PREMIÈRE -PARTIE
Par une belle Huit du mois de mai 1801, la frégate l(t Tlictis croisait aux Antilles, à une trentaine de lieues au large du cap Macouba. La température était lourde, et les voiles, à peine soulevées par un souffle de brise, battaient de tempâ à autre contre les mâts. Les hommes de quart dormaient. L’officier seul se promenait lentement sur la dunette. Deux jeunes lieutenants de vaisseau, enveloppés dans leurs manteaux et couchés dans les bastingages sous le vent, avaient passé la soirée à fumer et à causer. Depuis quelques instants, ils se taisaient; ils semblaient subir l’influence de la nature triste et grandiose qui les entourait et qui n’avait d’autre bruit que
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le petit clapotement des lames contre les flancs du
navire.
« Ce qui ressort de cette longue conversation, mon cher Georges, dit enfin l’un d’eux, c’est que notre bonne amitié nous console, moi de l’amour absent, toi de la gloire trop lente à venir à ton gré. »
Georges ne répondit qu’après quelques secondes, et comme s’il se fût arraché à une pénible rêverie :
« Oui, Raoul, dit-il enfin, nous nous aimons bien. Et il serra la main de son ami.
— Sais-tu, reprit Raoul, que l’on commence, dans la station, à comparer notre amitié à celle de Castor et de Pollux !
— Malheureusement, dit Georges avec amertume, nous ne sommes pas des demi-dieux ; nous ne sommes que d’obscurs officiers de marine au service de la République.
— Bast, fit en souriant son ami, nous serons amiraux tous les deux un jour, si Dieu nous prête vie! Mais l’on va plus loin, l’on prétend que nous nous ressemblons.
— Oh ! dit Georges d’un air de doute.
— Cela pourrait être. Nous avons le même âge, la même taille, la même tournure ; nous sommes bruns tous les deux. Je sais bien que nos traits sont différents, mais l’on dit que dans certaines circon-
stances, nous avons la même expression de physionomie. Après lout, ajouta-t-il plus bas, mais d’un accent convaincu, cela ne m’étonnerait pas trop.
— Et pourquoi? demanda Georges aveccuriosité.
’ — Oh î cela tient à des souvenirs d’enfance. Je t’ai dit que mon père avait autrefois quitté la France et était allé demeurer quelqaes années à Zurich. Là, il avait retrouvé un vieil ami dont il avait été séparé fort longtemps. Cet ami venait souvent passer la soirée à la maison. C’était un grand vieillard aux traits pleins de douceur, d’une exquise bonté et qui causait avec un charme infini. Je me rappelle qu’on me couchait de bonne heure dans la chambre voisine; mais au lieu de m’endormir, je restais des heures entières à l’écouter. Eh bien, il disait que, dans beaucoup de cas, la ressemblance n’est que le résultat d’une affection profonde et partagée; qu’un amant et une maltresse, un mari et une femme qui passent leur vie ensemble, deux amis qui ne se quittent pas pendant une longue suite d’années, finissent par prendre à leur insu, quelle que soit la différence de leur organisation, la physionomie l’un de l’autre. Et je crois qu’il avait raison, car cet homme, dont j’ai connu plus tard la réputation immense, était Lavater. »
A ce nom, qui eut un grand retentissement à la fin du dernier siècle, Georges se rapprocha de son
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• » Vraiment, lit-il, Lavater disait cela!
— Et bien d’autres choses encore. Parlant toujours de raflcclioji que deux êtres humains peuvent éprouver l’un pour l’autre, il assurait, et je te cite ici presque textuellement scs paroles, que l’imagination, tendue par une passion extrêmement vive, -opère dans les lieux et les temps éloignés. Il prétendait, par exemple, qu’un malade, un mourant, soupirant après un ami absent qui ignore sa maladie ou son danger, peut, emporté par la vivacité de son désir, percer dans son imagination à travers les murs elles enceintes, et, apparaissant à cet ami dans l’état où il se trouve, lui donner des signes de sa présence, semblables à ceux de la réalité. Lavater attribuait cette apparition à la force irrésistible de l’imagination qui, dans-un pareil moment, est concentrée tout entière au foyer de sa passion.
— Et crois-tu que cela soit possible?
— Je n’oserais dire que j’en sois persuadé ; mais, précisément à ce sujet, il est arrivé à mon père une chose singulière. Tu sais comment est mort Lavater? Quand les Français sont entrés à Zurich, en 1799, un soldat ivre, qui l’a rencontré par les rues, lui a tiré un coup de fusil dans le bas-ventre. Lavater n’a succombé à celte blessure que quinze mois après, au milieu de l’année dernière. Pendant ces quinze mois, il a écrit plusieurs fois à mon père, qui était rentré en France. Eh bien,! un jour
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que mon père lisait dans son cabinet de travail, il a tout à coup été pris d’un grand trouble et a vu' d’une manière confuse la silhouette pâle et défaite de son ami se dessiner sur le mur. Il apprit quelque temps après que Lavater était mort juste au moment où celte étrange apparition s’était manifestée à lui.
— Si de telles choses étaient possibles, elles seraient effrayantes, dit Georges.
— I^s pour ipoi, répondit doucement Raoul. Il y a, au contraire, dans cette opinion de Lavater, quelque chose qui me console. A ma dernière heure, en effet, c’est à mon père d’abord, à loi ensuite que je penserais, et je pourrais ainsi vous lasser un dernier adieu. »
La conversation des deux jeunes officiers avait pris un tour à demi superstitieux, que favorisaient d’ailleurs la solitude de l’Océan et l’obscurité croissant de la nuit. Il sc fit entre eux un instant de silence.
« De pareilles idées, dit enfin Georges, ne sont pas bonnes à avoir dans une carrière comme la nôlre, où l’on risque chaque jour sa vie. Ef, à propos de cela, comme nous pouvons nous battre demain de grand matin, il est temps d’aller nous coucher. » •
Georges avait prédit juste. Au point dû jour, le timonier vint les réveiller en leur apprenant que
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l’on apercevait deux voiles à l’horizon et que le commandant allait faire faire le branle-bas de combat. Ils s’habillèrent à la hâte et montèrent sur le pout au moment où battait la générale. Le bord, traversé en tous sens par les hommes qui se rendaient à leurs postes, était en proie à cette confusion apparente d’où l’ordre le plus complet doit sortir bientôt. Au bout de quelques minutes, les cânonniers étaient immobiles à leurs pièces; les hommes de la manœuvre se tenaient prêts à orienter les voiles; les gabiers, dans les hunes et au bout des vergues, se disposaient à lancer les grappins.
Le commandant et ses officiers étaient sur la dunette. A l’aide de longues-vues, ils observaient les bâtiments signalés, qui se rapprochaient sensiblement, et qu’il était facile, à leur carène et à leur voilure, de reconnaître pour anglais. L’un d’eux était une frégate de la même force que la Thètis. Elle courait à contre-bord, toutes voiles dessus et bâbord amures. Le second, un brick de seize, était à quelque distance sous le vent et s’efforçait, en tirant des bordées, de rejoindre le lieu probable de l’action.
« Quel joli temps pour se battre! dit le commandant ; une brise à filer six nœuds et une mer lisse comme un miroir! » Il ajouta presque aussitôt: « Hissez les couleurs et appuyez-les d’un coup de canon. »
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Le pavillon tricolore se déroula lentement dans les airs, tandis qu’une caronade des gaillards lançait son éclair de flamme et que le roulement de son tonnerregrohdait au loin sur les flots.
Les deux bâtiments ennemis déployèrent immédiatement le yacht royal d’Angleterre, et répondirent par deux coups de canon au défi de la Thétis. En même temps, les deux frégates carguôrent leurs perroquets et leurs basses voiles, et, prêles au combat, conlinuèrcnl à courir l’une sur l’autre.
C’est un beau et solennel moment que celui où l’on va se battre. L’homme n’est grand peut-être que par le mépris qu’il a de la mort. Son courage, comme un acier rougi au feu, se trempe dans la perspective prochaine du danger. S’il croit servir une noble cause, une fois qu’il a dit adieu aux douces affections et aux bonheurs de cette terre, son ûme agrandie fait resplendir ses traits d’une admirable et mâle poésie. 11 a le charme de la vie qui peut l’abandonner; il est terrible comme la mort avec laquelle il va lutter.
« A vos postes, messieurs ! * dit le commandant uux officiers. Il retint le second près de lui : — i Quand nous serons à bonne distance, lui dit-il, nous enverrons notre bordée à la frégate anglaise, puis nous l’élongerons de bout en bout, et nous nous en rendrons maîtres avec la rapidité de la foudre, avant d’avoir le brick sur les bras. »
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Le lieutenant fit prévenir les chefs des deux abordages, qui étaient précisément'Raoul et Georges, les deux plus anciens officiers de la frégate. Lorsque le moment fut venu, la Thêtis lofa légèrement, afin de mieux découvrir son ennemie, et. lit feu de toutes scs pièces de bâbord. La frégate anglaise lui répondit, et les deux bâtiments furent enveloppés de bruit et de fumée. Le lieutenant cherchait le commandant des yeux pour lui demander ses ordres, quand il le vit disparaître par-dessus le bord , emporté par un boulet. Le brave homme agitait encore son chapeau de la main gauche, comme s’il eût voulu menacer l’ennemi par son dernier geste.
« A l’abordage! » cria le lieutenant de toute sa voix. • .•
La Thètis laissa porter, et froissant de ses flancs les flancs de la frégate anglaise, s’accrocha h elle avec ses grappins. Des flots d’hommes noirs de poudre firent irruption sur le pont ennemi. Au moment où Raoul s’élançait avec eux, il fit un faux pas et tomba sur le genou* Un matelot anglais leva son sabre sur sa tête, et allait le frapper, quand Georges se précipita et renversa le matelot d’un coup de pistolet. Raoul était à peine debout, qu’il aperçut un soldat de marine qui couchait Georges en joue; il fondit sur ce soldat et l’étendit sur le pont d’un coup de sabre. En quelques secondes, les deux amis s’étaient sauvé la vie.
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Ils eurent le temps de sc sourire et de sc serrer la main. La frégate anglaise offrait alors le spectacle d’une mêlée confuse à l’arme blanche, illuminée çà et là des rouges lueurs des coups de feu. D’ailleurs, il n’y avait d’hésitation ni dans l’attaque, ni dans la défense. Anglais et Français, habitués à se combattre depuis dix ans, savaient à quoi s'en tenir sur une pareille mêlée. C’était un temps plus ou moins long à piétiner dans le sang, à frapper et à être frappés. Ils avançaient et reculaient tour à tour avec une rage froide ou avec de grands cris. A la fin, cependant, les Anglais furent acculés contre la muraille de tribord. Ils étaient vaincus, et déjà quelques-uns jetaient leurs armes en demandant merci, quand soudain une forte explosion fit sauter en l’air une partie du pont sur lequel on combattait. C’était un amas de gargousses déposées dans la batterie qui avait pris feu. L’incendie, avec la rapidité de l’éclair, courut dans la batterie, descendit dans la cale, s’élança dans les agrès et dans la silure. D’un commun accord, vainqueurs et vaincus se précipitèrent à bord de lâ Thètis pour y chercher un refuge. Les gabiers, qui se battaient au bout des vergues, s’employèrent avec une sauvage énergie à rompre ou à dénouer les liens de fer qui joignaient les deux bâtiments. Toutefois, la Thétis , bien que dégagée de . ses grappins, semblait hésiter à s’éloigner de cet ennemi qu’elle avait saisi corps à corps.
