DEUXIÈME PARTIE
Au bout de quelques mois, le commandant Georges était devenu célèbre dans la mer des Antilles. Le gouverneur lui avait tenu parole. Il avait été nommé capitaine de frégate, et commandait officiellement la Thétis. De toutes parts, il n'était bruit que de son audace et de son bonheur. Il semblait que sortir sa frégate du port, la faire passer au travers d'une flotte ennemie par un temps de brume ou d'orage, ne fût plus qu'un jeu pour l'intrépide marin. Toutefois, à son bord,
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malgré ses succès, il était craint et respecté plutôt qu'il n'était aimé. Aux heures de combat, il est vrai, il fascinait son équipage; ses traits resplendissaient d'une beauté sinistre; son front, les sourcils plissés, se chargeait de tempêtes; ses narines dilatées aspiraient Todeur de la poudre, et ses yeux lançaient des flanmies. Impassible tant que durait la canonnade, il sautait le premier à l'abordage, une hache à la main, pendant que ses hommes roulaient sur ses traces comme un torrent. Une fois sur le pont ennemi, il marchait devant lui, frappant sans rei&che avec une joie sauvage, et ne s'arrêtait que lorsque le bâtiment avait amené son pavillon. Il n'était jamais blessé et paraissait invulnérable. Il le fut bientôt en effet par la terreur qu'il inspirait à ses adversaires. Son visage pâle, empreint d'une implacable résolution, produisait sur eux l'effet de la Gorgone. Us ne lui portaient que des coups mal assurés, et quelquesuns même, qui se trouvaient â l'improviste sur son passage, jetaient leurs armes en demandant merci. Mais, ces terribles instants passés et dans la vie ordinaire du bord, ses matelots n'osaient plus le regarder qu'à la dérobée, avec une sorte de crainte
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snpeFstitîdnsa. Son irisage, âeTBim'BOBd)Fe Bt froid, leur faisait peur. Georges ne paslait à perscmne, pas même à. ses officiers ; et, ^en senrioef il ëcmait ses ordres pour ne poini êtes obligé de les donner de vive voix. Il passait de hingues heures & se promener, lâs mains croisées derrière le dos, on i contempler la mer, lesjcondesnppnyés.^nr le bastingage. Dans les qnairts de nuil, panni les mate* lots groupés sur les passavants, des bruits étranges couraient sur son compte. Les timoniers racontaient que plusieurs fois ils TaTaieot vu sortir de son appartement, en diemise, les <bn» tendus en avant, les yeux fixes et om^fts, la figure houl^ versée. H arrivait près rd'eux, s'arrêtait, passait la main sur son front, laissait tomber ses bras, se pendiait pour n^arder à l'habitacle à quel cap était ta route, et rentrait dhez lui. lOn disait aus^ que la vue du plus petit tniiroir le faisait tressaillir* (1 avait fait recouvrir d'une toile la grande glace qui se >trouvah au ifond de a chambre. Un matin ju-il dormait encore, Km^dameetique avait voulu nettoyer cette glace* Georges, s^éveiliant tout à coup, l'avait surpris dans ^eette occupation, et lui avait orâonné de redocœr la toile d'un ton si me-
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naçant, 'que le pauvre homme avait été saisi d'un tremblement o^avulsif, et n'avait pa obéir qu'au bout de quelques secondes. Les anciens matelots du bord prétendaient qu'il était ainsi depuis la mort du commandant Raoul, son grand ami. Ces hommes étaient d'ailleurs en petit nombre, car, sous un pnètexto ou sous un autre, une grande partie do Té-quipage de la Tkétis avait été changée. Quant aux o£Sciers, il n'y en avait plus un seul de ceux qui avaient ^asateté h l'expédition de la Trinité. En somme, l'opinion commune à bord était que le souvenir de cet ami mort toujementaLt le commandant Georges. |
Cette supposition était juste. Depuis le dîner que lui avaient offert les officiers de la Guadeloupe, Georges avait eu sans cesse présent à l'esprit le .souvenir de Rao$ul. Ce n'est pas impunément que deuT hommes, intimement unis par le cœur et par la pensée, partagent pendant plusieurs cannées de suite la même existenjDe, les mêmes joies et les mêmes chagrina. A chaque instant, Georges croyait voir, Raoul. Aux repas, il l'apercevait à table, à sa place ordinaire ; en se promenant, il se tournait involontairement de cAté pour .lui adresser la pa-
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rôle; dans le combat, au milieu même de la mêlée, il le cherchait encore du regard et croyait s'entendre appeler par lui. Il le voyait avec deux physionomies bien distinctes, Tune douce et rêveuse, un peu mélancolique, telle que Raoul l'avait pendant sa vie ; l'autre sardonique et menaçante, telle qu'il la lui avait connue après sa mort. C'était surtout avec cette dernière physionomie que Raoul lui apparaissait pendant la nuit. Son sommeil était troublé par des rêves affreux, semblables à celui qu'il avait eu le soir de la prise du fort. Une insurmontable épouvante l'arrachait alors de son lit et le précipitait tout endormi hors de sa chambre. A peine avait-il touché le pont, qu'il recouvrait ses sens et qu'il redescendait chez lui. En même temps, il s'imaginait voir augmenter chaque jour cette ressemblance fatale, dont Raoul lui parlait en retraçant ses dernières volontés. Il s'étonnait cependant qu'il en pût être ainsi. Il détestait Raoul de toute la force des terreurs qui remplissaient son âme, et il avait espéré que cette haine l'aiderait à effacer jusqu'au dernier vestige d*une ressemblance qu'une ardente sympathie avait seule créée. Il n'en était rien. Au contraire, s'il se regardait p^r hasard
dans une glace, au moment même où il pensait à Raoul avec le plus de colère, il retrouvait plus ac* centués, dans sa propre physionomie, devenue tout à coup farouche et contractée, les traits de son ancien camarade. Son imagination assimilait en quelque sorte son visage à celui de Timage redoutée.
Georges avait un cœur de bronze et une volonté de fer. En face de pareils symptômes, il comprit que, s'il ne réagissait pas contre les terreurs qui Tassaillaient, il aboutirait inévitablement à la folie. Ce souvenir constant de Raoul n'était autre chose pour lui qu'une maladie d'imagination contre laquelle il résolut de lutter, et il se mit aussitôt à l'œuvre. Ne voulant pas avoir de témoins de ses défaillances passées, il avait changé successivement tous ses officiers. Sa voix donnait souvent les intonations de la voix de Raoul ; il se décida à ne presque plus parler. Il avait, comme lui, porté jusquelà ses cheveux longs et bouclés ; il les fit couper ras. Il se surprenait sans cesse à faire les gestes que faisait Raoul, à se servir des locutions qu'il employait; il récapitula avec soin ces locutions et ces gestes, afin de les éviter en toute circonstance. 11 alla jusqu'à imaginer, pour les remplacer, des
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mouvements iionveaux et un nouveau ilangage. gui ne seraient .qu'& lui. Toutes ces précautions prises, il se fixa une limite d'un an avant de diercher ù :se rendre compte du résultat qu'il aurait «obtenu. Pendant les premiers temps, eettecon(fftinte:pbysique à laquelle il se condamnait Jui fut ipresque insupportable. Ses membres. et ses imusoles ne pouvaient secouer le joug dîune longue babitude» et prenaient mal les attitudes ou ie pli que sa Tolonté prétendait leur donner. Sa démarcha, lesiexpres- -sions de son visage étaient pleines d'incohérence. Il triompha à la fin et .for|;a son corps k obéir. Mais son corps obéit i comme obéit run esclave, d'une façon toute passive,et ne sembla. animé que d'une vie factice. La contrainte .morale lut^plus pénible encore. Pour mettre en oubli le souvenir de Raoul il fallait que Georges retranchât «jde.savie lt& .dix années qui venaient de s'écouler,; car, pendant ces 4ix années , Raoul n'avait point cessé de vivre k ses eâtés. La pensée a, jdans ses évolutions^, quelque chose du fluxtot du reflux de la mer. Elle s'arrête peu sur le présent, imais die âe reporte sur le paasé ou s'élance vers l!avenir. Georges lui interdit le passée mais^ en la .privant de ce repos
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qui lui est^ nécessaire, il la sentit bientôt, lasse de projets et de* réVes, s'affaisser sur elle-même im* puissante et troublée. Par de longues lectures, par des calculs purement mécaniques, il s'efforçait de l'occuper en riimnobilisant dans une sorte d'idiotisme. Ea nuit, toutefois, elle échappait au contrôle de sa Tolontë. Elle déployait ses ailes ; mais, après avoir erré quelque temps dans des souvenir» lointains et pleins de cbarme, elle se heurtait bientôt à l'épouvantable catastrophe de la mort de Raoul. Alors, venaient le& rêves sinistres et les visions funèbres. Georges résolut de vaincre le sommeil' comme il avait vaincu la veille. Il se fit garder la nuit par son domestique. Dès que cet homme voyait son fh)nt se couvrir de sueur, sa respiration s'embarrasser ou. ses membres s'agiter pëhiblement; il l'éveillait. Georges se levait, jetait un manteau sur ses épaules et allait pendant une heure se promener à grands pas sur le pont. Quand il était brisé de fatigue, il se recouchait. Ses nuits se passaient ainsi dans les insomnies cruelles ou dans les courts repos qui Itii 'donnaient un sommeil de plomb. H eût succombé à cette horrible existence s'il n'avait eu, de loin en I6in, quelques heures de
répit dans le combat ou dans la tempête. Alors, il ne craignait plus d'être Raoul, il redevenait luimême et sentait la vie large et paissante courir à ilôts dans ses veines. Il restait, tête nue, avec délices, sous la pluie d'orage, et s'enivrait de l'odeur de la poudre et du bruit des armes. Il avait la conscience de sa force dans son combat avec les éléments, dont il trompait les fureurs, et dans ces mêlées humaines qu'il dirigeait et précipitait à son gré. Il s'y retrempait, pour cette lutte de xïhaque jour et de chaque nuit, contre la fatalité qui le poursuivait.
Le jour le plus terrible de cette lutte fut l'anniversaire de la mort de Raoul. D'ailleurs Georges avait prévu qu'il en serait ainsi. Dés le matin, il sentit que son corps et sa volonté se révoltaient, et que nul effort ne pourrait les réduire à l'obéissance. Il n'appela à son aide que la résignation et l'immobilité, s'étendit sur son canapé, croisa ses bras sur sa poitrine, ferma les yeux et attendit. Alors toutes les heures fatales de la journée, avec leurs moindres incidents, se présentèrent à son esprit. Chacune venait à son tour, et Georges, sans essayer de résister, regardait le drame lugubre se
dérouler lentement devant lai, comme s'il n'en avait point été un des acteurs. C'est ainsi qu'il revit /aTMis mouiller devant la Trinité, qu'il assista à la reconnaissance que Raoul et lui avaient faite dans la montagne, qu'il entendit de nouveau le bruit mat du corps de Raoul touchant le sol après s'être heurté aux troncs d'arbres de la crevasse, et qu'enfin, après l'enivrement du combat et la prise du fort, il contempla, comme il l'avait fait autrefois, le cadavre de son ami. A ce moment, ses souvenirs évoquaient avec une lucidité parfaite la physionomie de Raoul. Celui-ci était devant ses yeux d'une façon aussi nette, aussi palpable, que si sa présence eût été réelle. Tout à coup, il s'aperçut que, malgré l'impassibilité qu'il avait voulu leur imposer, les muscles de son visage se déplaçaient et prenaient une position déterminée. Il eut avec une foudroyante rapidité l'intuition de ce qui se passait. Il comprit que son imagination s'était exaltée à un degré si intense que son visage reflétait le visage de Raoul. Pendant une seconde, il fut saisi d'un irrésistible désir d^. se regarder dans la glace pour s'en assurer. Toutefois il réprima ce
désir, et, non content de le réprimer, il voulut
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chasser de ses traits cette ressemblance effrayante qu'il y dè(Yihait empreinte. Il les contracta Tiolem* ment et' lès fIt'tDurà tour rire aux éclatsel demenir sérieux; Seulement il avait réussi) au delà de ce qu'il e^érait. De longs tressaillement» qu'il ne pouvait' Gcmtenir' p&roouraièoiit son. visite. Il y éprouvait'des picotements et une extrême chaleur^ pendant que de légers frissons^ agitaient le reste de son corpSk Georges épia ces phénomènes avec une sorte de joie, car ils lui semblaient, le symptOme d'une maladie toute physique,. plus saisissable que les" troublés dm cerveau et avec laquelle il pourrait lutter. U» seterminèrent au bout de quelque temps par une sueur abondante et par untcomplet anéantissement de se& forces.
En sortant de cette épreuve, Georges reprit sa vie ordinaire, mais ilattendit, avec une impatience: fé* brile^.quc le terme; d'un an qu'il s'était fixéiût expiré. Il doutait du résultats de ses effortsjet voulait savoir à quoi s'en tenir. Ge: jôfur arriva; enfin^ Le matin même, Gaoï^es, qui revenait de croisière^ mouilla avec /a Théiis^&av rade de Saint4)omingue. Un convoi dé bâtiments capturés l'avait, précédé de quelques jours, et on lui avait préparé une.réeep*
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tton magnifique. La frégate eut à peine jeté l'ancre qa'un aide de camp dugouTemeur vint prier Geor*^ ges de se rendre à terre. Le gouverneur le reçut^ entouré des autorités de Tlle, et, après Tavoir rei^erciè, dans un discours^ des services qu'ilavait rendus à la France, il lui offrit une riche épée d'honneur. Le reste du jour se passa en fêtes, et Georges, escorté par le gouyemeur, se promena par les rues, où toute la population le couvrait d'acclamations et se pressait pour le voir. Quand ii revint à bord, il était agité des émotions les plus; vives. L'orgueil et la crainte se partageaient également son cœur. H. espérait cependant que cette ressemblance vague qui existait autrefois entre Raoul et lui n'aurait pas fait de progrès et qu'il verrait bientôt' s'évanouir comme des chimères de son; imagination malade les terreurs qui le tourmentfeiient depuis un an; Il attendait la nuit pour tenter dans une solitude complète, la redoutable épreuve, et se promenait dans sa chambre en regardant de temps" à autre la grande glace encore recouverte de son étui. On lui apperta alors se& lettres et ses journaux, arrivés avant lui à Saint-Domingue et que, pendant son absence à terre, on était allé
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chercher à la poste. Les ieltres contenaient des félicitations de ses camarades, et des promesses d'avancement de la part du gouverneur de la Guadeloupe et de l'amiral commandant la station •des Antilles. Après les avoir lues, Georges prit le paquet de journaux. Il l'ouvrait machinalement quand il y trouva une dernière lettre dont la vue le fit tressaillir. L'adresse était d'une écriture grande, un peu allongée et légèrement tremblée. Cette lettre avait un timbre de France et un large cachet noir, Georges devina qu'elle était du père Âe Raoul, et ce ne fut qu'après l'avoir tenue plusieurs minutes entre les mains, qu'il se décida à la iire,
c Monsieur, disait cette lettre, il y a un mois que je veux vous écrire, et c'est seulement aujourd'hui ^ue j'ai le courage de le faire. Il parait qu'on ne meurt pas de douleur, car autrement la nouvelle de 4a mort de mon pauvre Raoul m'aurait tué. J'ignore "d'ailleurs si je vivrai longtemps encore, mais il est un désir que je vous prie, à mains jointes, d'exaucer. Je voudrais savoir comment est mort mon j;)auvre enfant. Il m'a souvent parlé de vous copime
d'un ami, comme d'un frère, et m*a dit qu'il vous avait chargé, dans le cas où il lui arriverait mal* heur, de me faire le récit de ses derniers instants. C'est ce triste récit que je viens vous demander aujourd'hui, au nom de l'amitié que vous aviez pour lui. Ayez pitié, monsieur, d'un malheureux père qui réclame de vous cette consolation suprême, et croyez à sa reconnaissance, le seul sentiment qu'il puisse encore éprouver ici-bas. »
— Oh ! non certes, dit Georges en frémissant, je ne lui donnerai pas les détails qu'il me demande.
La lecture de cette lettre l'avait assombri : — Allons^ ajouta-t-il, il est temps ; hélas t hélas 1 je crois bien que j'aurai lutté en vain.
Il décloua, d'une main rapide, la toile qui recouvrait la glace, la laissa tomber tout d'une pièce, puis se pencha avidement pour se voir. Tout d'abord, il eut un mouvement de joie. Depuis que la figure de Raoul était sans cesse devant lui, il ne l'avait jamais vue que toute pâle et encadrée de ses long cheveux bouclés. En s'apercevant, il ne la reconnut pas. Il avait en effet les cheveux coupés ras
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et le teint faftiè par la mer. Mais cette joie cessd qaantl il s'observa* plus attentivement; Sa volonté, tendbe depuis unan^ avait creusé entre tes sourcils cette' ride perpendiculaire y qu'une rêverie babituellë et'douce avaiti la longue impriinée au front de Raoul; Sèsyeux', jadis- d'un bleu clair^ avaient pris une teinte plbs fbncée, et, s'ils n'étaient point mélancoliques comme ceux de Raoul, ils avaient souvent une expression- de morne tristesse. Georges^ sourit avec une amertume profonde, et il crut voir dans la glace ce sourire désespéré que Raoul mort avait conservé sur les lèvres; — Oh 1 dit-il en reculant d'un pas, ma destinée^ s'accomplit:
Mais presque aussitôt il se révolta. Cette âme indomptable ne voulait pas s'avouer vaincue.
— Non, non? s'écrià-t-il , cette ressemblance n'est pas vraie. CTest moi qui me fais peur; c'est moi qui me crée un fantôme sans cesse acharné à me poursuivre/ Ce ridicule testament ne peut avoir prédit* l'avenir. J'en aurai mal compris le sens» Relisons-le encore une fois.
Il courut vers le secrétaire et sortit du tiroir, qu'il n'avait pas ouvert depuis un an, la boite en
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lois btanc qui rrenfermait le testament de Raoul. llB'assit,mit ses deux coudes. sar la lable, sa tête dans ses mains, et il Jut. :Le premier paragraphe où Raoul le chargeait d'écrireàrson .père les moin- ÛYBB cireooBtances de sa mort ie &i irissonner. li n'y avait point à douter. La coïncidence de ces lignes av«c la.leltre du père de Raoul détruisait toute équivoque. Cependant il continua de lira, répétant chaque mot à demiovoix, afin de mieux en pes^r la valeur, et il arriva ainsi à cette dernière phrase où Raoul lui ^disait :
— Je veux m!incamer en toi, afin que tu ne m'oublies jamais.
— Non, dît froidement Georges en se levant, je ne m'étais pas trompé. Ce testament est très-clair, mais il me gêne et je l'aurai lu aigourd'bui pour la dernière fois •
Il remit le papier dans la botte, poussa le couvercle dans ses rainures^, et, d'un mouvement violent, il lança. la .botte elle-même à la mer par le sabord ouvert.
Il l'avait à peine lancée qu'il entendit un cri de douleur. Georges venait de passer par de si oruelle^ émotions qu'il «ne se rendit pas compte de ce cri
et qu'il s'imagina presque TaToir poussé. Il sonna et attendit que Ton vint avec une anxiété profonde. Un timonier entra bientôt.
— Qui a crié? demanda Georges.
— C'est rhomme qui est de garde derrière, dans la chaloupe. Il m'a dit que tous aviez jeté cette botte par le sabord et qu'elle l'avait atteint à la tête.
Et il tendit à Georges la botte de bois blanc. — Puisque je l'avais jetée, il était inutile de la rapporter, dit Georges, qui hésitait à la prendre.
— C'est que je l'ai ouverte, commandant, et qu'il y a un papier dedans.
— Et tu as lu ce papier? demanda Georges en p&lissant.
— Vous savez bien, commandant, que je ne sais pas lire, répondit le matelot.
— C'est bien! fit Georges.
Puis, se souvenant de ses devoirs de commandant, au moment où le timonier allait sortir, il
ajouta :
— Est-ce que l'homme de la chaloupe est gravement blessé ?
— Non, commandant, ce n'est pas grand'chose.
. — Cest ^al, qu*oti le rempIsU^e daûs sa garde et qu'il aille troaver.le docteur.
