‹ Pierrot Henri RivièreChapitre 4 sur 4 · CA [N · texte numérisé non relu

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mandant provisoire de la frégate, et reçut l’ordre d’aller reprendre aux Anglais le fort de la Trinité.

— Je sais tout cela. Ces détails se trouvaient dans

la dernière lettre que mon fils m’a écrite au moment de partir. .* •

— La frégate, poursuivit Georges, mouilla devant la Trinité le lendemain, le jour môme où Raoul devait succomber. C’était au mois de mai

— C’était le 31 mai, dit le vieillard. On m’a informé de la date, et, ajoutart-il, les yeux à demi • fermés, et comme s’il se fût parlé à lui-même^ c’est à peu près à minuit qu’il a dû mourir. > .

— Comment le savez-vous? fit Georges en tressaillant.

— C’était donc véritablement à cette heure-là! s’éccjp M. Barnard tout tremblant d’émotion et se soulevant sur son fauteuil.

— Je n’en sais rien, reprit froidement Georges. » Et, à son tour, il regarda le vieillard d’un air à la fois impassible et menaçant.

A cette dénégation de Georges, le visage du père de Raoul exprima une inconcevable méfiance. Une question bv vint aux lèvres. Il eut envie de demander à Georges pourquoi il tressaillait s’il ignorait l’heure à laquelle était mort Raoul. Mais il se con* tint et lui dit seulement :

* Continuez, monsieur. *

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Celte conversation ressemblait à un duel entre deux adversaires implacables.

Georges continua, mais lentement. Ses tempes battaient avec force et il n’articulait scs mots qu’avec beaucoup de- difficulté. Ce. bégaiement, que le père de Raoul .pouvait attribuer à la crainte, l’irritait profondément, eh il faisait tous scs efforts pour le dominer.. •

Ceful ainsi qu’il raconta le plan d’attaque projeté par Raoul cl qu’il arriva à la reconnaissance que tous deux devaient faire sur les derrières du fort.

« Nous avions pris, dit-il, chacun uri sentier différent. Après une demi-heure de marche, je me trouvai le premier au rendez-vous. Là, j’attendis inutilement plusieurs heures, et ce ne fut qu’au point du jour que je me décidai à retourner à bord. Le lendemain, après la prise du fort, j’envoyai une cinquantaine d’hommes battre la montagne dans tous les sens, et ils rapportèrent sur une civière le corps de Raoul. Ils l’avaient aperçu au fond d’un précipice et l’en avaient retiré. »

Il y eut un moment de silence t’ ‘re les deux hommes, mais sans attendrissement. Georges tâchait de regarder froidement et de terrasser ce passé lugubre dont les moindres détails, au bout de quatorze ans, étaient vivants pour lui. M. Barnard appuyait plus fortement sur la table ses mains tremblantes, et, se penchant en avant, fixait sur Georges

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ce regard acéré du soupçon, el de la haine auquel 'la frêle enveloppe du corps ne peut plus dérober les secrets de l’àme.

» Alors voua n’avez point assisté à ses derniers instants? -

— Non, bégaya Georges. ,

— Et vous prétendez que personne n’en a été té- . moin?

— Personne, car je l’aurais su. •.

— Eh bien ! c’est impossible, dit le vieillard d’une voix sèche et cassante; car mon fils n’est pas tombé tout de suite au fond du précipice. »

Georges ne répondit pas un mot, car il s’attendait à quelque révélation effrayante, et, pour la supporter, il appelait à son aide ce qui lui restait de force.