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Elle n’abattait que lentement sous une brise trèsfaible et, telle qu’un génie des eaux, doué à ce moment redoutable d'une volonté sans appel, elle tenait toutes les âmes en suspens. Après quelques minutes aussi longues que des siècles, elle se décida pourtant à s’incliner avec grâce et à prendre son élan. Elle était à peine h une encablure de distance du lieu du combat, qu’une effroyable détonation se fit entendre. Une trombe de feu sortit du • •
sein de la mer, jaillit jusqu’au ciel, et là, se renversant en orbes de flamme et de fumée, retomba sur les .flots en les semant de cadavres et de débris. La frégate anglaise avait sauté. La Thétis amena aussitôt ses embarcations pour recueillir les naufragés qui survivaient ; quant au brick qui venait d’arriver et qui avait mis en panne, il resta d’abord immobile comme frappé de stupeur à la vue de ce désastre, puis il laissa porter, se couvrit de voiles et prit chasse vent arrière.
Les émotions violentes n'ont que peu de durée chez les hommes habitués à les subir, et pour qui le danger est une seconde vie. Lorsque la Thêlis eut recueilli les naufragés de la frégate anglaise et se fut mise en mesure de poursuivre le brick, tout rentra à son bord dans l’ordre accoutumé. On lava avec soin le pont et la batterie, comme on l’eût fait le malin, et l’équipage déjeuna. Vers une heure de l’après-midi, si les voiliers et les charpentiers n’eus-
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sent été occupés à réparer quelques avaries, et si une certaine lassitude n’eût été empreinte sur les traits des hommes, on ne se serait pas douté qu’un combat avait eu lieu. Les matelots dormaient sur les passavants ; les officiers se promenaient sur le gaillard d’arrière. Quelques-uns môme s’étaient retirés dans leurs chambres. Le lieutenant, devenu commandant depuis quelques heures, était assis, presque couché sur la dunette. Au moment en effet où le pont de la frégate anglaise avait sauté, il avait été atteint d’un éclat de bois. Il avait la tête enveloppée de linges et paraissait souffrir de sa blessure. De temps à autre, il se soulevait, regardait le brick par-dessus le bord et -s’inquiétait de ne pas le rejoindre plus vite. Georges et Raoul étaient sous le ' vent, debout sur le banc de quart. Raoul était rêveur, Georges préoccupé et impatient.
« Nous ne rattraperons jamais le brick, dit-il.
— Qu’est-ce que cela te fait? répondit doucement Raoul.
— Mais je le commanderais. Tu es maintenant second du bord, et je suis le plus ancien officier après toi. Et si je le commandais, d’ici à la Guadeloupe, où je serais sans doute chargé de le conduire, je pourrais rencontrer un bâtiment d’égale force et le capturer, ou faire au moins quelques prises de navires marchands. . /
— A moins, dit en souriant Raoul, que tune loin
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basses toi-même au milieu de l’escadre anglaise et que tu ne fusses fait prisonnier.
— Le navire que je commanderai ne sera jamais pris, » répondit Georges.
Raoul le regarda lentement, en plongeant ses yeux dans les siens :
« Tu es ambitieux, lui dit-il.
— Et toi, ne l’es-tu pas?
— Moi, pas encore. Jusqu’à présent, je n’ai point envisagé la vie sous ce point de vue. Je rêve trop souvent au retour. Bien souvent, ajouta-t-il en montrant la mer, je m'amuse à bâtir sur cette plaine mouvante mes châteaux en Espagne. Je revois la maison de mon père, avec sa- façade blanche où grimpent les clématites et les chèvrefeuilles, et, debout sur le seuil, mon père ldi-môme qui me tend les bras. J’aperçois, toute blonde et toute rose dans le jardin, ma petite cousine qui avait dix ans la dernière fois que je l’ai vue, qui en a seize aujourd’hui et que j’épouserai peut-être plus lard. Non, j’aime ma carrière pour elle-même, mais je ne suis pas ambitieux. Je le serai sans doute un jour si la fortune vient me prendre par la main, mais je ne la désire pas assez pour courir après elle. »
Georges ne lui répondit pas : il regardait le brick.
« Ah ! enfin, s’écria-t-il, nous le gagnons. »
La frégate, en effet, s’en approchait sensiblement. Le commandant, qui vernit de s’en apercevoir en
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même temps que Georges, donna ordre de pointer une des pièces de chasse. Le boulet, tiré horizontalement, ricocha trois ou quatre fois sur la mer, et alla mourir, par un dernier bond, à une certaine distance du bâtiment anglais. Le commandant lit recommencer. Les hommes, arrachés à leur sommeil, se groupèrent curieusement sur les bastingages et sur le gaillard d’avant. Cette manière de mesurer la distance les amusait. On tira cinq ou six fois. Enfin, un dernier projectile, après avoir ricoché comme les autres, se logea dans barrière même du brick. L’équipage poussa un hourra. Les chefs de pièces demandèrent et obtinrent la permission de tirer, chacun à leur tour, sur le navire ennemi comme sur une cible. On leur recommanda seulement de ne pas l'endommager. Dès ce moment, les boulets se succédèrent à de courts intervalles en passant plus ou moins près des buts qu'ils s’étaient choisis. Les uns coupaient mi cordage, les autres emportaient un homme. Ges derniers coups étaient les plus applaudis; la guerre est parfois un jeu cruel. Tout à coup, le brick, las de la fuite ou plutôt la jugeant impossible, vint au vent, présenta le travers à la frégate et lui lâcha toute sa bordée. Un éclat dtî rire répondit à cette attaque. Les boulets, tirés trop haut, avaient passé en sifflant dans la mâture, sans couper une seule corde. Après cette bordée, le brick amena son pavillon. De son côté la Thètis mit
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en panne. Au bout d’une demi-heure, le brick était amariné ; ses hommes étaient aux fers à bord de la frégate, et leur capitaine avait rendu son épée. Le commandant fit nommer à Raoul une cinquantaine de matelots destinés à composer l’équipage de la prise. Ils firent leurs adieux à leurs camarades et descendirent un à un dans les embarcations. Il n’y avait plus qu'à leur donner un chef. Le commandant regarda ses officiers, et ses yeux s’arrêtèrent sur Raoul et sur Georges, qui étaient alors à côté l’un de l’autre. Il les fit appeler tous les deux : le cœur de Georges battait à se rompre.
« Messieurs, leur dit-il, j’aurais voulu choisir l’un de vous pour conduire ce bâtiment à la Guadeloupe ; malheureusement je ne le puis pas. Dans tout autre cas, ce commandement serait une faveur ; dans les circonstances où nous sommes, je dois le donner comme une corvée. Nous avons encore plusieurs jours à croiser, et ma blessure me fait beaucoup souffrir. Je puis être demain incapable de commander. Le service de la frégate doit passer avant tout. Vous êtes, ses plus anciens officiers ; vous devez rester à bord. «
Il désigna un enseigne de vaisseau et lui donna ses instructions. Quelques minutes plus tard, le brick orientait ses voiles et se dirigeait sur terre, pendant que la frégate faisait servir et mettait le cap au large. Toutefois, la brise avait tout à fait molli,
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et les deux bâtiments restèrent longtemps en vue l’un de l'autre. Quand la nuit arriva, on apercevait encore à l’horizon le profil du brick se dessinant sur un ciel pur. Georges n’avait point quitté le banc de quart, et, la tôle dans ses mains, il suivait des yeux ce bâtiment qui emportait ses espérances. Raoul vint à lui et lui passa amicalement le bras autour du cou. ,
« Tu es donc bien chagrin de celte occasion perdue? lui dit-il.
— Oui, répondit Georges.
— Tu ne penses donc pas que nous aurions pu être séparés pour longtemps?
— Dans notre çarrière, il faut s’attendre à des séparations pareilles. On se retrouve, d’ailleurs, ajouta-t-il un peu hontçux.
— Georges, dit alors Raoul d’un ton de reproche et en retirant lentement son bras, Georges, tu as dans le cœur plus d’ambition que d’amitié. *
Les craintes du nouveau commandant de la Thétis ne tardèrent pas à se réaliser. Dès le lendemain, il
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souffrit tellement dé sa blessure, qu’il se décida à cesser sa croisière et à rentrer à la Guadeloupe. La frégate y arriva deux jours après. Le commandant était si faible que, pour aller visiter le. gouverneur, il fut obligé de se faire transporter à terre, couché dans un cadre. Il avait, d’ailleurs, prié Georges de l’accompagner. La précaution ne fut pas inutile, car, après quelques minutes d’entretien, il s’évanouit et on dut l’emporter.
Le gouverneur se lit raconter par Georges les divers événements dé la croisière. -, '
« Alors, monsieur, dit-il quand Georges eut terminé, M. Raoul est maintenant le commandant de la Thètis. %
— Oui , monsieur le gouverneur, ® répondit Georges.
Le gouverneur se promena lentement dans la chambre. 11 paraissait préoccupé. Deux ou trois fois, il alla à son bureau, y prit une liasse de papiers, en feuilleta quelques-uns et les remit en place. Enfin, il s’arrêta devant Georges.
« Vous ôtes, lui dit-il, un grand ami de M. Raoul.
— Oui, répondit encore Georges.
— Eh bien, monsieur, continua en souriant le gouverneur, retournez à votre bord et veuillez dire à M. Raoul de venir me trouver immédiatement. »
Ces paroles auraient dû rendre Georges heureux. Elles le remplirent de tristesse. Il se les répétait à .
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lui-même, en retournant à bord et en regardant machinalement les avirons qui frappaient l’eau en cadence. Évidemment, il s’agissait d’une mission pour Raoul. S’il réussissait dans cette mission, il pouvait, au retour, être nommé capitaine de frégate. Celle pensée, sans que Georges osât se l’avouer, lui torturait le cœur. Qu’étail-ce donc que la fortune? S’il avait été plus ancien de grade que son ami, ou si, simplement, cet ami n’eût point été à bord, c’est à lui que serait échue celte occasion de se distinguer. Le spectacle de la belle rade de la Basse-Terre, dont les rives sont chargées d’une végétation luxuriante et sur les eaux bleues de laquelle le soleil versait alors ses ardents rayons, lui pesait comme le calme de la nature pèse aux agitations de l’âme. Il eût désiré quelque orage qui lui permit de donner le change, par des efforts physiques, aux tumultueuses pensées qui l’oppressaient. — Mais hélas! il n’y avait d’orage que dans son cœur.