-^Âht dit Georges resté seul, puisque ce testament m'est revenu, je vais prendre, pour m'en délivrer, un moyen plus sûr que le premier. Je Tais le brûler. De cette façon je ne le reverrai plus, h moins qu'il ne renaisse de ses cendres*
Une difficulté matérielle arrêta quelques instants Georges, qui voulait détruire à la fois le testament et la boite. La cheminée, dans laquelle on ne faisait plus de feu depuis longtemps, n'avait pas de bois. Georges mit le testament à part, et, avec un poignard, il coupa facilement la botte en morceaux longs et minces. Gela fait, il disposa en les croisant ces morceaux sur le foyer, trempa une atlumette dans un briquet phosphoriqué et y mit le feu. La flamme s'éleva vive et claire. Alors Georges posa le testament sur cette flamme. Une seconde il y resta en équilibre, et recourbant en volutes ses deux extrémités. Éclairé comme il Tétait en ce moment, les lettres noires ressortaient admirablement sur le blanc du papier. Tout à coup, il s'enflamma, mais en noircissant lentement, pendant
que mille étincelles, le pointillant en rouge, repro*
JBJfiiiflBiit çà el 1&, p«r un smgalier «iSeit de combustion, un mot ouome lettm. "Gwrg&s put ïire on doTiner ainai son pn^ore nom et oeini de Raoul, et les mots d'amitié, de resBembktnee «t de mort, Moa d'ailleon qae ie testament répétait le plus soafenk fin qnelqaes mmates, te papier et la boite furent entîèremenl consumés et il ne resta plus dans la cheminée qa'on peu de cendres*
Georges éproara une sorte de honte de ce qu'il Triait de faire. C'était, à son sons, .un acte puérile Mais, tandis qne, les mains croisées derrière le dos, il se promenait lentement dans sa chambre^ il s'aperçut qu'il répétait machinalement la pre-^ mière phrase du testament de Raoul. An moment où il s'en aperçut» la seconde lui vint aux lèyres et, avant qu'il eût le temps de s'étonner, sa mié* moire, avec une exactitude et une lucidité extraor* dinaires, lui rendit présent à l'esprit œ testament tout entier, dfiipuis le premier mot jusqu'au demiw. Bien plus, il se rappelait le papier lui-même, avec ses marges, ses alinéas, la forme^ la grandeur et l'inclinaison des lettres. Georges pensa d'abord que « cette surexcitation de sa mémoire é tai t due à ses émo-
tions récentes^ et qu'elle allait bientôt cesser. Il n'ea
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fut rien. Peu & peu, an contraire, le Birarenir de ce testament, qu'il avait espéré détruire, prit dans son cenreau les proportions d^une idée fixe, à Tem* pire de laquelle ses sens furent assujettis. H essayait en vain de s'al)sorl)er dans une autre pensée, d'évoquer une autre image, il Toyait toujours ce testament avec son écriture grande et allongée, et une Toix monotone murmurait à son oreille les phrases qu'il contenait. Cette obsession dura deux jours, après lesquels Georges imagina de s'y soustraire en transcrivant de sa propre main le testament de Raoul. Il prit une feuille de papier et écrivit. Mais à peine avait-il écrit les premiers mots qu'il fut en proie à une stupeur nouvelle. Sou écriture était devenue pareille à celle de Raoul. Sa main, obéissant à une impulsion secrète, traçait d'elle-même les caractères qui, depuis deux jours, flamboyaient devant ses yeux. Il continua toutefois à écrire sous l'influence de ce sentiment de curiosité qui pousse l'homme à interroger jusqu'au bout son malheur, et il lui sembla qu'en même temps qu'il écrivait, les phrases, en passant sous sa plume, sortaient peu à peu de sa mémoire. Quand il eut fini et qu'il eut remis la copie étrange de ce testa-
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ment dans le secrétaire d'où il avait tiré rorijinal il se sentit yéritablement soulagé.
A ce moment, ses regards tombèrent sur Tépée .d*Iionneur qu'on lui avait donnée à Saint-Domingue, n la prit et admira longtemps la poignée enrichie de brillants, et ciselée avec beaucoup d'art.
— C'est une belle récompense, se dit-il en sc^ couant tristement la tête, mais j'apprends mieux chaque jour ce qu'elle m'a coûté.
Geoi^es passa à Saint-Domingae les quelques jours qui suivirent dans les réceptions et dans les fêtes, et parvint à s'étourdir. Ce ne fut qu'en reprenant la mer qu'il se demanda ce qu'il allait faire et s'il continuerait de lutter. Il s*y résolut encore une fois, mais la lutte ne fut pas de longue durée. Au bout d'un mois à peine, les symptômes* maladifs qu'il avait surpris en lui lors de l'anniversaire de la mort de Raoul reparurent avec violence. Il fut atteint d'un malaise général et de continuelles insomnies. De longs frissons parcou* raient ses membres et ir avait la £évre. C'était
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surtout au yisage qu'il ressentait la plus vive douleur. Il y éprouvait une insupportable chaleur; ses yeux pleuraient; ses muscles tressaillaient par soubresauts convulsifs, et ses dents étaient parfois tellement serrées qu'il ne pouvait prendre aucune nourriture. Ainsi, la matière qu'il avait voulu jeter dans un moule nouveau, ou tout au moins condamner à l'impassibilité, triomphait de ses efforts et de sa volonté. Georges comprit que le combat devenait impossible sous peine de mort, et îl le cessa, comme il l'avait commencé, avec une pleine conscience de la détermination qu'il adop* ttit. Il 8e résigna, non pas à marcher dans le chemin que lui traçait le tettamoat de Haoul^ mais à laisser passivement s'aceomplir ce phénomène inouï d'une ressemblance posthume. A partir de cet momenti les souffrances dispamrent, et il éprouva même un certain bien-être. Ses membres, dont il ne contrariait pins les mouvements^ reprirent les attitudes qui leur étaient habituelles autrefois^ et ses traits se reposèrent^ pour ainsi dire, dans leur configuration naturelle, à laquelle il avait en vain essayé de les soustraire. Désormais, il laissa sa glace découverte et ne s'abstint pins de parler. En
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%m mo^ il Fedevînt tel qii;'il Aait diirlmit Hiois auparavant. Ea voyant arec quelle rapidité il rentrait ed po»ession de lui'-mème, Georges reseaitit la joie amèce du malbenr accompli. D'ail-* lenrs, il était débarrassé d*uae horrible contrainte, et il me songeait pins à Raonl avec cette colère frâiétiqne qui avait usé ses forcee^ et tronblé son îmi^inaiion. Il vivait ainsi au jour le jour, s'abandonnant à sa destinée, sans cesse à la mer, en croisière on en expédition, lorsqu'il apprit que la paix d'Amiens venait d'étite signée et reçut rendre de revenir en France. Cet oidre le remplit d'une satisfaction qu'il ne croyait plus possible pour lui. Il ne verrait donc plus cette Ue de la Trinité, près de laquelle il ne passait jamais sans frissonner, ees nuits calmes et sereines qui lui rappelaient ses intimes causeries avec Raod» et ces journées d'un éternel été pendant lesquelles un soleil de feu semble irrévocablement eondanmé à se mouvoir dans un eiel d'azur. Il allait retrouver, non point des parents, ~- il n'en avait plus, — m^s des <^amarades qu'il avait aimés autrefoia et tous les souv^rs d'une enfance heaireuse auxquels ne se mêlait pas la pensée funeste de Raoul. Enfin i^
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allait revoir la France, dont le nom seul fait tressaillir ceux qui sont loin d'elle*
Il ne mouilla cependant à Brest ija'après nne traversée assez longue, car il avait été chargé d'escorter au Ferrol les galions du Mexique. Au bout de deux mois» qu'il dut employer au désarmement de la Thétis^ il montait en diligence pour se rendre à Paris, lorsque son domestique lui apporta une lettre qui venait d'arriver. Â son large cachet noir et à sa grande écriture, il reconnut aussitôt qu'elle était du père de Raoul. Il l'ouvrit en tremblant. Le vieillard lui disait qu'il avait appris son retour en France, et qu'il lui écrivait de nouveau pour qu'il l'inform&t des malheureuses circonstances de la mort de Raoul. Il lui reprochait avec douceur, mais avec une sorte de solennité, de n'avoir point eu égard à la première lettre qu'il lui avait envoyée, et terminait en le prévenant qu'il comptait cette fois sur une prompte réponse. Georges se promit de lui écrire dès qu'il serait à Paris, mais il fut sombre et inquiet pendant tout le voyage. Une fpis i Paris, il remit, de jour en jour, au lendemain, car il était dominé par une secrète frayeur. Il n'osaiti en effet, ni raconter la scène du précipice,
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m prétendre qu'il ignorait comment était mort Raoul. Le temps se passait ainsi, pour lui, dans de pénibles irrésolutions quand le ministre de la marine le fit demander. ^
Le ministre de la marine était alors l'amiral Decrës. Il avait déjà reçu Georges, l'avait complimenté sur sa belle campagne des Antilles, et lui avait promis, avec une bienveillance marquée, de s'occuper prochainement de lui.
— Mon cher commandant, lui dit-il quand il le vit entrer, étes-vous prêt à prendre la mer?
— Toujours, amiral, répondit Georges.
— Eh bien! je vais vous mettre sur le chemin de vos épaulettes de capitaine de vaisseau. L'empereur a obtenu de l'Espagne qu'elle préparât à Cadix une flotte qu'il veut réunir plus tard à celle de l'amiral Villeneuve. Mais les Espagnols, livrés à eux-mêmes, ne sont capables de rien en ce moment-ci. J'ai besoin d'un officier intelligent et dévoué pour surveiller l'organisation de ^ette flotte; c'est vous que je choisis. Quand elle sera prêle, vous serez second sur un des vaisseaux de Villeneuve, et, au premier combat » vous passerez.
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Georges remercia le ministre, et, Tingt-quatre heures après, il était en route.
Ce combat, qae l'amiral Decrès voyait dans l'ayenir, devait être la bataille de Trafalgar. Le matin de cette sinistre jôumëe, le 21 octobre 180S, Georges, bien qu'il ne fût toujours que capitaine de frégate, commandait en dief un des vaisseaux de Tescadre de Villeneuve : f Entreprenant. Le commandant de ce vaisseau, dont il avait été second depuis un an, était tombé malade quelque temps auparavant et avait dû retourner en France.
L'année qui venait de s'écouler s'était passée, pour Geoi^es, dans des fatigues incessantes et dans les soins les plus actifs de sa profession. Il s'était successivement occupé de l'armement de la flotte espagnole et de son propre vaisseau. L'Entreprenant était cité dans l'escadre de Ville* neuve, à côté de l'Intrépide et du Redoutable, commandés par Lucas et par Infemet. D'ailleurs, il exerçait sur son équipage la même fascination qu'il avait autrefois exercée sur les matelots de la ThétU. Au physique, il n'avait presque point changé. Seulement, de loin en loin, des officiers qui l'avaient connu aux Antilles et qui le retrouvaient sur
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l'escadre, lai disaiœt qa'il ressemblait à Baool* Georges souriait alors avec mélaacolie. Son anpa-* rence était ordinairemmt froide et sombre. U avait, en effet, sans cesse présents à l'esprit des ^souvenirs cruels, qui ne l'obsédaieiit plus comme autrefois, mais qui ne le quittaient pas. U était, à leur égard, dans la position d'un homme qui a une balle dans la tète, et dont cette balle , en se dépla- «çant, peut causer la mort La balle ne se déplace pas, et cet homme continue k Tirre. C'est ainsi que Georges épiait les lents progrès d'une ressemblance à laquelle il ne cherchait plus à échapper, et s'attendait, à chaque instant, au retour des terreurs qui rayaient agité naguère. Néanmoins, son ardente ambition le soutenait, et il s'efforçait de marcher, avec une énei^ie qui ne faiblit jamais, dans cette carrière d'honneurs et de grades que son crime lui avait ouverte. Au moment où la bataille allait se livrer, Georges était debout sur sa dunette, avec une contenance grave ^ triste, et r^rdait les deux armées en présence. La flotte franco-espagnole longeait U céte d'Ândalossie^ sa ligne était mai foimée, et beaneoup de ses vaisseaux étaient tombés sous le vent. Georges, avâc son
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instinct d'homme de mer, voyait courir, sur toute cette ligne, Tirrésolution et la défiance de soimême. La flotte anglaise, partagée en deux colonnes, l'une conduite par Nelson sur le Victory, l'autre par CoUingwood sur le RoyalSavereign^ s'avançait, vent arrière, perpendiculairement à notre ligne, et de manière à la couper à peu près à son milieu. Elle marchait moins à us combat quà la victoire. Lorsque CoUingwood couvrit son vaisseau de voiles, Georges ne pût s'empêcher de se retourner vers ses officiers, et, répétant, sans qu'il s'en doutât, les paroles que prononçait alors Nelson à bord du Vktorg, il leur dit avec une amertune profonde :
— Voyez donc comme ce CoUingwood conduit bravement ses vaisseaux au feu 1
Un instant après, un coup de canon était tiré par le Bucentaure, le vaisseau de Villeneuve, et la bataille s'engageait.
Après trois heures de lutte et de carnage, quand les flottes française et espagnole furent en partie détruites, quand Nelson fut mort, et que la tempête, annoncée dès le matin par la houle, eut éclaté dans toute sa force, Georges se trouvait encore aux
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prises avec deux vaisseaux anglais. Dès lo commencement de l'action, il avait reçu une forte contusion à la tête, mais il n'avait pas voulu quitter le pont. Ne s'amusant pas à viser à la mâture et i couper quelques inutiles cordages, il tirait en plein bois sur les vaisseaux ennemis, et l'habileté de ses canonniers lui donnatt l'avaûtage. Sous une dernière bordée, l'un de ces vaisseaux lâcha prise et rejoignit le gros de sa flotte. Georges était au vent de l'autre : il laissa porter, l'élongea de bout, et, lançant ses. hommes, l'enleva dans un de ces foudroyants abordages dont il avait l'habitude. Il le prit ensuite à la remorque et, se maintenant au large, luttant pendant deux jours et deux nuits avec la tempête, il parvint à le conserver. Au bout de ces deux jours, le beau temps revint, et peu après, Georges, traînant toujours â sa suite le vaisseau anglais, entrait dans la rade de Brest â la vue d'une immense population, accourue sur les bords, instruite déjà du désastre de Trafalgar et saluant en lui, avec des cris de joie et de douleur, le seul capitaine heureux de la terrible journée.
Le préfet maritime l'envoya aussitôt à Paris. Georges partit, quoique souffrait encore, et fut
reçn par le ministre Decrës, qui te nomma capitaine 4e vaisseau et le présenta à l'Empereur. Ce fut le plus beau temps de sa gloire. Quand il entrait dans un salon, il était l'objet de rattention de tous, et les femmes se penchaiwt pmr le voir* Sa beauté mâle, d'un caractère triste et presque farouche, attirait les regards. A traite ans, il était tel qu'eût ^té Raoul, mais sans cette auréole d'innocent et se radieux bonheur qui eût couronné le front de son ami. Hélas i il avait la célébrité, mais depuis longtemps et à tout jamais il avait perdu le calme de la conscience et le repos du cœur. Un morne chagrin Tatteignait aumilien de son triomphe. Depuis cinq ans, aucune affection n'avait remplacé pour lui l'amitié de RaouL II marchait seul dans la vie, et s'effrayait de cette solitude. De loin en loin, il se surprenait à regretter ce bonheur intime de la famille que Raoul lui vantait autrefois. Il était dans cette disposition d'esprit quand le ministre lui proposa, de la part de l'Empereur, d'épouser une jeune fille dont la famille avait émigré pendant la Révolution et venait de rwitrer en France. Napoléon aimait ces mariages, qui mêlaient le sang de la vieille aristocratie i celui de la jeune noblesse qu'il voulait
créer. H dotait la jeune fille et donnait à Georges le titre de comte. Georges accepta avec reconnaissance* Il avait rencontré plusieurs fois cette jeune fille dans le monde, et elle lui plaisait. Mile d'Épagny, belle, brillante et.sj^ituelle^ convenait à son ambition, et, quant mx joies do la famille qu^il rêvait quelquefois, il espérait les trouver en elle^ par cela seul qu'elle serait sa femme. Les marins et les soldats qui ont passé leur vi^ à la mer ou dans les camps croient aisément au bonheur dans le mariage. L'amour voilé que leur offre Thymen a pour eux un charme de mystère et de pudeur qu'ils n'ont presque jamais recentré dans les faciles aventures de leur vie errante. Le mariage^ une fois décidé, s'accomplit dans de ra^pides délais» L'Empereur avait besoin de ses hommes de guerre; il les laissait se marier et aimer leurs femmes entre deux batailles*
Le jour môme de la signature du contrat, l'amiral Decrès prit Georges à part.
— L'Empereur, lui dit-il, veut que vous soyez prêt à partir dans quinze jours»
Geoi^es ne put s'empêcher de tressaillir.
. ^«-Ohl reprit leministreen souriant, vous pour-
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rez emmensr votre femme, si elle a le courage do TOUS suivre. Voilà ce dont il s'agit. D'ici à quelques années, il n'y a rien à faire en Europe pour la marine. Il nous faut le temps de construite et d'armer une flotte de cent vaisseaux. Mais Tlnde nous reste ouverte. Un homme de talent doit pouvoir y recommencer le bailli de Suffren, La Bourdonnais et Dupleix. Voyez ce qu'a fait Surcouf, et Surcouf n'est qu'un corsaire.
— Quels seront mes moyens? demanda Georges.
— Vous aurez un port, Tranquebar, que nous offre Tipp.oo-Saeb. C'est à vous d'en faire un lieu de refuge pour les bâtiments qui vous rejoindront, un point de départ pour les expéditions que vous tenterez à l'intérieur. Vous aurez, pour faire des miracles, tout l'argent que vous voudreau
— Et sur quoi partirai-je ?
— Sur une frégate tout armée qui tous attend i!t Rochefort. Est-ce dit?
— Oui, amiral, répondit Georges, dont l'imagination s'exalta en voyant s'ouvrir devant lui un avenir splendide d'aventures, de richesse et de gloire.
Il traversa le salon et marcha droit à sa fiancée.
— Mademoiselle, lui dit-il en souriant, si dans
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quinze jours mon service m'obligeait à aller passer deux ou trois ans en Amérique ou dans l'Inde, cou* sentiriez-YOus à m'accompagner?
— La femme du commandant Georges, répondit Mlle d'Épagny, suivra son mari partout où il ira.
Ces paroles, prononcées tout haut avec une sorte J'orgueil, furent accueillies des assistants pr>r un murmure flatteur. Quant à Georges, il s'inclina, ton l reconnaissant, devant la j eune fille.
Quelques jours après, Georges était marié. Il était dans so^^binet, assis au coin du feu dans un grand fauteuil et les pieds sur les chenets. Il avait cherché cette solitude heureuse dans laquelle l'&me» débordant d'émotions trop vives, a besoin de so recueillir. Ainsi qu'une pluie bienfaisante fait épanouir de belles fleurs sur un sol aride, l'amour ouvrait enfin aux douces rêveries et aux charmantes espérances ce pauvre cœur si longtemps fermé. Georges retrouvait la joie profonde, et qu'il avait presque oubliée, d'aimer et d'être aimé. Peu à peu, il s'attendrit et ses yeux se mouillèrent. Au moment où il se levait en souriant pour aller retrouver sa femme, un domestique entra et lui remit une lettre.
iSeoTgcs h prit d*abori n^igeument, mais ea voyant rècrilnre et le cacbef, if se sentit frappé wbl <cœar. Elle était do père de Raoul, c Oh I mon benhenr t » s'écria-t^U CSette lettre était sévère, presque menaçante. Ee TÎeillard ne comprenait pas le long silence de Geoi^es. Il fallait que les cireonstances de la mort 4e Raonl eussent été bien mjstMenses ponr qn'nn ami intime, qui sans doute en avait été téminn, n'osât point les révéler à un père au. désespoir. Le vieillard terminait en disant qu'il attendrait huit jours, mais que, si, au bout de ces huit jours, il n'avait pas de réponse, il viendrait lui-même à Paris.
-^ Il ne m'y trouvera plus t s'écria Georges* Si, en effet, deux ans auparavant, il n'avait point ^a le courage d'écrire au père* de Raoul, alors moins qne jamais, et en face des soupçons que cette lettre semblait manifester, il eût osé affronter sa présence, n pâlissait à la seule pensée du récit funèbre qu'il aurait à lui faire. Poussé par une crainte superstitieuse, et s'imaginant qu'il ne pouvait conserver que par la fuite ce bonheur enivrant et tardif -dont il jouissait depuis quelques heures à peine, il
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coaral chez le ministre et lai demaiiâa son ordre de départ Le ministre t^aii cet ordre tout prêt, et le lui donna, en le félicitant de sonaèle. Avant que la semaine fAt écoulée, Georges appareillait à Rochefort, sur la Bettont.
Tont le jour dn départ, il se tint snr le pont, regardant tonr à tonr les wiles de sa frégate et les côtes de France, qui s'effaçaient tmp lentemmt au gré de son impatience. U semblait craindre d'y ▼oir tont à coup apparaître un' signal qui le rap* pelftt
— Mon amiy lui dîtalois en souriant sa femme, qui Tobservait, tous Mes réellement ambitiera* Vous avez hâte de quitter la France, comme si toos étiez poursuivi.
Georges ne répondit qu'en essayant de^ sourire^ Pour la première fois, il venait de as trahir. Sa femme avait presque lu dans sa pensée. C'était en effet le remord's^ qui le poursuivait cmnme il Tavait poursuivi depuis cinq ans.
En arrivant à Tranquebar, Georges comprit toute rimmensité delà tâche qu'il avait acceptée. Il avait tout à créer, un arsenal, des chantiers, des fortifications, la ville elle^méme«r Mab H ne recula pas.
