‹ Pierrot-Caïn-L'envoutementChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈaB3

3, RUE AUBBR, 3

Droitç de reproâucti^i^di de traduo^ioi) résery^l

Un jour du mois de novembre 18..., pendant un coQgé à Paris, je passais, vers six heures du soir, sur lô boulevard des Italiens, lorsqu'un jeune homme d'une trentaine d'années m'arrêta, et avec un mélange singulier d'effusion et de brusquerie, me demanda si je le reconnaissais. Je le reconnus en effet, bien qu'il y eût longtemps que je l'eusse perdu de vue. Quelques années auparavant , des amis communs nous avaient présentés l'un à l'autre. Â cetle époque, ce jeune homme, qui était

orpfielm, après avoir dissipé presque en totalité une belle fortune, allati partir pour une campagne dans les mers du Sud sur la frégate la Créole^ que montait le contre-amiral de Séry. Il avait accepté la proposition que lui avait faite l'amiral, un ancien ami de sa famille, de remmener deux ou trois ans hors de France, et il raccompagnait en qualité de secrétaire. Gomme j'avais été moi-même au Chili et au Pérou, je lui avais donné des lettres de recommandation pour plusieurs familles de Lima et de Yalparaiso et pour quelques officiers du bord qui étaient mes camarades. Pendant notre connaissance, qui avait été fort courte, Charles Servieux, — c'était le nom de ce jeune homme, — m'avait paru doué d'une intelligence peu commune; il avait la parole brillante et un esprit fort vif, mais d'une originalité un peu bizarre.

Nous rencontrant ainsi à l'improviste, nous nous serràme3 la main et nous allâmes dîner chez Véfour, pu nous primes un cabinet afin de ne point être dé* rangés et de causer tout à notre aise. Je ne trouvai pas Servieux changé. C'était toujours un beau jeune homme au front vaste, avec de longs cheveux bruns bouclés et rejetés en arrière, au nez d'aigle, à la

FIBBBOt S

bouche spiritoelle. Au milim} du dlncr, oprèi m V voir beaucoup parlé des men du Sud^ il a'arréU tout à coup et me regarda en hcê.

^«^ Ne vous a-t^u point dit que j'avaU^té fou? me demanda**i<^iL

— Non, lui répottdis-je.

-«- Eb bienl comme voui Tappreadriei un jour ou l'autre» j'aime autant voua l'apprendre mol*^ même. J'ai été fou, véritablement fou, & ce point qu'il y a trois mois h peine, je venais i Paris» par ordQnn&nee du médecin, afin de me distraire et de me guérir tout h fait* Cette folie a été le résultat de deux secousses successives et lrcs«*fort6s que j'ai éprouvées et dont le récit vous intéressera» car il se rattache à des événements qui peuvent vous arriver à vous*-méme dans votre carrière.

Il se recueillit un instant pendant que je me disposais à l'écouter.

-* Voici, me dit-il, la première de ces secousses. Nous étions partis depuis trois jours de Valparaiso pour retourner en France. Il était a peu près dix heures du soir ; la nuit était belle et chaude, et une brise assez fraîche gonflait les voiles. Je m'étais ottché sur le couronnement de lafrégate> etje fumais

an cigare ayant de descendre dans ma chambré. Peu à peu mes yeux se fermèrent et je finis par m'endormir. Je ne sais pas au juste depuis combien de temps je dormais, lorsque je rêvai que je faisais une chute, et je fus réveillé par une très-vive sensation de froid. J'ouvris les yeux, j'étais à lamer. D'abord j'eus presque envie de rire de l'aventure. Je suis, en effet, excellent nageur; la Créole était à peine à quelques brasses, et il était impossible qu'en la hélant on ne vint point à mon secours. Malheureusement, au moment même où je criais, la brise fraîchissait, et l'officier de quart &t le commandement d'appuyer les bras du vent. Les hommes se portèrent à leur poste, et ma voix se perdit dans le bruit général. Quand la manœuvre fut exécutée, la frégate était déjà à plusieurs centaines de mètres. Je me sentis pris d'une vive inquiétude et je criai le plus fort et le plus longtemps qu'il me fut possible; maison ne m'entendait pas, et la frégate s'éloignait toujours. Je perdis la tête, je fis des efforts prodigieux pour rejoindre le bâtiment à la nage et ma voix finit par s'épuiser en cris rauques et inarticulés. Bientôt le corps de la Créole disparut à mes yeux et je n'apercevais plus que ses voiles gonflées par le vent^ lors**

que, la lane se cactiant derrière un nuage, je me trouvai dans une obscurité complète. La certitude de mon malheur me rendit la raison. Je compris que toute espérance de secours immédiat était insensée, je calculai qu'il pouvait être minuit, que tout le monde à bord devait me croire couché et que l'on ne s'apercevrait de ma disparition que le lendemain matin au moment du déjeuner; alors, en supposant que la frégate, revenant isur ses pas, eût la chance inespérée de me rencontrer, je ne pourrais être recueilli que vers midi.

» J'avais donc douze heures à passer dans l'eau . Je résolus de lutter pendant ces douze heures. Dès que j'eus pris cette résolution, je me mis à nager le plus doucement possible, afin de ménager mes forces. Voulant en même temps chasser les idées sinistres qui ne devaient point manquer de m'assaillir dans ma position, je m'occupai à compter le nombre de brasses que je faisais. Je comptais ainsi depuis un jusqu'à mille, et je mesurai le temps par la courbe que décrivait la lune en descendant lentement sur rhorizon. Aubout de trois heures environ, je sentis se roidir les articulations de mes bras et de mes jambes, et je ne pus plus exécuter mes mouvements,

(3 PlBnBOt

8i lentement que je les fisse, qu'ateenne eteessite difficulté. Je me mis sur le dos, et j'en ëprourai un grand soulagement. Ce fut dans cette position, où je restai à peu près deux heures, que je fis le soleil se lever. Je regardai avidement autour de moi, mais je n'aperçus pas ta Créole. Toutefois, je ne perdis pas courage et je recommençai à nager. Au hout d'une heure, me sentant Complètement eitô* nu6, je me remis sur le dos. Alors, un morne désespoir s'empara de moi, et les idées lugubres que j'étais parvenu à conjurer jusque-là m'assiégèrent en foule. J'avais surtout une terreur profonde des requins, dont je me souvenais d'avoir aperçu la teille un assez grand nombre. J'éprouvais en même temps un malaise physique intolérable. Mes oreilles tintaient, j'avais de violentes nausées, mes yeux ne voyaient plus. Une heure encore je fis instinctivement quelques petits mouvements pour me soutenir sur l'eau, mais, au bout de cette heure, toute pensée m'échappa, même celle de la conservation, et je devins le jouet d'une terrible hallucination. Je me figurai que j'étais mort, que Ton m'avait cousu dans un pavillon, que Ton m'avait mis aux pieds un boulet de trente-six, et qu'on m'avait lancé & la

i PIERROT 7

mer. Entraîné par le poids de mon bonlet, je des*cendisayec une excessive rapidité ; mais, après quelque temps, la vitesse diminua sensiblement, et j'osai ouvrir les yeux que j'avais tenus fermés jusque-là. Je n'aperçus d'abord tout autour de moi qu'une eau d'un vert glauque qui bruissait avec un sourd murmure. Peu à peu, cependant, mes yeux s'habituèrent & cet étrange milieu, cette eau devint transparente, et je pus en sonder les profondeurs à des distances in* calculables, le vis distinctement au fond de la mer la carcasse d'un b&timent, et je cherchais à en lire le nom écrit à l'arrière, lorsque j'entendis à côté de moi un grand bruit de nageoires. Je levai les yeux et j'aperçus plusieurs requins qui venaient à ma rencontre. Leur grand corps noir tranchait sur le vert de Teau, et leur queue y traçait un sillon phosphorescent. Ils me regardaient d'un œil terne et féroce, mais ne me touchaient pas. Cousu dans mon pavillon comme une momie égyptienne dans se»

bandelettes, je n'avais de vivant que la tète, mais cette tête, livide de terreur, effrayait sans, doute les monstres eux*mémes. Ils s'enhardirent toutefois, et, formant un cercle dont j'étais le centre, ils me poussèrent du bout de leurs museaux, comme s'ils

eassent Toniu s'assurer delà nature de cette proie bizarre que le hasard leur amenait. Ils se décidèrent à la fin, et plusieurs à la fois se tournèrent à demi pour me saisir, mais ils calculaient mal leur élan et ne faisaient que se heurter les uns contre les autres. J'avais fini par les regarder dans un état d'insensibilité complète et comme s'il ne se fût point agi de moi, lorsque l'un d'eux, le plus grand, ouvrit en se renversant sa mâchoire supérieure au-dessous de mon corps, l'autre au-dessus, et m'emporta dans sa gueule. Je sentis ses dents me serrer et me déchirer de mille pointes, et je me tordis douloureusement sous ses morsures. A ce même moment l'hallucination cessa, et il me sembla qu'on me sortait de l'eau, qu'on me déposait au fond d'une embarcation, et que j'apercevais autour de moi les matelots de la Créole. Cette sensation, qui était véritable, car c'étaient bien, en effet, les matelots de la Créole qui venaient de me saisir, fut la dernière que j'éprouvai. Pendant les quinze jours qui suivirent, je fus en proie à une folie sombre qui ne m'a laissé aucun souvenir. Lorsque je recouvrai l'usage de ma raison, on m'apprit que ce que j'avais prévu était arrivé. Quand on s'était

PIBRnOT

aperçu de ma disparition, au moment da déjeuner, on avait fait aussitôt la route opposée & celle qu'on avait suivie pendant la nuit, et vers midi; à peu prés, on m'avait retrouvé flottant, & demi noyé, les bras et les jambes étendus.

— C'est là, en effet, dis-je à Servieux quand il eut fini, une épouvantable aventure.

— Oh I celle-là n'est rien auprès de la seconde, me dit-il avec un léger tremblement dans la voix qui me fit frissonner malgré moi

— Imaginez-vous qu'un mois après nous arrivâmes à Bahia, où nous devions relâcher une dizaine de jours. J'étais alors convalescent et, pour compléter ma guérison, je passais à terre la plus grande partie de ma journée. Un soir je me trouvais dans une maison avec plusieurs officiers, parmi lesquels était Dupuy, le plus ancien lieutenant de vaisseau de la frégate. A dix heures, ces messieurs se retirèrent pour rentrer à bord par le canot major. Dupuy n'avait pas de service; moi, j'étais libre; nous voulûmes prolonger notre soirée, et nous les priâmes de nous envoyer chercher par le youyou à une heure du matin. La nuit était fort belle; et cette petite embarcation, montée seulement par deux

10 PIBRBOT

hommed) devait parfaitement nous suffire. Après quelques ralses et quelques contredanses , nous partimes à notre tour et nous trouTâm^ Tembar^ cation accostée au quai. Le patron du jouyou était un garçon d'une vingtaine d'années, un Corse nommé Piétro^ asses intelligent, mais très-indiscipKnë. Quelque temps auparavant^ Dupuy Tavait fait mettre aut fers trois jours^ et il avait ^arii garder de cette punition un vif ressentiment. Quand i( nous vit nous approcher, il sauta sur le quai, vint à notre rencontre et, sans dire une parole, frappa Dupuy d'un coup de couteau. Dupuy lui avait vu lever le bras et avait pu s'effacer, de sorte que le coup, qu'il eût reçu en pleine poitrine, ne Tatleignit qu'à l'épaule. De la main qui lui restait il prit le matelot & la gorge; de mon côté, je le saisis par de^ rière, Tauttre homme du youyou vint à notre aide. Nous nous reàdimes rapidement maîtres de Piétro^ nous le garrottâmes et nous revînmes à bord. Le lendemain, Dupuy faisait son rapport, et^ deuxjour% après, l'amiral assemblait un conseil de guerre devant lequel le second youyoutier et moi compa^ rûmes comme témoins. Piétro fut condamné à mort à runanimitét «t le jugem^t rendu exécutoire dans

