une maison doit être sacré, et nous en aurons soin. Je suis un peu femme d'ordre. lo
— Je le sais bien.
— Et rien ne traîne, et rien ne souffre à La Queyrie.
— Tu ne te flattes pas, Millette, et c'est la vérité. Tiens, je crois que j'ai joliment bien fait de t'aimer depuis si longtemps, car je ne pourrais trouver, dans 15 tout le pays, un parti plus conséqijtent que toi.
— Ma foi, disait la petite en riant, est-ce que vous vous mariez par intérêt, monsieur Pierrille ?
Et lui, riant à son tour, et l'embrassant au front> se contentait de lui dire, en la menaçant du doigt : 20
— Ah l méchante, oui, tu es une méchante l
Le mois d'août touchait à sa fin.- Les champs de blé étaient devenus ce qu'on appelle des ratouhles, des terrains moissonnés, où les grillons chantaient leur chanson stridente, où se cachaient les perdreaux as et les cailles. L'herbe des prés, déjà fauchée, était devenue haute et vivace, toute criblée de fleurs et remplie de sauterelles.
On s'occupait, dans les granges, à dépiquer le blé et à le vanner^ car les vignes étaient chargées et 30 promettaient une vendange abondante et prochaine.
Qui fût entré, un soir de ces journées-là, à La Queyrie eût alors aperçu assis sur un tas de paille et
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adossé contre une muraille, se réchauffant au soleil couchant, le père Pascal, les bras croisés, regardant, avec cette espèce de calme nonchalant propre aux campagnards, Mathurin, son valet, et trois autres S ouvriers gagés battant avec de longs fléaux une large couche de blé étendu sur le soL
n pouvait être six heures et le temps était chaud.
— Nous n'aurons pas de vent pour demain, dit le xo père Pascal, et les femmes ne pourront vanner.
— Croyez-vous ? dit un des ouvriers.
— Dame I le temps me paraît pour longtemps calme, n faudra dépiquer tout le blé avant de commencer le vannage, et d'ici à ce que tout soit fini, peut-être que X5 le bon vent sera venu.
—Alors, dit Mathurin, il est inutile que la Moriano et ses filles viennent demain ?
—Ma foi, oui, je le crois, fit Pascal. Tu pourras le leur dire ce soir.
3o —Je le dirai
— Ah çàl demanda un des dépiqueurs, savez-vous que la vigne est superbe, à La Queyrie? Celle de Ratevoul n'en approche point, et n'est surtout pas aussi hâtive.
•5 —Oui, oui, héf o hé, fit Lorin avec le contentement du propriétaire dont on vante le bien, la pièce du Cadet me donnera comme six barriques de vin et autant de piquette.
— Cest ça un terrain I fit le paysan.
so Le père Pascal passait pour fort riche, car sa terre était d'excellent rapport et assez étendue ; mais après tout, il n'était guère plus avancé, pécuniairement parlant, que les autres laboureurs. Cependant il n'était pas fâché qu'on lui attribuât plus qu'il n'avait,
PIERBILLB SI
non point par sotte gloriole, mais parce que, par malheur, la renommée dorée n'est pas chose inutile.
Aussi> tout sensé qu'il fût, ne put-il s'empêcher do prêter l'oreille avec complaisance aux propos du dépiqueur, qui se mit à louanger, mètre par mètre, 5 tout le terrain de La Queyrie.
L'arrivée de Millette interrompit le parleur. La jeune fille portait, pour les lapins de l'étable, un panier rempli de feuilles. Elle vint à son oncle et le prit par le bras, puis s'adressant aux travailleurs : lo
— Eh I dit-elle, c'est l'heure du repas I
— Bien, demoiselle.
Ils eurent bientôt rentré le blé et remis leur veste. Les voilà suivant la jeune fille et le laboureur, qui s'appuyait fièrement sur le bras de sa nièce. Z5
Le couvert était mis dans la cuisine : le tourainr-la soupe mêlée de blancs d'œuf s, fumait dans les assiettes et la piquette rose brillait dans les brocs.
— Arrivez donc! dit la Gatissou. Tout sera brûlé, c'est sûr. ao
— Alors, fit Pascal, nous nous en prendrons à nousmêmes et non à la cuisinière.
On se mit à table.
Chacun mangea de grand appétit, comme gens dont le grand air a creusé l'estomac, et tout, depuis 35 le Chabrol fait avec le vin versé dans la soux)e jusqu'au pain brun et au chapon de la salade, fut trouvé excellent, parce que la faim n'est point difficile.
Après le repas, Pascal dit à Mathurin qu'il lui fallait visiter un plant de potirons au milieu des bois 30 de châtaigniers, à vingt minutes de la ferme.
— Viens avec moi, fit le fermier.
Pascal et son valet partirent.
n y avait à peu près dix minutes qu'ils s'étaient
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éloignés, lorsque Caressant se mit à japper dans la cour.
— Qui donc vient là ? dit la Catissou.
Millette se mit à la fenêtre. Elle vit un homme 5 vêtu d'une blouse à collet rouge et portant en bandoulière une sorte de portefeuille en cuir.
— Cest Jean Niçard, dit-elle.
— Niçard I Et que vient-^J faire ici ?
Jean Niçard était le facteur de Saint- Alvère. lo n écarta du pied Caressant, qui sautait après lui, puis se baissa et passa la main sur le chien qui se coucha en agitant sa queue et en regardant le facteur avec ses bons gros yeux.
— Vous voilà donc par ici, Niçard ? dit Millette de 15 la fenêtre.
Niçard se releva vivement, et mit son chapeau de feutre à la main.
— Oui^ demoiselle Millette, et je vous apporte une lettre.
2o —Pour nous ? . . . une lettre? fit Millette.
Et elle sortit aussitôt de la maison en accourant vers le facteur.
— Une lettre! Donnez l donnez!
Elle prit vivement la lettre, et' regardant l'écriture 25 avec avidité :
— Qui donc peut nous écrire? fit la Catissou en . accourant à son tour.
Et la voix de la pauvre femme était émue.
— Regardez donc, ma mère : c'est peut-être lui ! . . 30 dit Millette ; regardez donc l'écriture . . .
— Ah ! mais tu sais bien que je ne sais pa>s lire, moi I —Si je savais seulement comment il écrit ... je
reconnaîtrais . . . dit la jeune fille.
PIERBILLB 63
— Vous ne pouvez donc pas décacheter la lettre? dît Niçard en riant.
— Elle est adressée à mon père.
La Catissou hésitait aussi I
— Oui, oui, attendons, mon enfant. Si ce n'était 5 pas lui I Merci, Niçard . . . merci.
— Ahl ma mère, voyez-vous, dit Millette, je suis sûre que cette lettre est de Placide I
— Tu me rends folle, toi. Si tu te trompais ? ... Je n'en puis plus. J'ai les jambes coupées. Et Pascal lo qui ne revient pas I
— H est aux piniersy fit Millette. J'y vais I
— Tu perds la tête I Reste, reste donc I Millette!. •• Millette I Ah I bien oui, dit la bonne femme, pendant que sa nièce prenait sa course comme une affolée. <5
Et> tout émue, elle se laissa tomber, affaissée, sur un escabeau.
Millette courait à perdre haleine dans le x)etit jnntier qui conduit aux bois, encaissé dans un double talus planté de chênes d'un côté et de néfliers et de ao cormiers de l'autre. Il faisait déjà presque nuit: mais ce n'était pas une peureuse et d'ailleurs elle n'avait pas le temps de craindre. Elle ne touchait pour ainsi dire pas la terre, tant elle se hâtait, et son cœur battait à se rompra «S
Elle s'arrêta, au bout d'un moment, essoufflée, et s'appuya contre un arbre. Elle ne pouvait plus respirer.
—Mais après tout, pensa-t-elle alors, si cette lettre n'était point de Placide ? 30
Elle la tenait dans sa main. Elle la regarda, à l'espèce de lueur que le crépuscule contenait encore, comme un reflet du joiur*
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L'écriture en était grosse, un peu tremblée et comme celle d'une main peu exercée.
— Ohl si je pouvais lire! dit Millette. C'est que j'ai peur de faire du mal à mon père Lorin ... Si je
5 me trompais! Mais non, non, ajouta-t-elle, cette lettre est de mon frère. Je ne sais pas pourquoi, mais j'en suis sûre I
Elle entendit alors, à quelques pas de là, un bruit de voix et elle distingua celle de son oncle. Elle lo s'avança et vit devant elle, un i)eu dans l'ombre, troi» personnes qui s'avançaiept en causant.
— Pèrel cria-t-elle.
— Tiens, lui répondit Pascal, tu es là I Qu'y fais-tu ? Elle s'avança, et Pascal, alors, la prenant par Iq.
15 main, lui dit en la présentant à un grand jeune homme, dont elle n'aperçut, dans l'obscurité, que la carrure athlétique et la haute taille :
— Reconnais-tu ce monsieur-là ?
— Ma foi non, dit-elle.
ao — Ah I ah I fît le jeune homme, vous aviez meilleure mémoire que cela autrefois, demoiselle I Millette tressaillit et fit un pas en arrière. — Jeantouxl dit-elle.
— Oui, dit Pascal, c'est Jeantoux . . . Donne-lui la as main, va. Il a quitté Mussidan ... il revient à Saint-
Alvère, à ce qu'il paraît, et cdf/mé. (Le laboureur appuya sur ce mot.)
Millette tendit à Jeantoux sa main, et le jeune homme la prit en la serrant assez fortement, croyant 90 peut-être l'effleurer à peine.
Elle ne put retenir un petit cri.
— Qu'as-tu donc ? dit Pascal.
— Vous ai-je fait mal, demoiselle ?
— Un peu ... ce n'est rien . . • Pardon, monsieur
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Jeantoux • • • Mon père, dit-elle à Pascal, Niçard vous apporte une lettre • • • à l'instant • . • et c'est pour cela ... — Une lettre pour nous ? fit Pascal.
— Une lettre de Placide, peut-être. s
Le laboureur poussa un cri étouffé et s'arrôta net.
— Comment dis-tu ? balbutia-t-il.
—Je dis, père, que c'est peut-être une lettre de Placide.
— Qui peut te faire penser cela ? Où est-elle, cette xo lettre?
— Je l'ai là . . . Mais il fait nuit. Venez, « . . venez. Elle le prit par la main et l'entraîna.
— Est-ce que c'est indiscret, demanda Jeantoux, de vous accompagner jusqu'à Ratevoul ... z5
— Non pas, répondit Pascal. Et il répéta avec joie : Une lettre de Placide I
Us trouvèrent Pierrille assis aux côtés de la Catissou. Quand les nouveaux venus arrivèrent, le jeune homme se leva, courut embrasser Millette et ao serrer la main au vieux Lorin.
Celui-ci lui montra alors Jeantoux, qui se tenait droit, un peu raide et sans remuer, derrière lui ; puis il lui dit simplement :
— Voilà Jeantoux revenu, mon garçon. ag
Pierrille poussa un cri de surprise, et la mère Lorin ne put s'empêcher de reculer.
Jeantoux avait ôté son chapeau. Il salua la fermière et Pierrille.
— Bonjour, lui dit alors celui-ci. Tu vois, j'ai 30 grandi, j'ai travaillé.
Et il lui tendit une main franchement ouverte,
•— 3ans rancime, Jeantoux,
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— Sons rancune, dit l'autre.
Millette les étudiait tous les deux, un peu inquiète. Quand elle les vit se traiter ainsi, elle ne put s'empêcher de pousser un soupir de soulagement. Alors 5 elle s'assit, et montrant la lettre qu'avait apportée Niçard:
— Faut-il lire? demanda-t-elle.
— Lis I s'écrièrent à la fois les Lorin et Pierrille. Elle s'approcha de la chandelle, prit la lettre, hésita
xo un moment, puis en rompit brusquement le cachet et chercha avidement la signature. Alors elle pâlit, et se laissa tomber sur sa chaise.
— Hélas I . . . Ce n'est pas lui? dirent-ils. Ce n'est pas lui, ma pauvre Millette ?
15 Elle murmura d'une voix faible :
—C'est lui I
Trois cris de joie éclatèrent en même temps, trois cris de bonheur. La bonne Catissou se jeta dans les bras de Pascal et Pierrille s'élança vers Millette, qui
•o se remettait peu à -peu de son émotion. Tous étaient pâles, émus, tremblants, ils pleuraient, ils riaient, ils souffraient, et ils étaient heureux.
Jeantoux suivait cette scène d'un œil à i)eu près indifférent, et dans tout cela ne voyait qu'une chose :
>5 le pur et beau visage de Millette, sur lequel tombait la lumière, et qui semblait rayonner dans l'ombre, n avait quitté une enfant, et il retrouvait une f emme> une jeune fille, grande et belle, dont la voix l'avait troublé tout d'abord, et dont les traits lui causaient
30 une impression étrange, à peu près analogue à une sorte de frisson qui lui avait couru sur le corps au contact de la main douce et petite de Millette. Aussi ne fixait-il son regard que sur elle, peu soucieux de ce qui se passait autour de lui
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— lis I avait dit Millette à Pierrille ... et elle lui tendit la lettre, qui tremblait dans sa main.
Pierrille prit la lettre, et d'une voix haute il lut non sans émotion :
< MarseiUe, 24 août 185-
<Je vous ai écrit dans ces derniers temps plusieurs 5 lettres datées d'Afrique, mais vous ne les avez probablement pas reçues, car vous n'y avez donné aucune réponse. Celle-ci puisse-t-elle vous parvenir! Elle vous dira que, lassé enfin des campagnes et des coups de sabre, j'ai pris mon congé et je retourne au pays pour faire le pendcmi du zo Soldat labtmrewr.
< Me voilà en route et je suivrai à deux jours de distance la présente, qui vous trouvera, je l'espère, en bonne santé.
< A mesure que j'approche, j'ai peur, croyez-vous, de ne point vous retrouver tous ... Il y a si longtemps que je 15 n'ai eu de nouvelles du pays I Si longtemps I . • .
< Enfin, préparez-vous à recevoir à La Queyrie un brigardier de chasseurs d'Afrique, et toi, tante Lorin, à te promener dans Saint- Alvère avec un chevalier de la Légion d'honneur I 20
< Et ma petite MiUettoun, comme elle doit être grande 1
< A bientôt I
< Votre neveu,
< Placidb Lorin.>
— Ahl le garnement, s'écria Pascal en pleurant de joie. Lui, lui, ici I • . . brigadier I . . . 25
— Mais qu'est-ce que tu as donc, Lorin ? dit Gatissou. — Moil . . . rien! . • • Je n'ai rien • • •
— Tu es pâle . . .
— Et toi donc! . . . Mais, songe, femme, songe c}o)ic, viédase, le gas qui va revenir | 30
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— Et chevalier I . . . Oui . . . H va venir I . . . dans deux jours I
— Je n'en puis plusl dit Pascal. Mon neveu I • • . Tu as bien lu, hein, Pierrille? il y a bien Placide 5 Lorin ? . . . C'est ton frère, ma petite Millette . . .
— Mon frère l Ah ! vois-tu, père, s'écria Millette, que je savais bien qu'il reviendrait I
—Embrasse-moi, toi I répondit le laboureur.
Et il serra la jeune fille dans ses bras.
lo — Allons-nous-en, dit tout bas Mathurin à Jeantoux. Et il fit mine de l'entraîner.
—Restez, au contraire, dit Lorin; reste, Mathurin, tu es de la famille I Et toi, Jeantoux, demeure également ... Tu es un brave garçon ... tu es revenu, IS toi, aussi . . . Demeure^ Jeantoux.
— Ah! mes enfants, mes enfants, je suis bien heureux I ajouta-t-il.
Et, à son tour, il s'assit, accablé par son émotion.
Une heure après, tout était joie et bruit dans la
9o ferme de La Queyrie. Le père Lorin allait et venait,
en chantant comme un jeune homme, pendant que la
Catherine trouvait tout en désordre dans son logis et
dérangeait chaque objet en le voulant ranger ; Millette
causait avec Pierrille et ne pouvait tenir en place;
95 elle avait pris ses aiguilles et sa laine à tricoter et
s'était assise auprès de la lumière ; mais elle était trop
émue pour rien faire de bon et elle laissa bientôt
là son tricot, après l'avoir horriblement embrouillé.
—Ma foi, lui disait Pierrille en riant, je ne t'ai
30 jamais vue comme cela ! . . .
Pierrille la suivait partout. Il était aussi heureux qu'elle, et prenait le retour de Placide comme un bonheur de famille. Quoiqu'il ne connût pi^s le f rèrç
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de sa fiancée, il était sûr de trouver en lui un ami, il était sûr de l'aimer, par la simple raison qu'il lui eût été impossible de ne pas aimer ce qu'aimait Millette.
Au milieu de toute cette joie, Jeantoux se trouvait mal à Taise. Il avait bien envie de se retirer, mais il 5 voulait bien aussi demeiu*er, car il y avait dans toute la personne de Millette un charme nouveau pour lui qui Tattirait. Il la regardait avec une sorte d'étonnément, et l'admiration se peignait sur son rude visage. Toutes ses pensées se heurtaient, comme des cailloux xo roulés, dans son cerveau, et il ne pouvait concevoir qu'en si peu d'années celle qu'il regardait à peine autrefois, et qu'il appelait la petite <Milletto> fût devenue une si belle et si gracieuse fille.
Elle était vêtue d'une robe brune, le cou nu, les 15 bras à demi découverts ; elle avait de grands yeux et des dents si blanches I
— C'est étonnant, pensait-il, comme cela grandit. La voilà une femme, à présent: c'est fini, et une femme comme il y en a peu donc ! Qui est-ce qui ao aurait soupçonné qu'elle vînt fière comme cela? C'est qu'il n'y a guère de demoiselles faites comme elle, non! Et c'est M. Pierrillou qui va l'épouser? Après tout, ajoutait-il en haussant les épaules, qu'estce que tout cela me fait à moi ? 95
n essayait alors de distraire son esprit de ce qui l'occupait; mais malgré ses efforts, il revenait sans cesse au même sujet et s'absorbait dans la contemplation de Millette qui marchait, tournait, parlait sans s'apercevoir qu'elle était ainsi regardée. 50
Quand vinrent à peu près les dix heures, Pascal dit à son monde :
— Mes enfants, il est temps de se coucher. Tu t'en vas à Costo-Basto, Fierrille?
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^Oui Men, monsieur Lorin, répondit le jeune homme, et je vous salue.
n tendit la main au fermier et embrassa Millette au front, puis d'un ton joyeux :
5 —Bonsoir, madame Lorin, bonsoir la compagnie, dit-il en saluant à la fois Mathurin et Jeantoux.
Puis il partit lestement, en jetant au vent ce gai refrain, narquois et bizarre :
Mon père il veut me marier, lo Tiro lo cordo, marinier,
A un marin veut me donner,
Tiro, tiro, marinier, tiro.
Tiro lo corda, marinier !
Il a trois grains dans son grenier, 15 Tiro lo corda, marinier,
L'un est pourri, et l'autre est gâté,
Tiro lo corda, marinier, 'L'autre la poule l'a mangé,
Tiro, tiro, marinier, tiro, «o Tiro lo corda, marinier !
—Fonda, poulo, je te battrai,
Tiro lo corda, marinier,
—Dessus la mer je m'en irai,
Tira, tiro, marinier, tiro, as Tiro lo corda, marinier/ . . .
On entendit peu à peu son pas et sa chanson s'éteindre au loin . . .
—Allons, dit alors Pascal Lorin, bonsoir à tousl Tu couches avec Mathurin, toi, Jeantoux ?
30 —Pour cette nuit, oui, monsieur Lorin, répondit Jeantoux, et je vous remercie de votre gîte.
— n n'y a pas de quoi, vrai, fit le père Pascal en montant l'escalier de bois qui conduisait aux chambres de la ferma. Allons, à demain I
PIBBRILLB 01
Millette salua Jeantoux à son tour et suivit son oncle.
— Viens donc! dit Mathurin au jeune hoiûme qui demeurait comme cloué à la même place, les prunelles rivées sur la Millette. Qu'est-ce que tu as donc à 5 regarder là I
— Moi ? je n'ai rien, dit Jeantoux. Marchons I
Mathurin couchait à l'autre bout de la cour, dans un i)etit bâtiment attenant au fournil. Il avait là une grande chambre, qu'il partageait assez souvent zo avec les ouvriers en journées à La Queyrie. Ses hôtes, en pareilles circonstances, s'étendaient sur des matelas jetés dans la chambre, comme les lits de camp dans les postes de soldats. C'est là qu'il conduisit Jeantoux, et, quand ils furent arrivés : z5
— Mon ami, lui dit-il, voilà ton lit. Tâche de t'en arranger comme tu pourras. Voici le mien.
.Et il montrait un grand lit de noyer, haut et garni de deux bonnes paillasses largement rembour-
— Je te remercie, dit Jeantoux en jetant son chapeau sur un des matelas.
Mathurin se mit à se déshabiller, et, une fois au lit : — Bonne nuit ! dit-il.
— Bonne nuit! ût Jeantoux, qui demeurait debout 25 et regardait, par la fenêtre, le corps du logis de La Queyrie où brillait encore, dans une chambre, une petite lumière.
— Tu ne te couches pas ?
— Je me coucherai tout à l'heure. 30
— A ton aise.
— Mathurin, demanda le jeune homme^ qui est-ce qui habite la chambre du milieu, à La Queyrie?
02 PIERRILLB
- En voilà une idée, fit le paysan qui s'endormait déjà. C'est la demoiselle I
— Millette . . . murmura Jeantoux en regardant toujours la lumière qui scintillait devant lui comme 5 une étoile.
Et, s'appuyant contre la fenêtre, il se prit à contempler ce point lumineux. Jeantoux n'était pas un rêveur et ne songeait guère aux choses d'amour ; mais cette lumière le fascinait. Il la regardait sans lo bouger, sans x>enser peut-être. Il vit, à un moment, passer entre la lumière et son regard une ombre^ et il tressaillit. Ce devait être celle de Millette, mais il était trop loin pour la distinguer; seulement il la devina et son sang se mit à battre. Puis la limiière 15 s'éteignit tout à coup.
Il poussa un soupir et s'assit sur son matelas. Peu à peu, la fatigue l'accablant, il se coucha, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.
Il faisait à peine jour quand Jeantoux s'éveilla. D 20 était tout vêtu. Il sortit alors sans bruit et descendit dans la cour; il sentait sa tête lourde, et l'air du dehors lui fit du bien.