Dans l'espace de qaaU'e ans, il renouvela les mi-» racles de La Bourdonnais à TUe Bourbon. Pour n'être point dérangé dans ses traveaux, il avait d'abord bérissé de canons Tëtroit goulet qui ferme la rade et rendu vaine toute attaque des Anglais» Ayant reçu à plusieurs reprises, sur de petites navires qui se dérobaient aux croisières ennemies» des ouvriers de toutes professions et des sous-officiers instructeurs de toutes armes, il avait mis sur les cbantiers différents b&timents, même une fi*égate de la force de la Bellùne, et organisé et discipliné une armée indigène. Quelquefois il sortait avec sa frégate, pour se distraire, disaitril. Il lui avait donné uno marche tellement supérieure qu'il échappait facilement avec elle aux bâtiments de guerre qu'il rencontrait. 11 ne voulait tenter quelque chose de sérieux que lorsque ses grands préparatifs seraient terminés, et il se contentait de capturer quelques navires de commerce. Il s'était bâti une belle maison en bois, presque un palais, dans laquelle il avait réuni toutes les merveilles du luxe européen et du luxe asiastique. Le soir, après des journées d'une prodigieuse activité, il s'y reposait quelques heures. Par les fenêtres ouvertes, il aperr
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cevaitâ'un côté la rade de Trànquebar déjà cou*^ verte de navires, les arsenaux où retentissaient les derniers coups de marteaux des ouvriers, et les troupes qui rentraient aux casernes au bruit des fifres et des tambours; de Tautre, il voyait, doréedes rayons du soleil couchant et à demi noyée dans les ténèbres, la monstrueuse végétation de l'Inde, pleine de sourdes rumeurs et de puissants par* fums. .
A quelques pas de lui, sa femme, vêtue de mousseline blanche, se balançait dans un hamac. Depuis trois ans, elle lui avait donné un fils, et cet enfant blond et rosejouaitense roulant sur les nattes. Les regards de Georges allaient alternativement de sa femme à son fils. U admirait tour à tour la beauté nonchalante, un peu impérieuse, de la première et et les gracieux mouvements du second. Il restait longtemps silencieux, aspirait lentement la fumée de son houka, puis, tout à coup il appelait son fils, le prenait sur ses genoux, souriait à ses discours enfantins et le couvrait de caresses. Quelquefois cependant, avec une préoccupation singulière, il lui écartait les cheveux et le regardait attentivement. Alors il s'assombrissait peu à peu, Tembras-
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sait une demiêore fois sur le iront el te posait ment à terre*
Georges tnrait fmk toss ses efforts pour élre benrenx : il nel'éitait pas. ISa nison, si froide, si lucide, ne lui avait pas permis d'eatretenir de longues illusions sur son bonheur conjugal. Sa femme était sa compagne; elien'fttait ui sa oimfidente ni son amie. Ambitieuse comme il . Télait luimême, elle l'aimait pour l'éclat de son nom, pour ses prouesses guerrières, en un mot poree qu'il était fort. Geoiiges le sentait, et cet infortuné, qu'agitaient parfois de si cruelles souffrantes et de si folles terreurs, restait impassible et souriant derant elle. Il comprenait que, s'il eit cédé à ce besoin d'expansion querhorame le plus énergique éproufe à certaines heures, c^ qui le fait se réfugier comme un enfant craintif dans ies bras de la femme qu'il aime, il eût trouvé la sienne étonnée, presque dédaigneuse. En perdant son prestige, il eût peida le seul amour que cette femme brillante et hautaine pouvait avoir pour un mari. Il s'était résigné, mais aussi il avait continué de vivre eu face de ses idées sinistres, dont la tendresse de sa femme l'eût peut-^étre guéri. Elles sommeil-^
oAiK m»
larent parfois dés mots entiers^ mais, à la 'moindre» ciroonsUuioe, elles se rèmllaient ftpres et impla* cables et loi forgeaient de nonreanx tourments. Si, de temps à autre, il lui arrivait de regarder lentement son fils, c'est qu'il croyait trouYer dans ses traits une lointaine ressemblance arec ceux do Raoul. Il a?ait les mêmes chereux bouclés et soyeux, les mêmes yeux noirs et déjà pensifs, quelque chose du son de sa voix. Geoi^es se répétait que c'étaient là des chimérts, mais ces chimères s'ap» puyant sur mille souvenirs de la première jeu* liesse de Raoul, prenaient, malgré lui, dans son esprit, une -forme nette et arrêtée. Ainsi, il était frappé jusque dans son affection pour son fils. Lo fantême de Raoul, tour à tour souriant ou menaçant, oomme il n'avait jamais cessé de le voir, se dressait entre lui et l'enfant.
Depuis quelque temps aussi^ sa santé déclinait, tt avait des prostrations soudaines et de violents maux de tête. L'énergie de son âme se ressentait de cet état maladif . Il s'attendrissait et s'irritait sans cause. Dans les intervalles de ses acc^ il redevenait ce qu*il avait toujours été, un ami affisctueux pour sa femme, un chef juste et bienveillant pour ses marins
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et pour ses soldats. Il eût fallu qu'âne* yioleute $e^ coasse le tir&t de ce marasme^ mais, par malheur, il était momentanément condamné & Tinaction.
L'armement de la frégate qu'il avait construite réclamait encore deux ou trois mois. Il fallait ce même temps pour qu'une frégate de 60, que le ministre lui avait promise, pût arriver à Tranquebar, si elle parvenait à tromper les croisières ennemies. Alors, il agirait à la fois par terre et par mer, Jl aurait une escadre suffisante pour sortir, et ses iroupes, unies à celles de Tippoo-Saeb, pourraient attaquer les possessions anglaises. Georges attendait ce moment avec la plus vive impatience. Ce moment vint enfin. Le 15 août, les vigies signalèrent la frégate, et, vers midi, elle entra en rade. C'était jvtsr icment le jour de la fête de TEmpereur. Tous les navires étaient pavoises, et les batteries des forts faisaientune salve de 101 coups de canons. La colonie était pleine de joie et de rameur. Après avoir reçu, avec un certain apparat, le commandant de. la fré^ gâte, Georges, que la célébration de la messe et les cérémonies du jour avaient occupé tonte la matinée, ne se trouva seul que vers deux heures. Il était nombre et agité de tristes pressentiments. Il songeait.
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en effet; qu'aux jonrs les plus brillants de sa carrière, quelque événement imprévu était venu lui rappeler le point de départ fatal de sa fortune. Il s'assit dans son jardin, sous une tonnelle dont l'épais feuillage l'abritait du soleil, et ouvrit les dépêches du ministre, i Le temps de vos plus rudes épreuves est passé, lui disait Decrès ; vos préparatifs doivent élre lerminés ; vous allez enân marcher en avant* J'attends votre premier succès pour vous nommer amiral. » Le front de Georges resplendit, et cet ambitieux frappa le sol du pied, comme s'il prenait possession de l'avenir. A ces dépêches officielles, était jointe une lettre particulière. Le ministre lui parlait dans les termes les plus affectueux, les plus bienveillants, du long exil qu'il avait à subir, mais qui ne pouvait manquer de se terminer bientdt, car la guerre avec l'Angleterre ne serait point éternelle, el alors il reviendrait jouir en France du fruit de ses travaux.
. Cette lettre avait un post-scriptum.
i J'oubliais de vous dire, mon cher commandant, qu'un riche industriel des environs de Strasbourg, un vieillard très-âgé, M. Barnard, m'a parlé de jrous« Vous avez été l'ami intime de son fils, un
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panTre officier, nort bien malliettvrasfaieni mu Antilles, il y a qadqaes années. Il ta rappelle i
votre sonwnir. >
Georges eut f foid an eœnr en lisant œs lignes. Depuis s<m arrivée dans l'inde» c'était la prenilM fois qu'il entendait parler du père de Raoul. Il avait espéré qu'il serait mort. La lettre loi échappa des mains, et il se laissa lember svr le bane de la tonnelle.
' A ce moment, son fils entra et vint en sautant s'asseoirsur sesgenon. Georges prit les petits bras de l'enfant, le plaça ainsi à quelque distance de lui et le regarda fixement. Au bout d'une minute, il le posa brusquement sur le sol.
Ya-t'en, lurdit-il d'une voix sourde, laisseonoi.
L'enfant s'en alla tout surpris, presque effrayé.
Oh i dit Georges en se tordant les bras, son
infernal souvenir ne me quittera donc jamais 1 Comment faire pour m'en délivrer?
Il avait à peine prononcé ces paroles, qu'il entendit la voix de son fils qui criait avec un accent désespéré : >
— Papat papa! papat
Cette pauvre petite voix semblait sortir des pro-
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fondeiini de la iem. Georges oeuint à Tendroit d'où elle paitaiL U arrWa à «n poiu qui ouvrai^ piesqpie au ras du sol, sa bouche noire et béanie. Ce foi de oe puits que la veix l'appela de nouveau, fieoqges se pencha sur la mai^jeUe, mais 11 lui fallut qnelqpieS' seoeades pour s'hahitner à Tobscunté. Enfin il apepQot s(m fils. L'^aat se cramponnait & la eoide de ses deux mains, et son corps, heureusement, s'appuyait sur un des seaux. Par un hasard proTÎdiNKtiel,, l'autre seau, que le poids, si léger qu'il fût, de la frêle créature, aurait dû faire monter, s'était accroché à une barre de fer au fond du puits.
Georges regardait, mais il ne bougeait pas. 11 était frappé d^horreur. L'obscurité où ses yeux plongeaient grossissait pour lai les objets, et il lui semblait apen»yeîr Raoul. prit enfin le courant de la corde opposé à celui que tenait son fils, s'y appuya et fii sortir le seau de l'obstacle de fer sous lequel il était engagé. De cette façon, il sentait l'enfont pour ainsi dire suspendu dans sa main. Georges éprouva alors un vertige de haine et de vengeance contre les souvenirs qui l'obsédaient, et, pendant une seconde» il eut la pensée de lâcher la corde.
Mais ce ne fat qu'an éclair. Ce père comprit qu'il allait tuer son fils* La réaction se fit. Pâle, le front couvert de sueur, il saisit la corde de ses deux mains avec une étreinte convulsive. comme s'il eût craint qu'elle ne lui échappât; puis il se mit à hisser l'enfant jusqu'au bord, doucement, à petits coups, ayec des précautions infinies, de peur de le heurter aux parois du puits. Quand il l'eut amené à la hauteur de la margelle, il le prit dans ses bras, et, le serrant sur sa poitrine ayec une joie sauvage» il l'emporta en courant et en poussant des cris sans suite jusque dans la tonnelle.
Là, pendant quelques instants, il le couvrit de larmes et de baisers. Il l'assit ensuite sur le banc, et s'agenouilla devant lui en courbant le front et en sanglotant.
Lorsqu'il releva la tête, il s'aperçut que son fils, qui n'avait point encore dit un mot, le regardait avec de grands yeux tristes et fixes. Ce regard était si étrange, que Georges frissonna. Il songea tout à coup que,^ lorsqu'il s'était penché sur la margelle du puits, son visage avait dû être en pleine lumière pour l'enfant qui le voyait d'en bas, et que la pensée de meurtre qui avait bouleversé ses traits avait pu
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être visible pour son fils comme elle Tavait été au trefois pour Raoul.
— Oh I mon Dieu 1 pensa-t-il, aurait-il donc deviné que j'ai voulu le tuer?
Il s'assit et prit de nouveau son fils sur ses genoux.
— Tu as voulu jouer avec la corde du puits, lui dit-il d'une voix caressante, et tu es tombé?
L'enfant fit signe que oui.
Heureusement, je suis arrive à temps, ajouta Georges en s'efforçant de sourire.
Son fils restait silencieux, mais continuait & le regarder de la même manière.
— Pourquoi ne me réponds-tu pas ? dit Georges d'un ton suppliant. Est-ce que tu ne m'aimes plus?
Pour toute réponse, Tenfant jeta ses petits bras au cou de son père, et se mit à pleurer longtemps, amèrement, sans que rien pût le calmer, avec une douleur au-dessus de son &ge.
Georges n'osa plus l'interroger et le mena à sa mère. Pendant les quinze jours qui suivirent, il s'occupa sans relâche des préparatifs de son expédition. Il ne trouvait un peu de cnlme que dans uni
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activité démesnrte et dans la penpectiTe de noor ▼eaux combats et de brillants succès. Le 8oii\ an moment ot Ton couéhait son fib, il restait près de lui une grande heure. Tantôt il Tembrassait avec fureur, tantôt il le regardait avec des yeux pleins de larmes. Il avait pour lui, pour ses caprices, pour ses jeux» une bonté et une douceuf extrêmes. En apparence, l'enfant était redevenu pour son père ce qu'il était autrefois, mais, de loin en loin, ses yeux, en se fixant sur lui, avaient cette expresûon indéfinissable qui troublait Geoi^ jusqu'au fond du cœur. Georges partit désespéré, moiits décidé à se battre qu'à se faire tuer.
A peine driiors, il renconlFa une croisière anglaise de cinq bâtiments de guerre. La vue de cette dette, l'aspect de cette mer qu'il avait tant aimfie, et l'approche du combat lui raidirent une partie de son énergie. U se ratlacbmit à la ^oire comme à une dernière branche de &alui. Mais la gloire elle-même devait lui manquer. Pendant la nuit, où la brime fut très^épaisse, il fut sépané de» deux frégates qui l'accompagnaient et resta isolé wr la Bellone* Am pmnt du jour il enteadîi vers Vm une canonnade fort vive et se dirigea de ce noté. Une brise très-
faible le portait lentemenl. A midi, il se troava en calme. La brume se dissipa en mèote temps et an radieux soleil illiimina les flots. Alors Georges put aperceyoir, hors de portée de canon, ses deux frégates «itourées par les nayjres anglais. Elles étaient à d^oii démâtées et amenaient leur pavillon. Georges ne youlttt point survivre à son désastre, et il rCsolnt d'attendre Tenfiemi. Il resta sur le pont, sombre et impassible. Vers deux heures, le cabne cessa, et une èrise favorable à Tescadre anglaise la porta sur la Bellone. Aussitôt qu'il fut possible de tirer, un combal d'artillerie s'engagea, mais, dès les premiers coups, un boulet tua deux hommes sur h dunette à oôté de Georges, et détacha du bastingage un éclat de bois qui Tatteignit & l'épaule. Il tomba sans connaissance. Le second de la Bellone^ privé de son chef, ne crut pas devoir continuer un combat aussi inégal, prit chasse et rentra à Tranquebar. A peine rétabli de sa blessure, Georges voulut agir par terre. Ses troupes, pendant son absence, avaient dû se réunir àcelles de Tippoo-Saeb. Il accourait pour en prendre le commandement, lorsqu'il apprit que le prince indien, se décidant à marcher sans lui, avait attaqué les Anglais et s'était fait battre. Georges ne ramena
que les débris de cette petite armée qa'il avait ea tant de difficulté à former. Ainsi il était tombé du haut de ses espérances et, trompé dans son ambition, il lui fallait, comme un autre Sisyphe, recom* mencer sa tâche. U écrivit au ministre dans un noble langage, sans accuser personne, le récit de ses malheurs, et lui dit simplement qu'il allait travailler à les réparer. Il se mit en effet à l'œuvre d'une façon patiente et continue, mais il n'avait plus l'ardeur qui l'enflammait jadis ; il n'avait plus foi dans l'avenir. Atteint d'un mal profond et qui faisait chaque jour de nouveaux progrés, il n'éprouvait même plus le désir de réussir. Lorsque, quelques mois plus tard, le ministre, en lui adressant une lettre de consolation et d'encouragement, lui annonça qu'il l'avait nommé amiral, ce fut avec un pâle sourire que Georges accueillit cette suprême faveur de la fortune.
Par le nouveau grade qu'il venait d'obtèhîr, Georges élait condamné à rester dans l'Inde, et il en sou£frait cruellement. Depuis l'aventure dû puits, il détestait llnde, comme il avait autrefois détesté les Antilles. En même temps, il se faisait horreur. Il avait voulu tuer son fils, et la pensée que son fils avait pu lire sur ses traits cet abominable désir, ne sortait pas de son esprit. Il demeu* rait des heures entières assis à l'écart et répétant machinalement : c II l'a deviné i il Ta deviné t » Avide d'obtenir une certitude, qui l'eût cependant épouvanté, il ne cessait d'observer l'enfant avec une
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curiosité pleine d'angoisse ; il épiait ses gestes, interprétait ses paroles et pâlissait sous son clair et limpide regard, comme un criminel sous le regard de son juge. A force de l'observer, d'analyser son caractère et sa physionomie, il en vint bientôt à lui trouver avec Raoul, non-seulement au physique, mais au moral, une complète ressemblance. Ainsi que Raoul, l'enfant était, tour à tour, et autant qu'il pouvait l'être à son &ge, tendre et expansif, mélancolique et rêveur. A mesure qu'il grandissait, Georges s'imaginait de revoir en lui la vivante image de son ancien ami. Agité de remords, tourmenté par de fua^stes souTems^ il avait pcmr son fils des élans de tendresse passioanée^ el, dans d'autres instants, il le fuyait et \ù p^renait tm une sorte de haine. < B en avait presque peur. > Quant à sa propce ressemblance avec Raoul, il ne s'en préoocapêk plus. Elle était pour loi un fait accompli, et il la subissait comme une maladie passée à l'élat chronifque et avec laquelle on est forcé de vivrt« Toutefois, elle se rappelait A lai par de nouveaux ^ menaçants symptAm^efif Geoi^es la sentait empreinle 8ur son visage comme un masque inflexible et rigide. Ses muscles, mis en mouvement par une
émotion quelconque, joimîent trec diffienlté sons ce masqm et leooiftraetaieiit à peine. Un jour qn'i) g'ètdt HTTè à nne ▼kHente colère contre nn de ses officiers, ît avsk piir*faasar9 observé ce phénomène danstme glace pitacée devant loi. Les reines de son front s'étateni gonflées, son teint était devenn pins pâle, mais son îrritafSon, qn'il ne cherchait pourtant pas à contenir, -ne s'était manifestée sur ses traits que par de faillies tressaillements. Une antre fois, il avait été pris d'un attendrissement subît en embrassant son fils, maïs ses yeux seuls s'étaient mouillés et un imperceptible tremblement avait seul agité ses lèvres. A certaines époques, il éprouvait une grande dîffictfltô à parler, et dans deux ou trois circonstances sa langue s'était refusée à articuler aucun son. Georges avait remarqué ces divers symptômes, mais il y restait presque indifférent. A mesure que sa physionomie slmmobilîsait, pour ainsi dire, ïï devenait peu t peu insensible à toute émotion forte. Ainsi il sortit avec la Beïïone^ rencontra une frégate anglaise, remporta après un beau combat : « Son cœur battît à peine. • Il n'aspirait qu'au repos. Il ne songeait qu'à retourner en France et à jouir de la haute position qu'il avait achetée au
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prix de tant ûe fatignes et de souffrances. II comp-» tait que les plaisirs, la fortune et les honneurs lui donneraient sinon une vie heureuse, du moins l'arracheraient à cette torpeur morale qui Tenvahissait chaque jour davantage» Le moment de son rappel arriva enfin lors de la chute de l'Empire. Il partit de Tranquebar au mois de décembre 1814 et eut le bonheur d'être contrarié dans sa traversée, et de ne débarquer en France qu'au milieu de 1815, après la seconde restauration. Il avait de la sorte été dispensé de tremper dans les événements des cent jours. Il avait le renom d'un loyal marin, qui avait longtemps combattu au loin pour sa patrie, et qui était pur de toute trahison. Le gouvernement l'accueillit avec faveur, en même temps que les relations de famille de sa femme lui marquaient une place dans la nouvelle cour. Un matin, aux Tuileries, au sortir de la messe, il fut présenté au roi. Louis Xym s'arrêta devant lui, le regarda quelques instants, puis, se retournant vers les assistants :
— Messieurs, dit-il, le bailli de Suffren n'aura plus dans l'Inde le monopole de lagloire : il le partagéra désormais avec l'amiral Georges.
George^ eut» dans cette matinée, un succès sem-
blable à celui qu'il avaitobtenu danslemonde lors âe son mariage ayec mademoiselle d'Épagny. Les paroles si bienveillantes du roi avaient attiré sur lui l'attention de tous. En grand uniforme, portant toutes sesdëcorations, il avait une belle et fiëre contenance. Quoiqu'il eût près de quarante ans, en apparence il n'avait point vieilli; Ses traits étaient seulement plus accentués, plus énergiques qu'autrefois. Ses cheveux, qu'il portait toujours longs, n'avaient point blanchi. La ride perpendiculaire de son front, son regard sombre, son amer sourire, lui donnaient cet air fatal que la poésie de lord Byron mettait alors à la mode. On le comparait au corsaire, à Lara, & tous les infortunée de nature surhumaine que pour* suit le remords d'un crime, que torture un incu* rable chagrin, sans qu'on se doutât que cette cornparaison fût horriblement réelle. Pendant une heure, ce monde intelligent, frivole, avide d'émotions, ne parla que de lui, de ses combats, de ses aventures et de certaines circonstances mystérieuses de sa vie qui n'avaient jamais été éclaircies. Georges éprouva toutes les jouissances de l'orgueil à se voir le point de mire de tous les regards, le sujet Aq toutes les conversations. Quand il fut rentré ches
lai, il se smiiil pleiii de joie et de confiance, et il eq>éra en avoir fini avec la fatalité qui pesait depuis si longtemps sur sa vie*
'- Il était dans ce même cabinet de son bétel où, dix ans auparavant» quelques jours après son mariage, il s'était absorbé déjà dans une beureuse et profonde rêverie. Cette fois, il s'y promenait à pas lents, mais, comme alors, il souriait à l'avenir qui paraissait s'ouvrir devant lui. Tout à coup, il aperçut sur la cbeminée une lettre qu'il n'avait pas encore remarquée* H reconnut aussitôt récriture et le cachet. Elle était du père de Raoul et contenait quelques lignes seulement.