PIB'BBOT 1 1

les vingt-quâlre heares. On le lut & ce malheureux defâiit ^'équipage assemblé. Je le vois encore, fa« roache et menaçant^ les traits pâles et contractés. Pendant la lecture, il ne donna aucun signe d'émo* tioa; mais q«and le greffier eut fini» il tendit ?ers mot son poing fermé e& s'écriant :

' f Je n'en renx i personne qu'à celui-là, qui n'est » pas du métier, aussi, quand je serai mort, il aura » de mes i»>a?elles. t

i On remmena aasstidi, et le lendemain, à cinq heures du matini il fut fusillé. Au déjeuner, on raconta quelques détails de Texécution. Il l'avait subie ayec le plus grand calme, avait reçu sept balles dans la poitrine et était tombé mort sans jeter un cri. J'écoutais^ mais je ne disais rien. Les terribles paroles dePiétro m'avaient causé une impression profonde, et j'étais agité d'un tremblement involontaire. On s'apergut de mon état, et l'on fut charmant potr moi* On improvisa pour le soir même une promenade à cheval et un dîner à terre. Je cherchai à m'étaurdir, et je revins un peu gris à bord. Après avoir souhaité une bonne nuit à ces messieurs, -<- il était alors onze heures, •— je rentrais dans ma chambre et je prenais à t&tons mes allumettes pour

12 FIBRROT

allumer ma bougie, lorsque j'aperçus Piëlro au pied de mon lit. Il était debout dans la position du soldat qui ya essuyer le feu. Il n'avait qu'un panta* loo, sa chemise de matelot à demi entr'ouverte et percée de sept trous sanglants, et il me regardait 6xement. Je serais tombé à la renverse, si je ne m'étais retenu au-dessus de ma commode. Je tenais & la main une allumette qui s'enflamma dans le mouvement ; la clarté se fit dans ma chambre, et la vision disparut. Je l'attribuai tout d'abord aux fumées de l'ivresse ; je me couchai en laissant toutefois ma bougie allumée, et, comme j'étais véritablement très-fatigué, je parvins à m'endormir. Toute la journée du lendemain, je fus triste et inquiet. Je ne voulus pas attendre pour me coucher le moment où le fantâme m'était apparu la veille, et je rentrai dans ma chambre vers neuf heures, lorsque les officiers, encore au carré, causaient en fumant ou jouaient au whist. Gomme un enfant, je sentais que j'avais besoin pour m'endormir que quelqu'un veillât près de moi. Je m'endormis en effet, mais à onze heures précises, — on piquait l'heure sur le pont, — je me réveillai et regardai tout de suite au pied de mon lit; Piétro y était dans la même attitude que 1^

PIEBROT 13

veille, seulement il souriait d'une façon sinistre. Je fus pris d une terreur folle, et je m'évanouis. Je ne revins de cet évanouissement qu'au matin, lorsque le tambour faisait son roulement pour le branlebas de l'équipage. A partir de ce jour, la même scène recommença tous les soirs. Piétro ne m'apparaissait pas toujours à onze heures, mais dès que je me trouvais dans le silence et l'obscurité de la nuit. Il me regardait tantôt fixement, tantôt avec son méchant sourire, et je finissais par m'ëvanouirou plutôt par tomber dans un sommeil lourd e^ agité dont les rêves sinistres ne s'envolaient qu'au jour. Je changeai rapidement, et les symptômes de ma première folie reparurent. Je m'arrêtais tout à coup dans une conversation commencée, ou je prononçais des phrases incohérentes en regardant autour de moi avec des yeux hagards. Ne me confiant à personne, car j'avais une peur singulière qu'on ne me plaisantât, je serais devenu inévitablement fou, si le docteur, qui m'aimait beaucoup et qui suivait pas à pas les progrès de ma maladie, n'eût deviné la cause de mes terreurs. Un jour, — nous avions quitté Bahia et nous étions à la mer, — il m'invita à passer la soirée chez lui. Après avoir causé de

14 PJBSBOT

différents sujets, il fît tomber la conversation sur les superstitions babitaelles aux marins, et^ sans nier Tempire qu'elles peuT^nt prendre sur Vm^■^ giMtion, il assignait cependani i cbacune d'elles une cause raisonnable. Je t'écoutais avec aridité» U était minuit ; je sentais qu'il était t^ups que je nie retirasse pour le laisser repeser, mais je ne pou* tais me décîdtr à rsûtusr seul dan# ma cham* bre. Mes frayeurs el mes bésitations étaieiit mant^ testes.

i «-Mon ami, me dit^il^ tous atez un secret qui vous tourmente et que vous n'osez me confier* Vous avez tort. Un médecin est presque un confesseur.

i Aces mots, je me mis à tondre en larmes et finis par lui dire tout bas que je n'osais rentrer cbea moi parce que l'homme fusillé m'apparaissaît toutes les nuits.

» -^ Je m'en doutais, medit*il en souriant.

» Son calme et son sourire m'étonnërent prof(»i«^ dément, et je me sentis moins effrayé.

• •«-* Eh bien 1 ajouta^-t-il en se levant, allons en<sembie dans votre chambre.

> Le docteur entra le premier avec sa bougie

PlBftBÛT 16

allamée; je Id mirm. Je regardai M pied de mon lit et je n'aperçus rien.

» ^-» Maintenant) eottche%-tous ; je veillerai cette nuit à vos côtés. Je me d^habillai et je me conchai. Quand je fus dan« mon Irt, le dncteur me prit la main et la garda dans la «ienne.

f — ■ Souffle» la bougie, me dlt-îl

* Je la soufflai en tremblant.

» -«— Regarder au pied de votre Ht. Apercerez-^ vous Piétro?

» Je fus nn moment avant de lui répondre.

J'apercevais bien Piétro^ mais son image, an lien de m'apparaître toute fonnéè et avec la foudroyante rapidité des nuit» précédentes, m dessinait lente» ment, et il me semblait que j'avais besoin d'un certain effort d'imagination pour (jfn'elle s'accusât nettement à mes yeut.

» — Oui, je le Vois, luidis-je enfin; et je serrai plus fortement sa main.

» — Mon ami, me dit-il d'uùe voix douce mais grave, lorsque Piétro était de ce monde, avez-tous jamais eu un sentiment de haine contrôlai?

» —Non, répondîs-jej

10 PIEHROT éT

f — Lorsque vous avez déposé contre lui comme témoin devant le conseil de guerre, ayez-vous fait autre chose qu'accomplir un devoir douloureux, mais impitoyable?

f — Je n'ai fait qu'accomplir un devoir, répondis-je encore.

» — Eh bien f fit-il avec sévérité, Piétro n'a aucune raison de vous tourmenter, et, à partir de ce moment, il ne vous tourmentera plus.

Regardez; vous ne devez plus le voir.

» L'horrible vision s'était lentement fondue et avait disparu en effet. Je laissai tomber ma tête sur l'oreiller et je dormis toute la nuit d'un sommeil réparateur. Quand je me réveillai, j'aperçus le docteur qui lisait.

» — Vous avez bien dormi, me dit-il, mais il n'en est pas de même de moi, qui suis très-fatigué. Vous allez vous lever, prendre avec moi une tasse de café, faire un tour de promenade sur le pont, et puis j'irai me coucher.

» — Mon cher Servieux, me dit-il quand nous fûmes sur le pont, je ne voudrais pas qu'une fois la réflexion venue, vous me prissiez pour un charlatan. Hier soir, pour dissiper Thalluci-

PIBRROT ir

nation à laquelle vous étiez en proie, je n'ai point fait appel à votre force d'àme. La yo« lonté, si énergique qu'elle soit, ne suffit que rarement à conjurer ce que j'appellerai les ap« paritions réelles, car ce sont les remords qui les évoquent. Quant aux apparitions du genre de celles qui vous tourmentaient, on les fait évanouir promptement, car il suffit de leur opposer le calme d'une conscience pure et d'un cœur honnête. Maintenant vous êtes guéri, mais vous avez besoin de soins. Votre imagination a été vivement ébranlée ; occupez-vous, distrayez-vous, fatiguez-vous de corps; mais, d'ici à quelque temps encore, rêvez le moins possible.

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Servieux qui, pendant ce long récit, s'était timbrée d'une certaine émotion, redevint ferme et assurée.

» — Apartir de ce jour,ajouta-t-il, j'allai beaucoup mieux. D'ailleurs nous arrivions en France. A présent, je suis tout à fait guéri, mais j'ai gardé de mes deux accès de folie une excessive agitation d'esprit et un grand penchant pour le merveilleux. Je suis persuadé que nous pouvons nous mettre en communication avec des esprits bons ou mauvais, et

18 PIBSBOT

que le voile qui nous les cache, déjà à dêxrii sonlerft par le magnétisme, le sera un jour tout à fait. Je me plais au récit d'aTeniures impossibles, aux créations féeriques des poëtes, mx Mille et Un FM" tomes d'Alexandre Dumas, à la Peau de Chagrin de Balzac, aux Mémoires ef» Diabie de Frédéric Soulié, et par instants» enfin , }e crois que le génie du mat peut s'incarner dans une forme humaine.

-— Dans celle d'un commandant, par exemple, lui dis-je à mon tour, qui paraîtrait un excellent homme, et qui ferait mourir de chagrin se» officiera et son équipage.

•-- Oui, me dit Ser?ieux, mais il faudrait en même temps qu'il fût spirituel.

Nous nous letâmes en riant, nous allumftmes des cigares et nous sortîmes du restaurant. Tout en causant, nous avions remonté les boulerards jus-^ qu'au Ghâteau-d'Eau, et nous étions arrivés aux cinq ou six théâtres qui se coudoient derrière le quinconce du boulevard du Temple.

-^ Si nous allions au spectacle? me dit Servieux.

— Soit, lui répondis-je, mais il est tard; il est près de dix heures.

— Eh bien I entrons aux Funambules.

riBBROT 19

Nous y entrâmes, et nous fûmes pkeAs à Tatantseène de droite. Je ne sais si je dois Tattribuer aux fomées da rin de Champagne ou aux étranges récita que m'avait faits Servieux, mais j'assistai à eette re* présentation avec une agitation d'esprit singulière. On jouait une de ces éterMiies pantomimes où Gas« sAndre veut marieras filleColombine à Pierrot, mais oft CoksBibine, qui n'aime pas Pierrot, finit toujours psr épouser Arlequin. La rampe me semblait éclater de mille feux, et les toiles peintes me représentaient de délicieux bosquets et des paysages dignes dé Watteau, semés de roses et de fraîches tonnelles. Au moment ô& nous entrâmes, Golombine était assise sur le devant de la scène et pleurait. Ses larmes, que je crus voir couler doucement, me parnrent autant de perles liquides. Elle était court vêtue, et sa jambe fine et ronde était admirable^ ment monlée dans un bas de soie à coins brodés. Je frottai le merre de ma lorgnette et j'aperçus véritablement pendant un instant une fille assez ordi^ naire, dont le costume était fané ; mais l'illusion reprit bientôt tout son charme, et je me sentis saisi d'une vive pitié pour cette pauvre enfant qui ne pouvait épouser celui qu'elle aimait. Arlequin

parât alors avec son demi-masque noir et son habit tout constellé de paillettes. Il sautait à une hau« teur extraordinaire, et, à côté des larmes réelles de cette adorable Golombine, il me fit Teffet d'un amoureux fantastique. Son extrême agilité, ses allures vives et coquettes, son sourire séduisant et railleur n'avaient rien d'humain. Je songeais, malgré moi, à cet irrésistible et fatal don Juan, si souvent rêvé par la poésie, qui aime toutes les femmes, qui est aimé de toutes, et qui trouve pour les fasciner autant de visages, de gestes et de sourires différents qu'Arlequin a de couleurs et de paillettes à son habit. Cet Arlequin frappa la terre de sa batte. Golombine courut à lui, et il l'enleva dans ses bras, plus légère qu'une plume. En ce moment survint Pierrot, avec son costume blanc, ses grandes manches et son visage enfariné où deux yeux noirs brillaient comme des escarboucles. C'était Deburau. On lui jeta quelques oranges qu'il ramassa gracieusement et qu'il fourra dans sa poitrine, avec laquelle il imita le mouvement désordonné du sein de Golombine. Il v eut un rire fou dans la salle. Quant à lui, il demeurait impassible, mais sa figure peignit bientôt une colère

