PIBEftOfT
an grand malhear. M. Giuif les a assassiné M. P0I7dore.
-^ Messienrsi, dit le cmmtstaire de poliee qm avait accompagne le régissetti!, je: vous invite à^ veoe retiirer sans déserdre.
Ces denx purases» étaient, en qnelqne serte;. l'acte de décès o£&cieL du maliieaFeiix. Ârleqnim, Elles étaient f resqœ néeessairesy car, pendant les qiselqnes minutes qui imnaient de s'écouler, la foule, surexcitée par la sekêe^ avait plutdt été tentée der craire à un événem^t faatastique qu'à un assassinat réel.
Elle se reïira silencieusesient ef foappée d'horreur^
Quant à moi, de la place ou j'étais, j'avais sauté 45ur le théâtre et j'avais coura dans les coulisses. Je trouvai Servieux en proie à de violentes convulsions et couché sur le canapé de sa loge. Le médecin du théâtre, le commissaime de police et deux de ses agents étaient prèsde luk. Ai quelques pas de là, les garçons de service,, après ayoir entouré de linges épais le cadavm et la. tète de l!infortiinë Polydoise, les plaçaient dans une grande malle, un cercueil provisoire. Dans; u& ooiiit, Atexandrine était éva-
moitié, mâÏB nul na faisais attention à ell^ La fouie è&Loe âes^ artiste» et des ceuparsea allaie tom effarée da cercneiè de^ Palydoire à^ la chambie de Senrieasr. Qaand fe^cooTiilfildoa de ee dernier farrat no peu moins fielentesy je pi^opoaaî de le faire transporter ebez Iw* le* médecin apprôay^ et le eoittmissaire de police y cfenseUit,. U ètatf désineaX' d'échapper à tout le {bruit qni se faisait autevr de nous. Une heure après, Serriel» était couché dans son lit^ les convulsions avaient cessée et, par nne réaction singulière, il donnait |d'utf profond sommeil. La>fairiiie était restée par plaques sur son visa^y el 1er drap blanct sou» lequel ses memèrea se dessinaient le reTétait en quelque façon de son fatal: costome^ de Pierrot. J'étaiis assis auprè» de lui et je le- regardais; ft me- semblait qu'il devait é^e ainsi dans sa petite maison de Bretagne, quandy ex4éAué de fafigne, il s'éteâdait pour se nfposer pendant ces tristes nuits d'au* tomne et d'hiver où il s'essayait au terrible rélet qu'il devait jouer plus tard. Au dehors, la pluie toAidbait à torrents et le vent,, soufflaïkt avec force, gémissait en se henrtattt tfm angles des rues^ Le ^médecin et le commissaire de police causaient
eu PIEBROT
tout bas près da feu. Les deax agents étaient dans la pièce Toisine. De temps en temps, le médecin se levait, t&tait le pouls du malade et retournait s'asseoir. Le commissaire finit par s'assoupir. Servieux donnait toujours, mais un grand changement s'opérait dans son état. Ses membres, restés roides jusque-là, se détendaient doucement et se couvraient d'une sueur abondante ; un léger sourire voltigeait sur ses lèvres entr'ouvertes ; seulement son visage devenait de plus en plus p&le. J'appelai le médecin pour lui montrer ces divers symptdmes.
— Oui, me dit-il, après lui avoir t&té une dernière fois le pouls, cela devait être ainsi. C'est la mort qui s'approche, mais en le guérissant de la folie. Il se réveillera avec toute sa raison.
j A six heures du matin, en effet, lorsque les bou< gies pâlissaient aux premières clartés du jour, Servieux se réveilla. Le médecin, le commissaire et moi, nous étions autour de son lit. Il nous fixa l'un après l'autre d'un regard doux et mélan* colique.
— C'est vous, me dit-il en me serrant la main. Vous, vous êtes le médecin ; et vous? ajouta-t-il en regardant le commissaire de police.
Il hésila un instant^ puis il reconnut le commissaire, qu'il avait tu quelquefois au théâtre. Alors la mémoire lui rerint tout entière; il frissonna de la tête aux pieds et se couvrit la figure de ses deux mains.
— Il est donc vrai, s'écria-t-il, que je Tai tué, le malheureux I Et d j quelle façon I
D'abondantes larmes, qui jaillirent de ses yeux, parurent le soulager; et il dit tout bas :
— Mais Dieu me pardonnera ; je ne savais pas ce
que je faisais. Ohl continua-t-il d'un ton plus
calme, quelle chose épouvantable que la folie! Je
crois sortir d'un rêve affreux et incompréhensible.
Vous souvenez-vous, fit-il en s'adressantà moi, de
cette soirée que nous avons passée ensemble aux
Funambules, l'année dernière. C'a été là le point
de départ. La façon dont Deburau jouait son râle
m'a causé une étrange impression. Sa gaieté, qui
faisait rire la foule, m'a semblé profondément
triste et cruelle, presque surhumaine. Ma raison
vacillait déjà ; depuis elle a glissé sur une pente où
il lui a été impossible de s'arrêter. J'ai voulu
incarner en moi le génie du mal, et, quand j'ai cru
., y avoir réussi, j'ai eu peur et j'ai essayé de me
62 PXBBKCHT
rattacher à vm annow hm«m<»«. eti fiselle femme j'ai aiméet ]8iBiisi}eT^Ri9ai^jhpre9i{ix&dittout(» dans la lettre qae je ?ow ai èorits. Bepnis, yous m'avesrvti àTœuynB; J*ai di étce^isu grand artiste;, ce n'est pas étonnant ; j'avais le génie de la folift..
Sa Toix eommençait^à; s'embanasacc—^Je- vendrais voir un prêtre, difeiL
Il se peeofEEeha tr6s-&ible sar/soffiomller et parut serecueilliR
Uneidimirheure apfrte, il ooptf; lîexÉréme^onction, nous serra ta? maisr à: chacon, bt moi un peu pluf longtemps qu^aux autrosr». onûsft les bras suar sa poitrise, ferma lei^ yieur et 63q)irai .
Il m'avait Mt sos eséouteur teslamecktatire; Dan%r ce testaufinift, qu^il: avait écnt sans doute dians xmmoment à deffli-Uxcide^ il léguait lar moitié de ce qu^il possASaitaut vieux: searviteur de Mont* Assise ,^ un» dizàinade mill0.&aBASi én.¥iron ;* ei ayeù les dix autres miUb franôft> il consâituaity à^lbudis perdue une pension à^maAnmriaelle Alexmfiirin6^.afiii, disait-il avec une inmiejfflajulièEre^ quieUese lui reprodyU\ pas^de Im avoir fiaiit pasirei fo pontion lueratij^ef: qu'elle oecrspatt au théâffre^ de» saltiabanques da. Vemon;' .
Le lAid^oiMlii; partra «gittps fnrid et Bromeint, je Fa($campa^aî preliiqfTO setl {(v efoitfeHrre de TtbMm^xWe oib il^âTaif'vetiîtF être- eatetrë dsms' fa i^p^AiMdte^^sai famvlle. Afin à-i^fer le hnit qtre^ la emiiisiîtd publlfoe eût prat^ftis fair autour ia eereieil cto^ ee grsnnsP aetëtrr; ramofité svait exigé' qftel^estMTOineûf se flt db trtfs-grand'matiîïerr(m ii'stf&t^ pas enf&yé'di^ IMiiBir dé eravo^tim Qbmd' toP («rtiB»fiie, (|ffi fli^ iffisHîôtrrte; fût ttertninfe* et ^[W M iiare^ ir»isfieEfft$* sfr fitreflY mirés, je' restait itnit'^éiiiireii face de ee ctfvteu'qtrî venait de rcce^ foirswn derfliep h«ïte.Pëir à' peti je te earvalif par mer «rfettwse settAlabfe â creife qiie j- àvai^ éprotirée* au» s«apef de la Mfalson-d'Qr. Seufemenf, à ce souper, laa trtstfesse préVerfaSt etf quielqtie sorte Tafwtfîr, ef mttinteiîaiïteSflfe fàiisait un retour vers le pfl»sé. Jd']!ie*d%Aai!dtÉ^sïeeirrap1des événemeïtts, tft»^mplis^ àepàiff tar imriif, avai^eirt réellement eu' Ketp et si* cet honnueiïuis? j^atais cionnti naguère si plein de force, dMirtblligence et de vte, était véritablemeht couché sous cette pierre. Je songeais en même temps à cette limite si faible qui sépare parfois le génie de la folie, et à cette étrange destinée qui fait souvent trébucher les hommes dans
rimpuissance ou dans la mort, au moment où ils se croient arrivés à la réalisation de leurs espérances ou de leurs rêves. Je fus pris alors d'un doute amer et cruel. A quoi bon vivre? me dis-je en jetant les yeux autour de moi, si les efforts et les combats de la vie doivent prématurément aboutir à cette solitude et à ce néant. Je restai longtemps absorbé dans cette pensée, la tête nue sous répais brouillard, le corps à demi incliné sur la grille qui entourait la sépulture. Quand je relevai la tête, le soleil avait percé la brume et ses rayons jouaient dans le feuillage toujours vert des pins et des cyprès comme la pâle mais consolante aurore d'un nouveau jour. La tombe me répondait peutêtre qu'il faut lutter et souffrir en ce monde pour mériter en mourant de naître à une existence nouvelle, exempte d'agitations et d'orages, et dans laquelle le génie, libre de ses entraves, sans nuages qui l'obscurcissent, sans passions qui l'entraînent au mal, puisse briller de tout son éclat.
GAIN
première'partie
Par une belle nuit du mois de mai 1801, la fré* gale la Thétis croisait aux Antilles, à une trentaine de lieues au large du cap Macouba. La température était lourde, et les voiles, à peine soulevées par un souffle de brise, battaient de temps à autre contre les mâts. Les hommes de quart dormaient. L'officier ^eul se promenait lentement sur la dunette. Deux jeunes lieutenants de vaisseau, enveloppés dans leurs manteaux et couchés dans les bastingages souis le vent, avaient passé la soirée à fumer et à causer. Depuis
^uelqnes instants, ils se taisaient; ils semblaient subir rinfluence de la^nattire tthie et grandiose qui les entourait etqirt tf'arait d'autre bruit que le petit clapotement des lames contre les flancs du navire.
— Ce qui ressort de cette longue conversation, mon cher Georges, dit enfin Tun d'eux^ c'est que notre bonne amitié nous, co&fiole, moi de l'amour absent, toi de la gloire trop lente à venir à ton gré.
Georges ne répondit qu'après quelques secondes, -et comme s'il se fût arraché à une pénible rêverie :
— Oui, Raoul, dit-il enfin, nous nous aimons bien. Et il sca-ra la mamde âon ami.
— Sais^Hu^. oeprii: ftaoul,. qœ Van cammeû(sey <dan&la^9lailîda^.àieomp<ae8E nbtoe&amitîô à celle cte' €astoii et de BoUux^li
— IMalheoBraseiaent^ditiGeoi^OTi^smertuin^^ nous ne aoiiuiles^ pas âeft>â»iai-<Uem;' nous^ ne som^ mes qa& d'ebsoutsi ckffioierss de marine' au^ service de lAi Bépiih{iqii&.v
-^ Bastv fil^ ea! sN»imat &m aiBS,- mms sercm»' miraax tous le» dëur mr jour, i^- Dieu nous prèi^
^e i Mais Vm ta plus loiai^ Ucn prétend que Q<KUh nous reffi«ttb]AA9i.
— ^ Oh t^dît Geosgffis d'im air d» doate..
— CdA pourrait être. Noua a¥û&s la BiAme àgB;« la mÊsjsat. taille,. la méiike toomnce; naaa sonmer brans tâafrloa â0ax..Js. sais bien ^e^naa tvaitfrsonl diiKr^it&, mais l'on, dit c^ne dana c^laines circooK stances, non&aToaiftla:.m&n6ieipres8i<ULdft phyaîo»* nomie. Âfkrëa tont^ a joate^t-nUi pl«s.bas,>nais d!an accent convainco^, Gdan6.mfôtoniifiraii pat trop.
