‹ Pierrot et les artistesChapitre 4 sur 10 · SKIN}. ER · texte numérisé non relu

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Mtiot er led Artistes

Je sais bien que j'ai toujours un peu l'air, moi, Pierrot, de tomber de la fune. Mais ce soir je dois avoir encore plus que d'habitude la mine quelque peu surprise et ahurie de quelqu'un qui se réveille. La blonde muse qui préside tous les lundis aux destinées du Caméléon et s'applique avec tant de bonheur à donner à ce cabaret caméléonesque tout naturellement chaque semaine une couleur nouvelle, Suzanne- Teissier, m'a tiré de quelque livre de poète où je dormais bien blanc entre les pages blanches. Elle m'a arraché

AU AQU e

à une toile de peintre dans le silence de quelque musée ; ou encore elle m'a retiré d’un recoin poussiéreux, dans les coulisses de quelque théâtre. Là j'attendais entre un Scapin au manteau rayé de rouge et un jeune prince Hamlet, imberbe et mince comme celui de Mme Sarah-Bernhardt ou de Mme Suzanne Després, pâle dans son pourpoint noir, Scapin et Hamlet, mes deux cousins, presque mes deux frères, mon tour de reparaître sur la scène, de remonter sur les planches.

Me voici donc devant vous pour vous conter mon histoire, ou — ce qui est la même chose — pour vous narrer, sans doute d’une façon un peu décousue, comme il sied à mon caractère lunatique et un tantinet bizarre, ce qu'ont fait de moi depuis longtemps les poëtes et les peintres, les artistes.

Pour vrai, des conférenciers du Caméléon, à commencer par Suzanne- Teissier elle-même, se seraient acquittés aussi bien que moi de cette tâche —

de cette blanche tâche, dirais-je, si une tache pouvait être blanche. En ce cabaret de Montparnasse tous les conférenciers ont bon bec, suivant une expression d'autrefois, ils ont de l'esprit et de la fantaisie, ils parlent devant un tonneau. Ceci n’est pas pour me déplaire. Ah ! s’il avait été question d’un conférencier à lunettes rondes, à cheveux grisons, à redingote noire, noire ! s’il avait été question d’un de ces académiciens que Banville a raillés par mä Douche, qui, devant une table au tapis vert, aurait entassé sur mes fragiles épaules des tomes et des tomes de poussiéreux bouquins, j'aurais été fort marri, et peulêtre même me serais-je pendu de désespoir.

Un proverbe déclare que nul n’est jamais mieux servi que par soi-même. Je prends donc place à mon tour devant le traditionnel tonneau. J'espère qu'il ne sera pas pour moi celui des Danaides, et que je ne déverserai pas sur lui des flots de paroles inutiles. Car enfin

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il s’agit ce soir d’une nouvelle incarnation de Pierrot. Après Pierrot croquemort, Pierrot assassin, voilà Pierrot conférencier. Le moment d'ailleurs se trouve bien choisi pour jouer ce nouveau rôle. Par ce temps de la mi-carême, par ces jours de bals masqués, mon blanc costume se portant beaucoup, j'ai pu passer presque inaperçu.

C’est étonnant d’ailleurs : le costume de Pierrot demeure toujours à la mode.

Et commé il reste toujours jeune ! Le mystère du visage enfariné garde éternellement un attrait un peu pervers.

Ce bloc enfariné ne me dil rien qui vaille,

La collerette s’'épanouit avec la grâce d'une grosse fleur. La large veste, les pantalons semblent avoir acquis une aisance nouvelle, une ligne plus esthétique, à force d’avoir été peints et repeints par les artistes.

Et moi-même je demeure éternellement jeune comme le blanc fourreau qui me vêt. Et pourtant j'ai des années, des lustres, des siècles sur mon serre-

tête ! Je ne vois guère que le bonhomme Noël qui soit né bien avant moi. Il est vrai que, lui, il a toujours été vieux. Il a toujours eu la barbe blanche ; il a toujours été fatigué, il a toujours eu besoin d’un âne pour soulager ses vieilles jambes. Au contraire, moi, j'ai toujours eu la jeunesse. Sous mon serretête, mes cheveux ne sont pas blancs, ei mon ample souquenille ne dissimule aucun embonpoint gênant. Je suis toujours prêt à danser, à sauter, à prendre la fuite, à enfiler la venelle, comme on disait jadis, après avoir accompli quelque méfait ou quelque malice. Je suis flexible et souple comme un long roseau sous le vent de la vie, mais je suis un roseau pensant.

Un roseau pensant ! C'est ce que je suis devenu aujourd’hui, c’est à quoi ont travaillé depuis des siècles à faire de moi les poètes et les artistes. Je porte aujourd'hui le lourd fardeau d'être une âme d'élite. Je suis atteint, comme on le serait d’une maladie, d’une

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