PiEBBOT 21

comique: Il s'empara de la batte d'Arlequin, qui était restée à terre, et tomba à bras raccourcis sur cet amoureux, qui était lâche et qui s'enfuit à toutes jambes. Il revint faire des reproches à Gôlombine, mais Golombine commença par hau^seï les épaules et finit par lui donner des soufflets. Gassandre accourant au bruit, Pierrot se plaignit è lui et le crossa bientôt à coups de pied jusque dam la coulisse. Tout d'un coup, on apprenait qu'Arle quin avait enlevé Golombine : il fallait les rat traper. Alors l'action se poursuivait à travers le5 lieux les plus bizarres, tantôt sur une mer aux eaux de safran, où l'on apercevait Gassandre et Pierrot dans un frêle esquif» à deux pas d'un énorme poisson^ qui ouvrait la gueule pour \es avaler, tantôt dans un . désert où les rochers se mettaient en danse autour de Pierrot épouvanté. Quand parfois Gassandre, Pierrot, Arlequin et Golombine se rencontraient, il y avait une grêle de soufflets qu'ils se renvoyaient les uns aux autres avec la rapidité d'un courant électrique. Dans cette chasse étrange, Pierrot, profond philosophe qui sait bien qu'il n'épousera jamais Golombine, se consolait en rossant et en effrayant Arlequin etCassandre

92 PIIBEOT

ûuteê les fois quUl en trouTait ^occasion, H \^ battait en conscienee avec le plas beau sang-froid, ou les effrayait a?eo un aimable aourfre sar les lè?res. Tantôt) dans «ne auberge» il offrait à Cassandre mourant de soif nne boateille que eelui-^i vidait à longs traits, puis quand Gassandre avait fini de boire, il lui montrait en souriant l'étiquette de la bouteille où était écrit : Lmdanum. Une autre fois, en le rasant, il faisait le geste de lui couper la tête, et, tout en souriant encore, il montrait à Gassandre qu'en lui faisant sentir le froid de l'acier, il ne s^était servi que du dos de Tinstrument.

Dans ces farces lugubres, Deburau s'animait de cette gaieté sombre qui échappe à la foule, mais que quelques esprits d'élite comprennent en l'admirant. Ils en viennent à douter du point où s'arrêtera la volonté de ce cruel et froid railleur : et ils ne s'étonneraient qu'à demi si la bou-teille qu'il donne à Gassandre était véritablement du laudanum, et si, en le rasant, au lieu de le faire frissonner seulement au contact du fer, il lui ouvrait la gorge par une véritable blessure.

— Est-ce que vous trouvez PieiTOt gai ? dis-je à

FIIRBOT M

Semeux qui suivait te jeu de Deburau arec une

excessive attention.

-i»Oui,me répoadiUil, Binirtrementgai.

Il y eut une scène où Piernot fut sur le point de triompiier de la résistance de Golombine. Elle fai« sait) à un bout du théfttre, avec Arlequin, nn repas frugal d'eau fraîche et de pain bis. A l'autre bout) Pierrot faisait un repas splendide. Il était attablé devant une bouteille cachetée, un p&té froid et des confitures. Il mangeait et il buvait, et, à chaque gorgée, à chaque bouchée, il roulait des yeux blancs de plaisir et se frottait doucement Testomac de ses deux mains, Golombine faisait froide mine à Arlequin et lorgnait en soupirant le festin de Pierrot. Elle iSnit par se lever et par s'approcher de lui en souriant. Alors Pierrot remplit son verre, le poussa jusqu'au bord de la table, allongea ses lèvres pour simuler un baiser, et tendit du côté de Golombine une joue rebondie sur laquelle il appuyait le doigt. Golombine sou* riait toujours et faisait un pas de plus vers Pierrot.

Je ne sais vraiment pas si elle allait se décider, quand Servieux se leva brusquement en disant :

— Cette femme se vendrait pour un verre de vin.

Vous en ayez assez, n'est-ce pas; nous pouTons partir.

Je le suivis assez inquiet, car il était pâle et agité. Le grand air parut lui faire du bien. Il le respira à longs traits en passant la main sur son front. Nous caus&mes environ une demi-heure en redescendant les boulevards, mais il était visiblement préoccupé. Devant Tortoni nous nous dîmes adieu et il me souhaita un bon voyage, car quelques jours après mon congé expirait, et je devais retourner à Toulon.

Depuis un an j'étais embarqué sur Tescadre et je n'avais plus entendu parler de Servieux, lorsque je reçus de lui la lettre suivante ;

c Mon cher ami,

» Je vous écris dans un de mes moments lucides; moins pour vous dire ce que je suis devenu que pour me rendre compte à moi-même de ce que j'ai fait depuis que je vous ai quitté. J*ai besoin de savoir si je ne suis pas réellement fou, bien que j'aie agi mathématiquement dans ma folie. Mais c'est le propre d'une idée fixe que d'avoir ses développe-

menls logiques jusqu'à ce qu'elle s'aperçoive que le but qu'elle poursuit est une ébimère. Vous vous rappelez la soirée des Funambules à laquelle nous avons assisté ensemble l'année dernière. J'en suis sorti très-vivement frappé du jeu de Deburau, et lorsque vous m'eûtes quitté, j'ai été pris d'une singulière pensée qui vous fera rire; c'est que l'incarnation du diable en ce monde devait être Pierrot, non pas toutefois le Pierrot de la scène avec son costume traditionnel , mais un homme pâle, aux yeux noirs, grand, bien fait, au cœur de bronze et aux muscles d'acier, qui, vivant dans la société, où il disposerait d'une énorme puissance, ferait toujours le maU impassible et souriant. Préoccupé de cette idée, je retournai plusieurs fois aux Funambules. Je m'aperçus bientôt que j'avais trop grandi Pierrot, ou, pour mieux dire, que le Pierrot français était trop spirituel pour être foncièrement méchant. Il ne faisait qu'ébaucher le type que je rêvais. En réfléchissant quelque peu, cela ne m'é* tonna pas. Le génie du mal doit être forcément cosmopolite; il n'est donc donné à aucun peuple de reproduire en son entier celte grande individualité. Qu'il le représente sous la forme de Pierrot

FiBnnoT S9

on dô quet(|Tie penoAnago analogaè, il ne pont que lui prêter les vices oa les facultés d'esprit per* rerses qui lui sont propres. Il ne peut» s'il le reyél d'un corps humain, faire couler que son propre sang dans les teines de ce mystérieux et redoutable Protée, qui apparaît dans chaque pays sous me forme différente quoique, au fond, reconnais» sable. C'est ainsi, «^ pardonnez**âioi cette dissertation de quelques lignes, «^ que dans les trois zones qui divisent l'Europe de l'ouest à l'est, en lais sant de cdté les contrées du nord, dont l'imagination, trop enfantine encore ou trop mystique, ne sait pas donner de forme positive à ses rêves, on rencontre en France le Pierrot dont le Gracioso espagnol n'est qu'un dérivé, en Italie et en Sicile Polichinelle, en Grèce et en Turquie le fameux Karagueuss des Levantins. C'est à dessein que j^ ne vouï parle point à présent de l'Angleterre. Pierrot, si on ne l'avait pas défiguré par la nécessité oà l'on est d'amuser le bas peuple qui va au théâtre» est celai de tous qui se rapproche le plus de l'ange déchu ici que notre poésie le conçoit. Il ^ l'esprit éblouissant, le courage froid et une mélancolie profonde dans sa méchanceté. Il semble condamné

58 riKRROT

fatalement à faire le mal. Polichinelle est un démon d'un ordre bien inférieur. Il est spirituel encore, mais il est lâche; il fait le mal avec plaisir, et ses méchancetés, déjà légèrement eruelles, sont toujours assaisonnées de libertinage ; son œil oblique, son nez et son menton qui se rejoignent, font de son visage une caricature. Chose bien remarquable, il n'est plus un simple mime ; il parle avec une pratique dans la bouche, et n'a que le filet de Toix de l'impuissant et de l'envieux. Quant à Karagueuss, c'est moins une créature humaine que le dieu Priape ressuscité. Le marquis de Sade eût été digne de fournir son théâtre de pièces immondes. Du haut de ses tréteaux, il tient école de cynisme, de débauche et de cruauté pour le peuple ignorant qui l'écoute en riant, et qui ne connaît de l'amour que la brutalité. Ces différents aspects d'un même type une fois admis, je fus pris, je ne sais comment, d'un immense désir de les résumer en moi et de jouer, non pas dans le monde, il m'eût fallu une fortune immense ou un pouvoir gigantesque, mais sur un théâtre où chacun pourrait venir le contempler et frissonner en le contemplant, ce rôle du génie du mal avec ce qu'il a tour à tour de splen-

didement sînîslre ou de grolesquement bas. Pour arriver à jouer oonvenablement un tel rôle, il me fallait beaucoup travailler. Je commençai par faire dans le Levant un rapide voyage de trois mois, afin d'étudier sur place le Polichinelle et le Karagueuss. Ce qui m'arrêta quelques instants dans mes études, ce fut de voir chez chacun d'eux la difformité morale doublée d'une difformité physique. A quoi bon? Est-il donc nécessaire que le diable, pour nous effrayer, ait, ainsi que les lui prêtent les vieilles légendes catholiques, des cornes sur la tête, des ailes de chauve-souris dans le dos et le pied fourchu? Je consultai les poètes à ce sujet, mais assez inutilement. Si la méchante fée Âlcine de l'Arioste ne parait une délicieuse femme qu'à l'aide d'un talisman et n'est en réalité que la plus laide créature qui se puisse voir; si ses enchanteurs, ses génies et ses ogres sont pour la plupart hideux et difformes; Han dislande et Quasimodo, en revanche, bien qu'ils soient des monstres, se sauvent par d'admirables traits de tendresse et de bonté ou par une sauvage grandeur. Quant à Shakspeare, il a mis sur la scène Richard III et Galiban, l'un tel que l'histoire le lui a livré, l'autre tel que son imagination l'a conçu.

Richard III est un monstre de corps et d'àme> Gàli« ban est amnistié par certains sentiments de repen* tir et de reconnaissance. Je me décidai pour repu* dier dans ma création la difformité physique^ La perversité étonne en effet plus chez un être doué do beauté que chez un être disgracié de la nature. C'est ainsi que se dessina lentement dans mon cet** ▼eau un génie du mal, grandiose et mélancolique» d'une irrésistible séduction, cynique et bouffon par instants, afin qu'il se relevât plus haut après être tombé. Toutefois, il était loin d'être complet. Je sentais qu'il n'avait que la grandeur sinistre qui attire, et je voulais qu'il eût au besoin celle qui glace d'épouvante, qui tue toute sympathie, qui fige le sang dans les veines. Cet élément de férocité froide que je cherchais, je compris que je le trouverais en Angleterre, un jour que je regardais attentivement la vignette du journal anglais le Punch. Le Punch a le sourire cruel du cannibale qui fouille de ses mains tremblantes de désir les entrailles de la victime qu'il vient d'éventrer. Son visage exprime à un suprême degré le dédain de tout sentiment humain, il est sans émotion comme sans remordsi il les a toujours ignorés l'un et l'autre; il

PIBRROT 81

ne eonûalt que tùn égoïsme et là ftatisfaclîoii de ses tw^tie&»i Sans s'iâ^iëtér de ce <}ue Ses caprices pratBnl coûter de sang et de larmes à dès généra^ iiom entières. Je traversai la Manche^ je vis le Pierrot ài^laiïi, et je m'aperçus avec jele qae je ne m'étaîè^ trompé. Latignette du Pnndk arait tenu ses premexses. Je revins frappé d'horreur, ayant va faire en action tout un cours de cette poésie an* glaise, la plus terrible et la plus sombre de toutes les poésies, qui peut croire ainsi que la nôtre à un ange tombé, mais à un ange tombé qui a froide* ment pris son parti de sa chute, qui exploite Ià pauvre huïnanité d'une façon toute positive au profit de ses vices et de son confort, et qui n'a ni le regret ni le souvenir du ciel.

