‹ Pierrot Narcisse, songe d'hiver; comédie fiabesqueChapitre 5 sur 14 · TROISIÈME AI'.HK · texte numérisé non relu

TROISIÈME AI'.HK

// est ivre? Et de quoi?

m. i MÊME M'.i'.i:

De quoi?

IMKKROT

De quoi? Du givre, h cet hiver soudain, si lucide et si clair,

ii Je la transparence adorable de l'air!

DEUXIÈME ABBÉ

// est fol!

TROISIÈME ABBÉ

A lier!

PIERROT

Je suis ivre, vous dis-je !

Ivre du mâle hiver, du grésil, du vertige De toutes ces blancheurs qui songent sous l'azur. Le ciel chaste est plus grand, plus limpide, plus pur ; Le seul bruit de mon pas sonore sur l'asphalte Me saoule éperdûment de ma force et m'exalte. O ces acres baisers du vent dans mes cheveux! Mon sang bout. Je suis beau. Je sais. Je puis. Je yeux. D'énergiques parfums dilatent ma narine ; Et portant haut la tête, et bombant la poitrine. Le cerveau pavoisé de glorieux projets, Toisant tous les passants comme un roi ses sujets. Et cinglant du manteau cette race servile, Impétueusement je traverse la ville l'A la campagne, en fête, ayant je ne sais quoi De viril et défier sou(llant derrière moi !

PREMIER ABBÉ

Si tu veux de l'hiver, Pierrot, je te conseille Le Champagne frappé : c'est l'hiver en bouteille, (."est le seul qui me rie!...

PIERROT

Oh! la neige )>ie rit!

L'Ile a je ne sais quel mystérieux esprit Qui semble un paradoxe exquis de la nature. Elle est la fantaisie, elle est la fioriture De ce monde banal, uniforme et malsain : La neige me ressemble, et je suis son cousin!

DEUXIÈME ABBÉ

La neige est ta cousine ? Eh ! c'est un fier lignage .' Nous ne te savions pas ce nouveau cousinage!

TROISIEME ABBE

Elle est blanche; il est gris : le cousinage est clair ! Dis « ma tante » à la lune!

PREMIER ABBÉ

Et « mon oncle » à l'hiver!

TROISIÈME ABBÉ

Là-bas, au Pôle Nord, n as-tu point de petites Sœurs ?

PREMIER ABBÉ

Ni de belle-mère avec des stalactites V

DEUXIÈME ABBÉ Pour boire à leur santé débouchons ces flacons !

PIERROT

Vos concetti sont lourds à côté des flocons

De la neige qui tourne et qui valse et qui chante!

Tombe, hermine des deux, sur la cité méchante,

Tombe comme un pardon sur ces êtres épais!

Couvre-les de candeur, de silence et de paix!

Et quand tous dormiront de leur sommeil stupide,

Le page Fleur-d' Hiver prendra son vol limpide,

Loin de leur rêve impur, vers la pâle forêt

Oit les lys de l'azur éternel, en secret,

Pleureront doucement, un à un, sur sa tête.

Et pour le consoler de votre ivresse bête,

A travers les rameaux des vieux ormes frileux,

La lune penchera ses rayons fabuleux,

J'A mon cœur chantera dans ces flûtes d'ivoire !

PREMIER IBBÉ Une dernière fois, mon ami, veux-tu boire!

La moutarde finit par me mouler au ne-;! C-tU boire, à la fin. OU je...

PIERROT

Vous y tene\ ?

Eh bien, oui! je boirai. Holà! le plus grand verre! Clarence! ton tonneau! Ta botte, Bassompierre! Un verre musical et profond comme un puits!

(Il se précipite au dehors et revient avec sa coupe pleine de neige.)

PREMIER ABBÉ Hé! garçon, du Pomard!

DEUXIÈME ABBÉ

Holà! garçon, du Nuits!

PIERROT

Non ! mais un vin plus fort que toutes vos tisanes, Aigu, brillant et froid comme les pertuisanes, Un vin couleur du temps, un vin couleur de l'air. Et ce vin, c'est la neige, et je bois à l'hiver !

(Pendant ce toast, entrent Arlequin et Mezzetin.)

ARLEQUIN

Le toast est, sur ma foi, lé plus galant du monde, Mais il n'est pas certain que l'hiver te réponde. Moi, je bois au printemps, car je suis amoureux !

PIERR< 1 1 (étonné)

Amoureux !

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