« Ajnon tour, dit M. Barnard d’une voix solennelle, je vais vous raconter la mort de Raoul. C’était bien le 31 mai, et il pouvait être onze heures du soir. Je venais de me coucher et je n’avais sur ma labié de nuit qu’une seule bougie, qui répandait une faible clarté. Tout à coup je me sentis pris d’une émotion indéfinissable, et je m’entendis appeler par une voix silencieuse, car elle était perceptible, non pour îqes sens, mais pour mon imagination. En même temps mes yeux se tournèrent d’eux-mèmes vers le - fond de ma chambre. La, à quelques pieds du sol et collée contre la muraille,

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je vis se, dessiller nettement l’image de/mon fils. Elle était dans une position extraordinaire, le corps à dèmi ployé, les jambes ët les bras se cramponnant à quelque chose d’invisible. Je me rappelai que Raoul m’avait dit souvent que, par un effort suprême de sa volonté, il m’apparaîtrait à l’heure de sa mort, et je frémis jusqu’au fond de l’âme en songeant qu’ij tenait sa promesse. Cependant je me rassurai en apercevant son visage, il l’avait un peu ému, presque joyeux, et le tenait en l’air comme s’il eût regardé quelqu’un. Sa bouche remuait doucement. Il semblait parler à voix basse ; mais bientôt une vive inquiétude se peignit sur ses traits ; il parla plus vite et ses membres s’agitèrent. On eût dit que le frêle appui auquel il se retenait, un arbuste peutêtre, cédait sous son poids. A ce moment, la vision s’effaça en partie ; sans doute la pensée de mon fils s’éloignait de moi. Il ne tarda pas à m’apparaître de nouveau. Cette fois, un profond désespoir contractait sa physionomie; les paroles se pressaient sur ses lèvres, moilié imprécations, moitié prières; sa bqucliese crispait dans un sourire amer et désolé ; lés mouvements de scs bras et de ses jambes étaient convulsifs et saccadés. Évidemment il se sentait tomber; il tombait! Ah! l’épouvantable figure qu’il avait alors! »

Georges se taisait. Une terreur folle dont il n’avait point eu l’idée jusque-là, s’emparait de tout son 329 > . >. 13

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être- Lui aussi, il entrevoyait Raout dans jles ténèbres du précipice; il revoyait, le lendemain, son cadavre livide -et menaçant étendu sur le brancard. - ■' • ..

Le vieillard releva sa tête qu’il avait baissée un instant, mais aussitôt il la rejeta en arrière, la pressant avec force de ses deux mains qui disparaissaient sous» ses cheveux blancs.

« Ah l s’écria-t-il en regardant fixement Georges, votre visage est décomposé comme l’était celui de Raoul. Votre front, confine l’était le sien, est coupé en deux par une ride droite et profonde. Voilà que vos narines sont dilatées par la terreur. Et quel affreux sourire sur vos lèvres!»»

A mesure que parlait M. Barnard, Georges sentait son front se plisser, ses narines se gonfler, sa bouche se tordre. Tous les muscles de son visage se déplaçaient en obéissant à une loi mystérieuse. Ils eurent enfin un dernier tressaillement brusque et douloureux auquel succéda leur complète immobilité.

« Ah ! vous voilà tel que m’est apparu Raoul ! s’écria le vieillard. Ah! Dieu juste! Dieu vengeur! mes pressentiments ne m’avaient point trompé. Pour que vous ayez le visage qu’avait mon fils à l’heure de sa mort, il faut que vous l’ayez vu mourir. Cet homme à qui il pariait, vers qui il levait les yeux, ce devait être vous. Vous n’aviez sans doute qu’à

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lui tendre la main pour le sauver, çt vous l’avez laissé périr. Et cependant vous étiez tout pour lui. Il vous aimait plus qu’il ne m’aimait, moi, son père. .C’était votre ami, c’était votre frère !» r '•

Tout à coup l’émotion du vieillard tomba. Il tendit le doigt vers Georges, et d’une voix terrible il lui cria : ;

* Caïn! Caïn? qu’as-tu fait de ton frère ? »

En même temps il voulut s’élancer, mais ses forces le trahirent. Il glissa sur son fauteuil, aux bras duquel il se retint à demi ; alors, d’une voix épuisée, haletante, pleine de sanglots et de fureur, il continua de parler.

« Mais je te vengera?» Je dirai que c’est lui qui l’a tué. Je dirai que c’était un lâche et un envieux, qu’il t’a sacrifié à son ambition. J’ai recueilli bien des indices. Je montrerai des lettres où tu m’écrivais qu’il était jaloux de toi. Je l'ai suivi à la piste dans toute sa carrière, dans ses remords, dans ses * terreurs. Il y avait dans sa vie des habitudes mystérieuses que j’expliquerai devant tous. »

Il s’arrêta, parut réfléchir un instant, et se mit à rire avec un insultant mépris.