— Et pourquoi? demanda Georges avec curiositfeM
— Obi (^la tient à' des* sDunrenirsi d'enfance. Je t'ai dit que iBon.pèreâi^;nit]«£aift quitté: la France et était allé. d^B^ucer quelques» umées à Zurich. Là, il. avait retrouvé un vieil ami dont il avait été séparé foct. longtemps. Cet. ami veskatt. aonirent pafrt ser la soirée & la»mais0n^ C'était ua ^ndvieillani. aux traits pleins da> doucaor,, d'une ' aujuisa bonté,, et qui causait av.ea. un cbacma ioâni*. la me rappelle qu'on, me' couchait de: boniiâ heoce dans. la^. «chambre, voisine.;. mai& aa liaa de m!eiidormir, je restaia d£& heuces. antiéras> k^ l'écouter^. Eh bi«n, 'ûi disait cpia, dans, beau/soup de cas^ lai sessâmManoe n'est que le résultat d'une. affisctioQ profonde etii
88 CAÎ9
partagée; qu'un amant et une maîtresse, un mari et une femme qui passent leur vie ensemble, deux amis q\ù ne se quittent pas pendant une longue suite d'années, finissent par prendre à leur insu, quelle que soit la différence de leur organisation, la physionomie l'un de l'autre. Et je crois qu'il avait raison, car cet homme, dont j'ai connu plus tard la réputation immense, était Lavater.
A ce nom, qui eut un grand retentissement à la fin du dernier siècle, Georges se rapprocha de son ami.
— Vraiment, fit-il, Lavater disait cela!
— Et bien d'autres choses encore. Partant toujours de l'affection que deux êtres humains peuvent éprouver l'un pour l'autre, il assurait, et je te cito ici presque textuellement ses paroles, que l'imagination, tendue par une passion extrêmement vive, opère dans les lieux et les temps éloignés. Il prétendait, par exemple, qu'un malade, un mourant, soupirant après un ami absent qui ignore sa maladie ou son danger, peut, emporté par la vivacité de son désir, percer dans son imagination à travers les murs et les enceintes, et, apparaissant à cet ami dans l'état où il se trouve, lui donner des signes de
CâïN 89
sa présence, semblables à ceux de la réalité. La* rater attribuait cette apparition & la force irrésistible de Timagination qui, dans un pareil moment, est concentrée tout entière au foyer de sa passion.
— Et crois-tu que cela soit possible?
— Je n'oserais dire que j'en sois persuadé; mais, précisément à ce sujet, il est arrivé à mon père une chose singulière. Tu sais comment est mort Lavater? Quand les Français sont entrés à Zurich, en 1799,. un soldat ivre, qui Ta rencontré par les rues, lui a tiré un coup de fusil dans le bas-ventre. Lavater n'a succombé à cette blessure que quinze mois après, au milieu de l'année dernière. Pendant ces quinze mois, il a écrit plusieurs fois à mon père» qui était rentré en France. Eh bient un jour que mon père lisait dans son cabinet de travail, il a tout à coup été pris d'un grand trouble et a vu d'une manière confuse la silhouette pâle et défaite de son ami se dessiner sur le mur. Il apprit quelque temps après que Lavater était mort juste au moment où cette étrange apparition s'était manifestée à lui»
— Si de telles choses étaient possibles, elles seraient effrayantes, dit Georges.
— Pas pour moi, répondit doucement Raoul, il
y a^ m (smnlre, dana eette opfitofli de La^te»^ qtielq«e dhMequimecAiMOisi A^ma deniiëre heore^ «n efiét^ c-esf à-m^O' père dTabord, i toi ensuite qaê je peimvatts, ^ je poun-ais aiftisi ^ous laisser tii^ 4erïiier adieu.
La GOfSHfSstàim des deax jinii^id^ dfSciers arait pris un tour à^demi superstiliens, que fayorisaîent d'aillenis ta solitude de rOeéafmet Tobscurité erék^ santé da la nuit,. U se- fil enire eu. un instant èd sileneav
— De pflnreiiles idée», dU eniii'fieovgesv ne sdnt pa9 bonus, à avoir dans une earriëre comne la nMre, oft Ton idsqae elue|tte jbnr sa vie. Et, à pro* pos de' eela^ cmime noos pdavKm» nous- battre è^ main de grand macià, il e$t temps d'aller nom coucher.
Georges aratt pi'éféit juste. An point da jour,. le timonier vint lesi r6v«iUer' en leur appuea«Dt qne l'on apercerait deux, voit» à Fhomzoa et que^ le eommanduni aUaît faire'faite tebnuileHbas deeom*' bat. Ds s'habilièrenl} à la: bâta; et nmitèrent sur le poni M nmMBk otD battait la gënésiale. Le bord, traversé en tous sens' pat* lea hiMnmea qui se reii'^ Paient à leurs postes,, était en prote à cette con-
Ciiif 91
fasiaA apparente d'où Tordre le plus complet doit i&ortir bientât. âh hoM der quelques ninalies, les ca&ettfti^ps étaîeflf ittmdbiles à lears= pièces; les houuœyes de la maïuBoi^e se lenaieBl prêts à» onen-^ ter les faites; le» gabiers, dus tes^IiMies et an bout dfiSt Telles, s9>dî)»po»aieaat à laac» les grap*^
pins.
Le comMMont et ses» eifict^s ttaiisnt sar Un dunette* A Taide de longuafr-TUes, Us obserraient les bâtiments signalt&s, q^* stf rappruehiaimt senn*» blementt etqu'iLétaitfadle, à leur easène et à leur Toilure, de reconnaître pour anglais. L'un d'eus était une frégate de lankADde^foEee quête TMtù. Elte courait àcdnlBe-bordytoutfii wiies dessus ^ bàboid amures.. Le seconds, un.b«ick de seiae^, était à^ qu^ que distance sous le^eutet s'effisrf aàty en>tir«st èm bordées^ de sejoind^e lu lieu ptobsUe de l'adioft*,
— Quel îfAk tempe pour se battroi dit le cofUf mandant ; une brise à. flkr stjc namdS' et une mer lisse comme ua mîiiroir l II ajottta presque aussitôt :
— Hisser les ceuleiM» efeappujwz-le* d'un. coup.
de cauMiw Le payillon tricoUire se dferaite lentement éHW
les airs», tandis qu'une oaraaftde^ ê» gailkrds Im^^
93 CaIiv
çait son éclair de flamme et que le roulement de son tonnerre grondait au loin sur les flots.
Les deux bâtiments ennemis déployèrent immé* diatement lé yacht royal d'Angleterre, et répondirent par deux coups de canon an défi de la Thétis. En même temps, les deux frégates carguèrent leurs perroquets et leurs bstôses voiles, et, prêtes au combat, continuèrent à courir Tune sur l'autre. *
C'est un beau et solennel moment que celui où Ton Ta se battre. L'homme n*est grand peut-être que par le mépris qu'il a de la mort. Son courage, comme un acier rougi au feu, se trempe dans la perspective prochaine du danger. S'il croit servir une noble cause, une fois qu'il a dit adieu aux douces affections et aux bonheurs de cette terre, son ftme agrandie fait resplendir ses traits d'une admirable et mâle poésie. H a le charme de la' vie qui peut l'abandonner; il est terrible comme la mort avec laquelle il va lutter.
— Â vos postes, messieurs I dit le commandant aux officiers. Il retint le second près de lui.
— Quand nous serons à bonne distance, lui dit-il, nous enverrons notre bordée à la frégate anglaise, puis nous l'élongerons de bout en bout.
cAiN oa
et nous nous en rendrons maîtres avec la rapidité de la foudre, avant d'avoir le brick sur les bras.
Le lieutenant fit prévenir les chefs des deux abordages, qui étaient précisément Raoul et Georges, les deux plus anciens officiers de la frégate. Lorsque le moment fut venu, h ThétU lofa légèrement, afin de mieux découvrir son ennemioi et fit feu de toutes ses pièces de bâbord. Le frégate anglaise lui répondit, et les deux bâtiments furent enveloppés de bruit et de fumée» Le lieutenant cherchait le commandant des yeux pour lui demander ses ordres, quand il le vit disparaître par-dessus le bord, emporté par un boulet. La brave homme agitait encore son chapeau de la main gauche, comme s'il eût . voulu menacer Tennemi par son dernier geste.
«^ A l'abordage I cria le lieutenant de toute sa voix.
La Thétù laissa porter, et froissant de ses flancs les flancs de la frégate anglaise» 8*accrocha à elle avec ses gi^appins. Des flots d'hommes noirs de poudre firent irruption sur le pont ennemi. Au moment où Raoul s'élançait avec eux, il fit un {aux pas et tomba sur le genou. Un matelot anglais leva son sabre sur sa, tête et allait le frapper.
fnand Geoi^ se prècipha et renversa le matelot d'un coup de pistolet. Raoul était à peine debout, qu'il aperçut tm soldat de marme qui coudiait Georges en joue ; il fondit sur ce soldat et retendit sur le pont d'un coup de sabre. En quelques secondes, les édja nmîs s'étalent sauvé la vie. lis eurent le temps de se sourire et de se serrer la main. La fr^te anglaise offrait alors le spectacle d'une mêlée confuse à Tanne blanche, ilhnnînée {à et là des rouges lueurs 4es «oups de leu. D'ailleurs, il n'y avait d'hésitation ni dans l'attaque, ni 4ans la défense. Anglais et Français, habitués à se eombattre depuis dix ans, savaient à quoi s'en tenir sur une pareille oftôiée. C'était un temps plus ou moins long à piétiner dam le sang, à frapper et à être frappés. Us avançairat et reculaient tour à tour avec une rage froide ou avec de grands cris. A la itA, cependant, les Anglais furent acculés contra ia muraille de tribord. Ils étaient vaincus, et déjà quelques-ims jetaient leurs atmes en demandant mercii quand soudain mte forte explosion fit sauter en l'air une partie du pont sur lequel on combattait.. C'était un amas de gai^ponsses déposées dans la batterie qui avait pris feu. L'i«cendie, avec la rapir
dHé de Téclair, conral Ams la kriterie, deseeadit dans la cale, s'éhnça daas les agrès et dans 4a voi* tore. D'un.coBimiui accord, Tainqueurs et Taincua «a préci^lèseikt à bocd de ia 2Mtô pour y chercher un refuge. Les gabiers, qm$e battaient an (bout dea y^gae&9 s'^aipioyèiMnt aiFec tme saorage •énergie à rompre ou à dMouer lei liens de fer qui joignaient les deuiK bâiimenls. Toutefois, la Thétis, bien que dégagée de ses ^ppins, semblait hésiter à s'éloi^ gner de cet ennemi qu'elle avait saisi corps & corps.. EUe n'abattait q«e lentement sous une brise très«jfeible^ eU tatt^ qu'm génie des eaux, doué à ce snoment redoutable d'une ^oloiuté sans ap^l, elle lefiait ioutfis les &mes en suspens. Après quelques minutes aussi longnes ^e des «iècles, die se dé^ dda pourtant i «'incliner avec gr&ûe et à pcendre iWi lélan. £lle était à peine :à tune eAcabLure de disp^ imc» du lieu en combat, qu'une effroyable détonation se fit entendre. Une trombe de feu sortit du ^in de k mer., jaillit jusqu'au ciel, et là, se renyersant en orbes de jlamme et de fumée, retomba aur les jQots en 1^3 sam^ant de cadavres et de débris. La frégate anglaise avait j^aul^ë. La Thétis amena aussitôt ses embarcations pour recueUUr les nau-
f rages qui sarrivaient; quant au brick, qui venait d'arriver et qui avait mis en panne, il resta d'abord immobile comme frappé de stupeur & la vue de ce désastre, puis il laissa porter, se couvrit de voiles et prit chasse vent arriére.
Les émotions violentes n'ont que peu de durée chez les hommes habitués & les subir, et pour qui le danger est une seconde vie. Lorsque la Thétis etit recueilli les naufragés de la frégate anglaise et se fut mise en mesure de poursuivre le brick, tout rentra à son bord dans Tordre accoutumé. On lava avec soin le pont et la batterie, comme on l'eût fait le matin, et l'équipage déjeuna. Vers une heure de l'aprés-midi, si les voiliers et les charpentiers n'eussent été occupés à réparer quelques avaries et si une certaine lassitude n'eût été empreinte sur les traits des hommes, on ne se serait pas douté qu'un combat avait eu lieu. Les matelots dormaient sur les passavants ; les officiers se promenaient sur le gaillard d'arrière. Quelques-uns même s'étaient retirés dans leurs chambres. Le lieuténanti devenu commandant depuis quelques heures, était assis, presque couché sur la dunette. Au moment, en effet, où le pont de la frégate anglaise avait sauté, il avait
CAÏN fi7
été atteint d*un ëclat da bois. Il avait la tête enveloppée de linges et paraissait souffrir de sa blessure. De temps à autre» il se soulevait, regardait le brick par-dessus le bprd et s'inquiétait de ne pas le re« joindre plus vite. Georges et Raoul étaient sous le vent, debout sur le banc de quart. Raoul était rêveur, Georges préoccupé et impatient.
— Nous ne rattraperons jamais le brick, dit-iU -— Qu'est-ce que cela te fait? répondit doucement Raoul.