» Mes études préparatoires étant terminées, je songeai à passer de la théorie à la pratique. Afin de ne point être dérangé par le mouvement du monde extérieur, j'allai vivre dans ûné petite maison que je possède en Bretagne. Nulle habitation n'est plus triste, je crois, que Mont-Assise. Elle est adossée d'un côté à de hautes montagne* boisées; l'autre façade donne sur un torrent que grossissent les pluies d'hiver, et sur une plaine sans végétation,

toute semée de pierres druidiques, au delà de Ia« quelle on aperçoit l'Océan avec ses flots brumeux sans cesse agités par la houle. Je laissai les appartements dans l'état délabré où ils se trouvaient, et je ne m'occupai que du salon du rez-den^haussée, dont les quatre fenêtres s'ouvraient d'un côté sur la montagne, de l'autre sur la mer. J'en recouvris le sol d'un épais tapis qui assourdit le bruit des pas, et je le fis garnir de haut en bas de grandes glaces qui se touchaient, de façon qu'on ne pût se tourner d'aucun côté sans se voir. Il n'y eut pour tout ameublement qu'un large divan s'appuyant contre la muraille, et deux grands coffres en ébène à incrustations de cuivre que j'avais rapportés de mon voyage dans le Levant. Il y avait dans ces coffres les costumes complets de Gassandre, d'Arlequin, de

Pierrot et de Golombine. Trois.mannequins destinés ù revêtir ces costumes, — je devais, moi, jouer les rôles d'homme et porter le quatrième, — se tenaient debout dans les angles du salon; et un trapèze, soutenu par deux cordes, descendait du plafond. Dès lors, je menai une existence singulière.

» Voulant acquérir le désossement et la souplesse de membres nécessaires à tout Pierrot, je faisais

chaque malin de ta gymnastique pendant plusieurs heures. Je mangeais beaucoup à mon déjeuner, puis, accablé de fatigue, je passais le reste de la journée à dormir ou à me reposer dans une indifférence morne. Le soir, à la fin de mon dîner, j'avais des tressaillements nerveux. C'est que Theure importante de ma vie approchait. En effet, quand j'avais congédié un vieux serviteur, le seul que j'eusse à Mont-Âssise, j*allumais les candélabres, et, si la nuit était calme, j'ouvrais les fenêtres. J'apercevais ainsi d'un côté la sombre verdure de la forêt, dont les bruits étranges et plaintifs arrivaient jusqu'à moi; je voyais de l'autre la lune tremblante qui argentait de reflets bizarres les pierres druidiques, et j'entendais au loin le sourd mugissement de la mer. Je revêtais alors tantôt le costume d'Arlequin, tantôt celui de Gassandre, tantôt celui de Pierrot. Pendant les premiers temps, je jouai, sans y rien changer, les rôles de ces différents personnages dans les diverses pantomimes que j'avais vues, et, je m'en tirai, au bout de peu de jours, d'une façon qui me satisfit. Le demi-masque noir rendit celui d'Arlequin facile. Il ne fallait, pour le bien remplir, que déployer beaucoup d'agilité et lui imprimer un certain cachet

de fantaisie et d'étrangeté. Celui de Gassandre , ce rôle éternel des tuteurs trompés, égoïstes dans leur bêtise et bêtes dans leur égoïsme, ne me coûta pas la moindre peine. Il n'y avait que celui de Pierrot qui me passionnât. Je me mettais derant une glace» et j'essayais de faire exprimer à mes traits tous les sentiments possibles^ depuis la bonté jusqu'à la haine, de les faire passer par nuances Successives de la bêtise à l'ironie, puis de les ramener instantanément à une complète immobilité. J'avais à côté de moi, pour m'aider et me guider dans ces tentavives, un Lavater tout ouvert, et si l'honnête et candide auteur de ces pages, si pleines d'observation et de science, eût pu me voir, je l'eusse sans doute fait frissonner. Le résultat auquel j'étais arrivé était toutefois peu de chose. Certain que je ferais facilement un excellent Deburau dans les pauvres canevas et les niaiseries de coquinisme ou de lâcheté qu'on lui faisait jouer, je lâchai la bride à mon imagination échauffée par la solitude et par des rêves incessants, et je me composai de nouveaux canevas. De même qu'il y avait dans les pièces-féeries des Funambules des monstruosités physiques, j'inventai des monstruosités dans l'ordre

riEBBOT 35

moral. 3e m youlas plus être ce Pierrot qui trémblo deTant un horrible et naïf diable à queue rouge et à coraes ; je voulus que le diable tremblât devant moi. Ua jottf, àm$ une de mes plus bizarres élucubra* tions, je m« persuadai être le diable ltti<*mâme sous la forme assurément très-^vulgaire d'un homme fort riche qui ne secourrait aucune infortune, Je me figa» rais en même temps être assis à cdté d'une table chargée d'or, et toutes les misères humaines, m'im* plorant «vec des cris, des gémissements ou une muette douleur, passaient devant moi. C'était d'à* bord un malheureux jeune homme qui avait volé eent francs dans la caisse de son patron. II mesup* pliait de les lui donner ; il me disait que les gendar* mes arrivaient; que, s'il ne pouvait remettre ces cent francs dans la caisse, il allait être arrêté. Je souriais tranquillement et je refusais. C'était une mère à qui il fallait dix sous pour que son enfant ne mourût pas de faim. Elle me montrait les convulsions du pauvre petit être; mais, dans ce moment-là, je caressais les épaules d'une belle fille, et je refusais. C'était cette belle créature, sur un lit d'hôpital, qui voulait que j'achetasse son corps : je refusais; et, tout en refusant, j'avais toujours la même impassi-

dd PIERROT

bilité gracieuse et le même geste bienveillant. Ce soir-là, il y avait au ciel un orage splendide. J'avais en face de moi une grande glace où je me voyais Je ne pensais plus aux misères humaines qui continuaient à passer, et je me regardai moins en acteur ^u'en spectateur de cette scène lugubre. Ma taille me parut grandie. Ma main blanche, aux doigts effilés, continuait, d'un mouvement facile, à jouer avec la masse d'or qui était là présente, bien qu'elle n'exist&t pas. J'avais sur les lèvres un fatal sourire. Mes yeux enfoncés brillaient d'un éclat insupportable ; paâ une écaille de ma farine n'était tombée. Au moment où je me regardais le plus attentivement et avec une sorte d'admiration pleine d'horreur, un éclair d'une largeur surprenante, pa* reil à une bande de feu, illumina mes fenêtres, et il me sembla que tous les petits diables de la plaine qui, selon les superstitions bretonnes, hantent les pierres druidiques, noirs, aux ongles crochus, m'ap* plaudissaient en riant, accroupis derrière mes carreaux. Je me fis peur et me dressai sur mes pieds; mais, au même moment, le roulement de tonnerre qui suivait Téclair ébranla la maison tout entière ; les vitres se hrisèrent en mille éclat», et une lourde

PIBBBOT 37

rafale de vent et de pluie éteignit les candélabres.

> Je m'évanouis, et je ne revins à moi qu'au froid du matin, rendu plus vif par cette nuit d'orage.

> Toutefois, je sortisde cet évanouissement comme d'un long et bienfaisant sommeil. J'étais plein de force et de confiance en moi, car je sentais que j'avais atteint le but que je poursuivais. Mais un doute me vint. J'étais parvenu à m'effrayer moi-même : effrayerais-je également les autres? D'un autre cdté, mon jeu extraordinaire ne dérouterait-il point les acteurs qui ne le connaîtraient pas et avec lesquels je serais appelé à jouer? Je pourrais passer pour un phénomène incompris et je ferais un fiasco complet. J'en vins tout d'un coup à songer qu'il me fallait trouver une femme qui, dressée par moi, pût remplir le rôle de Golombine et qui, débutant avec moi, me donnerait la réplique. Maintenant que j'y songe, il se cachait peut-être sous cette pensée le désir d'échapper à ma solitude et l'espoir que la présence d'une femme dissiperait de singulières terreurs qui m'assaillaient de temps à autre» quand je m'identifiais par trop, ainsi que je l'avais fait la veille, avec mon rôle de Pierrot. Restait à trouver la femme. Je ne pouvais prendre une fille

da pa^T^^querroii âUr/iEiKiq^e j'allais-ensorcelery oai: déjà mon vieuK serritaan &'èiaU jfAA à naes genoux en pleurant et en me> suj^^Hant^da rer^enir à: Dieu. Je Toniai» en miéme V&buqa une femme à qui lai carrière que je M destkiaîftne d^Ukipcânt^ AeuaBi^ jô songeai qu'une saltîmlwnipe ma consriendiTait pac faitement. Je la ^ulaisrTjraie£emme4a sadasse,,nl bét&ni iiaeUigente, ni belle ni. laide, nitfOQ uséa^ ni trop yen, me qui mon efiiq>ire. fût entier, pacee qu'ella'nie devrait DDut^ n'aj^^mi^de notioa ni du bien ni dumal,.une orèatura si baaale,,&i commune^ que; je ne me sentisse prte^pour elle d'aucun- senliiment de pitié OU: d! amour, sur laquelle enfin Je pusse fakev mes expérienoes, tiir animd viU^ comme diseiU les% médecins. En C0nsâfttenc6^ jtfr q^ai. Mcmlr-Assisef^ et je mB mis à faire mon tour de Bretagne et de Normandîevii^arrétantiparUiutoà il. y anraitune foira^m une fête de village..Enfinv à. Yemon^ je trouvai, ce quejecherotiaisv A ua théâtre daseltimbanqjoes, au. moment oàil'oafaisaitla^ parade, j'aperçus sur las tr^aux une- fille de dix»>sept à dix<-huit ans,, aux» clieTeux.aboBd£ml9>^ au- teint plombé,, aux yeux noifs mais fatiguésy et dibiiont son râla aviec entraint quoique avec, trivialité. X'allaLà plusieurs représeur*

SIABSOS 89

talions de suite et j'appris da pitm qu-'elle était mai^

heureuse, que le directeur der la^ tcoupa ètaiti son

ama&t et fu'ii la. battait sooKftirt.^ lùk seir qaOy la

représentation finie*^ j^ câdaift autbur. de \m bar

ra^gie,. je trxuu^i cette fille assise suir une pîerta et

pleurant. Je m'approchai d'elle et ja luidemandai

ee qgci'elld a^yait;, puis,, comme elXa me segaidait

ayeff étonnement, j'ajoutai i

» — Nem^ nsconnaissezryoasi pas?

^ — %]\ di'Mlley vetfô êtes le monsieur qui vienf txmjour&^à lab&rs^â.

, — ©f pourqum plcfUTCz-YOusf

ji — pkree que le maître m'a Battue et que je n'ai pas mange.

, — Voulez-vous venfr vivre avec moi ? je ne vous battrai pas et je vous donnerai à manger.

