SCENE II
LE MEME, ALBANINE
Albanine entre par la coulisse de gauche, d'un pas pressé, puis i arrête, regarde où elle se trouve, semble dépaysée. Pierrot la voit entrer, la contemple, s'étonne.
PIERROT, à part Tiens !.... Qu'est-ce donc cela ?....
{Comique, très étonné)
On dirait une... femme !...
ALBANINE, n'ayant pas vu Pierrot C'est bien sombre et bien triste, en vérité, ce bois !
PIERROT, s'avançant, comme attiré par un aimant
Ce n'est point regarder que je fais !. .. {Comique) Je la bois De tous mes yeux charmés !
ALBANINE
Il ne faut pas que j'aille Par ici pour trouver ! . . .
PIERROT, la contemplant toujours
Un sentiment m'assaille, Me trouble tout entier... C'est un enchantement.,.
ALBANINE, dépitée
J'étais bien avisée, allant ici, vraiment !...
PIERROT, qui s'est approché peu à peu
{A part). Mais c'est qu'elle est charmante ! oh ! char-
[mante !...
[Otant sa coijje)... Madame !
ALBANINE, effroijée
Ah !... Vous m'avez fait peur... bien peur !
PIERROT, gêné,
... Voyez-vous, dame !
Jamais je n'ai connu le monde et les salons... Et je n'ai fréquenté que bois, forêts, vallons. . • Vous m'excuserez donc... Je ne sais me conduire, Mais nécessairement il n'en faut point déduire Que je sois fort méchant. Madame...
AiJtAMNK, à part
Qu'est-ce donc cette f.ce et cet hubit déAut L.. """ '""' "' '"''
{Le contemplant, haut) Mais c'est Pierrot, je crois, ou bien .,ue Dieu mo damue...
PIERROT
En personne, en effet....
ALUAMNK, sonrlaiH de son air gauche A-t-ii lair assez àne !...
PIERROT, obséquieux
Cherchez-vous quelque chose et puis-je vous servir ^ Je vous trouverai tout, je veux y parvenir !
ALBAMNE, éclatant de rire Ah ! non tu n'as pas ça. Pierrot !....
PIERROT
Chose rare? Vraiment, c'est une
ALBANINE
Oh ! bien rare, ami ! C'est la Fortune !
PIERROT, naïvement Ah ! non, je n'ai pas ça !.... '
{Comique). Je ne l'ai jamais eu.
ALBANINE, ironique Point ne fallait le dire, ô Pierrot, c'était su !....
PIERROT, irèi triste
J'avais cru tout d'abord que cherchiez autre chose Et n'attendais point ça de votre bouche rose...
ALBANINE, ironiquc Autre chose ? Et quoi donc, poète langoureux ?
PIERROT, simple Ma foi..., quelque galant, quelque bel amoureux...
ALBANINE, soiiriant
Ah ! le naïf Pierrot !... Non ! mais laissez-moi rire !... Quelque bel amoureux à qui l'on puisse dire De fols serments d'amour ! C'est bien ça, n'est-ce point ? En principe, c'est beau, mais c'est d'un maigre appoint Pour rouler en carrosse ! . . . Et sachez qu'on n'achète Guère par ces serments les billets en cachette !...
PIERROT, se rapprochant, amoureux
Ce doit être bien bon que d'aimer cependant ! Bien doux, bien idéal, dites ? Bien enivrant!
L'amour ne vaut-il mieux que tout l'or de ce monde ? N'est-il le sentiment qui doucement émonde De notre vie, à nous, le chagrin, le souci?...
ALBANINE
Ah ! non, j'aime mieux l'or, mon bon Pierrot, merci ! PIERROT, l'animant
Oh ! Madame, tenez, je sens que je vous aime ! Vous êtes la beauté qui sur sa route sème L'amour à pleines mains, et je suis enivré De vous voir là, si près, belle, éclatante...
ALBANINE, iioniquc
Vrai !
PIERROT
Oh ! bien vrai, croyez-le, belle dame, j'en jure !