« Bah! des preuves! à quoi bon! Je n’aurai qu'à le dénoncer et à le montrer à ses juges avec qet horrible visage. Ils liront son crime dans chacun de ses traits. »

Georges ne put en supporter davantage. 11 ouvrit

la porte, se précipita dans l’escalier et roula par les degrés comme un homme ivre. Une fois dans la rue, il courut deux heures, la tète perdue, cherchant sa demeure et n’en trouvant plus le chemin. Il ressemblait à un de ces illustres misérables que la fable antique nous montré avec leur égarement et leurs terreurs, dont le cœur était en proie aux furies et que poursuivait la fatalité.

Georges, rentré chez lui, passa le reste de la nuit et une partie de la journée assis dans son grand fauteuil , la tète dans ses mains. Son cabinet était plongé dans l’obscurité. Vers huit heures du malin, son valet de chambre était venu pour ouvrir* les rideaux et les volets, mais il l’avait renvoyé avec colère. Tel qu’un condamné à mort, il était dans un état de prostration complète. Il frissonnait par intervalles ; il avait perdu l’énergie de son âme et la lucidité de sa raison. A chaque instant, il s’attendait à ce qu’on vint l’arrêter, et il s’elfrayait au moindre bruit. Il sentait instinctivement que, conduit devant un magistrat, il se trahirait lui-même.

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Il songeait avec désespoir que ces quatorze années de fatigues et de dangers, ces honneurs si chèrement achetés, cette considération dont il était si jaloux, allaient aboutir à une sentence infamante. Il ne lui resterait que l’affreux renom d’un meurtrier par ambition, presque d’un fratricide. Il écoutait le bruit monotone et Végulier du balancier de la pendule, et les heures, tour à tour trop lentes ou trop rapides- à son gré, étaient pour lui pleines d’agonie et de détresse. Toutefois elles s’écoulaient. Quand vint l’après-midi, Georges se reprit à espérer. Il calcula que le père de Raoul avait eu le temps de terminer ses démarches. S’il eût obtenu de le faire arrêter, l’arrestation aurait déjà eu lieu. Peu à peu, la force rentra dans son cœur, la clarté dans son esprit. En somme, M. Barnard n’avait point de preuves. *11 ressemblait en effet à Raoul, mais ses juges n’auraient point connu Raoul. De plus, il était comte, amiral, favori du roi. Pour faire avorter l’accusation d’un vieillard de quatre-vingts ans, un homme dans sa position n’a qu’à l’accueillir du haut de son mépris. Il fallait qu’il luttât ; il pouvait triompher. Ainsi, pour cet homme, les malheurs qui l’atteignaient l’un après l’autre se résolvaient en luttes nouvelles, au bout desquelles il ne voyait que le succès, jamais le remords ni l’expiation. A six heures du soir, on frappa timidement à sa porte. Ces faibles coups montrèrent à

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Georges le néant de ses espérances ; il devint pâle comme un mort. 11 n’osait dire d’entrer. Il s’y décida pourtant. Ce fut son domestique qui ouvrit la porte et qui lui remit une lettre. Georges la prit Il se dit que le procureur du roi voulait probablement l’avertir de la dénonciation de M. Barnard, avant de le faire arrêter. Cependant cette lettre, qu’il tournait entre ses doigts, n’avait point la forme d’une lettre officielle. Elle était sans enveloppe et grossièrement cachetée. Il alluma une bougie et vit que l’adresse était d’une écriture inhabile et mal formée. Il l’ouvrit avec un profond étonnement et il lut :

. « Monsieur le comte,

« Ma femme et moi nous vous demandons bien pardon de la liberté que nous prenons de vous écrire, mais nous sommes dans un grand embarras, et nous nous adressons à vous parce que M. Barnard nous a fait porter hier une lettre à votre hôtel et que nous ne savons pas s’il connaît d’autre personne à Paris. Le pauvre homme a râlé toute la nuit et il est mort ce matin. Le médecin a dit que c’était de vieillesse. Si monsieur le comte voulait nous donner ses ordres sur ce que nous devons faire, nous lui serions bien reconnaissants. »

Quand Georges eut fini de lire, il respira bruyam-

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ment et à plusieurs reprises. Il lui sembla que sa poitrine s’allégeait d’un poids énorme. Il était sauvé.