— - Mais je le commanderais. Tu es maintenant second du bord, et je suis le plus ancien officier après toi. Et si je le commandais, d'ici à la Guade* loupe, où je serais sans doute chargé de le conduire, je pourrais rencontrer un bâtiment d'égale force et le capturer, ou faire au moins quelques prises de navires marchands.
— A moins» dit en souriant Raoul, qae tu ne tombasses toi-même au milieu de Tescadre anglaise et que tu ne fusses fait prisonnier.
— Le navire que je commanderai ne sera jamais pris, répondit Georges.
Raoul le regarda lentement, en plongeant ses yeux dans les siens ;
96 CAÏ9
— Ta es ambitieux, loi dit4l.
. — £t toi, ne Ve^ta p»9
— Moi, pas eocare« losq^'i présent, je n*ai point «envisagé la Tie sons -oe point de ^me. ie ié?e trop sottveat an netoor. Bien sourent, ajentanhil en itontrant la mec, jem'amnee à bâtir sur celle plaine mouvante mes d^âteamx en Espagne. Je reçois la mais(m de mon père, avec sa façade blanche où grimpent les ciésutiites et les chè?refeailles, et, debout sur le seuil, mon père lui-même «qui me tend les bras. J'apergois^ tente idnnde et tonle rose dans le jardin, ma petite conaine qui avait dix ans la dernière f ois que je lUû v^e, qui en a. seize <av jour» dluû et que j'épottiûiii peiaè-âtiie plue lard. Ntm^ j*aime ma carriëie pour ûUeH&éme, mais je ne suis pas ambitieni:. Je le aûraî sans doute un jour ai la fortune vient me prendre par la main, mais je no la désire pas assez pour courir après âUo.
Georges ne lui xépondit pas : 11 regardait lo brick .
— Âb I enfin, s'6cria<!t-il, nous le gagnons*
La frégate, en effet, s'en a{qpn)cbail «ensLblement. Le cammatidant, qui venait de s'en apercevoir en même temps que Georges,, donna ordre do
CAÏIl 99
pointer une des pièces de châsse. Le bouïet, tiré horizQOUilemfflt, ricodui trois ou quatre fois sur la mer, ei alla looariiry par ua dernier bond, à une certaîaB dietance eu bâtiment anglais. Le commandant &t reeommenœi. Le&bommesv arrachés, à leur sommeil, sa groupèrent cnriensement sor les ttastingagesetâor k gaillard d'avant. Cette manière de mesurer la distance, les amusait. Ontira cinq ou six fois. EnfiU) un dernier projectile, après avoir ricodié eonsam» les. autres,, sa logoa dans l'arrière méaae du. bnck. L'équipage, poussa un hourra. Les chefs de pièces^demaadèrent et obtinrent la permission de tirer, chacun à. leur tour, sur le navire enmHui comme sur une cible. On kur reconmianda seulement de ne pas l'endommager. Dëace moment, les boulets se saccédèrent à de courts intervalles en passant plus ou moins près des buts qu'ils s'étaient choifiis^. Les nus coupaient un cordage, les autres emportaient un hommcL Ges.dsxnâecs coups étaient le& plus applaudis.; la. guerre, est parfois un jeu crueLTout àcouj^^le bcicUrlasde la fuite ouplotdt la jugeant impossible^ ¥int au. vent, présenta le tiraver Si k la frégataei lui lâjcha toute, sa bordée. Un éclat de rira répondit à. cette attaque. Les boulets.
100 CAÏK
tirés trop haut, avaient pass6 en sifflant dans la mâture, sans couper une seule corde. Après cette bordée, le brick amena son pavillon. De son cdté la Thétis mit en panne. Au bout d'une demi-heure, le brick était amariné; ses hommes étaient aux fers à bord de la frégate, et leur capitaine avait rendu son épée. Le commandant fit nommer à Raoul une cinquantaine de matelots destinés à composer Téqul* page de la prise. Ils firent leurs adieux à leurs camarades et descendirent un à un dans les embarcations. Il n'y avait plus qu'à leur donner un chef. Le commandant regarda ses officiers, et ses yeux s'arrêtèrent sur Raoul et sur Georges, qui étaient alors à côté l'un de l'autre. Il les fit appeler tous les deux : le cœur de Georges battait à se rompre.
— Messieurs, leur dit-il, j'aurais voulu choisir l'un de vous pour conduire ce bâtiment à la Guadeloupe ; malheureusement je ne le puis pas. Dans tout autre cas, ce commandement serait une faveur; dans les circonstances où nous sommes, je dois le donner comme une corvée. Nous avons encore plusieurs jours à croiser, et ma blessure me fait beaucoup souffrir. Je puis être demain incapable de
commander. Le service de la frégate doit passer avant tout. Vous êtes ses plus anciens officiers, vous devez rester à bord.
n désigna un enseigne de vaisseau et lui donna ses instructions. Quelques minutes plus tard, le brick orientait ses voiles et se dirigeait sur terre, pendant que la frégate faisait servir et mettait le cap au large. Toutefois, la brise avait tout à fait molli, et les deux bâtiments restèrent longtemps en vue l'un de l'autre. Quand la nuit arriva, on apercevait encore à l'horizon le profil du brick se dessinant sur un ciel pur. Georges n'avait point quitté le banc de quart, et, la tête dans ses mains, il suivait des yeux ce bâtiment qui emportait ses espérances. Raoul vint à lui et lui passa amicalement le bras autour du cou.
— Tu es donc bien chagrin de cette occasion perdue? lui dit-il.
— Oui, répondit Georges,
— Tu ne penses donc pas que nous aurions pu être séparés pour longtemps ?
— Dans notre carrière, il faut s'attendre à des séparations pareilles. On se retrouve, d'ailleurs^ ajouta-t-il un peu honteux.
102 GAlIf
— 6ef»fge9v dît aloi^ RaaD«L d'un ton da vBrproche et m reUraot lentement, aen bras, Georges, tu as dans le cœur plus d'ambitioa que d'a* mitié.
rp
Les craintes du noaiieaa; connnandaiit de la Thétîs ne tardèrent pas à sa réaliser. Dès le l^iâemain, il souffrit tellenttnt de sa blessure, fa'il se décida à. cesser sa croisière et h ratlreir à la Guadeloupe. La fcégate y arriva deux jwrs après. Le cantmandant était si faible (pia, po&raiUrTiaiter le gonverneur^ il fut d»ligè de se faire draosporter à terre^ cauché; dans uni cadve. ILafraît, d'aïUieursi^ prié Genres: des Taccompagiiev. La prAcauiion. ne fut pas inutile^ car, apcèft ^pœiqnes miniile» d!emtretien,. ii s'éTanooit et oa dut l'empocler.
104 CAÎN
Le gouverneur se fit raconter par Georges les di< yers ëyënements de la croisière.
— Alors, monsieur, dit-il quand Georges eut ter< miné, M. Raoul est maintenant le commandant de la Thétis.
— Oui, monsieur le gouverneur, répondit Georges.
Le gouverneur se promena lentement dans la chambre. 11 paraissait préoccupé. Deux ou trois fois, il alla à son bureau, y prit une liasse de papiers, en feuilleta quelques-uns et les remit en place. Enfin, il s'arrêta devant Georges.
— Vous êtes, lui dit-il, un grand ami de M. Raoul.
— Oui, répondit encore Georges.
— Eh bien, monsieur, continua en souriant le gouverneur, retournez à votre bord et veuillez dire h M. Raoul de venir me trouver immédiatement.
Ces paroles auraient dû rendre Georges heureux. Elles le remplirent de tristesse. U se les répétait à lui-même, en retournant à bord et en regardant machinalement les avirons qui frappaient Teau en cadence. Évidemment, il s'agissait d'une mission pour Raoul. S'il réussissait dans cette mission, il pouvait, au retour, être nommé capitaine de frë-
gâte. Cette pensée, sans que Georges osât se l'a- Touer, lai tor tarait le cœur. Qu'était-ce donc que la fortune? S'il avait été plus ancien de grade que son ami, ou si, simplement, cet ami n'eût point été à bord, c'est à lui que serait échue cette occasion de se distinguer. Le spectacle de la belle rade de la Basse-Terre, dont les rives sont chargées d'une végétation luxuriante et sur les eaux bleues de laquelle le soleil versait alors ses ardents rayons, lui pesait comme le calme de la nature pèse aux agi-* tations de Tftme. Il eût désiré quelque orage qui lui permit de donner le change, par des efforts physiques, aux tumultueuses pensées qui l'oppressaient. — Mais hélas t il n'y avait d'orage que dans son cœur.
— Mon cher Raoul, dit-il à son ami en montant à bord, je suis chargé par le gouverneur de te dire de l'aller voir sur-le-champ.
— Sais-tu ce qu'il me veut? demanda Raoul.
— Non; mais notre second est hors d'état de garder le commandement de la frégate : il est presque mourant. Va, ajouta-t-il d'une voix altérée, c'est peut-être la fortune qui vient, comme tu le disais, te prendre par la main*
loe cAïs
-^J'en accepte TaugiNre» smrtoiit Tenant de toi, rëpoftdit AaonL Et, tout jejeaiz, il descendit à
terre»
Le gouferBenr rattradûl* Il ûmait bjeaneanp Racola qui loi a^ail âti recMwriandè par unt de sea ancifios camarade»»
— Moft ehas Raoul» Ivi dll-ildàs qu'il rape^çol, je n'ai daifis ce Bnomentrâ à ma di»pofiii3on d'atilie MtimMt que ¥Qtre M^teu U m'y a poini d'offirJar d'un grade plofl életé qua^ le Tâtre. à qui je puiase la confies; je Toua en danne; le commandemonit pro- Tisoirt.
Raoal rougit de: pliûsîr et balbutia un. renardment.
— Maintenant, continua le gouverneur, j'ai à voua charger d'une miaeiani importante. J'ai appria ce matin que lea Anglais avaient débarqué & la ITrioltA et s'étaient emparés du fort qui fait la principale défense de nie. Voua connaisse lat Trifiité, je crois ?
— Nouff y sommes- reatéa tsoia mois en stalîûiii l'année- dermèr».
— Eh bi» t. ymts sanre^ qna ce &rt, d'une vingtaine de pièces de canoii, est situé à l'extrémîtésad^
an pied même des JniUes montognes de Tlle* Il s'agit de le reprendre. Les Anglais ne s'y sont installés que depuis pea de jonn, <et il doit être iàcile de les en déloger par un conp jde maân. Je n'ai pas de grandes instrttdèow à tous (donaer. Vous allez paitir iHDnédiatflmeal; tous ardrerez demain o« après-demain dans ia noiL Atleodez an paiit da joar 9 xs'HSSt da iomiUeaite heaia» Ha Mste, ajouta-t-il en loi tendani ii^Qeiqaes -papiers» trcati des aotes sar ce qai s'est passé, at ^lea plans de l'Ue et da lort titadieihles diemîa ftdsaait, et agissez de TOtre mienK
*— Oiri^ monsiear le gonfamenr, répondit Raonl «ac nne générean AmaiîDn idana la toîx.
^i— Biainlenant,imn ober anfaai, parlez, et kmae dbance. Je tous attends dans quelques jours, et j'espère pauvoîr vmu donner alors de ^ritables épaulettes.
RsH>ul prit congé dn gouverneur, et fit, plein de joie, oe trajel de lenre à fcofd que Georges arail fait, une demi-heure aoparavant, atéc tant d'amertame dans le cam^
— Mon cher and, lui dit-41 en arrivant, nous appareillons tout de suite.
108 CJkiV
— Et qu'allons-nous faire ? demanda Georges avec anxiété.
-— Je te conterai tout cela pins tard, fit Raoul ; appareillons d'abord.
