‹ Pierrot Henri RivièreChapitre 3 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Au bout de quelques mois, le commandant Georges était devenu célèbre dans la mer des Antilles. Le gouverneur lui avait tenu parole. Il avait été nommé capitaine de frégate, et commandait officiellement la Thétis. De toutes parts, il n’était bruit que de son * audace et de son bonheur. Il semblait que sortir sa frégate du port, la faire passer au travers d’une flotte ennemie par un temps de brume ou d’orage, ne fût plus qu’un jeu pour l’intrépide marin. Toutefois, à son bord, malgré ses succès, il était craint et respecté plutôt qu’il n’était aimé. Aux heures de combat, il est vrai, il fascinait son équipage; ses traits resplendissaient d’une beauté sinistre; son

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front, les sourcils plissés, se chargeait de tempêtes; ses narines dilatées aspiraient l’odeur de la poudre, et ses yeux lançaient des flammes. Impassible tant que durait la canonnade, il sautait le premier à l’abordage, une hache à la main, pendant que ses hommes roulaient sur ses traces comme un torrent. Une fois sur le pont ennemi, il marchait devant lui, frappant sans relâche avec une joie sauvage, ’ et ne s’arrêtait que lorsque le bâtiment avait amené son pavillon. Il n’était jamais blessé et paraissait invulnérable. Il le fut bientôt en effet par la terreur qu’il inspirait à ses adversaires. Son visage, pâle, empreint d’une implacable résolution, produisait sur eux l’effet de la Gorgone. Ils ne lui portaient que des coups mal assurés, et quelques-uns même, qui se trouvaient à l’improviste sur son passage, jetaient leurs armes en demandant merci. Mais, ces terribles instants passés et dans la vie ordinaire du bord, ses matelots n’osaient plus le regarder qu’à la dérobée, avec une sorte de crainte superstitieuse. Son visage, devenu sombre et froid, leur faisait peur. Georges ne parlait à personne, pas même à ses officiers; et, en service, il écrivait ses ordres pour ne point être obligé de les donner de vive voix. Il passait dè longues heures à se promener, les mains croisées derrière le dos, oti à contemple !* 1 la mer, les coudes appuyés sur le bastingage. Dans les quarts de nuit, parmi les matelots groupés sur les passa-

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vanls, des brui 1s étranges couraient sur son compte. Les timoniers racontaient que plusieurs fois ils l’avaient vu sortir de son appartement, en chemise, les bras tendus en avant, les yeux fixes et ouverts, la figure bouleversée. Il arrivait près d’eux, s’arrêtait, passait la main sur son front, laissait tomber ses bras, se penchait pour regarder à l’habitacle à quel cap était la route, et rentrait chez lui. On disait aussi que la vue du plus petit miroir le faisait tressaillir. Il avait fait recouvrir d’une toile la grande glace qui se trouvait au fond de sa chambre. Un malin qu’il dormait encore, son domestique avait voulu nettoyer cette glacé. Georges, s’éveillant tout à coup, l’avait surpris dans cette occupation, et lui avait ordonné de reclouer la toile d’un ton si menaçant, que le pauvre homme avait été saisi d’un tremblement convulsif, et n’avait pu obéir qu’au bout de quelques secondes. Les anciens matelots du bord prétendaient qu’il était ainsi depuis la mort du commandant Raoul, son grand ami. Ces hommes étaient d’ailleurs en petit nombre, car, sous un prétexte ou sons un autre, une grande partie de l’équipage de la Thètis avait été changée. Quant aux officiers, il n’y en avait plus nn seul de ceux qui avaient assisté à l’expédition de la Trinité. En somme, l’opinion commune à bord était que le souvenir de cet ami mort tourmentait le commandant Georges.

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Cette supposition était juste. Depuis le dîner que lui avaient offert les officiers de la Guadeloupe, Georges avait eu sans cesse présent à l’esprit le souvenir de Raoul. Ce n’est pas impunément que deux hommes, intimement unis par le cœur et par la pensée, partagent pendant plusieurs années de suite la môme existence, les mêmes joies et les mêmes chagrins. A chaque instant, Georges croyait voir Raoul. Aux repas, il l'apercevait à table, à sa place ordinaire; en se promenant, il se tournait involontairement de côté pour lui adresser la parole ; dans le combat, au milieu même de la mêlée, il le cherchait encore du regard et croyait s’entendre appeler par lui. II le voyait avec deux physionomies bien distinctes, l’une douce et rêveuse, un peu mélancolique, telle que Raoul l’avait pendant sa vie ; l’autre sardonique et menaçante, telle qu’il la lui avait connue après sa mort. C’était surtout avec cette dernière physionomie que Raoul lut apparaissait pendant la nuit. Son sommeil était troublé par des rêves affreux, semblables à celui qu’il avait eu le soir de la prise du fort.- Une insurmontable épouvante l’arrachait alors de son lit et le précipitait tout endormi hors de sa chambre. A peine avait-il touché le pont, qu’il rêcouvrait ses sens et qu’il redescendait chez lui. En même temps, il s’imaginait voir augmenter chaque jour celle ressemblance fatale, dont Raoul lui parlait en re-

traçant ses dernières volontés. Il s’étonnait cependant, qu’il en pût être ainsi. Il détestait Raoul de toute la force des terreurs qui remplissaient son âme, et il avait espéré que cette haine l’aiderait à effacer jusqu’au dernier vestige d’une ressemblance qu’une ardente sympathie avait seule créée. Il n’en était rien, ku contraire, s’il se regardait par hasard dans une glace, au moment même où il pensait à Raoul avec le plus de colère, il retrouvait plus accentués, dans sa propre physionomie, devenue tout à coup farouche et contractée, les traits de son ancien camarade. Son imagination assimilait en quelque sorte son visage à celui de l’image redoutée.

Georges avait un cœur de hronze et une volonté de fer. En face de pareils symptômes, il comprit que, s’il ne réagissait pas contre les terreurs qui l’assaillaient, il aboutirait inévitablement à la folie. Ce souvenir constant de Raoul n’était autre chose pour lui qu’une maladie d'imagination contre laquelle il résolut de lutter, et il se mit aussitôt à l’œuvre. Ne voulant pas avoir de témoins de ses défaillances passées, il avait changé successivement tous ses officiers. Sa voix donnait souvent les intonations de la voix de Raoul ; il se décida à ne presque plus parler. Il avait, comme lui, porté jusque-là ses cheveux longs et bouclés; il les fit couper ras. Il se surprenait sans cesse à faire les gestes que faisait Raoul, à se servir des locutions qu’il employait;

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il récapitula avec soin ces locutions et ces gestes, afin de les éviter en toute circonstance. Il alla jusqu’à imaginer, pour les remplacer, des mouvements nouveaux et un nouveau langage qui ne seraient

qu’à lui. Toutes ces précautions prises, il 6e fixa une limite d’un an avant de chercher à se rendre compte du résultat qu’il aurait obtenu. Pendant les premiers temps, cette contrainte physique à laquelle il se condamnait lui fut presque insupportable. Ses membres et ses muscles ne pouvaient secouer le joug d’une longue habitude, et prenaient mal les altitudes ou le pli que sa volonté prétendait leur donner. Sa démarche, les expressions de son visage étaient pleines d’incohérence. Il triompha à la fin et força son corps à obéir. Mais son , corps obéit comme obéit un esclave, d’une façon toute passive, et ne sembla plus animé que d’une vie factice. La contrainte morale fut plus pénible encore. Pour mettre en oubli le souvenir de Raoul, il /allait que Georges retranchât de sa vie les dix années qui venaient de s’écouler; car, pendant ces dix années, Raoul n’avait point cessé de vivre à ses côtés. La pensée a, dans ses évolutions, quelque chose du flux et du reflux de la mer. Elle s’arrête peu sur le présent, mais elle se reporte sur le passé ou s’élance vers l’avenir. Georges lui interdit le passé, mais, en la privant de ce repos qui lui est nécessaire, il la sentit bientôt, lasse de projets et de rêves, s'affaisser

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sur elle-même impuissante et troublée. Par de longues lectures, par des calculs purement mécaniques, il s’efforçait de l’occuper en l’immobilisant dans une sorte d’idiotisme. La nuit, toutefois, elle échappait au contrôle de sa volonté. Elle déployait ses ailes ; mais, après avoir erré quelque temps dans des souvenirs lointains et pleins de charme, elle se heurtait bientôt à l’épouvantable catastrophe de la mort de Raoul. Alors, venaient les rêves sinistres et les visions funèbres. Georges résolut de vaincre le sommeil comme il avait vaincu la veille. Il se fit garder la nuit par «on domestique. Dès que cet homme voyait son front se couvrir de sueur, sa respiration s’embarrasser ou ses membres s’agiter péniblement, il l’éveillait. Georges se levait, jetait un manteau sur ses épaules et allait pendant une heure se promener à grands pas sur le pont. Quand il était brisé de fatigue, il se recouchait. Ses nuits se passaient ainsi dans les insomnies cruelles ou dans les courts repos que lui donnait un sommeil de plomb. Il eût succombé à cette horrible existence s’il n’avait eu, de loin en loin, quelques heures de répit dans le combat ou dans la tempête. Alors, il ne craignait plus d’être Raoul, il redevenait lui-même et sentait la vie large et puissante courir à flots dans ses veines. Il restait, tête nue, avec délices, sous la pluie d’orage, et s’enivrait de l’odeur de la poudre et du bruit des armes, \\ avait la conscience de sa force dans son

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combat avec les éléments, dont il trompait les fureurs, et dans ces mêlées humaines qu’il dirigeait et précipitait à son gré. Il s’y retrempait, pour cette lutte de chaque jour et de chaque nuit, contre la fatalité qui le poursuivait.