Il sorna son valet de chambre.

« Allez immédiatement, lui dit-il, à l’auberge du Lion d’Or, rue Saint-Martin. Vous direz que vous venez *de ma part. Prenez de l’argent et entendezvous avec le maître de l’hôtel relativement aux formalités à remplir et aux dépenses à faire pour l’enterrement d’un M.Barnard, un vieillard qui est mort ce matin. »

Georges était si joyeux, qu’il ne remarqua pas les regards effrayés que son domestique jetait sur lui en se retirant. ,

Il ouvrit lui-même les rideaux et les fenêtres ; il avait besoin d’air. Il éprouva une joie singulière à voir le ciel, à entendre le mouvement de la rue.

« Ah! dit-il, enfin! cette dernière secousse aura été terrible, mais elle m’aura à tout jamais délivré de ces souvenirs maudits. Déjà, je ne pensais presque plus à Raoul, et son père vient de mourir. Je me sens plus heureux et plus fort que je ne l’ai jamais été. »

Il fit un geste brusque :

« Je vais m’habiller ; on ne doit pas savoir ce que je suis devenu. »

La nuit commençait à se faire. Il alluma un candélabre à trois branches placé sur la table de tra-

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vail et le porta dans son cabinet de toilette. Il l’avait posé près de la glace : il s’était à peine regardé, qu’il poussa un cri et recula jusqu’au fond de la chambre.

Cependant l’image qu’il avait entrevue était si horrible, qu’il crut à une erreur de ses sens. Il revint donc vers la glace, mais à pas lents et mal assurés, car ses jambes tremblaient si fort qu’elles ne pouvaient le soutenir. Alors il se regarda de nouveau ou plutôt contempla l’épouvantable visage qu’il avait devant lut Toute la partie droite de ce visage s’étalait largement immobile et tuméfiée. L’ceil était injecté de sang et ne pouvait plus se fermer. Sur le front, dans le prolongement du nez, il y avait une ligne droite et accentuée. Les rides transversales du côté gauche du front s’arrêtaient brusquement à cette ligne, comme si elle eût été d’airain. La partie gauche du visage semblait diminuée de volume, et la bouche, grimaçant un sourire, s’y relevait crispée et tordue. Georges avait sur les traits le masque hideux du cadavre de Raoul.

Une fois convaincu que c’était bien son propre visage qu’il apercevait, Georges n’eut point de terreur superstitieuse. Il comprit qu’il était paralysé. Cette découverte le jeta dans une douleur profonde, mais le laissa calme en apparence. Il se dit qu’il lui serait impossible de vivre avec un pareil masque. Une chance lui restait encore; il résolut de

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la tenter. Cependant, avant d’aller consulter le docteur Martens, qui était alors dans tout l’éclat de sa réputation, il voulut prendre quelque nourriture, car il était extrêmement faible. En même temps, il envoya prévenir la comtesse qu’il était en train de travailler et qu’il dînerait seul chez lui. Aux premiers aliments qu’il porta à sa bouche , il s’aperçut qu’il ne pouvait manger du côté droit. Cette partie de sa mâchoire, inerte et morte, ne pouvait rien saisir ni rien broyer. Il se hâta de dîner et sortit. •

Il était à peu près neuf heures du soir lorsqu’il se présenta chez le docteur Martens. Celui-ci, au moment où il ouvrit la porte, était assis à une table chargée de papiers et travaillait à la lueur d’une lampe recouverte d’un abat-jour. Georges étaitdans l’ombre, mais à mesure qu’il en sortait et qu’il entrait dans le cercle de lumière projeté par la lampe, il voyait la stupéfaction et une sorte d’horreur se peindre sur la physionomie du docteur. Le docteur s’était levé.