Le ton de ces paroles, bien que Raoul les eût innocemment prononcées, déplut à Georges* Il crut y pressentir moins Tami que le maître, moins régal que le commandant* En conséquence, pen* dant et aprës Tappareillage, il affecta de se ren* fermer strictement dans ses devoirs de lieutenant. Entre autres détails, il fit prévenir Raoul qu'il allait s'occuper de loger deux nouveaux officiers que le gouverneur avait envoyés à bord de la Thétis. Les chambres qui revenaient à ces officiers étaient précisément celles de Raoul et de Georges, ceux-ci, par suite de leurs nouvelles fonctions, devant occuper les appartements du commandant et du commandant en second. Raoul, au lieu d'en causer avec lui, lui fit simplement répondre d'opérer le changement comme il l'entendrait. Il était alors tout à la joie et à l'émotion du premier commandement, et peut-être, égoïste à son insu, voulait-il rester seul pour en jouir plus à son aise. Debout sur la dunette, il regardait la Thétis, toutes
CAÏN lOfl
voiles dessus, s'incliner légèrement sous la brise, et courir au devant de chaque lame. Bien que cent fois, comme officier de quart, il l'eût manœuvrée dans des circonstances semblables, elle ne lui avait jamais para si élégante ni si coquette. A son tour, il devenait ambitieux, mais de cette ambition propice qui arrive à son heure et qui n'a point eu à passer par les cruelles épreuves des désirs en« vieux «t des déceptions Par moments, il sentait lui monter sixi cœur des bouffées de jeunesse et de bonheur, et il était en même temps agité de ce frisson qui n'est point sans charmes et que cause un mélange égal d'espérance et de crainte. Il songeait au moyen de prendre le fort, mais il avait la fièvre et sa pensée vagabonde n'était pas au service d*une réflexion suivie. Elle l'emportait tour à tour vers son passé de tranquille insouciance et d'affec^, tiens de famille, et vers cet avenir qui s'ouvrait si beau devant lui. Il se résigna jen souriant à ne prendre une décision que le lendemain, car il voulait attendre que sa tête se fût calmée et que son cœur battit moins vite. D'autres fois encore, il pensait à Georges et à la carrière de brillants succès qu'ils pourraient parcourir jensemble. En ce mor
110 CAÏK
méat, on piqua neuf heures, et il se reprocha d'être resté si longtemps loin de lui. Il allait le cbe^ oher lorsque Georges monta lui-même sur la du* nette et lui demanda assez sèchement s'il n'arait aucune r9cominandalion à lui faire*
~ Non^ lui dit Raoul ; je Toudrais seulement causer avec toi.
~- Nous causerons demain, répondit Georges. Il f$ut que je me lère i quatre heures heures du matin pour faire le quart* Je suis trés-fatigué| ^ je nis me coucher.
' Et il descendit.
Raoul demeura tout étonné et se demanda en quoi il arait pu blesser son ami. Dès lors, il se sentit derenir triste, et se promena longtemps réTCur sur le pont de sa frégate. Sa joie lui rêve* nait encore par intenralles, mais elle ne rayonnait plus comme aux premiers instants. Hélas I le bon-^ heur n'a que peu de durée, et, si complet qu'il soit en apparence, il ressemble presque toujours à ces beaux fruits qu'un yer caché a piqués au cœun Il était fort tard lorsqu'il descendit se coucher^ et il éprouva une impression de malaise en entrant dans les appartement» da commandant, sa demeure
cAïN m
habituelle désormais. lU lui paraissaient trop grands, et il regrettait sa petite chambre occupée maintenant par un étranger. U eut beaucoup de peine à s^endormir et fit de mauvais réyes.
Le lendemain, ea ouyrant sa porte, il aperçut Georges dans la batterie ; il Tappela^
' — Eh bien t dit celui-ci en entrant, comment te trouves-tu dans ton nouveau logis?
— Gomme cela, répondit Raoul. Je songe que j'en suis le troisième possesseur depuis cinq jours ; et puis, ajouta-t-il en riant, il faut quelque temps pour se familiariser avec les grandeurs.
Georges sourit, mais ne répondit pas.
En ce moment, un domestique vint avertir Raoul que son déjeuner était servi.
— Viens-tu? dit-il à Georges.
— Vous m'invitez, commandant ? fit Georges en aiïectant de rire, mais avec un ton d'amertume qui ne put échapper à Raoul.
— Comment, je t'invite ? Est-ce que nous ne mangeons pas ensemble ? Pourquoi me demandestu cela?
-— Parce que» répondit Georges, lorsque je t*ai
112 caYn
interrogé hier, tu m'as fait sentir que ta étais devenu mon commandant, et que je ne yeux pas m'exposer & commettre une nouvelle indiscré* tion.
•— lifon ami I mon frère, s'écria Daoul tout ému en tendant la main à Georges ; je ne me doutais vrai* ment pas que j'eusse pu te blesser; mais c'est bien involontairement, ea tout cas, et je t'en demande pardon.
La rancune de Georges ne tint pas devant cette affectueuse franchise. Il prit la main que lui ten-dait son ami; seulement, il devint presque sombre et dit à demi-voix :
— C'est moi qui ai tort ; c'est moi qui suis un mauvais cœur.
Le léger nuage qui avait obscurci leur amitié disparut tout à fait pendant le déjeuner. Ils furent plus expansifs l'un pour l'autre qu'ils ne l'avaient jamais été.
— Maintenant^ dit Raoul en se levant, il faut songer à notre expédition.
Et il étendit sur la table le plan que lui avait donné le gouverneur.
Tous deux l'examinèrent avec attention. Le fort.
CAÏIf 113
presque au rag de la mer, avait effectivement vingt canons; mais ses murailles, disait une note qu'ils consultaient en même temps, étaient en mauvais état. Il était adossé & eos hautes montagnes de la Trinité qui s'étagent au-dessus les unes des autres comme des Titans prêts à escalader le ciel. Ses derrières s'ouvraient par une poterne sur une route qui conduisait dans l'intérieur de rile. Cette route, pratiquée dans le roc, gravissait avec une pente trës^roide le flanc de la première montagne, et, tournant dans une gorge étroite, disparaissait presque aussitôt.
— Je crois tenir notre plan d'attaque, dit tout à coup Raoul. Cette poterne est celle que nous apercevions du haut de la montagne, quand nous chassions. Tu dois te rappeler que, pour descendre à là mer, nous suivions d'abord la route qui mène au fort, mais que plusieurs fois, afin d'éviter les politesses que les officiers espagnols ne manquaient jamais de nous faire, nous sommes entrés dans une petite clairière qui se trouve sur la gauche de la routé, à deux cents pas à peu près de la poterne. Là, deux sentiers s'offraient & nous, dont nous prenions indifféremment Tun ou l'autre et qui nous
114 CAlN
coùâQisaient en ane demi-heure it la pîage. Ces deux sentiers» à demi caches dans les ronces et dans les roches, étaient bien connus des soldats espagnols; mais ils ne le sont peut-être pas des soldats anglais. Dans ce cas, nous pourrions nous en servir pour amener une centaine d'hommes sur les derrières du fort et opérer une diversion décisive au moment où la frégate attaquerait de front. '
— - Biais si on les a découverts, objecta Georges^ ils peuvent être gardés ou avoir été rendus impraticables. '
— C'est ce qu'il faudra voir. Nous arrivenms ce soir, à la nuit, et nous pourrons mouiller la frégate dans Tanse même où donnent ces deux sentiers, à gauche du fort. Les hautes falaises déroberont la vue de la Thétis aux sentinelles anglaises. Dès que la frégate sera mouillée, nous ferons une reconnsûsfiance. Toi, avec un canot, tu iras au sentier do droite; moi, avec la baleinière, à celui de gauche. Nous monterons seuls, et, si nous ne trouvons pas d'obstacle, au bout d'une demi-heure nous devons nous donner la main. Si, après cette demi-heure, le premier arrivé ne voyait pas arriver l'autre, c'est que l'un des deux sentiers seulement serait prati-
cable. Maïs ce serait assez. En tout cas, nous ne noas attendrions pas et nous retournerions h bord. Une fois abord, si l'entreprise est possible, tn choisiras cent hommes; ta iras t'embasquer avec eut aux environs de la clairière, et tu seras prêt à atta* qner au moment où, après ayoir appareillé, j'ou-vrirai moi-môme le feu avec la frégate.
— Ce seront peut*être cent hommes bien exposési s'ils ne réussissent pas.
— - Non, car le fort est le seul point de Tlle que possèdent les Anglais, et ils n'ont pu y mettre encore que quatre à cinq cents hommes. Tu aurais toujours la retraite libre et je viendrais te recueillir avec les embarcations armées en guerre*
Ce plan fut provisoirement adopté, et les deux jeunes gens attendirent avec impatience le moment de l'exécuter.
Vers dix heures du soir â peu près, la frégate arriva à sa destination. Elle était favorisée par une nuit complète, car la lune ne devait se lever qu'à minuit. Pour plus de prudence, elle ne mouilla pas et mit seulement en panne. Peu après, Georges et Raoul embarquèrent, l'un dans le grand canot, Tautre dans la baleinière. Ils convinrent une der-
nière fois de ce qu'ils avaient à faire, et poussèrent du bord.
Raoul , qui se rendait au sentier de gauche ^ le plus rapproché du fort, avait fait garnir de basane les pelles de ses avirons, pour qu'ils fissent le moins de bruit possible. Il sauta à terre et se mit à gravir le sentier. A peine avait-il fait quelques pas, qu'il s'arrêta. S'il trouvait Georges à la clairière, il vaudrait mieux, afin de s'entendre sur les dispositions du combat, qu'ils revinssent à bord ensemble que séparément, et, dans ce cas, il était inutile que leurs deux embarcations les attendissent. Il se décida à renvoyer la baleinière, que le voisinage du fort exposait plus que le grand canot à être surprise. Calculant, toutefois, qu'il pouvait rencontrer un obstacle et qu'il lui faudrait alors le temps de rebrousser chemin, il ordonna à la baleinière de l'attendre une heure, et si, cette heure écoulée, elle ne le voyait pas revenir, de rejoindre le bord.
Ces précautions prises, il s'engagea résolument dans le sentier, prêtant l'oreille au moindre bruit et écartant avec la main ou avec son sabre les brandies qui lui barraient le passage
OAÏN 117
De son cAté» Georges était arrivé à la plage et s'était mis immédiatement en route. Le sentier qu'il suivait était un peu plus frayé que celui de Raoul; aussi y marchait-il plus vite. Il s'avançait, d'ailleurs, avec une insouciance singulière du danger. Une exaltation dont il ne se rendait pas compte s'était emparée de lui, et ses amers regrets de la veille, qj'il était parvenu & conjurer depuis le matin, lui revenaient en foule. De nouveau, il maudissait cette destinée qui faisait de lui l'humble satellite de la fortune de son ami. Cette expéditicm^ qui, si elle réussissait, allait rapporter à Raoul de la gloire et un grade, ne lui vaudrait à lui qu'une bonne note; et, cette bonne note, il la devrait aux éloges que Raoul, dans son rapport, ferait sans doute de ses services.
A cette perspective , son orgueil s'irritait , et il montait d'un pas plus rapide, avec une sorte de rage, sans s'inquiéter des pierres qui roulaient sous ses pieds et des ronces qui lui déchiraient le visage et les mains. Lui aussi s'arrêtait de temps à autre et prétait l'oreille ou sondait le terrain Ju regard, mais avec l'espoir, non avec la crainte, d'entendre quelque bvuit, de découvrir quelque obstacle
qui révêlât la présence de l'ennemî. Il eût souhaité que l'entreprise avortât. Il le sentait et il en rougissait de honte. Enfin, il arriva à la clairière et n'y trouvant pas Raonl, il s'assit sur une pierre; et là, la tête dans ses mains, Tœil fixe devant lui il resta livré à de douloureuses pensées.
Au bout de quelques minutes, quelqu'un le toucha à l'épaule. Il tressaillit, releva la tête et reconnut Raoul, dont la physionomie rayonnait.
— Eh bien, lui dit Raoul, les deux sentiers sont libres. Allons jusqu'à la route; nous pourrons peutêtre apercevoir la poterne.
La lune venait de se lever. Elle était rouge et montait rapidement à l'horizon, comme elle le fait dans les pays tropicaux.
Ils aperçurent la poterne. Soit que les Anglais n'eussent pu lever la herse, soit qu'ifs crussent n'avoir rien à redouter de rinlérieurde l'île, elle n'était fermée que par une simple palissade.
Raoul ne put retenir un mouvement de joie.
Devant ces probabilités de succès pour l'attaque projetée, le cœur de Georges, au contraire, s'emplit d'amertume. Il voyait Raoul tellement heureux, qu'il se prenait à le haïr.
CÀÏN 119
— Maintenant, dit Raoul, retonrnons h bord, je
reviens avec toi; j'ai renvoyé ma baleinière.
Lorsqu'ils furent arrivés à la clairière, Raoul s'arrêta. Les hommes à qui sourit la fortune éprouvent je ne sais quel vague besoin de rêverie,
— Quel étrange et admirable paysage f dît-il. Le spectacle qui se déroulait à leurs yeux était
étrange et admirable en effet. La lune, courant avec tous ses rayons sur la mer unie comme une glace, éclairait de bas en haut la montagne dont les roches amoncelées affectaient une beauté sinistre. Le ciel, sans étoiles, d'un azur foncé, presque noir, s'abaissait promptement et fermait brusquement Thorizon. La frégate, dont un côté était mis dans l'ombre par la projection des hautes falaises qui l'abritaient, recevait de l'autre, sur ses voiles blanches, une lumière éclatante et rouge ; tandis que, pesant sur les flots dans ses lentes oscillations, elle faisait surgir de l'eau, tout autour d'elle , une ceinture de phosphore.
