‹ Pierrot Narcisse, songe d'hiver; comédie fiabesqueChapitre 6 sur 14 · LES ABBÉS · texte numérisé non relu

LES ABBÉS

II est fou!

MEZZETIN (avec intérêt)

Mais non : il est fiévreux.

PREMIER ABBÉ

De la neige!

Savcyvous d'où lui vient ce bel enthousiasme?

ARLEQUIN

// a bu!

MEZZETIN

Qui sait? C'est un miasme, C'est une maladie inédite, un nouveau Trouble de V estomac, du foie ou du cerveau. Est-ce contagieux9.

PIERROT Pas du tout : prends un siège.

MEZZETIN (pensif) 5/ c'était un remède?... Oh! garçon, de la neige!

Ce n'est pas un remède!...

MEZZETIN -(se ravisant)

Ah!... garçon, du Kumme Cest pour me réchauffer, car je souffre du gel. Comme remède, hélas ! ce Kummel est bien fade !

PIERROT

Hélas! non, Me\\etin -..je ne suis point malade.

ARLEQUIN

Ni malade, ni fou, mes amis! — Amoureux ! Je m'y connais; c'est comme moi ; je suis heureux, .h' rougis, je frémis, je sens mon civur éclore. L'amour se lève en moi rose comme une aurore. Et je suis fou des fleurs qui fleuriront demain. J'aime. Je vais aimer. On dirait qu'une main Mystérieuse tt frêle et pleine de paresse S'alanguit sur mon front pensif, et le caresse. Il (feti une douceur dont j'ai peur de mourir.

\\ EZZI riN obsen im k\ lequîn)

moi diable Arlequin peut il bien se nourrir'?

: eux sont frétillants et ses oreilles roses.

PREMIER ABBÉ

Pierrot boit de la neige, et lui broute des roses! Ce sont là deux façons neuves de s'affamer !

ARLEQUIN

Ecoute-moi, Pierrot ! J'aime, je vais aimer!

Et mon âme se fond dans cette rêverie.

Elle est pure, elle est fraîche, et c'est une prairie

Enfantine, couleur de songe et de matin.

Une prairie humide, où l'haleine du thym

Et le profond parfum des herbes écrasées

Embaument le riant exil de mes pensées.

Dis-moi, Pierrot, mon cher Pierrot, dis-moi pourquoi

Quelqu'un est là, tout près de moi, derrière moi,

Qui me regarde et dont je sens les yeux nocturnes

M'ensorceler la chair de baisers taciturnes,

Et que je ne vois pas, et dont le cœur aimant

Palpite sur mon cœur, et vient obscurément,

Comme un écho lointain de la houle marine.

S'apaiser et s'éteindre, ici, dans ma poitrine !

— Ton cœur, n'est-il pas vrai, ressent le même émoi! Tu ne dis rien .. Pierrot, je t'ai blessé...

PIERROT (à Arlequin) (A part) Tais-toi!

Cet Arlequin me trouble. Amoureux ! Je l'envie, Et sa douceur m'irrite. On dirait que la Vie Se sert de cet enfant cruel pour m' assiéger. (,\ Arlequin) — Taise y vous. Arlequin! Pierrot, c'est l'étranger } (."est le passant qu'on ne connaît jamais, l'avare De son cœur orageux et fou, c'est le barbare Qui pleure de ce qui vous fait rire, et qui rit De tout ce qui vous fait pleurer, c'est un esprit, Une lumière espiègle et pensive qui vibre Un peu plus haut que votre amour! Pierrot est libre!

— Et ne me parle\ plus, car vous m offenser ie\ !

ARLEQUIN

Comme vous aimeriez, Pierrot, si vous aimiez l

(Entrent Cassandre et Eliane.

CASSANDRE

Tout beau! Que disait-on, et pourquoi ce tapage? Vous parliez politique ?

ARLEQUIN Oh ! non !

ELIANE (à Arlequin)

Bonsoir, mon page!

Bonsoir, Monsieur Pierrot !. . . Vous ne dites plus rien Maintenant ; c'est très mal. A'essieurs, saveç-vous bien Que c'est inconvenant, et que je pourrais croire Que vous parliez de moi?

PREMIER ABBÉ

C'est une sotte histoire, Madame. Me\\etin est malade et se plaint De battements de cœur quand son broc n'est pas plein. Et puis ne souffle mot jusqu'à ce qu'il soit vide. Arlequin, votre page, est devenu candide Et chante des sonnets dignes d'un écolier Amoureux de sa bonne; et quant au chevalier De la blanche figure, il mange de la neige, Boit à la santé de l'hiver, du gel, que sais-je! Ils sont fous, archifous, refous, et contrefous!!

CASSANDRE

Eh quoi'/ Vous n'ave\ pas de passe-temps plus doux!

DEUXIÈME ABBÉ

Us sont là tous les trois, mornes, défaits, lugubres. Comme de lourds pédants et des pions insalubres! Pierrott Croque-mort blanc, essence de vieillard. On va te saluer ainsi qu'un corbillard!

rROISIÊMl ^BBÉ

Entet > cm de la j<>ie. échanson des ténèbres, i -i fera ton chemin dans les pompes funèbres !

PREMIER ABBÉ

Tu ressembles autant à ton blanc devancier Que le fils d'une reine au fils d'un épicier !

DEUXIÈME ABBÉ (à Arlequin)

Pareils à des serpents, souples et mirifiques,

Les premiers Arlequins étaient moins pacifiques.

Leur perfidie exquise ondulait et sifflait ;

Et le spectre solaire en fleur les habillait.

Toi tu n'es pas leur fils : regarde ton costume!

Car tu n'es même pas un Arlequin posthume]

Non, tu nés pas le fils des fils de l'arc-encie! :

Ton habit noir et blanc a l'air officiel;

Et je songe, en pleurant sur ces couleurs austères,

A quelque vieux damier souillé par des notaires !

(Pierrot se voit dans la glace et jette un cri.)

ARLEQUIN

Pierrot, qu 'as-tu '!

ELIANE' Pierrot, vous souffre^...

MKZZETIN

Qu'est-ce 1 PIERROT (étendant la main vers la glace)

Là!

Là!. . Quelqu'un....

(Il s'évanouit.) MEZZETIN // est mort! ..

ELIANE (se penchant sur Pierrot)

O la bicarré, ô la Douce figure pâle !...

ARLEQUIN

// va mieux.

CASSANDRE

Une crise Légère....

ELIANE // est sauvé.

ARLEQUIN Cest fini.

PREMIER ABBÉ

Ça dégrise Désagréablement .

Messieurs, ma nièce et moi, Pour vous dédommager de cet instant d'émoi, Nous vous invitons tous à venir, vers on\e heures, Souper demain che\ nous...

PREMIER ABBÉ

Il faudra que tu meures F.ncor plus d'une fois, Me^etinl...

CASSANDRE

Est-ce fait ?

PREMIER ABBÉ A ccepté !

DEUXIÈME ABBÉ

De grand cœur.

CASSANDRE

On sera satisfait.

il IANE VOUI vunniri-. \/, [ft/ffl?

Ml //Il IN

C'est un honneur extrême.

ELIANE

Amener donc Pierrot l... (à Arlequin) Et si tu veux qu'on t'aime, Amène ton Pierrot... A demain.

A demain !

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