« Monsieur, dit-il à Georges, vous venez de tuer quelqu’un.

— Ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis l’amiral comte Georges. »

Le médecin le prit par la main et le fit asseoir sous la lumière même de la lampe.

« Ah 1 dit-il, alors vous avez une paralysie de la

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face. Mais celte paralysie est étrange : vous avez la figure d’un homme assassiné. »

Georges tressaillit.

« Puis-je guérir ? demanda-t-il.

— Avant de vous répondre, j’ai besoin de connaître les moindres particularités de votre vie. Il faut que je sache comment la maladie est venue. »

Alors, à voix basse, avec la franchise et l’humilité du malade qui met à nu ses plaies devant le médecin, de la bouche duquel il attend son arrêt de vie ou de mort, Georges raconta toute son existence depuis le jour où il avait connu Raoul jusqu’aux vingt-quatre heures qui venaient de s’écouler.

Le célèbre praticien l’écouta, suspendu en quelque sorte à ses lèvres.

«Voilà, dit-il, quand Georges eut fini, un épouvantable récit, mais vous avez bien 'souffert, amiral. Maintenant, la paralysie ne s’est développée que fort lentement, et elle est arrivée à son dernier période sous le coup d’une émotion foudroyante. Il y a bien peu d’espoir. *

Il palpa longtemps le visage de Georges. Avec l’acupuncture, il piqua et excita fortement la peau ; la peau ne se contracta pas.

« Les muscles sont atrophiés, dit-il ; la sensibilité n’existe plus. La maladie est incurable, ou, si elle ne l’est pas, il faudra pour la guérir, presque autant de temps qu’elle en a mis à se développer.

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— Alors, je garderai le visage que j’ai maintenant ?

— Hélas! oui, amiral.

— C’est bien, dit froidement Georges, je sais ce qui me reste à faire.

— Êtes-vous bon chrétien , monsieur le comte?

— Pourquoi me demandez-vous cela?

— Parce que vous pourriez vous retirer à la . Trappe. Là, vous aurez la solitude et la prière.

— Je ne suis pas bon chrétien, répondit Georges.

— Amiral, dit le docteur, à un homme comme vous, on ne donne pas de conseils. J’ai dû , en ma qualité de médecin, vous faire part de mon opinion sur votre maladie; mais toute opinion est faillible. Voyez d’autres hommes de l’art.

— Merci, dit doucement Georges. Je n’ai pas besoin de vous demander le secret. »

Il prit congé du docteur Maçtens. Celui-ci le reconduisit jusqu’au seuil de la porte, et là, il s’inclina presque respectueusement devant cet homme si coupable, mais si horriblement frappé.

Georges rentra chez lui. Il passa plusieurs heures à mettre ses papiers en ordre, puis il chargea ses pistolets de combat, et les glissa dans les poches

dé derrière de sa longue redingote. Il ne voulait pas alarmer toute sa maison en se tuant dans son hôtel. Cela fait, il eut le désir de voir une dernière fois sa femme et son fils, et il se rendit dans leur

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appariement. La comtesse dormait. Ses cheveux se •collaient par endroits à son front légèrement humide, et un sourire voltigeait sur ses lèvres. Elle était heureuse et paisible pendant son sommeil comme pendant la journée , semblable à cçs belles fleurs qui sont l’ornement des salons, mais qui n’ont point de parfum.

Georges la regarda quelques instants en silence.

« Si cette femme , dit-il enfin , avait eu moins d’orgueil et plus de cœur, elle m’aurait peut-être sauvé. Après tout, elle a été ma compagne et elle m’a aimé autant qu’elle le pouvait. »

Il l’embrassa sur les cheveux , et passa dans la chambre de son fils. L’enfant, lui aussi, souriait en dormant.

« Gomme il ressemble à Raoul ! dit lentement Georges. Pauvre Raoul ! »

Un profond sanglot monta de sa poitrine à sa gorge, pareil à un jet de flamme , et deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.

L’un des bras de l’enfant pendait hors du lit. Georges s’agenouilla et colla ses lèvres sur sa petite main.