« Mon cher Raoul, dit-il à son ami en montant à bord, je suis chargé par le gouverneur de te dire de l’aller voir sur-le-champ.
— Sais-tu ce qu’il me veut? demanda Raoul.
— Non ; mais notre second est hors d’état de garder le commandement de la frégate : il est presque mourant. Va, ajouta-t-il d’une voix altérée, c’est peut-être la fortune qui vient, comme tu le disais, te prendre par la main.
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— J’en accepte l’augure, surtout venant de loi, » répondit Raoul. Et, tout joyeux, il descendit à terre.
Le gouverneur l’attendait. Il aimait beaucoup Raoul, qui lui avait été recommandé par un de scs anciens camarades.
« Mon cher Raoul, lui dit-il dès qu’il l’aperçut, je n’ai dans ce moment-ci à ma disposition d’autre bâtiment que votre frégate. Il n’y a point d’officier d’un grade plus élevé que le vôtre à qui je puisse la confier; je vous en donne le commandement provisoire. »
Raoul rougit de plaisir et balbutia un remercîmcnt.
« Maintenant, continua le gouverneur, j’ai à vous charger d’une mission importante. J’ai appris ce malin que les Anglais avaient débarqué à la Trinité, et s’étaient emparés du fort qui fait la principale défense de l’ile. Vous connaissez la Trinité, je crois?
— Nous y sommes restés trois mois en station l’année dernière.
— Eh bien! vous savez que ce fort, d’une vingtaine de pièces de canon, est situé à l’extrémité sud, au pied môme des hautes montagnes de File. Il s’agit de le reprendre. Les Anglais ne s’y sont installés que depuis peu de jours, et il doit être facile de les en déloger par un coup de main. Je n’ai pas de
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grandes instrùctions à vous donner. Vous allez partir immédiatement; vous arriverez demain ou après-demain dans la nuit. Attendez au point du jour, c’est la meilleure heure. Du reste, ajouta-t-il en lui tendant quelques papiers, voici des notes sur ce qui s’est passé, et des plans de l’ile et du fort. Étudiez-les tout chemin faisant, let agissez de votre mieux.
— Oui, monsieur le gouverneur, répondit Raoul avec une généreuse émotion dans la voix.
— Maintenant, mon cher enfant, parlez, et bonne chance. Je vous attends dans quelques jours, et j’espère pouvoir vous donner alors de véritables épaulettes. »
Raoul prit congé du gouverneur, et lit, plein de joie, ce trajet de terre à bord que Georges avait fait, une demi-heure auparavant, avec tant d’amertume dans le cœur.
« Mon cher ami, lui dit-il en arrivant, nous appareillons tout de suite.
— Et qu’allons-nous faire? demanda Georges avec anxiété.
— Je te conterai tout cela plus tard, fit Raoul; appareillons d’abord. »
Le ton de ces paroles, bien que Raoul les eût innocemment prononcées, déplut à Georges. Il crut y pressentir moins l’ami que le maître, moins l’égal que le commandant. En conséquence, pendant et
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après l’appareillage, il affecta de se renfermer strictement dans ses devoirs de lieutenant. Entre autres détails, il fil prévenir Raoul qu’il allait s’occuper de loger deux nouveauxofficiers que le gouvcrneuravait envoyés il bord de la Thètis. Les chambres qui revenaient à ces officiers étaient précisément celles de Raoul et de Georges, ceux-ci, par Suite de leurs nouvelles fonctions , devant occuper les appartements du commandant et du commandant en second.
Raoul.au lieu d’en causer avec lui, lui fit simplement répondre d’opérer le changement comme il l’entendrait. Il était alors tout à la joie et à l’émotion du premier commandement, et peut-être, égoïste à son insu, voulait-il rester seul pour en jouir plus à son aise. Debout sur la dunette, il regardait la Théti<!, toutes voiles dessus, s’incliner légèrement sous la brise, et courir au-devant de chaque lame. Rien que cent fois, connue officier de quart, il l’eût raanœuvrée dans des circonstances semblables, .elle ne lui avait jamais semblé si élégante ni si coquette. A son tour, il devenait ambitieux, mais de cette ambition heureuse qui arrive à son heure et qui n’a point eu à passer par les cruelles épreuves des désirs envieux et des. déceptions. Par moments, il sentait lui monter au cœur des bouffées de jeunesse et de bonheur, et il était en môme temps agité de ce frisson qui n’est point sans charmes et que cause qn mélange égal d’espérance et de crainte. Il son-
geait au moyen de prendre le fort, mais il avait la lièvre, et sa pensée vagabonde n’était pas au service d’une réflexion suivie. Elle l’emportait tour à *tour. vers son passé de tranquille insouciance et d’affections de famille, et vers cet avenir qui s’ouvrait si beau devant lui. Il se résigna en souriant à ne prendre une décision que le lendemain, car il voulait attendre que sa tête se fût calmée et que son cœur battit moins vite. D’autres fois encore, il pensait à Georges et à la carrière de brillants succès qu’ils pourraient parcourir ensemble. En ce moment, on piqua neuf heures, et il se reprocha d’èlre resté si longtemps loin de lui. Il allait le chercher lorsque Georges monta lui-même sur la dunette et lui demanda assez sèchement s’il n’avait aucune recommandation à lui faire.
« Non, lui dit Raoul; je voudrais seulement causer avec toi.
-r- Nous causerons demain, répondit Georges. Il faut que je me lève à quatre heures du malin pour faire le quart. Je suis très-tfatigué, et je vais me coucher. »
Et il descendit.
Raoul demeura tout étonné et se demanda en quoi il avait pu blesser son ami. Dès lors, il se sentit devenir triste, et se promena longtemps rêveur sur le pont de sa frégate. Sa joie lui revenait encore par intervalles, mais elle ne rayonnait plus
comme aux premiers instants. Hélas! le bonheur n’a que peu de durée, et, si complet qu’il soit en apparence, il ressemble presque toujours à ces beaux fruits qu’un ver çaché a piqués au cœur.
Il était fort tard lorsqu’il descendit se coucher, et il éprouva une impression de malaise en entrant dans les appartements du commandant, sa demeure habituelle désormais. Ils lui paraissaient trop grands, et il regrettait sa petite chambre occupée maintenant par un étranger. Il eut beaucoup de peine à s’endormir et fit de mauvais rêves.
Le lendemain, en ouvrant sa porte, il aperçut Georges dans la batterie ; il l’appela.
« Eh bien ! dit celui-ci en entrant, comment te trouves-tu dans ton nouveau logis?
— Comme cela, répondit Raoul. Je songe que j’en suis le troisième possesseur depuis cinq jours ; et puis, ajouta-t-il en riant, il faut quelque temps pour se familiariser avec les grandeurs. »
Georges sourit, mais ne répondit pas.
En ce moment, un domestique vint avertir Raoul que son déjeuner était servi.
« Viens-tu? dit-il à Georges.
— Vous m’invitez, commandant? fit Georges en affectant de rire, mais avec un toh d’amertume qui ne put échapper à Raoul.
— Comment, je t’invite ? Est-ce que nous ne mangeons pas ensemble ? Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Parce que, répondit Georges, lorsque je t’ai interrogé hier, tu m’as fait sentir que tu étais devenu mon commandant, et que je ne veux pas m’exposer à commettre une nouvelle indiscrétion.
— Mon ami! mon frère! s’écria Raoul tout ému en tendant la main à Georges; je ne me doutais vraiment pas que j’eusse pu te blesser; mais c’est bien involontairement, en tout cas, et je t’en demande pardon. »
La rancune de Georges ne tint pas devant cette affectueuse franchise. Il prit la main que lui tendait son ami ; seulement, il devint presque sombre et dit à demi-voix :
« C’est moi qui ai tort; c’est moi qui suis un mauvais cœur. »
Le léger nuage qui avait obscurci leur amitié disparut tout à fait pendant le déjeuner. Ils furent plus expansifs l’un pour l’autre qu’ils ne l’avaient jamais été.
« Maintenant, dit Raoul en se levant, il faut songer à notre expédition. » J-
Et il étendit sur la table le plan que lui avait donné le gouverneur.
Tous deux l’examinèrent avec attention. Le fort, presque au ras de la mer, avait effectivement vingt canons; mais scs murailles, disait une note qu’ils consultaient en même temps, étaient en mauvais état. Il était adossé à ces hautes montagnes de la
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Trinité qui s’étagent au-dessus les unes des autres comme des Titans prêts à escalader le ciel. Ses derrières s’ouvraient par une poterne sur une route qui conduisait dans l’intérieur de l’Üc. Cette roule, pratiquée dans le roc, gravissait avec une pente très-roide le flanc de la première montagne, et, tournant dans une gorge étroite, disparaissait presque aussitôt.
« Je crois tenir notre plan d’attaque, dit tout à Coup Raoul. Celte poterne est celle que nous apercevions du haut de la montagne, quand nous chassions. Tu dois te rappeler que, pour descendre à la mer, nous suivions d’ahord la route qui mène au fort, mais que plusieurs fois, afin d’éviter les politesses que les officiers espagnols ne manquaient jamais de nous faire, nous sommes entrés dans une petite clairière qui se trouve sur la gauche de la route, k deux cents pas à peu près de la poterne. Là, deux sentiers s’offraient à nous, dont nous prenions indifféremment l’un ou l’autre et qui nous conduisaient en une demi-heure à la plage. Ces deux sentiers, à demi cachés dans les ronces et dans les roches, étaient bien connus des soldats espagnols; mais ils ne le sont peut-être pas des soldats anglais. Dans ce cas, nons pourrions nous en servir pour amener une centaine d’hommes sur les derrières du fort et opérer une diversion décisive au moment où la frégate attaquerait de front.
— Mais si on les a découverts, objecta Georges, ils peuvent être gardés ou avoir été rendus impraticables.
— G’cst ce qu’il faudra voir. Nous arriverons ce soir, à la nuit, et nous pourrons mouiller la frégate dans l’anse môme où donnent ces deux sentiers, à gauche du fort. Les hautes falaises déroberont la , vue de la Thétis aux sentinelles anglaises. Dès que la frégate sera mpuillée, nous ferons une reconnaissance. Toi, avec un canot, tu iras au sentier de droite; moi, avec la baleinière, à celui de gauche. Nous monterons seuls, et, si nous ne trouvons pas d’obstacle, au bout d’une demi-heure nous devons nous donner la main. Si, après cette demi-heure, le premier arrivé ne voyait pas arriver l’autre, c’est que l’un des deux sentiers seulement serait praticable. Mais ce serait assez. En tout cas, nous ne nous attendrions pas et nous retournerions à bord. Une fois à bord, si l’entreprise est possible, tu choisiras cent hommes; tu iras t’embusquer avec eux aux environs de la clairière, et tu seras prêt à attaquer au moment où, après avoir appareillé, j’ouvrirai moi-même le feu avec la frégate.
— Ce seront peut-être cent hommes bien exposés, s’ils ne réussissent pas.