La terre était tout humide de rosée et le vent du matin, déjà frais en cette saison, soufflait; mais le 25 sang allumé de Jeantoux se rafraîchissait à ce vent qui semblait un baume.
Tout dormait encore dans La Queyrie ; un silence calme, doux, enveloppait cette maison; le jeune homme se mit à marcher devant la ferme, ne prêtant 30 guère attention au magnifique sx>ectacle qu'il avait ' sous les yeux. Au loin, le soleil^ se dégageant des derniers voiles de la nuit^ versait, comme par ondées, ses rayons sur les arbres des bois, et au-dessus du ruisseau s'élevait, comme un long serpent, un
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nuage de brouillard qui se dissipait peu à peu avec le jour.
n y a deux magnifiques spectacles au monde : c'est le lever du soleil et son coucher. Dans l'un et l'autre, le calme, le silence, la majesté, et comme une lueur 5 douteuse qui emplit les bois. Seulement le lever du soleil a la poésie de l'espérance ; le coucher du soleil n'a que la poésie du souvenir.
Jeantoux allait de côté et d'autre essayant en vain de calmer cette espèce de fièvre qui l'avait saisi. Il lo marchait vivement, il gesticulait et se parlait quelquefois à lui-même. Puis il s'arrêtait, il s'asseyait sur quelque tronc d'arbre, se mettait à réfléchh' et se levait ensuite brusquement pour se remettre à marcher. Mais il ne s'éloignait jamais de la ferme 15 et demeurait constamment les yeux fixés sur la fenêtre où, la veille, il avait vu passer, comme dans un rêve, l'ombre gracieuse de Millette.
n éprouvait un certain plaisir à regarder cette fenêtre fermée, et ces rideaux de serge bleue derrière ao lesquels la jeune fille dormait, cela sans s'expliquer la cause de la satisfaction qu'il éprouvait. Jeantoux ne raisonnait point. En toute chose le penchant, la passion l'entraînait. H y avait en lui beaucoup du sauvage; extrême dans ses affections, plus encore 35 dans ses haines, toujours prêt à la lutte, prompt à l'att^l^ue, se souciant peu des limites élevées par les hommes^ ne reconnaissant guère d'autres lois que ses volontés, et, malgré ce caractère entier, brutal, mais qui pourrait paraître franc, de la ruse, l'amour 30 du piège, et quelquefois une dissimulation profonde qui contrastait à n'y pas croire avec des rages éclatantes.
Le jour était cependant venu peu à peu. Le coq
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chantait gaiement dans l'étable, et lançait ce cri guttural qui ressemble à l'appel du clairon. Jeantoux entendit dans la ferme un peu de bruit, et, au bout d'un moment, la grande porte de Ratevoul tourna
S sur ses gonds avec un grincement aigu et s'ouvrit lourdement.
n vit alors sur le seuil la Catissou, levée la première, qui le salua d'un: Bonjour, Jeantoux! auquel il répondit par un souhait de bonne journée.
lo Presque au même instant la fenêtre de Millette s'ouvrit, et il aperçut là jeune fille, qui interrogeait le temps d'un œil inquiet. Ses cheveux dénoués retombaient comme à flots sur ses épaules nues et lui faisaient une sorte d'auréole d'or autour du visage.
IS Soit hasard, soit qu'il eût fait un cri, elle l'aperçut et se retira vivement, comme effarouchée. Il ne put retenir un mouvement de dépit.
Tout reprenait vie. Les fenêtres s'ouvraient: le père Pascal descendit peu après et presque en même
3o temps que Mathurin, qui chantait une chanson joyeuse.
Le laboureur trouva encore Jeantoux dans la cour.
—Eh bien, fit-il, as-tu bien dormi, toi?
as — Assez, répondit le jeune homme.
— Pas trop pourtant, dit Mathurin à Pascal. L'aube n'était point levée qu'il se trouvait sur pied.
. — C'est ma manière, fit Jeantoux.
— Ah çà, lui dit Pascal un moment après, te voilà 30 revenu, bien. Tu es corrigé, à ce que tu m'as dit, de bien en mieux. Mais que comptes-tu faire à Saint- Alvère, voyons ?
— Je compte me placer ...
— Parfait. Et chez qui P
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— Chez le premier venu, chez M. Plumardie, s'il veut de moL
— M. Fhimardie a tout son monde; je ne vois pas trop, vraiment, où tu te pourrais caser. Tu as eu tort, je t'assure, de revenir avant la saison qui ap- 5 proche; les serviteurs sont loués mahitenant, et je ne vois guère que la vendange où tu pourrais t'oc^ cuper • • •
— Ne craignez rien, monsieur Lorin, je me tirerai bien d'affaire. xo
— Mon garçon, cela te regarde. Seulement, tu sais le proverbe : Un tiena vaut mieux que deux tu Vauras. Je crains que tu n'aies lâché le tiens pour l'autre chose. Qu'en dis-tu?
Jeantoux se taisait et regardait la terre. H semblait x5 absorbé comme s'il n'eût pas écouté ce que disait le fermier.
Au bout d'un moment, il releva la tête, et avec une sorte d'irritation dont Pascal ne saisit pas la portée :
— Vous avez peut-être raison, dit-il, et j'aurais ao mieux fait de demeurer à Mussidan I
— Bon, boni fit le laboureur. C'est le temps qui fera voir ça I
— ilfon père^ demanda Millette en accourant embrasser son oncle, est-ce que c'est aujourd'hui qu'il 25 vient?
— Oh I l'impatiente, dit le vieux Pascal . . . Croistu qu'on vienne comme cela de Marseille?
— C'est vrai, dit la jeune fille.
Elle se tourna vers Jeantoux, qui la regardait fixe- cp mont, et le salua sans rien dire.
— Bonjour, demoiselle, dit-il alors lentement.
Le laboureur regardait sa nièce avec complaisance et son sourire reflétait sa gaieté.
08 PIERRILLB
—Ma foi, dît-il, Millettounette^ je ne t'ai jamais vue si fraîche et si avenante. Tu es tout comme une rose ce matin, et des couleurs à n'en plus finir. Embrassemoi I On voit que ça dort à cet âge-là comme des 5 petits moineaux dans leur nid. Trouves-tu pas, Jeantoux?
Le jeune homme n'osait trop répondre, et Millette était devenue toute rouge. Elle se hâta de parler et dit en souriant:
10 —Je n'ai point dormi deux heures d'afi&lée, et j'ai tout le temps songé à Placide ; mais le contentement tient lieu de sommeil, à ce qu'il paraît.
— Tiens, fit Pascal, voyez-vous çal Tu es bien heureuse, ftllouney de ne point dormir à cause de la 15 joie, moi je ne dors point à cause de l'âge. Gela vous donne des couleurs moins roses, ma pauvre enfant I
On entendit, de l'intérieur^ de la ferme, la voix de Catherine qui apx>elait.
— Voilà la soupe réchauffée, dit le laboureur. Al- 20 Ions, enfants, il ne faut pas la faire attendre.
— Monsieur Lorin, dit Jeantoux en le suivant, il faut que je vous quitte ... je vous en demande le permis.
— Pars-tu donc de suite, mon garçon ?
25 — Tout de suite.
— Allons donc I après la soupe au moins. Entre là I Vrai, ajouta-t-il en le regardant par derrière, tu n'as pas x)erdu ton temps non plus, toi, et si ton caractère s'est aussi bien formé que ta x)ersonne, te voilà un
30 homme accompli.
Jeantoux ne put réprimer un mouvement d'impatience. Pascal ne le vit point, mais Millette rax)erçut.
PIERRILLB 67
— Allons! dit la jeune fille, ponr adoucir Timpres- 8don que xK)avaient avoir faite sur le jeune homme les derniers mots du laboureur, ne parle plus du passé qui est loin, père. Jeantoux est maintenant un ami pour nous, je le crois, du moins ... 5
Elle examinait, en disant ces mots, le paysan. Celui-ci la regarda avec un œil fier, puis comme s'adressant à elle seule :
— Oui, dit-il d'une voix lente, vous avez raison, je suis votre ami I xo
Sa voix avait un accent étrange et grave. La jeune fille se sentit froid au cœur.
— Comme il a dit cela I murmura-t-elle.
Moins d'une heure après, Jeantoux était parti pour Saint- Alvère, Mathurin avait attelé à la charrue les bœufs de travail, et Pascal s'en était allé faire ce qu'il appelait son tour de ingne. L'époque de la 5 vendange approchait et il lui fallait activement surveiller l'état du raisin, afin de le cueillii* au moment de sa qualité.
Chaque matin, il prenait son bâton, une frétiase d'ail sur une croûte de pain, et il s'en allait, cueillant
lo çà et là un raisin, passer une heure environ dans ses vignes; là il s'épanouissait à l'aspect de ces pieds vigoureux qui pliaient sous le fruit, de ces grappes blanches, vermeilles ou roses, toutes grosses et bien fournies, sur lesquelles tombait d'aplomb un soleil
z5 chaud qui les mûrissait. «
Caressant le suivait, ou plutôt le précédait en courant comme un fou dans les champs. Quelquefois le fermier surprenait au gîte un lièvre, que le chien arrêtait avec des yeux ardents, ou des perdreaux qu'il
20 voyait s'enfuir sous ses pieds avec un dur battement d'ailes. H se réservait alors le droit de les venir chasser quelque jour y comme il disait, car il y avait à La Queyrie certain fusil à pierre, dont le père Lorin faisait grand cas.
25 Mais le paysan n'est point chasseur. Pascal donnait plutôt son temps au labour, à la vendange et à l'ensemencement de ses terres. Tout le butin qu'il es
PIBRRILLB 00
rapportait à la ferme de ses tours de vigne consistait en fruits tombés des arbres. H en emplissait ses poches et les déposait, à son tour, dans le tablier de sa femme ou de sa nièce.
Ce jour-là, le vieux laboureur demeura bien deux S heures dans ses champs à relever quelque cep abattu, à redresser quelque branche mal venue, aiTachant par-ci par-là les feuilles qui pouvaient empêcher le raisin de mûrir.
n s'oubliait dans ces petits travaux et, occupé de zo ces soins, ne prêtait pas d'attention à ce qui se passait autour de lui, quand il entendit dans les taillis son chien aboyer fortement et avec une certaine persistance. Les aboiements, d'abord assez éloignés^ se rapprochaient et devenaient plus forts. 15
Pascal, courbé sur un pied de vigne qu'il émondait de feuilles parasites, se releva et siffla Caressant.
— Je parie, se dit-il, que le voilà encore aux prises avec le dogue de Costo-Rasto. Pourtant l'autre n'aboie pas. Caressant I Ici, Caressant 1 ^
Le chien accourut aussitôt à la voix du maître, mais toujours aboyant et tournant sa tête vers l'espèce de gamisaade dont il sortait.
Au même instant, un homme apparut sur la lisière du bois et le laboureur pâlit en poussant un cri ! 35
L'autre entendit, répondit. C'était un homme d'une trentaine d'années, bien découplé, vêtu d'un habit militaire. Il accourut.
Le laboureur le regarda d'un air égaré, et sans rien lui dire ouvrit ses bras. Le soldat s'y précipita avec 30 unahl qui venait du cœur.
Tous deux pleuraient et riaient à la fois, pâles de joie, les lèvres blêmes, se serrant dans les bras l'un de l'autre.
70 PIBRBILLB
Tout le corps de Pascal tremblait ; ses yeux étaient fixes^ son visage blanc comme un linge. Il tenait dans ses mains les mains du jeune homme et les serrait de toutes ses forces. Ses lèvres remuaient; 5 il voulait parler, les sanglots le suffoquaient. Il ne pouvait que presser dans ses bras le soldat qui, ému et blême, pleurait comme un enfant.
Cette émotion dura longtemps et ne se calma que
peu à x)eu. L'onde et le neveu ne s'étaient encore
lorien dit, les larmes leur avaient coupé la parole;
qu'importe ? ils s'étaient compris. Après ce dialogue
muet, le premier qui parla fut Placide.
— Ma tante ? dit-il simplement.
—Elle t'attend . . .
15 — Millette?
— Millette aussi . • . répondit Pascal en s'essuyant le front. Nous t'attendions tous I Mais, vois-tu . . . tu nous disais . . . dans deux jours je serai chez vous . . . Aujourd'hui • • . nous ne savions pas . . •
2o Ce n'est que demain . . • Ah I que tu m'as fait du bien, mon garçon I
Le laboureur ne bougeait pas; il se tenait droit devant son neveu et le dévorait des yeux. H y avait si longtemps qu'il ne l'avait vu et, depuis son départ,
«5 Placide avait tellement changé I Quand il était parti, c'était un grand garçon, long et maigre, sans barbe, avec un teint pas trop bruni. C'était maintenant un homme fait, taillé en Hercule, au teint bronzé par le torride soleil d'Algérie. Il était vêtu
30 de la veste de petite tenue^ du pantalon garni de cuir et coiffé de la calotte des chasseurs d'Afrique.
—Laisse-moi te regarder I disait Pascal . . . Comme te voilà fait, sapristi I On dirait d'un loup. Il y fait
PIBRRILLE 71
chaud, hein? là-bas . . . Ah, cette croix, c'est crâne et joli, ce ruban rouge et ces galons I . . . Mais tu as un autre uniforme hein, tout flambant I
— Oui, mon oncle^ dit Placide qui ne tenait pas en place. Ma valise est à Pézuls. Mais nous allons À 5 La Queyrie, hein?
— C'est vrai. Tu as raison. Je reste là, moi . • • sans songer aux autres. Viens, mon garçon . • • Ah I elles vont être heureuses de te voir 1
— Millette est bien grande ? zo
— Cest une femme I elle ne parle que par toi • • • ^Quelle idée I
— C'est la vérité. Son frère Placide ? Je crois bien • . . Ah çà I mais sais-tu que tu nous as longtemps laissé manquer de tes nouvelles I 15
— Je vous écrivais cependant . . . Mais nous étions dans le fin fond de l'Atlas. Vous n'avez pas reçu de lettres?
— Deux, tout au plus, depuis le temps; avec la dernière cela fait trois. Ne parlons plus de ça. Tu 90 nous reviens pour tout à fait ?
— Ah I ma foi, pour toujours I J'ai assez du service. On se lasse de tout. Mais vous, pourtant, mes amis, comment cela a-t-il marché ?
— Tout droit, camarade^ et nous avons gagné nos 25 galons aussi. Ce n'est pas sans travailler, va I Quand tu es parti, les charges étaient lourdes et il n'y avait guère de linge à la maison, si tu t'en souviens; aujourd'hui nous sommes à l'aise . • • pas trop d'argent, mais les armoires sont garnies. 30
— Dieu soit loué I vous êtes heureux I
—Nous l'étions à peu près il y a huit jours. Nous le sommes tout à fait aujourd'hui.
— Et x)Ourquoi ? demanda Placide*
—Parce que tu nous es revenu, garçon! s'écria le laboureur.
—Allons, dit Pascal un instant après, nous approchons, camarade. Te reconnais-tu par ici ? S —Si je m'y reconnais? Qu'est-ce que vous dites là? Je n'ai pas oublié un seul arbre du pays, une fougère, un pelon de châtaignier I Je l'ai là tout entier, le pays, voyez-vous I
Et il se frappait le front, lo Ahl ahl fît Pascal, voilà qu'il continue à me dire voita maintenant I Un être qui fait courir les Bédouins comme des lièvres I Est-ce que je te fais peur, moi? Tutoie-moi, je te prie. Tiens, ajouta-t-il en s'arrêtant, la vois-tu ?
'5 Ds étaient arrivés à quelques pas de La Queyrie et le fermier montrait, au milieu de la cour, Millette entourée de ses poules. Elle leur jetait des grains de blé, et riait de l'empressement des poussins qui se culbutaient en courant avec de petits gloussements M argentins.
—Ma sœur I balbutia Placide en s'appuyant contre un arbre pour la regarder • . • Ohl comme elle est grande I
— Orois-tu? dit le père Lorîn.
35 — Elle ressemble à ma mère, dit le soldat dont les yeux se mouillèrent de larmes. Cest bien comme cela que je me la figurais. Est-elle jolie 1 Elle est bonne, n'est-ce pas?
-C'est un cœur d'or.
30 —Ma petite Millette! ... Et vous dites qu'elle m'aime ? Bon I voilà que je pleure à présent I
— Ah ! ce ne sont pas ces larmes-là qui font mal I
•^ Je vais l'embrasser 1 s'écria Placide.
PIBBBILLB 73
n fit un bond et fut en trois pas dans la cour.
Son cœur battait à se rompre; il étendit ses bras vers sa sœur et, avec un cri qui partait de l'âme:
— Millettel Millette! s'écria-t-il. 5 Elle se retourna. Elle le vit. Elle accourut et
s'élança dans ses bras.
Placide, comme un fou, baisait sur les cheveux, sur le front, sur les lèvres, sa sœur qu'il serrait dans ses bras, comme si on eût voulu la lui arracher. Quand zo il avait fini il recommençait. Il ne pouvait dire que des mots sans suite :
'Millettel Ma sœuri Ma bonne petite sœurl Ma petite Millette I
Et elTe était bien heureuse I 15
n y avait là, dans la cour, deux ouvriers qui venaient justement pour dépiquer le blé.
— Où est ma femme ? leur demanda Pascal. L'avezvous vue?
— Elle est au pré, dit l'un d'eux. 20
Pascal courut à la terrasse, et se faisant un porte- ,
voix de ses deux mains, il héla par trois fois la
Gatissou, qui n'entendait guère. Puis il revint aux
ouvriers, et leur montrant Placide : — Le voilà, mon neveu, dit-il. Tiens, tu en j)arlais, 25
toi, Reynou. Le voilà I Cest un brigadier, ni plus
ni moins I Embrasse-t-il sa sœur, hein? Sont-ils
adorables tous les deux I Et les dépiqueurs répondaient :
— Vrai, ma foi, c'est un rude gas. 30
— Je l'avais vu tout petit, disait l'un. Il promettait
bien d'être fier î Le voilà rudement embelli I
— Et brigadier 1 • • . disait l'autre.
—Et décoré t
74 PIBBBILLE
Puis Pascal allait à son neveu, le prenait par la main:
— C'est Reynou, lui disait-il. Il if a, vu tout petit. Celui-là, c'est Jonillon. Ils te connaissaient. 5 Puis, parlant à sa nièce.
—Le voilà donc, ce frère . • . Ah! ahl le voilà! Tu es heureuse, hein? Et toi, crois-tu qu'elle est bien, ta Millounette? Je n'y tiens plus. Catissoul Catissou I Elle ne vient pas, voyez ! Ah ! si elle te lo savait là, camarade I Catissou I Allons I tenez • • . je vais la chercher, moi, dit-il enfin.
Et il se mit à courir vers le chemin qui conduisait aux prés.
Les deux jeunes gens le suivirent. Millette avait 15 pris le bras de son frère et s'y api>uyait joyeusement, n la regardait d'un œil satisfait et lui disait :
— Petite sœur, je te trouve à mon goût. Tu es venus grande et belle comme je te voulais I
Puis, avec un sourire qui faisait paraître sous sa ao moustache noire des dents blanches à faire envie à une coquette :
—Et toi, ajouta-t-il, est-ce que je te conviens? Alors elle disait sérieusement :
— Quand je rêvais de toi, c'est ainsi que je te voyais ! 25 Au bout du chemin, Pascal dit en jetant un regard
sur les prés :
— Eh bien I je ne la vois pas, moi I
—Elle est au ruisseau, pourtant, dit Millette. Descendons, nous allons l'appeler.
30 Quand ils furent dans le pré :
— Cache-toi là, dit-elle à son frère.
Elle montrait le tronc d'un vieux saule tout rongé. Le soldat s'y blottit.
PIERBILLB 76
— Oh I ces enfants I ces enfants I murmurait Pascal.
— Appelle maintenant, dit la jeune fille.
— En voilà une, dit le laboureur, qui joue de moi comme elle veut* Puis il appela : 5
— Gatissou I Catissou I
On entendait, derrière les aulnes, dans un pli que faisait le ruisseau, le bruit régulier d'un battoir. —Elle est làrbas, dit Millette.
— Gatissou I Gatissou I répéta Pascal. xo La bonne femme avait entendu. Ils la virent
s'avancer vers eux, les bras nus, tenant encore d'une main son battoir et de l'autre le linge qu'elle lavait. — Eh bien I dit-elle, qu'est-ce qu'il y a donc ?
— Viens, ma tante, dit Millette. 15 —Femme, dit le père Lorin, on te demande par ici. La ménagère devint pâle et, instinctivement, se
prit à trembler.
— Voyons . . . voyons . . . que me voulez-vous? — Bien, matante . . . c'est. ... 90
— G'est un monsieur qui te demande, tiens I
— Un monsieur t . • . Ah I qu'est-ce que vous dites là? . . . Placide I . . . Placidel
—Le voilà, mère, s'écria le jeune homme en s'élançant vers la mère Lorîn. . 35
— Ahl fit-elle. Et elle devint blanche, insensible et s'évanouit dans les bras de son neveu.
— Gatissou I Gatissou I criait Pascal • • . Femme, c'est lui I . . • N'aie point de peur, va I De l'eau, mes enfants, de Teau I La voilà toute pâmée. 30
Millette courut à la petite source où elle avait jadis pansé la blessure de Pierrille, et y trempa son mouchoir, puis elle bassina les tempes et le visage de sa tante.
76 PIERRILLB
— Sapristi, répétait Pascal^ qu'est-ce que c'aurait donc été si tu n'étais pas revenu ?
Au bout d'un moment, Catissou rouvrit les yeux, qu'elle fixa sur Placide.
5 Elle poussa un long soupir de joie, et prenant dans ses mains la tête du jeune homme, elle la couvrit de baisera.
DÈS ce jour, La Queyrîe prit un air de fête.
Quand le père Lorin rencontrait, dans les champs, quelqu'une de ses connaissances :
— Eh bien I leur disait-il, avez-vous vu mon neveu, vous ? Et si l'on répondait : Non. 5
— Venez, ajoutait-il.
Et il conduisait cet ignorant à la Queyrie, où on lui présentait Placide.
On parlait, du reste, assez du brigadier dans le pays ; chacun le voulait voir, et les gamins, qui en- lo viaient son pantalon rouge et sa croix, allaient jusqu'à grimper à La Queyrie poiur l'apercevoir causant avec son oncle, sa tante, ou se promenant avec sa sœur. Jeantoux était venu à la ferme, pour faire connaissance avec celui qu'il nommait M. Placide, mais peut- 15 être aussi pour revoir mademoiselle Millette.