Le jour le plus terrible de cette lutte fut l’anniversaire de la mort de Raoul. D’ailleurs Georges avait prévu qu’il en serait ainsi. Dès le malin, il sentit que son corps et sa volonté se révoltaient, et que nul effort ne pourrait les réduire à l’obéissance. Il n’appela à son aide que la résignation et l'immobilité, s’étendit sur son canapé, croisa ses bras sur sa poitrine, ferma lcâ yeux et attendit. Alors toutes les heures fatales de la journée, avec leurs moindres incidents, se présentèrent à son esprit. Chacune venait à son" tour, et Georges, sans essayer de résister, regardait le drame lugubre se dérouler lentement devant lui, comme s’il n’en avait point été un des acteurs. C’est ainsi qu’il revit la Thètis mouiller devant la Trinité, qu’il assista à la reconnaissance que Raoul et lui avaient faite dans la montagne, qu’il entendit de nouveau le bruit mat du corps de Raoul touchant le sol après s’être heurté aux IroncS d'arbres de la crevasse et qu’enfin, après l'enivrement du combat et la prise du fort, il contempla, comme il l’avait fait autrefois, le cadavre de son ami. A ce moment, ses souvenirs évoquaient avec une lucidité parfaite la physionomie de Raoul.

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Celui-ci était devant ses yeux d’une façon aussi nette, aussi palpable, que si sa présence eût été réelle. Tout à coup, il s’aperçut que, malgré l’impassibilité qu’il avait voulu leur imposer, les muscles de son visage se déplaçaient et prenaient une position déterminée. Il eut avec une foudroyante rapidité l’intuition de ce qui se passait. f l comprit que son imagination s’était exaltée à un degré si intense que son visage reflétait le visage de Raoul. Pendant une seconde, il fut saisi d’un irrésistible désir de se regarder dans la glace pour s’en assurer. Toutefois il réprima ce désir,’ et, non content de le réprimer, il voulut chasser de ses traits cette ressemblance effrayante qu’il y devinait empreinte. L!

, les contracta violemment et les fit tour à tour rire aux éclats et devenir sérieux. Seulement il avait réussi au delà de ce qu’il espérait. De longs très- , saillements qu’il ne pouvait contenir parcouraient son visage. Il y éprouvait des picotements et une extrême chaleur, pendant que de légers frissons agitaient le reste de son corps. Georges épia ces phénomènes avec une sorte de joie, car ils lui semblaient le symptôme d’une maladie toute physique, plus saisissable que les troubles du cervequ et avec laquelle il pourrait lutter. lisse terminèrent au bout de quelque temps par une sueur abondante et par un complet anéantissement de ses forces.

En sortant de cette épreuve, Georges reprit sa vie

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ordinaire, mais il attendit, avec une impatience fébrile, que le terme d’un an qu’il s’était fixé lût expiré. Il doutait du résultat de ses efforts et voulait savoir à quoi s’en tenir. Ce jour arriva enfin. Le matin même, Georges, qui revenait de croisière, mouilla avec la Thètis sur rade de Saint-Domingue. Un convoi de bâtiments capturés l’avait précédé de quelques jours, et on lui avait préparé une réception magnifique. La frégate eut à peine jeté l’ancre qu’un aide de camp du gouverneur vint prier Georges de se rendre à terre. Le gouverneur le reçut , entouré des autorités de l’ile, et, après l’avoir remercié, dans un discours, des services qu’il avait rendus à la France, il lui offrit une riche épée d’honneur. Le reste du jour se passa en fêtes, et Georges, escorté par le gouverneur, se promenu par les rues, où toute la population le couvrait d’acclamations et se pressait pour le voir. Quand il revint à bord,' il. était agité des émotions les plus vives. L’orgueil et la crainte se partageaient également son cœur. Il espérait cependant que cette ressemblance vague qui existait autrefois entre Raoul et lui n’aurait pas fait de progrès et qu’il verrait bientôt s’évanouir comme des chimères de son imagination malade les terreurs qui le tourmentaient depuis un an. Il attendait la nuit pour tenter, dans une solitude complète, la redoutable épreuve, et se promenait dans sa chambre en regardant de

temps à autre la grandie glace encore recouverte de son étui. On lui apporta alors ses lettres et ses journaux, arrivés avant lui à Saint-Domingue et que, pendant son absence à terre, on était allé chercher à la poste. Les lettres contenaient des félicitations de ses camarades , et des promesses d’avancement de la part du gouverneur de la Guadeloupe et de l’amiral commandant la station des Antilles. Après les avoir lues, Georges prit le paquet de journaux. Il l’ouvrait machinalement quand il y trouva une dernière lettre dont la vue le fil tressaillir. L’adresse était d’une écriture grande, un peu allongée et légèrement tremblée. Cette lettre avait un timbre de France et un large cachet noir. Georges devina qu’elle était du père de Raoul, et ce ne fut qu’après l’avoir tenue plusieurs minutes entre les mains, qu’il se décida à la lire.

« Monsieur, disait cette lettre, il y a un mois que je veux vous écrire, et c’est seulement aujourd’hui que j’ai le courage de le faire. Il paraît qu’on ne meurt pas de douleur, car autrement la nouvelle de la mort de mon pauvre Raoul m’aurait tué. J’ignore d’ailleurs si je vivrai longtemps encore, mais il est un désir que je vous prie , à mains jointes, d’exaucer. Je voudrais savoir comment est mort mon pauvre enfant. Il m’a souvent parlé de vous comme d’un ami, comme d’un frère, et m’a dit qu’il vous

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avait chargé, dans le cas où il lui arriverait malheur, de me faire le récit de ses derniers instants. C’est ce triste récit que je viens vous demander aujourd’hui, au nom de l’amitié que vous aviez pour lui. Ayez pitié, monsieur, d’un malheureux père qui réclamé de vous celte consolation suprême , et croyez à sa reconnaissance, le seul sentiment qu’il puisse encore éprouver ici-bas. » ,

«Oh! non certes,, dit Georges en frémissant, je ne lui donnerai pas les détails qu’il me demande. »

La lecture de cette lettre l’avait assombri « Allons, ajouta-t-il, il est temps; hélas! hélas! je crois bien que j’aurai lutté en vain. » .

Il décloua, d’une main rapide, la toile qui recouvrait la glace, la laissa tomber tout d’une pièce, puis se pencha avidement pour se voir. Tout d’abord, il eut un mouvement de joie. Depuis que la figure de Raoul était sans cesse devant lui , il ne l’avait jamais vue que toute pâle et encadrée de ses longs cheveux bouclés. En s’apercevant, il ne la reconnut pas. Il avait en effet les cheveux coupés ras et le teint hàlé par la mer. Mais cette joie cessa quand il s’observa, plus attentivement. Sa volonté, tendue depuis un an, avait creusé entre ses sourcils cette ride perpendiculaire, qu’une rêverie habituelle et douce avait à la longue imprimée au front

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de Raoul. Ses yèux, jadis d’un bleu clair, avaient pris une teinte plus foncée, et, s’ils n’étaient point mélancoliques comme ceux de Raoul, ils avaient souvent une expression de morne tristesse. Georges sourit avec une amertume profonde, et il crut voir dans la glace ce sourire désespéré que Raoul mort avait conservé sur les lèvres.

« Oh! dit-il en reculant d’un pas, ma destinée s’accomplit. »

Mais presque aussitôt il se révolta. Cette âme indomptable ne voulait pas s’avouer vaincue.