— Non, car le fort est le seul point de l’île que possèdent les Anglais, et ils n’ont pu y mettre encore que quatre à cinq cents hommes. Tu aurais tou-
jours la retraite libre et je viendrais te recueillir avec les embarcations armées en guerre. » Ce plan fut provisoirement adopté, et les deux jeunes gens attendirent avec impatience le moment de l'exécuter. Vers dix heures du soir à peu près, la frégate arriva à sa destination. Elle était favorisée par une nuit complète, car la lune ne devait se lever qu'à minuit. Pour plus de prudence, elle ne mouilla pas et mit seulement en panne. Peu après, Georges et Raoul embarquèrent, l’un dans le grand canot, l’autre dans la baleinière. Ils convinrent une dernière fois de ce qu’ils avaient à faire, et poussèrent du bord. Raoul, qui se rendait au sentier de gauche, le plus rapproché du fort, avait fait garnir de basane les pelles de scs avirons, pour qu’ils tissent le moins de bruit possible. Il sauta à terre et se mit à gravir le sentier. A peine avait-il fait quelques pas, qu’il s’arrêta. S’il trouvait Georges à la clairière, il vaudrait mieux, afin de s’entendre sur les dispositions du combat, qu’ils revinssent à bord ensemble que séparément, et, dans ce cas, il était inutile que leurs deux embarcations les attendissent. Il se décida à renvoyer la baleinière que le voisinage du fort exposait plus que le grand canot à être surprise. Calculant, toutefois, qu’jl pouvait rencontrer un obstacle et qu’il lui faudrait alors le temps de rebrousser chemin , il ordonna à la baleinière de l’attendre une heure, et si, cette heure écou-
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lée, elle rie le voyait pas revenir, de rejoindre le bord.
Ces précautions prises, il s’engagea résolûraent dans le sentier, prêtant l’oreille au moindre bruit et écartant avec la main ou avec son sabre les branches qui lui barraient le passage.
De son côté, Georges était arrivé à la plage et s’était mis imriiédiatement en route. Le sentier qu’il suivait était un peu plus frayé que celui de Raoul ; aussi y marchait-il plus vite. Il s’avançait, d’ailleurs, avec une insouciance singulière du danger. Une exaltation dont il ne se rendait pas compte s’était emparée de lui, et ses amers regrets de la veille, qu’il était parvenu à conjurer depuis le matin, lui revenaient en foule. De nouveau, il maudissait cette destinée qui faisait de lui l’humble satellite de la fortune de son ami. Cette expédition, qui, si elle réussissait, allait rapporter à Raoul de la gloire et un grade, ne lui vaudrait â lui qu’une bonne note; et, cette bonne no#, il la devrait aux éloges que Raoul, dans son rapport, ferait sans doute de ses services. A cette perspective, son orgueil s’irritait, et il montait d’un pas plus rapide, avec une sorte de rage, sans s’inquiéter des pierres qui roulaient sous ses pieds et des ronces qui lui déchiraient le visage et les mains. Lui aussi s’arrêtait de temps à autre et prêtait l’oreille ou sondait le terrain du regard, mais avec l’espoir, non avec la crainte, d’en-
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tendre quelque bruit, de découvrir quelque obstacle qui révélât la présence de l’ennemi. Il eût souhaité que l’entreprise avortât. Il le sentait et il en rougissait de honte. Enfin, il arriva à la clairière, et n’y trouvant pas Raoul, il s’assit sur une pierre; et là, la tête dans scs mains, l’œil fixe devant lui, il resta livré à de douloureuses pensées.
Au bout de quelques minutes,- quelqu’un le toucha à l’épaule. Il tressaillit, releva la tète et reconnut Raoul, dont la physionomie rayonnait.
« Eh bien, lui dit Raoul, les deux sentiers sont libres. Allons jusqu’à la roule ; nous pourrons peutêtre apercevoir la poterne. »
La lune venait de se lever. Elle était rouge et montait rapidement à l'horizon, comme elle le fait dans les pays tropicaux.
Ils aperçurent la poterne. Soit que les Anglais n’eussent pu lever la herse, soit qu’ils crussent n’avoir rien à redouter de l’intérieur de l’ile, elle n’était fermée que par une siraplt palissade.
Raoul ne put retenir un mouvement de joie.
Devant ces probabilités de succès pour l’attaque projetée, le cœur de Georges, au contraire, s’emplit d’amertume. Il voyait Raoul tellement heureux, qu’il se prenait à le haïr.
« Maintenant, dit Raoul, retournons à bord.. Je reviens avec toi; j’ai renvoyé ma baleinière. »
Lorsqu’ils furent arrivés à la clairière, Raoul s’ar-
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rêla. Les hommes à qui sourit la fortune éprouvent je ne sais quel vague besoin de rêverie.
- « Quel étrange et admirable paysage! » dit-il.
Le spectacle qui se déroulait à leurs yeux était étrange et admirable en effet. La lune, courant avec tous ses rayons sur la mer unie comme une glace, éclairait de bas en. liant la montagne dont les roches amoncelées affectaient une beauté sinistre. Le ciel, sans étoiles, d’un azur foncé, presque noir, s’abaissait promptement et fermait brusquement l’horizon. La frégate, dont un côté était mis dans l’ombre par la projection des hautes falaises qui l’abritaient, recevait de l’autre, sur ses voiles blanches, une lumière éclatante et rouge ; tandis que, pesant sur les flots dans ses lentes oscillations, elle faisait surgir de l’eau, tout autour d’elle, une ceinture de phosphore.
« Ah ! dit Raoul, vois donc cette crevasse qui longe le sentier, et à côté de laquelle j’ai passé. Je ne me la rappelais plus.
— Où cela? fit Georges, qui n’avait pas cessé de regarder la frégate pendant que son ami regardait le paysage. . .
— Là, » dit Raoul. Et il lui montra une de ces longues et étroites déchirures que font dans les montagnes les tremblements de terre ou les convulsions de la nature. Cette fissure semblait d’une profondeur telle que l’œil ne pouvait la mesurer. Ses parois étaient droites, à vives arêtes. De distance
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en distance, quelques arbres cl quelques arbustes y poussaient horizontalement et enchevêtraient leurs branchages au milieu. Sauf ses gigantesques proportions, on eût pu la comparer à ce jeu qu’on donne aux enfants, dans lequel une bille, lancée sur un plan incliné, se heurte longtemps à des clous de fer avant d’arriver à son but. '
Raoul se penchait au bord du gouffre et le contemplait. . v ■
« Voyons, dit Georges d’une voix altérée, car une horrible idée lui était venue, ne perdons pas ainsi notre temps; partons. »
A ce moment, ils entendirent un léger bruit du côté du fort. Tous deux prêtèrent l’oreille, mais ce bruit passa et s’éteignit.
« Ce n’est rien, dit Raoul, qui s’était retourné et était resté à demi incliné pour mieux écouter. Tu as raison, parlons. »
Il se releva ; mais, oubliant qu’il était au bord de la fissure, il fit un pas en arrière et tomba à la renverse.
En voyant tomber Raoul, Georges se pencha en avant, les bras en l’air, les cheveux hérissés. Il crut qu’un démon venait d’exécuter l’effroyable pensée qui s’était présentée à lui un instant auparavant. Presque aussitôt, il entendit une voix qui sortait du gouffre et qui l’appelait.
« Georges, Georges, disait la voix.
— Quoi? fit-il machinalement.
— Ah ! — reprit la voix d’un timbre ému et pourtant joyeux. Et tout doucement, comme si elle eût craint de se répandre enéclats : — ah! je l’ai échappé belle! Je suis heureusement tombé à califourchon sur un arbuste. Ne fais pas de bruit. Je suis à une dizaine de pieds tout au plus. Descends sur ce tronc d’arbre qui est au-dessous de toi, et donne-moi la main pour que je remonte. »
Il fallut quelques secondes à Georges pour qu’il comprît le sens des paroles qui arrivaient jusqu’à lui. Il les comprit enfin, mais il ne bougea pas. Une force invincible l’enchaînait au sol. Il avait la tête à demi tournée vers la rade. Une brise assez fraîche venait de s’élever et la frégate avait masqué. Elle manœuvrait pour faire le tour et conserver les amures au môme bord. Georges la regardait faire.
« Georges, tu ne m’entends donc pas! Je te dis que je suis là. Viens vite, car l’arbuste plie sous mon poids. Ah! mon Dieu! je crois que je vais tomber! Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! »
Georges se pencha sur l’abîme. De grosses gouttes de sueur perlaient à son front. Il aperçut au-dessous de lui une masse noire qui se cramponnait au mur de granit.
* Ah! Georges, tu es là, mais lune viens pas à mon secours! Ah! mon Dieu 1 je suis perdu! car je lis sur tes traits la pensée que tu as dans le cœur. Tu te dis
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que, lorsque je serai mort, tu seras le commandant de la lrégale. Ah! mon Dieu! voilà que je tombe! ah ! mon Dieu ! ah! mon Dieu ! »
, Gomme si le charme qui le retenait au bord se fut rompu, Georges, à cet appel suprême, bondit plutôt qu’il ne sauta sur l’arbre que lui avait désigné Raoul, et l’enlaçant avec ses jambes croisées, il s’élança vers l’abîme, la tête en bas, les bras tendus. Il était trop tard. Raoul, étreignant toujours le faible arbuste qui l’avait soutenu jusque-là, venait de se détacher de la muraille. Georges entendit le corps de l’infortuné heurter de distance en distance les arbres qui se le renvoyaient les uns aux autres. Il entendit encore un bruit mat, comme celui d’une masse qui touche enlin le sol, et ce fut tout.
Il remonta péniblement sur le tronc d’arbre, et du tronc d’arbre sur le sol.
Une fois debout, il eut le vertige. 11 lui sembla que la nature s’était vêtue de deuil, et que, de toutes parts, des voix menaçantes lui criaient: » Assassin! assassin! »
Mais non. Le ciel était pur et se parsemait d’étoiles ; la lune elle-même avait perdu sa rouge clarté et brillait doucement sur les flots, et la frégate s’inclinait coquettement vers lui comme pour l’appeler.
Alors il se laissa tomber sur la pierre où il s’était assis une demi-heure auparavant, et il y resta longtemps anéanti, comme si la vie s’était retirée de lui.
Quand il sortit de cette torpeur, les premières lueurs de l’aube blanchissaient l’horizon. Il se dressa sur ses pieds en s’écriant :
« Ab ! mon Dieu ! et le fort ! et la frégate ! »
Et il s’élança par bonds précipités dans le sentier qui conduisait à la plage en criant par intervalles : « Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! » ainsi que l’avait fait Raoul quand il avait roulé dans le précipice.
