‹ Pierrot divin; comédie en un acte, en versChapitre 3 sur 5 · C.\SSANDRE, apercevant Pierrot · texte numérisé non relu

C.\SSANDRE, apercevant Pierrot

Eli ! mais, voilà, tout beau !

Pierrot.

ARLEQUIN

Mademoiselle, en ces bois solitaires,* Avait, pour lui montrer tous leurs jolis mystères, Un galant cavalier, et ne s'ennuyait pas. Ah ! la belle nature a de charmants appr.s. Touchez-là, cher monsieur Pierrot, et sans rancune.

Pierrot lui tourne le dos.

COLOMBINE

Monsieur a bien voulu me parler de la lune.

CASSANDRE

J'en étais sûr.

ARLEQUIN

Monsieur Pierrot...

Morbleu, tenez, •

A me donner ainsi du Monsieur par le nez

Me prenez- vous pour un marcliand de bas de laine?

je suis Pierrot!

ARLEQUIN

Pardon ! pardon ! mon âme est pleine D'une confusion extrême! Ai-je offensé Un si bon gentilhomme, un homme aussi sensé?

CASSANDRE

Parbleu! l'ami Pierrot, vous parlez bien à l'aise! 11 n'est de sot métier, l'ami, ne vous déplaise. Que vendez-vous donc, vous?

l'IERROT

Je suis Pierrot.

CASSANDRB

Ma foi, Soyez Pierrot tant qu'il vous plaira. Quant à moi, Je me contente d'être, en ce monde, Cassandre Et je m'en vas dîner tout droit avec mon gendre Et ma fille. Tenez, je suis bon diable aussi : Nous ferez-vous l'honneur d'accepter...

l'IEKROT, sèchement.

Non, merci.

COLOMBINE

Père, monsieur Pierrot tire tout, quelle adresse! De son âme et sans doute une table se dresse Céans pour lui seul.

ARLEQUIN

Et quelque nymphe le sert.

COLOMBINE

Et les hôtes du bois lui donnent le concert. Car il est élégant de souper en musique.

CASSANDRE

Foin! tout cela me semble un peu métaphysique! J'aime mieux quelques mets plus solides. Enfin, Tous mes vœux sont pour vous, mangez à votre faim. Cher Pierrot! Nous, rentrons, et vite, ou le potage Sera froid.

ARLEQUIN

Pierrot a sur nous cet avantage Qiie tous ces vils soucis ne l'inquiètent point.

CASSANDRE

Il pourra, pour rôti, se ronger chaque poing.

COLOMBINE

Bon appétit I

CASSANDRE

Du diable ! à la fin, je rn'irrite !

Quand un homme, parbleu, vous prie et vous invite, Préférer à sa table, au fumet de ses plats, L'air du temps, c'est le fait du dernier des pieds plats!

Monsieur !

COLOMBINE

On rime, à jeun, de bien plus beaux poèmes.

CASSANDRE

Morbleu ! mon seuil au fait n'est pas pour les bohèmes.

PIERROT

Monsieur!

COLOMBINE

Si l'air (jes bois lui semble, à lui, plus doux !

CASSANDRE

Au moins ne croyezpointque nous jeûnions chez nous. Comparons nos menus, monsieur Sardanapale!

PIKRROT

Monsieur!

COLOMBINE

11 vous battra. La lutte est inégale, Père.

CASSANDRE

Point! Nous avons un gigot de mouton D"abord, à satisfaire un appétit glouton, Bien en cliair, et de taille auguste, je vous jure!

ARLEQUIN

Errer, le ventre vide, est doux, dans la Nature!

CASSANDRE

Escorté d'un grand plat de haricots bien gras...

ARLEQUIN

Beau père, il est écrit que tu ne tenteras Pas Pierrot!

CASSANDRE

Un pâté, gonflé comme une panse, Et dont je sens d'ici la brave odeur, je pense.

ARLEQUIN

Offrir tant de matière aux délicats esprits Aériens...!

CASSANDRE

Et puis, un bon gâteau de riz Pour couronner la fête et caler nos gencives.

