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Pieter de Hooch et son œuvre

Le XVIIe siècle marque pour la Hollande une période de splendeur. La République des Sept Provinces unies depuis plus de soixante-dix ans florissante est reconnue en 1648, par le traité de Westphalie, comme Etat souverain. C’est une apogée de gloire, l’aboutissement d’un long effort.

La Hollande ressemble alors à un beau navire qui ayant traversé des mers orageuses vogue, les larges voiles déployées, vers des océans de soleil. Tout y est bien ordonné. L’Etat prospère. Les riches bourgeois ont pris des habitudes de luxe sans oublier le travail, origine de leur fortune. Ils connaissent leur valeur. Ils ont l’air grave et austère que l’on retrouve dans les tableaux de Frans Hais et de Van der Elst.

Partout la vie afflue dans la nation enrichie. Le mouvement des idées, de la science et des belles-lettres marche de pair avec celui du commerce. La République a ses poètes et ses savants. La tolérance laissée aux sectes religieuses entretient le libre esprit de discussion. La culture s’est répandue dans toutes les classes de la société.

Des imprimeurs publient de belles éditions qui

font l’admiration des lettrés. Un désir de savoir se répand dans tout le pays. Un écrivain du temps nous dit qu’il n’y a pas d’illettrés, et que le plus humble paysan lit la bible le dimanche. Les livres de Cats, vader Cats, un des poètes qui interprètent le plus exactement l’âme de la race hollandaise, pénètrent dans les chaumières les plus reculées. Des universités se fondent en 1 574 à Leyde, en 1614 à Groningue, en 1616 à Utrecht, en 1648 à Harderwyk, en i585 à Franeker ; il y a des chaires spéciales à Rotterdam, à Amsterdam, dans d’autres villes encore. Le goût de la science se propage dans dans toutes les classes de la société, chez ce peuple grave, attentif, un peu austère. Des savants tels que Boerhaave, Grotius, Scaliger, Salimanius enseignent à Leyde le droit, la médecine ou les belles-lettres.

Avec le catholicisme a disparu la mode des architectures gothiques. Les idées de la Renaissance deviennent populaires ici, tandis que, dans d’autres pays, elles n’étaient que l’apanage d’une élite. Des bourgeois, des négociants enrichis font édifier des maisons en style grec, un peu prétentieuses, mais dont les lignes sévères s’allient à la gravité des hommes et à l’austérité du climat.

Le philosophe français Descartes s’exile de Paris et vient à Amsterdam chercher le calme nécessaire à ses travaux. Il sait qu’il trouvera dans cette ville l’ambiance qui convient à ses études, et, tout de suite, il est séduit par cette activité extraordi-

SOLDATS DANS UNE TAVERNE Galerie Borghèse, Rome

naire qui laisse cependant une place à la méditation.

« En cette grande ville, écrit-il en i65i à son ami Honoré de Balzac, en cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme excepté moi qui n’exerce le négoce, chacun est tellement attentif à son profit que j’y pourrai demeurer toute ma vie sans y être vu de personne. »

Et il ajoute : « Quel autre pays pourrait-on choisir au reste du monde où toutes les commodités de la vie et toutes les curiosités qui peuvent être souhaitées seront si faciles à trouver qu’en celui-ci ». Il signale encore « le plaisir d’être perdu parmi la foule d’un grand peuple fort actif et plus soigneux de ses propres affaires qu’anxieux de celles d’autres ».

Ces quelques lignes du philosophe français éclairent le tableau de la civilisation hollandaise au XVIIe siècle. On comprend en les lisant ; on sent vivre une nation active, entreprenante, avide de conquérir les richesses du monde. Un extraordinaire désir d’expansion anime ce petit peuple. La possession des Indes orientales excite ses appétits. Le 2 avril i5g5 étaient partis d’Amsterdam les quatre bateaux qui pour la première fois abordèrent aux Indes. En 1601, la Compagnie des Indes orientales est fondée ; en 1621 celle des Indes occidentales. Une abondance se répand dans le pays tout entier, et c’est mieux encore que de l’or qui afflue

de ces contrées lointaines et accroît la fortune publique dans des proportions telles qu’au XVIIe siècle Amsterdam règle le cours de l’argent dans le monde entier, c’est une beauté nouvelle qui pénètre dans l’intimité patriale. Ne pourrait-on admettre que l’orientalisme venu des Indes ait introduit chez ce peuple l’amour des couleurs ? Dans ces intérieurs plongés dans la pénombre, il y a parfois dans un meuble ou dans un accessoire comme un reflet de cet éclat du soleil qui, tout à coup, surgit comme une vision lointaine. On songe à des vers de Baudelaire qui semblent écrits sous la suggestion de la Hollande et des Indes, et l’on croit voir apparaître

... d’étranges fleurs sur des étagères,

Ecloses pour nous sous des deux plus beaux.

Et tandis qu’à travers les vastes plaines se déroule la majesté des eaux,

Les soleils couchants Revêtent les champs,

Les canaux, la ville entière D’hyacinthe et d’or.