Toutefois, au moment d’arriver à la plage, Georges s’arrêta. La rapidité de sa course et le froid de la nuit lui avaient rendu la raison. Il comprit qu’il ne devait point arriver à bord en meurtrier que poursuit le remords de son crime, mais en ambitieux prêt à en recueillir les bénéfices. Par un puissant effort de sa volonté, il imposa l'impassibilité à ses traits, -le calme à son cœur; et ce fut avec son visage ordinaire qu’il embarqua dans le canot. Il s’informa seulement près de ses hommes s’ils avaient quelque nouvelle de la frégate ou du commandant. . Iis lui répondirent qu’ils n’en avaient aucune, mais que depuis plusieurs heures ils l’attendaient lui-
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môme avec inquiétude. Lorsqu’il monta à bord de la Thùtis il trouva les officiers et l’équipage groupés avec anxiété sur son passage. Il dcraainda aussitôt si le commandant était rentré. On lui répondit qu’il avait simplement renvoyé sa baleinière et qu’on le croyait avec lui. , ,
« Je ne l’ai pas vu, » murmura Georges.
11 sentit que tous les regards étaient fixés sur lui, et qu’il ne paraissait peut-être ni assez étonné, ni assez ému. A partir de ce moment, il lui fallait entrer dans ce chemin terrible de la dissimulation, où sans cesse une difficulté nouvelle surgit après la difficulté vaincue. Il y entra résolùment. Il jeta d’abord sur la mer et sur les montagnes un regard indécis.
« Mes amis, dit-il, il fait déjà grand jour. U serait inutile d’aller à la recherche du commandant. Il doit être pris ou tué. Nous n’avons plus qu’à le délivrer ou à le venger. Nous allons à l’attaque du fort. » L’équipage poussa un hourra et se porta à ses postes de manœuvre. Ces braves gens aimaient Raoul. En regardant, du haut de son banc de quart, ces rudes physionomies empreintes d’un naïf chagrin et d’une mâle énergie, Georges ne douta point du succès, bien que la diversion imaginée la veille par Raoul et par lui fût devenue impossible. Au bout d’une heure, la frégate parut devant le fort, cargua scs voiles, laissa tomber l’ancre et s’embossa. Elle ouvrit le feu immédiatement. Le fort, averti par ses
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sentinelles, était préparé et lui répondit. Après une demi-heure de ce combat d’artillerie qui, dans toute autre circonstance, eût été inégal entre dcsmurailles de bois et des murailles de pierre, la victoire resta à la citadelle flottante. La brèche était faite. Dès que Georges la jugea assez large pour tenter l’assaut, il
descendit avec ses hommes dans les embarcations
armées en guerre, et lit force de rames vers le fort. Lüi-mômeso tenait debout à l’avantde son canot. Ses traits resplendissaient d’une joie sauvage, car l’ardeur de la lutte étouffait ses remords, et il sentait à portée de sa main le but qu’il avait rêvé. Le premier, il sauta à terre, et, frappant à droite et à gauche avec une grande épée qu’il avait prise, il se fraya un chemin sanglant, tandis que ,ses hommes s’élançaient sur sa trace comme une meute conduite à la curée. Les Anglais, ne pouvant soutenir le choc, lâchèrent pied, se réfugièrent en désordre dans la seconde enceinte et hissèrent le pavillon blanc. Georges avait l’instinct militaire. Il lui suffit d’un coup d’œil pour voir que les murailles ruinées de cette seconde enceinte ne pourraient protéger leurs défenseurs, et il se décida sur-le-champ, en acceptant l’offre d’une capitulation devenue inévitable pour les Anglais, à épargner le sang de ses propres hommes. En conséquence, il fit cesser le combat et attendit l’officier parlementaire. Celui-ci parut bientôt.
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« Avant tout, monsieur, lui crm Georges dès qu’il
l’aperçut, avez-vous pris ou tué un officier français cette nuit? *
— Nous n’avons vu personne, «répondit le parlementaire.
Georges appela un enseigne de vaisseau.
« « Monsieur, lui dit— il, vous allez prendre cinquante hommes. Vous parcourrez la montagne depuis le fort jusqu’à la plage, et vous chercherez le commandant Raoul. » .
L’enseigne et les cinquante hommes partirent en courant.
* Maintenant, monsieur, dit froidement Georges à l’officier anglais, voici mes conditions. La garnison se rendra. Le gouverneur me remettra son épée, les soldats déposeront leurs armes. Je ne puis vous accorder qu’une seule faveur : vous ne serez pas prisonniers de guerre. ‘Vous pourrez vous embarquer sur les deux bâtiments américains que je vois mouillés près du foYt,*ct vous aurez un saufconduit pour vous rendre à la colonie anglaise la plus proche. Allez et dites au gouverneur que je lui donne dix minutes pour se décider. »
Georges accordait cette capitulation, parce qu’il ne voulait pas avoir à son bord l’embarras de cinq cents prisonniers lorsqu’il pouvait rencontrer l’ennemi d’un instant à l’autre.
Au bout de dix minutes, les conditions étaient
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acceptées. L’on apporta du fort une grande table, sur laquelle Georges et le gouverneur firent deux copies de la capitulation qu’ils allaient signer. Aussitôt après, le gouverneur remit son épée au commandant de la.thèlis. Puis les soldats anglais, passant un à un devant le front des matelots français, déposèrent leurs armes à un endroit qu’on leur désigna, et, sombres, silencieux, se mirent en rang en face de leurs vainqueurs. Georges, ayant dans la main gauche l’épée du gouverneur, et tenant de la main droite son épée nue, regardait ce défilé et s’enivrait de son triomphe.
Au moment où le dernier soldat anglais déposait ses armes, l’on vit revenir par la route de la montagne les hommes que Georges avait envoyés à la découverte. Ils formaient un groupe épais, et avaient la tète nue. Quatre d’cntrcciix portaient un brancard fait de branches d’arbres et de feuillage, à côté duquel marchait l'officier : c’était Raoul que l’on rapportait.
Georges mit la main sur son cœur, mais il n’alla pas au-devant d’eux; il attendit.
Ils arrivèrent bientôt et déposèrent le brancard sur la table. Par une pensée pieuse, quelques-uns avaient ôté leurs chemises et en avaient recouvert le corps.
» Nous rapportons,, dit l’officier en s’adressant à Georges, le cadavre du commandant Raoul, que
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nous avons trouvé dans une crevasse de la montagne. »•
Georges saisit les chemises d’une main tremblante, hésita une seconde, puis les enleva. A peine les eut-il . enlevées qu'il recula frappé d’effroi ; tandis qu’Anglais et Français, au contraire, faisaient un pas en avant et se penchaient les - uns au-dessus des autres pour mieux voir.
Le corps de Raoul avait été horriblement mutilé dnns sa chute, et ses. vêtements étaient, par endroits, couverts de sang; mais ia tète, par un hasard singulier, n’avait aucune contusion. Elle était d’une pâleur mate, et scs longs cheveux bruns bouclés, rejetés en arrière, découvraient le front, au milieu duquel les sourcils plissés dessinaient une ride droite et profonde. Les narines étaient dilatées par la colère ou par la terreur. La bouche, bien que es dents fussent serrées, était légèrement entr’ouvcrle et se relevait au coin gauche par un incroyable sourire de désespoir et de sarcasme. D’ailleurs toute la partie droite du visage, contractée sans doute dans une dernière convulsion, était également tirée vers la partie gauche. Les yeux enfin, qui eussent dû être fermés, étaient à demi ouverts, et il semblait à Georges que leur regard terne et vitreux se dirigeait sur lui.
« Êtes-vous bien sûr qu’il soit mort? balbutia-l-il en s’adressant au docteur.
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— Hélas! oui, commandant,' il est bien mort, » répondit le docteur.
Et sie retournant vers les officiers, il leur dit à demi-voix.: « Ce pauvre commandant! la douleur l’égare. — Éloignez-vous, commandant, ajoula-t-il presque aussitôt. Gel affreux spectacle vous fait trop de mal. » ■ . .
Georges obéit comme un enfant et se recula de deux pas pendant qu’on emportait le brancard.
« Commandant, reprit le docteur, il va sans dire que nous transportons le corps à la Guadeloupe?
— Certainement, répondit Georges tout pâle.
— Je vous demandais cela afin de prendre les dispositions nécessaires. »
Si celte scène lugubre eût duré plus longtemps, Georges n’aurait pu dissimuler son trouble. Heureusement pour lui, diverses occupations importantes vinrent le distraire le reste de la journée. Il assista au départ des Anglais, fit prévenir les autorités espagnoles de l’Jle qu’elles eussent à mettre une garnison dans le fort, et veilla lui-môme au rembarquement de ses blessés et de son équipage. Ce ne fut que vers le soir, après l’appareillage de la frégate, que, libre de tout soin, il se retrouva seul. Il entra avec une sorte de crainte dans ses appartements de commandant, dont il était, à son tour, le quatrième hôte depuis quelques jours. En attendant que son domestique lui apportât à diner, il se laissa 329 8
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tomber sur une chaise. Il n’avait plus d’exaltation, et il était à bout de forces physiques et d’énergie morale. Depuis quarante-huit heures, il n’avait pas dormi, et il avait passé par les plus terribles émotions que le cœur d’un homme puisse connaître. Ses yeux sc fermèrent, et il s’assoupit. Son sommeil fut rempli de rêves qui lui retracèrent, avec une singulière netteté, les événements de la nuit et de la journée qui venaient de s’écouler. 11 se trouvait dans cet état de. demi somnambulisme où lame veille encore, mais ne peut, malgré tous ses efforts, arracher le corps au sommeil qui l’étreint. Elle le secoue par des soubresauts convulsifs; niais l’inerte matière est la plus forte. Ainsi Georges, qui voulait s’éveiller et dormait malgré lui, étendait ses bras pour repousser les visions funestes, et s’agitait péniblement sur son siège. Il ouvrit enlin les yeux au moment où, fou de terreur, il était parvenu à se lever et courait à la porte de sa chambre afin de respirer le grand air et de voir du monde. Il passa la main sur son front et sentit, pour ainsi dire, que ses traits reprenaient leur position habituelle. 11 lira dosa poitrine un profond soupir, et revint lentement s’asseoir. Il s’aperçut alors que son domestique lui avait apporté à dîner; mais cet homme, le trouvant endormi, n’avait probablement pas osé troubler son sommeil et s’était éloigné. Georges essaya de manger; sa gorge serrée repoussait tout
niriilipBri bu Hooglp
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aliment. Il éprouvait un malaise général ; il examinait machinalement les meubles, qui disparaissaient successivement à mesure que la nuit répandait ses ombres.
En ce moment, il entendit a la porte un assez grand bruit, et le docteur entra.
« Commandant, dit celui-ci, je fais porter ici la barrique.
— Quelle barrique? demanda Georges, qui s’était levé précipitamment.
— Mais la barrique d’eau-de-vie où j’ai mis le corps du .commandant Raoul. J’ai pensé qu’elle serait chez vôus plus convenablement que partout ailleurs.
— Vous avez eu raison, docteur, » répondit Georges avec douceur.
Le docteur fit entrer quatre hommes qui portaient péniblement la barrique. Deux charpentiers les suivaient. Ils disposèrent des chantiers dans un angle à tribord, placèrent la barrique sur ces chantiers, et l’assujettirent avec des cordes. Le domestique de Georges, une lampe à la main, les éclairait dans ce travail. Quand le docteur et les matelots furent sortis, le domestique enleva le dîner, puis il posa sur la table, à côté de la lampe, la capitulation du fort et l’épée du gouverneur que Georges, en entrant chez lui, avaient jetées sur un fauteuil. Cela fait, il partit à son tour.