On était au jeudi de la semaine. Cest joiur de foire à Saint-Alvère, et Pascal avait à vendre ses bœufs bien engraissés, pour racheter son attelage d'hiver.
— Nous irons tous à Saint-Alvère, avait-il dit la 20 veille. Et le lendemain Millette et Placide se trouvaient prêts, dès les six heures, l'une avec son costume coquet de paysanne : bonnet de tulle, jupe courte de ratine, tablier rouge, bas bleus et souliers à boucles ; l'autre avec son uniforme aatiquié, galons au bras et 95 croix d'honneur sur la poitrine.
Pascal s'habillait dans sa chambre. La Catissou
78 PIERRILLB
derait garder la maison. Mathurin arrangeait les bœufs dans l'étable.
Le frère et la sœur se promenaient dans la cour, en causant; 5 — Eh bien ! disait Placide, et M. Pierrille, viendra-til aujourd'hui?
—Sans doute, répondit Millette. Il l'a promis.
— Sais-tu, petite sœur, que je ne l'ai pas encore vu, et qu'on m'en a parlé assez souvent depuis trois jours lo pour que je sois désireux de le connaître ?
— Cest vrai. S'il n'a pas pu venir, c'est qu'il était allé voir sa mère. Elle habite bien près du Bugue. Il a dû revenir hier à la nuit. Tu vas le voir ce matin. > IS —Très bien.
— Savoir, Placide, s'il va te plaire ?
— Pourquoi pas ?
— Je ne sais. Je voudrais bien qu'il devînt ton ami. — S'il t'aime comme toi et les vieux le disent, et s'il
ao te rend heureuse, oui, Millette, ce sera mon ami. ^ —Alors, tu l'aimeras.
—Il t'aime bien?
— Ohl beaucoup.
— Réellement?
95 — Tiens I c'est sûr I Et moi aussi I
— Bonne petite sœur I Vous ne vous fâchez jamais?
— Jamai& D'abord, il me cède toujours tout.
— Cest commode.
— Tudis?
30 —Bien.
— Méchant, va ! Non, vrai, vois-tu, Pierrille est un cœur droit, qui mérite l'affection de tout le monde, un bon travailleur et un fils dévoué I . . .
«— Allons, est-ce que tu crois que je ne le vois pas
PIERRILLB 79
tel qu'il est? Oui, ce doit êti*e un digne et loyal garçon, puisque tu l'aimes. Le vieux me l'a dit : vous serez heureux I Je suis content d'être arrivé ayant le mariage, j'ai eu assez de journées dures à avaler I)oiir que je savoiure ce jour-là. 5
— Comme tu es bon, mon frère !
— Moi ? Où as-tu vu ça ? Demande à mes amis les Bédouins si je suis bon I
— Taquin I
Le père Lorin avait achevé de s'habiller. Il des- xo cendit, vêtu d'une sorte d'habit de ccuAi bleu, d'un gilet à ramages et d'un pantalon de couleur claire. Son cou était emprisonné dans une énorme cravate et son col relevé lui montait jusqu'aux oreilles. Il portait un grand chapeau de feutre brun et tenait à la x5 main une grosse canne à pomme de cuivre.
— Ehl eh! les enfants! dit-il, nous voilà! Il ne s'agit plus que de partir. Je suis sous l'uniforme aussi, moi, et rasé de frais. Regarde, Placide. Seulement, je n'ai pas la croix. La croix I Décidément ça 20 te va bien : ça me réjouit l'œil. Cest fait exprès pour ta tournure, ce ruban-là! Dis donc, tu nous raconteras un peu, là-bas, comment tu as attrapé ça, hein ! je te ferai voir le brigadier de gendarmerie. Cest un dur-àrcuire aussi, celui-là mais de la vieille école ... 35 Tu lui parleras campagne, pas vrai ! Ah çà ! ajoutat-U, où est Mathurin ? Mathurin I Bon, passe devant, mon garçon, et mène les bœufs à bonne place au
f oiraH. Tu m'entends ? Très bien \ Ce sont de belles bêtes tout de même, mes enfants une paire joliment 30 assortie. Qu'attendons-nous encore ?
— PierriUe, mon père, dit Millette. Je l'ai fait avertir par Mathurin.
— Pierrille ? Ah ! oui, fit le laboureur C'est vrai I
80 PIERRILLB
ce pauvre Pîerrille I Je Toubliais, moi, tous ces jours-
n était dix heures et tout se trouvait prêt pour le départ. La Gatissou, qui restait à la ferme, regardait
S complaisamment, du seuil de sa porte, lé frère et la sœur qui causaient en se promenant lentement dans la cour. Le cœiur de la bonne femme se gonflait de joie et elle jetait un regard d'orgueil sur les deux jeunes gens son flls et sa fllle, comme elle les appelait.
lo Cest qu'avec son uniforme bleu de ciel et garance, avec son maintien martial, Placide était un beau garçon. C'est que Millette était vraiment jolie à faire tourner toutes les têtes comme la girouette du clocher quand il fait du vent.
15 Mais la jexme fille x)araissait ^nue, troublée et regardait du côté de Costo-Basto, espérant toujours voir son fiancé siur la route. L'inquiétude lui était entrée au cœur ; elle avait je ne sais quel pressentiment de mauvais augure qui lui faisait peur, et elle
20 pensait avec crainte que, depuis quatre jours, Pierrille n'avait point paru à la ferme.
Placide ne fut pas sans remarquer cette émotion, mais il ne voulait pas l'augmenter en parlant de Pierrille. Il affectait donc de causer de choses et
35 d'autres, comme si, par ses propos, il eût pu distraire la jeune fille. Enfin, voyant qu'il n'y réussirait pas : —■ Allons, dit-il, tu es décidément inquiète de ton fiancé, ma petite sœur?
— Oui, répondit-elle, j'ai peur qu'il ne lui soit arrivé
30 du mal. Quatre jours sans venir, et il te sait là I Oh I il y a quelque chose de nouveau, c'est sûr, et ce quelque chose-là me fait peur.
«-Calme-toi. Voyons, tu as tort de t'alarmer.
PlEBRILLfi 81
peut-être. Réfléchis . . . Viens à Gosto-Rasto ; ce n*est pa«8 loin, et je saurai de suite de quoi il en retourne. Si Pierrille est là-haut, je l'amènerai. Va» ne crains rien, c'est un prisonnier à qui je ne ferai point de mal I
Le jeune homme s'éloigna rapidement et prit par le 5 sentier des bois. C'était le chemin qu'il affectionnait autrefois, quand il était petite et il se souvenait y être bien souvent venu dénicher les merles.
Une demi-heure après il était de retour.
— Eh bien I s'écria de loin Millette qui l'attendait xo au passage.
— Pierrille ne viendra pas ce matin, dit Placide. — Mon Dieu l
— Ne crains rien : c'est sa mère qui est malade.
— Sa mère I dit la jeune fille avec un soupir. Ah i x5 ce n'est pas lui I Mais est-elle bien malade, la pauvre fenune?
— Les Terrade ne le savent même pas. Cest Ghéry le cantonnier, qui a rapporté cette nouvelle à Ck>sto- Rasto, ce matin. Pierrille avait fait dire à ses «> maîtres de nous avertir, et s'ils ne l'ont point fait, c'est qu'ils n'ont personne à la ferme. C'est là tout. Ton inquiétude est-elle calmée?
— Non ... je ne sais pourquoi, mon frère . . . Ahl je suis sûre qu'il y a un malheur, là l 25
— A quoi vas-tu songer! Allons, puisqu'il faut tout te dire, Pierrille sera ici» sans faute, sur les deux heures de l'après-midi.
— Comment le sais-tu ?
— Par les Terrade, qui le tiennent de Chéry. Eh 1 30 tu es défiante, toi, petite sœur I
— Pardonne-moi, mon frère, j'ai si peur pour lui I
— Mademoiselle, fit le soldat avec une emphase comique, je vous pardonne I
Pascal et son neveu partirent seuls pour Saint-
Alvère, Millette ayant désiré attendre Pierrilie à la
ferme.
Le laboureur monta sur son Coco, son cheval, petite 5 bête noire, vive et craignant la mouche, comme
disait le père Lorin. Placide fit le trajet à pied aux
côtés de son oncle.
Celui-ci se tenait droit et ferme sur son cheval qui
amblait le pas élégamment. Quelquefois Coco s'emxo portait et le cavalier montrait alors à son neveu qu'il
savait avsai conduire un cheval, à quoi le chasseur
d'Afrique répondait par un sourire.
Pendant les vingt minutes que dura la route,
Pascal ne rencontra pas une seule personne sans lui 15 présenter son neveu le brigadier. Il en était plus
fier cent fois, tout méchant propos à part, que de ses
blés ou de ses vignes, et, pour un cultivateur, je vous
assure que ce n'est pas peu dire.
Arrivé à Saint- Alvère, il mit Coco à l'écurie chez ao Nicole, et prenant le bras de son neveu, il se lança
fièrement dans la foule des gens que la foire
rassemblait. Ils allèrent ainsi vendre et acheter les
bœufs au f oirail, et les bouviers regardaient avec une
sorte d'admiration lou nebou dé o paï Lorin* as Le bonhomme se carrait, plein d'orgueil, et lançait
à droite et à gauche des coups d'œil qui semblaient
défier quiconque de lui opposer un héros pareil à
Placide.
PIERBILLB 88
Si le jeune homme eût été vain il n'eût pas manqué de se faire prendre en mauvais oeil, mais sa contenance gracieuse, polie et toute franche, adoucissait ce que l'allure du père Lorin pouvait avoir de rogue aux yeux généralement peu bienveillants de ces g9ns 5 de village.
Le sous-officier plaisait à tout le monde, et chacun se disait en admirant sa tournure militaire :
— Par ma foi, c'est un beau gaillard et qui n'a pas l'air d'avoir froid aux yeux ; avec cela^ l'air franc et 10 avenant^ un brave soldat, vrai I
On allait même jusqu'à dire que le vieux Lorin avait raison d'en être fier.
Celui-ci conduisit son neveu un peu partout, au foirail des moutons et des porcs, à celui de la volaille, 15 à celui des rubans et de la mercerie, à la gendarmerie^ au milieu de la foire, parmi les paysans et les paysannes qui voyaient non sans complaisance le brigadier les saluer en passante
n entra même au presbytère. Le curé accueillit le ao jeune homme en véritable ami, le complimentant ur sa décoration, lui offrant une prise et lui parlant du temps d'autrefois, où il l'avait connu si ddahle : — Car, disait le bonhomme, je vous ai fait faire votre première communion, monsieur le chevalier de la 35 Légion d'honneur.
Puis, de là, et pour faire contraste, sans doute, le père Lorin entra au café. Il y avait, sur les murs, une douzaine de médaillons peints k fresque^ et représentant des scènes variées de la guerre d'Afrique. Il 30 % fallut absolument que Placide cédât au désir de son oncle et racontât comment s'étaient passés les combats, dont quelque barbouilleur nomade avait doté, X en règlement de compte» le café dm Chdteavr Vieux.
84 PIERRILLB
Placide fit de son mieux le récit des dernières campagnes, de la prise de la Smala, de la bataille d'Isly, de l'assaut d'El Aghouat, et d'autres combats encore dans les broussailles ou le désert, et il excita au plus 5 haut point l'admiration de ses nombreux auditeurs. Le vieux père Lorin rayonnait et eût volontiers embrassé son neveu devant tout le monde. Il avait cela d'excellent qu'il aimait Placide pour Placide et non pour lui-même.
10 Bref, le sous-offîcier obtint, ce jour-là, un triomphe complet, au grand contentement de son oncle qui put se vanter, avec raison, de n'avoir point perdu sa journée, d'autant plus — on n'oublie jamais le solide —d'autant qu'il avait réalisé, en outre, un assez
15 beau bénéfice dans la vente et l'achat de ses bestiaux.
Il faisait presque nuit quand le père Lorin songea qu'il était grandement temps de s'en retourner à La Queyrie.
20 — Comme toutes ces visites vous retardent, dit-il à Placide, et encore n'avons-nous pas vu tout notre monde. Je t'aurais voulu présenter à M. Pradel, le médecin qui t'a soigné, il y a bien longtemps. — Bon I dit Placide, ce sera pour une autre fois. 25 — Sans doute, fit le laboureur.
Us allèrent demander Coco à l'écurie, puis Pascal se mit en selle et donna un coup d'éperon au cheval qui partit au petit trot.
Us n'avaient pas fait dix minutes de chemin sur la 30 route qu'ils virent venir à eux, au galop d'un gros cheval de trait, un jeune homme, vêtu à la façon des paysans, et que, malgré la brume, Pascal reconnut au bout d'un moment.
PIERRIIiLE 86
— Camarade, dit-il à Placide, voilà le Pierrille en question.
C'était en effet Pierrille, pâle, échevelé, l'air égaré. Il allait la tête baissée sur son cheval, sans regarder autour de lui. 5
Comme il passait à côté de nos deux voyageurs, le père Lorin l'appela brusquement :
— Ho ! Pierrille, ho I cria-t-il.
Le jeune homme détourna la tête et arrêta son cheval d'un coup de poignet vigoureux. lo
— Où vas-tu? dit le laboureur.
— A Saint-Alvère I . . . Si vous saviez . . • Ma mère se meurt ... Il faut que M. Pradel me suive . . .
— Attends-nous, garçon I fit Pascal en tournant bride ... Ta mère I . . . 15
— Ahl dit Pierrille avec énergie, il faut la sauver!
n aperçut Placide et vit bien que c'était le frère de Millette^ mais il ne lui dit mot.
On s'arrêta devant la porte de M. Pradel. 20
Pierrille et Pascal entrèrent. Placide prit la bride des chevaux et les maintint. M. Pradel dînait, il se leva aussitôt de table, ordonna de seller son cheval, prit son chapeau, son manteau et sortit. Pascal lui présenta alors son neveu, et le soldat et le médecin 95 échangèrent une cordiale poignée de main.
Pierrille se promenait de long en large sur la route poussant du pied les cailloux, et de temps en temps se frappant le front avec désespoir.
Quand le cheval de M. Pradel fut sellé, on partit. 30 Jusqu'à La Queyrie on marcha au trot, et presque sans échanger une parole.
Placide eût pu essayer d'engager avec Pierrille quelque conversation, mais il ne l'osa point, trouvant
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toute espèce de parole banale en face de la doulenr du pauvre garçon.
Une fois au pied de La Queyrie, Pascal s'arrêta.
— Nous vous quittons, dit-lL Courage, Pierrille; 5 courage, mon enfant.
— Mon oncle, dit alors Placide, je vais prendre votre place sur ce cheval et j'accompagnerai ces messieurs. Je ne veux pas laisser Millette dans l'inquiétude, et je reviendrai avec M. Pradel, portant des nouvelles. 10 —Bien, mon garçon, fit Pascal qui descendit de cheval. Va I et bonne chance I
Le chasseur d'Afrique sauta en selle, et les trois
chevaux partirent, pendant que Pascal gravissait pas
à pas le sentier de La Queyrie, où les pâles vers
z5 luisants commençaient déjà à briller parmi les
buissons.
La nuit gagnait peu à peu : il faisait heureusement une belle nuit claire et une lune splendide. Les champs et les bois semblaient comme baignés dans
20 une lumière grise qui donnait à tout des proportions étranges, et les hauts peupliers allongeaient sur la route leurs grandes ombres rectilignes. Presque aucun bruit, seulement un murmure : le ruisseau qui coulait dans les prés, en longeant le chemin, les insectes de
25 nuit qui chantaient dans les herbes.
Les fers des chevaux rendaient, en frappant sur le sol, un bruit mat suivi d'un tintement argentin. M. Pradel marchait en avant, enveloppé dans son manteau, et Pierrille, nu-tête, le suivait, à côté de Placide.
30 Nul ne parlait. De temps en temps, Piernlle animait son cheval en le frappant du pied et l'animal secouait sa crinière en hennissant. C'était tout. Une heiure peut-être s'écoula ainsi.
Enfin, Placide se rapprocha de Pierrille, et lui demanda amicalement s'il avait passé par La Quejrrie en se rendant à Saint-Alvère.
— Non, répondit Pierrille avec tristesse ... Le mal est prompt et le temps presse. 5
— Sommes-nous encpre bien loin de votre mère ? — Dans une demi-heure nous la verrons • . •
— Hâtons-nous, dit Placide.
Et, donnant un coup de talon à son cheval, il lui fit prendre aussitôt le galop. lo
Us n'échangèrent plus une seule parole, jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés.
La mère de Pierrille habitait une sorte de cabane construite à chaux et à sable un peu avant d'arriver au village de Vers. is
Du dehors, on voyait briller à travers l'unique fenêtre de ce pauvre logis la lumière tremblante et faible d'une chandelle de résine.
Pierrille sauta vivement à bas de son cheval, et frappa à la porte de la chaumière. Un jeune garçon 20 d'une quinzaine d'années vint ouvrir.
— C'est vous, monsieur Pierrille? dit-il.
— Cest moi. Eh bien I ma mère ?
— Elle dort.
Le jeune homme entra, avec précaution, suivi du 25 docteur et de Placide. A la clarté de la résine, il s'approcha du lit où dormait sa mère. A côté, une vieille femme, ridée comme une pomme de l'autre saison, une voisine, la mère de cet enfant qui avait ouvert à Pierrille, veillait. 30
—Chut! dit la vieille, elle repose maintenant. Laissez-la I
— Y a-t-il longtemps, demanda le docteur, qu'elle est ainsi ?
— Peut-être bien une heure, monsieur ... et ce sommeil lui est venu après luie crise effrayante où j'ai cru qu'elle allait passer.
M. Pradel s'était penché vers la malade, dont le 5 profil pâle, amaigri, ossifié, se dessinait sur le Un jauni de l'oreiller. Pierrille épiait avec inquiétude la physionomie du docteiur; mais cette physionomie était impassible, et le jeune homme n'y put rien lire. — ^Eh bien? fit-il alors, à voix basse . . .
<o M. Pradel prit à part le pauvre garçon et lui dit gravement :
— Soyez fort, mon ami • . . Je vous prie, ayez du courage. . Votre mère est perdue.
Le pauvre Pierrille poussa un gémissement de »S douleur.
—Morte . . . morte! dit-îL
— Pas encore, noni mais, tout effort serait inutile. On ne peut la sauver. Cet état de prostration otk vous la voyez est peut-être la fin de tout.
90 — Oh ! ma mère I ma mère I Ah l s'écria Pierrille, eh bien ! moi, je la sauverai, moi I
M. Pradel leva légèrement les épaules, et prenant la main du malheureux :
— Calmez-vous, calmez-vous, dit-il. Voyons, soyez as un homme, mon amil
— Ma mère! . . . ma pauvre mère? répétait Pierrille, dont toute la surexcitation était tombée tout à coup . . . Oh ! elle ne m'entend plus déjà • • • elle est morte ! • . • Ma mère !
50 Placide s'élança vers lui au moment où il allait se jeter comme un désespéré sur le corps de la pauvre femme, et l'entraînant au dehors, pendant que M. Pradel s'asseyait au chevet de la mourante :
— Mon ami, lui dit-il, soyez fort ! Du couiuge ! • . f
PIERRILLB 80
— Ah I ... dit Pîerrille. Si vous saviez comme je l'aimais I . . . Ma mère, c'est ma mère, entendez-vous? Oh I mais vous me comprenez, vous, vous I VYion frère.
— Pauvre enfant, murmura le soldat, oui, je comprends tout ce que vous souffrez, tout • • . Mais 5 vous êtes un homme, Pierrille . . . Voyons, Pierrille, je vous en prie, soyez fort . . .
— Oui, dit le jeune homme, vous avez raison.
Merci. Voyez, je n'ai plus rien, Cest fini ... Je suis fort comme vous le dites. Venez . • • Ah I xo venez ... je veux la revoir. Elle vit encore! . . . Elle vit!
La pauvre femme était toujours dans ce triste état d'abattement et d'insensibilité où ils l'avaient trouvéa Pierrille «se tenait debout auprès du docteiur, et se is mordait les poings jusqu'au sang, l'œil fixe, muet, et comme pétrifié dans sa douleur.
Une heure au moins s'écoula.
n se faisait dans cette étroite et sombre pièce un silence lugubre, qui contrastait avec la calme beauté ao et les doux murmures du dehors. La nuit était belle, claire, pure; une douce brise agitait les bois, et la lune éclairait doucement cette cabane noire et triste où quelqu'un allait paaser^ où mourait dans son coin la paysanne après avoir traîné le licou du 95 labeur . . .
Placide se tenait auprès de la fenêtre entr'ouverte, assis sur un méchant escabeau, les yeux fixés sur le visage contracté de Pierrille, que la chandelle éclairait d'un refiet rougeâtre. La voisine s'était retirée, 30 accompagnée du petit garçon qui avait ramené à Vers le cheval que Pierrille avait emprunté. Il ne restait donc plus dans la chaumière que le docteur, les deux jeunes gens et la mourante.
go PIERRILLB
M. Pradel fit signe à Placide de s'approcher, et quand le jeune homme fut auprès de lui :
— Je vais partir, je n'ai plus rien à faire. La pauvre femme ne reprendra point connaissance et s'en ira 5 ainsi, doucement, doucement.
— Bien^ fit le soldat, je demeure.
— Mon ami, dit le docteur à Pierrille, si votre mère revient à elle, donnez-lui quelques gouttes de cette potion que j'ai préparée tout à l'heure. C'est là tout
lo ce que je x)eux ordonner. Du courage, et adieu I — Merci, répondit le jeune homme.
Au bout d'un moment, on entendit le cheval de Pradel partir au trot, et le bruit se perdit peu à peu dans l'éloignement.
'S Alors, le fiancé et le frère de MUlette demeurèrent seuls au chevet de la pauvre femme qui allait mourir. • ••••••
Elle ne reprit pas connaissance ; elle mourut, comme
l'avait dit le docteur, au milieu de cette prostration
suprême qui l'avait saisie, et quand l'aube vint, le
20 pauvre Pierrille sentit la main de sa mère se glacer
peu à peu dans la sienne.
"Et quand elle fut froide et raide, il se leva comme
une statue, la regarda, et, avec un grand cri sauvage,
déchirant, un cri qui tenait du sanglot et du rire, il se
95 laissa tomber comme une masse dans les bras que lui
tendait Placide.
Douce et mâle étreinte qui unissait pour jamais ces deux êtres, car, s'il est un lien cher et puissant, c'est celui qui attache le malheureux à l'homme qui com- 30 prend son malheur.