« Non, non? s’écria-t-il, cette ressemblance n’est pas vraie. C’est moi qui me fais peur ; c’est moi qui me crée un fantôme sans cesse acharné à me poursuivre. Ce ridicule testament ne peut avoir prédit l’avenir. J’en aurai mal compris le sens. Relisonsle encore une fois. »

Il courut vers le secrétaire et sortit du tiroir, qu’il n’avait pas ouvert depuis un an, la boîte en bois blanc qüi renfermait le testament de Raoul. Il s’assit, mit ses deux coudes sur la table, sa télé dans ses mains, et il lut. Le premier paragraphe où Raoul le chargeait d’écrire à son père les moindres circonstances de sa mort le fit frissonner. Il n’y avait point à douter. La coïncidence de ces lignes avec la lettre du père de Raoul détruisait toute équivoque. Cependant il continua de lire, répétant chaque mot à demi-voix , afin de mieux en peser la

valeur, et il arriva ainsi à celle dernière phrase où Raoul lui disait :

« Je veux m’incarner en toi, afin que tu ne m’oublies jamais.

— Non , dit froidement Georges en se levant, je ne m'étais pas trompé. Ce testament est très-clair, mais il me gêne et je l’aurai lu aujourd’hui pour là dernière fois. »

Il remit le papier dans la boîte, poussa le couvercle dans ses rainures, et, d’un mouvement violent, il lança la boite elle-même à la mer par le sabord ouvert.

Il l’avait à peine lancée qu’il entendit un cri de douleur. Georges venait de passer par de si cruelles émotions qu’il ne se rendit pas-compte de ce cri et qu’il s’imagina presque l’avoir poussé. Il sonna et attendit que l’on vint avec une anxiété profonde.

Un timonier entra bientôt.

« Qui a crié? demanda Georges.

— C’est l’homme qui est de garde derrière, dans

la chaloupe. Il m’a dit que vous aviez jeté cette boite par le sabord et qu’elle l’avait atteint à la tête. » '

Et il tendit à Georges la boite de bois blanc.

« Puisque je l’avais jetée , il était inutile de la rapporter, dit Georges, qui hésitait à la prendre.

— C’est que je l’ai ouverte, commandant, et qu’il y a un papier dedans.

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— Et tu as lu ce papier? demanda Georges en pâlissant.

— Vous savez bien, commandant, que je ne sais pas lire, répondit le matelot.

— C’est bien ! » fit Georges. Puis, se souvenant de ses devoirs de commandant , au moment où le timonier allait sortir, il ajouta :

« Est-ce que l’homme de la chaloupe est gravement blessé ? '

— Non, commandant, ce n’est pas grand’chose.

— C’est égal, qu’on le remplace dans sa garde et qu’il aille trouver le docteur.

— Ah ! dit Georges resté seul , puisque ce testament m’est revenu, je vais prendre, pour m’en délivrer, un moyen plus sûr que le premier. Je vais le brûler. De cette façon je ne le reverrai plus, à moins qu’il ne renaisse de ses cendres. *

Une difficulté matérielle arrêta quelques instants Georges, qui voulait détruire à la fois le testament et la boite. La cheminée, dans laquelle on ne faisait plus de feu depuis longtemps, n’avait pas de bois. Georges mit le testament à part, et, avec un poignard, il coupa facilement la boite en morceaux longs et minces. Cela fait, il disposa en les croisant ces morceaux sur le foyer, trempa une allumette dans un briquet phosphorique et y mit le feu. La flamme s’éleva vive et claire. Alors Georges posa le testament sur cette flamme. Une seconde il y resta

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en équilibre, et recourbant en volutes ses deux extrémités. Éclairé comme il l’était en ce moment, les lettres noires ressortaient admirablement sur le blanc du papier. Tout à coup, il s’enflamma, mais en noircissant lentement, pendant que mille étincelles, le pointillant en rouge, reproduisaient çà et là, par un singulier effet de combustion, un mot ou une lettre. Georges put lire ou deviner ainsi son propre nom et celui de Raoul, et les mots d’amitié, de ressemblance et de mort, ceux d’ailleurs que le testament répétait le plus souvent. En quelques minutes, le papier et la boîte furent entièrement consumés, et il ne resta plus dans la cheminée qu’un peu de cendres.

Georges éprouva une sorte de honte de ce qu’il venait de faire. C’était, à son sens, un acte puéril. Mais, tandis que, les mains croisées derrière le dos, il se promenait lentement dans sa chambre, il s’aperçut qu’il répétait machinalement la première phrase du testament de Raoul. Au moment où il s’en aperçut, la seconde lui vint aux lèvres et, avant qu’il eût le temps de s’étonner, sa mémoire, avec une exactitude et une lucidité extraordinaires , lui . rendit présent à l’esprit ce testament tout entier, depuis le premier mot jusqu’au dernier. Bien plus, il se rappelait le papier lui-même, avec ses marges, ses alinéas, la forme, la grandeur et l’inclinaison des lettres. Georges pensa d’abord que cette surexcita-

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tion de sa mémoire était due à ses émotions récentes, et qu’elle allait bientôt cesser. Il n’en fut rien. Peu à peu , au contraire* le souvenir de ce testament, qu’il avait espéré détruire, prit dans son cerveau les proportions d’une idée fixe , à l’empire de laquelle ses sens furent assujettis. Il essayait en vain de s’absorber dans une autre pensée, d’évoquer une autre image, il voyait toujours ce testament avec son écriture grande et allongée , et une voix monotone murmurait à son orçille les phrases qu’il contenait. Cette obsession dura deux jours , après lesquels Georges imagina de s’y soustraire en transcrivant de sa propre main le testament de Raoul. Il prit une feuille de papier et écrivit. Mais à peine avait-ilécrit les premiers mots qu’il fut en proie à une stupeur nouvelle. Son écriture était devenue pareille à celle de Raoul. Sa main , obéissant à une impulsion secrète , traçait d’elle-même les caractères qui, depuis deux jours, flamboyaient devant ses yeux. Il continua toutefois à écrire sous l’influence de ce sentiment de curiosité qui pousse l’homme à interroger jusqu’au bout son malheur, et il lui sembla qu’en même temps qu’il écrivait, les phrases, en passant sous sa plume , sortaient peu à peu de sa mémoire. Quand il eut fini et qu’il eut remis la copie étrange de ce testament dans le secrétaire d’où il avait tiré l’original, il se sentit véritablement soulagé.

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A ce moment, ses regards tombèrent sur l’épée d'honneur qu’on lui avait donnée à Saint-Domingue. Il la prit et admira longtemps la poignée enrichie de brillants, et ciselée avec beaucoup d’art.

* « C’est une belle récompense, se dit-il en secouant tristement la tète, mais j’apprends mieux chaque jour ce qu’elle m’a coûté » s

Georges passa à Saint-Domingue les quelques jours qui suivirent dans les réceptions et dans les fêtes, et parvint à s’étourdir. Ce ne fut qu’en reprenant la mer qu’il se demanda ce qu’il allait faire et s’il continuerait de lutter. Il s’y résolut encore une fois, mais la lutte ne fut pas de longue durée. Au bout d’un mois à peine, les symptômes maladifs qu’il avait surpris en lui lors de l’anniversaire de la mort de Raoul reparurent avec violence. Il fut atteint d’un malaise général et de continuelles insomnies. De longs frissons parcouraient ses membres et il avait la fièvre. C’était surtout au visage qu’il ressentait la plus vive douleur. Il y éprouvait une insupportable chaleur ; ses yeux pleuraient ; ses

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muscles tressaillaient par soubresauts convulsifs, et ses dents étaient parfois tellement serrées qu’il no pouvait prendre aucune nourriture. Ainsi, la ma-, tière qu’il avait voulu jeter dans un moule nouveau, ou tout au moins condamner à l’impassibilité, triomphait de ses efforts et de sa volonté. Georges comprit que le combat devenait impossible sous peine de moft, et il le cessa, comme il l’avait commencé, avec une pleine conscience delà détermination qu’il adoptait. Il se résigna, non pas à marcher dans le chemin que lui traçait le testament de Raoul, mais à laisser passivement s’accomplir ce phénomène inouï d’une ressemblance posthume. A partir de ce moment, les souffrances disparurent, et il éprouva môme un certain bien-être. Ses membres, dont il ne contrariait plus les mouvements, reprirent les attitudes qui leur étaient habituelles autrefois, et ses traits se reposèrent, pour ainsi dire, dans leur configuration naturelle, à laquelle il avait en vain essayé de les soustraire. Désormais, il laissa sa glace découverte et ne s’abstint plus de parler. En un mot, il redevint tel qu’il était dix-huit mois auparavant. En voyant avec quelle rapidité il rentrait en possession de lui-même, Georges ressentit la joie amère du malheur accompli. D’ailleurs, il était débarrassé d’une horrible contrainte, et il ne songeait plus à Raoul avec cette colère frénétique qui avait usé ses forces et troublé son imagination. Il vivait

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ainsi au jour le jour, s’abandonnant à sa destinée, sans cesse à la mer, en croisière ou en expédition, lorsqu’il apprit que la paix d’Amiens venait d’être signée et reçut l’ordre de revenir en France. Cet ordre le remplit d’une satisfaction qu’il ne croyait plus possible pour lui. 11 ne verrait donc plus celte lie de la Trinité, près de laquelle il ne passait jamais sans frissonner, ces nuits calmes et sereines qui lui rappelaient ses intimes causeries avec Raoul, et ces journées d’un éternel été pendant lesquelles un soleil de feu semble irrévocablement condamné à se mouvoir dans ub ciel d’azur. Ilallait retrouver, non point des parents, — il n’en avait plus, — mais des camarades qu’il avait aimés autrefois et tous les souvenirs d’une enfance heureuse auxquels ne se mêlait pas la pensée funeste de Raoul. Enfin il allait revoir la France, dont le nom seul fait tressaillir ceux qui sont loin d’elle.