- c Monsieur, disait cette lettre, je viens d'arriver à Paris et je suis descendu dans la rue Saint- Martin, à l'auberge du Lion d'Or. Je vous attends ce soir à neuf benres. Si vous ne veniez pas» je me rendrais moi-même à votre hétek t
La lecture de cette lettre causa à Georges une impression moins vive qu'il ne l'aurait supposé. A force de souffrir, il avait fini par éprauver de sa longuemisère quelque chose de semblable à de l'ennui.
— Gela devait arriver, dit-il seulement. Je commençais à être heureux. Mais, cette fois, ajouta-t-il
avec un geste de menace, je vais en finir ; j*irâi lo
voir.
'Il continua à se promener en réfléchissant à la conduite qu'il tiendrait dans cette entrevue tant redoutée jusque-là, et dont la perspective pro-^ chaine le laissait presque froid. Il se dit que le père de Raoul devait être un vieillard en enfance, que tourmentait Tidée fixe de savoir comment son fils était mort. Il se promit, en conséquence, de Fintimider en le prenant de haut avec lui, mais de le contenter en lui faisant, le plus brièvement possible, le récit qu'il demandait.
' Toutefois, la journée fut longue, et Georges en attendit la fin avec un mélange d'inquiétude et d'impatience. A huit heures, il sortit de chez lui. fl était vêtu d'une grande redingote, portait un chapeau rond, des bottes à la Souvarow et tenait une Badine à la main. Malgré la résolution qu'il avait prise le matin, il était sombre et agité. Il ressentait éïi même temps une chaleur assez vive et de fréquents élancements au visage; Quand il fut arrivé rue Saint-Martin, à l'adresse indiquée, il s'étonna* qne M. Barnard, qui, d'après ce que lui avait écrit le ministre, devait être riche, eût choisi un hdtet
SSO CAlir
d'ane aussi mesquine apparence. En effet, une lan* terne rouge se balançait au-dessus de la porte, et la porte elle-même n'était fermée que par une barrière à claire-Yoie armée d'une sonnette. Cette en« soigne du Lion d'Or ne lui était pas d'ailleurs inconnue. Il lui semblait que Raoul lui en avait autrefois parlé, mais il ne pouvait se rappeler à propos de quelle circonstance.
^ Après une hésitation de quelques secondes»
Georgesentraet demandaM. Barnard. Onluiindiqua le numéro d'une chambre située au premier étage* Georges monta, mais, arrivé à la porte en bois peint qui le séparait du père de Raoul, il s'arrêta de nouveau. Bientôt, il eut honte de sa faiblesse et il ouvrit brusquement la porte. Â peine eut^il pénétré dans la chambre, qu'il se trouva en pleine lumière. Une lampe, placée sur une table et dont le réflecteur ea fer-blanc semblait à dessein tourné de son cété, l'ëclairait des pieds à la tête. M. Bamard, assis dan& un fauteuil, de l'autre côté de la table, était au con-^ traire dans l'ombre. Dès qu'il aperçut Georges^ il se leva et marcha à lui, les bras tendus , avea des cris inarticulés. Arrivé à deux pas de distance» il le regarda d'abord avec un visage égaré, puis
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'avec nn profond ètonnement, et reprit soudain -tout son calme.
«— Monsieur, lui dit-4I, autrefois, en effet, mon £ls m*ayait assuré que vous lui ressembliez, mais je ne croyais pas qu'une ressemblance pût être poussée aussi loin. Veuillez tous asseoir.
Il lui montra un fauteuil en face du sien. Georges ^*assit, et, sans affectation, il changea à demi la lampe de position. Il pouvait ainsi voir les traits du père de Raoul, dont il était séparé par la table.
En l'examinant, il eut un moment de stupeur.
M. Barnard était un vieillard de quatre-vingts ans. Sa haute taille était voûtée par Tâge. Ses mains, iju'il appuyait sur la table, étaient tellement mai- ^s^ que, sous la peau mince et ridée, on voyait fouer les articulations des os. De longs cheveux blancs tombaient en désordre des deux côtés de son visage, qui était d'une pâleur livide, presque cadavéreuse. Ses yeux seuls brillaient d'un éclat inouï. Il semblait que le peu de vie qui restât dans ce isorps usé s'y fût concentré pour jeter de dernières et terribles lueurs. En ce moment, ils étaient fixés sur Georges.
—Pardonnez-mot, monsieur le comte,dit le vieil-
V22 Ca!n
lard ayec une nuance d'ironie/ de tous recevoir dans une pareille chambre ; mais c!est à cette ao^ berge que je suis descendu lorsque je suis venu à Paris avec Raoul, et depuis je n'en ai jamais cbângé.
Georges s'inclina.
— Maintenant, continua lentement M. Bamard, pourquoi n'ayez^Toùs pas répondu aux lettres que je vous ai envoyées?
D'après la ligne de conduite qu'il s'était tracée le matin, Georges voulait à la fois intimider et ména« ger le vieillard. Aussi, il prit la parole avec une certaine hauteur.
— - Monsieur, ce sont des circonstances indépen^ dantes de ma volonté qui m'ont empêché de rôr pondre aux deux premières. Je les ai reçues chaque fois au moment d'un départ. Quant à la troisième^ «lie étaitconçue dans des termes tels, que le mieux que je pusse faire était de l'oublier. J'ai reçu là dernière ce matin, et je suis venu.
— SoitI fit le père de Raoul. Maintenant, conseil* tez-vous à me dire dans quelles circonstances moQ fil s est mort?
— Oui, dit Georges.
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n se recueillit un instant pendant que SI. Barnard se disposait à l'écouter.
— - Vous savez que Raoul et moi nous étions em^ J^arqués sur ta Thétis. Dans notre dernière croisière, le commandant fut tué et le second si grièTement blessé, qu'à notre arrivée à la Guadeloupe on fut forcé de le débarquer. Raoul devint alors le commandant provisoire de la frégate, et reçut Tordre d'aller reprendre aux Anglais le fort de la Trinité. ' — Je sais tout cela, Ces détails se trouvaient • dans la dernière lettre que mon fils m'a écrite au moment de partir.
— La frégate, poursuivit Georges, mouilla devant la Trinité le lendemain, le jour mém€ où Raoul ievait succomber. C'était au mois de mai 1801 •
—C'était le 31 mai, dit le vieillard. On m'a informé de la date, et, ajouta-t-il les yeux à demi fermés et comme s'il se fût parlé à lui-même, c'est à peu près à minuit qu'il a dû mourir.
— Gomment le savet-vousî fit Georges en tressaillant.
— C'était donc véritablement à cette heure-là? s'écria M. Barnard t<mt tremblant d'¬ion et se soulevant sur son f auleuiU
. — Je n*en sais rien, reprit froidement Georges.
Et, à son tour, il regarda le vieillard d'un air à la fois impassible et menaçant.
. Â cette dénégation de Georges, le visage da père de Raoal exprima nne inconcevable méfiance. Une question lu» vint aux lèvres. Il eut envie de demander à Georges pourquoi il tressaillait s'il ignorait l'heure à laquelle était mort Raoul. Mais il se contint et lui dit seulement :
— Continuez, monsieur.
Cette conversation ressemblait à un duel entr« deux adversaires implacables.
Georges continua, mais lentement. Ses tempes battaient avec force et il n'articulait ses mots qu'avec beaucoup de difficulté. Ce bégaiement, que le père de Raoul pouvait attribuer à la crainte, l'irritait profondément, et il faisait tous ses efforts pour le dominer.
Ce fut ainsi qu'il raconta le plan d'attaque pro>jeté par Raoul et qu'il arriva à la reconnaissance que tous deux devaient faire sur les derrières du fort.
— Nous avions pris, dit-il, chacun un sentier différent. Après une demi-heure de marche, je me
CÀÏN «25
trouvai le premier an rendez-Vous. Là, j'attendis inutilement plusieurs heures, et ce ne fut qu'au point du jour que je me décidai à retourner i bord. Le lendemain, après la prise du fort, j'envoyai une cinquantaine d'hommes battre la montagne dans tous les sens, et ils rapportèrent sur une civière le corps de Raoul. Us l'avaient aperçu au fond d'un précipice et l'en avaient retiré.
Il y eut un moment de silence entre les deux hommes, mais sans attendrissement. Georges tâchait de regarder froidement et de terrasser ce passé lugubre dont les moindres détails, au bout de quatorze ans, étaients vivants pour lui. M. Barnard appuyait plus fortement sur la table ses mains tremblantes, et, se penchant en avant, fixait sur Oeorges ce regard acéré du soupçon et de la haine auquel la frêle enveloppe du corps ne peut plus dérober les secrets de F&me.
«~ Alors vous n'avez point assisté à ses derniers instants ?
— Non, bégaya Georges.
^-^ Et vous prétendez que personne n'en a été témoin?
— Personne, car je l'aurais su.
1228 CAÏK
•—• Eh biëni c'est impossibW dit le Tieillard d'une voix sèche et cassante; car mon fils n'est pa^* fombëtout de suite au fond du précipice.
Gîsorges ne répondit pas un mot^ car il s'attendait à quelque révélation effrayante, et^ pour la sap-porter, il appelait à son aide ce qui loi restait de iarce.
— A mon tour, dit M. Barnard d'une voix soleni* nelle, je vais vous raconter la mort de Raoul» C'était bien. le 31 mai, et il pouvait être onze heures du soir. Je venais de me coucher et je n'avais sur ma table de nuit qu'une seule bougie,, qui répandait une faible clarté. Tout à coup je me sentis pris d'une émotion indéfinissable, et je m'entendis appeler par une voix silencieuse, car elle était perceptible, non pour mes sens, mai^ pour mon imagination. En même temps mes yeux se tournèrent d'eux-mêmes vers le fond de ma chambre. Li, à quelques pieds du sol et coUée contre la muraille, je vis se dessiner nettement l'image de mon fils. Elle était dans une position extraordinaire, le corps à demi ployé, les jambes et les bras se cramponnant à quelque chose d'in-^ visible. Je me rappelai que Raoul m'avait ilit
CAIK TSW
sônrent que, par oii effort sapréme *de'sa volonté, il m'apparaltrait à l'heure de sa mort, et je frémis jusqu'au fond de l'Ame en songeant qu'il tenait sa promesse. Cependant je me rassurai en açCTcerantson visage. Il l'atai» on pwi ému, presque joyeux, et le tenait en l'air comme s'il eût r^aidé quelqu'un. Sa bouche remuait doucement, n semblait parler à voix basse ; mais bientôt une vive inqoiétBde se peignit sur ses traits; il parla plus vitft rt ses membres s'agitèrent. On eût dit que le frêle appui auquel il se retenait, un arbuste peut-être, cédait sous son poids. A ce moment, la viaon s'effaça en partie; sans doute la pensée de mon fils s'éloignait de moi. Il ne tarda pas à m'apparattre de nouveau. Celte fois, un profond désespoir contractait sa physionomie; les paroles se pressaient sur ses lèvres, moitié imprécations, moitié prières; sa bouche se crispait dans on sourire amer et désolé; les mouvements de ses bras et de ses jambes étaient convulsifs et saccadés^ Évidemment il se sentait tomber ; il tombait l Ah 1 l'épouvantable figure qu'il avait alors! •
Georges se taisait. Une terreur folle dont "U n'avait point eu l'idée jusque-là, s'emparait de touj
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son être. Lui aussi, il entrevoyait Raoul dans les ténèbres di précipice; il revoyait, le lendemain, son cadavre livide et menaçant étendu sur le brancard.
Le vieillard releva sa tète qu'il avait baissée un instant, mais aussitôt il la rejeta en arrière, la pressant avec force de ses deux mains qui disparaissaient sous ses cheveux blancs.
— Âhls'écria>t-ilen regardant fixement Georges, votre visage est décomposé comme Tétait celui dé Raoul. Votre front, comme Tétait le sien, est coupé en deux par une ride droite et profonde. Voilà que vos narines sont dilatées par la terreur. Et quel affreux sourire sur vos lèvres 1
 mesure que parlait. M. Barnard, Georges sen* tait son front se plisser, ses narines se gonfler, sa bouche se tordre. Tous les muscles de son visage se déplaçaient en obéissant à une loi mystérieuse. Ils eurent enfin un dernier tressaillement brusque et douloureux auquel succéda leur complète immobilité.
«— Âh 1 vous voilà tel que m'est apparu Raoul 1 s'écria le vieillard. Âh I Dieu juste I Dieu vengeur 1 mes pressentiments ne m'avaient point trompé.
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JPour qne vous ayez le visage qu'avait mon fils à l'heure de sa mort, il faut que vous l'ayez vu mourir. Cet homme à qui il parlait, vers qui il levait les yeux, ce devait être vous. Vous n'aviez sans doute qu'à lui tendre la main pour le sauver, et vous l'avez laissé périr. Et cependant vous étiez tout pour lui. Ilvous aimait plus qu'il ne m'aimait, moi, son père. C'était votre ami^ c'était votre frère l
Tout à coup rémotion du vieillard tomba. Il tendit le doigt vers Georges, et d'une voix terrible il lui cria :
•^ Gain ! Gain t qu*as-tu fait de ton frère ?
En même temps il voulut s'élancer, mais ses forces le trahirent. Il glissa sur son fauteuil, aux bras duquel il se retint à demi; alors, d'une voix épuisée, haletante, pleine de sanglots et de fureur, il continua de parler.
«— Mais je te vengerai, je dirai que c'est lui qui fa tué. Je dirai que c'était un lâche et un envieux, qu'il t*a sacrifié à son ambition. J'ai recueilli bien des indices. Je montrerai des lettres où tu m'écrivais qu'il était jaloux de toi. Je l'ai suivi à la piste dans toute sa carrière, dans ses remords, dans ses
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terreurs. II y arait dans sa vie des habitudes mys» tèrieuses que j'expliquerai devant tous.
Il s'arrêta, parut réfléchir un instant, et se mit & rire avec un insultant mépris.
— > Bah t des preuves I à quoi bon I Je n'aurai qu'à le dénoncer et à le montrer à ses juges avec cet horrible visage. Ils liront son crime dans chacun de ses traits.
Georges ne put en supporter davantage. Il ouvrit la porte, se précipita dans l'escalier et roula par les degrés comme un homme ivre. Une fois dans la rue, il courut deux heures, la tête perdue, cher* chant sa demeure et n'en trouvant plus le chemin. U ressefliblait à un de ces illustres misérables que la fable antique nous montre avec leur égarement et leurs terreurs, dont le cœur était en proie aux furies et que poursuivait la fatalité.
Georges, rentré châ lui, passa le reste de la nuit et une partie de la journée assis dans son grand fauteuil, la tête dans ses mains. Son cabinet était plongé dans Tobscurité. Vers buit heures du matin, son valet de chambre était venu pour ouvrir les rideaux et les volets, mais il l'avait renvoyé avec colère. Tel qu'un condamné à mort,, il était dans un état de prostration complète. Il frisconnait par intervalles ; il avait perdu l'énergie de son âme et la lucidité de sa raison. Â chaque instant, il s'attendait à ce qu'on vint l'arrêter, et il s'effrayait au moindre bruit. U sentait instinctif
vement que, conduit devant an magistrat, il se trahirait lai-mème. Il songeait arec désespoir que ces quatorze années de fatigues et de dangers, ces honneurs si chèrement achetés, cette considération dont il était si jaloux, allaient aboutir à une sentence infamante. U ne lui resterait que l'affreux renom d'un meurtrier par ambition, presque d'un fratricide. U écoutait le bruit monotone et régulier du balancier de la pendule, et les heures, tour à tour trop lentes ou trop rapides à son gré, étaient pour lui pleines d'agonie et de détresse. Toutefois elles s'écoulaient. Quand vint l'après-midi, Georges se reprit à espérer. Il calcula que le père de Raoul avait eu le temps de terminer ses démarches. S'il eût obtenu de le faire arrêter, l'arrestation aurait déjà eu lieu. Peu à peu, la force rentra dans son cœur, la clarté dans son esprit. En somme, M. Bar nard n'avait point de preuves. Il ressemblait en effet à Raoul, mais ses juges n'auraient point connu RaouK De plus, il était comte, amiral, favori du roi. Pour faire avorter l'accusation d'un vieillard de quatre-vingts ans, un homme dans sa position n'a qu'à l'accueillir du haut de son mépris. Il fallait qu'il lutt&t; il pouvait triompher. Ainsi, pour cet
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^omme, les malheurs qui Tatteignaient l'un après l'autre se résolvaient en luttes nouvelles, au bout desquelles il ne voyait que le succès, jamais le remords ni l'expiation. A six heures du soir, on frappa timidement h. sa porte. Ces faibles coups montrèrent à Georges le néant de ses espérances; il devint pâle comme un mort. Il n'osait dire d'entrer. Il s'y décida pourtant. Ce fut son domestique qui ouvrit la porte et qui lui remit une lettre. Georges la prit. Il se dit que le procureur du roi voulait probablement l'avertir de la dénonciation de M. Barnard, avant de le faire arrêter. Cependant cette lettre, qu'il tournait entre ses doigts, n'avait point la forme d'une lettre officielle. Elle était sans enveloppe et grossièrement cachetée. Il alluma une èougie et vit que l'adresse était d'une écriture inhabile et mal formée. Il l'ouvrit avec un profond étonnement et il lut :
c Monsieur le comte,
c Ma femme et moi nous vous demandons bien
pardon de la liberté que nous prenons de vous
écrire, mais nous sommes dans un grand em-
. barras, et nous nous adressons à vous parce que
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M. Barnàrd nous a fait porter hier une lettre 8 votre hôtel et que nous ne savons pas s'il oonnalt d'autre personne à Paris. Le pauvre homme a râlé toute la nuit et il est mort ce matin. Le médecin a dit que c'était de Tieillesse. Si monsieur le comte voulait nous donner ses ordres sur ce que nous devons faire, nous lui serions bien reconnais* sants. •
Quand Georges eut fini de lire» il respira bruyamment et à plusieurs reprises. Il lui sembla que sa poitrine s'allégeait d'un poids énorme. li était sauvé.
U sonna son valet de chambre.
— Allez immédiatement, lui dit-il, à l'auberge du Lion d'Or, rue Saint-Martin. Vous direz que vous venez de ma part. Prenez de l'argent et entendes* vous avec le maître de rhôtel relativement aux formalités à remplir et aux dépenses à faire pour l'enterrement d'un M. Bamard, un vieillard qui est mort ce matin.
Georges était si joyeux, qu'il ne remarqua pas les regards effrayés que son domestique jetait sur lui en se retirant.
CAïsr 935
: Il oavril laî-mémé les rideaux et les fenêtres ; il ^ayait besoin d'air. U éproara nne joie singulière k :¥oir le ciel, à entendre le mouvenient de la rne.
— Ah I dit-il, enfin 1 cette dernière secousse aura -été terrible, mais elle m'anra à tont jamais délivré de ces souvenirs maudits. Déjà, je ne pensais presque plus àRaoul^^t son père Tient de mourir. |e me sens plus heureux et plus fort que je ne Taî jamais été.
Il fit un geste brusque :
-— Je vais m'habiller ; on ne doit pas savoir ce que je suis devenu.
La nuit commençait à se faire. II alluma un candéladre à trois branches placé sur la tablé de trar- .Tail et le porta dans son cabinet de toilette. Il Ta* .Tait posé près de la glace : il s'était à peine regardé, qu'il poussa un cri et recula jusqu'au fond de la dbambre.
. Cependant l'image qu'il aTait entroTue était si horrible, qu'il crut à une erreur de ses sens. Il re* Tint donc Ters la glace, mais à pas lents et mal assurés, car ses jambes tremblaient si fort qu'elles ne pouTaient le soutenir. Alors il se regarda de nouveau ou plutôt contempla TépouTantable Tisage
^36 CÂÎN
qu'il avait devant lui. Toute la partie droite de ce visage s'étalait largement immobile et tuméfiée. L'œil était injecté de sang et ne pouvait plus se fermer. Sur le front, dans le prolongement du nez, il y avait une ligne droite et accentuée. Les rides transversales du cété gauche du front s'arrêtaient Jbrusquement à cette ligne, comme si elle eût été d'airain. La partie gauche du visage semblait diminuée de volume, et la bouche, grimaçant un sourire, s'y relevait crispée et tordue. Georges avait sur les traits le masque hideux du cadavre de Raoul.