Quand Pierrille se dégagea des bras de Placidp, son visage était, en apparence, calme et froid, mais deux grosses larmes lui coulaient des yeux. H regarda
PIERRILLB 01
Placide et loi serra la main sans rien dire, et puis il le conduisit au chevet de la morte, et d'un accent comme enfantin.
— Ami, dit-il avec un sourire navrant, c'est ma mère ! . . . Maman ! ajouta-t-il ensuite en éclatant en 5 sanglots, maman I
Et il se précipita sur le cadavre, l'embrassant, le pressant dans ses bras, lui parlant, comme si la mort n'était pas sourde.
Placide se sentait étouffer. Il alla à la fenêtre et xo l'ouvrit. L'air frais lui fit du bien. Il regarda le fiancé de Millette sanglotant, agenouillé près du lit mortuaire, et des larmes attendries coulèrent sur ses joues hâlées.
EUe diura longtemps la prière du fils au chevet de 15 sa mère, longtemps il dura ce sanglot déchirant qui partait du cœiur de l'enfant et que la morte n'entendait pas. Enfin Pierrille se releva, et regarda autour de lui de l'air égaré d'un homme qui s'éveille.
En apercevant Placide, il dit : 20
— Vous êtes encore là?
Puis il vit, dans un coin de la cabane, un bénitier de bois surmonté d'un buis bénit.
n le prit.
n mit la branche verte dans les mains de la morte, 25 et, saisissant ensuite Placide par le bras :
— Maintenant, dit-il, je veux aller à La Queyrie • • • Ahl voyez-vous, Placide, j'ai besoin de parler à Millette.
— Venez donc, dit le soldat. 30 Pierrille jeta encore un regard sur le lit, il regarda
ce visage contracté par l'agonie, poussa un dernier sanglot et sortit brusquement.
Sur le seuil de la porte, ils rencontrèrent la vieille
02 PIERRILLB
voisine qui venait savoir des nouvelles de la pauvre malade.
— Entrez là, lui dit Pierrille en montrant la cabane, et priez pour elle.
5 La bonne femme tressaillit et entra.
— Allons, partons, partons ! répéta par deux fois' le mallietu*eux, avec toute la folie du désespoir.
Lb cheval de Placide avait passé la nuit dehors, attaché par son licol à un arbre. Pierrille le monta et Placide alla redemander la jument qu'on avait déjà prêtée la veille.
Pierrille était très aimé à Vers, et l'oncle de Placide 5 y était même connu. On lui prêta de bonne grâce la jument, et les deux jeunes gens reprirent au galop cette route qu'ils avaient déjà x>a>rcourue durant la nuit.
— n y a quelques heures, dit Rerrille, en passant zo par ici, j'espérais «icore. Maintenant, tout est fini.
Le soldat lui répondit alors gravement :
— Cestlesort.
Chez nous, il existe encore ce sentiment de résignation qui tient à la fatalité et fait qu'on se croise les z5 bras sous Tes coups du malheur.
Jusqu'à La Queyrie, voilà tout ce qu'ils dirent. Comme ils s'engageaient dans le sentier de la ferme :
— Allons, dit Pierrille, je vais apporter le deuil dans cette maison, où il n'y a maintenant sans doute que aa la joie I
Les Lorin et Millette avaient entendu le pas des chevaux sur la route, et ils accoururent ensemble.
Lorsque Millette aperçut son fiancé pâle, abattu, les yeux rougis, les joues caves, elle ne put retenir 35 un cri d'efEroi, et s'élançant vers lui :
— Hélas! s'écria-t-elle tout émue, Pierrille, qu'as-tu donc?
94 PIBRRILLB
— Ma mère est morte, Millette, répondit le jeune homme.
Elle poussa un soupir de douleur et demeura pétrifiée.
5 —Ah! mon pauvre garçon! dit Pascal en tendant les bras à Pierrille, qui s'y précipita avec effusion.
n se fit alors entre ces cinq personnes, toutes frappées x^r un même coup, un silence triste et sombre comme celui de la mort, lo Millette s'était approchée de Pierrille et lui avait pris la main, pendant qu'il appuyait son front contre la poitrine du vieux Lorin, tout ému. Derrière eux, Placide et la bonne Catissou se tenaient embrassés ; la bonne femme sanglotait et le jeune homme con- 15 templait d'iui œil morne le triste fiancé de sa sœur. Gela dura longtemps. Enfin, Pierrille se dégagea des chères étreintes de Pascal et de Millette, puis d'une voix qu'il s'efforçait de rendre assurée : —Je vous demande pardon, les Lorin, dit-il, de 20 venir comme cela pour vous apporter les larmes et le chagrin . . . Mais je sais que vous m'aimez ... je sais que vous Taimiez aussi ... et ... et d'ailleurs allez, ce n'est pas ma faute! . . . Ah I — Garçon, dit Pascal gravement, c'est l'arrêt de làas haut. Il y a des moments où il faut s'incliner làdevant. C'est une épreuve !
— Ma pauvre mère ! . . . murmurait le malheureux.
— Oui, continua le laboureiir, elle était bonne et tu l'aimais . . . Elle était ta joie, comme tu étais son
30 orgueil. Tu espérais la garder toujours auprès de toi. Dieu ne l'a pas voulu. Que veux-tu? Écoute, mon pauvre : il y a vingt ans, j'avais un fils, moi aussi, et je l'aimais comme tu aimais ta mère. Il avait cinq ans déjà, il nous souriait, nous connaissait, nous par-
t^IERRILLB 06
lait. Ne pleure pas, femme, ce fils est mort. Et, mon ' ga«rçon, au lieu d'un, il nous a donné deux enfants . . • Les voilà, Pierrille . . . Dieu fait bien ce qu'il fait. Après la souffrance, il nous donne la consolation, le baume après la blessure. 5
Le vieillard s'arrêta. Pierrille le regardait avec des yeux avides et pleins de larmes, et il lui dit :
— Parlez encore, monsieur Lorin . . . parlez • • . Ah ! vos paroles me font du bien.
Les deux femmes pleuraient, et Placide se mordillait xo la moustache en frappant du pied.
L'émotion le gagnait aussi.
— Je n'ai plus rien à te dire, reprit le vieux Lorin. Prie pour ta mère, et comporte-toi comme il convient à un homme. Voilà le devoir I Et puis, garçon, pense 15 qu'il te reste encore ici-bas une famille et des amis^ deux vieillards qui t'aiment comme un père et luie mère, Pierrille, et au foyer desquels ta place est toujours gardée comme à un enfant de la famille.
— Oh I s'écria Pierrille, vous avez raison de me ao plaindre et de m'aimer, car je souffre, je souffre bien
. . . Et j'ai tout fait pour la sauver I
Pascal et son neveu sortirent, ce jour^là, tout exprès pour laisser Pierrille à la ferme, auprès de Millette qui s'entendait à panser les blessures. «5
Le pauvre garçon demeurait silencieux, absorbé, et la laissait parler ; mais les x>aroles de la jeune fille lui faisaient oublier une partie de sa douleur, et quand il récoutait, il se surprenait à ne plus songer qu'à sa fiancée et à suivre le sens de ses paroles, involon-ao tairement, comme la feuille suit le cours du ruisseau qui l'entraîne.
Us s'étaient assis dans la cuisine, auprès du foyer
06 PIERRILLB
éteint, et, appuyé contre le manteau de la cheminée, les bras croisés, le front pâle, triste, Pîerrille s'enivrait de la vue de cette bonne et gracieuse enfant qui était, maintenant, ce qu'il aimait le plus sur la terre. 5 Elle le voyait sombre, désespéré, elle s'efforçait de lui faire oublier son malheur, et, quelque vive que fût la plaie, toute fraîche encore, elle parvenait, pour ainsi dire, quelquefois à l'empêcher de saigner. Cest dans ces douloureux instants où la terre semble
lo presque se dérober sous vos pieds, en ces moments de crise où la vie vous abandonne, où le cœur saigne, où Pâme crie, où l'esprit cherche, doute, appelle, où, dans l'immensité de la douleur^ il se fait comme un vide autour de vous ; c'est alors que si une main vous est
15 tendue, que si une voix répond à vos cris, un eœur à votre cœur, vous vous sentez cruellement heureux dans votre souffrance, et vous vous cramponnez à cette piété comme le naufragé à la planche de saJut. Alors le cœur a besoin d'une affection, et si petite
ao qu'elle soit, il s'en contente.
Et c'était plus qu'une parcelle d'affection, que la I)auvre Millette apportait à Pierrille; c'était une abnégation complète de soi, une consolation suprême, un entier partage des maux, et cet amour piir et saint
25 qui est assez fort pour calmer tout à coup la plus vive et la plus désespérée des souffrances.
A mesure que Millette parlait, Pierrille semblait revivre : il l'écoutait, il la regardait, il admirait.
Elle lui souriait avec un sourire mélancolique qui
lui disait : Tu souffres, tout ton cœur est meurtri, ton
ùme navrée, mais je t'aime ; le désespoir est dans ton
œur, les larmes dans tes yeux, mais je t'aime ; tu as
du tout à coup comme la moitié de ton cœiu*, mais
moi,— l'autre moitié,— je t'aime. Il lui semblait en-
PIERRILLB 87
tendre comme une douce musique consolante, et il oubliait alors. L*oubli est un des pseudonymes du bonheiu*.
Le lendemain fut le jour triste et poignant des funérailles. Les Lorin et leurs enfants s'étaient 5 rendus à Vers, accompagnés par les Terrade et quelques amis de Saint- Alvère. Jeantoux était présent, lui aussi. Il savait bien qu'il allait revoir Millette.
La petite cabane de la morte était tendue d'un simple drap noir ; on avait exposé à la porte le zo cercueil de bois blanc, sans draperie, et à terre un bénitier de fer où trempait un rameau bénit, que chacun agitait en faisant le signe de la croix.
Pierrille se tenait pâle, droit, roidi, auprès des Lorin. Placide lui donnait le bras. Millette de temps 15 en temps lui répétait: Courage, et il souriait alors, d'un sourire étrange qui répondait : Je serai courageux. Jeantoux, mêlé à la foule, fixait sur la nièce du vieux Lorin ses yeux ardents et noirs comme un morceau de jais. Il aimait mieux être loin d'elle, car il était 20 ainsi plus libre de la contempler à son aise, et, au milieu de toute cette tristesse qui l'entourait,- il se sentait heureux parce qu'il s'enivrait ardemment de la vue de la jeune fille.
Le prêtre vint^ suivi de ses enfants de chœur. Deux 25 fossoyeurs prirent la bière. On se mit en marche, à travers le bois jusqu'au cimetière, qui n'était guère éloigné de là.
Pierrille suivait nu-tôte le cercueil, seul, sans appui, le front courbé, stupide, et comme écrasé. Millette le 30 regardait et pleurait.
— C'est un bon fils, disaient les uns.
-— C'était, disaient les autres, une si bonne mère I
œ PIBRRILLB
La fosse était toute creusée. On y descendit le cercueil.
Pierrille, machinalement, s'était agenouillé, et les assistants derrière lui.
S — Qu'elle repose en paix I dit le prêtre.
— Amen! répondirent-ils tous.
Le fils ne répondit pas. Il pleurait.
Lo prêtre jeta une dernière fois sur le cercueil un peu d'eau bénite, fit le signe de la croix, parla en latin lo et se retira.
Pierrille ne voyait rien, n'entendait rien.
n répétait, tout bas, des prières que sa mère lui avait apprises quand il était petit, tout petit.
Chacun vint bénir cette bière où la pauvre morte 15 était mise. Il restait à genoux, immobile.
Alors, le fossoyeur prit une pelletée de terre et la jeta sur la morte. Ohl le bruit, sourd, terrible et lugubre de la terre sur le cercueil I Pierrille se releva brusquement.
20 n ne pleurait plus.
n prit la verte branche de buis mouillée d'eaa bénite, et fit le signe de la croix. D'une voix grave et lente, il dit adieu à cette fosse, et s'élançant ensuite vers les Lorin qui fondaient en larmes : 2$ — Ahl mes amis, s'écria-t-il, Millette . . . Placide . • . emmenez-moi I . . . emmenez-moi I . . .
— . . . Allons, pensait Jeantoux en suivant les Lorin qui s'en retournaient, avec Pierrille, à La Queyrie, voilà que le beau gars n'est plus fils de 30 veuve, et que la conscription a des droits sur lui. Eh bien ! s'il partait aoldaty par ma foi, la MUletoune serait un bien bon parti.
• • • • • ta
Pierrille s'achemina ce soir-là vers l'église, et y
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resta longtemps, cherchant des yeux la place où la morte s'asseyait d'habitude. Cette heure de fervente supplication lui fit du bien. Il sortit, et comme il franchissait le portail de l'église, il se trouva en face du vieux curé de Saint- Alvère. 5
Le prêtre lui tendit la main avec amitié et lui dit : — AUons, mon pauvre Pierrille, n'oublie pas que toute consolation est dans le vieux livre que je t ai donné, tu sais, et qui s'appelle l'Évangile.
n y avait tant d'affection vraie dans ces paroles, "^ que Pierrille put répondre par un sourire et un regard de remerciement; puis il s'éloigna, le cœur allégé, l'âme plus sereine, avec cette pensée que sa mère était heureuse là-haut et qu'elle le voyait.
Six mois à peu près se passèrent. S'il est un souverain remède à toute blessure, c'est le temps, et les moins ingrats subissent cette loi fatale qui veut que Toubli des morts entre dans le cœur de l'homme presque 5 aussi vite que l'herbe et la mousse poussent sur leurs tombeaux. Non que ce soit l'égoïsme qui ferme l'oreille du vivant à ces voix d'outre-tombe, mais c'est que la douleur engourdit comme le sommeil et que toute blessiu^e morale se cicatrise, avec les jours,
lo comme les blessures physiques. Peu à peu, avec le temps, les morts sont pour nous seulement des absents. On s'habitue à en parler comme d'un ami, qu'on a quitté hier et qu'on reverra demain. On les croit vivants et quand on y songe, on se les représente
z5 allant et venant, gais ou tristes, comme on les a toujours vus. La blessure s'est fermée. On peut y porter la main : elle ne se rouvrira plus. D'ailleurs, on a toujours, pour se rattacher au monde, quelque affection née d'hier parfois, et qui, vous paraissant
90 avoir existé toujours, vous paraît encore éternelle.
Cola est ainsi. A mesure qu'iuie fleur se fane, une
autre fleur s'entr'ouvre, et tout se renouvelle, et tout
se succède dans l'ordre immuable des choses.
A Pierrille orphelin, sans parents, il était resté
«s les Lorin, c'est-à-dire l'amitié, il était surtout resté Millette, c'est-à-dire l'amour. Le pauvre gai*çon avait d'abord bien souffert, en songeant qu'il ne
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reverrait plus celle qu'il chérissait tant et qui l'avait tant aimé; longtemps, malgré tous ses effoH», il n'avait pu, sans pleurer, penser que cette séparation était étemelle, mais, peu à peu, et comme toujours, son cœur s'était pour ainsi dire, ranimé au milieu de 5 l'affection des gens de La Queyrie, auprès de l'amour pur et saint de Millette.
De jour en jour, sa tristesse avait diminué, ses larmes s'étaient taries, son cœur s'était apaisé. Le sourire était revenu à ses lèvres, un soir, sur la ter- xo rasse, comme il dansait avec sa fiancée. Un autre jour, il avait oublié le passé en songeant à l'avenir. Il revenait peu à peu à son ancienne gaieté, à son langage enjoué, à son rire franc, et la bonne Millette, dont tout cela était l'ouvrage, s'applaudissait in- 15 térieurement de cette espèce de convalescence.
Quand les six mois furent passés, tout avait repris à La Queyrie son aspect accoutumé, et rien n'y était changé, si ce n'est qu'autour du foyer de la ferme s'assoyait un enfant de plus. 90
Placide s'était remis au labour et à ce qu'il appelait la manœuvrej comme s'il n'eût jamais fait que cela, n avait, depuis longtemps, quitté l'habit serré du chasseur d'Afrique pour la veste bleue du paysan, et le sabre du soldat pour la bêche ou le hoyau du ^^ travailleur.
Seulement le père Lorin avait voulu absolument que son neveu gardât au moins son ruban rouge à la boutonnière dç sa veste, et Placide se distinguait des autres paysans par ce signe glorieux et aussi par 90 cette démarche assouplie et un peu rude qui est le propre des militaires.
On l'aimait beaucoup à Saint- Alvère, ce brave garçon de hrigadder^ et quand Pascal disait, en
102 PIERRILLB
montrant à un visiteur une sorte de trophée du sabre
et de deux longs pistolets arabes tout damasquinés
qui appartenaient à Placide et qu'on avait suspendus
dans la grande salle :
5 —Ceci est kluil ce sont ses armes I
le visiteur répondait par un salut très respectueux,
comme au service.
Placide était devenu l'ami intime de Pierrille et
celui-ci lui portait une véritable affection fraternelle. 10 Les deux jeunes gens causaient souvent ensemble, et
toutes leurs conversations roulaient à peu près sur le
sujet qui les intéressait davantage l'un et l'autre : la
Millette.
— Tu seras un bon mari, je pense ? disait le frère, 15 avec cette loyauté franche qui faisait le fond de son
caractère.
Et le fiancé répondait avec un sourire assuré :
— Ne crains rien. Je l'aime tant qu'elle ne pourrait pas avoir un sort meilleur que celui que je lui ferai.
ao —Brave garçon I répliquait alors Placide. Tu ne sais pas tout le plaisir que tu me fais en me disant cela. C'est que je veux pour ma x>etite sœur un avenir beau comme le ciel de l'Algérie, et quand je suis sûr que mon souhait s'accomplira ... eh bien I
25 Pierrille, je suis plus content que quand le père Bugeaud m'a i)osé la croix, là . . . Vrai de vrai! C'est la vérité 1 Un jour il dit à Pierrille :
— Combien as-tu d'argent à toi, pour entrer en 30 ménage?
— Dame! fit le jeune homme, j'ai bien cent cinquante ecus. Ce n'est pas beaucoup.
—Ma foi, non . . •
— Mais cela suffît pour en gagner d'autres, et quand
tiBRRILLÉ ioS
on a le cœur à l'ouvrage, la huche au pain s'emplit tous les jours, tu peux le penser.
— C'est vrai, dit Placide, mais il faut songer aux mauvais côtés de tout, mon ami. Je ne sais pas si les vieux ont assez d'argent pour vous monter un 5 intérieur, je ne le crois pas. Et si tu tombais au sort, dans trois mois ...
— Ahl ... fit Pierrille, oui ... le sorti . . . Bahl est-ce que je partirai ? j'aurai un bon numéro I
— Je te le souhaite. Mais si tu ne l'avais pas ? Un lo homme coûte gros . . . Eh bien I comment ferais-tu ?
— Placide, Placide, dit Pierrille en secouant la tête, ne parlons pas de ça . . . quand j'y songe, je suis tout triste. Laisse-moi mon assurance que j'aurai un bon loty j'aime mieux cela I 15
Pierrille ressemblait à un homme qui ferme les yeux afin de ne point voir le fossé qu'il lui faut franchir. Placide le comprit.
— Soit I répondit-il simplement.
Et il se prit à penser, à part lui, que sa Millette ^ serait bien malheureuse s'il lui fallait se séparer de son fiancé.
— Bahl conclut-il après un moment de réflexion, nous n'en sommes pas encore là.
Et .pourtant on y arriva, car le temps, qui enlève la «s souffrance, l'apporte aussi souvent. Les trois mois qui séparaient encore le pauvre Pierrille de cette époque, iwissèrent vite aussi, et le jour vint où il fut mandé à Saint -Alvère pour satisfaire à la loi du recrutement. 90
Placide seul l'accompagna. Les Lorin demeurèrent à la ferme, auprès de Millette, qui était toute transie et qui priait.
loi 1PIBRRILL&
Les jeunes gens étaient réunis sur la place de la mairie^ en habits de fête, tous bruyants et tapageurs, comme gens qui cherchent à s*étourdir sur le sort qui les attend.
S II était midi, quand Pierrille arriva, un peu -pâle et cachant mal son émotion sous un soiu*ire; chaciui l'entoura, lui tendit la main et le salua comme un collègv£.
— Allons, Pierrillou, dit le grand Mathieu, le fils de 10 l'aubergiste, tâche d'amener un bon numéro, car ta
Milletto pleurerait s'il te fallait la quitter avant le mariage.
— Et, ajoutait Peyrounil, un fin parleur, bien se pourrait qu'elle ne t'attendît pas si tu la quittais
15 comme cela pour le régiment.
Ils n'y entendaient peut-être point raillerie, mais ces propos déchiraient le cœur du pauvre garçon, qui leur dit enfin, doucement :
— Je vous en prie, ne me parlez pas de cela I
80 Jeantoux n'était pas loin. Il vint, le sourire aux lèvres, vers les jeunes gens et leur tendit la main.
— Eh bien! dit-il, voilà le moment I Tout sera décidé dans une heure. On dit que tu n'es pas très
as rassuré, Pierrille ?
— Je suis comme je suis, dit le jeiuie homme avec un peu d'humeur et en cherchant à s'éloigner.
— C'est juste, fit Jeantoux, et ce n'est pas moi qui te blâme.
30 — Alors, pourquoi me parler ? Laisse-moi.
Jeantoux reprit avec un faux air de bonhomie qui ne lui allait point mal :
•—Décidément, dit-il, ils avaient raison*
— Qui, ils ? demanda Pierrille.
PIBRRILLB 105
— Eh! les camarades . . . Lanier, Espérou et les autres • . . disaient tout à Theure qu'on t'avait vu pleurer comme un enfant, hier, à la nuit^ dans le chemin de Ck)sto-Rasto, et, comme je leur soutenais que cela n'était pas ... 5
— Tu le soutenais à tort, dit Pierrille, qui avait légèrement rougi ... Il fallait les laisser dire. Qu'estce que cela me fait que des mauvais gars jasent sur mon compte?
— D'autant plus, ajouta Placitle qui observait lo Jeantoux depuis quelques moments^ d'autant plus que si ces messieurs trouvent mauvais ce que font les autres,, et nous surtout, on peut leur répondre qu'ils viennent nous le dire à nous-mêmes et qu'on les satisfera comme ils voudront. Ceci soit dit pour tous «s ceux qui se mêleraient de mettre leur main à ce qui ne les regarde nullement. Vous m'entendez, Jeantoux?