— Ahl dît Raoul, vois donc cette crevasse qui longe le sentier, et à côté de laquelle j'ai passé. Je ne me la rappelais plus.
— Où cela? fit Georges, qui n'avait pas cessé de
regarder la frégate pendant que son ami regardait le paysage.
— Là, ditRaouL
El il lui montra une de ces longues et étroites déchirures que font dans les montagnes les trem-* blements de terre ou les convulsions de la na-
ture.
Cette fissure semblait d'une profondeur telle que l'œil ne pouvait la mesurer. Ses parois étaient droites, à vives arêtes. De distance en distance, quelques arbres et quelques arbustes y poussaient horizontalement et enchevêtraient leurs branchages au milieu. Sauf ses gigantesques proportions, on * eût pu la comparer à ce jeu qu'on donne aux enfants, dans lequel une bille, lancée sur un plan incliné, se heurte longtemps à des clous de fer avant d'arriver à son but.
Raoul se penchait au bord du gouffre et le contemplait.
— Voyons, dit Georges d'une voix altérée, car une horrible idée lui était venue, ne perdons pas ainsi notre temps; partons.
A ce moment, ils entendirent un léger bruit du côté du fort,
Tous deux prêtèrent roreille, mais ce bruit passa et s'éteignit.
— Ce n'est rien, dit Raoul, qui s'était retourné et
était resté à demi incliné pour mieux écouter. Tu as raison, partons.
Il se releva; mais, oubliant qu'il était au bord de la fissure, il fit «n pas en arrière et tomba à la renverse.
En voyant tomber Raoul, Georges se pencha en avant, les bras en l'air, les cheveux hérissés. Il crut qu'un démon venait d'exécuter l'effroyable pensée qui s'était présentée à jui un instant auparavant. Presque aussitôt, il entendit une voix qui sortait du gouffre et qui l'appelait.
-— Georges, Georges, disait la voix.-
— Quoi ? fit-il machinalement.
— Ah ! — reprit la voix d'un timbre ému et pourtant joyeujx.
\ El tout doucement, comme si elle eût craint de se répandre en éclats :
— Ah 1 je l'ai échappé belle 1 Je suis heureusement tombé à califourchon sur un arbuste. Ne fais pas de bruit. Je suis & une dizaine de pieds tout au plus. Descends sur ce tronc d'arbre qui est au-
dessous de toi, et donne-moi la mam pont que |e remonte*
Il fallut quelques secondes à Georges pour qu'il comprit le sens des paroles qui arriyaient jusqu'à lui. Il les comprit enfin, mais il ne bougea pas. Une force invincible Tenchalnait au sol. 11 arait la tête à demi tournée vers la rade. Une brise asses fraîche venait de s'élever et la frégate avait masqué. Elle manœirriait pour faire le tour et conserver les amures au même bord. Georges la regardait faire.
'mm Georges, tu ne m'entends donc pas f Je te dis que je suis là. Viens vite, car Tarbuste plie sous mon poids. Ahl mon Dieu I je crois que je vais tomber! Âh I mon Dieu 1 ah I mon Dieu 1
Georges se pencha sur Tablme. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front. Il aperçut au-dessous de lui une masse noire qui se cramponnait au mur d& granit.
— Ah! Georges, tu es là, mais tu ne viens pas à mon secours I Ah I mon Dieu f je suis perdu f car je lis sur tes traits la pensée que tu as dans le cœur. Tu te dis que» lorsque je serai mort, tu seras le commandant de la frégate. Ah f mon Dieu f voilà que je tombe I ahl mon Dieul ahl mon Dieut
CAÏM 123
tomme si le charme qui le retenait an bord se fût rompu, Georges, à cet appel suprême, bondit plutôt qu'il ne sauta sur l'arbre que lui avait désigné Raoul, et, l'enlaçant avec ses jambes croisées, il s'élança vers l'abîme, la tête en bas, les bras tendus. Il était trop tard. Raoul, étreignant toujours le faible arbuste qui l'avait soutenu jusque-là, venait de se détacher de la muraille. Georges entendit le corps de l'infortuné heurter de distance en distance les arbres qui se le renvoyaient les uns aux autres. Il entendit encore un bruit mat, comme celui d'une masse qui touche enfin le sol, et ce fut tout.
Il remonta péniblement sur le tronc d'arbre, et du tronc d'arbre sur le sol.
Une fois debout, il eut le vertige. Il lui sembla que la nature s'était vêtue de deuil, et que, de toutes parts, des voix menaçantes lui criaient : « Assassin 1 assassin I »
Mais non. Le ciel était pur et se parsemait d'étoiles ; la lune elle-même avait perdu sa rouge clarté et brillait doucement sur les flots, et la frégate s'inclinait coquettement vers lui comme pour l'appeler.
Alors il se laissa tomber sur la pierre où il s'était assis une demi-heure auparavant, et il y resta long-
124 CAÏ»
temps anéanti, comme si la vie s'était retirée de lai. Quand il sortit de cette torpeur, les premières lueurs de l'aube blanchissaient rhorizon. Il se dressa sur ses pieds en s'écriant :
— Ah i mon Dieu i et le fortl et la frégate t Et il s'élança par bonds précipités dans le sentier qui conduisait à la plage en criant par intervalles : f Ah 1 mon Dieu I ah i mon Dieu i » ainsi que l'avait fait Raoul quand il avait roulé dans le précipice.
Toutefois, au moment d'arriver à la plage, Georges s'arrêta. La rapidité de sa course et le froid de la nuit lui avaient rendu la raison. Il comprit qu'il ne devait point arriver à bord en meurtrier que poursuit le remords de son crime, mais en ambitieux prêt & en recueillir les bénéfices. Par un puissant effort de sa volonté, il imposa l'impassibilité à ses traits, le calme à son cœur; et ce fut avec son visage ordinaire qu'il embarqua dans le canot. Il s'informa seulement près de ses hommes s'ils avaient quelque nouvelle de la frégale ou du commandant. Us lui répondirent qu'ils n'en avaient
aucune, maïs que depuis plusieurs heures ils Tattendaient lui-même avec inquiétude. Lorsqu'il monta à bord de la ThétiSy il trouva les officiers et l'équipage groupés avec anxiété sur son passage. Il demanda aussitôt si le commandant était rentré « On lui répondit qu'il avait simplement renvoyé sa baleinière et qu'on le croyait avec lui.
— Je ne l'ai pas vu, murmura Georges,
Il sentit que tous les regards étaient fixés sur îui, et qu'il ne paraissait peut-être ni assez étonné, ni assez ému. A partir de ce moment, il lui fallait entrer dans ce chemin terrible de la dissimulation, où sans cesse une difficulté nouvelle surgit après la difficulté vaincue. Il y entra résolâment. Il jeta d'abord sur la mer et sur les montagnes un regard indécis.
— Mes amis, dit-il, il fait déjà grand jour. U se* rait inutile d'aller à la recherche du commandant. Il doit être pris ou tué. Noos n'avons plus qu'à le délivrer ou à le venger. Nous allons à l'attaque du fort. '
L'équipage poussa un hourra et se porta à ses postes de manœuvre. Ces braves gens aimaient Raoul. En regardant, du haut de son banc de quart.
CkïV 137
ces rades physionomies empreintes d*tiil naïf chagrin et d'une mâle énergie, Georges ne douta point da succès, bien que la diversion imaginée la veille par Haoul et par lui fût devenue impossible. Au bout d'une heure, la frégate parut devant le fort,*cargua (es voiles, laissa tomber l'ancre et s'embossa. Elle ouvrit le feu immèdiat^nent. Le fort, averti par ses sentinelles, élait préparé et lui répondit. Après une demi^ieure de ce combat d'artillerie qui, dans toute autre circonstance, eût été inégal entre des mu*railles de bois et des murailles de pierre» la viotûlre resta à la citadelle flottante. La brèche était faite. Dès que Georges la jugea assez large pour tenter l'assaut, il descendit avec ses hommes dans les embarcations armées en guerre, et fit force de rames vers le fort. Lui-même se tenait debout à l'avant de son canot. Ses traits resplendissaient d'une joie sauvage, car l'ardeur de la lutte étouffait ses remords, et il sentait à portée de sa main le but qu'il avait rêvé* Le premier, il sauta à terre, et, frappant à droite et à gauche avec une grande épée qu'il avait prise» il se fraya un chemin sanglant, tandis que ses hommes s'élançaient sur sa trace comme une meute conduite &la curée. Les Anglais,
ne pouvant soutenir le choc, lâchèrent pied, se ré^ fugiërent en désordre dans la seconde enceinte et hissèrent le pavillon blanc. Georges avait l'instinct militaire. 11 lui suffit d'un coup d'œil pour voir que les murailles ruinées de cette seconda enceinte ne pourraient protéger leurs défenseurs, et il se décida 8ur*le*champ , en acceptant l'offre d'une capitulation devenue inévitable pour les Anglais, à épargner le sang de ses propres hommes. En consé* quence, il fit cesser le combat et attendit l'officier parlementaire. Celui-ci parut bientôt.
«— Avant tout, monsieur, lui cria Georges dès qu'il l'aperçut, avez-vous pris ou tué un officier français cette nuit?
— Nous n'avons vu personne, répondit le parlementaire.
Georges appela un enseigne de vaisseau.
— Monsieur, lui dit-il, vous allez prendre cinquante hommes. Vous parcourrez la montagne depuis le fort jusqu'à la plage, et vouir chercherez le commandant Raoul.
L'enseigne et les cinquante hommes partirent en courant.
— Maintenant, monsieur, dit froidement Georges
CAÎN isd
h l'officier anglais, voici mes conditions. La garnison se rendra. Le gouvemeur me remettra son épée, les soldats déposeront leurs armes. Je ne puis tous accorder qu'une seule faveur : Vous ne serez pas prisonniers de guerre. Vous pourrez vous embarquer sur les deux bâtiments américains que je vois mouillés près du fort, et vous aurez un sauf^ conduit pour vous rendre à la colonie anglaise la plus proche. Allez et dites au gouverneur que je lui donne dix mijiutes pour se décider. »
Georges accordait cette capitulation, parce qu'il ne voulait pas avoir à son bord l'embarras de cinq cents prisonniers lorsqu'il pouvait rencontrer l'en*nemi d'un instant à l'autre.
Au bout de dix minutes, les conditions étaient acceptées. L'on apporta du fort une grande table, sur laquelle Georges et le gouverneur firent deux copies de la capitulation qu'ils allaient signer. Aus* sitôt après, le gouverneur remit son épée au commandant de la Thétis. Puis les soldats anglais, passant un à un devant le front des matelots français, déposèrent leurs armes à un endroit qu'on leur désigna, et, sombres, silencieux, se mirent en rang en face de leurs vainqueurs. Georges, ayant dans la
main gaiicbe Tépëe du gouvemeari et tenant de la main droite son épée niio, regardait ce défilé et s*enifrait de son triomphe.
Au moment où le dernier soldat anglais déposait
ses armes. Ton tit rerenir par la ronte de la tagne les hommes que Georges wsàî envoyés & la découverte. Ilsformaientun groupe épais, et avaient la tête nue. Quatre d'entre eax portaient un brancard fait de branches d'arbres et de feuillage, à côté duquel marchait l'officier : c'était Raoul que Ton rapportait, j
Georges mit la main sur son cœur, mais il n'alla pas au devant d'eux ; il attendit.
Us arrivèrent bientdt et déposèrent le brancard sur la table. Par une pensée pieuse, quelques-uns avaient ôté leurs chemises et en avaient recouvert le corps.
— Nous rapportons, dit l'officier en s'adressant h Georges, le cadavre du commandant Raoul, que nous avons trouvé dans une crevasse de la montagne.
Georges saisit les chemises d'une main trem<> blwte, hésita une seconde, puis les enleva* Â peine
CAiK 131
les eut-il enlevées qa'il recala frappé d'effroi, tandis qu'Anglais et Français, au contraire, faisaieni un pas en avant et se penchaient les uns au-dessus des autres pour mieux voir.
Le corps de Raoul avait été horriblement mutilé dans sa chute, et ses vêtements étaient, par endroits, couverts de sang ; mais la tête, par un hasard singulier, n'avait aucune contusion. Elle était d'une pâleur mate, et ses longs cheveux bruns bouclés, rejetés en arrière, découvraient le front, au milieu duquel les sourcils plissés dessinaient une ride droite et profonde. Les narines étaient dilatées par la colère ou par la terreur. La bouche, bien que les dents fussent serrées, était légèrement entr'ou** verte et se relevait au coin gauche par un incroyable sourire de désespoir et de sarcasme. D'ailleurs toute la partie droite du visage, contractée sans doute dans une dernière convulsion, était également tirée vers la partie gauche. Les yeux enfin, qui eussent dû être fermés, étaient à demi ouverts, et il semblait à Georges que leur regard terne et vitreux se dirigeait sur lui.