. Une fois convaincu que c^était bien son propre visage qu'il apercevait, Georges n'eut point de ter* xeur superstitieuse. II comprit qu'il était paralysé. Cette découverte le jeta dans une douleur profonde, mais le laissa calme en apparence. Il se dit qu'il lui serait impossible de vivre avec un pareil masque. Une chance lui restait encore; il résolut de la tenter. Cependant, avant d'aller consulter le docteur Martens, qui était alors dans tout l'éclat de sa réputation, il voulut prendre quelque nourriture, car il était extrêmement faible. En même temps il envoya prévenir la comtesse qu'il était en train
de travailler et qu'il dînerait seul chez lui. Aux premiers aliments qu'il porta à sa Jbouche, il s'aperçut qu'il ne pouvait manger du côté droit. Cette partie diS sa mâchoire, inerte et morte^ ne pouvait rien saisir ni rien broyer. Il se hâta de dîner et sortit^
Il était à peu près neuf heures du soir loi*squ'il se présenta chez le docteur Martens. Celui-ci, aQ moment où il ouvrit la porte, était assis à une table chargée de papiers et travaillait à la lueur d'une lampe recouverte d'un abat-jour. George» était dans l'ombre, mais à mesure qu'il en sortait* et qu'il entrait dans le cercle de lumière projeté par la lampe, il voyait la stupéfaction et une sorte d'horreur se peindre sur la physionomie du docteur. Le docteur s'était levé.
— Monsieur^ dit-il à Georges, vous venez de tuer quelqu'un.
•oNe me reconnaissez-vous pas? Je suis l'ami* rai comte Georges.
Le médecin le prit par la main et le fit asseoir sous la lumière même de la lampe.
— Ahl dit-il, alors vous avez une paralysie de b face. Mais cette paralysie est étrange : vous avez la figure d'un homme assassiné.
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Georges tressaillit.
— Pais-je guérir? demanda-t-îl.
— Avant de vous répondre, j'ai besoin de connaître les moindres particularités de votre vie« U faut que je sache comment la maladie est venue.
Alors, à voix basse, avec la franchise et Thumilité du malade qui met à nu ses plaies devant le médecin, de la bouche duquel il attend son arrêt de vie ou de mort, Georges raconta toute son existence depuis le jour où il avait connu Raoul jusqu'aux vingt-quatre heures qui venaient de s'écouler.
Le célèbre praticien Técouta, suspendu en quelque sorte à ses lèvres.
— Voilà, dit-il, quand Georges eut fini, un épouvantable récit, mais vous ave^bien souffert, amiral. Maintenant, la paralysie ne s'est développée que fort lentement, et elle est arrivée à son dernier période sons le coup d'une ânotion foudroyante. U y a bien peu d'espoir.
; U palpa longteinps le visage de Georges. Avec l'acupuncture, . il piqua et excita fortement la peau ; la peau ne se contracta pas.
-—Les muscles sont atrophiés, dit-il; la sensibilité n'existe plas. La* maladie est incurable, ou,
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si elle ne Test pas, il faudra pour la gnérir, presque autant de temps qu'elle en a mis à se développer.
«— Alors, je. garderai le visage que j'ai maintenant?
•— Hélas 1 oui, amiral,
— C'est bien, dit froidement Georges, je sais cù qu'il me reste A faire.
. — Êtes-Tons bon chrétien, monsieur le comte ?
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que vous pourriez vous retirer à la Trappe. Là, tous aurez la solitude et la prière.
«—Je ne suis pas bon chrétien, répondit Georges.
— Amiral, dit le docteup, à un homme comma vous, on ne donne pas de conseils. J'ai dû, en ma qualité de médecin, vous faire part de mon opinion sur votre maladie ; mais toute opinion est faillible. Voyez d'autres hommes dé Tart.
— - Merci, dit doucement Georges. Je n'ai pas be* soin de vous demander le secret.
Il prit congé du docteur Martens. Celui-ci le reconduisit jusqu'au seuil de la porte, et là, il s'inclina presque respectueusement devant cet homme si coupable, mais si horriblement frappé.
Georges rentra chez lui. II passa plusieurs heures à mettre ses papiers en ordre, puis il chargea ses pistolets de combat et les glissa dans, les poches de derrière de sa longue redingote. Il ne voulait pas alarmer toute sa maison en se tuant dans son bâtel. Gela fait, il eut le désir de voir une dernière lois sa femme et son fils, et il se rendit dans leur appartement. Le comtesse donnait. Ses cheveux se collaient par endroits à son front légèrement humide, et un sourire voltigeait sur ses lèvres. Elle était heureuse et paisible pendant son sommeil comme pendant la journée, semblable à ces belles fleurs qui sont Tomement des salons, mais qui n'ont point de parfum.
Georges la regarda quelques instants en silence.
— > Si cette femme, dit-il enfin, avait eu moins d'orgueil et plus de cœur, elle m'aurait peut être sauvé. Après tout, elle a été ma compagne et elle m'a aimé autant qu'elle le pouvait*
n l'embrassa sur les cheveux et passa dans la chambre de son fils. L'enfant, lui aussi, souriait en dormant.
— Gomme il ressemble à Raoul 1 dit lentement Georges. Pauvre Raoul 1
CAïir fin
Un profond sanglot monta de sa poitrine à sa gorge, pareil à un jet de flamme, et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues»
L'un des bras de Tenfant pendait hors du lit. Georges s'agenouilla et colla ses lèvres sur sa petite main.
— Je ne verrai donc plus ton joli sourire, dit en pleurant ôe malheureux père. Je ne recevrai plus tes caresses enfantines ; je n'entendrai plus ta voix» Il faut que je renonce à tout cela, car je serais pour toi un objet d'horreur. Mon Dieu 1 mon Dieu l continua-t-il en joignant les mains, c'est la première fois que ma pensée monte jusqu'à vous.
Pardonnez-moi de me tuer ; il le faut, pour que mon fils oublie ma mort après quelques jours de chagrin, au lieu de m'avoir sans cesse devant les. yeux comme un cadavre animé 1
Il se releva.
— Adieu, mon petit enfant, dit-u encore.
Mais il ne pouvait s'éloigner. Il s'était penché
sur son fils et ne cessait point de l'embrasser et de^ le regarder. Tout à coup, il lui vit faire un mouvement. Alors il s'enfuit précipitamment, de peur de le réveiller et d'être aperçu par lui,
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Il était à peu près cinq heures da matin. Georges sortit de son hdtel, prit une voitarede place et se lit conduire à Yincennes. Là, il paya le cocher et le renToya. II avait eu soin de dérober aux regards de cet hoamne la partie droite de son visage en la couvrant de son mouchoir. Il chercha quelque temps tin endroit favorable à son projet de suicide, et le trouva dans une petite clairière, an bord d'un fossé, sur la lisière du bois. Il faisait une belle matinée 4'automne; d'agrestes senteurs s'exhalaient des arbres, et le soleil perçait un léger brouillard étendu sur la campagne. Georges s'était assis sur le bord éa fossé ; il écoutait les premiers bruits de ce nou-* Teau jour, le chant des oiseaux sous le feuillage, les cris des hommes et l'aboiement des chiens dans les fermes qui s'éveillaient. Le malheureux regrettait la vie. Il songeait presque à ne se tuer que le lendemain — ^11 pouvait en effet, lorsque la nuit serait venue, embrasser son fils encore une fois.
En ce moment, un bûcheron, qui passait près de là, s'approcha de lui et lui demanda quelle heure il était.
Georges tira sa montre et se retourna pour lui répondre, maisie bûcheron l'eut à peine regardé
qu'il jeta un cri dé terreur et s'enfuit à toutes, jambes.
— Oh t oh I fit Georges, le malheur se rappelle it moiy comme dans toutes les circonstances où je parvenais à l'oublier. Mon visage a fait peur à cet nomme
n prit un de ses pistolets, l'arma et appuya le canon entré la racine du nez et le coin de l'oeil droit. »
— Comme cela, dit-il encore, on ne s'apercevra même pas que j'ai été paralysé.
Il pressa la gâchette ; le coup partit, et soii corps roula au rond du fossé.
Le lendemain, tous les journaux annoncèrent sa mort. Us attribuaient son suicide à un accès d'alié-^ nation mentale. Il était impossible de supposer qu'un amiral illustre, dans la haute position qu'oc-^ cupait Geoi^es^ comblé des dons de la fortune et de la faveur, eût volontairement mis fin à ses jours.. Ils furent unanimes dans leurs regrets et dans leur» éloges. Les journaux libéraux le pleurèrent comme un des héros de l'Empire; les journaux monarchi-ques parlèrent des combats de llnde et profité* rent de l'occasion pour rappeler les paroles gra*
cieuses tpie le roi lai avait adi*essëes lors ae sa présentation. Il mourait comme il avait vécu, glorieux et admiré de tous.
Le docteur Martens, bien quMl s^attendlt à cette mort, resta plongé, après en avoir lu la nouvelle, dans une méditation profonde. II garda toutefois à Georges le secret qu41 lui avait promis. Quelques années plus tard, dans une de ces brillantes leçons qu'il fit à la clinique de Paris, il traitait de la para* lysie. Après avoir énuméré les causes morales qui peuvent la déterminer, telles que les longs et cruels <;bagrinset les terreurs subites, il raconta l'histoire de Georges comme celle d'un malade qui s'était autrefois confessé à lui.
«— Dans le cas que je viens de vous citer, dit en finissant le savant professeur à ses auditeurs vivement émus, la paralysie de la face pourrait peut- ^tre s'appeler la paralysie du remords»
L'ENVOUTEMENT
Brémont-snr-Seîne 6st en Normandie nne petite
ville de cinq ou six mille âmes. Elle n'a ni industrie,
ni manufactures, ni garnison, mais elle possède en
revanche un sous-préfet et un tribunal de première
instance. La population de Brémont, divisée en trois
<;lasses fort distinctes, se compose de rentiers, de
commerçants et de cultivateurs. Chacune de ces
classes occupe une partie séparée de la ville. Les
rentiers forment en général ce qu'on appelle la
société. Cette société, quoique peu riche, est très*
240 L'ENVOUTEMENT
aristocratique. Depuis la révolution, beaucoup de familles nobles, ruinées ou dans la gène, se sont retirées à Brémont, qui avait autrefois une certaine importance dans la province. L'évoque y venait souvent pour officier dans la cathédrale, une des plus anciennes et des plus élégantes de la Normandie, et il s'y plaisait à cause de la beauté du site. Henri IV avait également aimé Brémont, où Ton montre le joli hôtel qu'il fit bâ^tir pour Gabrielle d'Estrées. Ces souvenirs expliquent encore la préférence que la noblesse accorde à Brémont. Aussi, à l'époque où s'ouvre ce récit, il y a tout au plus une dizaine- d'années, rencontrait-on par la ville des chevaliers de Saint-Louis et des gardes du corps^da Charles K, qui vivaient là modestement, mai»
noblement, avec leurs familles. Ce petit mondé fort exclusif s'adjoignait pourtant la magistrature, qui lui rappelait» quoique d'un peu loin, la noblesse de robe. Enfin aux jours de gala, comme appoint à leur cercle habituel et peut ôtre par une in^-* dalgente concession auiSL idées nouvelles^ la noblesse et la magistrature consentaient à recevoir dans leurs salons le sous-préfet et les employés du gouvernement, tels aue lo receveur et les contrOr
L'BNYOUTBMEX^T 2^7
leHFs des finances* Il était pourtant décent qn'ik fassent bien apparentés* Ce fauboui^ Saint-Ger^ main de Brémont habitait dans le bant de la yiHe* de belles et yastes maisons entre cour et jardin. C'était un quartier solennd, mais silencieux et presque désert, que n'ébranlait jamais le bruit des carrosses, où circulait parfois une chaise à porteurs et où rherbe croissait entre les pavés. A partir de ce point culminant, la ville, composée d'habitations^ plus modestes, descendait par des rues un peu plus* animées les pentes de la colline où elle est bâtie, et s'éparpillait en demeures rustiques ou en cabanes de pécheurs et de bateliers sur les bords mêmes de la Seine, qui, s'arrondissant dans son cours et toute semée d'Iles, fait à la gracieuse cité une ceinture d'eau et de verdure. Là pourtant se groupait un^ petit nombre d'hommes qu'on redoutait beaucoup et qu'on appelait < les gens du bord de l'eau» » Ce senties aides de pont et les bateliers de service lors du passage des trains de bois ou des bateaux. qui naviguent sur la Seine, et aussi quelques cabaretiers et logeurs de nuit, dont la clientèle toute fortuite esta bon droit surveillée par le commissaire de police* Ce bord de l'eau, ombragé d'arbres pen^
S48 ' L'ENVOUTEMENT
dant rëtë, mais tout effondré en hiyer, peuplé de cabarets douteux d'où s'échappaient parfois les éclats d'une joie grossière, était donc alors et est encore aujourd'hui un lieu assez mal famé, qu'on ne fait que traverser pour franchir le pont au-delà duquel se rencontre dans l'Ile Verte, sous des ormes et des chênes séculaires, la promenade favorite de la ville*
Le président Esnault d'Oncières était en ce temps le personnage le plus important du pays. Il était, il est vrai, de la plus vieille et de la plus authentique noblesse de robe et d'épée. Son père, un président à mortier, l'avait élevé à l'étranger pendant l'émigration dans les traditions de l'ancienne magistrature. Revenu en France au commencement de la Restauration,le jeune homme avaittrès-brillamment débuté comme substitut du procureur du roi. Il avait une physionomie expressive, la parole facile, le geste élégant et surtout un grand charme dans toute sa personne. Très-hardi et très-serré, hautain et redoutable dans les procès qui avaient la moindre couleur politique, il n'usait plus, si cela se peut dire, que d'une indulgente sévérité dans les causes plus délicates où l'honneur et la réputation d'une
x'envoutement 249
femme étalent en question. Il s^attendrissait malgré lai en regardant l'accusée, si die était jolie, et s'amollissait aux sourires, aux encouragements tacites des I)elles spectatrices que sa parole avait attirées dans la sal!e« A la rigueur, le plaidoyer du défenseur se trouvait tout entier dans le réquisitoire de l'avocat du roi. Il ne s'agissait que d'en émousser complètement les quelques angles qui subsistaient encore et de signaler, pour s'y appuyer, les défaillances Yisibles et miséricordieuses de l'accusateur. Celui-ci, qui ne demandait qu'à se voir vaincu, réussissait souvent à l'être. Tout y concourait : la sympathie de l'auditoire^ qu'il avait tourné à la clémence, les brillantes variations du défenseur sur ie thème même de son adversaire, que Thémis, ainsi que l'Amour, pouvait et devait avoir parfois un bandeau sur les yeux, les heureux souvenirs de jeunesse évoqués chez les juges; mais cette défaite était un triomphe. Le jeune magistrat, tour à tour compté ou fêté au palais, avait de grands succès dans le monde. On lui savait gré de ce désistement de parti pris en face d'amoureuses faiblesses qu'on méjugeait point alors très-criminelles. M. d'Oncières Técut ainsi près de quinze ans dans les plaisirs, mais
5fôO X'BHTOVTEMENT
observant une mesure et une réserve parfaite^ fuyant avec le plus grand soin pour lui-même le scandale, qu'il excusait si généreus^nent chez: autrui* Il semblait promis au plus bel avenir quand la révolution de 1830 éclata. Ce fut pour lui un coup fatal. II avait à un trop haut d^ré le respect de son nom et de sa caste pour pactiser avec le nouveau gouvernement. Aussi, quoiqu'il n'eût que peu de fortune, se refusa-t*il aux avances qui lui .furent faites. Seulement, ne voulant, point renon-^ eer à sa profession, qu'il aimait, il accepta la. présidence du tribunal civil de Brémont, où il: était né et où il avait quelques biens. Froissé par les événements, amené par eux à des idées sérieuses,, ayant dépassé d'ailleurs la première jeunesse, le président se maria et ne songea plus qu'à exercer ses nouvelles fonctions avec cette autorité tombant* de haut, bienveillante et digne, qui est le vrai caractère de la justice. Malheureusement il n'avait point épousé la femme qui lui eût convenu. M"® d'Oneières, fille noble, mais ayant le sentiment absolu de ses droits et de ses devoirs d'épouse, mit à nn prix trop élevé le bonheur négatif qu'elle eût pu lui donper. Au bout de deux ou trois ans, aprè*
l'exyoutbmbnt 251
la naissance d'an 81s, le président, û résigné qa'il fût à son abdication rolontaire, s'ennuya considérablement et regretta -les succès de tout genre qui lui étaient si doux autrefois. Hélas I il n'ayait plus ces joutes oratoires si brillantes auxquelles il aTait excellé, et, quand ses regarda parcouraient la salle du tribunal, il n'aperce?aii même plus ces femmes élégantes et gracieuses, ayides d'émotbns judiciaires, dont la présence lui eût souiû dans sa tftche ingrate. Il n'y avait le plus souvent d'autres accusés que de vulgaires vagabonds, 6t l'auditoire ne se composait que de maraîchers et de ces petits rentiers qui ont Thabitude en province de se chauffer ou de dormir à l'audience. Le magistrat ne perdait rien de son grand air ni de «on zèle, mais l'homme poussait un soupir. Cependant il y avait parfois au banc des accusés ou des lémohis de jolies filles, et, peu à peu, par désœu-» vrement, par curiosité, le président se prit à leur accorder quelque attention. On put remarquer alors que son visage froid s'éclairait et qu'il penchait vo« lontiers vers l'acquittement. Le peuple devine promptement les faiblesses de ceux qui sont audessus de lui. En diverses circonstances, des j^ens
SS3 l'bkvoutbment
hardis oa bien avisés sollicitèrent du président^ par les ïuoyens les plus propres à le gagner^ des sentences favorables.
Ils les obtinrent. Ce jage qae les honneurs, la fortune, les influences eussent trouvé incorruptible, se montra par degrés d'une facilité toujours plus grande à certaines supplications qui lui étaient adressées. Une fois sur cette pente, il eut, à mesure que les années lui vinrent, un goût de plus en plus vif pour ces obscurs plaisirs. A Brémont, cela ne pouvait être longtemps un secret. Tout se sait en province. On parlait de la petite porte du jardin de M. d'Onciëres, dont la garde était confiée à un valet de chambre, Frontin émérite, qu'il avait amené avec lui à Brémont et qui remplissait, disaiton, les fonctions de Lebel auprès de ce Louis XV de la magistrature; les escapades du président étaient un sujet qu'on abordait en souriant. La société aristrocratique de Brémont ne se formalisait pas pour si peu. Quel était en somme le plus grand, crime de ce galant homme, sinon de sauver, da jolies coupables? Les vieux roquentins l'enviaient; puis il imposait à l'opinion par son nom, son urbanité, ses grandes manières, sa tenue même.
L'ENVOUTEMENT 253
qui n'était point de notre époque. On le respectait comme un des plus séduisants représentants de Tan*' tienne cour. Dans ce petit monde de noblesse, il était à sa place, et cette place était la première. A cinquante-neuf ans, le président était grand, miujce, un peu voûté. Il portait haut sa tête intelligente et fine. Le front fuyait et des cheveux, d'une singulière et soyeuse blancheur, voltigeaient en ailes de pigeon de chaque cdté des tempes. Les yeux, quelque peu fatigués, avaient pourtant de vifs éclairs sous leurs lunettes d'or. La bouche, libertine et bienveillante, ne se dessinait pas toutefois avec d'aussi fermes contours qu'autrefois. La lèvre inférieure s'abandonnait légèrement. Un observateur eût examiné M. d'Oncières avec intérêt. On pouvait découvrir en effet d'inquiétants symptômes dans cette organisation si vigoureuse jusque-là, mais désormais aux prises avec le déclin de l'âge et avec une passion violente qui ne s'apaisait point en se satisfaisant. Parfois dans la société du président on échangeait quelques remarques à son sujet. — Bast I c'est un aimable homme, disaient les plus indulgents ; mais d'autres, plus sévères ou plus clairvoyants, secouaient la tête en émettant un doute : — Lo
254 E'BNTOUTEïrENr
président, âisaiont-ils, pounratt bien ttnre une mauvaise fin.
Il y avait encore à cette éptque pour traverser la France, de ces longs et loacâs.cbairiots à iquatre roues, traînés par cinq ou six chevaux et que surmontaient soit des oomparthnents efn^^ois», soit des cerceaux recouverts de toile. Quaad une de ces voitures venait h passer, on accourait pour la voir en disant : Voilà les bohémiens. -— C'était effectivement un spectacle bizarre. Plusieurs familles^ toute une petite tribu, grouillaient dans Timmense machine. Sous le véhicule même, dans Ae& filets de cordes ou de treillis de bois évasés suspendus par des chaînes, il y avait des enfants et des chiens. Dans les compartiments, on se logeait et on faisait la cuisine, et sur le devant les femmes ravaudaient de vieilles bardes, tandis que les hommes raccommodaient ou étamaient des chaudrons. La voitureen marchant jetait un grand bruit ée ferraille et offrait un baroque étalage de haillons éclatants^ de costumes fanés constellés de paillettes et d'instruments de tout genre. Ces gens^Ià, dont la race se perd, qu'on retrouve encore par petites bandes en Espagne y parcouraient l'Europe en nomades, iai-
«attt différents métieFS, les uns au ]^and jaur, les. «outres en caéhette , étameurs, sailtinxbanqiies, diseurs de bonne anrentare, ménétriers. lies hommes» petits, grêles, le 'teidt olivâtre, les 'cheveux plats» 'syaiedt Tceil yif et inquiet^ les délits aiguës t et Manches. Qaadt aux femmes, leK^viBilleBaTec Leurs ^étementS'Sordides, leurs cheYBuxremmâlé&, leur nez •cFoehu, représentaient assez bien des soroièra^, tan* ^9is que les jeunes, amaigries par leur rude exis* itenoe , hftlées par Je soleil, mais deifoniiBS'âlégantes 'ét^yeltes, avaient unie beauté étrange ^et maladive. Aiorivés au but* de leur voyage, les (bohémiens campaient en dehors et à petite distonse des «villes et 'des «villages, souvent même en :pleine campagne» dételaient leurs chevaux, qdUUattadiaient aux irones de la voiture ou qu'ilsilaissaient paître aux ^rebords 'des fossés, puis se d«y)eivaiei£t ipourexercBren vill& leurîndustrie ambulante ou pour^allerà lamaraude :dans leS'fermeB voisinas. Qu'il s'agUpour euxde.gagner leurvieou de faire unmaucvais coup, ils étaient tour à tour humbles et effriuités, astucieux > et voleurs. Aussi 'inspiraient^tls iportotit une extrême •défiance, beaucoup de curiosité ^et lune espèce de eramte superstitieuse.