11 ne mouilla cependant à Brest qu’après une traversée assez longue, car il avait été chargé d’escorter au Ferrol les galions du Mexique. Au bout de deux mois, qu’il dut employer au désarmement de la Théiis, il montait en diligence pour se rendre à Paris, lorsque son domestique lui apporta une lettre qui venait d’arriver. A son large cachet noir et à sa grande écriture, il reconnut aussitôt qu’elle était du père de Raoul. Il l’ouvrit en tremblant. Le vieillard lui disait qu’il avait appris son retour en France,

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et qu’il lui écrivait de nouveau pour qu’il l’informât des malheureuses circonstances de la mort de Raoul. Il lui reprochait avec douceur, mais avec une sorte de solennité, de n’avoir point eu égard à la première lettre qu’il lui avait envoyée, et terminait en le prévenant qu’il comptait cette fois sur une prompte réponse. Georges se promit de lui écrire dès qu’il serait à Paris, mais iWut sombre et inquiet pendant tout le- voyage. Une fois à Paris, il remit, de jour en jour, au lendemain, car il était dominé par une secrète frayeur. Il n’osait, en effet, ni raconter la scène , du précipice, ni prétendre qu’il ignorait comment était mort Raoul. Le temps se passait ainsi, pour lui, dans de pénibles irrésolutions, quand le ministre de la marine le lit demander. Le ministre de la marine était alors le duc Decrès. 11 ayait déjà reçu Georges, l’avait complimenté • sur sa belle campagne des Antilles, et lui avait promis, avec une bienveillance marquée, de s’occuper prochainement de lui. '

« Mon cher commandant, lui dit-il quand il le vit entrer, êtes-vous prêt à prendre la mer ?

— Toujours, Monseigneur, répondit Georges.

— Eh bien ! je vais vous mettre sur le chemin de vos épaulettes de capitaine de vaisseau. L’Empereur a obtenu de l’Espagne qu’elle préparât à Cadix une flotte qu’il veut réunir plus tard à celle de l’amiral Villeneuve. Mais les Espagnols, livrés à eux-mêmes, .329 U

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ne sont capables de rien en ce moment-ci. J’ai besoin d’un officier intelligent et dévoué pour surveiller L’organisation decelte flotte ; c’est vous queje choisis. Quand elle sera prête, vous serez second sur un des vaisseaux de Villeneuve, et, au premier combat, vous passerez. ,»• , * •. j

Georges remercia le ministre, et, vingt-quatre heures après, "frétait ronte.

Ce combat, que l’amiral Decrès voyait dans l’avenir, devait être la bataille de Trafalgar. Le matin de cette Sinistre journée* le 21 octobre 1805, Georges, bien qu’il ne fût toujours que capitaine de frégate, commandait en chef un des vaisseaux de l’escadre de Villeneuve : f Entreprenant. Le commandant de ce vaisseau, dont il avait été second depuis un an, était tombé malade quelque temps auparavant èt avait dû retourner en France. Les deuxunnées qui venaient de s’écouler s’étaient passées, pour.Georgês, dans des fatigues incessantes et dans les soins les plus actifs de sa profession. Il s’était successivement occupé de l’armement de la flotte éspagnole et de son propre vaisseau.. L’Entreprenant était cité dans l’escadre de Villeneuve, à côté de l'intrépide et du Redoutable , commandés par Lucas cl par Infernet. D’ailleurs, U exerçait sur son équipage la même fascination qu’il avait autrefois exercée sur les matelots de la Thétis. Au physique, il c’avait presque point changé. Seulement, de loin en loin,

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des officiers qui l’avaient connu aux Antilles ,ef qui le retrouvaient sur l’escadre, lui disaient qu’il rassemblait à Raoul. Georges souriait alors avec mélancolie. Son apparence était ordinairement froide et sombre. Il avait, en effet, sans cesse présents à , l’esprit des souvenirs cruels, qui ne l’obsédaient plus comme autrefois, mais qui ne le quittaient pas. Il était, à leur égard, dans la position d'un liomme qui aune balte dans la tète, et dont cette balle,, eu se déplaçant, peut causer la mort. La balle ne se déplace pas, et cet bomme continue à vivre. C’est ainsi que Georges épiait tes. lents progrès d’une ressemblance à laquelle il ne cherchait plus à échapper, et s’attendait, à chaque instant, au retour des terreurs qui l’avaient agité naguère. Néanmoins, son ardente ambition 1e soutenait, et il s’efforçait de marcher, avec une énergie qui ne faiblit jamais, dans cette carrière d’honneurs et de grades que son crime lui avait oüverte. Au moment où la bataille allait se livrer, Georges était debout sur sa dunette, avec une contenance grave et triste, et regardait les deux armées en présence. La flotte franco-espagnole longeait la côte d’Andalousie. Sa ligne était mal formée, et beaucoup de ses vaisseaux étaient tombés sous 1e vent, Georges,, avec son instinct d’homme de mer, voyait courir, sur toute cette ligne, l’irrésolution et la défiance de soi-mème. La flotte anglaise, partagée en deux colonnes, l’une

conduite par Nelson sur le. Victor y, l’autre par. Gollingwood sur le Royal-Sovereignj s’avançait, vent arrièrè, perpendiculairement à notre ligne, et de manière à la couper à peu près à son milieu. Elle marchait moins à un combat qu’à la victoire. Lorsque Colling-wood couvrit son Vaisseau de voiles, Georges ne put s’empêcher de se retourner vers ses officiers, et, répétant, sans- qu'il s’en" doutât, les paroles que prononçait alors Nêlsonà bord du Tictôry, il leur dit avec une amertume profonde :

« Voyez donc comme ce Collingwood conduit pravement ses vaisseaux au feu ! » ...

Un instant après, un coup- de canon était tiré par le Bucentaure, le vaisseau de Villeneuve, et la bataille s’engageait.

Après trois heures de lutte et de carnage, quand les flottes française et espagnole furent en partie détruites, quand Nelson fut mort, et que la tempête, annoncée dès le matin parla boule, eut éclaté dans toute sa force, Georges se trouvait encore aux prises avec deux vaisseaux anglais. Dès le commencement de l’action, il avait reçu une forte. contusion à la tête, mais il n’avait pas voulu quitter le pont. Ne s’amusant pas à viser à la mâture et à coilper quelques inutiles cordages, il lirait en plein bois sur les vaisseaux ennemis, et l’habileté de ses canonniers lui donnait l’avantage. Sous une dernière Lordée, l’un de ces vaisseaux lâcha prise et rejoignit le gros

de sa flotte. Georges était au vent de l’autre : il'laissa porter, l’élongea de bout en bout, et, lançant ses hommes, l’enleva dans un de ces foudroyants abordages dont il avait l’habitude. Il le prit ensuite à la remorque et, se maintenant au large, luttant pendant deux jours et deux nuits avec la tempête, il parvint à le conserver. Au bout dé ces deux jours, le beau temps revint, et peu après, Georges, traînant toujours à sa suite le vaisseau anglais, entrait dans la. rade de Brest à la vue d’une immense population» accourue sur les bords, instruite déjà du désastre de Tfafalgaret saluant en lui, avec des cris de joie

et de douleur, le seul capitaine heureux de la terrible ' journée'. . .