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Georges avait regardé d’un œil fixe ces différents préparatifs. Resté seul, une immense douieur s’empara de lui. Il se promenait de long en long dans sa chambre et s’arrêtait chaque fois devant la table et devant la barrique, comme s’il eût contemplé l’un après l’autre le trophée de sa victoire et l’horrible prix dont il l’avait payée. Enfin, deux larmes jaillirent de ses yeux, et, s’arrêtant tout à fait devant la barrique, il y posa la main et resta immobile.
La frégate, qui courait vent arrière, avait de légers mouvements de roulis. La barrique n’était pas entièrement remplie, et le cadavre de Raoul oscillait avec le liquide. Il sembla à Georges que le cœur de son ami battait sous sa main. Il fil un pas en arrière en s’écriant à deux reprises :
« Ab! mon Dieu! ah! mon Dieu! »
Depuis que Raoul était mort, il avait sans cesse cette invocation sur les lèvres.
« Après tout, dit-il, ce n’est point moi; c’est. la fatalité qui l’a frappé. Je ne suis pas resté sourd à son dernier appel; j’ai été à son secours. Il était trop tard. Maintenant, continua-t-il, il faut que je me décide à visiter ses papiers. Dans une carrière comme la nôtre, on s’attend tous les jours à mourir ; peut-être a-t-11 écrit ses dernières volontés et me charge-t-il de les exécuter. »
Il ouvrit le secrétaire. La première chose qui lui
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tomba sous la main fut un paquet de ses propres lettres. Il les avait écrites à Raoul à de loHgs intervalles, et lorsqu’il avait été par hasard séparé de lui pour quelque temps. Il en parcourut plusieurs avec un grand trouble. Ces lettres, eh effet, étaient pleines d’expressions de tendresse, et rêvaient un long avenir pour leur commune amitié. Il les ferma en pâlissant. Il trouva aussi des lettres du. père de Raoul, et un bracelet d’argent, un souvenir sans doute de cette petite cousine blonde et rose que son ami comptait épouser un jour. Enfin, il aperçut, dans le dernier tiroir, une boîte en bois blanc, très-mince, de la longueur et de la largeur à peu près d’une grande feuillè de papier à lettre, et dont le couvercle glissait dans des rainures latérales. Georges, l’ouvrit et vit plusieurs feuillets cousus ensemble et recouverts d’une écriture ferme et allongée. En tète du premier feuillet étaient ces mots : Ceci est mon testamevt.
Georges s’assit et se mit à lire.
« Ceci est mon testament, mon cher Georges, et c’est à toi que je l’adresse. Je me suis senti pris ce soir d’une grande tristesse, et j’ai voulu écrire mes dernières volontés, afin que si je meurs dans celte campagne, tu puisses les exécuter plus tard. Je commencerai par te parler de mon père. Avant de le . connaître, je n’aimais que lui au monde. Je
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me souviens que, dans mon enfance, plus sérieux qu’on ne l’est ordinairement à cet âge, je le regardais quelquefois attentivement ; puis, que je lui jetais les bras autour du, cou, en Taccablant’de caresses. Pendant ma première jeunesse, mon père a été pour moi l’ami le plus tendre et le plus éclaire. Depuis que nous nous sommes quittés, nous avons été séparés par le temps et par la distance, jarqais par la pensée. Notre plus chère espérance à tous deux est de nous revoir un jour. Cette espérance, — qui sait, hélas! si elle s’accomplira, — c’est, j’en suis sûr, la consolation de sa vieillesse, et ma moft sera pour lui un cruel chagrin- Je crois cependant que ce chagrin pourra être diminué s’il apprend que, jusqu’à mon dernier souffle, je n’ai pas cessé de penser à lui. C’est toi, mon cher Georges, que je charge de l’en instruire. Sans doute tu seras témoin de mes derniers instants ; sans doute tu fermeras mes yeux. Eh bien, je veux qu’à ton retour en France, si tu ne peux aller trouver mon pauvre père, tu lui écrives les moindres circonstances de ma mort. Je veux que tu lui dises que, de quelque façon que j’aie été frappé, dans un combat, dans une épidémie, dans un ouragan, j’ai noblement succombé, en faisant mon devoir, et que mon plus grand regret a été de mourir loin de lui. »
La lecture de cette première page lit courir un
long frisson dans les veines de Georges. Ainsi, d’après les intentions de Raoul, c’était lui,. le meurtrier, qui devait raconter l’agonie de la victime. Il • continua cependant. ;■
« Maintenant, mon cher Georges, j’ai à te faire part d’un étrange désir ; mais, ce désir, si étrange qu’il soit, ne me paraît pas irréalisable. Du jour où je t’ai connu, tan amitié est devenue pour moi une seconde vie. Je ne croyais pas, qu’après l’affection paternelle, il pût exister un sentiment aussi doux, auâsi puissant, et qui ressemblât autant à l'amour. Il- est vrai que je te parle de l’amour sans l’avoir goûté. Je n’hi guère fait que l’entrevoir et le pressentir. Depuis cinq ans que je suis embarqué, je n’ai aperçu de loin en loin les belles jeunes filles qu’au bal ou à la promenade, juste assez de temps pour m’éprendre d’elles, et non pour oser leur dire que je les aimais. Il est vrai également que je les aimais un peu toutes ; ce qui revenait à n’en aimer aucune. Aussi n’y a-t-il eu de profond et d’exclusif dans mon cœur, que mon affection pour toi. Chaque soir, je m’endormais heureux en pensant que, le lendemain matin, je me retrouverais près de toi. Les jours de combat, j’éprouvais une sorte d’orgueil à sauter, à tes côtés, sur le pont ennemi. De temps en temps, je te cherchais des yeux, prêt à voler ù ton secours ou à te crier ‘moi-même à l’aide. Cette
communauté dé dangers et de privations, de joies et de chagrins, m’a fait la vie la plus belle et la plus heureuse. D’ailleurs, si je ne me trompe, elle a eu sur nous deux une influence pour ainsi dire occulte, qui a donné lieu à un phénomène singulier. Nous sommes, devenus, à notre insu, partie intégrante . l’un de l’autre. - Dans bien des instants, nous avons les mômes pensées et la. même façon 'de les exprimer. Que de fois, au moment de te parler, il m’est arrivé d’entendre sortir de ta. bouche les paroles que j’allais prononcer! Que de fois, à mon tour, j’ai deviné ce que tu allais dire, dans ton regard ou dans ton sourire ! A force de vivre ensemble, nous * avons pris les mômes gestes, les mêmes poses, le même son de voix. Bien souvent, pendant la nuit, l’on a confondu l’un de nous avec l’autre à sa seule attitude sur le banc de quart, à la manière dont il tenait son cigare. Bien plus, la parfaite entente de nos âmes a réagi physiquement sur nous. Nous ne nous ressemblons pas, et pourtant notre longue amitié nous a donné quelque chose de celte réelle ressemblance qu’ont entre eux les enfants nés des mêmes parents. Aussi bien, ne sommes-nous pas frères par le cceur, et n’est-il pas naturel que chacun de nous conserve, pour ainsi dire, sur son visage le reflet du doux visage qu’il chérit et qu’il aime à * contempler?
« Eh bien, mon cher Georges, si je dois mourir
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bientôt, je ne veux pas mourir tout çntier ; je veux revivre en toi. Certes, je crois que lu ne m’ oublieras pas, et que tu regretteras longtemps ton pauvre ami; mais cela ri’est point assez pour exaucer le sôuhait que je forme. Il faut que lu consentes à faire davantage. Il faut, après ma mort, que, pour conserver et pour accroître, s’il est possible, la ressemblance qui existe aujourd’hui entre nous, tu t’étudies à imiter les gestes^que je faisais, à te servir des expressions que j’employais de préférence, à prendre mes habitudes de tous les jours. Gela ne te sera pas difficile. Cela ne sera que ta manière d’être de maintenant que tu conserveras. Je veux aussi que tu continues à porter tes cheveux longs et bouclés comme je les porte. Ah! mon ami, ce n’est pas seulement un puéril désir qui me fait te demander toutes ces choses; c’est que la seule mémoire du cœur est impuissante à se rappeler l’ami qui n’est plus; c’est que le culte du souvenir a besoin, comme tous les cultes, d’une pratique de tous les instants. C’est que je veux m’incarner en toi, afin d’être sûr que tu ne m’oublieras jamais.
« Adieu, mon cher Georges, tu ne liras ces papiers qu’après ma mort, et tu vois que je t’y parle déjà comme si je n’étais plus de ce monde. N’oublie pas d’aller trouver mon père, et puisse-t-il, en te voyant, reconnaître jusqu’à un certain point, dans tes traits, l’image du fils qu’il aura perdu ! »
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Après avoir achevé cette lecture, Georges se leva épouvanté, ~ ...
« Oh! non, dit-il, cette ressemblance fatale dont il me menace n’est point vraie. Elle est impossible. » -■ . - •
Il y avait une grande glace au fond de l’appartement el, des deux côtés de cette glace, deux candélabres fixés à la muraille. Il en. alluma toutes les bougies, puis se plaça devant la glace et s’y regarda longtemps, étudiant ses traits comme s’il les eût vus pour la première fois. ' •
« Mes cheveux ressemblent aux siens, se dit-il à demi- voix. Il y a quelque chose dans le Iront, dans le nez peut-être, mais j’ai le menton carré et les lèvres droites, presque minces. Il avait au contraire les lèvres un peu larges, souriantes. Oh! non, ma bouche surtout ne ressemble pas à la sienne, car sa bouche avait une expression pleine de bonté ; et mes yeux, d’un bleu pâle, n’ont rien de ses yeux, qui étaient noirs et mélancoliques. Moi lui ressembler! continua-t-il, allons donc! ( » Et il lit un geste de dénégation courroucée.
Mais en faisant ce geste, il pâlit. Il avait en effet haussé les épaules ainsi que Raoul les haussait souvent ; il avait fait claquer scs doigts de la façon dont Raoul faisait claquer les siens, et, comme il n’avait point cessé de se regarder, bien qn’il se fût détourné à demi, il lui avait semblé que la glace, au lieu de
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lui renvoyer sa propre image, avait reflété celle de Raoul. •
Ii n’osa point se regarder de nouveau, serra à la hâte dans lé secrétaire les papièrs qu’il, en avait tirés, et, sans se retourner, sans prononcer une parole, car le son de sa voix , réellement pareille à celle de Raoul, lui faisait peur, il sortit de l’appartement et monta sur le pont.
Il y était depuis quelque temps, respirant à grands traits la brise de la mer , et reprenant peu à peu possession de lui-même, lorsque l'officier de quart s’approcha de lui.