{256 L'BNTOUTEMENT
Par un des premiers jours de raatomne, un de ces chariots qui tenait de Paris granit péniblement la grande rue de Brémont, et s'arrêta sur la route de Rouen , ûon loin de la place du marché. Ce soir-là, il né se passa rien d'extraordinaire; mais le lendemain, au moment de se remettre en marche, il y eut parmi les bohémiens une scène à la fois attendrissante et bouffonne, à laquelle les désœuvrés de la ville ne comprirent pas d'abord grand'chose. Les bohémiens étaient réunis en cercle autour d'un deleur$ camarades auquel ils adressaient avec force gestes des remontrances et des prières. Celui qu4is pressaient ainsi était un vieillard malingre et chétif, évidemment miné par la maladie. Il avait un bissac sur l'épaule, un bâton à la main et semblait résolu à ne point partir avec ses compagnons. Il écoutait sans répondre et secouait négativement la tète avec une obstination triste. Il leur montrait ses membres amaigris, sa poitrine rentrée, témoignant ainsi de l'impossibilité où il était d'aller plus loin. A ses côtés était une belle fille d'une vingtaine d'années, muette comme lui^ décidée sans doute à partager son sort. Elle i se tenait les bras pendants le long du corps, avec des
L*ENYOUTBMENT S57
larmes dans les yeux en regardant ses compagnes. Quand les bohémiens virent qu'ils ne pouvaient ébranler la résolution du vieillard, ils se concertèrent un moment et firent lentement leurs derniers préparatifs. Pendant ce temps, les femmes emplissaient le bissac de provisions et de linge; puis hommes et femmes vinrent embrasser le vieux bohémien et sa fille, poussèrent à la fois un grand cri guttural et gémissant, et, se précipitant dans le chariot pour ne plus les voir, s'éloignèrent rapidément.
Le vieillard et sa fille accompagnèrent des yeux la voiture jusqu'à ce qu'elle eût tourné l'angle de la route et rentrèrent en ville. Ils descendirent la Grande^Rue et s'acheminèrent vers le quartier du bord de l'eau. C'était là en effet que devaient vraisemblablement loger des bohémiens comme eux.
Ils suivirent la Seine jusqu'aux dernières habitations de Brémont, les dépassèrent et s'arrêtèrent à une petite maison située au confluent même de la rivière et d'un ruisseau qui traversait une prairie. On arrivait à cette maison ou plutôt à cette masure par un pont branlant jeté sur le ruisseau. La porte disjointe ne fermait que par une mauvaise serrure.
1258 VEirmvTuumnT
et. aux deaur. asulea &nétr9Si qui. ozista^ent bUs^' naientdfiaoontrevBDt» venmmlufl. Le'^fiillaid avait sana doute. loué cette maisom la mllA, oar il. y pé^ nétFa aa.moyeni d'une clâ qtt!il.tira<d&. sa. pochas Qod que fût le d61ai)reindQt de cette^ d^meuce^ Leer bohémiena nlëtaieat paa gens à a'en étonner. Ih déposèrent leur ndnoe bagage anrle soU, puia la: père, de la jeune, filiez alla, s'asseoin avdciuna soxtB^ da plaisir accablé;, sur unbanc.de:pierra qiierchau& f aient en didhûis. da la maison, les rayons, du. sot leil. '
— En&iv nia: pauFre Guilda, fit^^jp.ponrrad mourir tcamniiilementici».
— -Voua ne mourrez pas^mon pèBe.. Voua mpcesidres: desforcea, et noua, rejoindrons! nûs= campa*r gnons» Enattendant, Je vaiaYoir sLomnouaapjiorte ce qu'il nous faut».
Elle. w\mt au. bout d?une heure avec, une char* rette à. bras. qui contenait les' maiblesei lesuatenailes indispensables à.la vie. L'installation fut trèssimple, et l'existence qpe menèrent le pèra et, la. fille plus simple encore. Chaque; jpur, dès que le. aoleil avait un peu.de force, ils s'^en allaient à. la rivière et là a'assey^aient sur l'herbe de. la ber@e à.
L'ENVOUTBICENT 239
cOté des pêcheurs à la lignef. Le yirax bohémien s'étirait à la chaleur ^ s'assoupissait. La jeune fille^ sans pensée appasenie^ regardait distraitement cou* 1er l'eau. Parfois elle laissait ses. pieds nus tremper dans le courant, ou, cueillant les petites fleurs delà rive, les plaçait à son corsage et dans sesî che-*veux. Aux approches du soir, elle partait avec sonspère.
L'existence de ces deux. £tres edt donc, passât parfaitement inaperçue, si Gnoilda n'eût été bientôt, pour quelques hommes de la Tille: qui s'avisàrenif de la regarder, un objet d'étonnement et da.cnriosité«
La pauvre enfant portait, une: vraie robe cb* saltimbanque en soie jaune éraiUée et au basidu^ laquelle était cousu un rang de paillettes. Cette robe, trop étroite et trop courte, accusait des' formes délicatlss et découvrait des épaules et des bras d'un admirable modelé. Dans la position où elle se tenait le plus souvent, son visage s'offrait d<e profil. L'œil rêveur, incertain, ombragé de longS' cils, se &ndait.en amande* Le xegard s'en échoppait humide et velouté. Les lëvresinouges s'entir'0uvraieiit sur des dents, d'une blancheunextréme quand'GuiU*
S60 L'ENVOUTEMENT
da, tout en chantonnant, mordait la tige d'une de ses fleurs. Ses theyeux abondants et rudes, violemment rejetés en arrière, étaient maintenus par un cercle de cuivre. Toute la physionomie de la jeune bohémienne, dans sa mobile expression, avait un caractère extraordinaire , passionné, presque sau* vage*
Parmi ceux qm voyaient cette singulière créature, l'impression fut bientôt générale. Gomme la belle saison durait encore, on se promenait assez souvent au bord de l'eau, sous une rangée d'arbres bien plantés. Quelques vieux gentilshommes y fl&naient volontiers l'après-midi. Ils lorgnaient Guilda avec complaisance et formulaient ainsi leur admiration pour elle :
— Cette fille du diable est un morceau de roi.
Naturellement M. d'Oncières avait été prévenu. II venait, lui aussi, régulièrement vers quatre heures, après l'audience, et, donnant le bras à un ami, rôdait autour de Guilda. Il la trouvait charmante et ne se lassait pas de la voir. Cette brune fille, toute de flamme et de mystère, avait pour lui l'attrait de l'inconnu; puis elle ne ressemblait à
L'ENVOUTEMENT 261
aucune autre femme. Le président faisait plusieurs tours de promenade, s*en allait, revenait encore. Il ne quittait guère la place que lorsque le bohémien et sa fille étaient partis.
Un jour on ne les vit plus. Le vieillard, qui se plaignait la veille d'être plus fatigué que d'ha* bitudé, s'était éteint pendant la nuit.
Après ravoir pleuré toute la matinée, Guilda sortit à Taventure. La pauvre enfant cherchait quelqu'un qui l'aid&t à ensevelir et à enterrer son père. Elle ne pensait pas qu'il y eût autre chose b faire. La première personne qu'elle rencontra fut un batelier nommé Jean-Pierre. Il lui dit qu'il l'aiderait, mais qu'on n'enterrait point ainsi un homme dans un coin.
— Comment faire? lui dit-elle.
— Ah I voilà, répondit-il. Avez-vous de l'argent?
— Oui.
— Alors tout ira bien.
Tout alla bien en effet, sauf que le curé de Brëmont refusa d'enterrer en terre sainte un bohémien qu'il ne connaissait pas. Le fossoyeur, Jean- Pierre, qui lui servait d'aide, et la jeune fille ac-
2e2 L'EKTOinnmexrT
€ampagnèrentseidsi6JC»=BiieiLEai»reiiaiit, Guiiâir. remercia leaQ-Pierra anrec Affasicm^ et calui-ci». toot ^mu pour la première faifideiaa:¥ia ea face d'une femme, se mit à sa dispDsiliaii'^ Elle lui répondit; qu'elle: n'àyait besoin de. personaftet testa plusieuss jouns sans sortir de!sa demeure..
Cet ëyénemeatilt.dubruit.daiiSfQettie petite idile;. -qui était iort pieuse. Oa se^. garda de blâmer, le «uré, maia on s^Lnquiâta.âe celte gesme. fille cpiLna 4Q?aitpa& savoir la pr^mieir mot: de la. religiom.. Les darnes^ patnmnessea^ se consul tèrent» allèrent irouve^Guildai et: luii proposèrent de se faire chrià^lienna.
Elle, na sayait point ce q\w c'était, elle y conseur tit néanmoins et apprit très-rapidement ce dont ou. l'instruisit. On parla bientôt d'elie». comme d'une merveille. Le curé seul ne sa prononçait, pas. Il lui •semblait que cette conversion était trop facile.
La bohémienne fut baptisée avec apparat et fit peu de temps après sa premiéiie commuinion.
Ge fuLun g^and.jpur.: Guiida, véUie de blanc avec- une . co^uBtleria. plaine, da- luxe ,, assistée deai pi:incij2aLeâ. matrones de la. ville, fut édifiante à&. modestie: e^^dapiâté^. TjqxsJL BrèmanL lladnûra. G'àr-
L'ENTOtJTBMENT 263
tait une aime, arrachée L Salan^. et Von s en apr plaudit fort.
Malheuceuseifient, €6 qu'il: y ai & dlfâciie dain la^ charité du prosélytisisbe^ c'est 1&> lèuâeuiam ds triomphe. Il fallait sobveair; aux besoins dé lai. catéchumène et n& la point laisser exposéd> smx pièges de ce monde. Ses protectrices, imaginèrent de la faire venir h icmr de rôle: travailler en journée chez/ Tune d'elles. Guilda les enchanta^ par sa. dôeilité:. De plus elle cousait et brodaitt comme utfe Êée. M*"® d'Oncières, qui ^ en sa çna^' lité d£. sainte femme, avait non-seulement beau^ coup d'ordce, mais ignorait.en outre les légèretés de son mari^ prit surtout la jeune; Qlle en affec^ tion.
Le président^ par d'onctueuses et magisirales^pa rôles assez hypocrites, encouragea sa femme dan» cette bonne œuvre. Le fait est qu'il comptais bienen profiter. Il n'était point de. petits- cadeaux de chiffons et de toilette qu'il ne fît à la jeune fille. Guilda 1^ recevait et> s'en, parait saas^ se faire prier.
Toutefois, ûtt jp^r qo^' ^'^• d'Oncîères devint^ quelque, peu. entreprenant, elle se? mit ai rire; Elle
2C4 L'BNTOUTBMENT
avait trop longtemps vécu sur les grands chemins et au milieu de ses compagnons pour ne point devenir à ce moment-là le président, mais elle n'avait pas cru que le vieillard pût songer sérieusement à lui faire la cour. Le président pensa qu'il fallait porter un grand coup et lui offrit galamment une jolie bourse pleine d'or. Elle la prit en riant de plus belle et la glissa prestement dans sa poche. M. d'Onciéres, qui était seul avec Guilda , crut avoir ville gagnée et ne cacha pas sa croyance; mais Guilda tira vivement un petit poignard qu'elle cachait dans son corsage, et marcha si résolument sur le. ma* gistrat qu'elle le fit reculer jusqu'au mur.
Si sérieuse que fût cette résistance, elle n'en parut pas moins déloyale à M. d'Onciéres. Peutêtre aussi avec ses cinquante-neuf ans ne comprenait-il plus la prodigalité sans compensation immédiate»
— - Gordieu! dit-il, ma chère, alors rendez-moi la bourse.
Guilda ouvrit de grands yeux étonnés, s'éloigna, hésita une seconde, puis, avec un indicible dédain et d'un mouvement brusque, elle jeta la bourse au nez du président. Celui-ci, furieux, voulut s'élan-
L'iiNVOUTEMENT 265
cer , mais elle le tint en respect. Ses ysux étince*
laient^ elle était toute prête à frapper. M. d*On-
ciëres n'avança point.
-^ Dans ce cas, fit-il, c'est bien ; mais, ma mie, tu t'en repentiras.
Le ressentiment avait dicté ces paroles au président, et révénement sembla leur donner raison. Les assiduités de M. d'Oncières auprès de Guilda, les «adeaux qu'il lui faisait, avaient été remarqués. Puis Guilda était coquette et se composait un ajustement un peu théâtral qui lui seyait à ravir, mais •qui sentait d'une lieue la bohème et le gril. Les •dévotes qui la prenaient en journée s'effarouchèrent •et lui firent des remontrances. Guilda s'indigna, mais ses protestations et ses dénégations à l'endroit du président furent regardées comme des preuves
des» faute. Elle n'ràt pas nié: si fort, si ella n'eât point; été coupable;. Oa 1 ui' ât. eatendre* qa'om cesrefait de remployer^ .ElLe^ étaiti fiôre et à!elleruybmB. na revint pk^t ce.qui la fit passer pouo on monstre d'ingratitude. Ses anciennes protectrices la mirent, à l'index* elreoommandSrent. aux aatDesrjeiaiBs filles de 00; la. plu& fréquenter; Dès. Lors aussi G^lda jbô tint à Técart et ne sortit presque plus. Sa vie restirée lmfui:Lmputée.àcrim0i Quapouvait-eUéifaire ainsi seule chez elle?
Le& mauvais propos vont vite. On prétendît que cetta fille était r^ornée au diable, dioùjelle vouait V et qu!eUe s'occupait, de. magie;.Iiai vérité; e^ que la paavre. fllle^ revenant, aux haiîiludes. de toute sa vie, se distrayait avec des carj£s et setirait, la bonnô- aventure;. Ceux qui. sesttfifrent ont besoin d'espérer et s^^fieat vûloniiersiaux atTâta du hasard.
Elle, était malbi^reu:^^ regrettait son esi»lenœ* vag^ond^V pleuarait^usouivanicde sâsoama rades^ et ne saiait. commuât les netrouver. ElU avait en.méme.tem(^4oimA.und.vive:a»rerûoii pour, le président; c'était lui qui Juiiaiaaittoutcemal.. Si ^Ue rapercervait^aUei loifayait aussititté. D^'aillèura.
268 L'ENVOUTÏMENT
honteuse de se monlrer, elle ne se promenait que le soir, et encore à quelques pas de chez elle. Une fois, à son grand étonnement, elle vit en rentrant un homme étendu devant sa porte. Guilda, qui étaitbrave, le poussa du pied.
—Ah I c'est vous, Guilda, lui dît l'homme d'une voix faible ; donnez-moi un peu d'eau , je vous en prie»
Elle se baissa et reconnut Jean-Pierre, le visage meurtri et couvert de sang.
— Qui donc vous a traité ainsi? s'écria-t-elle.
—Ce sont eux, parce que je leur ai dit que vous étiez une honnête fille. Je sais bien que, lorsque vous sortez le soir, ce n'est pas pour courir les amoureux.
Guilda haussa les épaules, fit entrer Jean-Pierre chez elle et lui bassina le visage.
Le batelier regardait autour de lui.
Cette pièce, la seule dont se composât la maison, avait pour tout ameublement un lit, une table, un escabeau, quelques ustensiles et un fourneau de cuisine , puis un bahut béant où étaient les bardes de la bohémienne.
Le jeune homme se laissa panser, il éprouvait
L'ENVOUTEMENT 269
en même temps un sentiment de reconnaissance tout nouveau pour lui. Ses yeux se fixèrent sur Guilda.
— On vous fait la vîe dure, dit-il enfin. On me Ta faite aussi à moi, on me la fait encore; mais, si vous avez besoin d'un ami» n'oubliez pas que je suis là.
Guilda ne répondit rien et sourît avec tristesse. Pourtant elle était heureuse de soigner cet homme, de faire œuvre de femme, de ne plus être aussi seule.
Quand Jean-Pierre fut parti, elle courut à ses cartes^ qu'elle disposa selon les règles cabalistiques, et se mit à les consulter.
Depuis ce jour- là, si elle rencontrait Jean-^ Pierre, elle lui souhaitait le bonjour de loin, et de temps en temps échangeait quelques mots avec lui. D'autres fois, lorsqu'un bateau chargé de bois ou de marchandises montait ou descendait la Seine, elle s'accoudait à sa fenêtre. Elle voyait les lourds chevaux de halage s'arcbouter sur leurs colliers en piétinant la rive, les barques des aides de pont se détacher du bord pour porter des amarres, et Jean-Pierre lui-même tenant le gouvernail aux
HW L*ESTOn«IIISllT
passages difficiles des arches. Il ki plaisait ainsi, la tâte nue, avac sa.ieste. de ireLouis usée et. sqil pantalon bleu, le corps droit, l'attitude assurée, ses rudes mains" au tinum.. Elle Ixû trouvait un grand air de dignité et à&i foice^, et. ne regrettait plus ses ^ompagnons^, qu'elle n'airalt> jamais vus q^e l'œiL iurtif» courbant Téchine, cauteleux dans leurs, rapines,, obséq^iieux devanl la foule» plus, semblables à des renards qu a^ des hommes.
On peut dire que. Jean-Pierre était, le véritable enfant du bord de l'eau. On l'avait un matin ramassé sur la herge, env^lop^é da quelques haillons et, vagissant» Les bateUecs et. les geus. du qpai l'avaient adopté. Toutefois la. bonté* du peuple, réelle et sérieuse au fond, n'a rîeur de bien tendue dans la fioirme. Elle est le plus souvent bourrue, brutale et capricieuse. Jean-Pierre reçut autant de. ^coupsquedehons tmtements. Touten lui donnantla* soupe.etuu abri, on uerse^gânait pas.pour lulfaire^ sentir, qu'il n'y avait point droit, pour lui dire^UL n'ëtaiti qu'un bâtard, ce qui est encore une gçosse.. injure, dans les basses. dasses./Aoïsfii l'enfant, sch vré de caresses, et. ne sachant pas ^ si celles qu»'iL rejtevait par hasard ne seraient, point- suivies de^
l'envqutkmbmt 271
rebaffade»^ sa replia sim luih-Hnéme:,, devint bargnetox et* sourooisi
A douze anS) aétait on mau^ais^ gars et on' petit braconnier d;'&aai douce^ couchant à la belle ôtoil'o' OU' d^ansJes bateaux, relevant la nuitile&lignes* de* f ond, . ou. dàFadisant les. bouticpies dB: poisson, — ^ d'ailleurs ttèsrhardinageoir, maniant tnès-bien une banqxie et oonnaisftaat à merveilleuse rmère^ ses' €oumnt8, ses! nsmous; et sesibanesi Gela le sauva ^ car il rendait, des; services^ h la ntcvi^tibn^. et; dès^ qq'il eut âga d'homme;, on le flt adde dai pooii.. Abasc il s'amenda quelque peu ; maisv n'ayant point de' fanûlle^ il choisit surtout pour camaradesilbsmaiivaisi sujets du pays., Fier de sa jeunesse et; deison habileté dans sa- profession, ai/iecmtpeir. d'argent, ilJiantailea cabarets,. s-y grisant comma pourr&'ér toundir. Tour àj^ tour iacitume ou qae(relleurv il ne manquait pas< debens câtôs^ maisionnieût su par lequel le prendra. Il avait gardé dsB l'abandoui de sa. mère^ un reasmitiment. cadié, et n'aimait pas les^ femmes. Ules^ évitait,, ot edles disaient dei Ini,^ bien qn!il fût : asscoj beau: garçon^, qp 'ib nf élait bon .qu'à i'ivrognemej et. aux:: bagarres* Ssl rencontre avec Guilda ûiti le: gmnd. événement de sa vie. G!était la.
