Scène III
Alors émerge, par-dessus les grands arbres, la face ronde de la Lune, — un peu narquoise. Sa clarté inonde, comme d’un flot soudain, le banc où sommeille Colombine. Pierrot n’aperçoit pas la Lune, mais il reconnaît dans cette lumière si douce le sourire enchanteur de sa pâle maîtresse. Il ferme les yeux pour échapper à cette séduction, mais ses yeux ne peuvent rester clos. Il se penche alors sur Colombine, comme pour lui demander appui et protection. Il a juré de lui rester fidèle ; il veut tenir sa promesse... Mais il résiste vainement. Les rayons argentés — ce sourire ensorceleur — l’enveloppent, le pénètrent, le charment, le grisent. Il se lève, invinciblement attiré.
Il se retourne et se trouve en face de la Lune. Le voilà repris. Oubliées les promesses de fidélité qu’il faisait tout à l’heure ; oubliés les beaux serments d’amour. Il envoie des baisers à la Lune, il l’appelle, il lui tend les bras. Mais la Lune demeure impassible, un peu narquoise.
Alors, Pierrot va chercher sa mandoline et, les yeux au ciel, il chante sur l’air de la sérénade à Colombine :
C’est elle seule qu’il aime, la pâle et séduisante reine des nuits. Son cœur n’est pas fait pour les
passions terrestres. Il veut des amours éthérées, d’idéales amours avec elle, la grande enchanteresse, son éternelle amante, l’adorable berceuse de ses rêves imprécis.
Qu’elle ne repousse pas son ardente prière, qu’elle vienne à lui, douce et clémente et l’emporte avec elle, sous le nimbe de ses rayons, dans son large manteau bleu tout parsemé d’étoiles...
Colombine est réveillée par cette suave mélodie. Elle a reconnu la sérénade que lui chantait Pierrot, il y a quelques instants. C’est pour elle encore qu’il a repris sa mandoline... Elle sourit, en frottant ses paupières alourdies par le sommeil. Puis elle cherche des yeux son Pierrot : il n’est plus là, près d’elle !... Où est-il ? Pas loin, sans doute, puisqu’elle l’a entendu. Elle se lève pour aller le rejoindre.
Pierrot s’est agenouillé : il envoie à la Lune des baisers passionnés.
Colombine l’aperçoit et tombe évanouie.
Pierrot continue ses déclarations amoureuses à la Lune, toujours impassible, toujours un peu narquoise .
(Rideau).
ase