—*Étes-vous bien sûr qu'il soit mort? balbutia-t-î «n s'adressant au docteur*
— Hélas t oui, commandant, il est bien mort, répondit le docteur*
Et, se retournant vers les officiers, il leur dit à demi-ypix : c Ce pauvre commandant I la douleur régare. — Éloignez-vous, commandant, ajouta-t-il presque aussitôt. Cet affreux spectacle vous fait trop de mal.
Georges obéit comme un enfant et se recula de deux pas pendant qu'on emportait le brancard.
— Commandant, reprit le docteur, il va sans dire que nous transportons le corps à la Guadeloupe?
— Certainement, répondit Georges tout pâle.
— Je vous demandais cela afin de prendre les dispositions nécessaires.
Si cette scène lugubre eût duré plus longtemps, Georges n'aurait pu dissimuler son trouble. Heureusement pour lui, diverses occupations importantes vinrent le distraire le reste de la journée. Il assista au départ des Anglais, fit prévenir les autorités espagnoles de Tile qu'elles eussent à mettre une garnison dans le fort, et veilla lui-même au rembarquement de ses blessés et de son équipage. Ce ne fut que vers le soir, après l'appareillage de la frégate^ que, libre de tout soin, il se retrouva
seul. Il entra avec une sorte de crainte dans ses
appartements de commandant, dont il était, à son
tour, le quatrième hôte depuis quelques jours. En
attendant que son domestique lui apportât h dîner,
il se laissa tomber sur une chaise. Il n'avait plus
d'exaltation, et il était à bout de forces physiques
et d'énergie morale. Depuis quarante-huit heures,
il n'avait pas dormi, et il avait passé par les plus
terribles émotions que le cœur d'un homme puisse
connaître. Ses yeux se fermèrent, et il s'assoupit.
Son sommeil fut rempli de rêves qui lui retra*
cèrent, avec une singulière netteté, les événements
de la nuit et de la journée qui venait de s'écouler.
n se trouvait dans cet état de demi Somnambu*
lisme où l'&me veille encore, mais ne peut, malgré
tous ses efforts, arracher le corps au sommeil qui
Tétreint. Elle le secoue par des soubresauts con-
vulsifs ; mais l'inerte matière est la plus forte. Ainsi
Georges, qui voulait s'éveiller et dormait malgré
lui, étendait ses bras pour repousser les visions fu«
nestes, et s'agitait péniblement sur son siège. Il
ouvrit enfin les yeux au moment où, fou de terreur,
il était parvenu à se lever et courait à la porte do
sa chambre afin de respirer le grand air et de voir
m CAS H
du monde. Il passa la maia sar son front et sentit» pour ainsi dire, que ses traits reprenaient leur position habitaelle. U tira de sa poitrine ua profond soupir, et revint lentement s'asseoir. U s'aperçut alors qne son domestique lui avait apporté à diner ; mais cet homme, le trouvant' endormi, n'avait probablement pas osé troubler son sommeil et s'était éloigné. Georges essaya démanger; sagoige serrée repoussait tout aliment. Il éprouvait un malaise général : il examinait machinalement les meubles, qui disparaissait successivement à mesure que la nuit répandait ses ombres.
En ce moment, il entendit à la porte un assez grand bruit, et le docteur entra.
«— Ciommandant, dit celui-ci^ je fais porter ici la barrique.
-*^ Quelle barrique? demanda Georges, qui s'était levé précipitamment.
-^ Mais la barrique d'eau-de*vie où j'ai mis le corps du commandant Raoul. J'ai pensé qu'elle serait chez vous plus convenablement que partout ailleurs.
— Vous avez eu raison, docteur, répondit Georges avec douceur. '
CAllf 185
Le docteur fit entrer quatre bônmes qni por* taient péniblement la barriq[ae« Deux charpentiers les suivaient. Ils disposèrent des cliantiers dans oa angle & tribord, placèrent la barrirpie sur ces chantiers et Tassujettirent arec de» cordes. Le domestique de Georges, une lampe à la main, les éclairait dans ce travail. Quand le docteur et les matelots ftirent sortis, le domestique enleva le dîner, puis il posa sur la table, à côté de la lampe^ la capitulation du fort et l'épée du gouverneur que Georges, en entrant chez lui, avaient jetées sur un fauteuil. Gela fait, il partit h son tour.
Georges avait regardé d'un œil fixe ces différents préparatifs. Resté seul, une immense douleur s'em* para de lui. Il se promenait de long en long dans sa chambre et s'arrêtait chaque fois devant la table et devant la barrique, comme s'il eût contemplé l'un après l'autre le trophée de sa victoire et l'horrible prix dont il l'avait payée. Enfin, deux larmes jaillirent de ses yeux, et, s'arrêtanttoutà fait devant la barrique, il y posa la main et resta immo* bile.
La frégate qui courait vent arrière, avait de légers mouvements de roulis. La barrique n'était
pas entièrement remplie^ et le dbdavre de Raoul oscillait avec le liquide. Il sembla à Georges que le cœur de son ami battait sous sa main. Il at nu pas en arrière en s*écriant à deux reprises ;
«^ Âh t mon Dieu 1 ah t mon Dieu I
Depuis que Raoul était mort» il avait «ans cesse cette inyocation sur les lèvres.
-^ Après tout, dit-il, oe n*est point moi, c'est la fatalité qui Ta frappé. Je ne suis pas resté sourd à son dernier appel *. j'ai été à son secours. Il était trop tard. Maintenant, continua-t-il, il faut que je me décide à visiter ses papiers. Dans une carrière comme la nôtre, on s*attend tous les jours à mourir ; peut-être a-t-il écrit ses dernières volontés et me charge-t'il de les exécuter.
Il ouvrit le secrétaire. La première chose qui lui tomba sous la main fut un paquet de ses propres lettres. U les avait écrites à Raoul à de longs inter-^ valles, et lorsqu'il avait été par hasard séparé de lui pour quelque temps. Il en parcourut plusieurs avec un grand trouble. Ces lettres, en effet, étaient pleines d'expressions de tendresse, et rêvaient un long avenir pour leur commune amitié. Il les ferma en pâlissant. U trouva aussi des lettres du père de
CAÏK 137
S.30al, et un bracelet d'argent, un souvenir sans doute, de cette petite cousine blonde et rose que son ami comptait épouser un jour. Enfin, il aperçut, dans le dernier tiroir, une boite en bois blanc, très-mince, de la longueur et de la largeur à peu près d'une grande feuille de papier à lettre, et dont le couvercle glissait dans des rainures latérales. Georges l'ouvrit et vit plusieurs feuillets cousus ensemble et recouverts d'une écriture ferme et allongée. En tête du premier feuillet étaient ces mots : Ceci est mon testament.
Georges s'assit et se mit à lire.
< Ceci est mon testament, mon cher Georges, et c'est à toi que je l'adresse. Je me suis senti pris ce soir d'une grande tristesse, et j'ai voulu écrire mes dernières volontés, afin que si je meurs dans cette campagne, tu puisses les exécuter plus tard. Je commencerai par te parler de mon père. Avant de te connaître, je n'aimais que lui au monde. Je me souviens que, dans mon enfance, plus sérieux qu'on ne Test ordinairement à cet âge, je le regardais quelquefois attentivement; puis, que je lui jetais les bras autour du cou, en l'accablant de
138 CAÏK
caresses. Pendant ma première jeunesse, mon père a été pour moi l'ami le plus tendre et le plus éclairé. Depuis que nous nous sommes quittés, nous avons été séparés par le temps et par la distance, jamais par la pensée. Notre plus chère espérance à tous deux est de nous revoir un jour. Cette espérance, — qui sait, hélas ! si elle s'accomplira, — c'est, j'en suis sûr, la consolation de sa vieillesse, et ma mort sera pour lui un cruel chagrin. Je crois cependant que ce chagrin pourra être diminué s'il apprend que, jusqu'à mon dernier souffle, je n'ai pas cessé de penser à 1 ui . C'est toi , mon cher Georges, que je charge de l'en instruire. Sans doute tu sera? témoin de mes derniers instants, sans doute tu fermeras mes yeux. Eh bien, je veux qu'à ton retour en France, si tu ne peux aller trouver mon pauvre père, tu lui écrives les moindres circonstances de ma mort. Je veux que tu lui dises que, de quelque façon que j'aie été frappé, dans un combat, dans une épidémie, dans un ouragan, j'ai noblement succombé, en faisant mon devoir, et que mon plus grand regret a été de mourir loin de lui. »
câïn ia9
La lecture de cette première page fit courir un long frisson dans les veines de Georges. Ainsi, d'a« près les intentions de Raoul, c'était lut, le meurtrier, qui devait raconter l'agonie de la Yictime. Il continua cependant.
€ Maintenant, mon cher Georges, j'aî à te faire part d'un étrange désir; mais ce désir, si étrange qu'il soit, ne me paraît pas irréalisable. Du jour où je t'ai connu, ton amitié est devenue pour moi une seconde vie. Je ne croyais pas, qu'après l'affection paternelle, il pût exister un sentiment aussi doux aussi puissant, et qui ressemblât autant & l'amour. n est vrai que je te parla de l'amour sans l'avoir goûté. Je n'ai guère fait que l'entrevoir et le pressentir. Depuis cinq ans que je suis embarqué, je n'ai aperçu de loin en loin les belles jeunes filles qu'au bal ou à la promenade, juste assez de temps pour m'éprendre d'elles, et non pour oser leur dire que je les aimais. Il est vrai également que je les aimais un peu toutes ; ce qui revenait à n'en aimer aucune. Aussi n'y a-t-il eu de profond et d'exclusif dans mon cœur, que mon affection pour toi. Chaque soir, je m'endormais heureux en pensant que, le
140 CÂÏN
lendemain matin, je me retrouverais près de toi. Les jours de combat, j'éprouvais une sorte d*orgueil à sauter, à tes cdlés, sur le pont ennemi. De temps en temps, je te cherchais des yeux, prêt à voler à ton secours ou à te crier moi-même à l'aide. Cette communauté de dangers et de privations, de joies et de chagrins, m'a fait la vie la plus belle et la plus heureuse. D'ailleurs, si je ne me trompe, elle a eu sur nous deux une influence pour ainsi dire occulte, qui a donné lieu à un phénomène singulier. Nous sommes devenus, à notre insu, partie intégrante l'un de l'autre. Dans bien des mstants, nous avons les mêmes pensées et la même façon de les exprimer. Que de fois, au moment de te parler» il m'est arrivé d'entendre sortir de ta bouche les paroles que j'allais prononcer 1 Que de fois, à mon tour, j'ai deviné ce que tu allais dire, dans ton regard ou dans ton sourire t A force de vivre ensemble, nous avons pris les mêmes gestes, les mêmes poses, le même son de voix. Bien souvent, pendant la nuit, l'on a confondu l'un de nous avee l'autre à sa seule attitude sur le banc de quart, à la manière dont il tenait son cigare. Bien plus, la parfaite entente de nos &mes a réagi physiquement
CAÏ£C 141
sur nous, Nous ne nous ressemblons pas, Bt pourtant notre longue amitié nous a donné quelque chose de cette réelle ressemblance qu'ont entre eux les enfants nés des mêmes parents. Aussi bien, ne sommes-nous pas frères par le cœur» et n*cst-il pas naturel que chacun de nous conserve, pour ainsi dire, sur son visage le reflet du doux visage qu'il chérit et qu'il aime à contempler?
» Eh bien, mon cher Georges, si je dois mourir bientôt, je ne veux pas mourir tout entier, je veux revivre en toi. Certes, je crois que tu ne m'oublieras pas, et que tu regretteras longtemps ton pauvre ami ; mais cela n'est point assez pour exaucer le souhait que je forme. Il faut que tu consentes h faire davantage. II faut, après ma mort, que, pour conserver et pour accroître, s'il est possible, la rcssemblance qui existe aujourd'hui entre nous, tu t'étudies à imiter les gestes que je faisais, à te ser* vir des expressions que j'employais de préférence, à prendre mes habitudes de tous les jours. Gela ne te sera pas difficile. Gela ne sera que ta manière d'être de maintenant que tu conserveras. Je veux aussi que tu continues à porter tes cheveux longs et bouclés comme je les porte. Ah I mon ami, ce n'a î
142 CAÎN
pas sealement un puéril désir qni me fait te demander tontes ces choses ; c'est que la seule mémoire du cœnr est impnisssante à se rappeler Tami qui n*est plus ; c'est que le culte du souvenir a besoin^ comme tous les cultes, d*une pratique de tous les instants. C'est que je yeux m'incarner en toi, afin d'être sûr que tu ne m'oublieras jamais.