272 l'envoutbmbnt
première fois qu'il protégeait quelqu'un, qu'oa le remerciait avec des yeux mouillés et une douce voix, n la voyait toujours marchant derrière ce cercueil qu'il avait porté avec le fossoyeur, il sentait entre la jeune fille et lui plus d'un point de rapprochement. Elle était, comme lui, seule au monde, en butte aux poursuites, au dédain, dont lui-même se croyait souvent la victime ; mais il se jugeait plus fort qu'elle, plus en état de supporter la lutte, et, tout remué de sentiments et d'émotions qu'il ne se soupçonnait pas, il cherchait les moyens de lui plaire et, le cas échéant, de veiller sur elle*
Cependant l'hiver était venu, et il faisait grand froid ; les gens du bord de l'eau souffraient beaucoup. Par intervalles il fallait interrompre la navigation de la Seine. Lors même qu'elle était possible, les glaçons encore attachés aux arches des ponts et ceux qui flottaient avec le courant la rendaient extrêmement pénible. Les amarres se raidis* saient sous le givre, coupaient les mains des bateliers ou s'engageaient dans les anfractuosités du rivage. Les aides de pont entraient alors jusqu'à mi-jambes dans le fleuve glacé. Ce rude travail ne se terminait qu'à la fin du jour, reprenait parfois
L'ENVOUTEMENT 273
dans la nuit; mais la plupart des bateliers, en rentrant chez eux, trouvaient le feu allumé, la soupe chaude, la ménagère attentive, les enfants joyeux.
Seul, Jean-Pierre n'avait au retour aucun visage qui lui sourit, aucune de ces aises d'intérieur qui font oublier la fatigue. Nul ne lui rendait sa pauvreté moins rude en la partageant. Le plus souvent il s'arrêtait au cabaret pour y manger un morceau et y boire un coup de vin. Aussi n'avaitil plus qu'à se jeter sur son grabat. Ses réflexions étaient amères et tristes. Où le conduirait la dure vie qu'il menait? Â recommencer le lendemain ce qu'il avait fait la veille, à subir la faim et le froid, à n'aimer personne. Il s'étonnait que ces idées lui vinssent. Il avait vécu jusqu'alors dans une si complète insouciance t La misère et la pauvreté étaient depuis si longtemps des compagnes qu'il malmenait et dont il s'arrangeait presque! Puis, sans y prendre garde, il songeait à Guiida. Il voyait avec un trouble étrange son visage tout radieux de jeunesse. La chambre, noire et nue, s'en éclairait. Aucun désir coupable ne venait pourtant â Jean-Pierré. Loin de là, il rêvait tout naïvement
274 LlBNt^OUTBUEST
comme on homme de 6adflBasa,:mais:a^c un catiiin iatftBBdriisQmeat, à im^art'plaâ'heuEeax. Ucfleâîstit qu'il ne serait iplos aeul. Puis il s'aBligdait; Mite femme-là ne Toudrait jamais de lui : elle élaittrpp jdélicate «t trop >migQonne. U anaugréàit bientôt» filagitait sur sa ftouche» "fit de gaerœ iaiae JeUm- •donnftit*
Un'sotr 4]a'il venait de rentrer tt -d'sdiomar sa chandelle, il aperçut -sur. âaiable un pain fbiaBc, .une bouteille de vin et de Ja wiimde iroide. .C^é- .tait si extraordinaiie qu'il jQcut d!alu)cd <avéir
.UKll TU.
iD'nù lui arrivait senopa8?Ilne/chevdiaipa3 longitemp», iot ipresque tout de suite : accusa (Quilda. Il .n'y avait qu'elle qui pût s'intéresser 'à lui; mais il rougit (de lionte et.de xolàre. Elle le méprisai tdonc fbien qu'elle s'imaginât ;de te-nourinr. Dieumeroi,' si l'ouvrage manquait parfois, il n^avait du moins jamais demiuidë son pain ;à personne. D'un premier mouvement il s'élança hors. de chez lui, et courut dans lia nuit^ssous la;neige quiiombait, à la. dejueure de la jeune .fille. Le ii:ol6t était fermé, mais À traveiB les «fentes du bois on distinguait de la lumière, fiuilda ^n'était ;d0nc ipoint xouchée.'Ell6
t^6 L*ENYOUTBMBNT
— G*est TOUS, répondit-il, qai avez mis chez moi ce que j'y ai trouvé.
Elle ne s'informa point de ce que ce pouvait être et dit gravement :
— Oui, c'est moi.
Il eût voulu se fâcher, mais il ne put que balbutier :
— Et pourquoi avez-vous fait cela?
— Parce qu'il faut que vous repreniez des forces à la fin de la journée.
— Vous êtes aussi pauvre que moi, fit-il, je ne veux pas accepter.
— Je ne suis pas pauvre, répliqua-t-elle avec fierté, et je fais ce qui me plaît.
Elle s'en fut à un coin de la chambre, y fouilla la terre et revint avec une bourse en cuir.
— Voyez 1 dit-elle. *
Il y avait bien dans cette bourse deux cents francs «n pièces de monnaie de toute sorte. Jean-Pierre évalua vite ce trésor. Certes il n'avait jamais eu tant d'argent à lui, mais il savait aussi qu'une telle somme n'est pas la richesse.
^— Vous n'avez point trop de cela pour vousi
L'ENVOUTEMENT 277
dit-il ; les mauvais jours spnt nombreux et les bons sont rares.
— Je dépense si peu pour moi ! fit Guiida.
— C'est égal, je vous coûterais trop cher. Gardez tet argent, contmuiit-il brusquement, gardez-le.
Elle devint triste.
— Alors c'est bien dit? vous ne voulez point que je fasse rien pour vous ?
— Non, répondit le jeune homme tout ému; mais, foi de Jean-Pierre, je vous revaudrai cela,
U partii avec des idées confuses, avec T&pre volonté de n'être point ingrat. Dès lors il changea tout à fait sa manière de vivre. Il ne fut plus ivrogne ni querelleur, et se livrait à son labeur d'aide de pont avec une intrépidité sombre, infatigable. Jean- Pierre eut un corps de fer, une âme toujours vaillante. Il se coupait les jambes aux glaçons, veillait la nuit, soutenait sur la berge gelée et glissante les chevaux de halage. On le paya plus cher, mais il ne dépensa rien de son argent. U avait déserté le cabaret et se nourrissait de pain noir. Quelquefois il trouvait à son logis des provisions apportées par Guilda. Il ne les refusait plus, mais, tout rêveur ces soirs-là, il mangeait avec moins d'appétit que les
878 l'KWTinnîfiMENT
joiiSBMcKiiniai. iDeilumoLloin, àilatonfbée èe la nuit, il allait voir la jeune fille, lai demagdait de ses iHmteUe&, laieoatQnqilaît b)]igii0mflnt'et«a^ re« toofnait satisfait.
Toutefois ilm^était ^pas ptas qne >nagiiftFe eatamnnicatif avec ses compagnims. iU >1bs aicaiten joam Borteiâfiidédaiocet wiasialiénait'par sa4acitumité et sa réserve. Il te Immiliait ide sa force ^physique , ^ 4a sapéiriorité idans de imétier. Ce qnlils tue savaient pas faiie, iil Je .faisait Nhe . et J)ien, Avec ûBtentation..Ausai.les baleliBi^ étonnés jde ison iclMmgement(de vie, Jle^ionnaieilt-fila^sitais Joan^I^ion'e Ricanait amaoiti extrémfi àdeslârcoiter. Jl .cachait .mBù le pbiSigraUd ^mystàne ssa passion poar (SuiMaat jestait inQtânétiabk^îsi^onpaslait de la jeone fille. Gela au^iBuçpUiSianiivaiLrareiBJaiiit. (En biv^ lias ^ens idu J>as peiipte .setoiiEnent,pra]iiplement ishezieux, etn'ont jias ileiteujipB vde s'oceiq^r ies î]UiS!des<attlEâ&. fiailda, <qai inaBarleSt^amakiet ^ue pûBumne ae voyait, i&taitjiûst âBa&^aiUement ûiibliée''dB tout île BLonda.
▲u pmtanq^ i^ttaiàd les beaux aubtts (du ;to*d \Ae da fieine et jtoikBiSBicoavrinint'dB ieiâttas, ioasque l'eag^anilaiifa, jaade^Bntte Aimpideist Jatoie»
L'BNVOUTBMBNT 279
se^pttssa SOUS des Brise? douces et tièdbs, que lès martniers n'eurent plusi qu'à sw IWsser dériver av courant^ pour porter nonchalaunnent les amarres, Jean^Pierre se^sentit^plustourmentêfet plbs inquiet qu'aux jours^ les plus froids ©t'aies plus pëniSIër. n restuit de Itogues^ heures' dfitns une* hélHtation ré^ veuse, remettant chaque soir au lendemain le grand' projet' qu'il méditait.
\Sw matin: enfin: il se dêfeida.
Après avoir revWu ses plus beaux Habile, il se rendit chez Guildaetitd demanda» d^ôtrcsa femme. EÏÏe^ Tètccqpta comme il s'offrait, avec le parti pris de la* passion' et dbrattente, Gés deux êtres à demi sauvages, presque hors lalbi', comprenaient d'înstinct qu'ils devaient s'appartenir l'un* à: l'autre. Ils s'apportaient une dot égale, Jean-Pîèrrer ayant gagné deux cents francs pendant l'hiver; mais ils ne songeaient point à cela. Ils pensaient qu'unis de travail, de privations et de Bonne volonté, ilis seraient toujours asseï riches.
Cet humble mariage était destiné^ à faire ôl\v
bruit.
Le curé, on ne sait pourquoi, n'y consentit pas
sansdîfBculté. Peut-être, malgré la première- com»-
S80 L'BNYOtTTEMBNT ^
munion de Coildai s'obstinait-il à né pas la croire assez bonne catholique. Il n'augurait rien de bon d'elle et de Jean-Pierre, et ne s'en cachait pas.
Ce fut un sujet de conversation pour la société de Brémont. On plaisanta quelque peu le président en affectant de croire que ce mariage était son œuvre.
M. d'Oncières, qui n*ayait jamais complètement oublié Guilda, éprouva de la surprise et du dépit; mais par amour-propre ne se défendit pas trop de s'être intéressé aux jeunes gens.
Parmi les habitants du bord de Teau, ce fut une émotion générale. On savait donc enfin le grand secret de Jean-Pierre. Il était amoureux de la zingara et l'épousait. Ce vagabond orgueilleux et brutal était bien digne de cette fille de grand chemin.
Les fiancés ne se doutaient de rien^ ils vivaient dans les joies enfantines de leur amour; mais le jour du mariage, bien qu'ils n'eussent invité personne, il y eut grande affluence à l'église. Ils se virent exposés aux regards curieux et hostiles de tous.
Us s'en allèrent, la main dans la main, hardi-
l'envoutembnt 281
ment en apparence, mais le cœur sourdement agité de colère et de haine. Que leur voulait donc eeile foule à qui ils n'eussent demandé que de les laisser en paix? -
Peu s'en fallut le soir qu'on ne leur donnât un charivari. Les meneurs reculèrent au moment décisif ; ils avaient peur de Jean Pierre.
De fait, pendant que Guilda restait à la maison et s'occupait du ménage, Jean-Pierre devint parmi ses compagnons de travail l'objet de railleries insolentesetmal dissimulées. Il affectaitde ne les pas entendre, mais les ressentait vivement. Dans sa droiture de cœur, il ne comprenait point ces insultes, qui s'adressaient à sa femme autant et plus qu'à lui. Que reprochait-on à Guilda? D'avoir été une pauvre fille abandonnée et d'avoir rencontré un protecteur? Il s'aperçut bientôt qu'on lui reprochait autre chose. Le nom du président se mêlait à celui de la jeune femme ; mais, si Jean-Pierre s'approdiait, on se taisait.
Dès lors d'affreux soupçons lui vinrent, que l'affection et les caresses de Gnilda ne purent dissiper. U ne disait rien et vivait dans une irritation farouche qui cherchait l 'occasion d'éclater.
282 L'BN«VOJ73rSM&Nr
¥d joarqtr'il' ar'étaiti ayanc&aana être th^. on des
lëvcesi at' grommdai :.
' — Voilà l'honnéle mari de la zingara.
JaamPienre,. pri&d'uD^aabitacoès de ra^> eidam cet boBime. âjftD& S6&>bra8:6tr.k Jmi0i viûlâmmaixbsitti le soi.
Lfiff oaniBmdes^ du: hlhssé^ ae pitéfeipitëroit sv Jean^Stoirev pandsudtcpieilas.fèmmes jëtaidnts dâs? cria. atiaUaiaot prévenic \b> commiasaiis deûpoUeo: Gelni-oi: arrêta Jeaa-Piesratât la: conduisit. eoBt
prisom
Le' pnèaident d-Ondërea. fat biantAt. iastruib de: riocidant,. eti certaines vellèitéa-da sédueiioiDàUièsudroit da Gcuildsi lui reYiniient.,L!oi)Ga8loii:a-ofFnait à lui.danadaa^cifieonBtanoea facilesrgui lui plaiiaiisnk 11 poumit,,ea atricta juatice^ fairo<;cindamiiejn Jaanv Piarise comme prévanuî de^ coupai eli blesaures^oa. usar d'indulgenoe àisauiégurd auîéloaQtantilaute pcfr^ méditation. Toutefois, dans l'esprit du président^ cettaindulgaiicadëpendraitidftreiii^nftsaemaot (joa Guilda:matU*ALt.ài la aoUiotteP! on^de lainocaoïiaift^ sauce qrfellQ,sarayit.Bréta^àJuL ealÉmoignea^ Ililuidépécha doiia&aiii^latiâa.^(àa]Dli]Bt^Bapfti8la> Gàini^^
ciiS'acquitta desaimi&siontavcQiaft déânavdttire habi* tuûlle; maia aux. preflues&* mote.qa'il profionça^ Guildaibca sur luii unregarà aiiétinûfilantr que la Frontin n'osa continuer. Il retourna vers^son mallre^ et lui conseilla dé} laisser là oette aifjentnra^.dont il ne fallait espérer rien àot bom
M. dlQnciëres; loin.dlinsister, I&cha pied aussi» tât^ el mâme^.comme oe nfétait point un mëohmt bconme» iLse:piqna. de gënérositëeU donna Tordre d'éJîffgir; JeàmPierre;
Malheureusement: celta gémémi^të étaitrintempes» tiye, et personne, dans le peuples surtout; ne^ cmk au. désintérnssement du! présidenti JL étaitpeu: odiytumier de parailsi actes quioid- il y a^ait < una femme en jeui.
De plus, lesgensL duJioni dèlTeaucs'élalent; âatt& qu'una* bonne prison, ou; qu'une forte amande las ( ven^nait da Uoi^uail ^ des^TiûljanQes<de léan^Piecreri. Ils étaient trop frustiiés dans leun attenta poufrine point se soulever. Ils rentour^sent donGieninombrei à sa.sortia de prison;, et lapjouiisai v insnt d^ Jiuéea^ le félicitant iEoniqpemaBt.da^9aq)i«uxipiad(lli«-ane^ et d'aiKoin épouai: unaiemme qui pût lui éitù aussi atila à l'occasion.
234 * L'ENVOUTEMENT .
Jean-Pierre, fou de honte et de douleur, car cette fois il les croyait, courut chez sa femme et la questionna avec toute la brutalité de sa nature et de sa passion.
Gnilda demeura impassible. Un ëtonnement de désespoir et de mépris se peignait seul sur sa figure. La colère de Jean-Pierre s'éteignit dans les larmes. Après avoir menacé la jeune femme, il se tordit à ses pieds en la suppliant de le rassurer. Elle eut pitié de lui et le baisa au front, puis elle Té* treignit fortement avec un indicible transport d'amour et de tristesse.
-C'était le soir. La nuit était douce et calme, et la lumière de la lune se glissait sous le feuillage des grands arbres. Jean-Pierre et Guilda sortirent.
^ Ils avaient besoin d'air et d'espace pour ramener la paix dans leurs âmes si violemment troublées. Peu à peu ils s'engourdirent dans un sourd bienêtre : ils marchaient, pressés l'un contre l'autre, muets tous deux, mais se reprochant et se demandant pardon du regard et du geste de s'être fait autant souffrir. Tout à coup ils rencontrèrent le président, qui avait dirigé sa promenade de ce côté. M. d'Oncières croyait de bonne foi avoir tout à fait
L'ENVOUTEMENT 285
renoncé à Guilda, îl fit aux jeunes gens un p<^t't salut et le\ir sourit paternellement.
€e fut de sa part une iâspiration funeste. Jean- Pierre, mal remis encore de ses soupçons, s'imagina que ce sourire décelait entre sa femme et le président une complicité secrète. Passant, par une subite réaction, de la sécurité à une affreuse certitude, il sentit tout sang lui refluer au cœur. Pourtant il resta maître de lui. Il y avait son chez Jean- Pierrcdelà nature des sauvages, à qui la vengeance se présente immédiate, toutd'unepièce, implacable, mais enveloppée d'une dissimulation parfaite. Il était près de sa demeure, il y reconduisit Guildà, puis s'élança sur les traces du président.
Le magistrat, qu'il rejoignit aux premières maisons de la ville, regagna paisiblement son hôtel* Jean-Pierre l'y vit entrer, courut alors à son bateau, où il s'arma d'un aviron cassé, et revint s'embusquer sous le mur du jardin de l'hôtel à une petite porte qui servait, disait-on, aux sorties clandestines du président. Là il attendit, caché dans l'ombre, se di* santqueM. d'Oncièressortirait peut-être. Si ce n'était pas ce soir-là, ce serait un des jours suivants ; il le tuerait donc tôt ou tarda coup sûr. Il s'enfonçait avec
Sd6 L'ENTOUTHMEMT
une: iroloptë féroGB et uns sorte d- apafsement' dkns cette pensée de meurtre;
Yers dilC'IrBQresv il entendif craquer le* sable dû jardiniseu» dfi9 pas d'homme et* se mit en posture; Un. instant après, la porte s'ouvrait, et^un Homme; grand, minoff, le chapeau rabattu snr les^yeux; s'àyenturaitaveer précaution audehors* U-avait^à peine dépaarifL'eDfi&drement' de la* porte que Jëan^^ièrre; de som aoriionr brisé, lai asséna» un coup terrible sur la^ tfitep. £ 'homme^ tomba foudroyé sans jeter un* cri;
Justement quelipies' voisin? passaient avec ces^ petites lanternes dont les provinciaux se munissent la nuit. JeaU'PieiTO lasinterpellaï; il'vouliait voir, sa' victimep. Il se'pencha suple'cadbvreet fit aussitôt un mouvement de stupeur. U'hounne assassiné n'était que le*valet» de chambre dU président.
Les gens qui étaient là^ voyant que Jean-Pièrre ne» bougeait pas, s'entparérwit' de lui et appelèrent à If aide. Le jeune honnue- pourtant n'opposa aucune résistance et se laissar emmener;
Les^ assises allaient s'ouvrir; Ib procès de Jban- Pierre s'y instruisit à Ikhffte, d^Une façon presque sinifltrei Las* juges etlé^ jùré^ comprenaient que
ses L*BNVOUTBMBNT
mier soin de cet homme, acquitté ou libre, fût-ce dans dix ans, serait de le tuer : aussi peut-être avaitil peur et attendait-il avec impatience un verdict de mort.
Jean-Pierre fut enfin condamné.
Quand on donna lecture de la sentence, Guilda, qui jusque-là n'avait point articulé une parole, fit deux pas en avant et tendit son poing fermé vers M. d'Onciéres.
— Président maudit, s'écria-t-elle, tu recevras ton châtiment 1
Elle sortit ensuite sans difficulté. L'émotion et le trouble étaient si grands qu'on ne songea point à l'arrêter.
Quant à Jean-Pierre, qui ne forma point de pourvoi et que personne ne pressa d'en former, il fut exécuté soixante-douze heures plus tard, dans le délai légal.
Comme les moi ndres choses en cette affai re devaient avoir un caraclëreétrange et que lasociété deBrémont s'était occupée des derniers instants de Jean-Pierre, on apprit du chef-lieu qu'une jeune femme toute vêtue de noir s'était, à l'instant de l'exécution, approchée del'échafaud, et avait trempé son mouchoir au sang qui ruisselait à travers les planches. Elle avait ensuite réclamé le corps du condamné et Tayait fait ensevelir.
On se douta bien que c'était Guiida; on en
fut certain quand on la vit revenir habillée de
290 L'ENVOUTEMENT
deuil, très-pâle et tellement changée qu'elle paraissait vieillie de vingt ans.
Les enfants s'étaient d*abord mis à la suivre en l'appelant, avec le féroce acharnement de leur âge, la femme du guillotiné, mais ils avaient bientôt pris peur quand ses regards haineux et farouches étaient tombés sur eux.
Sans doute toutes les économies de Guilda avaient été consommées dans l'accomplissement de ses pieux devoirs envers son mari, car elle cessa par degrés de rien acheter pour sa nourriture, et ses vêtements devinrent des haillons.
Elle ne demandait pourtant pas l'aumône et vivait dans sa masure comme dans une tanière. Elle y avait pour seuls commensaux un chat noir et une chouette, et Ton pouvait voir par les chauds rayons du jour des lézards et des crapauds monter familièrement sur le rebord de la fenêtre. Elle avait ainsi autour d'elle tout Tattirail d'une sorcière, et ne tarda point à passer pour telle.
Précisément, avec une obstination singulière, elle se remettait aux pratiques de son enfance et aux opérations cabalistiques qu'elle avait vu faire
L'ENVOUTEMENT 291
aux bohémiens. Elle disposait en rond un vieux jeu de cartes ou des grains de maïs, puis appelait un crapaud favori, qui accourait, en coassant, à sa voix, et laissait dans le cercle magique de visqueuses traînées.