ARLEQUIN

Grâce, grâce, seigneur! A des âmes pensives, Tant...

CASSANDRE

Un vieux bordeaux pour nrroscr le rôti, Et puis certain flacon de lacryma-christi Qui mettra des rayons falots dans nos cervelles. Parbleu, vous m'en direz, mon gendre, des nouvelles!

ARLEQUIN

Père, vous oubliez pour moi le vrai régal.

CASSANDRE

Hein? quoi?

ARLE<iyiN

Le vrai régal, le morceau sans égal !

Ce sourire indulgent qui, charmeur, étincelle Sur les lèvres de ma...

PIERROT

Ha!

ARLEQUIN

de mademoiselle Colombine.

PIERROT

Manant l

COLOMBINE

Mon petit Arlequin, Oui, je vous sourirai.

ARLEQUIN

Colombe!

CASSANDRE

Heureux coquin !

PIERROT

Noir coquin !

ARLEQUIN , confidemment à Pierrot qui se recule avec colère.

Ah! je suis très amoureux!

CASSANDRE, à Colombine .

En somme, Soyez sages un peu quand je ferai mon somme Après dinar.

COLOMBINE

Oh! père.

CASSANDRE

Allons, bien ! Maintenant Et puisque le cœur ne vous en dit pas vraiment, Bonsoir, ami Pierrot, bonsoir, je vous souhaite De diner aussi bien que nous, mon cher poète. La rosée est dans l'air et va tomber. C'est là Un blanc manger exquis pour un jour de gala.

ARLEQUIN

Seigneur Pierrot, salut. Une chaste dryade Aura pour vous îles soins si vous êtes malade.

COLOMBlNh

La lune est tout en haut du ciel. Que votre amour La touche! Vous pourrez lui faire votre cour.

CASSANDRE

Adieu ! nous vous laissons dans vos Brocéliandes !

Ils sortent La nuit s'est faite à peu prés. Une demi-clarté.

SCENH III

PIERROT, seul.

Allez donc vous gorger, cuistres, de vos viandes ! Et toi, sot impudent, heureux et noir coquin, Va te soûler pour ton argent, fade Arlequin. Et, Colombine, toi, puisque tu n'en veux mie, Tu n'auras pas la flejr d'amour, ma belle amie, La délicate fleur de l'idéal amour D'un poète, qui, par le fait, n'était pas pour Ton museau de coquette et ton âme commune. Va, je ne te veux plus !

Et maintenant, ô Lune !

Puisqu'en leur raillerie épaisse, ces bourgeois M'ont dit que je devrais porter mon triste choix Vers ta pâle douceur et tes bontés sereines, O Lune! maintenant, jeté dirai mes peines.

Pardonne-moi d'abord si mon égarement

Trop absurde a failli faire de moi l'amant

D'une fille sans cœur dont lame desséchée

Ne comprend rien du tout à la beauté cachée

Des choses, à l'attrait tout immatériel

Du cher rêve qui fait un paradis du ciel,

A l'extase qui vogue en des lointains sans voile

Dans le scintillement tremblotant d'une étoile.

Elle est pourtant jolie et délicate à voir,

La taille fine, l'air mutin, le regard noir.

Ses longs cheveux dorés flottent en lourdes ondes,

Vagues d'un océan d'amour, ô vagues blondes!

Sa bouche, ô Lune, est si rose et sourit si bien

Que l'on ne peut pas croire, hélas ! qu'elle n'a rien

A dire; on croit qu'il en va sortir des paroles

Adorables comme elle, et qui soient un peu folles!

Ses yeux semblent rêveurs, et son regard profond ;

Si profond que, ma foi, l'on voudrait lire au fond.

Lune! qu'y lirait-on? Qu'il faut payer son terme...

— Oh ! sais-tu ce que c'est? — et que partout on ferme

Les portes sur le nez des poètes, ces rois.

Les marchands de tonneaux et les marchands de bois. Les quarts d'agent, voilà ses gens : ô Poésie! Donne-moi, chère Lune, un tonneau d'ambroisie Que je me débarbouille! Et certes, désormais, De semblables appeaux ne me prendront jamais.