' » AdieU) mon cher Georges, tu ne liras ces papiers qu'après ma mort, et tu vois que je Vy parle déjà comme si je n'étais plus de ce monde. N'oublie pas d'aller trouver mon père, et puisse-til, en te voyant, reconnaître jusqu'à un certain point, dans tes traits, rima€[e du fils au'il aura perdu! »
Après avoir achevé cette lecture, Georges se leva épouvante.
— Oh I non, dit-il, cette ressemblance fatale dont il me menace n'est point vraie. Elle est impossible.
Il y avait une grande glace au fond deTappartement et, des deux côtés de cette glace deux candélabres fixés à .la muraille. Il en alluma toutes le$ bougies, puis se plaça devant la glace et s'y regarda
longtemps, étudiant ses traits comme s'il les eût vus pour la première fois.
— Mes cheveux ressemblent aux siens, se dit-il & demi-voix. Il y a quelque chose dans le front, dans le. nez peut^tre, mais J'ai le menton carrô et les lèvres droites, presque minces. 11 avait aa contraire les lèvres un peu larges, souriantes. Oh I non, ma bouche surtout ne ressemble pas à la sienne, car sa bouche avait une expression pleine de bonté ; et mes yeux, d'un bleu pâle, n'ont rien de ses yeux, qui étaient noirs et mélancoliques. Moi lui ressembler I Qontintta«t-il, allons donct Et il ût un geste de dénégation courroucée.
Mais en faisant ce geste, il pâlit. Il avait en effet haussé les épaules ainsi que Raoul les haussait souvent; il avait fait claquer ses doigts de la façon dont Raoul faisait claquer les siens, et comme il n'avait point cessé de se regarder, bien qu'il se fût détourné à demi, il lui avait semblé que la glace, au lieu de lui renvoyer sa propre image, avait reflété celle de Raoul.
Il n'osa point se regarder de nouveau, serra & la hâte dans le secrétaire les papiers qu'il en avait tirés, et, sans se retourner, sans prononcer une pa-
144 CAii>7
role, car le son de sa voix, réellement pareille 5 celle de Raoul, lai faisait pear, il sortit de Tappar^ tement et monta sur le pont.
Il y était depuis quelque temps^ fespirant à grands traits la brise de la mer et reprenant peu à peu possession de lui-même, lorsque Tofficier de quart s'approcha de lui. .
— Commandant, lui dit-il, je crois que nous aurons un coup de vent demain matin.
Georges jeta les yeux autour de lui. Le ciel était bas et sombre. L'horizon s'enflammait par Instants de rouges lueurs. La brise avait des accalmies soudaines et reprenait ensuite avec plus de force. L'air était chaud et humide. En voyant tous ces signes précurseurs de la tempête, Georges devint joyeux et son front s'éclaircit. Il allait avoir à lutter, non plus avec sa pensée, mais avec les éléments.
— Je croîs, monsieur, dit-il à l'officier de quart, que vous ferez bien de diminuer de voiles avant que la brise ait tout à fait forcé, afin que nous n'ayons pas trop à faire demain matin.
Il envoya alors chercher son manteau, s'en enveloppa, s'assit sur la dunette, le dos appuyé au bastingage, et s'endormit presque aussitôt d'un
sommeil de plomb. Quand il se réveilla, les premières rafales de Touragan passaient en sifflant dans la mâture. L'officier de quart avait exécuté ses ordres, et la frégate était à la cape. Georges ouvrit les yeux et aperçut devant lui les autres officiers et le docteur, que l'annonce de la tempête avait amenés sur le pont. Le docteur Te regardait attentivement.
— Ahf j'ai bien dormi, fit Georges, mais j'en avais besoin.
— C'est étonnant, lui dit le docteur, comme, pendant votre sommeil, vous ressembliez à ce pauvre commandant Raoul.
— Vous trouvez? répondit Georges en tressaillant. .
Il n'attendit pas la réponse du docteur et alla donner quelques ordres à l'officier de quart. U était urgent d'ailleurs qu'il s'occupât de la frégate , car l'ouragan fut bientôt dans toute sa force. Une partie de la journée se passa dans une obscurité complète. Des grains furieux se succédaient à de courts intervalles et enveloppaient la Thétis de tourbillons de vent et de pluie. Vers le soir, cependant, bien que la mer restât très-grosse, le temps devint maniable
et l'on remit en route. A minuit, Georges crut
146 CAiN
pouvoir se «permet Ire de descendre chez lui. Sa lotte avec^la tempête ravait.graadi àses propres yeux^.et il pensait n'avoir rien à redouter des. terreurs folles qui Tavaient assailli la veille. Voulant 6tre prêt à monter immédiatement sur le pont «i ^ présence > était nécessaire, ilne^.coueha.pas^mais s.'étendit dans un grand fauteuil adossé à la muraille de b&^ bord, juste en face de la barrique. La lampe suspendue au plafond oe jetait plus qu'une douteuse clarté, et la frégate, ballottée .par la mer, craquait dans sa membrure avec de tristes bruits qui res* semblaient à des gémissements. Georges» exténué de fatigue, commençait h s'assoupir, lorsguq» dans un violent coup de roulis, la barrique rompit les cordes qui la retenaient^ s'élança de ses chantiers et roula vers lui avec une extrême vitesse. Toutefois, arrivée au milieu du pont, comme les mouvements alternatifs de Ja frégate étaient rajpides et sa^;cadés, elle s'arrêta, fut rqjetée vers .ses chantiers. et s'y .heurta avec force, Georges s'était levé précipitamment pour ne pas être. écrasé. Il laissa la barrique rouler une seconde fais, d^ son cêté, puis, profitant de .l'instant où j'iaclinaîson de la frégate la renvoyait h tribord, il la suivit dans sa Qourse et.
KCkïV 147
s'y appuyant des denx épaules» il s'efforça.4e kifaire monter sur ses chaotiers. Il eu soutint le poids un instant, mais ne put parvenir à la replacer. Au contraire, il roula avec elle jusqu'au milieu du navire. Il prit'de nouveau son^élau, mais ne fut pas plus beureux. Une deuxième et .une troisième fois, il échoua eneore. Cesvtentatives inutiles dégénérèrent alors en une lutte {étrange. .Chaque fois^ animé d'une sorte de rage, Georges redoublait id'efforiset faisait frunohir & ia Jbamique une partie «de l'obstacle; maistchaque fois In barrique, en .retombant, l'entraînait avec elle* ;U s'apei;$ttt bientât que ses forces s'éimisaieiit^ «et en .même temps que ses forœs diminuaient, "sa raison lui.éch;sq)pait. Si, ia veille, en posant la main sur labarrique^ il .avait cru sentir battre le cœur de Baoul, il ^'imaginait msaintenant, en la saisissant des deuK bras, qu!il étreignait Raoul lui-mémj&etque Raoul l'étre^ait à scfliitouc. Par ioBtant^f.àin'en point douter, il sentait le corps de .Raoul peser .de tout son poids sur sa poitrine. U y avait quelque cfaoae.de vrai dans cette illusion. .La^barriquQ, en ;effet, s'igtait disjointe en frappant contre la muraille et i'eau^de-vie avait "^oulé sur le £ol> de. sorte qu'à cbaque coqp de rou-
lis, le cadavre, ne surnageant plus, se heurtait misérablement aux parois de sa prison. Piétinant sur le pont humide, Georges, par une dernière lueur de raison, comprit ce qui se passait; mais^ en le comprenant, il devint fou. Il prévit que si la barrique s'ouvrait, ce serait Raoul lui-même qu*il aurait à combattre. Dès lors, ce ne fut plus une lutte insensée qu'il soutint, ce fut à une œuvre impossible qu'il s'acharna. Haletant, épuisé, il parvenait à peine tantôt à pousser la barrique contre la muraille, tantôt à ne pas rouler avec elle à l'autre bout du navire. Une dernière fois cependant, réunissant dans un effort suprême ce qui lui restait de vigueur, il réussit à la poser en équilibre sur les chantiers, mais alors ses deux pieds glissèrent de côté et il tomba étendu sur le pont. — La barrique ne bougea plus; elle était calée entre lui et le bord. — Dès qu'il eut cessé d'agir, Georges recouvra en partie la raison. D'ailleurs, il étouffait, car la barrique reposait à demi sur lui, et la douleur physique dissipait le trouble de son cerveau. Dans un moment où la frégate, s'inclinant sur tribord, le délivra du poids qui l'oppressait, il se dégagea; et> aussitôt debout, il se pendit au cordon de la sonnette, qu'il
CA!n 149
ne lâcha que lorsque les timoniers de service furenl arrivés.
— Aidez^moi, leur dit-il, à remettre cette barri que en place.
Elle courait sur le pont et venait, à intervalles égaux, heurter la paroi. Les timoniers la replacèrent sur les chantiers et doublèrent les cordes destinées à la retenir. Quand ils se furent retirés, Georges se coucha sur son lit et laissa ses bras tomber inertes à ses côtés»
Au point du jour, Touragan s'était presque entièrement apaisé, et, vers quatre heures du soir, la frégate mouilla sur la rade de la Guadeloupe. Georges s'habilla pour aller faire sa visite au gou- Terneur. Non-seulement il était pâle encore des émotions de la nuit, mais il avait le cœur rempli de trouble. Cette visite Teffrayait. Bien qu'il revint en triomphateur, il songeait qu'il aurait à rendre compte de la mort de Raoul, et, comme tous les coupables, il était préoccupé de la pensée de ne pas se trahir. Il fallait, en même temps, qu'il parût affligé, et cette dissimulation lui était odieuse. En
CÀfK' 151
effet, depuis la. lecture da testament de Raoul et la scène de la barrique, il n'éprouvait plus ni douleurs ni remords, mais une sortedeUaine contre ce mort funeste qui Yesait'- déranger sa vie. Il s'habillait lentement eau^ cherchant! à se faire une âme de bronze et un visage hypocrite. Un détail de sa toilette mit lecomble à son agitation.
Quelques mois auparavant, il avait lâ^issë tomber son épée- à la mer et ne l'avait pas remplacée. Il se servait ordinairement de celle de Raoul. Cette fois encore, il était forcé de la prendre. Ses mains tremblèrent en agrafant le ceinturon^ qui s'adaptait' parfaitement à sa tà411ë. Dans Tétat d'exaltation où: il était, il lui sembla qu'il avait autour: des reins une bande de feu^ Alors, il frappa du pied avec colère, trempa ses mains dans Teau froide, puis, saisissant, avec un geste de défi, la capitulation du fort et Tépée du gouverneur anglais, il descendit à terre.
Le gouverueor, dès qu'il l'aperçut, ne le laissa
point parler.
^ Pourquoi^ lui dit^if, le commandant Raoul n'est-il pas venu lui«-méme?'
— Le commandant Raoul est mort, répondit Georges.
— Alors, rexpëdition a échoué ?
— Non, monsieur le gouTerneur, je vous apporte, . au contraire, la capitulation du fort et Tépée du commandant anglais.
Le gouYerneur parcourut la capitulation d'un regard rapide.
— Et comment est mort ce pauyre Raoul ? demanda-t-il.
Georges raconta, d'une voix mal assurée, qu'ils avaient fait une reconnaissance pendant laquelle Raoul avait disparu. Il ajouta que, le lendemain» après la prise du fort, on l'avait retrouvé mort au fond d'une crevasse, où il s'était sans doute laissé tomber, et que la frégate avait rapporté son corps à la Guadeloupe.
Le gouverneur, les traits empreints d'une émotion douloureuse, resta quelques secondes sans parler.
— C'est le sort de la guerre, dit-il enfin ; pauvre Raoul !
11 regardait fixement Georges qui, craignant d'être découvert, p&lissait à vue d'œil.
CAÎN 153
— Monsieur, ajonta-t-il, je sais que vous étiez le meilleur ami de Raoul : croyez que je m'associe à votre chagrin.
Et le gouverneur tendit sa main loyale h cet ambitieux, qui n'osa la prendre qu'en hésitant.
— Je ferai pour vous, dit-il encore, ce que j'eusse fait pour Raoul : je demanderai le grade de capitaine de frégate, et j'espère l'obtenir. En attendant, vous continuerez à commander la Thétis. Maintenant, retournez à votre bord et donnez des ordres pour que le corps de notre pauvre camarade puisse sortir de la frégate demain matin, vers neuf heures. Je le recevrai moi-même, car, à défaut de mieux, hélas i je lui ferai de belles funérailles.
Georges s'inclina et sortit.