« Commandant, lui dit-il, je crois que nous aurons un coup de vent demain matin. »
Georges jeta les yetfx autour de lui. Le ciel était bas et sombre. L’horizon s’enflammait par instants de rouges lueurs. La brise avait des accalmies soudaines et reprenait ensuite avec plus de force. L’air était chaud et humide. En voyant tous ces signes précurseurs de la tempête , Georges devint joyeux et son front s’éclaircit. Il allait avoir à lutter, non plus avec sa pensée, mais avec les éléments.
« Je crois, monsieur, dit-il à l’officier de quart, que vous ferez bien de diminuer de voiles avant que la brise ait tout à fait forcé , afin que nous n’ayons pas trop h faire demain matin. »
Il envoya alors chercher son manteau, s’en enveloppa, s’assit sur la dunette, le dos appuyé au
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bastingage , et s’endormit presque aussitôt d’un sommeil de plomb. Quand il se réveilla, les premières rafales de l’ouragan passaient en sifflant dans la mâture. L’officier de quart avait exécuté ses ordres, et la frégate était à la cape, Georges ouvrit les yeux et aperçut devant lui les autres officiers et le docteur, que l’annonce de la tempête avait amenés sur le pont. -Le docteur le regardait attentivement.
« Ah! j’ai bien dormi, fit Georges, mais j’en avais besoin.
— C’est étonnant, lui dit le docteur, comme, pendant votre sommeil , vous ressembliez à ce pauvre commandant Raoul.
— Vous trouvez? * répondit Georges en tressaillant.
Il n’attendit pas la réponse du docteur et alla donner quelques ordres à l’officier de quart. Il était urgent d’ailleurs qu’il s’occupât de la frégate, car l’ouragan fut bientôt dans toute sa force. Une partie de la journée se passa dans une obscurité complète. Des grains furieux se succédaient à de courts intervalles et enveloppaient la Thélis de tourbillons de vent et de pluie. Vers le soir, cependant, bien que la mer restât très-grosse, le temps devint maniable et l’on remit en roule. A minuit, Georges crut pouvoir se permettre de descendre chez lui. Sa lutte avec la tempête l’avait grandi à ses propres yeux, et il pensait, n’avoir rien à redouter lies terreurs folles
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qui l'avaient assailli la veille. Voulant être prêt à monter immédiatement sur le pont si sa présence était nécessaire, il ne se coucha pas, mais s’étendit dans un grand fauteuil adossé à la muraille de bâbord, juste en face de la barrique. La lampe suspendue au plafond ne jetait plus qu’üne douteusé clarté, et la frégate, ballottée -par la mer, craquait dans sa membrure avec de tristes bruits qui ressemblaient à des gémissements. Georges, exténué de fatigue, commençait à s’assoupir, lorsque, dans un violent coup de roulis , la barrique rompit les cordes qui la retenaient, s’élança de scs chantiers et roula vers lui avec une extrême vitesse. Toutefois, arrivée au milieu du pont, comme les mouvements alternatifs de la frégate étaient rapides et saccadés, elle s’arrêta, fut rejetée vers ses chantiers et s’y heurta avec force. Georges s’était levé précipitamment pour ne pas être écrasé. Il laissa la barrique rouler une seconde fois, de son côté, puis, profitant de l’instant où l’inclinaison de la frégate la renvoyait à tribord, il la suivit dans sa course et, s’y appuyant des deux épaules, il s’efforça de la faire monter sur ses chantiers. Il en soutint le poids un instant , mais ne put parvenir à la replacer. Au contraire, il roula avec elle jusqu’au milieu du navire. 11 prit de nouveau son élan, mais ne fut pas plus heureux., IJne deuxième et une troisième fois, il échoua encdre. Ces tentatives inutiles dégénéré-
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rent alors en une -lutte étrange. Chaque fois, animé d’une sorte de rage, Georges redoublait d’efforls et faisait franchir à la barrique une partie de l’obstaole; mais chaque fois- la barrique, en retombant, l'entraînait avec elle. 11 s’aperçut bientôt que ses forces s’épuisaient, et, en même temps que scs forces diminuaient, sa raison lui échappait. Si, la veille, en posant la main sur la barrique, il avait cru sentir battre le cœur de Raoul, il s’imaginait maintenant, en la sajsissartt des deux bras, qu’il étreignait Raoul lui-même et que Raoul l’étreignait à son tour. Par instants, à n’en point douter, il sentait le corps de Raoul peser de tout son poids sur sa poitrine. Il y avait quelque chose de vrai dans cette illusion. La barri qué, en effet, s’était disjointe en frappant contre la muraille et l'eau-de-vie avait coulé sur le sol, de sorte qu’à chaque coup de roulis, le cadavre, ne surnageant plus, se heurtait misérablement aux parois de sa prison. Piétinant sur le pont humide, Georges , par une dernière lueur de raison, comprit ce qui se passait; mais, en le comprenant, il devint foü. Il prévit que si la barrique s’ouvrait, ce serait Raoul lui-même qu’il aurait à combattre. Dès lors, ce ne fut plus une lutte insensée qu’il soutint. Ce fut à une œuvre impossible qu’il s’acharna. Haletant, épuisé, il parvenait à peine tantôt à pousser la barrique contre la muraille, tantôt à ne pas rouler avec elle à l’autre bout du
navire. Une dernière fois cependanl, réunissant dans un effort suprême ce qui lui restait de vigueur, il réussit à la poser en équilibre sur les chantiers, mais alors ses deux pieds glissèrent de côté et il tomba étendu sur le ponl. — La barrique ne bougea plus ; elle était calée entre lui et le bord. — Dès qu'il eut cessé d’agir, Georges recouvra en partie la raison. D’ailleurs, il étouffait, car la barrique reposait à demi sur lui, et la douleur physique dissipait le trouble de son cerveau. Dans un moment où la frégate, s’inclinant sur tribord, le délivra du poids qui l’oppressait, il se dégagea; et, aussitôt debout, H se pendit au cordon de la sonnette, qu’il ne lâcha que lorsque les timoniers de service furent arrivés.
« Aidez-moi, leur.dit-il, à remettre celte barrique en place. »
Elle courait sur le pont et venait, à intervalles égaux, heurter la paroi. Les timoniers la replacèrent sur les chantiers et doublèrent les cordes destinées à la retenir. Quand ils se furent retirés, Georges se coucha sur son lit et laissa ses bras tomber inertes à ses côtés.
Au point du jour, l’ouragan s’était presque entièrement apaisé, et, v,ers quatre heures du soir, là frégate mouilla sur la rade de la Guadeloupe. Georges s’habilla pour aller faire sa visite au gouverneur. Non-seulement il était pâle encore des émotions de la nuit, mais il avait le cœur rempli de trouble. Cette visite-1’ effrayait. Bien qu’il revînt en triomphateur , il songeait qu’il aurait à rendre compte de la mort de Raoul, et, comme tous les coupables, il était préoccupé de la pensée de ne pas se trahir. Il fallait, en même temps, qu’il parût affligé, et celte dissimulation lui était odieuse. En effet, depuis la lecture du testament de Raoul et la scène de la barrique, il n’éprouvait plus ni douleurs ni remords, mais une sorte de haine contre ce mort funeste qui venait déranger sa vie. Il s’habillait lentement en cherchant à se faire uhe âme de bronze et un visage hypocrite. Un détail de sa toilette init ie comble à son agitation. Quelques mois auparavant, il avait laissé tomber son épée à la mer et ne l’avait pas remplacée. Il se servait ordinairement de celle de Raoul. Cette fois encore, il était
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forcé de la prendre. Ses mains tremblèrent en agrafant le ceinturon, qui s’adaptait parfaitement à sa taille. Dans l’état d’exaltation où il était , il lui sembla qu’il avait autour des reins une bande de feu. Alors, il frappa du pied avec colère, trempa ses mains dans l’eau froide, puis, saisissant, avec un geste de défi, la capitulation du fort et l’épée du gouverneur anglais, H descendit à terre. . . .
Le gouverneur, dés qu’il l’aperçut , ne le laissa point parier.
« Pourquoi, lui dit-il, le commandant Raoul n’est-il pas venu lui-même ?
— Le commandant Raoul est mort , répondit Georges.
— Alors, l’expédition q échoué ?
— Non, monsieur le gouverneur, je vous apporte, au contraire , la capitulation du fort et l'épée du commandant anglais. »
Le gouverneur parcourut la capitulation d’un regard rapide.
« Et comment est mort ce pauvre Raoul? » demanda-t-il.
Georgès raconta, d’une voix mal assurée, qu’ils avaient fait une reconnaissance pendant laquelle Raoul avait disparu. Il ajouta que, le lendemain, après la prise du fort, on l’avait retrouvé mort au fond d’une crevasse, où il s’était sans doute laissé tomber, 329 • ' 9
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et que la frégate avait rapporté son corps à la Guadeloupe.
Le gouverneur, les traits empreints d’une émotion douloureuse , resta quelques secondes sans parler.
« C’est le sort de la guerre, dit-il enfin; pauvre Raoul! »
Il regardait fixement Georges qui, craignant d’étre découvert, pâlissait à vue d’œil.
« Monsieur, ajouta-t-il, je sais que vous étiez le meilleur ami de Raoul : croyez que je m’associe à votre chagrin. •
Et le gouverneur tendit sa main loyale à cet ambitieux, qui n’osa la prendre qu’en hésitant.
« Je ferai pour vous, dit-il encore, ce que j’eusse fait pour Raoul : je demanderai le grade de capitaine de frégate, et j’espère l’obtenir. En attendant, vous continuerez à commander la Thètis. Maintenant, retournez à votre bord et donnez des ordres
pour que le corps de notre pauvre camarade puisse sortir de la frégate demain matin, vers neuf heures. Je le recevrai moi-môme, car, à défaut de mieux, hélas! je lui ferai de belles funérailles. »
Georges s’inclina et sortit. Pour embarquer dans son canot, il eut à traverser plusieurs groupes de curieux que la nouvellô de l’arrivée de la Thètis avait réunis sur le quai. Les matelots leur avaient déjà raconté les circonstances de l’expédition. En
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dépassant lé dernier groupe, Georges entendit un négociant qui disait en le montrant :
« Yoici le nouveau commandant de la frégate.
C’était un grand ami de M. Raoul. D’ailleurs, il lui ressemble un peu. Pauvre jeune homme ! quel chagrin il doit avoir! »
Georges n’avait pas de chagrin. Il avait, au contraire, cetto confiance audacieuse que donne aux criminels un commencement d'impunité. Toutefois, il était soucieux. , Au sujet des funérailles de Raoul, il se préoccupait de ces vingt-quatre heures qui allaient s’écouler pendant lesquelles il simulerait peut-être mal un deuil qui n’était pas dans son cœur. Il avait, de plus, été si rudement secoué depuis deux jours , qu’il n’était pas à l’abri de terreurs superstitieuses. Ces paroles, qu’il venait d’entendre et qui constataient une vague ressemblance entre lui et Raoul, le faisaient frissonner. Arrivé à bord, -il lui fallut s'occuper de détails lugubres. Il prévint le docteur que, le lendemain matin, il aurait à sortir le corps de Raoul de la barrique ; il fit appeler le maître charpentier et lui commanda une bière; il donna enfin ses ordres à l’officier en second pour que les hommes qui devaient accompagner le convoi fussent en grande tenue à neuf heures, et pour que toutes les autres dispositions fussent prises. Il dlnâ ensuite à la hâte, et, aussitôt après son dîner, il descendit à terre. Il ne voulait point
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passer une seconde nuit en compagnie du cadavre
de Raoul.