Le préfet maritime l’envoya aussitôt à Paris. Georges partit, quoique souffrant encore, et fut reçu par le ministre Decrès, qurlelnomma capitaine de vaisseau et le présenta à l’Empereur.' Ce fut le

plus beau temps de sa gloire. Quand il entrait dans un salon, il était l’objet de l’attention de tous, et les femmes se penchaient pour le voir. Sa bea^ié mâle, d’un caractère triste et presque farouche, attirait les regards. A trente ans, il était tel qu’eût été Raoul, mais sans cette auréole d’innocent et radieux bonheur qui eût couronné le front de son ami. Hélas!, il avait la célébrité, mais depuis longtemps et, à tout jamais il avait perdu le calme de la conscience et -le repos du cœur. Un morne cha-

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grin l’atteignait au milieu de son triomphe. Depuis cinq ans, aucune affection n’avait remplacé pour lui l’amitié de Raoul. Il marchait seul dans la vie, et s’eïTràyait de celte solitude. De loin en loin, il se surprenait à regretter ce bonheur intime de la famille que Raoul lui vantait autrefois. Il était dans cette disposition d’esprit quand lé ministre lui proposa, de ia partjde l’Empelreur, d'épouser une jeune lille dont la famille avait émigré pendant la Révolution et venait de l’entrer en France. Napoléon aimait ces mariages, qui mêlaient le sang de la vieille aristocratie à celui de la jeune noblesse qu’il voulait créer. Il dotait la jeune fille et donnait à Georges le titre de comte. Georges accepta avec reconnaissance. Il avait rencontré plusieurs fois cette jeune fille dans le inonde, et elle lui plaisait. Mlle d’Épagny, belle, brillante et spirituelle, convenait à son ambition, et, quant aux joies de la famille qu’il rêvait quelquefois, il espérait les trouver en elle, par cela seul qu’elle serait sa femme. Les marins et Mes soldats qui ont passé leur vie à la mer ou dans les camps croient aisément au boriheür dans le mariage. L’âmour voilé que leur offre l’hymen a pour eux un charme de mystère et de pudeur qu’ils n’ont presque jamais rencontré dans les faciles aventures de leur vie errante. Le mariage, une fois, décidé, s’accomplit dans de rapides délais. L’Empereur avait besoin de scs hommes de guerre ;

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il les laissait s?e marier et aimer leurs femmes entre deux batailles.

Le jour même de la signature du contrat, l’amiral Decrès prit. Georges à part. •

« L’Empereur, lui dit-il, veut que vous soyez prêt à partir dans quinze jours. v »

Georges ne put s’empêcher de tressaillir.

« Oh ! reprit le ministre eh souriant, vous pourrez emmener voire femme, si elle a le courage de vous suivre. Voilà ce dont il s’agit. l)’ici à quelques années, il n’y a rien à faire en Europe pour la marine. Il nous faut le temps de construire et d’armer , • une tlotje. de cent vaisseaux.. Mais l’Inde .nous reste ouverte. Un homme de talent doit pouvoir y recommencer le bailli de Suffren, La Bourdonnais et Dupleix. Voyez ce qu’a fait Surcouf, et Surcouf n’est qu\m corsaire.

— Quels seront mes moyens? demanda Georges.

— Vous aurez un port, Tranqucbar, que nous

offre Tippoo-Saeb. . C’esl à vous d’en faire un lieu de refuge pour les bâtiments qui vous rejoindront, un point de départ pour les expéditions que vous tenterez à l’intérieur. Vous aurez, pour faire des miracles, tout l’argent que vous voudrez. > *

— Et sur quoi partirai-je ? •

— Sur une frégate tout armée qui vous attend à Rochefort'. Est-ce dit?

— Oui, amiral, répondit Georges, dont l’imagina- .

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lion s’exalla-en voyant s’ouvrir devant lui un avenir

splendide d’aventures, de riehesse et de gloire. »

Il Iraversa le salon et marcha droit à sa fiancée.

« Mademoiselle, ldi dit-il en souriant , si dans quinze jours mon service m’obligeait à aller passer deux ou trois ans en Amérique ou dans l’Inde, consentiriez-vous à m’accompagner?

— La femme du commandant Georges , répondit Mlle d’Ëpagny, suivra son mari partout ou il ira. » ' »

Ces paroles, prononcées tout haut avec une sorte d’orgueil, furent accueillies des assistants par un murmure flatteur. Quant à Georges, ils’inclina, tout reconnaissant, devant la jeune fille.

Quelques jours après, Georges était marié. Il était dans son cabinet, assis au coin du feu dans un grand fauteuil et les pieds sur les chenets. Il avait cherché cette solitude heureuse dans laquelle l’âme, débordant d’émotions trop vives, a besoin de se recueillir. Ainsi qu’une pluie bienfaisante fait épanouir de belles fleurs sur un sol aride, l’amour ouvrait enfin aux douces rêveries et aux charmantes espérances ce pauvre cœur si longlehips fermé. Georges retrouvait la joie profonde, et qu’il avait presque oubliée, d’aimer et d’être aimé. jPeu à peu, il s’attendrit et ses yeux se mouillèrent. Au moment où il se levait en souriant pour aller retrouver sa femme, un domestique entra et lui remit une lettre.

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Georges la prit d’abord négligemment, mais en voyant l’écriture et le cachet, il se sentit frappé au cœur. Elle était du père de Raoul.

« Oh ! mon bonheur ! » s’écria-t-il.

Cette lettre était sévère, presque menaçante. Le vieillard né comprénait pas le long silence de Georges. Il fallait que les circonstances de la mort " de Raoul eussent été bien mystérieuses pour qu’un ami intime, qui sans doute en avait été témoin, n’osât point les révéler à un père au désespoir. Le vieillard terminait en disant qu’il attendrait huit jours, mais que, si, au bout de ces huit jours, il n’avait pas.de réponse, il viendrait lui-mêmeà Paris. *

« Il ne m’y trouvera plus ! » s’écria Georges.

Si, en effet, deux ans auparavant, il n’avait point eu lé courage d’écrire, au père de Raoul, alors moins que jamais, et en face des soupçons que cette lettre semblait manifester , il eût osé affronter sa présence. Il pâlissait à la seule pensée du récit funèbre qu’il aurait à lui faire. Poussé par une crainte superstitieuse, et s’imaginant qu’il ne pouvait conserver que par la fuite ce bonheur enivrant et tardif dont il jouissait depuis quelques heures à peine, il courut chez le ministre et lui demanda son ordre de départ. Le ministre tenait cet ordre tout prêt, et le lui donna en le félicitant de son zèle. . Avant que la semaine fût écoulée, Georges appareillait à Rochefort,' sur fa Beltonc.

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Tout le jour du départ, il se tint sur le pont, regardant tour à tour les voiles de sa frégate et. les côtes de France, qui S’effaçaient trop lentement au gré de son impatience. Il semblait craindre d’y voir tout à coup apparaître, un signal qui le rappelât.

« Mon ami, lui dit alors en souriant sa femmo, qui l’observait, vous ôtes réellement ambitieux. Vous avez hâte de quitter la France, comme si vous étiez poursuivi. » * ...

Georges ne répondit «ju’en essayant de sourire. Pour la première fois , 1 il venait de se trahir. . Sa femme avait presque lu .dans sa pensée. C’était en effet le remords qui le poursuivait comme il l’avait poursuivi depuis cinq ans.

En arrivant à Tranquebar, Georges comprit toute l’immensité de la lâche qu’il avait acceptée. H avait tout à créer, un arsenal, des chantiers, des fortifications, la ville elle-même. Mais il ne recula pas. Dans l’espace de quatre ans, il renouvela les miracles de La Bourdonnais à File Bourbon- Pour n’ôtre point dérangé dans scs travaux, il avait d’abord hérissé de canons l’étroit goulet qui ferme la rade et rendu vaine toute attaque des Anglais. Ayant reçu à plusieurs reprises, sur de petits navires qui se dérobaient aux croisières ennemies, des ouvriers de toutes professions et des sous-officiers instructeurs de toutes armes, il avait mis. sur les chantiers différents bâtiments, même une frégate de la force

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de la Bellone, et organisé et discipliné une armée indigène. Quelquefois il sortait avec sa frégate, pour se distraire, disait-il. II lui avait donné une marche tellement supérieure qu’il échappait facilement avec elle aux bâtiments de guerre qu’il, rencontrait. Il, ne voulait tenter quelque chose de sérieux que lorsque ses grands préparatifs seraient terminés, et il se contentait de capturer quelques navires de commerce. If s’était bâti une belle maison en bois, presque un palais, dans laquelle il avait réuni toutes les merveilles du luxe européen cl du luxe asiatique. Le soir, après des journée^ d’une prodigieuse activité, il s’y reposait quelquèsbeures. Par les fenêtres ouvertes, il apercevait d’urt côté la rade de Tranquebar déjà- couverte de navires, les arsenaux où retentissaient les derniers coups de . marteaux des ouvriers, èt les troupes qui rentraient aux casernes au bruit des fifres et des tambours ; de l’autre, il voyait, dorée des rayons du soleil couchant et à demi noyée dans les ténèbres, la monstrueuse végétation dé l’Inde, pleine de sourdes rumeurs et de puissants parfums. A quelques pas de lui, sa femme, vêtue de mousseline blanche, se balançait dans un hamac. Depuis trois ans, elle lui avait donné un fils, et cet enfant blond et rose jouait en se roulant sur les nattes* Les regards de Georges allaient alternativement de sa femme à son fils. Il admirait tour à tour la beauté nonchalante,

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un peu impérieuse, de la première et les gracieux

mouvements du second. Il restait longtemps silencieux, aspirant lentement la fumée de son bouka, puis, tout à coup il appelait son fils, le prenait sur ses genoux, souriait à ses discours enfantins et le couvrait de caresses. Quelquefois cependant, avec une préoccupation singulière ,. il lui écartait les cheveux et le regardait attentivement. Alors il s’assombrissait peu à peu, l’embrassait une dernière fois sur le front et le posait doucement à terre.