Pour embarquer dans son canot, il eut à traverser plusieurs groupes de curieux que la nouvelle de l'arrivée de la Thétis avait réunis sur le quai. Les matelots leur avaient déjà raconté les circonstances de l'expédition. En dépassant le dernier groupe, Georges entendit un négociant qui disait en le montrant :
— Voici le nouveau commandant de la frégate.
Celait un grand ami de M. Raoul. D'ailleurs, il lui
154 CAÎ19
ressemble un peu. Pauvre jeune homme 1 quel cba* grtn il doit avoir ii
Georges n'avait pas de chagrin. Il avait^ au cou* traire^ cette confiance audacieuse que donne aux criminels un t conuneno^nent d'impunité* Toutefois, il était soucieux^ Au sujet des funérailles de Raoul, il se préoccupait de ces vingt-quatre heures qui allaient' s'éoouler pendant lesquelles il simulerait peut-être mal^uB^deuil qui n'était pas dans son cœur. Il avait, déplus^ été si rudement secoué depuis deux jours, qu'il n'était pas à^ Habrî de terreurs superstitieuses. Ces paroles, qu'il venait d^entendre et qui constataient une vague ressemblance entre lui et Raoul, le faisaient frissonner. Arrivée bord, il lui fallut s'occuper de détails lugubres. Il prévint ledocleurque^le lendemain matin, ii aurait à sortir le corpsde Raoul de la barrique ;.iLfi appeler le maître cbarpentier et lui commanda un& bi^e; il domna enfin ses ordres à l'of^er en se^cond pour que les hommes qui devaie&t accompap^ le ^fixsm. fus6)ent:en grande tenue à neuf heures et pour que toutes les autres dispositions fussent prises^ Il dîna ensuite à labâto, ot^ aussitét après son diner^ ii descendit à terre. Il ne voulait point
CAÏir 155
passer une seconde nuit* en compagnie du cadavre de Raottl.
La soirée était admirat)lei&eût<belle. A p^ne desoenda à teit^, GdoTges, qui ohei>îbait Tisolement, dépassa pFomptement'la tille et s'eiufoiça dans la campagne. Mille bruits s'en élevaient bourdonnants et confuS) dont* rensetnble formait un murmure grandiose. On sentait que tout un monde nocturne venait dé s'éveillen Les arbres s'agitaient doucem^t en s'inclinant sous la* brise. Les oiseauxde. nuit sortaient patr instants dû feuillage, décrivaient de rapides dlipses, puis, effrayés parus rayon de la lune, revenaient en tournoyant chercher l'obscurité. Au loin, sur la lisière des bois^, on entendait le bruit' des- bélès fauves faisant' leur trouée dans les épais taillis. D'enivrantes et lourdes^ odeurs s'exhalaient des planta aux larges feuilles. Dans rherbe et dans la mousse étincelaient des multi** tudes d'insectes' revêtus des plus riches couleurs, et les lucioles jonchaient le sol comme une traînée de lumière; parfois même, dans le sentier que suivait Georges, un serpent, sorti d'un buisson, se hâtait de fuir en sifflant et en déroulant. ses an^ ueaux.
156 CAÏK
Tous ces bruits divers, ces pénétrantes senteurs, cette nature, en apparence endormie et cependant vivante, firent sur Georges une profonde impression. II n'était point habitué à de pareils spectacles, qui ne sont pas ceux de TOcéan. De grandes et êternelles lois régissent en effet le calme ou la colère des flots et le mouvement des astres, mais la vie ne palpite point en eux. Ils sont en quelque sorte en dehors de ce monde, tandis qu'autour de Georges, tout dans la nature, depuis les animaux jusqu'aux plantes, vivait d'une existence presque semblable à l'existence humaine. Georges regardait et s'étonnait, mais bientôt il s'inquiéta d'être sans compagnon au milieu de cette solitude animée, et involontairement il chercha Raoul à ses côtés. Il n'avait point encore pris l'habitude de ne pas l'y trouver. En se rappelant tout à coup pourquoi il ne le voyait pas, il eut peur de son isolement et, rebroussant chemin, il se mit à marcher à grands pas vers la ville. Au moment d'y rentrer, le hasard lui fit longer les petits murs blancs du cimetière. La lune éclairait les pierres tumulaires et les croix, et Georges, tout en marchant, pouvait les apercevoir. Plusieurs chacals, surpris par son arrivée, pous-
sërentleur cri rauqae et plaintif, s'élancèrent en quelques bonds sur le mur et disparurent dans la campagne. Il frissonna à la pensée qu'il les avait dérangés d'un horrible repas, et que le cadavre de Raoul serait peut-être leur pâture du lendemain. Ce fut en courant et tout essoufflé qu'il arriva aux premières maisons de la ville. Là, il ralentit le pas. Après avoir longtemps parcouru les rues alors désertes, il se sentit fatigué et s'occupa de cbercher un gîte où il pût passer le reste de la nuit. Il avisa bientôt une cabane construite en roseaux recouverts de boue et percée d'une fenêtre étroite à travers la« quelle filtrait un rayon de lumière. Les sons d'une guitare en sortaient par intervalles. Il regarda et aperçut une vieille négresse vêtue d'une robe rose et coiffée d'un madras jaune, qui s'accompagnait sur l'instrument en psalmodiant une chanson créole. Elle prenait de temps en temps une bouteille de rhum placée à côté d'elle et en buvait de petites gorgées. Georges poussa la porte, qui roula sur ses gonds de paille, et entra. A sa vue, la négresse eut peur un instant, mais Georges lui donna une piastre, s'assit sur une chaise et lui dit de continuer* Mise en gaieté par l'argent qu'elle avait reçu et par
158 CTlïS
ses libàtioiïs, elle chanta d'une TOix enroiiSe et lente tout son répertoire. Georges l'ècontait, plongé dan»une torpeur qui n'était ni la veille, ni le seiaiaeiiv^ Cet état lui plaisait, car il renierait au trouble dd sa pensée et aur hallucinations des réTes^ Il s*y reposait en quelque sorte et' y prenait desfoTC6i^> contre les émotions, effrayantes pour lui, du lendemain. Quand le matin fut venu, il se leva rés&* lûment.
Georges était une db ces énergiques- natures qui n'ont jamais de défaillances pendant la lutte,, et la lutte allait commencer pour lui. Â peine i)iM>nt6' à bord, il trouva le docteur qui L'attendait. Ce bravehomme avait pensé que Geoi^es' serait heureux de revoir le corps de Raoul, et il avait différé jusqu'à, son arrivée l'ouverture de. la' barrique. Georges le remercia, mais il se promit intérieurement de de^ mander le plus tôt possible le débarquement d'un^ homme qui croyait si fort à l'amitié. L'op^ationfut vite faite; car on* avait apporté la bi^re près de la barrique. Ibutefois^; Gèoi^eseur le 'temps deeoa-^ templer quelques secondes ce masque de désespoir et de sarcasme que là mort' avait mis «ur les trait.^ de Raoul et que le liquide corrosif où le ooips avait
été plongé, loiO' de- rdîacer, avait accusé d'une façon. pltt&* livide ' et plus saisissante enoore. Le dé* part eut lieU' aussitôt- aprë& Deax^ canots oomplé* temeal. armés remorquaient* la. cfaidoupe dans la* quelle^niaraitiplaoéle cercneih L'^nipage de la r&^to 86 tenait sur le& bastingages. . Le^ pavillon de la frégate était .en . barne ; ceux: des canots Tétaient également. .De minuteen^minute, un matelot tambour, placé à Jlavaiit.dn premier canot, battait un double, coup sur sa caisse recouvarte d-un crêpe noir. Georges^ parti dsns sa baleinière^ escortait la cbaloupe. A ipidque; distança dm rivage; il prit les devants^, dsseoaditiài terre et présida, lui^-méme au débarqneeieiit..
Le gouverneur.,. entouré de» officiers de la garnison, vint auHlevanU da corps. Les troupes formaient, la baie.DèS'qua le: corps fut débarqué, on se mit en marobe. Après latoérémonie de Héglise^ le convoi prît'latroute d&dniHière.. Georges conduisait le deuil. li mandait les y^ufibaisséa^iee traits contractés.. Geuxqui Ift regardaient peuvaie&t'croire qu'il cberchaitiavec une: vaillante fermeléL^à comte* nirisa> douleui*; .mais «s «réalité il ^ne s'efforçait que de. cacher une soordtjçolére contre^ le* rôle qu'il
était obligé de jouer, et la secrète joie d'en être bientôt délivré. Quand on fut arrivé et que la bière, glissant sur deux cordes, eut été descendue dans la fosse, le gouverneur prononça sur la tombe de Raoul quelques paroles d*adieu et de regrets. Tous les regards se dirigèrent ensuite vers Georges. On attendait qu'il prit la parole. Il le comprit et s'avança de deux pas; mais une telle épreuve était au-dessus de ses forces. II lui sembla que l'ombre vengeresse de Raoul se levait de son cercueil, et, se dressant devant lui, le menaçait avec ce visage effrayant d'ironie qu'il lui avait déjà vu deux fois. Il balbutia, cacha son visage dans ses mains et chancela. Les assistants respectèrent cette douleur si intime et si profonde qu'elle ne trouvait pas de cris pour s'épancher au dehors. Le gouverneur luimôme soutint Georges dans ses bras, et plusieurs officiers le reconduisirent jusqu'à son canot
Une fois à bord et seul dans ses appartements, Georges respira. Il espérait enfin être libre de ses actions et de sa pensée. Il se trompait. Au bout d'une heure, on vint lui dire qu'une députation des officiers de la garnison insistait pour être introduite auprès de lui. Il la reçut. Après lui avoir
fait, au nom de ses camarades, un compliment de condoléance sur la perte qu'il avait éprouvée dans la personne de Raoul, le plus ancien des officiers l'invita, ainsi que son état-major, à un grand dîner que la garnison voulait donner le soir même en rhonneur de la Tkétis. Il s'excusa en même temps de la promptitude de cette invitation sur la nécessité où se trouvaient plusieurs officiers de quitter la Basse-Terre le lendemain matin. Georges ne crut pas pouvoir refuser cette invitation, qui du reste flattait son orgueil, et il accepta.
Le dîner eut lieu quelques heures après, et fut présidé par Georges. Cette fête était si proche d'un enterrement qu'il y régna d'abord une certaine contrainte. Mais les émotions des hommes de guerre ne sont pas de longue durée. Ils font trop bon marché de leur propre vie pour s'appesantir sur un événement aussi ordinaire que la mort de l'un d'entre eux. Bientôt le vin et la bonne chère échauffèrent les convives. Georges lui-même s'abandonna presque. Il était l'objet de nombreuses et de délicates flatteries. On vantait l'impétuosité et le sang-froid avec lesquels il avait lancé son équipage à l'assaut. On admirait la rapidité de son succès, car il est rare
163 Okï»
qa'une frégate Tienne à bout, avecses seuls oanons, de la résistance d'un fort. Sa>foitune naissante aTaît déjà des courtisans. Au desseit, on fraternisait bmyammen^ lorsque 1-offieier qui. afrait* porté la parole au nom de la députatien se Ictb et' demanda qu'on^fitsilence.
— Messieurs, dit-îl, le moment des toasts est arrivé, le bois au vainqueur de :1a Trinité!
On but avec acclamations^, pendant que Georges^ dont le oœur^ battait de joie, s'inclinait modestement.
~> Aux ftiturs exploits du nouveau commandant de /a Tkétisil cria un officier.
Les acclamations redoublèrent, et- les verres se choquèr^t.
Quand Tagitation se fut un peu calmée, le docteur se leva à son tour :
-— Messieurs, dit-il, il est un toast auquel chacun de vous a pensé, j'en suis sûr, mais qu'il n'appartient qu'au commandant Georges de porter. Je propose de boire à l'étemel souvenir parmi nous du commandatrt Raoul.
Il se fit un grand silence et tous les yeux se tour^ nèrent vers Georges, qui avait pressenti ce que le
GAIN ICd
docteur allait dire, et était deYenu affreusement p&le. Cependant il se leva.
— Messieurs, dit-ii, je bois à Tétemel souvenir du commandant Raoul. Et il vida son verre jusqu*& la dernière goutte; mais il le posa sur la table d'une main si tremblante qu'il le brisa.
— Vous avez eu tort, dit à demi-voix un officier au docteur, de porter un pareil toast.
La voix de Georges avait eu un accent tellement étrange, et son visage était tellement sombre, que les convives restèrent quelques secondes interdits. La gaieté ne reparut qu'imparfaitement, et l'on ne tarda pas à se séparer.
Lorsque Georges, pour la seconde fois de la journée, se retrouva seul dans sa chambre, il dta son ëpée, une épée neuve qu'il avait achetée le matin même, et la pendit Internent à la muraille.
— Soit, dit-il, les dents serves, au souvenir de Raoul; mais j'en saurai bien triompher*