— Je vous entends, dit le jeune homme avec son expression méchante. ao
— Très bien alors, fit Fex-brigadier qui lui tourna le dos en entraînant Pierrille.
Jeantoux les regardait s'éloigner en haussant les épaules ;
— Si le bon Dieu était juste, murmura-t-il, comme il «s vous donnerait un mauvais numéro à ce grand f araudlàl
Il les vit entrer à la mairie, et les suivit alors, non sans une certaine émotion, car il ne pouvait songer sans tressaillir que si Pierrille partait, la Millette 30 serait libre. Il entra dans la salle où se tenait le conseil et vit Placide, debout, i>arlant avec Pierrille, qui baissait la tête et semblait absorbé.
lOd PIERRILLB
— En voilà un, x)ensart-il, qui n'en imposera pas à la chance par sa bonne mine I
Au même moment il avisa Claude Grautier, un de ses amis de cabaret, qui était entré, lui aussi, dans la 5 mairie comme spectateur.-
— Eh bien 1 lui dit-il, qu'est-ce que je t'avais promis l'autre jour? Regarde-moi si je n'avais pas raison. Le Pierrillou ne fait plus son fendant à Theure qu'il esti Le voilà plus blanc qu'un linge et tremblant
10 comme la feuille.
— Oh! répliqua Claude Grautier» tremblant ... il n'en est pas encore là 1
— Guère moins, va. Ces apprivoiseurs de femmes ne sont pas les plus courageux quand il s'agit de
15 choses sérieuses.
Claude fit un mouvement qui signifiait : < Tais-toi
donc, les voisins pourraient nous entendre I > se croisa
les bras et regarda Pierrille, que le maire appelait
justement et qui s'avançait tout droit vers l'es-
ao trade.
Le pauvre garçon faisait tout son possible pour paraître calme, et quand il eut la main dans l'urne, il jeta sur Placide un regard poignant qui voulait dire bien des choses.
25 Placide répondit par un geste d'encoiiragement. Alors, le fiancé présenta son numéro au maire.
— Trois I lut celui-ci gravement, et aussitôt il courut un grand murmure dans la cour.
Pierrille demeura muet, figé à sa place^ et Placide 30 fit un mouvement de colère qu'il accompagna d'un juron énergique.
Cependant l'autre mauvais gars, le Jeantoux, criait de gaieté :
Nvmfiéro trois I Vive la vie I voilà la MiUette veuve
PIERRILLB 107
avant d'être mariée I Hé I Gautier, mon ami, viens, je régale et je paie bouteille I Du Frontignan, si tu veux I Viens, Gautier I
— Allons, disait Pierrille en reprenant tristement, appuyé sur le bras de Placide, le chemin de La 5 Queyrie, il faut avouer que je ne suis pas de ceux qui ont beaucoup de chance, moi, tout de même! Fini! c'est fini pour moi. Les Lorin ne sont point riches à débourser une si forte somme, et pas plus les Terrade qu'eux. Je n'ai rien à moi ; il me faudra partir. »«>
~ Qui sait, répondit Placide, et la révision?
— Ah I oui, fit Pierrille, parlons-en.
— Le fait est que tu n'es point taillé dans le moule de ceux qu'on refuse.
— Il y a des moments où je comprends qu'on se is coupe le doigt pour ne point servir.
— Ohl ohl ce n'est pas une bien belle idée, cela, dit l'ex-brigadier. Le gouvernement vous prend tout de même et vous envoie, pour sept ans, dans une compagnie de discipline, en Algérie. Amusez-vous ^ donc I Ce n'est pas que l'Algérie soit un vilain . . . un ciel, une sève, des arbres ... et le reste . . . mais sept ans de punition, fichtre I . . . J'esi)ère que ce n'est pas sérieux ce que tu dis là ?
— Non I non, ce n'est pas sérieux ... Je ne sais pas 35 ce que je dis . . . Ah I mais, Placide, c'est que, voistu, quitter Millette . • . la quitter I C'est un coup dans le cœur l Et elle, qu'est-ce qu'elle va dire, la pauvre?
— Elle va pleurer, comme toi, mon brave Pierrille. 30 . . . Mais ne pouvez-vous faire que cela? Allons, du courage^ on s'en va trouver M. le Maire et le curé et M. le juge, et on t&che d'avoir des protections, une
106 PIERRILLB
avance d'argent, est-ce que je sais ? Rien n'est perdu tant que tu n'as pas le sac sur le dos et le fusil sur l'épaule, voyons, Pierrille ... et il peut se trouver un hasard, un bonheur • • . Ah ça! morbleu, on a 5 vu plus étonnant que cela I Réfléchis . . • Qu'est-ce qu'il y a donc d'irréparable dans ton affaire ?
Pierrille regarda Placide d'un air étonné, car il y avait, il ne savait quel accent inaccoutumé dans les paroles de l'ancien soldat. On eût dit qu'il eherchait loà ne i>oint trop parler et que ce qu'il disait lui échappait malgré lui, dans son émotion. Il était pâle, il souriait, il s'efforçait de paraître calme et, quelque troublé que fût Pierrille, il avait encore assez de sang-froid pour s'apercevoir que le frère de ^5 Millette devenait tout ému malgré lui-même.
— Ah çàl Placide, tu as quelque chose ... Je ne sais ce que c'est . . . mais tu es tout changé. Voyons, qu'as-tu ?
Le hrigadder essayait de sourire.
«o — Rien, par ma foi, rien . . . Que veux-tu que j'aie? je cherche à te consoler, voilà tout ... Je te dis qu'il ne faut pas te désespérer encore, et c'est la vérité. On pleure aujourd'hui, on rira demain, peutêtre. Moi, je n'ai rien ... Si j'avais quelque chose, as ce serait du chagrin, mais je n'en ai pas, car (je ne sais pourquoi) je suis sûr que tu ne partiras pas. Une idée comme ça l
Pierrille demeura pensif, et Placide se tut jusqu'à La Queyrie, où, en arrivant, ils trouvèrent toute la 30 famille dans la consternation et les larmes. On savait déjà la nouvelle.
C'était Jeantoux qui avait dépêché vers la ferme un gamin, afin d'apprendre à Millette quel numéro avait amené son fiancé.
—Tiens, vivait dit le mauvais drôle, voilà un sou pour toi, et ne dis pas que c'est moi qui t'envoie.
— Ah çà I pourquoi cela ? demandait Gautier.
— Parce que je ne veux point passer aux yeux de la Milletto pour un oiseau de mauvais augure, quoi- 5 que je sois pourtant satisfait de me dire que c'est par moi qu'elle saura l'affaire. Il faut toujours se garder une porte de derrière.
C'était, à ses moments, un un matois que le Jeantoux. Malheureusement, quand la passion l'empor- lo tait, adieu son esprit et sa ruse I II ne restait plus chez lui que la violence et la rudesse, choses qui ne peuvent jamais, dit-on, mener à bien.
Lb lendemain, sur le midi, Jeantoux vint à La Queyrie. H apportait, disait-il, sea consolationa pour la famille.
Placide et Pascal étaient aux champs. La Catissou s coupait, dans la pièce du Cadet, du petit blé d'Espagne pour les bœufs.
Jeantoux ne trouva à La Queyrie que Millette, mais c'était elle surtout, elle seule pour parler vrai, qu'il cherchait. H se sentit joyeux en la voyant et lo l'aborda chapeau bas et le compliment à la bouche.
— Ahl c'est vous, Jeantoux, dit la jeime fille en l'apercevant; vous venez donc à La Queyrie maintenant?
— Est-ce un reproche? demanda le jeune homme. 15 —Non, répondit-elle, ou, si c'en est un, c'est celui de ne pas venir souvent nous voir.
Millette était bonne^ et elle avait la confiance que
donne la bonté. Elle se laissa aller avec Jeantoux à
une de ces conversations intimes, où chacun trahit
20 avec une sorte de joie le secret de ses bonheurs et de
ses chagrins.
Elle parla de Pierrille, elle lui dit combien elle l'aimait, ohl de tout son cœur, et qu'elle Taimait comme ça depuis l'enfance.
85 C'était rappeler à Jeantoux un passé qu'il haïssait.
— Oui, dit-il, depuis l'enfance, je le sais bien,
demoiselle. Il vous aimait dès ce temps-là, lui aussi t
PIBRRILLB m
Tout petit, vous alliez ensemble au Riou ... Je m'en souviens. Et comme vous aviez plaisir à le suivie I . • . Vous n'aviez de bonté que pour lui. Vous ne vous souvenez pas de ces jours passés. Moi, je ne les ai guère oubliés, demoiselle. Je vous aimais 5 bien, de mon côté. Oui. Je vous suivais ... Je vous regardais de loin . . . Vous ne me voyiez pas. : . . Mais Pierrille n'avait que les sourires, moi, vous me considériez comme un ennemi . . . Oui, comme un ennemi . • • Mille tte, et me faisiez bien de laxo peine I
— Pauvre Jeantouxl dit-elle en lui tendant la main. Cette main, Jeantoux la prit et la serrant avec
force :
— Ah I vraiment, Millette, moi aussi je vous aimais 15 bien . . . autant que lui, Millette, et je vous le dis, je vous aime encore I ... Ne me faites point de mal, écoutez-moi, Millette.
— Ahl s'écriart-elle en le regardant fixement, ah! Jeantoux, vous le haïssez donc toujours ? 20
— Millette, je ne parle pas de lui, dit Jeantoux, je dis que je vous aime l
Elle se dégagea brusquement.
— Laissez -moi, malheureux I Vous me faites du mal ... Et la main tendue : Jeantoux, dit-elle, voici 35 cette porte. Ne la repassez jamais plus. Vous êtes notre ennemi. Allez-vous-en I
— Vous me rendrez fou l dit le misérable.
H, la regarda un moment avec un éclair mauvais dans ses yeux fauves, puis, sans répondre un mot, 30 il s'élança au dehors, i)âle, hagard, comme s'il eût commis un crime.
— Maladroit, se dit Jeantoux en s'éloignant, mala-
droit, qui va tout brusquer, comme une brute. Cest fini. Va donc essayer de la ramener maintenant. Fais-lui patte de velours, imbécile . . . Ah I maladroit I 5 n marchait avec agitation, frappant du pied la terre, et regardant, à travers les arbres, les bâtiments de La Queyrie, où, peut-être, il ne lui serait plus possible de remettre le pied.
-—Comme si tu ne pouvais pas te contenir, triple
lo buse I se disait-il tout haut . . . Avec ton sot emportement, voilà que tout est perdu . . . Oui, perdu, perdu . . . Est-ce qu'il y a moyen de l'apprivoiser à présent, cette tourterelle? Et moi qui ai reculé devant ellel Ahl cette Millette, je ne sais plus
15 vraiment si je l'aime ou si je la hais I ... Je voudrais
tenir en face son Pierrille ... ce beau fadard, cet
enjôleur . • . Ahl je rirais I • • • Cela viendra, cela
viendra I
n aperçut à terre un de ces petits scarabées d'un
flo vert doré que nous nommons un cinq 8(yu8, et, de son talon, il récrasa brusquement avec rage « . •
Sur la grande place de Saint- Al v^ère, Claude Gautier, aidé d'un jeune gars d'une quinzaine d'années, déchargeait une charrette de foin. Perché comme il l'était sur le tas, il vit de loin, venant de son côté, le grand Jeantoux, la tête basse. 5
— Allons, boni se fiit-il, le gaillard aura voulu papillonner autour de sa 'princesse et le voilà qui nous revient, remis à sa place.— Hé l Jeantoux, Jeantoux, ohé I lui cria-t-il, qu'as-tu donc?
— Je n'ai rien, répondit le jeune homme en s'ap- lo prochant de la charrette . . . ou plutôt si . . . je vais te dire ce qui m'advient. — Ah l cette Millettoune me cause bien du mal, va I
— C'est toujours comme cela avec les cotillons.
— Descends, viens chez Lambert. Je vais te conter xs tout. Viens donc
Claude Gautier sauta lestement à terre, et dit au jeune gars :
— Demeure là, Julou, et soigne les bœufs, hein?
— O, répondit Julou avec le son guttural du oui ao patois.
Et Gautier suivit Jeantoux, entrant avec lui au cabaret qui fait le coin de la place et de la Grand' Bue.
Il n'y avait pas dix minutes que les deux jeunes as gens étaient entrés, que Julou vit s'avancer vers lui Pierrille, dans un état d'agitation dont le petit gars s'aperçut facilement.
Pierrille était nu-tête et marchait vivement. En arrivant sur la grand'place, il jeta autour de lui un regard interrogateur, et ne voyant que Julou auprès de la charrette de foin, il s'avança vers lui et lui 5 demanda s'il n'avait pas tout à l'heure aperçu le grand Jeantoux,
— Oui bien, répondit Julou ... et justement il vient d'entrer chez; Lambert avec Claude ... Si vous lui voulez parler, il y est encore, monsieur lo Pierrille I
Pierrille n'en entendit pas davantage et en deux bonds il fut à l'entrée du cabaret qu'il franchit rapidement.
n entra dans une salle assez vaste, mais faiblement 15 éclairée, où, assis devant des tables de bois blanc mal peintes, quelques groupes de paysans buvaient qui un pot de piquette, qui de la bière ou des liqueurs.
D'un seul coup d'oeil, il embrassa bien vite toute la salle et aperçut, dans un coin obscur, celui qu'il cher- 20 chait et son camarade.
Il alla droit à eux, les poings serrés, le regard en feu.
Jeantoux, occupé qu'il était de causer avec Claude Gautier, ne le vit pas venir. Alors Pierrille s'approcha as de lui et lui frappa brusquement sur l'épaule.
— Hein ! fit le garnement qui se retourna . . . Qui est-ce qui ose . . .?
Il aperçut Pierrille, devint pâle et se leva brusqiiement.
30 —Que me veux-tu? demanda-t-il d'un ton de menace.
Pierrille le regardait fixement dans les yeux et ses dents claquaient. Il y avait une telle expression de
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haine et de mépris furieux dans ce regard, que, malgré lui, Jeantoux recula.
—Ce que je te veux? dit Pierrille . . • Je veux te demander compte de l'emploi de ta matinée. Oui, tu vas m'expliquer ce que tu venais faire à La Queyrie il s n'y a guère longtemps, et ce que tu as dit à Millette Lorin, face à face, comme tu es là devant moi I • • . Réponds.
— Diantre 1 fit Jeantoux en essayant de rire, — est-ce que je te dois des comptes, et as-tu plein pouvoir sur lo moi pour venir m'interroger ainsi, quand je ne songe guère à te répondre?
—Jeantoux, Jeantoux, dit Pierrille, tu me répondras cependant, si je le veux . . •
— Où as-tu vu cela, toi ? 15
— Peste l s'écria Pierrille, tu me fais bouillir le sang I Au fait, je n'ai pas besoin que tu parles, pour mentir ou pour avouer. Je sais ce que tu as dit, ce que tu as fait chez les Lorin ; et c'est parce que je le sais que je suis ici, pour t'en demander raison, tu 20 m'entends, et te forcer à m'en demander pardon, oui, pardon, lâche qui insultes les femmes I
— Lâche I . . . Qu'est-ce que tu dis ? hurla Jeantoux, que Claude Gautier prit à bras le corps au moment où il allait s'élancer sur Pierrille. 25
— Ahl le misérable, le misérable! . . . Laisse-moi, Gautier ... ah I le misérable I
— Ehl dit Pierrille, laisse-le donc, Gautier: peutêtre qu'il aura plus de courage, maintenant. Laissele donc I Ah I tu croyais, toi, que cela ne se saurait 30 pas ? n y avait un enfant, un petit berger, dans la cour, et qui t'a entendu, brave Jeantoux . . . C'est lui qui m'a tout dit . . . tout ... Et il te regardait par la fenêtre, et il avait mis une pierre dans sa fronde, et il
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t'en aurait cassé la tète, vois-tu, si tu avais voulu toucher à un cheveu de la MiUette I . . . C'est brave quelquefois, les enfants I Tu te croyais seul? Tu vois bien qu'il ne faut se fier à rien, puisque je sais la chose I Allons, «lions, je suis venu ici pour toi . . . Ce que j'ai dit est la vérité, je crois? Réponds 1 • . . mais réponds donc I s'écria Pierrille avec un grand ' geste de colère,
— C'est la vérité, répondit Jeantoux, qui s'était dégagé de l'étreinte de Claude Gautier, et ce que j'ai fait, je le referais, entends-tu I • . . Je le referais, car j'aime ta Millette, ta fiancée ... ta promise . . .
*^ Pierrille était blanc comme un mort. Il poussa un cri rauque et, d'un bond, s'élança sur Jeantoux la main levée. Le coup, en pleine face, fut rapide et cruel, Jeantoux chancela et s'appuya, pour ne pas tomber, contre une table^ puis à son tour, il fit un
^^ bond vers son adversaire. Mais avant qu'il eût eu le temps de frapper, Pierrille l'avait repoussé de nouveau,
^Allons, allons I s'écrièrent les assistants • . • point de lutte.
^ —Pas ici ! pas ici I répétait le cabaretier aux abois. Oh I ils vont tout briser I
— Quelques-uns s'emparèrent de Pierrille et l'entraînèrent. Claude avait ceinturé Jeantoux et rétreignait avec force. Mais le jeune homme, d'un
"^effort violent, se dégagea et bondissant sur une doloire qui brillait à terre, appuyée contre la muraille, il la brandit rageusement au-dessus de sa tête, n y eut, dans le cabaret, un grand cri d'effroi, et les paysans reculèrent. Mais Claude, plus courageux,
3® comprit qu'il fallait à tout prix arrêter le forcené, et, saisissant avec adresse la doloire, il l'arracha des
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mains de Jeantoux. En un instant, le jeune homme fut entouré et comme serré dans un étau par un cercle de paysans qui le forcèrent à ne point bouger, pendant qu'au dehors d'autres jeunes gens entraînaient Pierrille loin de Saint- Al vère.
Quand la colère de Jeantoux se fut à peu près calmée, le cercle qui l'enserrait s'élargit et on lui laissa la liberté de ses mouvements. Alors, quelques- lo uns essayèrent de lui parler et de le distraire.
— Allons, lui disaient-ils, il ne faut plus penser à cela. Que t'importe la Millette, après tout ? Laissela donc à Pierrille; ils sont fiancés de cœur; ils s'aiment. Que veux-tu faire ? is
— D'ailleurs, ajoutaient-ils, le Pierrillou s'en va au régiment bientôt, et une fois loin, qu'est-ce qui t'emi)êche de te déclarer à la Millettoune? Elle t'éconduira d'abord, mais on persiste, on demeure, et un beau jour, la belle se rend ; et Ton court tout 20 droit chez M. le maire, l'épouser par-devant témoins!
Mais Jeantoux :
—Laissez-moi 1 Je ne veux rien entendre. Je ferai ce qui me plaira. 25
—A ton aise I dit enfin le petit Julien, le plua plein cPesprit du village ; laisse la rose au papillon, comme tu appelles Pierrillou, et contente-toi de la regarder, c'est ton affaire.
— Aussi, fit Jeantoux, je te prie de ne m'en point 30 parler.
— Comme tu voudras, répliqua le malin ; seulement si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne point t'y prendre brusquement avec la Millette qui est une demoiselle pour le sentiment. Si tu voulais même
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être tout à fait bien avec elle, tu devrais faire quelque chose que je te vais dire ... si tu me promets de ne te point fâcher . . .
— Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est? dirent 5 tous les payans, qui prenaient plaisir à entendre le
petit Julien, au fin babil.
— Eh bieni dit Julien, en se rapprochant de la porte, ce serait de partir à la place de Pierrille.
— Ahl la petite vermine I s'écria Jeantoux, si je te 10 tenais . • •
Mais Julien lestement avait disparu, et les paysans riaient tous du trait qui blessait Jeantoux.
— Riez, riez, dit celui-ci sourdement, cela finira mal . . . n n'y a pas de quoi rire, allez . . . Ah I
IS malheur au Pierrille I Cela ne tournera pas bien pour lui si je m'y mets . . .
— Allons, allons^ interrompit Claude Gautier en entraînant le jeune honmie, tais-toi I Ce sont des choses qu'on ne dit pas, même quand on les fait.
20 — Je dis ce que je veux, fit Jeantoux à voix haute, et ce que je dis, c'est que, de Pierrille ou de moi, il faut qu'il y en ait un qui cède, et je le jure, ce ne sera pas moi ! . • . Non, quand même il devrait mourir de ma main I . . .
35 Claude haussa les épaules :
— Tu n'es qu'un malheureux Jeantoux I mon pauvre l
IZ
Lb lendemain, Placide se promenait pensif à quelques pas de La Queyrie. Il entendit derrière la haie qu'il longeait un craquement de feuilles, et comme le bruit était trop fort pour être produit par quelque oiseau caché là, surpris, il écarta les branches épineuses de 5 la haie, et aperçut, cherchant à se cacher, Jeantoux qui, se voyant découvert, se redressa alors brusquement.
— Que faisiez-vous donc là, vous? dit l'ex-soldat avec une brusquerie un peu retenue. Est-ce que lo c'est l'habitude de se tapir ainsi derrière les haies pour venir à la ferme ?
— Non, répondit Jeantoux froidement. Aussi, n'allais- je pas à la ferme.
— Et c'est avec raison que vous n'y allez pas, car is vous y seriez mal reçu I
— Oui, par Monsieur Pierrille, sans doute?
— Par Pierrille et par tout le monde, monsieur Jeantoux . . . Quand on n'apporte pas une figure amie, on ne trouve pas un accueil d'ami ... ao
— Je vous remercie de l'avis . . .
— n n'y a pas de quoi vraiment . . Ce n'est rien que cet avis-là I Si vous en voulez d'autres, j'en ai encore à votre service.
— Et quels sont-ils, brigadier? demanda Jeantoux 25 d'un air railleur.
— D'abord, de ne point aimer autant que cela les
broussailles ... Je suis fort chasseur, monsieur
Jeantoux, et j'aime beaucoup à loger du plomb dans les oiseaux des taillis ou des haies. Ensuite de vous tenir assez éloigné de La Queyrie où j'ai posé quelques pièges à loupy et où, moi comme mon oncle
SliOrin, et Mathurin comme moi, avons le droit de
considérer tout étranger sur nos terres comme un
maraudeur, et, par suite, de le traiter comme tel . • •
C est parler français, hein?