> Ëlleme regarda en hésitant: puis,, au bout d^un instant, elle sembla mettre toute défiance de côté et dit simplement :

» — Je veux bien. >

9> Je la^msnai aussitôt à< mon hâtel ot'^ la revêtis, d'une roboy d'uiLchâle et d'un chapeaa que ji avais, achetés d'avance. En la conduisant à la statix>a du.

chemin de fer, j'étais assez inquiet; je craignais qu'on ne la poursuivit :

• » — N'ayez pas d'inquiétude, me dit-elle; le maître a trop peur de la police pour lui conter ses affaires. > Arrivée àMont-Âssise elle parut d'abord heureuse de sa nouvelle existence. Elle courait les champs, allait aux fermes voisines, y buvait du lait et essayait de se faire courtiser par les candides Bretons. Je ne la voyais qu'aux heures des repas, où elle mangeait comme une ogresse. Sous l'influence de ce régime elle se métamorphosa rapidement. Sa maigreur disparut, son teint s'éclaircit, elle devint fraîche et grasse. Elle embellissait réellement, et je le lui disais de temps en temps. Elle recevait mes compliments en riant, mais en s'étonnant de ma réserve. Elle voulut m'y faire renoncer, ne réussit pas, et s'en consola fort tranquillement. Au bout d'un mois, elle me dit qu'elle s'ennuyait et qu'elle regrettait la baraque. C'était là le momen que j'attendais. Je lui répondis qu'elle pouvait jouer la comédie sans quitter Mont-Âssise, et je lui montrai mes costumes. Celui de Colombine, qui était fort coquet, la séduisit au dernier point. Elle y fit quelques retouches, et il lui alla à ravir. Nous débuta-

mes dans la journée par de très-petits canevas. EHe me trouva un excellent saltimbanque et prit de l'estime pour moi. Je lui dis bientôt que, lorsqu'elle serait assez forte, nous irions ensemble à Paris et que je la ferais engager aux Funambules. Cette nouvelle la combla de joie, et dès lors elle travailla son art aussi sérieusement qu'elle était capable de le faire. Nous jouâmes enfin chaque soir, mais je ne développais mes moyens que peu à peu ; je n'essayais que l'un après l'autre les effets de tendresse ou de terreur que j'avais étudiés seul. Je m'apercevais que le silence ou les bruits de la nuit, ce salon garni de glaces où nous nous reflétions comme deux ombres, le paysage en quelque sorte fantastique que l'on voyait par les fenêtres, produisaient sur elle une vive impression. Moi-même, je l'attirais et je l'effrayais. Je la tenais évidemment sous un charme dont je ne me rendais pas compte. Un jour, elle me dit : c Vous me faites peuri » Sans prendre pitié de son trouble, j'étendis le bras vers elle par un geste de menace, et elle tomba sur le divan. Elle était toute tremblante et prête à entrer en convulsions. Dans cet état de demi-somnambulisme, je voulus essayer dos sentiments tendres, et je caressai ses mains que

42 FIBBEOT

je pm dans les miennes. Elle «e calma subitement^ et il me sembhi qu*ime transfiguration s'opëraît en elle. lËIle mf'^pOTUt teHe d'une incompréhensible 'beauté. Ce ^uiin'étonnait, c'est que dans la journée *je ne voyais plus en elle qu'une assez jolie fille, Tttaîs ti*s-Tu1gaire. Cette difiérence me rendait d'autant {Aus ^adoraîble nra ttolombine du soir. Que vous ^irai-je, mon ami, il faut sans doute que le cœur longtemps resserré et gonflé de ses propres larmes, 3e répande à la fin en un attendrissement suprême et obéisse fatalement au besoin -qu'îl a d'aimer. Un soir que je renais d'arracher Golombine aux l)ras d'Arlequin et qu'elle s'était évanouie, je cessai de ^r en elle le jouet que j'y avais vu jusqu'alors, et je isentis quejel'aimaiscomme un amant aimesamat> tresse.

1 Jenesaîs cependairt si c'est mt)i ou si c'est Pierrot ijui l'aime. îe ri'ai point d'opinion sur cette femme, j'ignore aujourd'hui si elle es?t telle que la voit mon nnagrnatron, ou telle que la réalité me la montre» 5a vie me semble double comme la mienne propre. Les enivrantes excitations de la nuit m'anéantissent pour tout le jour qui doit suivre. J'ai l'esprit aBfaitfM, je vois à peine> je reste plongé dans un sommeil

plèsn ^€ lonrâesr . Elie, «ucontram, semUe échapper dans la journée à l'espèce de fascination .q«e j'exerce le soir sur elle et ecmtie (laquelle elle se débat alors TÎvement. Elle me domine complètement, et va jusqu'à me donner des ordres avec un ton jmjpérieux, sans gjie je songe à me révolter. C'est ainsi qu'elle a voiilu que nous vinssions à Paris, et, bien que j'eusse désiré, je ne sais pourquoi, ne point quitter encore Mont-Assise, je n'ai pas su résister et je lui ai obéi.

» Nous sommes arrivés depuis huit jours et nous jouons demain soir aux Funambules. J'ai obtenu de débuter plus facilement que je ne croyais. Deburau était malade, et le directeur ne m'a plus fait d'objection quand je lui ai proposé de payer tous les frais.

» Voilà oùj'en suis. Merci, non pas de m'avoirlu, vous n'en avez peut-être pas eu la patience, mais de ce que, grâce à vous, j'ai pu, en écrivant cette longue lettre, me résumer à moi-même ma situation, et mettre un peu de calme dans mes idées à la veille du grand combat que je vais livrer.

» Si vous venez à Paris bientôt, demandez au

théâtre M. Charles tout court; c'est le nom que j'ai pris.

> Bien à tous,

< Pierrot, i ^

P.-S. — J'ai oublié devons dire qu'elle s'appelle Alexandrine. Pour moi elle n'a point de nom. C'est Elle.»

J'étais jastement à Toulon quand je reçns cette lettre étrange. Quinze jours après, dans tous les journaux, le feuilleton des théâtres, sous cette rubrique c Pierrot, > était consacré à l'analyse du talent de Servieux. L'on répétait sur tous les tons que l'on n'avait jamais vu un acteur d'une puissance dramatique aussi remarquable, aussi saisissante, presque infernale. J'eus un grand désir d'être témoin de son triomphe. Je demandai une permission d'un mois, et le soir même de mon arrivée à Paris je me fis conduire aux Funambules.

Naturellement il n'y avait pas de place. Je pensai

46 PIBRROT

qu'en faisant passer ma carte à Servîeux je pourrais être mis quelque part et j'allai trouver le concierge du théâtre. Cet homme, après avoir lu mon nom, me dit avec empressement que, depuis les débuts de M. Charles, il y avait toujours une place réservée pour moi dans Tavant-scëne de droite, et il m'y conduisit.

Ce fut avec une singulière émotion que je m'assis dans cette avant-scène, où un an auparavant j'avais passé avec Servieux la soirée qui avait eu une si grande influence sur son sort. Je regardai la salle, sa composition me frappa. À l'exception du para- Bis, elle était remiflie de femmes en ë^gemte toilette, ift'aptistes «t d^ommes du monde. 'Bîestdt im frappa les lirais co«p6 et je ne 'pus me iten&re «mattre à'nn 'frissra 4e 'Gsriosité et de (crainte t&à songeant que j'allftis^ir les deux iiéros ^de ctftte Tie extraiordiimire mcenée dans la soUtude des cdles •de Bretagne.

^On jouait oe 'soiplà Pwpmt magicim, une paih* ^tomrme ^den* fienrieiK ©tait l'auteur. I^a pre- «miëre lemme que je tIs en fioèae fat Alesandrîme» Je la dérorai 'iu f>egard. C'éitaiit mie j^ie 'fille •mi peu grasse, avec ée beaux .AeveuK^ mais -dont

te ifêxA i>affi Bt l^^fèrement protmlnent accnsah anrec -mie me JbmtdlHié le "type 9e la coarthane. £31e if'geovpàit beaucoup 'âe meotrer le^lus poi^ sible le haut de ses jaidibes en tournant souvent et avec rapidité mir ^e-naéme, ti faisait les yeux dieim «ux'«peetateura.

le ^ne "ISètouniEi "met un ^serrement de torar. C^étaît SoBC Ttne ^e aussi Tulfaire que Serrieux àimaitl

îiUÎ-même parut biefftttt. A peme entre, il jeta les yeux de mon côté et me sourit. De prime abord je reconnus Tacteur passé maître. Avec ses long? vêtements blancs il avait on tpidque sorte une démardbe extra^bumaine. 11 glissait sans bruit plus qu'îl^nemarchaEit. Son -visage meparut très-maigre sousla couébe fle farine qui le recouvrait, mais il était èclairt par «desyeux eirfoncés dans leurs oAites et d'un ëdiat métallique. 11 avait le grand art de n'BCcuser les plus fortes émotions que par de faibles contractions flcTunsdles, réalisant cette obsensBEfmi de liovatcr qu'un seul Irait peut détruire Pcxpression de tout un visage. Ainsi, au moment où roBÎl ouvert, le frofft pur, le sourire ttpparent de la bouche annonçaient tîhez hti laiialïve bonté»

an léger frémissement des ailes dn nez, une légère inflexion des lèvres décelaient à l'observateur et quelques instants plus tard au public lui-même la plus redoutable méchanceté .

Il y eut une scène qui me saisit vivement.

Pierrot, sa baguette magique à la main, se promenait tranquillement dans une forêt. Tout à coup il rencontrait Arlequin. Ces deux hommes qui se détestaient, le canevas le voulait ainsi, restèrent un instant immobiles. Arlequin, retombé sur le sol après un saut de gaieté par lequel il avait annoncé son entrée, semblait cloué aux planches. Le bas de son visage, la bouche ouverte annonçaient une profonde terreur, et, de la place où j'étais, je ne voyais plus que le blanc de ses yeux. Implacable comme le destin. Pierrot tendit vers lui sa baguette et marcha à pas comptés. À chacun des pas de Pierrot, Arlequin en faisait un en arrière, mais ses pieds se détachaient lentement comme s'ils eussent soulevé un poids immense. Cet homme avait évidemment une peur véritable. Pierrot l'accula ainsi jusqu'à un tronc d'arbre, qu'un coup de tonnerre, précédé d'un éclair, coucha par terre avec fracas. Alors cet arbre, affectant la forme d'une bière, renversa à

droite et à ganche les deax pans de son couvercle, et Arlequin s'y trouva enseveli. Dès que le couvercle fut retombé sur lui avec un bruit mat, Pierrot se livra à une joie folle. Tantôt il faisait des bonds d'une prodigieuse agilité, tantôt il s'asseyait sur Tarbre et y pesait de tout son poids. Cette exaltation dans la vengeance m^étonna, car elle était loin d'être suffisamment expliquée par les événemrats de la pièce. Je ne pouvais la comprendre qu'en admettant que Pierrot, en dehors de ces événements et dans la vie réelle, eût pour Arlequin une haine égale à la terreur qu'il lui inspirait. A ce moment, les parents d'Arlequin arrivaient tout inquiets et le cherchaient inutilement. Pierrot les regardait faire en riant, mais son rire, qui, de minute en minute, devenait pks saccadé et plus strident, grinçait comme une scie sur de l'acier. Peu après, il était contraint par un pouvoir magique plus grand que le sien de rendre la vie à Arlequin. Alors il marcha vers l'arbre, le frappa de sa baguette et tout aussitôt Arlequin en sortit. Pierrot le présenta au public avec une pantalonnade gracieuse, puis l'enlevant par un mouvem^t rapide, il le jeta à quelques pas de là en laissant éclater sur son visage un

50 riEBBOT

intradnisibte mélange "Se colère -et -de mépris.

A la £n Sa spectacle, f allai trouver Servieux dans «a loge. Il était en train de se déshabSIer. Il «vint à moi et me serra tranquillement la main comme .s -il m'araitTa la Teille. Il arait essaye sa farine et -avait la figore ti^s-p&le, très-^fatiga'ée et ^les yeux gonflés. Ses mamis uvaient ane sorte de «tremblement nerveux.

le le iiemeroiaitâe m'avdirfait garder une place eomme s'il eût sa que je devais venir un jour ou l'autre.