Georges avait fait tous ses efforts pour être heureux î il ne l'était pas. Sa raison, si froide , si lucide, ne lui avait pas permis d'entretenir de longues illusions sur son bonheur conjugal. Sa femme était sa compagne; elle n’était ni sa confidente ni son amie. Ambitieuse comme il l’était lui-même, elle

l’aimait pour l’éclat de son nom, pour ses prouesses guerrières , en un mol parce qu’il était fort. Georges , le sentait, et cet infortuné, qu’agitaient parfois de si cruelles souffrances et de si folles terreurs, restait impassible et souriant devant elle. Il comprenait que, s’il eût cédé à ce besoin d’expansion que l’homme le plus énergique éprouve à certaines heures, et qui le fait se réfugier comme un enfant craintif dans les bras de la femme qu’il aime, il eût trouvé la sienne étonnée , presque dédaigneuse. En perdant son prestige, il eût perdu Je seul amour que cefle fémme brillante et hau-

faine pouvait avoir pour un mari. Il s’était résigné, maïs aussi il avait continué de vivre en face de ses idées-sinistres* dpnt la tendresse, de sa femme l’eut peut-être guéri. Elles sommeillaient parfois des mois entiers, mais, à la moindre circonstance, elles se réveillaien t âpres et implacables, et lui forgeaient de nouveaux tourments. Si, de temps à. autre, il lui. arrivait de. regarder lentement son fils, c’estqu’il croyait trouver dans ses traits une lointaine ressemblance avec ceux de- Raoul. Il avait les mêmes cheveux bouclés èt soyeux, les mêmes yeux noirs et déjà pensifs, quelque chose du sonde sa voix. Georges se répétait que c’étaient là des chimères, mais ces chimères, s’appuyant sUr mille souvenirs de la première jeunesse de Raoul, prenaient, malgré lui, dans son esprit, une forme nette et arrêtée. Ainsi, il était frappé jusque dans son affection pour son fils. Lé fantôme de Raoul, tour à tour souriant ou menaçant,- comme il n’avait jamais cessé de le voir, se dressait entre lui et l’enfant.

Depuis quelque temps aussi, sa santé déclinait. Il avait des prostrations soudaines et de violents maux de tète. L’énergie de son âme 'se ressentait de cet état maladif. Il s’attendrissait et s’irritait sarts cause. Dans les intervalles de ces accès, il redevenait ce qu’il avait toujours été, un ami affectueux pour sa femme, un chef juste et bienveillant pour ses marins et pour ses soldats. Il eût fallu qu’une violente se-

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cousse le tirât de ce marasme, mais, par malheur, il ôtait momentanément condamné à l’inaction. L’armement de là frégate qu.’il avait construite réclamait encore deux ou trois mois. Il fallait, ce môme temps pour qu’une frégate de 60, que le ministre lui avait promise, pût arriver à Tranquebar, si elle parvenait à tromper les croisières ennemies. Alors, il agirait à la fois par terre et par mer.

Il aurait une escadre suffisante pour sortir, et ses troupes, unies à celles de Tippoo-Saeb, pourraient attaquer les possessions anglaises. Georges attendait ce moment avec la plus-vive impatience. Ce moment vintenfm. Le 15 août, les vigies signalèrent la frégate, et, vers midi, elle entra en rade. C’était justement le jour de la' fête de l’Empereur. Tous les navires étaient pavoisés, et lesJiatteries des forts faisaient une salve de 101 coups de canons. La colonie était pleine de joie et de rumeur. Après avoir reçu, avec un certain apparat, le commandant de la frégate, Georges, que la célébration de la messe et les. cérémonies du jour avaient occupé toute la matinée, ne se trouva seul que vers deux heures. Il était sombre et agité de tristes pressentiments. Il songeait, en effet, qu’aux jours les plus brillants de sa carrière, quelque événement imprévu était venu lui rappeler le point de départ fatal de sa fortune. Il s’assit dans son jardin, sous uile tonnelle dont l’épais feuillage l’abritait du soleil, et ouvrit les dépêches du mi-

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nistrc. « Le temps de vos plus rudes épreuves est passé, lui disait Decrès; vos préparatifs doivent être terminés; vous allez enfin marcher en avant. J’attends votre premier succès pour vous nommer amiral. » Le front de Georges resplendit, et cet ambitieux frappa le sol du pied, comme s’il prenait possession de l’avenir. A ces dépêches officielles, était jointe une lettre particulière. Le ministre lui parlait dans les termes les plus affectueux, les plus bienveillants, du long exil qu’il avait à subir, mais qui ne pouvait manquer de se terminer bientôt, car la guerre avec l’Angleterre ne serait point éternelle, et alors il reviendrait jouir en France du fruit de ses travaux. • '•

Cette lettre avait un post-scriptum.

« J'oubliais de vous dire, mon cher commandant, qu’un riche industriel des environs de Strasbourg, un vieillard très-àgé, M. Barnard, m’a parlé de vous. Vous avez été l’ami intime de son fils, un pauvre officier, mort bien malheureusement aux Antilles, il y a quelques années. II se rappelle à votre souvenir. »

Georges eut froid au cœur en lisant ces lignes. Depuis son arrivée dans l’Inde, c’était la première fois qu’il entendait parler du père de^ Raoul. Il avait espéré qu’il serait mort. La lettre lui échappa des mains, et il se laissa tomber surlebanc de la tonnelle. A ce moment, son^ fils entra et vint en sautant

s’asseoir sur ses genoux. Georgesprit les petits bras de l’enfant, le plaça ainsi à quelque distancé de lui et le regarda fixement. Au bout d’une minute, il le posa brusquement sur le sol.

« Va-t’en, luidit-il d’une voix squrde, laisse-moi. » L’enfant s’en alla tout surpris, presque effrayé.

« Oh ! dit Georges en se tordant les bras, son infernal souvenir ne me quittera donc jamais! Comment faire pour m’en délivrer? »

Il avait à peine prononcé ces paroles, qu’il entendit la voix de son fils qui criait avec un accent désespéré : .

« Papa! papa! papa! »

Celte pauvre petite voix semblait sortir des profondeurs de la terre. Georges courut à l’endroit d’où elle partait. Il arriva à un puits qui ouvrait, presque au ras du sol, sa bouche noire et béante. Ce fut de ce puits que la voix l’appela de nouveau. Georges se pencha sur la margelle, mais il lui fallut quelques secondes pour s’habituer à l’obscurité. Enfin il aperçut son fils. L’enfant se cramponnait à

la corde de ses deux mains, et son corps, heureu-

sement, s’appuyait sur un des seaux. Par un hasard providentiel, l’autre seau, que le poids, si léger qu’il fût, delà frêle créature, aurait dû faire monter, s'était accroché à une barre de fer au fond du puits.

Georges regardait, mais il ne bougeait pas. Il était frappé d’horreur. L’Obscurité où ses yeux

plongeaient grossissait pour lui les objets, et il lui semblait apercevoir Raoul. Il prit enfin le courant de la corde opposé à celui que tenait son Ris, ,§’y appuya et lit sortir le seau de. l’obstacle de fer sous lequel il était engagé. De cette façon, il sentait l’enfant pour ainsi dire suspendu dans sa main. Georges éprouva alors un vertige de haine et de vengeance contre les souvenirs jjui l’obsédaient, et, pendant une seconde, il eut la pensée de lâcher la. corde.

Mais ce ne fut qu’un éclair. Ce père comprit qu’il allait tuer son fils. La réaction se fit. Pâle, le front couvert de sueur, il saLit la corde de ses deux mains avec une étreinte convulsive, comme s’il eût craint qu’elle ne lui, échappât; puis il se mit à hisser l’enfant jusqu’au bord, doucement, à petits coups, 'avec des précautions infinies, de peur de le heurter aux parois du puits. Quand il l’eut amené à la hauteur, de la margelle, il le prit darts ses bras, et, le serrant sur sa poitrine avec une joie sauvage, il l’emporta en courant et en poussant des cris sans suite jusque dans la tonnelle.