La soirée était admirablement belle. A peine descendu à terre, Georges, qui cherchait l’isolement, dépassa promptement la. ville et s’enfonça dans la campagne. Mille bruits s’en élevaient bourdonnants et confus, dont l’ensemble formait un murmure grandiose. On sentait que tout un monde nocturne venait de s’éveiller. Les arbres s’agitaient doucement en s’inclinant sous la brise. Les oiseaux de nuit sortaient par instants du feuillage, décrivaient de rapides ellipses, puis, effrayés par un rayon de la lune, revenaient en tournoyant chercher l’obscurité. Au loin, sur la lisière des bois, on entendait le bruit des bêtès fauves faisant leur trouée dans les épais taillis. D’énivrantes et lourdes odeurs s’exhalaient des plantes aux larges feuilles. Dans l’herbe et dans la mousse étincelaient des multitudes d’insectes revêtus des plus riches couleurs, et les lucioles jonchaient le sol comme une traînée de lumière; parfois même, dans le sentier que suivait Georges, un serpent, sorti d’un buisson, se hâtait de fuir en sifflant et en déroulant ses anneaux. Tous ces bruits divers, ces pénétrantes senteurs, cette nature, en apparence endormie et cependant vivante, firent sur Georges une profonde impression. Il n’était point habitué à de pareils spectacles, qui ne sont pas ceux de l’Océan. De grandes et éter-
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nelles lois régissent en effet le calme ou la colère des flots, et le mouvement des astres, mais la vie ne palpite point en eux. Ils sont en quelque sorte en dehors de ce monde, tandis qu’aulour de Georges, tout dans la nature, depuis les animaux jusqu’aux plantes, vivait d’une existence presque semblable à l’existence humaine. Georges regardait et S’étonnait, mais bientôt il s’inquiéta d’être sans compagnon au milieu de cette^ solitude animée, et involontairement il chercha Raoul à ses côtés. Il n’avait point encore pris l’habitude de ne pas l’v trouver. En se rappelant tout à coup pourquoi il ne le voyait pas, il eut peur de son isolement et, rebroussant chemin, il se mit à marcher à grands pas vers la ville. Au moment d’y rentrer, le hasard lui fit longer les petits murs blancs du cimetière. La lune éclairait les picrrês tumulaires et les croix, et Georges, tout en marchant, pouvait les apercevoir. Plusieurs chacals, surpris par son arrivée, poussèrent leur cri rauque et plaintif, s’élancèrent en quelques bonds sur le mur et dispafurent dans la campagne. Il frissonna à la pensée qu’il les avait dérangés d’un horrible repas, et que le cadavre de Raoul serait peut-être leur pâture du lendemain. Ce fut encourant et tout essoufflé qu’il arriva aux premières maisonsde la ville. Là, il ralentit le pas. Après avoir longtemps parcouru les rues alors désertes, il se sentit fatigué et s’occupa de chercher un gîte où il
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pût passer le reste de la nuit. Il avisa bientôt une cabane construite en roseaux recouverts de boue et percée d’une fenêtre étroite à travers laquelle filtrait un rayon de lumière. Les sons d’une guitare en sortaient par intervalles. Il regarda et aperçut une vieille négresse vêtue d’une robe rose et coiffée d’un madras jaune, qui s’accompagnait sur l’instrument en psalmodiant une chanson créole. Elle prenait de temps en temps une bouteille de rhum placée à côté d’elle et en buvait de petites gorgées, Georges poussa la porte, qui roula sur ses gonds de paille, et entra. A sa vue, la négresse eut peur un instant, mais Georges lui donna une piastre, s’assit sur une chaise et lui dit de continuer, Mise en gaieté par l’argent qu’elle avait reçu et par ses libations, elle chanta d’une voix enrouée et lente tout son répertoire. Georges l’écoutait, plongé dans une torpeur qui n’était ni la veille, ni le sommeil. Cet état lui plaisait, car il l’enlevait au trouble de sa pensée et aux hallucinations des rêves.. Il s’y reposait en quelque sorte et y prenait des forces contre les émotions, effrayantes pour lui, du lendemain. Quand le matin fut venu, il se leva résolûment. Georges était une de ces énergiques natures qui n'ont jamais de défaillances pendant la lutte, et la lutte allait commencer pour lui. A peine monté à bord, il trouva le docteur qui l’attendait. Ce brave homme avait pensé que Georges serait heureux de revoir
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le corps de Raoul, et il avait différé jusqu’à son • arrivée l’ouverture de la barrique. Georges le remercia, mais il se promit intérieurement de demander le plus tôt possible le débarquement d’un homme qui croyait si fort à l’amitié. L’opération fut vite faite, car on avait apporté la bière près de la barrique. Toutefois, Georges eut le temps de contempler quelques secondes ce masque de désespoir et de sarcasme que la mort avait mis sur les traits de Raoul et que le liquide corrosif où le corps avait été plongé, loin de l’effacer, avait accusé d’uno façon plus livide et plus saisissante encore. Le départ eut lieu aussitôt après. Deux canots complètement armés remorquaient la chaloupe dans laquelle on avait placé le cercueil. L’équipage de la Thélis se tenait sur les bastingages. Le pavillon de la frégate était en berne ; ceux des canots l’étaient également. De minute en minute, un matelot tambour, placé à l’avant du premier canot, battait un double coup sur sa caisse recouverte d’un crêpe noir. Georges, parti dans sa baleinière, escortait la chaloupe. A quelque distance du rivage, il prit les devants, descendit à terre et présida lui-mème au débarquement.
Le gouverneur, entouré des officiers de la garnison, vint au-devant du corps. Les troupes formaient la haie. Dès que le corps fut débarqué, on se mit en marche. Après la cérémonie de l’église, le
convoi prit la roule du cimetière. Georges conduisait le deuil. Il marchait les yeux baissés, les traits contractés. Ceux qui le regardaient pouvaient croire qu’il cherchait avec une vaillante fermeté à contenir sa douleur; mais en réalité il ne s’efforçait qué de cacher une sourde colère contre le rôle qu’il était obligé de jouer, et la secrète joie d’en être bientôt délivré. Quand on fut arrivé et que la bière, glissant sur deux cordes, eut été descendue dans la fosse, le gouverneur prononça sur la tombe de Raoul quelques paroles d’adieu et de regrets. Tous les regards se dirigèrent ensuite vers Georges. On attendait qu’il prît la parole. Il le comprit et s’avança de deux pas; mais une telle épreuve ôtait au-dessus de ses forces. Il lui sembla que l’ombre vengeresse de Raoul se levait de son cercueil, et, se dressant devant lui, le menaçait avec ce visage effrayant d’ironie qu’il lui avait déjà vu deux fois. Il balbutia, cacha son visage dans ses mains et chancela. Les assistants respectèrent cette douleur si intime et si profonde qu’elle ne trouvait pas de cris pour s’épancher au dehors. Le gouverneur lui-même soutint Georges dans ses bras, et plusieurs officiers le reconduisirent jusqu’à spn canot.
Une fois à bord et seul dans ses appartements, Georges respira. Il espérait enfin être libre de ses actions et de sa pensée. Il se trompait. Au bout d’une heure, on vint lui dire qu’une députation
des officiers de la garnison insistait pour être introduite auprès de lui. Il la reçut. Après lui avoir fait, au nom de ses camarades, un compliment de condoléance sur la perte qu’il avait éprouvée dans la personne de Raoul, le plus ancien des officiers l’invita, ainsi que son état-major,- à un grand dîner que la garnison voulait donner le soir même en l’honneur de la Thétis. Il s’excusa en même temps de la promptitude de cette invitaüon sur la nécessité où se trouvaient plusieurs officiers de quitter la Basse-Terre le lendemain matin. Georges ne crut pas pouvoir refuser cette invitation, qui du reste flattait son orgueil, et il accepta.
Le dîner eut lieu quelques heures après, et fut présidé par Georges. Celte fête était si proche d’un enterrement qu’il y régna d’abord une certainé contrainte. Mais les émotions des hommes de guerre ne sont pas de longue durée. Ils font trop bon marché de leur propre vie pour s’appesantir sur un événement aussi ordinaire que la mort de l’un d’entre eux. Bientôt le vin et la bonne chère échauffèrent les convives. Georges lui-même s’abandonna presque. Il était l’objet de nombreuses et de délicates flatteries. On vantait l’impétuosité et le sang-froid avec lesquels il avait lancé son équipage à l’assaut. On admirait la rapidité de son succès, car il est rare qu’une frégate vienne à bout, avec ses seuls canons, de la résistance d’iin fort. Sa fortune nais-
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santé avait déjà des courtisans. Au dessert, on fraternisait bruyamment, lorsque l'officier gui avait porté la parole au nom de la députation se leva et demanda qu’on fit silence. ' /
« Messieurs, dit-il, le moment des toasts est arrivé, Je bois au vainqueur de la Trinité! »
On but avec acclamations, pendant que Georges, dont le cœilr battait de joie, s’inclinait modestement.
« Aux futurs exploits du nouveau commandant de la Thètisl • cria un officier.
Les acclamations redoublèrent, et les verres se choquèrent.
Quand l’agitation se fut un peu calmée, le docteur se leva à son tour : « Messieurs, dit-il, .il est un toast auquel chacun de vous a pensé, j’en suis sûr, mais qu’il n’appartiëht qu’au commandant Georges de porter. Je propose de boire à l'éternel souvenir parmi nous du commandant Raoul. »
Il se fit un grand silence et tous les yeux se tournèrent vers Georges, qui avait pressenti ce que le docteur allait dire, et était devenu affreusement pâle. Cependant il se leva.
« Messieurs, dit-il, je bois à l’éternel souvenir du commandant Raoul. » Et il vida son verre jusqu’à la dernière goutte; mais il le posa sur la table d’une main si tremblante qu’il le brisa.
« Vous avez eu tort, dit à demi-voix un officier au docteur, de porter un pareil toast. »
La voix de Georges avait eu un accent tellement étrange, et son visage était tellement sombre, que les convives restèrent quelques secondes interdits. La gaieté ne reparut qu’imparfaitement, et l’on ne tarda pas à se séparer. .
Lorsque Georges, pour la seconde fois de la journée, se retrouva seul dans sa chambre, il ôta son épée, une épée neuve qu’il avait achetée le matin même, et la pendit lentement à la muraille. Quelques mots étranglés sortirent péniblement de ses dents serrées.
« Au souvenir de Raoul! murmura-t-il; mais j’en saurai bien triompher ! » • '