— le le «avais en eiffet, ou plutôt j'en avais le presseniiment, me dit-il en souriant et d'un ton cahne qui contrastait fort avec son agitation d'autrefois.

Acemoment Alexandrine oortra.EHe ava'H quitté son costftme de Cohmibrne et avait un riche pardessus en fourrure.

— Tlst-ce que nous ne soupons pas, ce soir? ditelle à Servieux, ^après m'avoir rendu mon salut.

— Si, dît Servîeux, nous aTlons partir ; nous souperons tous les trois.

—Tous les quatre, vous voulez dire, car j'ai dit

^mmnoT 51

àPolydore qaUI souperaM; aTecnoos.lhitpeE'doûc, 'PolydoFe, ûtrfSie.

Polyâore tf'Sitàit autre qn'A'rleqam. Il «-était •tenu joaqHe^là sur le «eaii 'fle la iege ftsns une attitude presque inquiète. Il entra sur 'nn^itation d'Âlexandrine et «àlua gauchemettt.

C'était un |;ranfl jeune Ihannne 9b Vingt-liuit i toBUte ans, sordidement yMu.

— Soit, dit 'SerVieux, «pi^ *un momeiit d*hé- «ftation «pendafit leqtMfl ni i^^aria tour à tour Alexandrine et Polyfloise.

Ce «ouper, que nous iHDtaies faire dans im cai)in0t de la ttatson^Or^ fut «iagulièrement triste. Sei^ieuK paillait peu «t im^k de grandes coupes 'de Champagne fraqppé. i^dlydope^'é^id^Doaaieat gêné» «a idoitnait une oMftesaitte «n mangeant gloutonnement, ttoi, j 'étuis &eid i0t fttennè. iLlexandrine seule simulaH un £aH eaAraMie let, romaoae si elle eût voulu me prouver ï^empm qu'elle ^aairait .sur fi^^ieuxf ar le ^aapîHage^qu'â lui penncitaiit, elle tcmuDaodait^couip rar <o»«p 4es mets les ipfats rares et'ks plus iwjMeui. BHe te &, «q^porter ^nsi deux èuissons 4e 4}ruffe6,^ir'<cile épai^^a u\ec son «cputeau sur la table et de 4a laide «or le soi. Serrieux

ne faisait aucune observation. J'essayai de causer un peu avec lui soit marine, soit théâtre; mais il me répondit par monosyllabes. Je finis par me taire. Alexandrine, alors, trouvant que nous étions tristes, fit apporter du tokay.

Elle remplit nos verres en nous disant :

— Chaque fois que je lèverai mon couteau, nous viderons chacun notre verre. De cette façon> la galtë nous viendra peut-être en nous grisant.

Elle leva son couteau. Nous bûmes un premier verre, elle le leva une seconde fois, nous en bûmes un second. A la troisième fois, je portais mon verre à mes lèvres, mais je ne bus pas. Je regardai, en le mettant entre moi et la bougie, la x^haude liqueur qu'il contenait et qui ressemblait à de Tor en fusion dans du cristal. J'étais pris d'un profond dégoût et d'une indicible tristesse.

— C'est la cinquième fois , dit-elle sans s'at)ercevoir que j'avais cessé de boire.

A la sixième, elle vida son verre, puis se renversa sur les coussins où elle parut s'assoupir, bien que ses yeux restassent à demi ouverts, mais sans expression, et que sa main continuât à tenir le couteau et à essayer parfois de le lever.

PIBRSOy 61

Bien qu'elle ne donnât plus le signal, Senrieux et Polydore continuaient de boire. Us remplissaient leurs verres, les vidaient ensemble, les reposaient sur la table et les remplissaient encore , et cela d'une façon tout automatique. Ils ne se quittaient pas des yeux; mais le regard de Polydore vaciHait sous le regard fixe et lourd de Servieux et se chargeait visiblement des nuages d'une épaisse ivresse. A la fin il murmura :

— Je n'en puis plus. Et il laissa tomber son verre qui se brisa en mille miettes. Lui-même roula de sa chaise sur le tapis.

Servieux, trës-calme en apparence, sonna.

Deux garçons entrèrent. Servieux leur montra Polydore, qu'ils emportèrent, le tenant, l'un par les pieds, l'autre par la télé.

— Maintenant que nous sommes seuls, me dit Servieux, il faut que je vous raconte ce qui a sui^i la lettre que je vous ai écrite. J'ai très-heureusement débuté. Je n'ai voulu ce soir-là montrer au public qu'un honnête Pierrot, faisant le mal sans y entendre malice, très-naïvement autant que spirituellement béte. J'ai réussi et l'on m'a jeté beaucoup d'oranges. Les jours suivants, j'ai nuancé

54 PIERBOT

mes rôles; j'ai remplacé la raillerie par Tironîe, la galanterie par le cyniaaie, la poltronnerie qui fuit par la perfidie des bravos italiens qui tuent liardiment d'ua coup âe potpmrd dsns le dos; je n'ai plus marché et je n'ai |plus«Hutë ; f ai gli«sé et f ai %ondi. J'ai fait démon ^«gaiHl une arme H'èpou^ Tante et de fasemaiton qui alls^t aussi droit au Imt qu'use balle de pistolel;. Tai donné, dans certains cas, à mon corps et à mes traits, l'^rnflexrble rigidité des premières heures qui suivent la mort. De tressaillements de musdles en tressaillements de muscles, j'ai fait passermon visage de l'étonnemeni et de la plus simple inquiétude à la plus Indicible angoisse, au point que les spectateurs ouvraient la bouche ainsi que moi, et que le cri de suprême détresse, qui ne s'échappait pas de mon gosier, s'échappait du leur. Toutefois, je ne voulais pas les faire mourir de peur, et, puisqu'on définitive, venant là pour s'amuser, Il fallait qu'ils en eussent pour leur argent, je redescendais de mon effroi par un apaisement subit de ma face, puis, comme si je me fusse moqué de moi-même, je riais doucement d'abord, un peu phis vite ensuite, précrpitant en cascades joyeuses mon rire aigu qui atteignait bien-

tôt aa fou rire, gui dn faaxire maniait à nue agita- •tira nerveuse <6t déjà doaloureiise, ^qaisB chan- {geait enfin en œs conimlMQiistsaas nom de la femme que 8on mari «ttaobe ib n«ît sur un lit et qu'il fait «eurîr 4dQlemeat jeu lot chatouillant la plante des «pieds. Par instaote je nî'«rF6laift«t jeme composais ia face ^tr^è^-séridiise que ^wt avoir >ce mari assassin, pour reprendre isabitenient après la figure congestionnée et le Tire effroyable de la Tiolime. Aussi j'ai fditluF6iir«€â;r«nm'a proolamé^un grand artiste.

-— Vous avez é& temaux, csff ^c'était Ih Je but ^que TOUS poursuijiriez.

«— Quelques 'jouvs, pa» Hlaurantage; car ce gcand artiste du soir, œ génie du mal quetoion imagina ^IfOB «rait nrlNfe ^ que rnsL^mAmàè réalisait, Aew^ mai f»e!td«at le jam te ^ lus laible des ibommes, moins qu'un lionmie, le jouet de .oette iUle, .de cette méprisable ^créature, qui m'a que lies ton- . dances besliates de laifeoiBieisans aucune .d^s qualiHés que tnous qenpons essaye de ^lui donner en lui aceofdant une îftme. Je 'sois à son uâgard jcomme l'aigle «des fnmUafgnss qw plane longtemps idans la ttue, étendant ses larges ailes et fixant le soleil,

pais, qai, tont à coup frappé d*an plomb viMombe lourdement sur le sol et reste captif et torturé entre les mains du chasseur. Seulement, je n'ai même pas la force de me défendre ou de me plaindre. Mes heures de la journée sont une nuit profonde, un anéantissement complet. Je fais ce qu'elle veut, je vais où elle veut. Déjà, à Mont- Assise, j'avais éprouvé quelques symptômes de Tétat où je suis. Quand la nuit, se dissipant, m'arrachait à l'exaltation de mes rêves et me replaçait dans ce milieu banal du plein jour où végètent les créatures humaines, je me sentais singulièrement affaibli et sans énergie contre la volonté de cette femme. Mais le soir je reprenais tout mon empire sur elle. Ses yeux brillaient du feu de mon regard; sa voix avait les intonations de la mienne. La même épouvante, la même joie, le même attendrissement, les mêmes passions soulevaient nos poitrines et agitaient nos cœurs. Elle vivait de ma vie; elle était la chair de ma chair, l'esprit de mon esprit. C'était ma création et mon esclave, mais une esclave chérie; et le bonheur que je ressentais auprès d'elle était si enivrant, que je me préoccupais: peu de quelques pâles heures de jour qui me la

PIERROT 5r

dérobaient; j'étais confiant comme Dieu quand il contemplait le chaos avant d'en faire sortir le monde; je savais que, la nuit venue, je ferais de cette créature, qui n'était que matière, la plus ra-dieuse femme qui puisse exister ici-bas. Eh bien t cet empire que j'exerçais sur elle à Mont-Âssise, je i'ai perdu en venant à Paris. Quand j'électrise une salle entière, quand je la fais palpiter à mon gré, rien qu'en étendant la main, je ne puis pas même émouvoir cette fille qui regarde, sans me voir ou même en me voyant, si son bas de soie est bien tiré sur sa jambe, et si quelque sot petit jeune homme ne s'occupe pas d'elle. Je suis vaincu par elle et sans retour, comme est vaincu le génie quand on le met aux prises avec la vulgarité.

— Vous l'aimez? lui dis-je, en le regardant fixement.

— Oui, je l'aime, murmura-t-il accablé. Puis, comme si une lueur de vérité illuminait tout à coup son cerveau malade, il ajouta : Et cet amour est peut-être une punition de Dieu. On ne touche point impunément à l'arbre de la science. Lorsqu'on est descendu dans les profondeurs du mal, on n'en peut remonter, même par l'amour; car l'amour»

58 PlBBJfcOV

tel qu'on le rêve,, devient impossible: Et dire* que je ne puis rien sur ellei ajonta^t^il encoro.

— Yo\s& TOjeat cependant qju'elle i»)us écoutOv lui dis-j|3 en lui montrant Âlexaidrine, qui,. bien« que les- yeux à demi fermés^ paraissait effectîi^^ ment Técouter.

-^Ottt, je l'écoute, dit alor» cette fiUe d'unei Toix traînante en ouvrant tout à fait se» yeux, donii le globe était terne r. je Iféeeulfey et iivoue a dit. lëi vérité. Làp-bas^ le soir à sa campagne-, j'avattf» tellement peuir, qae maintenant encore je ne saift point ce que j'y faisais*. Je me soui^iens^ seul^nent^ qu'il y avait ua salon* avec des glacée dana le»r quelles il se regardait en faisant d'horribles grimaces. Les nuits d'orage^.comme les fenêtres étaient, ouvertes^ les éclaii?& aittaient comQie chez eux. II me prenait dans ses bras, me jetait en lfair,< et jonglait avec mot commelkiL.&isley avec ses enfants. J'étais tellement bons de moi, que je faisais tout ce qu'il voulaiti, et' fue^ si j'en^fia essayéi de lui» résister, je ne l'auraie pas pu. Il* en a profité^pouc devenir mon. amant, bien. q]iif il n'eût pas besoîav de cela, . puisqu'il m'avait arrachée à ua homme qui me battait. Mais mainienant ,i ajouta-t-elle en.

«'ainimaiBl mi peu,, flpiand; Une fait ses gro» yeux «u ses grands gestes siirIas6èA6 Je n'ai plus peur,, je suis- à Parie^ iu deus pa» da bonleva^è, et j'ai de booa eamaradt^ dan» le» ceiiUeses; aussi je faûf €e qfuime plaâi efi j'aime: qoi: je^ ¥eax.