Du fond des magasins obscurs, encombrés des produits venus des extrémités du monde, l’odeur forte des épices monte dans l’air humide. Un parfum étrange et concentré se mêle à la couleur. On dirait voir s’élever de l’ombre des antichambres la tige

élancée et fine d’une tulipe au calice de pourpre et d’or.

Au XVIIe siècle la civilisation hollandaise est complète. Elle embrasse tous les domaines de l’activité humaine. Les bourgeois orgueilleux des Pays- Bas, qui ont vaincu l’Espagne et traitent désormais avec les souverains les plus puissants, ont perfectionné le luxe de leur demeure. Des menuisiers artistes ont sculpté les bois précieux venus des îles lointaines. Le travail des broderies est admirable, celui des tapisseries ne le lui cède en rien. L’art de fabriquer les faïences et les porcelaines s’est développé d’une manière extraordinaire. Les relations de la Hollande avec la Chine et le Japon ont introduit dans le pays des procédés de composition dont le secret est jalousement gardé. Ainsi s’embellissent les appartements des riches bourgeois, où tout est poli, reluisant, où les tons les plus chauds se marient aux nuances les plus légères.

Des tableaux ornent ces demeures, il n’est pas un bourgeois un peu cossu qui ne se vante d’en posséder. Le peintre vit de son métier, médiocrement peut-être, mais il en vit. C’est un titre de gloire pour le Hollandais du XVIIe siècle d’avoir sinon une galerie complète, ce qui n’est point rare, du moins quelques œuvres d’artistes en vogue, dont il embellit ses appartements.

Dans ces intérieurs ornés, comme dit si joliment Descartes, de « ce qui fait toutes les commodités de

la vie », dans ces intérieurs pavés de ces dalles de marbre bleu, blanc ou noir, qui affectent les formes géométriques les plus diverses, un raffinement artiste a disposé les choses d’après une ordonnance parfaite. La maîtresse de la maison a veillé d’ailleurs aux soins de sa toilette. On est étonné en examinant les tableaux du temps de la richesse et de l’éclat des costumes féminins. Si elle est riche, la dame portera une de ces robes de satin blanc ou jaune sur lesquelles les rayons du soleil allumeront des reflets d’or, ou bien encore elle sera vêtue d’un élégant corsage de velours mauve, rouge ou jaune, brodé d’hermine blanche. La femme hollandaise de ce temps sait qu’elle est la parure du foyer. Elle tient une place importante dans la maison et dans la nation. Aux heures de détresse elle a lutté à côté de l’homme pour l’indépendance du pays, et les poètes du temps chantent encore la vaillance des jeunes filles hollandaises qui selon M. A. Michel « demandaient à porter les armes et à servir contre les ennemis de la patrie ».

Dans cette Hollande du XVIIe siècle où Descartes médite sur la théorie de la connaissance, où Spinoza compose les règles mathématiques de son Ethique, où Rembrandt jette sur ses toiles, comme un dieu créateur dissipant le chaos, de l’ombre et de la lumière, où Hugo Grotius fixe les éléments du droit des gens, où, plusieurs années avant Milton, Vondel, le marchand de bas de la Kalverstraat,

LA PESEUSE D’OR Kaiser Friedrich Muséum, Berlin

décrit en un drame presque génial la lutte des anges rebelles contre la divinité, il y a place pour toutes les énergies et pour toutes les initiatives. Tandis que de hardis navigateurs fendent de leurs vaisseaux chargés des richesses du monde les mers merveilleuses, il y a des écrivains comme Hoofd qui composent des proses élégantes, des mathématiciens comme Huygens qui expliquent l’énigme du nombre, des ingénieurs qui défendent la terre contre les entreprises de l’Océan, des artisans qui construisent les grandes orgues de Delft et de Harlem, des artistes, comme les deux frères Dirck et Wouter Crabeth, qui décorent les vitraux de Gouda, il y a surtout des peintres qui reproduisent toutes les formes du monde extérieur. Tandis qu’avec une virtuosité incomparable les Italiens exprimaient la beauté idéalisée, eux ils ouvraient un œil émerveillé sur les splendeurs du monde réel. Ils peignaient tout ce qui frappait leurs regards : la mer sur laquelle leurs marins dirigeaient les navires chargés de marchandises, les paysages humides de la patrie, les maisons et les routes qui s’inclinaient à l’orée des bois, les cabarets et leurs hôtes turbulents, les paysans se livrant aux jeux de la kermesse bruyante, les fêtes de patinage sur la glace éblouissante de blancheur, les incendies rougeoyants dans le cœur des villes, les cités paisibles au bord des fleuves, les trivialités et les élégances, les demeures vulgaires et les riches

palais, les opulents syndics et les vagabonds loqueteux, les canaux et les champs, les animaux qui vivent accroupis dans les gras pâturages et les batailles ardentes, et les lourds nuages et les cieux pâles.

Or, il y eut, parmi les artistes qui prirent part à ce miracle, un homme doué d’une sensibilité particulière. Il regarda les êtres et les choses ; il comprit le lien qui les attachait. Il s’émut. Il regarda encore. Il vit la lumière. C’est Pieter de Hooch, qu’on surnomma le peintre du soleil.

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