« Je ne verrai donc plus ton joli sourire , dit en pleurant ce malheureux père. Je ne recevrai plus tes caresses enfantines ; je n’entendrai plus ta voix. Il faut que je renonce à tout cela, car je serais pour loi un objet d’horreur. Mon Dieu! Mon Dieu!

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continua-t-il en joignant les mains, c’est la première fois que ma pensée monte jusqu’à vous.

Pardonnez-moi de me tuer; il le faut, pour que mon fils oublie ma mort après quelques jours de chagrin, au lieu de m’avoir sans cesse devant les yeux comme un cadavre animé ! »

Il se releva.

a Adieu, mon petit enfant, » dit-il encore.

Mais il ne pouvait s’éloigner. Il s’était penché sur son fils et ne cessait point de l’embrasser et de le regarder. Tout à coup, il lui vit faire un mouvement. Alors il s’enfuit précipitamment, de peur de le réveiller et d’ètre aperçu par lui.

Il était à peu près cinq heures du matin. Georges sortit de son hôtel, prit une voiture de place et se fit conduire à Vincennes. Là, il paya le cocher et le renvoya. Il avait eu soin de dérober aux regards de * cet homme la partie droite de son visage en la couvrant de son mouchoir. Il chercha quelque temps un endroit favorable à son projet de suicide, et le trouva dans une petite clairière, au bord d’un fossé, sur la lisière du bois. Il faisait une belle matinée d’automne ; d’agrestes senteurs s’exhalaient des arbres, et le soleil perçait un léger brouillard étendu sur la campagne. Georges s’était assis sur le bord du fossé; il écoutait les premiers bruits de ce nouveau jour, le chant des oiseaux sous le feuillage, les cris des hommes et l’aboiement des chiens dans les

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fermes qui s’éveillaient. Le malheureux regrettait la vie. Il songeait presque à ne se tuer que le lendemain. Il pourrait en effet, lorsque la nuit serait venue, embrasser son fils encore une fois.

En ce moment, un bûcheron, qui passait près delà, s’approcha de lui et lui demanda quelle heure il était.

Georges tira sa montre et se retourna pour lui répondre, mais le bûcheron l’eut à peine regardé qu’il jeta un cri de terreur et s’enfuit à toutes jambes.

« Oh! oh! fit Georges, le malheur se rappelle à moi, comme dans toutes les circonstances où je parvenais à l’oublier. Mon visage a fait peur à cet homme. »

11 prit un de ses pistolets, l’arma et appuya le canon entre la racine du nez et ,1e coin de l’œil droit.

« Comme cela, dit-il encore, on ne s’apercevra môme pas que j’ai été paralysé. »

Il pressa la gâchette; le Coup partit, et son corps roula au fond du fossé.

Le lendemain, tous les journaux annoncèrent sa mort. Ils attribuaient son suicide à un accès d’aliénation mentale. 11 était impossible de supposer qu’un amiral illustre, dans la haute position qu’occupait Georges, comblé des dons de la fortune et de la faveur, eût volontairement mis fin à ses jours;

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Ils furent unanimes dans leurs regrets et dans leurs éloges. Les journaux libéraux le pleurèrent comme un des héros de l’Empire; les journaux monarchiques parlèrent de ses combats de l’Inde et profitèrent de l’occasion pour rappeler les paroles gracieuses que le roi lui avait adressées lors de sa présentation. Il mourait comme il avait vécu, glorieux et admiré de tous.

Le docteur Martens, bien qu'il s’attendît à cette mort, resta plongé, après en avoir lu la nouvelle, dans une méditation profonde. Il garda toutefois à Georges le secret qn’il lui avait promis. Quelques années plus tard, dans une de ces brillantes leçons qu’il fit à la clinique de Paris, il traitait de la paralysie. Après avoir énuméré les causes morales qui peuvent la déterminer, telles que les longs et cruels chagrins et les terreurs subites, il raconta l’histoire de Georges comme celle d’un malade qui s’était autrefois confessé à lui.

« Dans le cas que je viens de vous citer, dit en finissant le savant professeur à ses auditeurs vivement émus, la paralysie de la face pourrait peut-être s’appeler la paralysie du remords. »

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