---*-Et ta aimes Arleçuio.? dit Senriei» en se levant, eb en faieaal^anr pa» vere elle;

-^ Qni'esthce qins eela* fdue* kittj puisque je ne. fens^ isenupe pa» pour' lait

-^Pcends: gaode^ reprit Semrieux^ car je net'aii point encore montré la façon dont je comprends la jalousie, et, sur ces planches mêmes où tu prétends m'échapper, je te la peindrai en traits si épouvantables que tu t'en souviendras toute ta vie.

— BastI desbétises, fit-elle; et elle retomba sur le divan.

— Que ferez-vous ? dis-je à Servieux.

— Je ne sais pas, me répondit-il d'une voix lente, mais je chercherai, j'étudierai et je trouverai, car rien n'est impossible à un grand artiste, et je suis un grand artiste.

J'ouvris alors la croisée et un courant d'air glacé entra dans le cabinet. Au même moment le visage

60 PIBBSOT

de Servieux se décomposa avec une effrayante rapidité; ses bras tombèrent Inertes le long de son corps, et il s'affaissa tout d'une pièce sur le tapis» L'ivresse concentrée à laquelle il devait le terrible et logique enchaînement de ses idées, fit place à une ivresse impuissante et dégoûtante. Il sembla que cet homme, un instant encore auparavant statue de marbre ou de bronze, se fût soudainement changé en une de ces statues d'argile et de boue qui tombent dès qu'on retire le moule intérieur qui les soutient.

A partir de ce souper, je vis Servîeux presque tous les jours, mais le spectacle du triste état auquel il était réduit me déchirait le cœur. Il restait des heures entières muet et taciturne, bien qu'il parût heureux de ma présence. Gomme tous les hommes déchus d'une espérance divine ou qui portent dans leur sein l'éternel regret d'un bonheur eni* vrant et à jamais perdu, il cherchait en buvant tan tôt à se souvenir, tantôt à oublier. Quand il se souvenait, il prenait dans ses mains les mains d'Alexandrine et la regardait avec une sorte de rage; puis ne trouvant pas sans doute ce qu'il cherchait, il la

^2 PIEBROT

reponssaît, mais sans violence, avec une résignation apparente pleine d'amertune. C'est parce qu'elle ne m'aime plus, disait-il souvent, que je ne la retrouve plus telle qu'autrefois. > Il était devenu excessivement jaloux, et ne pouvait s'éloigner d'elle. Quand elle voulait s'absenter, il se livrait à des pleurs et à des colères d'enfant, et, pour l'en empêcher, il satisfaisait ses plus dispendieux caprices. Il semblait que, ne pouvant ressaisir ses rêves, il Toulait garder cette femme auprès de lui, comme la preuve matérielle et palpable qu'ils avaient existé. Le soir, il redevenait un incomparable artiste« Ge qu'il avait dépensé d'efforts dan& la première phase de sa folie pour réaliser le type impossible el grandiose du génie da mal, il le. re^- <;ommeiiçaJt alors poudc reconquérir cette femme* Mais c'était eni vtiinv EU«ne L'a^aili jamais compris^ et se regardait de bonae foi comme très-supérieure à Ink L'entfioasiasme dli publie pour Servieu^, loin de l'échauffer, l'étonnait profondément. Gom^^ ment eùt^elle admis que cet homme si faible devant elle, pût être un génie? 9'ii Kav^l rouée de coupey elle l'aurait cru peuMtre; Restaat pi^ de lai dena la journée, elle s'ennuyait piK^digieusement. Elle se^

TTEllBOT 6»

distrayait toutefois en s^ëdrappant ^irelifiiesiiistaiitsqïCeWe allak passer «¥6C Polydore. Depuis plusieurs joOTS 'die 6tait devemie «a mtfttpesse, mak «Ile se cadhiift de Servieux avec le plus grand eom» Elle ne Toalait point (jartter œ «dernier poir deux raisons; d'abord parée «que son instinot de cupidité ravertisBait qn'dle tie xetpouveraift jamais un amant aussi généreux, ensuite parce qu'eUe arait peur. EHe se sent^ en effet entre les matns d'un fou, qu'elle était ^re de maîtriser tant qu'elle resterait près'deiui, mais qui, «i elle Tabandonnait,. était capable pour seTenger d'elle de la poursuivre partout où elle ^enfuirait. Ces craintes d'Alexan-* drine étaient partagées au plus haut -point par son amant, et il faut avouer qu'en ce qui le concernait^ elles ne manquaient pas de fondement. Chaque soir, sur la scène, Servieux, se servant de ses rôles, le traitait avec une médhanceté froide et menaçante, et jouaitTéellement avec lui comme le chat avec la souris qu il Ta dévorer, ©ans les nouveaux canevas que sa fantaisie brodait pour les Funambules, Ao'lequia était devenu le soxrtFre-doufleur de Pierrot, et Polydore, gr✠î la terreur secrète qu'il éprouvait, jouait son Tôle avec une vérité d'impressions qui

lui valait des bravos auxquels il n'était point habitué. Toutefois, ces bravos, si flatteurs qu'ils fussent, ne le rassuraient pas, et il demanda à résilier son engagement. Le directeur ne voulut point consentir à se priver d'un aussi bon acteur et se contenta de l'augmenter. Voyant doubler ses appointements, Polydore se résigna à jouer encore, mais en tremblant. Un soir, après la représentation, je me trouvais dans les coulisses et j'écoutais causer Alexandrine, Polydore et quelques-uns de leurs camarades. Servieux se déshabillait dans sa loge. Depuis quelques jours il y restait assez longtemps, occupé, disait-il, d'un nouveau canevas pour la composition duquel il voulait profiter de l'excitation que lui laissait la scène.

-— Il faut convenir, disait Gassandre à Polydore, que Pierrot te fait une véritable peur?

— Je ne dis pas non, murmurait Polydore.

— C'est ta faute, lui dit une femme en riant; si tu n'étais point aimé d'Alexandrine, il ne t'en voudrait pas autant.

— Après tout, dit alors Alexandrine, pourquoi as-tu peur? tu es grand et fort, tandis que lui est à moitié usé et quelquefois si faible dans la journée

PIBBBOT €5

gae je le ferais tomber en le poussant du doigt.

— Je ne sais pas, disait le pauvre Arlequin, mais

j'ai peur. Quand je joue avec lui et qu'il me regarde, il me fait l'effet du diable.

La conversation finit sur ce mot, qui parut produire une impression assez vive sur les auditeurs de Polydore.

— Croyez-vous, dis-je alors au directeur qui avait écouté comme moi, que ce pauvre garçon ne coure, en effet, aucun danger?

— Quel danger voulez-vous qu'il coure? Il est assez grand et assez fort, comme on le lui a dit, pour résister à M. Charles, si celui-ci l'attaquait. Il ne courrait que le danger d'une lutte corps à corps. Les fusils et les pistolets, quand on s'en sert, sont chargés par le garçon d'accessoires, et quant aux armes tranchantes, sabres, rasoirs et ciseaux, à cause de la rapidité même du jeu de la scène qui pourrait les rendre dangereuses, elles sont en bois ou en carton.

Quinze jours se passèrent après cette conversation, et tout sembla indiquer que le directeur avait raison et qu'il n'y avait rien à craindre. Sèrvieux était beaucoup plus calme, conune un homme r&-

W PTEBROT

«igné & 4IA ffialbear aocott{ili. Il éiait rmnm taci* turne, causait {]ftitB*¥oio&ti6!FS et wec de petks gestes de parfaite insoucianGe. U laissait Alemidme presque libre, et au fiea de ia toaimienlar comm» mrtrefeifi, il rembrassait de 'temps & «aire aaree une ^rte de tendresse pleine d'espèra&Ge. dPour fiafiart, il employait ses journées à de longues çromenades qai le fatiguaient, disait^ifl, mais lui faisaiîeAt beaucoup de bien. Un jow, M acQoumt à tam laiit radieux :

— Je Tiens,ine dH-4I, de mettre la4emièj?e main &tnâ nouvelle pièce de Pierrottrmnpé.

^- Tous avez prn là im«sigulîer liti».

J'ai mes raisims, me iit^il euscmrîant, et je fende sur «ma pièce les plus grandes espéranoes. J'ai dé- •couTert des efete tellesient nowsauK, je orxtta, de 'désespoir, de passimi et de jalousie, ^'Atoasidritte «n «era émue. Il n'est pas aidmbsHile^ «oyezHi^att&^ qu'elle aime sénemeneiit nette broie de Polydinre. Il Tamuse et je l'ennuie, voilà tout. A un certain endroit de b ^œ^ je dratinerai rteltement la si» tuation, qu'Airlequin ne^era fius rim |M)ur aUe, et «IwB^ette me seviendaraiorcémeiit. ^nusivôrresscela ; ce sera curieux. Je xéASBirari; car, ainsi fue je

•TOUS te drsaîs à la Wtt«oii-d'Or, te soir oft f Stais^ gris, rien ii'«t imfKmiàd à un grand «tiste, et je «ois ungranfl ai<liiM.

n ^taft m calme ^en me pariaftt que, 'bien que je me iuese -pas eenraÎBca te moins du tnonâe "^ÂteoLandrine ee laissât tomber, j'attrtlmai "«li-

qnement «a confiance à la suprfime f^anîtë qu'ont parfois les acteurs.

Aux T'unanrbrtles, on /oecapa trvec urdeur de la nouvelle piièce 4oiit te litre promettait un succèsd'argent. En effcft, dans le monde 'du théâtre et des lettres, on connaissait 4a fofie de Serrieux, les ayentui^ d'ÂIexandrine, et, arec un naïf égoïsme, on értait impaftient de toit qucflle corde nourelle un& passion vraie ferait vibrer chez un honnne d'un talent aussi bizarre qu'il était incontestabte. Les répétitions se passèrent Inen. Servteux s'y montra si plmn de l>onhomie qif'Arïequin se sentit à demi rassuré. D'ailleurs les farces de la pièce était toutestrès-^innocenteS) et pas une «eule <fois, comme cela était arrivé dans deux on trois crroonetanoes. Arlequin «"était sospenSn à -vingt pieds «n î'arr par un fil de fer qae son ennemi, qui en tenait l'extrémité^ eût pu l&cher % Tolonté.

Pea de temps avant la première représentation, je revenais d'une visite que j'avais faite aux environs du Panthéon, lorsque je fus arrêté dans la rue Saint-Jacques par un embarras de voitures. Eu attendant que cet embarras se fût dissipé, je regardais machinalement autour de moi. On était au mois de décembre, et, bien qu'il ne fût guère que quatre heures et demie, on commençait à allumer le gaz. J'aperçus alors sur l'enseigne d'un coiffeur les mots suivants : Kw/w t«xwt« xou trwjm (je rase très-vite et je me tais) ; et au-dessus de ces mots, derrière une vitrine, un rasoir monstre avec un grand manche de bois noir. Je ne sais pourquoi mon esprit fit un rapprochement entre les mots et l'instrument. €et énorme rasoir me fit songer à tin perruquier silencieux^ qui, au lieu de faire la barbe à ses pratiques, aurait la manie de leur couper le cou. Cette pensée assez lugubre ne fit que traverser mon esprit, et je continuai mon chemin.

Arrivé au pont Saint-Michel, je rencontrai Servieux qui, malgré le froid très vif, avait son chapeau à la main et marchait rapidement tête baissée.

— Où allez-vous comme cela? lui dis-je. ^

— Je vais à la recherche d'une dernière idée qui fera meryellle dans ma pièce.

-—Mettez an moins votre chapeau, vous allez vous faire du mal.

— Ohf ce n'est pas la peine; au contraire, j'ai toujours la tête en feu.

Il se couvrit cependant et me dit adieu.