—Par ma foi, oui, répondit Jeantoux, qui essaya
xo de plaisanter.— Si c'est au régiment qu'on apprend comme cela le beau langage, le Pierrille saura parler comme vous quand il reviendra, dans sept ans I
—Tiens, fit l'ancien chasseur d'Afrique, vous ne manquez pas d'esprit, Jeantoux I . . . Mais, cela tombe
15 mal ... Le pauvre Pierrille ne saura jamais le beau langage . . .
— Ah bahl fit Jeantoux, sept ansi • • . Cest si long, sept ans I
— Oui, mais quand on passe ces sept ans-là au 20 pays ?
Jeantoux pâlit et recula devant Placide.
Le jeune homme souriait et regardait le garnement de cet air profondément goguenard, /particulier aux soldats. I
25 — Ah I s'écria Jeantoux avec rage,! vous partez à sa place, vous l i
— Ce que c'est que la haine, fit Flacide, cela vous donne les mêmes idées que l'affection^ .
Jeantoux l'examina d'un air f arou .che, demeura un 30 instant immobile, puis se retourna l brusquement et s'éloigna. \
— n faudrait pourtant bien, se d| it Placide en le Buivant de l'œO, que je lui règle sc^ n compte, à ce particulier, avant de partir I . . . ^'
PIERRHiLB 121
Lorsque Jeantoux eut disparu, il s'assit sur Therbe et se prit à réfléchii*.
Ce soir-là, autour du foyer de La Queyrie, ils étaient tous réunis, ceiix de la famille. On était alors au mois de mars. La mère Lorin et Millette 5 tricotaient, en face l'une de Tautre, auprès de la table où brûlait une petite lampe de cuivre. Le vieux Pascal se tenait dans le coin de la cheminée, présentant ses gros souliers à la chaleur de quelques bûches qui se consumaient doucement en lançant 10 de temps à autre des petites fusées d'étincelles. Pierrille, debout, appuyé contre la huche au pain, regardait Millette dont le visage avait i)âli et qui était devenu un peu maigre, car, depuis quelque temps, elle avait bien pleuré, bien pleuré . . • 15
Personne ne parlait, personne ne bougeait même^ si ce n'est Mathurin, qui raccommodait, dans un coin, des cercles de tonneaux et Placide, qui se promenait de long en large, dans la salle, en fredonnant parfois mais tout bas, quelque vieux refrain de caserne. 20
n semblait qu'un bandeau de plomb pesait sur toutes ces têtes et qu'un bâillon les empêchait de parler. Le silence était noir, profond, et tous hésitaient à le rompre, parce qu'ils savaient qu'ils ne pouvaient guère échanger que des paroles de 25 tristesse.
Placide seul semblait vouloir placer un mot. Il s'approchait, de temps à autre, de son oncle ou de Pierrille, ou de la mère Lorin, s'arrêtait, les regardait et reprenait tout à coup sa marche brusquement sa^is 30 avoir rien dit.
Enfin, il n'y put plus tenir. Il s'arrêta et s'écria bruyamment :
122 PIEBBILLE
— Allons, allons I Ça ne peut pas durer, ça ! ... Il faut en finir I
Tous se retournèrent assez surpris, et le vieux Lorin dit à* Placide :
5 — A qui en as-tu donc comme cela ?
— A qui? répondit Placide en s'avançant. Ehl à moi, donc, qui demeure muet depuis des temps, quand je devrais avoir parlé vingt fois pour une I
— Comment 1 qu'est-ce que ça veut dire ?
lo —Je ne te comprends pas, mon frère . . .
— Je me comprends, moi, et vous allez saisir la chose tout aussi bien que moi, dit Placide en s'asseyant. Ce n'est pas bien difficile. L'affaire, la voilai . . .
«5 n se tourna vers son oncle et fit le geste de quelqu'un qui va parler, mais il s'arrêta, et changeant . sans doute le point d'attaque :
— Au fait, dit-il brusquement, j'allais chercher des détours pour vous conter la chose : c'est une mauvaise
2o manière. N'y allons pas par quatre chemins. Écoutez, mon oncle: Pierrille et la Millette s'aiment. Bon. Ils seraient unis déjà si le sort n'était venu les empêcher d'être heureux, et si la mauvaise chance n'avait donné à ce brave garçon un mauvais numéro.
2$ Voilà donc deux cœurs d'or dans le malheur! Eh
bien I je veux qu'ils soient heureux, moi I Je veux
que ma petite Millette me doive sa joie, son bonheur,
sa famille, tout.— Je partirai pour Pierrille I . . •
Les Lorin devinrent pâles. Pierrille courut à
30 Placide, et Mathurin se leva comme en sursaut.
— Placide l Placide I dit le fiancé, non, cela ne se peut pas 1 je ne veux point. Le malheur m'en veut, je partirai.
— Eh l non, tu ne partiras pas, dit Placide. Qn'est-
PIEBRILLB 123
ce que cela me fait^ à moi, d'être soldat? Bien l Au contraire . • . c'est mon affaire, tandis que toi • • . allons donc I la Millette en mourrait I . . .
La jeune fille regarda son frère et lui tendit la main sans mot dire. Elle avait le cœur plus gros que les 5 yeux, ses yeux pleins de larmes.
Le vieux Lorin s'avança vers Placide.
— Garçon, lui dit-il gravement, ce que tu fais là est d'un brave et fier garçon ; mais as-tu bien réfiéchi à toute la portée de ce sacrifice ? 10
— Si j'y ai réfléchi, mon pauvre cher vieux ? Jour et nuit depuis quelque temps, et c'est un projet arrêté, mûri, décidé. Je veux revoir les Bédouins, moi I Je m'ennuie depuis Zoutcha !
— Placide, répétait Pierrille, cela ne se peut pas I «S Placide souriait.
— Ahl j'étais sûr de ces façons-làl Aussi, je ne savais comment aborder la chose. — Pourquoi cela ne se peut-il pas, hein? Est-ce que tu as peur d'être mon obligé, Pierrille ? Ne crains rien, si, de nous 20 deux, quelqu'un, après cela, doit quelque chose à l'autre, ce sera moi qui te devrai le bonheur de cette petite sœur que j'aime tant I
— Cher enfant, dit Pascal . • •
— Ahl garçon I fit la Oatissou, que je t'embrasse! 25 Cest bien et beau ce que tu fais là I. Viens, mon gars I
Elle le pressa dans ses bras. Le jeune homme rayonnait. U vint à Millette, lui prit le front et le baisa. La pauvre enfant que les larmes étouffaient ne put que laisser tomber sur la poitrine du soldat 30 sa jolie tête triste . . .
— Allons l lui dit-il gaiemenb, ne pleure pas! Je ne m'en irai qu'après la noce, petite Millette, ma oœurl
124 PIERRHXB
— Ah I monsieur Placide, monsieur Placide, répétait Mathurin qui sanglotait aussi, je n'ai jamais vu ça de ma vie, parole d'honneur !
— J'avais longuement -pensé à la chose, dit Placide, 5 quand toute l'émotion se fut à peu près calmée. C'était
arrêté là I (et il montrait son front,) depuis le jour du tirage. Seulement il était difficile de l'en faire sortir. J'ai brusqué la chose aujourd'hui et je suis content de moi. Oui, je partirai. On me recevra bien au
xo régiment, allez. Un vieux Sdchem comme moi, ça fait un vide dans un escadron I U y aura fête à la cantine! Et qui sait? je vous reviendrai peut-être officier de la Légion d'honneur! . . . Gomme cela sonnera, hein? papa Lorin! . . . D'ailleurs, ma vie,
15 à moi, ce n'est pas le calme, le travail des champs, la moisson ou la vendange, c'est le bruit, c'est le tamtarriy les courses, les batailles, tout le gai tremblement de mon ancienne existence. Figurez -vous que je reverrai avec plaisir les faces noires et les burnous
20 blancs des Arabes 1 Allons, allons, soyez gais vraiment. Je vous reviendrai après tout, mes vieux . . . je vous écrirai. Je demanderai des congés, souvent, et on me les accordera, j'en suis sûr. Je vous saurai heureux ici, et, alors, l'Afrique sera pour moi le
25 paradis. Tenez^ ma parole, je suis, ce soir, glorieux comme tout et content de moi ! . . .
Comme chacun se séparait pour le coucher. Placide prit Mathurin à part et lui dit :
— Écoute-moi bien! Tu iras demain, au matin, à 30 Saint- Alvère, tu annonceras tout haut que jeudi je
vais au Bugue avec Pierrille, et que j'y resteraL Pierrille reviendra seul, le soir, après m'avoir quitté. Seul. Tu entends ?
— Oui, fit Mathurin, surpris.
PIBRRILLB 125
— Tu tâcheras ensuite de savoir ce que Jeantoux dira de ça, et surtout ce qu'il fera.
— Oui, dit encore Mathurin, en ouvrant de grands yeux.
— Puis, tu m'avertiras de tout ce que tu auras vu s ou entendu. C'est compris? Surtout ne parle pas de cela à d'autre qu'à moL Motus.
Mathurin, de plus en plus étonné, répondit :
— Oui.
Placide alla prendre dans la salle à manger ses xo pistolets d'arçon, les monta dans sa chambre et se mit au lit, le cœur tout joyeux: il s'endormit en murmurant le nom de Millette, Millettoune, sa petite Millette.
Lbs Lorin étaient bien chagrins d'être ainsi forcés de se séparer de ce cher neveu qu'ils n'avaient donc retrouvé que pour le perdre presque aussitôt. Mais quoi I ils se sentaient malgré cela soulagés en pensant 5 que leur petite Millette serait heureuse puisque. Placide s'éloignant, Pierrille demeurait au milieu d'eux. D'ailleurs, Placide les avait déjà quittés une fois, et quelque dure que dût être la séparation, elle ne serait jamais aussi cruelle que s'il eût fallu voir lo partir Pierrille emportant avec lui tout le bonheur de la maisonnée.
Le vieux Pascal était grisé d'enthousiasme en pensant à son neveu et ne se lassait point de le répéter. — Quel brave garçon I disait-il. Il n'y a que les 15 garnements pour être ainsi I
Pierrille, d'un naturel trop haut et d'un caractère trop fier pour avoir tout d'abord accepté le généreux sacrifice de son ami, avait essayé de résister; mais son refus ne put longtemps tenir contre les paroles 20 des Lorin, de Placide, et surtout contre la pensée qu'il lui faudrait se séparer de Millette et peut-être la laisser à un autre.
n accepta donc, loyalement, franchement, en ouvrant son cœur à cet autre cœur mâle et résolu, qui as l'avait si bien compris.
— Tout ce que je te demande, Pierrille, lui dit Placide, c'est de lui payer ta dette à elle I Et Pierrille :
PIEBRILLB 127
— Oh» sois tranquille, à Millette toute ma vie et tout mou amour I à toi toute mon amitié I
Leurs mains et leurs esprits se rencontrèrent dans une même étreinte. Leurs larmes coulèrent en môme temps. 5
Oui, répétait Pierrille, elle sera heureuse, et je Taime comme on n'aime pas I
— Merci, dit Placide, merci, frère !
Pendant que Placide travaillait au verger, ce jourlà, Mathurin le vint trouver et lui glissa dans l'oreille : lo
— J'ai fait ce que vous m'avez commandé, brigadier I
— Ainsi . . •?
— J'ai racolé comme ça un assez bon' nombre de jeunes gens, et je leur ai dit, selon votre ordre: < Vous savez que Pierrille ne part point. Le neveu 15 Lorin va soldat à sa place. > Très bien I Us ont dit et causé. Le bruit s'est réx)andu. Claude Gautier l'a répété à Jeantoux son intime . . . C'était sur la place, tout ça ... A ce qu'il paraît que vous aviez parlé à Jeantoux, car il a fait comme cela : < Je le 20 savais. Le Placide me l'a dit hier.> Était-ce bien vrai? . . .
— Oui, continue.
— J'ai alors écouté, sans trop me mettre en avant, les propos du compère Jeantoux qui a mauvaise mine 25 tous ces jours-ci, soit dit sans le flatter. Or, il s'est un peu déboutonné, allez, comme un brutal qu'il est, qui ne sait point celer ses affaires . . •
— Tant pis pour lui. Qu'a-t-il dit ?
— D'abord que Pierrille n'avait pas encore épousé 3° la demoiselle ... et que, s'il voulait bien, Pierrille ne l'épouserait même jamais, la demoiselle I
— L'imbécile.
laB PIERRILLE
— C'est justement comme cela que l'a appelé Gautier, en lui disant:— Tu te feras une mauTalse affaire . • •
— H a raison, ce Gautier ; après ?
5 , — Après I . . . Jeantoux s'est avancé vers le vieux Liinarac, le fermier de la Porre, et lui a demandé s'il n'avait pas par là quelque vieux fusil . • • — Ahlahl
— Je crois, que la canaille médite quelque mauvais 10 coup.
— Va toujours.
— Le père Linarac, lui a dit: — < Qu'as-tu donc besoin de fusil? Qu'est-ce que tu en ferais? — J'en tuerais les loirs et les buses qui viennent saccager
IS dans notre endroit, dit Jeantoux, qu'il dit, dit-il.— Eh bien I fit le vieux, on prend les loirs au piège, et on tue les buses à coups de pierres ... Je ne prête point mon fusil. >— Alors Jeantoux s'est éloigné sans rien ajouter, l'air pas content. Je suis revenu, et
20 c'est tout ce que je sais.
—Bien. Gela suf&t.— Tu dis que Jeantoux sait que nous devons partir pour le Bugue jeudi ?
— OploI nie sait.
— Que Pierrille reviendra seul le soir?
as -—Oplo! Il sait encore cela, oui, et même, je vous conseillerais . . .
— Ehl je sais ce que j'ai à faire. Maintenant, Mathurin, je te remercie. Tu n'as plus besoin de surveiller le Jeantoux. Je sais à quoi m'en tenir sur
30 son compte.
On était alors au mardi soir. — Le jeudi suivant, dès cinq heures du matin. Placide était sur pied dans sa chambre.
— Allons, dit-il, c'est aujourd'hui.
n prit ses pistolets arabes, les chargea, en fit jouer les chiens et y mit les capsules.
— n y a bien longtemps, pensait-il, qu'ils ne m'ont point servi. S
Il descendit dans la salle basse. Le père Pascal était levé.
— Mathurln, dit-il à son neveu, a sellé Coco et M. Pradel va tout à l'heure envoyer son cheval pour Pierrille. Vous allez partir après le dé- lo jeûner?
— Oui, répondit Placide.
— Et vous reviendrez ?
— Demain soir, mon père. Ce soir nous serons au Bugue, demain j'irai faire ma déclaration ; sur le 15 midi nous repartirons et vers le coucher du soleil nous serons de retour . • •
— Oui, fit le laboureur; mais, toi, tu ne resteras point • • .
— Non, pas toujours, c'est vrai, mais assez cepen- 20 dant pour voir le mariage de ma Millette.
Vers les dix heures, on se mit à table. Le cheval de M. Pradel venait d'arriver, monté par Pierrille lui-même qui était allé le quérir à Saint-Alvère. Le repas fut un peu triste. Ce départ momentané 25 faisait songer à cet autre départ qui devait lui succéder bientôt, sitôt et qu'une si longue absence allait suivre.
Placide essayait seul d'être gai, mais sans y réussir. Le déjeuner achevé, Mathurin amena les chevaux. 30
Placide monta aussitôt à sa chambre, glissa ses pistolets dans les poches de sa veste, et descendît lestement. H était vêtu en paysan et coiffé d'un large chapeau.
180 PIERRILLB
n sortit dans la cour. Pîerrille était déjà en selle.
Le vieux Pascal tenait Coco par la bride et les deux
femmes restaient debout sur le pas de la porte.
Placide embrassa avec effusion la Catissou et couvrit
5 de baisers sa Millette.
—Mon frère, dit la jeune fille, qu'as-tu donc? Tu vas revenir, n'est-ce pas ?
—Tiens, fit Placide en souriant . . . elle me demande si je vais revenir? Mais, deinain, Millette . . . demain!
lo — Adieu, papa Lorin 1
— Au revoir . . .
— Que je vous embrasse, mes vieux I . • . Au revoir, Millette!
H était à cheval.
15 — Allons ! dit-il encore. A demain ! à demain !
Et donnant un grand coup d'éperon à Coco, il lui fit prendre le galop vers les bois. Pierrille le suivit aussitôt.
Les deux jeunes gens avaient assez à penser sans 20 entrer en conversation. Ils se taisaient et demeuraient l'un et l'autre songeurs pendant que leurs chevaux avançaient, les éloignant à chaque pas de la demeure aimée.
Il faisait beau, les bois s'emplissaient de soleil, et les 35 oiseaux chantaient joyeusement sur les châtaigniers. L'air était doux. Il faisait bon sous^ ces grands arbres. Placide se disait que Pierrille eût été bien malheureux, oui, bien malheureux tout de même de quitter tout cela.
90 n regarda alors le jeune homme: Pierrille était pensif et semblait triste.
— Allons, Pierrillou, te voilà tout rêveur. Est-ce que
PIERRILLB m.
c'est ce bean soleil qui te fait baisser la tête, et les chants des oîseanx te donnent-ils envie de pleurer?
— Peut-être, fit Pierrille, car tout est joyeux autour de nous, excepté nous. Cela me fait peine de penser que tu dois nous quitter, Placide, et pour sept années. 5 Sept ans !
— Ali bahl dit le brave garçon en souriant, tu en es là, toi. Oublie vite ça, Pierrille. C'est de l'histoire ancienne, ça! Assez de regrets; il faudra rire et chanter bientôt, car la noce approche. zo
Mais Pierrille restait muet, la pensée ailleurs.
Après une demi-heure de voyage environ dans un chemin droit, ils s'engagèrent au milieu des taillis et des gamissades, parmi d'étroits sentiers d'ime terre glissante, que bordaient, comme autant de précipices, 15 des ravines d'un terrain rougeâtre, détrempé par les oaux de pluie.
— Un bon endroit pour faire un mauvais coup, se dit Placide.
Puis les chemins devinrent moins mauvais. Ils ao rentrèrent dans les sentiers battus, au bord desquels, parmi l'herbe verte, apparaissaient, dans leur couronne blanche, les champignons oronges semblables à des pommes d'or enchâssées dans l'herbe verte. «S
Une heure après ils étaient à listraille, petit bourg placé presque à égale distance de Pézul et du Bugue.
Ils s'arrêtèrent un moment. Placide se plaignait de douleurs de tête. Il alla s'étendre sur un lit d'auberge, se releva, essaya d'une promenade dans 30 les prés qui devait lui faire du bien, disait-il, se recoucha, et laissa passer ainsi deux ou trois heures.
Quand il fallut se remettre en route. Placide trouva encore une autre raison, et sous prétexte que Coco
188 PnCRRILLB
ne pouvait supporter les mouches, il retarda le départ jusqu'au soir.
Ils dînèrent à Listraille. Placide mangea peu. Il se plaignait toujours de son mal de tête.
5 — Si nous retournions à La QUey rie ? disait Pierrille.
—Non, non. Si je ne me sens pas mieux, nous coucherons ici.
Le jour se passa ainsi. La nuit vint
— Il vaut mieux me reposer une nuit à Listraille, '©dit Placide, que de se mettre en route malade à
travers les bois.
— Certainement, dit Pierrille.
Ils demandèrent une chambre, mais elles étaient
toutes occupées. Pierrille partagea avec un roulier
x5 une espèce de pièce à deux matelas^ et l'aubergiste
offrit à Placide un lit, bientôt monté, dans la salle
du bas.
Placide accepta vivement.
Après neuf heures, tout le monde était couché, ao sauf le valet d'écurie qui attendait jusqu'à dix heures le passage de la diligence.
Placide se releva, demanda au valet son cheval, et lui recommandant de ne point faire de bruits lui nût dans la main une pièce d'argent pour solder la as dépense.
Cinq minutes après il était en selle sur la route, et partait du côté de La Quoyrie, pendant que Pierrille le croyait endormi dans la salle basse.
La nuit était noire, sans lune. On n'y voyait point
30 à dix pas devant soi. Placide connaissait assez bien
son chemin et pourtant il avait peur de se tromper ;
une fois sorti de la route, il mit la bride sur le cou de
Coco et ae laissa guider par l'instinct du cheval.
PIERKILLB 183
Puis il s'assm*a que ses pistolets étalent toujours dans sa veste.
n pensait :
— Si je connais bien mon particulier, l'air du soir ^ sentira la poudre I
Il faut être né et avoir grandi au milieu des bois, pour savoir tout ce que Tâme du paysan conserve, malgré toutég les transformations qu'elle peut subir, de sui)erstition et de croyance primitives. Or, Pla- ^^ cide, le soldat d'Afrique, était un paysan.
Il avait été élevé dans ce pays, dans ces bois de châtaigniers que les récits de son aïeule peuplaient, il s'en souvenait, d'êtres étranges ; et, en se retrouvant, seul, au milieu de la nuit, dans ces chemins silencieux et noirs, il faisait, bercé par le pas de ' son cheval, un retour involontaire vers les visions, les fantômes d'autrefois. Gela l'amusait aussi de se resonger à ses impressions d'enfant, parmi ces mêmes sentiers et ces grands bois.
C'étaient quelques battements d'ailes, au-dessus de sa tête, et qui pouvaient être le bruit de Voiseau de la nuit.
C'était un froissement de feuilles sèches qui se faisait entendre à ses côtés. Un cri de chouette dans le lointain, un hurlement plaintif, quelque *^ vague écho ; tous ces bruits mystérieux de nuit qui troublent le repos des bois aux heures sombres.
En passant dans ime clairière, il vit sur le ciel comme un point noir qui lentement tournait, tournait sans bruit. C'était peut-être quelque corbeau, ^ quelque chauve-souris aux ailes cotonneuses. Mauvais augure.
Placide était brave et cependant IL eut un petit frisson ; il fit, sans y songer, le sig'ue de la croix.
181 PIERRHiLB
— U autre m'attend làrbas, pensait-il.
Et le cheval avançait toujours, marchant d'un pas
régulier, trébuchant rarement, mais ne se faisant pas
faute de prendre les sentiers rocailleux où les branches
5 de châtaigniers venaient battre durement le visage
de Placide.
—Nous devons approcher, se disait le cavalier. Le Jeantoux se sera posté près des fondrières que j'ai remarquées ce matin. C'est presque sûr. Ça sentait xo le guet-apens, cet endroit-là I
Et, hochant la tète :
— Ahl petite sœur Milletté, c'est bien pour ton bonheur que je tente le sort, cette nuiti
Ou encore :
15 —Jeantoux est averti de notre départ. H sait que Pierrille doit revenir par ici aujourd'hui même. Il le croit sans armes. Il doit l'attendre. Le gredin n'aura pas reculé, j'en suis sûr. Comme Pierrille ne part plus, il faut que Pierrille meure; je comprends cela.
ao Compère Jeantoux, vous aurez^ par ma foi, compté sans votre hôte.