Là, pendant quelques instants, il le couvrit de larmes et de baisers. Il l’assit ensuite sur le banc, et s’agenouilla devant lui en courbant le front et en sanglotant.

Lorsqu’il releva la tête, il s'aperçut que son fils, qui n’avait point encore dit un mot, le regardait avec de grands yeux tristes et fixes. Ce regard était 329 12

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si étrange, que Georges frissonna. Il s'ongea tout à coup que, lorsqu’il s’était penché sur la margelle du puits, son visage avait dïl être en pleine lumière pour l’enfant qui le voyait d’en bas, et que la pensée de meurtre qui avait bouleversé ses traits avait pu être visible pour son fils comme elle l’avait été autrefois pour Raoul.

« Ob ! mon Dieu f pensa-t-il, aurait-il donc deviné que j’ai voulii le tuer? »

,11 s’assit et prit de nouveau son fils dans ses genoux. . . '

« Tu as voulu jouer avec la corde du puits, lui dit-il d’une voix caressante, et tu es tombé? »

L’enfant fit signe que oui. ,•

« Heureusement, je suis arrivé à temps, » ajouta Georges en s’efforçant de sourire.

Son lils restait silencieux, mais continuait à le regarder de la même manière.

* Pourquoi ne me réponds-tu pas ? dit Georges d’un ton suppliant. Est-ce qüe tu ne mîaimcs plus? »

Pour toute réponse, l’enfant jeta ses petits bras aù cou de son père, et se mit à pleurer longtemps, amèremept, sans que rien pût le calmer, avec une douleur au-dessus de son âge.

Georges n’osa plus l’interroger et le mena à sa mère. Pendant les quinze jours qui suivirent, il s'occupa sans relâche des préparatifs de son expédi-

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lion. Il ne trouvait un peu de calme que dans une activité démesurée et dans laf perspective de nouveaux combats et de brillants succès. Le soir, au moment où l’on couchait son fils, il restait près de lui une grande heure. Tantôt il l’embrassait avec fureur, tantôt il le regardait avec dés yeux pleins de larmes. Il avait pour lui, pour sés caprices, pour ses jeux, une bonté et une doucear extrêmes. En apparence, l’enfant était redevenu pour son père ce qu’il était autrefois, mais, de loin. cn loin, ses yeux, eu se fixant sur lui, avaient cette expression indéfinissable qui troublait Georges jusqu’au fond du cœur. Georges partit désespéré, moins décidé à se battre qu’à se faire tuer.

A peine dehors, il rencontra une, croisière anglaise de cinq bâtiments de guerre. La vue de cette flotte, l’aspect de Cette mer qu’il avait tant aimée, et l’approche du combat lui rendirent une partie de son énergie» Il sc rattachait à la gloire comme à une dernière branche de salut. Mais la gloire elle-même devait lui manquer. Pendant la nuit, où la brume fut très-épaisse, il fut séparé deis deux frégates qui l’accompagnaient et resta isolé sur la Bellonc. Au point du jour if entendit vers l’est une canonnade fort vive et se dirigea de ce côté. Une brise trèsfaible le portait lentement. A midi, il se trouva en calme. La brume se dissipa en môme temps et un radieux soleil illumina les flots. Alors Georges put

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apercevoir, hors de portée de canon, ses deux frégates entourées par les navires anglais. Elles étaient à demi démâtées et amenaient leur pavillon. Georges ne voulut point survivre à son désastre, et il résolut d’attendre l’ennemi. 11 resta sur le pont, sombre et impassible. Vers deux heures, le calme cessa, et une brise favorable à l’escadre anglaise la porta sur la Bellone. Aussitôt qu’il fut possible de tirer, un combat d’artillerie s’engagea, mais, dés les premiers coups, un boulet tua deux hommes sur la dunette à côté de Georges, et détacha du bastingage un éclat de bois qui l’atteignit à l’épaule. Il tomba sans connaissance. Le second de la Bellone, privé de son chef, ne crut pas devoir continuer un combat aussi inégal, prit chasse et rentra à TranQuebaf. A peine rétabli de sa blessure, Georges voulut agir par terre. Ses troupes, pendant "son absence, avaient dû se réunir à celles de Tippoo-Saeb. Il accourait pour en prendre le commandement, lorsqu’il apprit que le prince indien, se décidant à marcher sans lui, avait attaqué les Anglais cl s’était fait battre. Georges ne ramena que lés débris de cette petite armée qu’il avait eu tant de difficulté à former. Ainsi il était tombé du haut de ses espérances et, trompé dans son ambition, il lui fallait, comme un autre Sisyphe, recommencer sa tâche. Il écrivit qu ministre dans un noble langage, sans accuser personne, le récit de ses malheurs, et lui dit simplement qu’il allait travailler à

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les réparer. Il se mit en effet à l’œuvre d’une façon patiente et continue, mais il n’avait' plus l’ardeur qui l’enflammait jadis ; il n’avait plus foi dans l’avènir. Atteint d’un mal profond et qui faisait chaque jour de nouveaux progrès, il n’éprouvait môme plus ' le désir de réussir. Lorsque, quelques mois plus lard, le ministre, en lui adressant une lettre de consolation et d’encouragement, lui annonça qu’il l’avait nommé, amiral, ce fut avec un pâle sourire que Georges accueillit celte suprême faveur de la fortune.". .

Par le nouveau grade qu’il venait d’obtenir, Georges était condamné à rester dans l’Inde, et il en souffrait cruellement. Depuis l’aventure du puits, il détestait l’Inde, comme il avait autrefois détesté les Antilles. En même temps, il se faisait horreur. Il avait voulu tuer son fils, et la pensée que son fils avait pu lire sur ses traits cet abominable désir, rie sortait pas de son esprit. Il demeurait des- heures entières assis à l’écart et répétant machinalement : « Il l’a deviné! il l’a deviné! » Avide d’obtenir une certitude, qui l’eût cependant

épouvanté, il ne cessait d’observer l’enfant avec une curiosité pleine d’angoisse ; il épiait ses gestes, interprétait ses paroles et pâlissait sous son clair et limpide regard, comme un criminel sous le regard de son juge» A force de l’ohserver, d’analyser son caractère et sa physionomie, il'en vint bientôt à lui trouver avec Raoul, non-seulement au physique, mais au moral, une complète ressemblance. Ainsi que Raoul, l’enfant était tour à tour, et autant qu’il pouvait l’être à son âge, tendre et expansif, mélancolique et rêveur. A mesure qu’-il grandissait, Georges s’imaginait de revoir en lui la vivante image de son ancien ami. Agité de remords, tourmenté par de funestes souvenirs , il avait pour son fils des élans de tendresse passionnée, et, dans d’autres instants; il le fuyait et le prenait en une sorte de haine, Il en avait presque peur. » Quant ii sa propre ressemblance avec Raoul, il ne s’en préoccupait plus. Elle était pour lui un fait accompli, et il la subissait comme une maladie passée à l’état chronique et avec laquelle on est forcé de vivre. Toutefois, elle se rappelait à lui par Üe nouveaux et menaçants symptômes. Georges la sentait empreinte sur son Visage comme un masque inflexible et rigide. Ses muscles , mis en mouvement par une émotion quelconque , jouaient avec difficulté sous ce masque et le contractaient à peine. Un jour qu’il , s’était livré à une violente cblêréconfre un de ses

officiers, il avait par hasard observé ce phénomène dans une glace placée devant lui. Les veines de so.n front s’étaient gonflées, son teint était devéqu plus, pâle, mais son irritation, qu’il , ne cherchait pourtant pas à contenir, ne s’était manifestée sur ses traits qué par de faibles tressaillements. Une autre fois, il avait été pris d’un attendrissement subit en embrassant son fils, mais ses yeux seuls s’étaient mouillés et un imperceptible trembleihent avait seul agité ses lèvres. A certaines époques, il éprouvait une grande difficulté à parler, et dans deux ou trois circonstances sa langue s’était refusée à articuler aucun son. Georges avait remarqué ces divers symptômes, mais il y restait presque indifférent. A mesure que sa physionomie s’immobilisait, pour ainsi dire, il devenait peu à peu insensible à toute émotion forte. Ainsi il sortit avec la DeUonc , rencontra une frégate anglaise, l’emporta après un beau combat : « Son cœur battit à peine. » Il n’aspirait qu’au repos. Il ne songeait qu’à retourner en France et à jouir de la haute position qu’il avait achetée au prix de tant de fatigues et de souffrances. Il comptait que les plaisirs, la fortune et les honneurs lui donneraient sinon une vie heureuse, du moins l’arracheraient à cette torpeur morale qui l’envahissait chaque jour davantage. Le moment de son rappel arriva enfin lors de la chute de l’Empire. Il partit deTranquebar au mois de décembre 1814 et eut le.