Elle est pourtant jolie en ses grâces menteuses! Mais il ne faut pas croire aux lèvres prometteuses, Aux regards tentateurs des grands yeux décevants, je le sais maintenant et. même aux plus savants, J'en pourrais remontrer sur ce point, et mon âme Ne s'empêtrera plus aux jupes d'une femme! Cest fini.

Mais, toi-même, ô déesse, autrefois, Qiiand tes pâles clartés argentaient les grands bois De la Grèce, ah! dis-moi, ne fus-tu pas toi-même Une femme? Oui, tu fus une fenmie! Et je t'aime ! Mais, en ces temps lointains, quand ta fière vertu Effrayait les désirs d'un berger, étais-tu De celles-là qui n'ont dans le cœur qu'une pierre? Le berger amoureux avait clos sa paupière Quand, vers son lit de mousse, adorable, tu vins Dans la sérénité des beaux rêves divins. L'as-tu repoussé, comme une terrestre amante, A son réveil? Faut-il croire que toujours mente La promesse des yeux et des sourires d'or?

As-tu di'i à ce pâtre endormi presque encor Que le vieux Jupiter, au trafic des futailles Avait gagné des sacs d"écusde fortes tailles, Qu'il était bon bourgeois, et que Mercure, agent De change, était de ceux qui gagnent de l'argeiU. Puis, ajustant sur ta gorge chaste ta guimpe, As-tu, pour le dîner, regagné ton Olympe, Agrémentant tes mots d'un petit air badin, Et montant, nonchalante et belle de dédain. Sur ton croissant, ce char traîné de lucioles Oh! je blasphème !

Et tu pardonnes !

Tu consoles

Ton infidèle amant de ses folles amours.

Désormais, je fais vœu de t'adorer toujours,

Toi seule, pâle amie, immuable et fidèle

Vers qui mon rêve va, d'un essor, d'un coup d'ailo.

Dans l'immense candeur des cieux étincelants.

Déjà sur mes yeux lourds je sens, effluves lents,

Ta câline bonté, comme une ai. .île caresse,

Comme le long baiser d'une bonne maîtresse,

Descendre. Tout mon cœurs'emplit do toi. iV^oncœur

Se noie en une chère et divine langueur.

C'est comme un bain de paix cl de calme, où mon àme

Va se purifiant de ses deuils, et se pâme

Dans un ravissement de repos et d'oubli.

Ta blancheur me pénètre et, sur mon front pâli, Met comme une auréole étrange et bienfaisante. Et puis, dans cette nuit d'automne languissante, Tu n'es pas froide, ainsi que l'ont dit des pervers. Les cieux ne sont pas noirs, ils ont des reflets verts. Une obscure clarté tamise entre les branches Où tes rayons voilés mettent des formes blanches. Une tiède vapeur monte dans les rameaux. La brise est tiède et sait endormir tous les maux. Les sangliers, les cerfs, après un jour superbe, Ne peuvent pas dormir et s'agitent dans l'herbe. Ce sont les compagnons de mon rêve accalmé Et je ne crains rien d'eux, car je m'en sens aimé. Une paix fraternelle emplit tout le bois sombre, Et l'on entend des voix douces dans la pénombre. C'est une mélodie, et ce n'est pas un bruit, Q ui court dans le silence auguste de la nuit. Mais, puisque tout ce calme infini me pénètre, Qii'un grand apaisement envahit tout mon être, Je me donnerai tout à cet embrassement D'une extase où je suis heureux comme un amant. Je veux chercher un lit dans ces hautes fougères Où passe un hésitant frisson d'ailes légères. Ce tertre de gazon m'invite à sommeiller, Et, cette touffe d'herbe étant mon oreiller, Pour êtie plus à toi, Lune, et pour qu'il me semble

Sur mes yeux, longuement, sentir ta main qui tremble, je m'en vais m'endormir dans un songe vermeil, Lune! et je veux rêver de toi dans mon sommeil.

La nuit s'est épaissie peu à peu. Elle se fait complète sur ces derniers vers. Puis une brusque clarlé. Diane descend du ciel sur le croissant lumineux de la lune.

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