— Et si Mathurin s'était trompé ? si Jeantoux avait attendu encore . . . s'il choisissait un autre moment ? Allons donc, impossible. Il y avait une pensée de
as meurtre dans l'œil du drôle, l'autre jour l L'occasion, qui fait le larron, est trop belle cette fois. Le coquin doit être tapi par là-bas, dans quelque ornière, avec son fusil ou sa hache. Ah! misérable, si je te tenais I . . .
30 Puis une autre idée lui venait; car tout s'entrechoquait dans sa tête^ comme dans les heures de fièvre, et il se disait :
— S'il me tuait, pourtant? Est-ce que je sais où il guette, moi ; s'il est dans ces broussailles ? Il tirera
le premier : U attaquera à l'improviste, peut-être, et s'il ne me manque pas ... s'il m'étend là, raide . . . du coup . . • qui donc remplacera Pierrille? ... Ne partirart-il point? Et Millette, ma Millette? Ahl triple sot, qui va jouer sa vie contre le plaisir de casser la tête à ce scélérat I
Et il lui venait, alors, la pensée de faire volte-face et de ne point pousser à bout cette étrange entreprise. Mais, à ses yeux, reculer eût été une lâcheté, il ne le pouvait pas. Il fallait aller en avant, quelle que dût lo être l'issue de cette sorte de duel qu'il allait engager avec Jeantoux— avec le hasard.
— C'est tenter Dieu, se disait-il ; mais la cause de tout cela n'est-elle pas sacrée ? Allons I
n prit un de ses pistolets et l'arma. Ce bruit, sec is comme celui d'un os qui se brise, lui parut singulier dans la nuit.
— Maintenant, dit-il, nous approchons. A la garde du sort I
H éperonna son cheval qui prit un trot d'allure ao gaillarde et, regardant l'ombre d'un œil fixe, il attendit que le moindre indice pût lui faire reconnaître, auprès de lui, là, dans l'ombre la présence de l'invisible ennemi qui devait l'attendre»
Mais il ne voyait rien. «S
L'ombre semblait épaissir et Placide suivait en ce moment un chemin creux sur lequel de grands chênes faisaient comme un dôme de branchages et de feuilles.
— Nous avons pourtant passé les fondrières, se disait-il. Est-ce qu'il n'aurait pas attendu? Serait- 30 il trop tard?
Puis:
— Ce Jeantoux a cependant de la ténacité. Il n'est
guère que dix heures, je suis fou. Il est par ici, il attend, le doigt sur la gâchette. Et aussi pressé que moi d'en finir, l'assassin I L'endroit était désert et si noir que Placide ne S voyait même pas devant lui la tête de son cheval, aucune lueur ne trahissait le ciel, h travers les branches ou les ti^oncs d'arbres.
Coco faisait, en marchant, un bruit sec. Quelquefois des étincelles jaillissaient sous ses fers, au heurt xo de quelque caillou.
Puis, rien.
Tout à coup le cheval s'arrêta brusquement. Placide le sentit frissonner sous lui et dresser sa tête d'un coup raide.
«5 — C'est là, pensa-t-il. Bien.
Au même instant il entendit un bruit de feuilles froissées devant lui, et comme le choc mat d'un fusil contre l'épaule.
— Salut, Pierrille! s'écria, dans la nuit, la voix de ao Jeantoux . . .
Et aussitôt un éclair de feu sillonna l'ombre avec une détonation qui se répercuta, dans ces bois silencieux, comme le bruit du tonnerre.
. Placide blessé, poussa un cri et, à son tour, tirant sts au juger ^ il déchargea son pistolet vers l'endroit d'où le coup était parti.
Cela s'était passé si rapidement que les deux coups de feu avaient semblé n'en faire qu'un.
Placide sauta à bas de son cheval qui s'enfuit au 3D galop à travers le bois, en hennissant de terreur.
Le brigadier entendait comme des râles du côté où il avait tiré. Il s'approcha.
Dans l'ombre, un homme se tordait, secoué par les dernières convulsions de l'agonie, laissant échapper
PIERRILLB 137
des mots sans suite, battant du pied la terre, et se roulant comme un serpent blessé.
Placide ax)ercevait vaguement cette forme noire qui se tordait là . . .
— Ah I le malheureux ! dit-il. 5 Puis il appela :
— Jeantouxl Jeantouxl
Il se pencha sur le moribond et sentit une main crispée le saisir par le bras. Il essaya de se dégager. La main l'attirait comme pour l'abattre à terre ; la lo face convulsée voulait se dresser, comme poui' mordre. Bientôt cette main s'ouvrit, tout bruit cessa. Placide, alors, se pencha sur le cadavre, puis, reculant, les cheveux hérissés :
— Ah! s'écria-t-il, c'est jugé maintenant! Je l'ai xs tué 1 . . .
Et un moment le justicier se fit horreur.
Il y avait grande rumeur à La Queyrîe, le lendemain de cette nuit. Et quel effroil On avait vu Coco revenir seul, la selle vide, et on ne savait quel affreux malheur déplorer. .
5 Le vieux Pascal était pâle et la Catissou tremblait. Mais tout fut bien pis quand Mathurin vint annoncer qu'on avait entendu des coups de feu, là-bas, du côté des bois.
— Je parierais, dit k valet de ferme, que le Jeantoux lo a fait quelque mauvai& coup ! Il avait demandé un fusil, et je crains . . .
—-Comment! s'écria le laboureur, tu savais cela et tu ne nous as point avertis. Malheureux I
Et il se leva brusquement comme s'il eût voulu z5 assommer Mathurin ; mais le paysan s'était enfui.
Sur les huit heures, il vint un petit garçon de la ferme des Belles-Digues annoncer au père Pascal que le Monsieur Placide avait passé la nuit chez eux.
Le vieillard embrassa l'enfant, ao —Au milieu de la nuit, dit le petit, le monsieur Placide a frappé chez nous. Mon frère Joanny a ouvert et, comme M. Placide était blessé, là (il montrait son bras), ma maman Françoise l'a soigné et bien, allez !
s5 — Comment, dit Pascal, Placide est blessé ?
— Ahl ce n'est point une bien grande blessure,
répondit l'enfant. Il a dit comme ça que ce ne serait
rien.
us
PIEBBILLB 1»
— Femme, dit Pascal, je vais aux Belles-Digues I
— C'est celai fitMillette. Mais, est-ce que Pierrille n'était poiat avec Placide ?
— Non, non, dit le petit, il est resté à l'auberge là-boa et n'a rien eu, lui l 5
Au moment où Pascal sortait, Placide arrivait suivi de Joanny, le fils du fermier des Belles-Digues.
n portait son bras gauche en écharpe.
Lorin et la Millette se précipitèrent vers lui et l'embrassèrent. oz
— Eh bien! garçon, qu'est-ce qu'il y a donc? demanda Pascal.
— SoufPres-tu ? dit Millette avec inquiétude, pendant que la Gatissou couvrait son neveu de baisers.
— Ah l répondît Placide, ce n'est rien— pour moi, du 15 moins,— la blessure est légère et les balles me connaissent. Celui qui a le plus souffert dans tout cela, c'est le Jeantoux ... Il est mort I
— MortI
— Ahl ciel! s'écrièrent-ils tous. ao
— Cest Dieu qui Ta voulu, dit Placide, et sa colère l'a été atteindre dans l'ombre où mes yeux ne pouvaient le voir. J'ai tiré sur son coup de feu. Tuéraidel
Quand Pierrille revint à La Queyrie, il savait déjà tout ce qui s'était passé, et courant à Placide : 25
— n ne manquait plus que ça, tu risquais ta vie pour moi l
— Dame, un peu ! fit Placide.
— Et, demanda Pierrille avec inquiétude, ta blessure? go
Placide sortit de son écharpe son bras demi-nu, et, souriant d'un air triste:
—Mon pauvre Pierrille, si le Jeantoux m'avait aussi bien touché l'os qu'il a atteint la chair, le bras
140 PIERRHiliB
se cassait, et voilà qu'il t'eût fallu quitter Millette tout de même I
Placide alla, le lendemain, faire sa déposition, se constituer prisonnier entre les mains de la gen- 5 darmerie.
L'instruction de l'affaire ne fut pas longue. L'inculpé était, au moment du meurtre, dans le cas de légitime défense. Il avait été blessé, et pour tout le village, il était constant que Jeantoux s'en était allé lo avec préméditation l'attendre au passage.
Les propos de Jeantoux, rapportés par tous les
témoins, laccusaient jusqu'au delà de la tombe, et
cette affaire ne fit que hausser d'un degré dans
l'estime du village celui qu'on appelait avec respect
15 le brigadier.
Placide fut bientôt remis en liberté. La première
fois qu'il reparut en public à Saint- Alvère, tous, et
Claude Gautier le premier, se firent un honneur de
lui serrer la main avant son second départ pour
20 TAfrique.
—J'ai tué un homme, disait le brigadier, mais celuilà ne valait pas cher I - A El Aghouat j'en ai sabré de plus innocents ! Bah I ajoutait le soldat, le duel ou la guerre, ça se vaut I L'important est de faire son 25 devoir.
Il y a longtemps que Pierrille est le mari de Millette,
la bonne ménagère. Ils ont acheté une petite ferme
derrière La Queyrie et la cultivent laborieusement.
M. Plumardie a, dit-on, aidé son ancien serviteur
30 Pierrille dans l'achat de cette propriété.
Les deux époux sont encore jeunes et voient grandir sous leurs yeux de beaux enfants qui s'en vont eux
PIERRILLB 141
aussi, petit frère et petite sœur, pêcher au Riou les éerevisses, quand le ciel est bleu et que le soleil luit dans les aulnes verts.
Les Lorin vivent toujours, et leur Placide, qui atteint sa quarantaine à l'heure qu'il est, dirige leur 5 ferme. Il a quitté le service après l'expédition de Crimée, et ne regrette pas trop, dans sa verte campagne du Périgord, la plaine blanche de l'Algérie et les tranchées de SébastopoL La Que3rrie est toujours la maison du bon Dieu. 10 J'y voudrais passer quelque bonne longue veillée, comme celle où j'ai fait, jadis, la connaissance das modestes héros de cette simple histoire.
Pagel
Uae
3 hameau, hamlet. The O. F. word hamel is a dlminntiye of Jutm, which is a word of German origin. Cf. A. S. fiam, a dwelling.
8 aux larges feuilles, with broad leaves.' Note the use of the article, which is employed thus together with the preposition à— (I) before a noun representing something sold in a place, as, le marché aux fleurs, the flower-market; (2) when the second term expresses something to be eaten or drunk, or is the principal ingredient in the composition of a dish, as, la soupe au ris, rice soup ; (3) to express some peculiarity of dress or appearance, as, la fllle aux cheveux blonds, the grirl with fair hair ; (4) when the first term is intended to contain the second, as, la botte aux lettres, the letterbox. Observe that large means broad and not large.
T chargés de vignes. Note that the article is not used, but only the preposition de, when the noun is the indirect otoect of such verbs as border, charger, combler, couvrir, orner, etc.
8 aux peluns verts tout hérissés d^aigiUlles, with green pods bristling
with prickles. The word pelun is provincial, and signifies the prickly pod that contains the chestnut.
9 maïs, maize. This word comes from the Spanish mahis, and is not
of classical origin.
10 il fait bon vivre là, living there is capital, {.e. it is pleasant to live there.
Vi périgovrdine, of Périgord. An adjective formed from the substantive.
13 le jière Pa>scal, father Pascal. In France the term 'father' is often used in this way in speaking of elderly men; the word 'mother* is similarly employed. In England they are seldom thus used, but when they are, it is exclusively by the lower ranks in society, whereas in France this mode of speech is very common with middle class folks in rural districts.
X4 le visage bridé du soleil, with his face sunburnt. Note that the possessive adjectives are generally .replaced by the definite article when they refer to anything inseparable from the person, and especially when the sense of the phrase clearly Indicates the possessor.
16 promefnant, casting.
17 qu'ont très souvent les hommes des champs, that country people
very often have. Note that que is the object of the verb, and that the subject is placed after it. This construction must be carefully noted, as it is frequently used in French.
at était. Note that many intransitive verbs expressing motion to or from a place and change of condition, such as mourir, naitre, etc.» take être and not avoir.
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8 une brave et digne àme, an honest worthj fellow. Distinguish between un brave homme, an honest man, and un homme brave, a brave man.
4 comme on dit, as the saying goes.
8 prochain, fellow-creature. Distinguish between voisin, which means a person living near you, and prochain, which means a fellowcreature, or a neighbour in the Biblical sense. u l'entourait. Note that this verb is in the singular and agrees with cerde. When the subject of a verb is a collective noun, the verb is put in the singular, but if the complement of the collective noun be taken as the subject, it is put in the plural. Many grammarians grive precise rules on this point, but in many cases they are not practicable. As a matter of fact, the verb agrees with the most important word. In this instance, the word cerde is regarded as the most emphatic word, hence the verb is in the Ringular. Had the stress been laid on garçons and /Ules, the verb would have been in the plural.
14 leur boute-en-train, the life and soul of the company. Bouter in
O. F. meant ' to set going.' 16 Jeunesse, young folks.
18 les cheveux longs. See note on p. 1, 1. U.
19 messieurs. This word is used somewhat in an ironical sense, and
may be rendered by * swells.' n avait nom, was called.
83 venait de perdre, had just lost. The verbs used to form periphrastio
tenses are aUer (to be going to), devoir (to have to, to be obliged),
and venir (to have just) ; these verbs are followed by the present
infinitive.
8T mauvais gas, a worthless fellow. Oas is a provincial word equiva- '
lent to garçon. It is often spelt gars, and examples of this will
be found later on in the book.
80 on n*en avait pa3 entendu parler, he had not been heard of. Always
avoid translating the French pronoun on by the word one, if yon
can. When possible, the passive construction is the most elegant
in English ; it is advisable to try if the passive construction will
fit the sense before you seek another.
Pages
8 est<e que. When a question is asked In this form, a certain idea of surprise is very often conveyed. Est-ce que is not so frequently used merely to ask for information by educated persons, though French peasants are particularly fond of employing this form of interrogation.
10 hravefemm^ worthy woman.
Une
12 U faut' élever les enfants un peu à la dure^ children should be brought up to rough it a little.
u Catissou, A provincial word equivalent to Catherine. The terminations ou and oun are common in the Provençal dialect Frequent instances, such as MUlettoun, Pierrillou, PterrUHou^ will be foxmd in this book. In some cases the changes in the modes of spelling arise from a desire to employ pet names, and in others they are used in an ironical sense.
19 va. The singular imperative'of aller is often used as an expletive or as an inteijection. It is frequently untranslatable, but may often be rendered by an exclamation of impatience or indignation, such as. Bah ! Oh ! Go along ! Come now ! etc The word occurs frequently in this book and must be carefully noted. si on peut leur sauver quelques rudes corvées^ if they can be saved a little drudgery. The word corvée (L. corrogata) was applied to the labour exacted from the villeins in feudeJ times. The intercalation of V is singular and possibly arose from the hiatus caused by the disappearance of the medial g : the v appears, however, in the Carlovingian form corvada,
80 bien prise, well developed.
82 mais ma foi, really ! An Irishman would use the word * faith ' much
in the same way as/oi is employed in this case.
Page 4 X eUe a tout l'air d'une demoiselle^ she looks quite a young lady.
7 elle est bien, she is nice looking. Note that elle va bien or elle se
porte bien means : she is well.
8 brave petite, dear little thing.
17 des Terrade, Note that proper names only take the mark of the plural-Hl) when they designate persons resembling the individuals to whom the proper name belongs, as Les Miltons sont rares; (2) when they are used in speaking of an illustrious family, as, Les Stuarts; (3) when they designate the works of an author, painter, sculptor, etc.
19 bon svjet, promising lad.
25 cela, that fellow. This word is sometimes used thus in familiar style in spealcing of persons. Celui-là, 1. 28, has the same force.
27 soumis commue tout, very tractable.
28 se fera un sort, will get on ; t.e. will be in comfortable circumstances.
This expression is used in familiar speech.
83 son petit. Note that adjectives are often used thus in French as
substantives. Such words as fellow, one, etc., may be supplied in English.
84 avait soin qu'elle ne manquât de rien, took care that she did not
want for anything. Manquer always implies want in a sense of lack or dcûciency and never in that of a desire.
Page 5 1 ecu, crown ; L. scutum. The sense of crown piece comes from the three fleurs-de-lys that were stamped on the coin as a shield ; the coin is now obsolete.
146 FIBRBILLB
4 un bon oceur, a good fellow. This is a familiar use of the word
cœur, Riou, A provincial word meaning river or stream. T toute seule, quite alone. Note that the adverb tout is variable, like an acUective, when it precedes^ a participle or adjective beginning with a consonant or aspirated h. This rule is purely for euphony. 14 defors ; provincial for dehors, out of doors. 39 gu*est-ce que ça fait 9 what has that to do with it! 82 se mirent à, began to. '
Pages
4 mûres, mulberries. Distinguish between mur, a wall, mûr, ripe and
this word.
T MUlettoun. See note on p. S, 1. 15.
8 va. See note on p. 3, 1. 19.
Vi faire ma première communion, make my first communion. The
English expression among Roman Catholics is identicaJ with the
French. Protestants would say : ' receive the sacrament for the
first time.'
17 f aurais voulu la faire avec toi, I should have liked to have made it
with you.
18 c*est ça qui aurait été gentil, that would have been nice. The word
genJtU is extensively used in French ; it is applied to persons as well as things. In familiar use it has the force of pleasant» nice, jolly, etc
27 au fait, fit le garçon, after all, replied the boy.
28 toi. This word is not to bo translated ; it is simply used for emphasis.
Note that the disjunctive pronouns only are used in this way. n cPaiUeurs. Distinguish between ailleurs (L. aliorsum) elsewhere, and d^aHleurs, besides.
Page?
1 celuirlà, that fellow. This word may be taken as the subject of
aurait, and the pronoun il not translated.
2 un méchant esprit, a bad fellow.
19 iit la grima4X,Je parie, pulled a long face, I 'U bet
20 ma Coquette, Render by some such expression as 'Miss Saucy.*
81 qu*U dit, dit-il, he says, says he. This is an emphatic mode of speech, such as people in this class of life would be likely to use. The corresponding vulgar expression in English is similar in form.
14 c*est une fibre mauvaise tête, ce JeantouC^y, this Jeantoux is a quarrelsome fellow. The word tête is ^ften Ated in familiar style to express a fellow, churl, etc.
28 mais au contraire, but on the contrary, he hasn't.
28 en voilà un, that's a fellow.
29 est-ce que. See note on p. 3, 1. 2.
SO fai envie de VégraMgner, I feel as if I 'd like to scratch him.
NOTKS 147
14 aux troncs. See note on p. 1, 1. 3.
27 des grosses, some big fellows ; i.e. crayfish. 29 VentUée petite, the little stubborn thing. «0 en r arrangeant comme unpcmtalon, fixing it like a pair of drawers.
Page 9
I tu as une petite tète à toi, you have a little will of your own T onv&rraitJ^ jour au travers, you can pretty weU sec the daylight through it. "
18 jambes et bras nus, with their legs and arms bare. Note the omission of the article; this is done to give more energy to the expression Observe also that the adjective nu is variable when it foUows a noun, and invariable if it precedes one.
3Î lande, moor or waste land. This word is of German origin and comes from Land, Many words of German origin were introduced into French after the middle of the 16th century. But some words ot Teutonic origin came into Latin many centuries earUer. and thus passed into French through the medium of that language. These words naturaUy lost their Teutonic form but words introduced after the 16th century preserve their natural form to a great extent.
88 de place en place, here and there.
Page 10 3 de Vor en/usion, molten gold.
9 que ce couple souriant, was this smiling couple. Note this idiomatic use of que, which cannot well be translated in English ; it serves for emphasis. Very often the use of the verb 'to be,' as in this case, is the best mode of giving expression to the word que Observe also that couple is only used in the masculine when it refers to two persons united together, as in this instance It is also employed in speaking of two animals under like conditions Couple in the feminine is used for two things of the same kind' that are only accidentally united. (Littré.) *
13 a le sera bierUôt, it soon will be. Note that this pleonastic or redundant use of le is about the only existing trace of the Latin neuter in French. Very often, as m this case, it need not be translated in English, or it may be rendered by the word so.
15 eUes ne doivent pas s'amuser, they cannot be amusing themselves
31 ça, oui bien. Je les plains, yes, of course they are. and I pity them Distinguish between plaindre, to pity, and se plaindre, to coml plam.
37 tiens, fit PierriUe, te voilà toute triste, come now, replied Piorrili« you are quite gloomy. *i'i*mo,
80 Bédouins. The Bedouins of Arabia are notorious for thievins and cruelty. * **
148 PIBRBILLB
Pareil
Un*
2 aaiis le connaître, without knowing him. Note that the only preposition which can be placed before a present participle in French is en. The present participle in English is often used to translate the French present infinitive sifter many prepositions. The following prepositions precede the infinitive mood of any verb in French :— d, de, pour^ sans, par, entre ; the preposition après is tised before avoir and être.
^ dete chagriner, to put yourself about ; i,e. to fret 8 qui est-ce gui te dit que cela est 9 who told you that was the easel Note that qui est-ce qui and qui est-ce que only refer to persons, whilst qu'est-ce qui and qu'est-ce que are only used in reference to things.
22 noits voilà lea mains vides, there we are with our hands empty.
29 vous autres, you people.
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1 toL See note on p. 6, 1. 28.
6 mêle-toi de ce qui te regarde, toi, mind your own business!
11 qu'on te trouve prêt à l'attaqua, you are always found ready to begin a fight.
15 loup-garou, surly dog. A garou, in medieval mythology, was a man who was changed into a wolf and prowled about at night. The O. F. form garovl came from gervlphus, which is of German origin and connected with the Swedish vartCIf, This word is compounded of var (man) and vl/ (wolf).
29 jeta au petit pâtour en plein visage, threw right in the little shepherd's face.
Page 13
2 de toute sa longueur, full length.
8 à toutes jambes, at full speed.
10 la petite Millette, Note the use of the article, which should not h% translated in English.
u qu'est-ce qu'elle allait devenir, what was going to become of her.