ALBANINE
Oh ! ne jurez donc pas, cher Monsieur, j'en suis sûre.... {Raillant) Mais il est un oljstacle à cet amour fougueux:
Vous êtes à peu près aussi pauvre (^u'un gueux
C'est vous qui l'avez dit !
Et je cherche fortune.
Mais renoncez-y donc, folle, adorable b^^une ! Un beau rêve d'amour, un beau rêve doré Vaut plus que les écus ! Laissez-vous adorer Par ce pauvre Pierrot au cœur encore vierge.
ALBANiNE, ratlleuse *
.... Beau comme un Adonis.... mais pâle comme un cierge. Ayant des sentiments, mais pas quarante sous. Riche comme un truand, ou bien un claquesous ! Ah ! non, décidément, pour ça je suis trop belle Et le jeu, mon ami, ne vaut pas la chandelle !
Nous serions tant heureux sous la voûte des bois Où la feuille frémit, où le cerf aux abois Toujours énamouré, lubrique, aime sa biche....
Nous serions bien heureux mais... n'aurions une miche A mettre sous la dent ! . . .
{Très mordante) Non, décidément non.
Renoncez à ce rêve ! ô bon Pierrot, sinon
Vous risquez fort, je crois, une désespérance.
Votre poème, ami, ne me paraît que rance....
L'on préfère aujourd'hui beaucoup, n'en doutez pas,
A la faim poétique.... un matériel repas....
Quant à moi, j'aime mieux que la phrase enivrante
Du poète envolé, — la.... prosaïque rente
De quelque bon bourgeois, pouvant solder mes frais.
C'est beaucoup plus joyeux que de se mettre au frais....
PIERROT, poursuivant sa pensée
Je serai ton amant ; la nature sauvage Protégera l'amour de Pierrot....
Me sourit plus encore
Chantera ta beauté.
ALBAMNE
Le veuvage
PIERROT
Et doucement mon luth
ALBANINE
Dans le fa, le si, Vut '
PIERROT, indirfiié Ah ! vous raillez, Madame, il me semble !...
ALHANINE
Parbleu !
Vous le voyez enfin, beau poète à l'œil bleu !
Il vous iïillut du temps et votre intelligence
N'a pas eu cette fois énormément de chance. . .
Adieu Monsieur Pierrot !...
Elle fait un pas pour sortir, puis, se ravisaut: Un conseil cependant :
Je ne veux point partir sinon en vous cédant Une conduite à suivre et qui, je le désire,
Saura vous profiter un tantinet, messire
Ici bas il n'est rien qui détrône l'argent.
Et de tous les bonheurs il est le seul agent.
Fréquentez donc la bourse, ou faites-vous uanistre,
Prêteur à la semaine, usurier sinistre. . .
Tout ce que vous voulez, en un mot, mais laissez
Tout vos beaux sentiments qui sont fort malaises !
Enfermez au loquet la douce poésie ~
Qui n'est plus aujourd'hui que vulgaire hérésie.
Amassez des écus, Pierrot, car c'est plus beau...
L'argent c'est la santé, mais l'Art c'est le tombeau .
Ministre, l'on devient directeur d'une banque,
Et c'est alors le « fonds » qui certes le moins manque.
Alors que l'on soit laid, bête, inintelligent,
Cela n'importe point.... puisqu'on a de l'argent !. . .
Et bancal ou bossu, abject, ignoble, infâme.
L'on peut avoir toujours la plus superbe femme.
Mais si grand et si beau que puisse être votre Art
L'on préfère à cette heure au poème bavard
La pièce de cent sous. . .
Méditez cet adage !
Quand vous aurez, Pierrot, un petit peu plus d'âge Vous même en conviendrez . . .
PIERROT indigne
Jamais ! Jamais ! Jamais !
ALBANINE
Adieu vous dis-je, ami ! Songez à cela !...
Elle s'apprête à sortir, puis nu moment de rentrer dans la coulisse, elle s'arrête, le contemple un instant :
Mais C'est qu'il n'est pas trop mal.... pas mal du tout, je trouve...
{Elle sort, de gauche)