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bonheur d’ôtre contrarié dans sa traversée, et de ne débarquer en France qu’au milieu de 1815, après la seconde restauration. Il avait de la sorte été dispensé de tremper dans les événéments des cent jours. Il avait le renom d’un loyal marin, qui avait longtemps combattu au loin pour sa patrie, et qui était pur de toute trahison. Le gouvernement l’accueillit avec faveur, en même temps que les relations de famille de sa femme lui marquaient une place dans la nouvelle cour. lin matin, aux Tuileries, au sortir de la messe, il fut -présenté au- roi. Louis XVIII s’arrêta devant lui, le regarda quelques instants, puis, se retournant vérs les assistants :

« Messieurs, dit-il, le bailli de Suffren n’aura plus dans l’Inde le monopole de la gloire: il le partagera désormais avec l’anpral Georges'. »

Georges eut, dans cette matinée, un succès semblable à celui qu’il avait obtenu dans le monde lors de son mariage avec Mlle d’Épagny. Les paroles-si bienveillantes du roi avaient attiré sur lui l’attention de tous. En grand uniforme, portant toutes ses décorations, il avait une belle et fière contenance. Quoiqu’il eût près de quarante ans, en apparence il n’avait point vieilli. Ses traits étaient seulement plus accentués, plus énergiques, qu’ autrefois. Ses cheveux, qu’il portait toujours longs, n’avaient point blanchi. La ride perpendiculaire de son front, son regard sombre, son amer sourire, lui donnaient cet

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air fatal que la poésie de lord Byron mettait alors à la mode. On le comparait au corsaire, à Lara , à tous les infortunés de, nature surhumaihè qüe poursuit le remords d’un crime , que torture un incurable chagrin, sans qu’on se doutât que cette com-

paraïson fût horriblement réelle. Pendant une heure, ce monde intelligent", frivole, avide d’émotions, ne parla que de lui, de ses combats, de ses aventures et de certaines circonstances mystérieuses de sa vie qui n’avaient jamais été éclaircies. Georges éprouva toutes les jouissances de l’orgueil à se voir le point de mire de tous les regards , le sujet de toutes les conversations. Quand il fut rentré chez lui, il se sentit plein de joie et de confiance, et il espéra en avoir fini avec la fatalité qui pesait depuis si longtemps sur sa vie.

Il était dans ce môme cabinet de son hôtel où, dix ans auparavant, quelques jours après $on mariage, il s’était déjà absorbé dans-une heureuse et profonde rêverie. Cette fois, il s’y promenait à pas lents, mais, comme alors, il souriait à l’avenir qui paraissait s’ouvrir devant lui. Tout à coup, il aperçut sur la cheminée une lettre qu’il n’avait pas encore remarquée. Il reconnut aussitôt l’écriture et le cachet. Elle était du père de Raoul et contenait quelques lignes seulement.

« Monsieur, disait cette lettre , je viens d’arriver à Paris et. je suis descendu dans la rue Saint-Martin,

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à l’auberge du Lion d’Or. Je vous attends ce soir à neuf heures. Si vous ne veniez pas, je me rendrais moi-mème à votre hôtel. »

La lecture de cette lettre causa à Georges une impression moins vive qu’il. ne l’aurait supposé. A force de souffrir , il avait fini par éprouver de sa longue misère quelque ch'ose de semblable à de l’ennui. .

« Cela devait arriver, dit-il seulement. Je commençais à être heureux. Mais, cette fois, ajouta-t-il avec un geste de menace, je vais en finir; j’irai le voir. » Il continua à se promener en réfléchissant à la conduite qu’il tiendrait dans cette entrevue tant redoutée jusque-là, et dont la perspective prochaine le laissait presque froid. Il se dit que le père de Raoul devait être un vieillard en enfance, que tourmentait l’idée fixe de savoir pomment son fils était mort. Il se promit, en conséquence, de l’intimider en le prenant de haut avec lui, mais de le contenter en lui faisant, le plus brièvement possible, le récit qu’il demandait.

Toutefois , la journée fut longue , et Georges en attendit la fin avec un mélange d’inquiétude et d’impatience. A huit heures, il sortit de chez lui. Il était vêtu d’une grande redingote, portait un chapeau rond, des bottes à la Souvarow et tenait une badine à la main. Malgré la résolution qu’il avait prise le matin, il était sombre et agité. Il ressentait

en môme temps une .chaleür assez vive et de fréquents élancements au visage. Quand il fut arrivé rue Saint-Martin, à l’adresse indiquée, il s’étonna que M. Barnard, qui, d'après ce que lui avait écrit le ministre, devait être riche, eût choisi un hôtel d’une aussi mesquine apparence. En effet, une lanterne rouge se balançait au-dessus de la porte, et la porte elle-même n’était fermée que par une barrière à claire-voie armée d’une sonnette. Cette enseigne du Lion d’Or ne lui était pas d’ailleurs inconnue. Il lui semblait que Raoul lui en avait autrefois parlé/ mais il ne pouvait se rappeler h propos de quelle circonstance.

Après une hésitation de quelques secondes, Georges entra et demanda M. Barnard. On lui Indiqua le numéro d’une chambre située au premier étage. Georges monta, mais, arrivé à la porte en bois peint qui le séparait du père de Raoul, il s’arrêta de nouveau. Bientôt, il eut honte de sa faiblesse et il ouvrit brusquement la porte. A peine eut-il pénétré dans la chambre, qu’il se trouva en pleine lumière. Une lampe, placée sur une table et dont le réflecteur en fer-blanc semblait à dessein tourné de son côté, l’éclairait des pieds à la tête. M. Barnard , assis dans un fauteuil, de l’autre côté de la table, était au contraire dans l’ombre. Dès qu’il aperçut Georges , il se leva et marcha à lui, les bras tendus , avec des cris inarticulés. Arrivé à deux pas de distance,, il le

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regarda d’abord avec un visage égaré, puis avec un profond étonnement, et reprit soudain tout. son calme. * .

« Monsieur, lui dit-il, autrefois , en effet, mon tils m’avait assuré que vous lui ressembliez, mais je ne croyais pas qu’une ressemblance pût être poussée aussi loin. Veuillez vous asseoir. » .

Il lui montra un fauteuil en face du sien. Georges s’assit, et, saris affectation, il changea à demi la lampe de position. Il pouvait ainsi voir les traits du père de Raoul, dont il était séparé par la table.

En l’examinant, il eut un moment de stupeur.

M. Barnard était un vieillard de quatre-.vingts ans. Sa haute taille était voûtée par l’âge. Ses mains, qu’il appuyait sur la table , étaient tellement maigres, que, sous la peau mince et ridée, ofi voyait jouer les articulations des os. De longs cheveux blancs tombaient en désordre des deux côtés de son visage, qui était d’une pâleur livide, presque cadavéreuse. Ses yeux seuls brillaient d’un éclat inouï. Il semblait que le peu de vie qui restât dans ce corps usé s’y fût concentré pour jeter de dernières et terribles lueurs. En ce moment, ils étaient fixés sur Georges. ,

« Pardonnez-moi, monsieur le comte, dit le vieillard avec une nuance d’ironie, de vous recevoir dans une pareille chambre ; mais c’est à cette auberge que je suis descendu lorsque je suis venu

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à Paris, avec Raoul , et depuis je n’en ai jamais changé. »

Georges s’inclina.

« Maintenant, continua lentement M. Barnard, pourquoi n’avez-vous pas répondu aux lettres que je vous ai envoyées? »

D’après la ligne de conduite qu ? il s’était tracée le matin, Georges voulait à la fois intimider et ménager le vieillard. Aussi, il prit la parole avec une certaine hauteur.

« Monsieur, ce sont des circonstances indépendantes de ma volonté qui m’ont empêché de répondre aux deux premières. Je les ai reçues chaque fois au moment d’un départ. Quant à la troisième, elle était conçue dans des termes tels, que le mieux que je pusse faire était de l’oublier. J’ai reçu la dernière ce matin, et je suis venu.

— Soit ! lit le père de Raoul. Maintenant, consen-

tez-vous à me dire dans quelles circonstances mon /ils est mort? -

— Oui, » dit Georges.

Il se recueillit un instant pendant que M. Barnard se disposait à l’écouter.

« Vous savez que Raoul et moi nous étions embarqués sur la Thèlis. Dans notre dernière croisière, le commandant fut tué et le second si grièvement blessé, qu’à notre arrivée à la Guadeloupe on fut forcé de le débarquer. Raoul devint alors le com-

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