Les paysans et les gens du bord de Teau prirent alors l'habitude de venir la consulter.
Quoique, pour se donner du cœur, ils arrivassent rinsulte et la raillerie à la bouche, Guilda ne les repoussait pas et leur racontait leur passé ou leur prédisait l'avenir.
Toutes les heures cependant ne lui étaient pa? bonnes pour cela, il fallait que ce fût au commencement de la nuit ; de plus elle avait besoin d'une sorte d'exaltation nerveuse, et s'y préparait par l'immobilité du corps et de la pensée. Quand on lui parlait, on eût dit qu'elle sortait d'un rêve; mais elle lisait couramment alors dans l'esprit de ceux qui la consultaient. Ils éprouvaient en sa présence une terreur toute physique et n'étaient pas bien sûrs de s'appartenir.
Elle vécut dès lors de la curiosité et de l'effroi publics.
Beaucoup lui apportaient leur dlme en pièces
292 L'BNVOUTBMBNt
de monnaie ou en nature. Elle prenait co qui lui était indispensable et rendait le reste.
Passé dix heures, elle ne recevait plus personne; mais sa fenêtre continuait d'être éclairée, tandis que des gémissements et des imprécatiions sortaient de sa masure.
Quelques-uns , les plus hardis , après Tavoir quittée, étaient revenus sur leurs pas et l'avaient pai*fois entendue qui disait :
— Les temps sont proches I
Mais le plus souvent les gens attardés s'enfuyaient vite, et prétendaient qu'à ces heures de la nuit la sorcière préparait ses philtres.
Dans la société de Brémont, s'il arrivait qu'on s'entretint de Guilda, personne cependant ne s'avisait d'aller voir cette femme du peuple, qui, maintenant maigre, décharnée, n'avait plus, à la place de son ancienne beauté, qu'un aspect effrayant et sauvage. Si par hasard le président était là, on se taisait. On pensait que le nom de cette femme pouvait lui causer une impression désagréable.
L'état de santé de M. d'Oncières préoccupai!
d'ailleurs la ville et surtout sa famille.
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En VJréè, â son whist ou pendant une conyersation, le président avait de soudaines absences, de légers frissons, s'arrêtait, balbutiait et ne se remettait qu'avec effort. Il se retirait de bonne heure, et sa démarche avait une certaine précipitation. Il changeait beaucoup, disait-on, et, de fait, son œil se creusait, sa haute taille se voûtait de plus en plus, et sa bouche, si fine et si spirituelle jadis, n'avait plus qu'un sourire indécis.
Dans son intérieur, ces symptômes divers d'une agitation secrète s'accusaient encore plus nettement. Le président ne desserrait point les dents ou parlait vite et beaucoup. Dès que la soirée s'avançait, il s'enfermait dans son cabinet de travail. Quelquefois pourtant on eût dit qu'il hésitait à partir. Il se rasseyait dans son fauteuil, y demeurait quelques instants encore, se levait enfin et jetait sur sa femme et sur son fils un regard de crainte et de regret.
La présidente ne s'alarmait pas. Elle était toiTt entière à ses pratiques religieuses, à ses œuvres pies, et savait mieux ce qui se passait dans le galetas du pauvre que dans sa propre maison; mais le jeune d'Onciëres, alors âgé de vingt-cinq
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ans et tout récemment nommé sabstitut à Brê^ mont, s'inquiétait de l'état de son père, autant en magistrat qu'en bon fils.
Ce jeune homme, très* sérieux d'allures, sans être aussi dévot que sa mère, avait gémi de bonne heure en son for intérieur sur les fredaines du président. Peut-être aussi avait-il eu peur qu'il n'en rejaillit sur lui-même un mauvais renom et qu'elles ne nuisissent à son avancement. L'affaire Jean-Pierre l'avait au plus haut point centriste. Heureusement la position du président était sauve, et la leçon avait dû profiter à ce magistrat prodigue, dont la conduite s'était notablement amendée, :
Tranquille à cet égard, le jeune homme ne Tétait nullement sur ce que la manière d'être du président avait d'extraordinaire et d'incohérent. Il craignait d'y voir un dérangement d'esprit et ne pouvait se faire illusion sur les progrès très-manifestes d'un malaise physique.
Il aimait au fond son père qui lui avait tou« jours témoigné de l'affection ; mais il avait en* vers lui des habitudes de respect et de tenue qui l'empêchaient de l'interroger. Il se contentait donc
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de l*épier et se promettait de saisir le premier m )ment où le président serait de lui-même enclin à la confiance, ou souffrirait assez pour ne point dissimuler le motif de son trouble.
Un soir que le jeune magistrat, en montant se coucher, passait devant l'appartement de son père, il crut entendre des plaintes étouffées et des soupirs. Il prêta Toreille, et le bruit lui parvint plus distinct. Le président marchait par la chambre et se lamentait. Le jeune homme n'hésita plus et frappa. Ce fut une voix effrayée qui lui dit :
— Qui est là?
— C est moi, mon père, répondit-il.
•— Ahl c'est toi; je yais ouvrir.
Le président ouvrit en effet, prit son fils à brasle-corps et l'entraîna rapidement vers la cheminée. M. d'Oncières était en robe de chambre, très-p&le, rœil égaré, les mains tremblantes.
— Tu as bien fait de venir, Alfred, dit-il à son fils.
•^ Qu'avez-vous donc, mon père?
— J'ai peur, reprit le président à yoîx basse. Ses mains tremblèrent plus fort, et il promena
autour de lui des regards effarés.
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La peur est contagieuse^ Le jeune homme se serra contre son père, et tous deux restèrent un
moment silencieux.
— Expliquez-Yoiis, mon père, murmura enfin le substitut, et rassurez-vous ; je suis là.
— Eh bien I fit M. d'Oncières, il y a un mois que cela dure et augmente chaque jour. Ce n'a été d'abord qu'un malaise vague, indéfinissable. A l'heure où je vous quitte d'habitude, ta mère et toi, je me sentais enveloppé de frissons, de terreurs sans cause. Il me semblait que je cessais d'être moi, qu'une personnalité étrangère se mêlait à la mienne. J'écoutais, et je n'entendais rien; j'avais l'esprit tendu et je ne percevais aucun effroi précis contre lequel je pusse me débattre. Je souffrais en quelque sorte dans le vide ; puis peu à peu ce sont des douleurs aigyès, très-distinctes chacune, à secousses successives, lancinantes, telles que des piqûres d'aiguilles, que j'ai ressenties. Gela me tombait sur le cœur comme un pluie de traits de feu incessanteet acérée. Non, ce n'est pas sur le cœur, je m'exprime mal. c'est sur tout mon système nerveux que s'abattait cette plaie déchirante, partielle et totale à la fois. Gela me paraissait intolérable, et pourtant ce n'était
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rien auprès de ce qui m'arrive aujourd'hui. Depuis quelques jours, ces tortures préliminaires ont perdu de leur acuité. Elles ne m'étreignent que lentement avec une persistance traîtresse. C'efrtun réseau dont les mailles se resserrent et me font captif; puis, à un moment donné que je sens s'approcher, mais dont je ne peux exactement apprécier la venue, je subis sur tout mon être une attaque soudaine, énervante, implacable, et la force m'échappe en même temps que la raison. Je t'ai dit que j'avais peur, et je ne t'ai dit que trop vrai. Il y a quelqu'un de toutpuissant qui me hait et me poursuit, et contre qui j'essaie en vain de me défendre et de réagir. Tiens, continua M. d'Oncières avec un soubresaut convulsif, voilà l'instant fatal. Ah 1 que je souffre, grand Dieu ! que je souffre !
Le malheureux président se tordit dans une effroyable crise nerveuse à laquelle succéda une prostration complète. Son fils le soutint', Tassit dans un grand fauteuil et lui fit respirer des selfe.
Au bout de quelques minutes, M. d'Oncièjres revint à lui et ouvrit les yeux.
— Mon père, lui d'emanda le substitut, ne vous 3onnaissez-vous pas quelque ennemi ?
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Et comme le président tardait à répondre , il ajouta de lui-même dans un certain désordre d'esprit:
«^ (le Jean-Pierre, par exemple, qui a été con*
damné.
— 0ht fit le président, ceux qui sont morts sont bien morts. Ce ne sont pas ceux-là qui me tourmentent. Non, celle qui s'acharne contre moi est vivante encore, et elle me tuera.
— Qui est-ce donc?
•— C'est Gui Ida, celle qu'on appelle la sorcière. kn moment où je souffre tant, c'est elle que je vois pleine d'imprécations et dirigeant contre moi sa vengeance.
— Bah 1 fit le jeune magistrat, qui ne crut plus qu'à une simple hallucination chez son père, s'il ne s'agit que de cette femme-là, je vous en débarrasserai bientôt. Et dès demain vous irez mieux, je vous le promets.
Toute la journée du lendemain, il eut pour son père de petits gestes d'encouragement et d'espoir. Le président, dont l'intelligence était affaiblie, souriait à son fils et se trouvait plus valide. Le substitut en tirait un bon augure. A vrai dire, il n'admet-
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tait pas que Guilda pût être pour quelque chose dans la maladie du président. Puis une sorcière n*effraie pas un jeune magistrat qui débute avec une confiance absolue et naïve dans le respect dû à la loi et dans sa propre importance. En suppo* sant que la bohémienne se livrât» ce qui était possible, à quelques jongleries» il Tintimiderait aisé* ment, l'amènerait à M. d'Oncières, et celui-ci serait vite et radicalement guéri quand il verrait humble et soumise en sa présence celle qu'il considérait comme une formidable ennemie.
Le soir, vers dix heures, le jeune homme s'ache* mina vers le logis de Guilda. La nuit était belle, mais sombre et silencieuse, et le murmure des eaux de la Seine se mêlait seul au bruissement de Tair dans les arbres.
Tout en marchant, Alfred d'Oncières se défendait mal de certaines idées superstitieuses. Il se rappelait, malgré lui, les récits fantastiques qui bercent souvent notre enfance, et dont les lointaines impressions se réveillent et grandissent parfois tout d'un coup dans la solitude. Aussi, au lieu de frapper à la masure de Guilda, il appliqua d'abord son œil & la fente du volet. Cette fente, élargie et dé-
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gradée par la pluie, laissait passer un large rayon de lumière. Il ne vil Guilda que de dos, tournée vers un angle dé la salle, les mains tour à tour jointes et étendues, et le corps agité de frissons. Elle parlait ou priait.
Après l'aYoir observée quelques instants sans pouvoir se rendre compte de ce qu'elle faisait, le jeune homme frappa plusieurs coups à la porte. Ne recevant pas de réponse, il leva le loquet et entra. Depuis que la pauvre femmQ n'était plus que Guilda la sorcière, elle se savait assez protégée par lo crainte qu'elle inspirait et ne s'enfermait plus. Elle ne bougea point, et no parut pas s'apercevoir de la présence d'un étranger.
Guilda était en effet accroupie devant un escabeau sur lequel se dressait, haute environ d'un pied, une figurine en terre glaise grossièrement modelée. Le jeune homme regarda cette figure, et ne put se tromper à la ressemblance fruste, mais gauchement réelle, qu'elle avait avec le président. L'œuvre, pour ainsi dire pétrie sous des doigts haineux et crispés, avait un aspect bizarre, tourmente, douloureux. C'était bien le président d'Onciêres, maigre^ voûté, dont les traits empruntaient
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& ia terre verdàtre une apparenco horriblement naïve de terreur hébétée et vertigineuse. Une longue épingle à tricoter était fichée dans la poitrine à l'endroit du cœur et s'y tenait horizontale.
Guilda, dont les incantations étaient une sorte de mélopée plaintive alternée de sons gutturaux, ne quittait point des yeux la figurine, vers laquelle elle s'élançait par bonds et qu'elle couvrait de ses regards ardents et de ses gestes de menace. À la fin, elle se souleva sur ses genoux, et, saisissant l'épingle de sa main droite, elle l'enfonça d'un millimètre peut-être dans la poitrine du président par un mouvement d'une précision instantanée et parfaite; puis elle-même raidit ses membres, et avec un long soupir de souffrance et de joie tomba inanimée sur le sol.
Alfred d'Oncières avait suivi cette scène avec une stupeur voisine de l'effroi.
— Ah I du moins, s'écria-t-il, si elle le frappe, elle est aussi frappée.
Il eût voulu l'interroger, mais il la secoua inutilement, il ne tenait dans ses bras qu'un corps inerte. Alors il sortit en proie à une anxiété pro-
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fonde, à ce trouble de Tàme et des sens que cause l'obsession d'un mauvais rêve. II ne pouvait douter de ce qu'il avait vu. Il avait assisté à cette criminelle opération des sorciers d'autrefois qu'on appelait renvoûtement^ et qui déterminait à distance et dans un temps régulier la mort de la victime. Certes, à l'envisager en lui-même, ce meurtre entrepris sur une image n'était qu'une jonglerie puérile; mais les effets qu'il avait pu constater n'en étaient pas moins réels et terribles. Que faire? Telle était la question que le jeune magistrat se posait. Il pouvait faire jeter cette femme, comme tireuse de cartes, dans un dépôt de mendicité. Il est vrai qu'elle parlerait, qu'on ajouterait peut-être foi à ses paroles, et que cette histoire d'envoûtement courrait la ville.
Un président envoûté en plein xix® siècle, c'était à la fois ridicule et honteux pour la magistrature tout entière. Le substitut en sentait le rouge lui monter à la figure. Il avait emporté avec lui la fatale statuette, et tâchait de l'échauffer dans ses mains pour lui enlever toute forme reconnaissable ; mais la terre glaise avait séché, résistait, et se brisait sous ses doigts. Il en jetait alors les
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morceaux çà et là dans la Seine avec une secrète horreur.
Bien que le grand air l'eût un peu remis, il avait à peine conscience de ses actes. Loin d'être en état de s'arrêter à un parti, il eût eu lui-même besoin d'être conseillé. Machinalement il avait repris le chemin de la ville et de l'hôtel. Il aperçut de la lumière aux fenêtres de son père et monta chez le président. Celui-ci, renversé dans son fauteuil, paraissait sortir d'une crise violente. Il se dressa sur ses pieds en voyant son fils, et le jeune homme demeura une minute interdit et tremblant. Il trouvait au président une ressemblance sinistre avec la figure de terre glaise.
— Eh bien 1 lui dit M. d'Oncières, ta visite a été inutile, car j'ai souffert ce soir plus encore que les autres jours.
Alfred n'osa point raconter ce dont il avait été témoin.
— Il faut prendre sur vous, mon père, et vous soigner, répondit-il d'un ton grave.
-r Ah 1 tu vois donc bien, répliqua le président, que je suis malade, qu'on me poursuit, et que je n'ai point tort dans mon épouvante.
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Il s'approcha de son fils.
— Cette femme ayait-elle l'air bien méchant?
fit-il avec angoisse. C'est que je sens qu'elle m'enfonce à petits coups un fer dans la poitrine, et qu'elle peut me tuer quand elle le voudra. Tiens, tu le crois comme moi, car tu es plus livide que je ne le suis. Quelle puissance infernale a-t-elledonc ? dit l'infortuné vieillard enlevant par un geste de prière ses deux mains vers le ciel.
— Va, s'écria le jeune homme, je te délivrerai d'elle.
Il s'élança hors de l'appartement et courut dans la direction du logis de Guilda. Il n'était plus maître de lui, car il songeait, s'il ne pouvait avoir raison de la sorcière, à lui tordre le cou. Comme il marchait rapidement le long de la Seine, il entendit le pas d'un cheval. C'était le docteur Imbert, un jeune médecin de campagne récemment établi à Brémont, qui revenait de visiter un malade dans un village voisin.
— Ah ! docteur, s'écria le substitut en se pressant contre le montoir et en saisissant les mains d'Imbert, c'est Dieu qui vous envoie ! Vous êtes un homme d'honneur. Vous ne répéterez point mes pa-
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rôles. Vous allez m'expUquer ce qui se passe. Je deviens fou I
Et, sans lui laisser le temps de placer un mot, il raconta au médecin la maladie de son père et les événements de la soirée.
Le docteur avait mis pied à terre et attaché son cheval à un arbre. Il donnait le bras au substitut et se promenait avec lui sur le chemin de halage. Il Técoutait d'ailleurs avec une attention intelligente et curieuse, car il avait remarqué un des premiers l'altération de la santé du président, et n'avait pas été loin de l'attribuer à l'influence occulte de Guilda, dont il connaissait l'histoire et le genre de vie.
Alfred d'Oncières, tout en parlant, s'était un peu calmé.
— Mon cher monsieur, lui dit le docteur, si extraordinaire que tout ceci puisse paraître, c'est fort simple. Vous venez de voir par vous-même ce qu'était l'envoûtement, ce qu'il est encore aujourr d'hui» puisque la tradition, ce que je n'eusse pas cru,s'enestconservée. L'envoûtement n'étaitqu'une image matérielle de l'hostilité cérébrale et systématique dont le sorciei* poursuivait sa victime. Les
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sorciers étaient tous des gens éminemment nenrenx. Avant d'entrer en crise, ils avaient la ferme volonté d'attaquer leur ennemi. Alors leur cerveau, /\béîssant» bien qu'il ne fût plus contrôlé par l'intelligence, à la direction qu'elle lui avait imprimée, et qui subsistait plus ou moins longtemps, agissait, comme un instrument de mort, par de violentes émissions du fluide qui lui est propre. Au bout de plusieurs crises, autrement dit de plusieurs tortures infligées à la personne contre laquelle ils s'acharnaient, surtout si cette personne, sachant ce qui se machinait contre elle» avait le système nerveux surexcité et prédisposé à l'envahissement du fluide, ils atteignaient leur but. Dans le cas qui nous occupe, la sorcière physiquement exaltée pai la haine, c'est Guilda; sa victime à l'organisation tout à la fois ébranlée et affaiblie, c'est votre père.
— Oui, c'est possible, dit Alfred rêveur ; mais en somme que pensez-vous de tout cela?
— Je pense que votre père est sérieusement malade. '
— Qu'y a-t-il à faire ?
— Allons voir cette femme.
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Gailda n'était plus en crise ; elle était étendue sur son lit ^
' Elle ne témoigna aucune émotion en apercevant les deux visiteurs. Elle s'accouda seulement et les regarda,
. — Vous me connaissez, fit doucement le médecin, et monsieur est le fils du président. Vous passez pour sorcière, et vous vous livrez contre le président à de coupables pratiques.
— Je le sais. Je veux le tuer, et je le tuerai.
— Prenez garde, dit le substitut. Vous avez la justice à redouter.
— Ne vous mêlez point de mes haines, et prenez garde vous-même.
Elle eut un tel accent et un tel regard que le jeune homme en frissonna; mais la colère le saisit aussi. Il fit un pas en avant*
— Misérable ! s'écria-t-il. ^ Le docteur l'arrêta.
— Vous vous tuez, dit-il à Gui Ida.
Elle fit un geste d'orgueilleuse insouciance.
— Vous ne voulez pas, dit encore le docteur, renoncer à vos opérations criminelles V
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— Non, dit-elle.
Et elle se tourna du côté de la'rueile.
On n'en tira plus rien.
En vain le docteur et le jeune d'Oncîère^ la supplièrent et la menacèrent. Ils allèrent jusqu'à la saisir par ses vêtements, mais elle poussa comme un rugissement, et, se couvrant le visage de ses deux poings fermés, elle se blottit étroitement contre le mur.
— Sortons, fit le docteur. Monsieur, continua-ï-il quand ils furent dehors, il faut, dès le point du jour, faire transporter cette femme à la maison d'àliénés du département. Je vais signer le certificat nécessaire pour qu'elle y soit admise. Je m'arrête à cette solution, et j'agis selon ma conscience. Cette malheureuse n'est peut-être pas absolument folle, mais elle est sous le coup d'une idée fixe aussi dan* gereuse pour elle-même que pour d'autres. On ne la soignera qu'en la dépaysant. Peut-être aussi la funeste influence qu'elle exerce sur votre père s'amoindrira-t-elle à distance.
L'enlèvement de Guilda s'exécuta quelques heures plus tard, rapidement et sans bruit.
Le président, à qui son fils s'empressa de l'ap-
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\u moment où Alfred et Imbert s'élançaient vers lui, il tomba mort la face contre terre. ^
Le docteur Imbert attribua cette fin subite à la rupture d'un anévrîsme. La nouvelle s'en répandît promptement par la ville, où elle causa de médiocres regrets, mais donna lieu à de nombreux commentaires.
Il était à peu près onze heures, et le whist finissait.
Au matin, Alfred d'Oncîères reconduisît le docteur Imbert, qui avait tenu à passer avec lui la nuit entière auprès du président. Il prenait congé du médecin quand on remit à celui-ci une dépêche télégraphique de l'hospice des aliénés. Il l'ouvrit et lut tout haut :
t La folle Guîlda est morte d'épuisement hier au soir à onze heures et demie, après une dernière crise prolongée. Elle a soupiré et dit ' ~ « 'o t'ai vengé ! §
Ainsi Guîlda avait succombé une demi-heure après le président.
Le médecin et le substitut se regardèrent.