Par suite des courses folles que, depuis une quinzaine de jours, il avait pris l'habitude de faire dans Paris, cette rencontre ne m'étonna point.

Le jour de la première représentation arriva enfin. La petite salle des Funambules était comble. Ce qu'on est convenu d'appeler tout Paris y avait des représentants. C'est qu'en effet le génie extraordinaire de Servieux donnait à sa création nouvelle l'importance d'un événement dramatique. Tout ce monde était joyeux. J'étais moi-même à ma place ordinaire, dans l'avant-scène de droite, très-content et très-r assuré; et je note cette disposition, car, au rebours de ce qui se passe dans le roman, on n'est presque jamais dans la vie aussi profondément insoucieux que lorsqu'un malheur doit arriver. La toile se leva. Le canevas de la pantomime était fort simple. Après s'être marié avec Colombine, Pierrot

70 TIITEBOT

était fleve&u perriiqmer. Les affaires allaîent à merveille, mais il était jaloux, et les nssiâuttës d'Arleq[um auprès de sa fèmmele rendaient d'autant plus oxalheureux, qu'il n'avait qu'une médiocre confiance dans la vertu deCoIombine. Au lever du rideau, on apercevait à gauche de la scène la 'boutique de Pierrot sur une place deTiflage omtragée de grands ai4nres . Tierrot eoftit tte i^hez lui , tenant 'sous le bras iHi plat & barbe et tme énorme savonnette, il allait raser qwAqne frvtiqne. Golombine le suivait, fterrot l'enArassa, 'Wi dît adieu, et lui recominanda sortoirt de ne pas recevoir Arlequin. Cette ^défense Tparrut la cofftraiter vivement. Alors Pierrot déposa pao* terre son platàMribe et sa savonnette, frift«alemiiie dans ses bras tft ht porta sur un banc ^e'gaaon. lA, ^ semh & ses pieds, la priant le plus doucemeirt possible, en joignant les mains et en {Aeirrant. De grosses larmes tombaient lentement ime à une de ses yeux éraillés et rougis par le iftiagrin, et ite traçaient un sillon (brûlant dans le pifttre du *fisage. Quand, dans nsn moment de dé* sesporr, îl tourna vers le pufbHc ce visage empreint de toute irae douleur qui ne pouvait s'épancher en paroles, et dont une émotion suprême peignait

PIS&SÛI. 71

seule Tëloqnence, la salle eut uo long frémissement et éclata en bravos.. Golombine seuk sestaii imm4>hile sur son banc^ ennuyée et muette; Voyant qui'ii ne pouvait la convaincra, il s'éloigna, d'elle rapidem^ent et dispainit dans la coulisse^ IL en; revint^ une seconde après^ en kcldqfàxL U en avait le briUanà costume à. paillettes, lai batte, la désinvolture et les geste». Seulement il n'avait pas pris le deminnasqjoenmF ^ avait gaidé sa blanche figura de PiarroU *Baiitôt il sautait en l'air et tournait sur lui-même ssfecwttB agilîié merveilleufie, tantM il s'aas(aa$aiidtt c6téde Colombina par des bonds saccadés et gracieux* Quaad il ea fut tout prfts^ H. se^ pencba vers elle et. lui muvmira àtroreille^d'ameur^uses paroles; puis il se ptaiar d'aise et de raeitissamenten admiiraïU. la blancheur de sa^ ma^in, la tondeur de son bras, la décolleté de- ses> épaules, la petitesse de son pied et la coupe de son corsage. Tout souriait en lui.. L'œil était brillaffiut, les lèvres était, humides et entr'ouvertes, les- mains étaiexUi audacieuses et frissonnantes de désir.. Il mit un genou eni terre, et sigrande était l'illusion à. force d'airt, çue Golombine, h (kmi charmée, se laissa aller dans ses bras. Aussitôt il se re^ leva, épousseta soigneusement avec son mouchoir

72 PTEBBOT

de batiste quelques grains de poussière restés à son genou, rendit l'immobilité à ses traits, arma son œil d'un froid mépris, sa bouche d'un ironique sourire, et, comme la belle fille, stupéfaite de cet abandon subit, se jetait éplorée à son épaule, il Ten détacha par un mouvement sec et la jeta brutalement à deux pas de là sur le banc. H venait de lui peindre la lâcheté du Don Juan banal qui joue aux femmes la comédie du cœur, et qui dédaigne leur amour après l'avoir obtenu, comme on jette une rose dont on a respiré le parfum. Puis, retournant déposer dans la coulisse son costume d'emprunt, le vrai Pierrot revenait consoler Golombine des dédains de ce faux Arlequin. Il tâchait de lui faire comprendre sa tendresse en se roulant à ses pieds avec des contorsions folles. Il n'admirait point galamment, comme l'avait fait Arlequin, chacune de ses beautés, mais il l'embrassait tout entière d'un regard de feu. Elle, cependant, toujours immobile, nerépondaitquepar de légers haussements d'épaules et en essayant de sourire. Un homme, en effet, doit paraître bien ridicule et bien fou à la femme qui ne Taime pas, quand elle le voit s'humilier à ses genoux comme un esclave, ou se dresser subi-

tement sar ses pieds comme un lion qui ragit de désir, tour à tour soumis ou menaçant, tendre ou passionné, s'abandonnant à toutes les niaiseries sublimes de l'amour. Enfin, de guerre lasse, elle parut promettre ce qu'il demandait, et Pierrot partit. A peine était-il parti qu'elle attacha son mouchoir à l'espagnolette de la croisée, et presque aussitôt Arlequin parut. Il arriva avec l'aisance facile, Theureuse et naïve fatuité du bel homme qui se sent aimé. Hélas I faut-ii l'avouer, elle bondit vers lui par un de ces élans vrais qui jettent la femme aux bras de l'homme qu'elle a choisi. Tous deux vinrent sur le devant de la scène et s'assirent sur le banc de gazon. Là, après une pantomime amoureuse de quelques minutes, ils s'endormirent dans les bras l'un de l'autre avec autant de confiance que purent le faire Adam et Eve une fois chassés du Paradis terrestre. Ils dormaient ainsi lorsque Pierrot revint. B revenait calme et joyeux, comme un honnéle barbier qui a lestement rasé ses pratiques et qui entend sonner dans ses grègues quelques belles pièces blanches. Au détour des arbres il les aperçut. Il sembla, à cette vue, que ses pieds prissent racine au sol« et il ouvrit démesurément les yeux et la

J4 nSBROT

.bouche. Évidemment il fw "voaiait pas croire à so& jaaalbeur. Um la f^èaUté était là. Bientôt à ce pre^ jgdier étoimement stupMe 8ftcoéda una singulière jOnriosité. H ^'apprœha h pas de loup et les regarda de iplus pr^, I^es deux aauuis domutiefit enlacés Tuu & l'autre; le&s lespiralÂon était douce et calme; leurs haleines se ci^ufandaieut. Pierrot eut un in^ s|;ant de rage iOdueLte et ^r ible^ pendant lequel il icbercba des yem autour de lui pour Irapper les KH)upables une arme qui w se trouva pas sous sa main. Puis la réfleicioa vÂat.; il médita sa vengeance» JUintement, iroidemeot» la savourant en quelque sorte» Les idées surgisaiaient une h une^ implacables et sinistres. Quand il eut trouvé, il regarda 1^ amoureux u(ne demiéne fois, .et, après .avoir ri si<^ lencieusement^ il $'é;lo>gna«

Au bruit qu'il fit, Airlequin et Golombine se ré^ yeillèreint en sursaut et Arlequin disparut derrière la charmille. Colombine, essiayajat de cacher ^son trouble, vint au devant de aon mari. Ceiui-ci Tiembrassa avec on bon et riant visa^. A ce moment Gassandre sortait de la maison et venait souhaiter le bonjour à son gendre. Pierrot le lui rendit de tout cœur. De .son côté^ Arlequin, qui avait fait le

toar des arbues, ^aonTa, son chassa à la main» uBm^ inrofoiidèiDBiâ Pierrot. Cies quatre acteurs» akm posés, avaieist .aisrt ia tenue gracieuee et corsesie des ty-pes de la xonédie italienne. Us se lais- 4aâsxÉ regarder aiœe plaisir «t le public le? regardait .deîmésne. C'était ViFaîiQent, au point de nue de Fart futtaonbule^ae, une ielJe ^t intéressante soirée. dPeu après, Cassandre pria son gendre Ae lui faire la èarbe. Pierrot réussit sur une cbaise, lui mit le 4Aat & barbe sow le mmitoii^ le savonna jusqpi'auK xHHurcils, et tira4e'sapoclie un graad rasoir à lame de carton. Aprts loi «n amir riclé les joues, il le lui passa rapiâei&ent sur ie^eou* Gassandre épou- Tante, bondit aifee sa diaise & trois pas delà. Quant il Pierrot, il ^'a^apoça graciensemeet ^m le devant <de la scène, nentoa ml public ie dos du rasoir sur Seqpiel ii passait le doigt et haussa les épaules en Tiantde la fra7:rar4eCla6sandre. Lorsque la barbe 4e Gassandfe £ut faite, il {>roposa à Arlequin de le Taser à &m tour. Arlequin accepta. Pierrot l'assit de même sur la ckaise; mais, an lieu de lui mettre la fiendetlé sons ie menton, il ia lui attacha en plaisantant un pea ^i»-deesoas des épaules et en noua lortamentles deux boute derrière la chaise, de ma-

nière à lui enleyer l'usage dé ses bras. Il le regarda alors avec complaisance, puis il tira de sa pocbe, où il l'avait mis pour faire ses préparatifs, le grand rasoir dont il devait se servir. J'étais très-près de la scène et je suivais tous ses mouvements avec un intë<rét extraordinaire dont je ne me rendais pas compte. A la vue du rasoir, le malheureux Arlequin parut pris d'une indicible épouvante qui lui enlevait sans doute l'usage de la parole, car ses lèvres s'agitaient convulsivement sans qu'aucun son s'en échapp&t. Je m'aperçus que de ses genoux et de sa main gauche, Pierrot, dont les yeux brillaient d'une joie diabolique, le maintenait sur la chaise avec une force incroyable. De la main droite, il lui renversa la tète en arrière pour le raser plus commodément. A ce moment, il me sembla, chose étrange, qu'il n'avait plus à la main l'incffensif instrument qu'il avait employé quelques minutes auparavant, mais qu'il lui avait substitué une gigantesque lame d'acier à fil tranchant et à large dos. Je me penchai davantage, et tout à coup mon cœur se serra, ma vue s'obscurcit; je venais de reconnaître le grand rasoir de la rue Saint-Jacques. Je voulus me préci* piler, jeter un cri : il était trop tard* D'un meuve*

PIBBROT 77

ment sec et rapide, Pierrot avait si profondément entaillé la gorge d'Arlequin, qae la tête, détachée da tronc, roula derrière la chaise. Ce fut si Tite fait, que la salle ne comprit pas d'abord, et, croyant & quelque tour d'adresse, se leva pour mieux voir. Pierrot, dont le vêtement blanc était éclaboussé de laides gouttes de sang, alla gracieusement vers le» spectateurs, comme il avait fait après avoir rasé Gassandre, et leur montra en riant, non plus le do» cette fois, mais le fil humide et rouge de rhorrible instrument; puis, se dressant de toute sa grande

taille, il dit gravement :

— Je savais bien que quand j'aurais tué Arlequin, rien n'empôcl^erait plus Golombine de m'aimer. '

Gela dit, il tomba de sa hauteur, la face sur les planches.

La salle ne comprit encore qu'à demi, mais il y eut de tous les côtés un épouvantable tumulte. Gependant on était accouru des coulisses, on avait baissé la toile. Un instant après on la releva; le régisseur parut, et le calme se fit comme par enchantement.

-— Messieurs, dit le régisseur, il vient d'arriver

Page 1