20 elle Ventendit qui soupirait, she heard him sighing. Note this construction carefully and observe that the English present participle is often rendered in French by the indicative, as in this instance.
84 sur ses coudes. . Note the use of the possessive adjective. It is more usual to employ the article when a reflective verb is used, but it is difficult to give absolutely precise rules on the point. After the preposition à in particular, and in speaking of parts of the body that are most commonly mentioned, the article is generally employed. There are, however, frequent exceptions, and the choice between the article and the possessive adjective is greatlyleft to the writer's tsiste.
Pa^reU
• un lâche pareil, such a coward. Lâche is froui the Latin Uiscus ; Cf. O. F. Uische, Prov. lose, Ital. lasco, Eng. lax.
9 un fier vaurien, a thorough good-for-nothing. The adjecUve fier is
used in familiar style in the sense of thorough, complete, out and out, etc.
Uae
1* que je le raitrape, let me catch him. The conjunction que at the beginning of a sentence, and placed before the sulgunctlve mood, is often used In this way.
90 petite MiUette, Note that the article is not employed in direct address:
4 sijoyenx le matin, so merrily in the morning; Adjectives are often used adverbially ; in such cases the adjective is in the masculine singular. Note the expression je Vai écJiappé belle, I have bad a narrow escape of it, as this is an exception to the rule;
6 de temps à autre, from time to time.
Page 16
s au secoure I help !
8 U aura tombé, he must have fallen; Note that U sera tombé would be used in correct style. The use of avoir In this case is provincial. With tomber, monter, and a few other verbs, the auxiliary avoir is used in speaking of the action itself, whilst être Is used in speaking of the result of the action ; e.g, fai monté Vescalier, I have ascended the staircase. If a person were at the bottom of a staircase and saw another person at the top, he would say of that person— ile8tm.onU.
19 les Lorin. See note p. i, 1. 17.
26 ce n'est rien de rien, it is a mere triflei
Page 17
1 foi assez de jambes, I am strong enough.
4 va, d'un pas, leur dire ce gui arrive, wiU go at once and tell them what has happened. This sentence affords an excellent example of the different uses of the present tense in French. Observe that va has the force of a future while arrive has that of a past tense. The present tense is often used to express a future event, if that event is likely to happen soon, and it is used for a past tense in order to give more energy to the expression, and to present the fact more vividly to the reader's mind.
• je n'ai point de mal autant que vous le croyez, I am not so badly hurt as you think. For use of le, see note on p. 10, 1. 13.
14 que je ferai chàUer par son maître, whom I shall have chastised by his master. Note this causative use of faire, which is then followed by the present infinitive. The past participle ot faire, when used in a causative sense, is always invariable.
20 &est asses de Jeantoux wnvme cela, that is quite enough about
Jeantoux.
23 on se mit à table dans la grand^salle, they sat down at table in the big room. Latin adjectives of two terminations were common gender in O. F., i.e, they did not add e for the feminine. This lasted until the Uth century, when the cause of this deviation from the general rules of the language being no longer understood, an e mute was added to such adjectives as grand (Latin grandis), when they were used with a feminine noun. The apo-
160 PIEBRILLB
Um
strophe fonnd in compound nouns like grancFmère was added in the 17th century hj the grammarian Yaugelas, who, from his ignorance of O. F., thought that the e mute had been omitted for the sake of euphony. Other compound nouns in which this peculiarity occurs are grand'chose, granéPtanU, gtruid'mease, ffrafteFrotUe, grand*peine, grandyaim, grand*so^, grand^peur,
m ne se faisaient pas faute d'entrery did not fail to enter.
St tisane. This is a decoction made by pouring boiling water on certain leaves or herbs. Herbal remedies are regularly employed in France by qualified medical men, whilst in England the use of such remedies is much more restricted.
SI prenait, extended.
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s était has a conditional force in this case and is equal to ' would have been.'
4 ne dut pas manger de bon amtr, would not eat heartily. 6 la brune venue, when dusk had come on. Cf. the ablative absolute in Liatin.
u ce Qu'est le mai, what an illness will be.
16 Journée. Note that this word never means a journey, but that it implies a day, a day's work, or a day's journey. The snffix ée (Lat. ata) is often joined to nouns which express the quantity contained in the primitive noun, and hence relations of time, AS Journée, soirée, etc.
ss doit être dix fois fort, would have to be of tenfold power. The idiomatic uses of the verb devoir must be noted carefully. The present expresses an indefinite future, as : Je dois parler, I am to speak, or I must speak. If must imply a supposition, devoir is used, but faUoir is employed if necessity be implied. Tho conditional of devoir expresses the English idea of ought, as: je devrais parler, I ought to speak ; f aurais dû parler, I ought to have spoken. The force of the English shaU in the second and third persons is expressed by the future of devoir, as : U devra fournir l'argent, he shall provide the money.
86 curé. Note that curé means a rector or vicar, whilst vicaire means a curate. Cf. the Eng. word vicarious, which means acting in place of another.
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1 eut le dessotis, had the worst of it.
6 mauvaise bête, you wretch.
8 le soir même, the very evening. When même is placed between a determinative word and a nonn it is an adjective, and means same; if it precedes both a determinative word and the noun, it is an adverb meaning even, as : même le gardon, and, when it follows the noun, it has, in addition to a pronominal sense, often the force of very or identical, u d'avoir un tel fils, for having such a son. Note the position of the article in French.
u cela vous donne, they give you. For use of cela, see note on p. i, L2S.
LlM
!• du chagrin et du cTiagrin, tronble upon trouble.
17 vrai de vrai^ upon my word they do I
SI me fait souvenir de, reminds me of.
>• (fen était fait de la gaieté, it was all over with the cheerfulness.
80 se faisait, reigned.
Pa^re 20
s pourquoi ne donnait-U Jamais de ses nouvelles 9 why didn't he let
them luiow how he was getting onf 9 &était une tête brûlée, he was a harum-scarum. For use of tête, see
note on p. 7, L 21.
11 Migayrou\ Soulayre. These officers were killed in the campaigns
against the Arabs. The War lasted from 1890 to 1818^ when
Algeria was conquered by the French.
17 qui faisaient si grandPpeur à MiUette, that frightened Millette so
terribly. See note on p. 17, 1. 23.
u avec cela on fait gudqu^ois, sometimes the making of. 93 U y a ainsi des douleurs voilées dans toutes les familles. This is
nearly equivalent to the expression : 'There's a skeleton in every
cupboard.' 28 sans qu*il le saeJie, unconsciously. ,
30 qui se font joie de, who take a delight in. 84 ce frère, elle l'aimait, she loved this brother. The pronoun is used
for emphasis, but is not to be rendered in English. This is not a
very uncommon construction, and is sometimes used for giving
emphasis.
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4 on disait parfois, people used to say now and then.
5 à la suite d^une extravagance de Jeune homme, owing to some
youthful indiscretion.
22 mais Us sont tenaces, les enfants, but children are tenacious. Cf.
note on p. 7, L 1.
2S dès qu'elle entendit nommer son frère, as soon as she heard her
brother mentioned. Note this use of the French infinitive, which
is often translated by the past participle in English.
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11 U aefait tard, it is getting late. Distinguish between this expression
and il est tard, it is late.
20 Je f aurai un furet, I shall get you a ferret.
27 tout de bon, in earnest
28 le Jeantoux, The use of the article in this case implies contempt. 80 à refaire. Translate by the passive infinitive.
82 tiens donc, quand il le faut, but come now, only when I am obliged to be. See note on p. 10, 1. 13.
Page 28 4 ami des colères, a hot-tempered fellow.
19 ils n'ont Vair de rien à côté de Joliet, they are nothing compared with Joliet. Cf. the slang EngUsh expression, ' they are not in it*
162 PIERRILLB
19 ohl si, Una de même. Oh ! yes, all the same. Note that ai is used instead of oui after a question put negatively.
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t tes onOe et tante. Observe the lise of the plural form of the possessive adjeotiv& This construction is now very commonly used.
u tous les deux, both. Some grammarians draw a distinction between tous lea deux and tous deux, employing the latter to express two together, but now-a-days these expression are both used in a like sense.
t5 comme ça lui a fait de la peine. Take séparation as the subject of a fait, and do not translate ça.
ar Joliment heureux de powooir, downright lucky at being able ta
» gui me dU, qu'U dit. See note on p. 7, 1. 21.
Page 25 1 quoique ça aoit un vieux, although he may be an old fellow. This is a familiar mode of speech, and the construction is not to be imitated.
6 ça lui fait un mois, that lasts her for a month. VoUà une chose qui
me pasae qu'on vive. It is quite beyond my comprehension how any one can live ; or more freely— it puzzles me to make out how any one can live.
18 lea braves enfants, the dear children.
81 il faisait un peu nuit, it was getting rather dark.
Page 26 1 faisait dire à sa nièce, made her niece say. Note that when the verbs faire, entendre, laisser, voir are followed by an active infinitive, their direct object becomes an indirect object.
7 marier. Distingudsh between mûrier, to marry (as a father marries
his daughter to any one, or as a priest marries a couple), ae mûrier, to enter the marriage state, and épouser, to marry ; i.e. to take any one in marriage»
Page 27
8 contrées, regions. Distinguish between campOjOne, country (opposed
to town), pays, country (customs, laws, manners, etc., of a nation), patrie, country (native land or mother country), and contrée, which may be used, as in this instanee, for regions or districts, but which is also employed for describing the productions of a country.
• sarrasin, buckwheat. This is a word of historic origin ; such words are frequently names of concrete things, inventions, and im*H>rt8, as in this case, for buckwheat was first brought from Africa, henoe the name ' Saracen.' 18 veiUées, evenings. VexUée is generally used in speaking of attendance on an invalid during the night, but is sometimes employed, as in this case, to express an evening, or what is done during an evening. Nuitée on line 17 has a similar meaning.
Un*
i< cTcutsister, to be present. Note this meaning of the yerb etssisterm 19 c'est un grand bien^ that is a great point.
Page 28
6 s'occupent à égrener, are engaged in shelling.
7 dont. Notice the case of the relative pronoun that is governed by
se repentir, which requires de,
Vi ce ne serait point, would not be. Note this redundant use of the pronoun ce. It occurs— (1) when the verb être is placed between two inflnitives ; (2) when a sentence of two parts begins with ce qui or ce que, if the second part begin with être, the pronoun ce is repeated in French, but not translated in English. In this case, the infinitive certifier is to be taken as the subject of the sentence and oe is not to be translated.
19 on dU que &est ainsi de même, it is said to be very much the same»
as tout, everybody.
S8 odeur d'autrefois, whifiTof the past.
6 courir le guHUdou et damper la sarabande dans les carrefours, mixing with bad company and dancing wildly at the cross-roads. The word sarabande comes from the Spanish zarahanda,
13 on entennd frapper, a knock is heard.
sa le malin, the evil spirit
S3 pris dans la porte, planted in the door-way.
se Ump-garou. The word is used here in the sense of a man-wolf. See note on p. 12, 1. 15.
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1 Ufait bon, it is pleasant.
s tout eeta est attentif, suspendu, pour ainsi dire, aux lèvres, they are ail attention, hanging as it were on the lips. For use of cela, see note on p. à, 1. 25.
u crepes, pancakes. Distinguish between this word and crêpe, m.
crape.
16 on se sépare, the party breaks up.
so quoi qu'il en soit, eUe est finie, la bonne soirée, at all events, the
pleasant evening is over, ss par plaisanterie, in jest.
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• auparavant. Note that auparavant is always taken absolutely, and
can therefore never be followed by de or que, Distinguish between awint, before (time), devant, before (place), and this word. 10 gages, wages. In the sing, this word means a pledge or token. Other words with different plural meanings are lunette, tele-
• Boope, pL spectacles; ciseau, chisel, pi. scissors; fer, iron, pL fetters.
IS à mesure qu'U prenait de Vàge, as he grew older, so €?eat que, vérité vraie, as a matter of fact. to de taiUe bien prise, well built), f
164 PIERRILLB
M faiirt It malin et le dandy au vUlaget ont a daeh and play the swell In the village.
sa à gui conter fleurette, to whom he might haye paid complimenta. By metaphor, lovers' small talk has been compared with pretty uowerst fleurettes, a diminutive of flours. This is the most commonly accepted etymologry, but Nlsard derives the word from fleureter, which is used by Philippe de Commines in the sense of talking nonsense. Nisard supposes fleurette to correspond with the Lat nugce, and to come from the Greek ^Avopto, nonsense or foolery
Page 82
4 dédaigner. Use the passive voice.
< n^itait poUU restée en chemin, had not stopped stilL
8 couple. See note on p. 10, 1. 8.
Ha la Saint-Jean. Note the gender ; the word fite being understood accomits for the feminine.
19 bien prise de corps, well developed. See note on p. 3, L 30.
94 bien des choses, many things. Note that the adverb bien, in the sense of much or many, is followed by the partitive article, whilst other adverbs of quantity take only the preposition de. The partitive article is also used after la plupart.
2T aussi parlait-elle bien, therefore she spoke well. Note that the suhJect generally follows the verb after ainsi, aussi, à peine, alors, après, comme, comment, ici, là, tel, oii, and also when the clause is introduced by a relative pronoun, or when a verb is used impersonally for emphasis. In the latter case the impersonal subject U precedes the verb and the real subject follows it.
M à son image, like herself.
1 plats, dishes. The word mets is more frequently employed for dish,
in the sense of food, though plat may, as in this case, be thus used. Mets is never used for a dish in the sense of a utensil; pUU expresses this.
2 tortiUons. This is a provincial word meaning cakes made of sugar,
flour, and eggs.
25 hôtes, hosts. Note that this word means guests as well as hosts.
83 davantage, more. This word is used absolutely and can therefore
never be followed by de or que.
Page 34
81 eUe s'en doutait bien un peu pourtant, however she had a fairly shrewd suspicion of it.
84 comme U a Vair triste, how sad he looks.
87 sais-tu ce qu'il a, do you know what is the matter with him ff
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4 &est ton lot, you have a right to do so..
4 taut ce monde, all these people.
NOTBS 155
Lia* « îtourquoifaire 9 why do that!
28 silence. Note that this is the only word ending in enee that belongs to the masculine gender; the reason for this is that the word is derived from the Lat. silentium, whilst all other words ending in ence and all those ending in anoe are derived from feminine nouns of the first declension. As a general rule, masculine and neuter nouns in Latin are masculine in French»
sa commerU^ Je ne peux pas ? why cannot 1 1
« bien vrai ? is that really so?
li siie Vaime ! how I love her I
Page 87 1 /aimo^, lamill.
n tu as tea seize ans, you are sixteen.
19 à marier, marriageable.
28 contre gui, to whom.
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6 mais qu*as4u done ? what is the matter with you now f 9 tu m*en veux, you are vexed with me.
18 quelguesfaTuidora, a few noodles. A dor is a usual plural termination of Provençal substantives. It is still used by the south country peccants in France. The final s did not appear in the old Provençal.
27 comme il fut heureux, PierrUle, how happy Pierrille was.
29 voilà qu*il se mit à pleurer plus fort, still he began to weep more
bitterly.
30 mais avec cela, but for all that.
81 U avait de la joie plein le cceur, his heart was full of joy. See note on p. 1, 1. li.
Page 89 8 en rond, in a ring.
7 savait dire et faire, knew how to recite and compose.
31 en void un, je parie, gui fera ton affaire, here is one, 1 11 bet, who
will suit you to a T.
83 un cep de vigne, a young sprig : lit. a vine-stock.
S3 roseaui reed. Distingfuish between rosier, a rose-tree, rosée, dew, and this word.
IS qu*e8t choisi, who is chosen. Note this use of que for gui. In doggerel verse like this, such license is not unusual.
26 le feu prend bien, the fire will burn well. The custom here mentioned is still observed in many rural districts in the South of France.
ST prit subitement, caught up quickly.
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% ehobretos (or cJuibretos) is a provincial word meaning a long bag-pipe Chobrétaures means pipers.
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6 avaU tous lea ana Vhabitude éCouvrir le cortège, had been in the habit of heading the procession every year. Distinguish between habitude, a habit» and habit, a coat.
IS eilea a^amusent, lea heUea flUea, à faire endiabler leurs gtHants, the pretty girls take pleasure in making their swains angry.
18 poignée, handful. See note on p. 18, 1. 16.
96 bénie, blessed. The past participle of bénir, when used in the sense of ' consecrated ' is binit.
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8 griUona, crickets. The idea that it is unlucky to kUl one of these
insects is quite common in rural districts in England as well as In
France. A cricket on the hearth is commonly regarded as a
harbinger of good fortune.
18 la part de Voiaeau, the birds' ^are. Distinguish between la partie,
the part, le parti, the party or side, and this word. Partie is often
used in the sense of a game, as une partie de piquet, a game at
piquet.
88 lire, lire. This is an instance of onomatopœia ; ie. a word franred so
as to imitate a certain sound. Examples of such English words
are : hisa, buez, etc.
80 courbée, stooping. A French past participle is sometimes to be
rendered by the present participle in English. 31 Jetant au vent quelque refrain de viUage ou de caserne, singing some
Tillage or barrack air.
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10 toute unefamiUe, a whole family. Note the position of the article. . u duvet, down. The etymology of this word is uncertain. Brachet deriyes it from the Lat. dubetum, whilst littré supposes it to be of German origin from Datme. Neither of these etymologies is very satisfactory.
87 lea aXLèrent trouver. Note the position of the pronoun lea. This construction was common in old French, and was frequently used by Molière and his contemporaries. In modem French, the usual practice is to put the olôective pronoun immediately before the verb that governs it, but some writers make occasional use of the older construction, as in this instance.
84 bras nus, le front en aueur, with his arms bare and his face streaming with perspiration.
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8 le plua rude travailleur, out and out the l>e8t workman. This use of the adjective rude is only found in familiar style of speech.
10 Obè, This particle is commonly used by south country folk in France as a strong assertive i it may be rendered by 'certainly.'
u à dix lieuea à la ronde, for ten leagues round. Distinguish between lieu (Lat. locus), place, and lieue (Lat. leuca), league.
13 U VOUS fait d*aJIUée une corvée gui prendrait des temps à ffautres,
he will do a piece of work for you in a trice that would take other
men no end of time. For corvée, see note on p. 3, 1. 19. 20 non, might he not! The negative non in this case implies an answer
in the affirmative.
22 aiment encore les ambages, are still very fond of beating about the
bush.
29 vu que je sais de quoi U en retourne, since I know what is going on. 83 c*e8t répondu, ça, that 's settled.
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10 U faudrait que vous ayez une muison à vous, you should have a house of your own.
17 conscription. The regulations for drafting young men into the
French army were different at the time this tale was written (1863), from those that are now in force. Since the great war between France and Germany in 1870-71, all young Frenchmen have been compelled to serve as soldiers, under rules similar to those which have existed in Germany for many years. But, before this period, lots used to be drawn, and, if it fell to a wealthy youth to be drafted for military service, he was allowed to buy himself off and put in a substitute. Under the old regulations, sons of widows were exempt, but, since the new rules have come into force, all men, who are not disqualified on grounds of some physical weakness, must undergo a military training. This must bo carefully noted, as it throws light on several events that occur in the second part of this tale.
M sont bien vite avalés, are very soon past and gone. Avaler literally means to swallow. Aval, downstream, is from the Latin ad vallem ; the verb avaler (lit. to go aval), first meant to descend, but gradually became restricted to its present sense of swallowing. The same idea is to be seen in the word avalanche.
8 Us savent se homer, they know how to keep within bounds. 10 Us vivent d'une vie, they spend a life. Note that vivre means living in the sense of existing, whilst demeurer implies dwelling or residing.
14 veUle, day before (Lat. vigUia), Distinguish between vieUle, an old
woman, vielle, hurdy-gurdy, and this word.
18 aUaU avoir vingt ans, was close on twenty. as à bras ouverts, with open arms.
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13 Pâques, Easter. Note that this word is feminine in the following expressions— Pdgwes fleuries, Palm-Sunday and Pâques closes, Low-Sunday ; it is also feminine in speaking of the Jewish passover, but when applied to the Christian festival of Easter, it Id masculine.
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19 û n'y aurait perêonne et Von ne danserait point, que cela me êerdit bien égal, if there is nobody present and no dancing, it will be all one to me. The word que is redundant and used for emphasis.
n Uya bien tantôt huit grands mois, there are quite eight fiiu months.
M à le faire éCavaruse, in doing it beforehand.
Page 49 1 un brave eœuTt a good soul.
6 de côté, dayed up.
10 un peu femme d'ordre^ a fairly methodical woman. M que f ai joliment bienfait, that I havo done capitally.
16 un parti plus conséquent que toi, a better match than you. Cf.
the Bug. word consequential, which approaches the force of consequent in this instance.
17 est-ce que. See note on p. 3, 1. 2.
19 à dépiquer le bU et aie vanner, in treading out and winnowing the
com.
sa qui fiit entré, any one who might have dropped in. Note that the subjunctive is essentially the mood of doubt or uncertainty, hence its use in this case.
Page 00 8 propre aux campa^fnards, characteristic of countrymen.
11 croyez-vous ? do you think notf
12 dame t le temps me paraît pour longtemps calme, why 1 the weather
seems to me as if it is likely to be set-fair for a long while. The inteijection Dam^ comes from the medieval exclamation Dame- Dieu ; this again is from the Lat. Domine-Deus. Domine became Domne. The word dame, lady, came from Lat domino, which became domna and then dame,
16 dont on vante le bien, whose property is being praised up.
17 oomm^ something like.
19 &est ça un terrain ! that is something like a piece of ground t 80 passait pour fort riche, had the reputation of being very rich.
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8 tout sensé qu'U fut, thoroughly sensible as he was. Distinguish between sensible, sensible, meaning aware of or feeling, and this word, which expresses the possession of intellect.
mètre, A metre is 1*098633 yards; it is thus nearly equivalent to a yard and may be translated by that word.
8 étaJble, Distinguish between this word, which means a cattle-shed, and écurie, a stable for horses.
18 veste. Note that veste means a jacket or short coat and not a vest or
waistcoat, which is expressed by gilet.
16 le couvert était mis, the table was laid. A couvert includes knives,
forks, spoons, etc. for a person's use at dinner.
19 arrive» done I come along now !
u nous nous en prendrons à nous-mêmes, we shall blame ourselves.
17 chapon, a crust of bread mbbed with garlic.
80 un plant de potirons, a pumpkin bed.
81 éi vingt minutes, twenty minutes' walk.
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