UNE VIE SANS GLOIRE
Quelques ombres enveloppent encore la personnalité de Pieter de Hooch (i). Houbraken se contente de nous dire qu’il fut l’élève de Berchem, et, au XVIIIe siècle, Descamps, l’auteur de la Vie des peintres flamands, allemands et hollandais , a pu écrire à son sujet cette phrase un peu naïve : « Le mérite de Pieter de Hooghe dans son art nous fait regretter de n’avoir pu découvrir aucune particularité de sa vie. De ce qu’il l’a passée en Hollande, on conjecture avec assez de probabilité qu’il y prit naissance. » Il y a une cinquantaine d’années on croyait posséder le portrait de l’artiste exécuté par lui-même. Il était représenté sous l’aspect d’un jeune gentilhomme aux yeux vivants, à la physionomie régulière et intelligente, aux longues boucles de cheveux encadrant un visage très noble. On voyait ce tableau, disait-on, au Musée d’Amsterdam, et, dans son Histoire des peintres de toutes les écoles , M. Charles
(i) M. Haverkorn van Rijswijck nous dit que le peintre orthographia son nom Pieter de Hooge, dans la première péi iode de son activité artistique. Il signa ensuite et plus communément de Hooch . C’est donc cette dernière orthographe qu’il faut adopter.
IO
Blanc n’hésita pas à le cataloguer parmi les œuvres de l’artiste et à en placer une reproduction en tête de l’article qu’il lui consacra dans cet ouvrage. Or, on ne croit plus aujourd’hui à l’authenticité de ce portrait, et le conservateur du Rijksmuseum ne sait rien de son existence (i).
Il faut donc renoncer à l’espoir d’interroger les traits de ce visage, d’y chercher et d’y trouver peut-être la trace de cette sensibilité si délicate qui nous séduit dans ses œuvres. Nous n’avons pour étudier la personnalité de Pieter de Hooch que de rares documents péniblement arrachés aux anciennes archives. Il est vrai qu’il nous reste, pour l’aimer et le comprendre, ses toiles aujourd’hui dispersées par le monde, où un peu de lui-même se reflète comme dans un clair miroir.
Avec une ténacité que peut seule inspirer la sympathie éprouvée pour un artiste qui fut une des gloires de l’art hollandais, des critiques sagaces ont depuis un demi siècle fouillé les archives afin de découvrir quelques indications sur sa vie. Les papiers jaunis par le temps nous ont livré une partie de leur secret, et nous allons tenter d’esquisser la biographie de Pieter de Hooch d’après les travaux
(i) M. Hofstede de Groot a inscrit dans son catalogue sous le n° 327 une toile portant cette dénomination V artiste, avec les cheveux ondulés , vendu à Londres en décembre 1901. Cette œuvre à laquelle le critique n’accorde d’ailleurs aucune authenticité serait- elle celle que cita M. Charles Blanc?
LA BONNE MÉNAGÈRE Collection Six, Amsterdam
entrepris par William Burger, Havard, Charles Blanc, et surtout d’après les études plus récentes faites par les savants des Pays-Bas, MM- le docteur Hofstede de Groot, Bredius, Haverkorn van Rijswijck, le critique allemand W. Bode, etc.
Nous savons maintenant que Pieter de Hooch ne naquit pas à Delft (i), comme on le crut pendant longtemps, mais à Rotterdam. M. Haverkorn van Rijswijck a fixé définitivement la date de sa naissance à l’année 1629. Son père Hendrick Hendrickz de Hoogh exerçait le métier de maçon. Il avait épousé en premières noces une sage-femme Annetje Pieters. C’est de ce mariage que naquit notre peintre.
(1) M. Henry Havard, qui fut un des premiers à rechercher le véritable lieu de naissance de Pieter de Hooch. explique d’une manière amusante dans un article publié en 1864 par la Gazette des B eaux- Arts comment débutèrent ses investigations :
« M. Scheffler m’expliqua que pendant plus d’un siècle Delft et Rotterdam avaient été en querelle à propos d’un territoire sur lequel se trouvait le Sestienhovensche Cade. Forcé de décliner sa paroisse d’origine, Pieter de Hooch déclara Rotterdam. « Alors, lui demanda le pasteur, vous habitez à Rotterdam, et il écrivit tôt. — Non, répondit Pieter, qui logeait dans la maison de sa fiancée. Le pasteur biffa tôt. — Alors, vous êtes de Rotterdam ? — Non, répondit encore Pieter, car mentir dans un moment aussi solennel et devant un ministre de Dieu, il n’y pouvait songer. Le pasteur biffa van — Mais d’où êtes-vous ? — Des environs de Rotterdam, balbutia le peintre qui n’osait dire son lieu exact de naissance, de peur de s’attirer quelques réclamations ou quelque désagrément, et je dépends de la paroisse de Rotterdam. »
Pieter de Hooch fut baptisé le 20 décembre 1629 à l’église réformée de Rotterdam Nous ne savons rien de son enfance ni de l’éducation qui lui fut donnée dans la maison paternelle. Ses parents devaient vivre dans une certaine aisance. On croit qu’il fit tout jeune encore la connaissance d’un de ses concitoyens à peu près du même âge, Jacob Ochterveldt, qui, devenu peintre plus tard, imita sa manière. Il est vraisemblable qu’il se rendit avec son compagnon à Amsterdam et suivit avec lui les enseignements de Berchem. Ainsi se vérifierait l’assertion de Houbraken. Bien que le maître ne paraisse pas avoir exercé une grande influence sur son élève, l’hypothèse de cette fréquentation ne doit pas être écartée à priori. Berchem avait groupé autour de lui un certain nombre de jeunes artistes qui plus tard se libérèrent plus ou moins de sa direction. Nous citerons parmi ceux-ci van der Meer le jeune, H. Mommers, Karel Dujardin, W. Romeyn, Jac. van Huchtenburch, Carrée, Justus van Huysum. Pieter de Hooch put fort bien se trouver parmi eux.
Pieter de Hooch vint à Amsterdam, poussé par le désir de voir du pays et de pénétrer dans les ateliers. On peut supposer qu’il fréquenta celui de Rembrandt, qui depuis quelques années avait achevé sa Ronde de Nuit. C’est dans ce milieu d’Amsterdam si fécond en activités artistiques que la vocation de Pieter de Hooch dut s’affirmer, mais nous ne savons rien de précis sur ses années d’apprentissage.
Nous le retrouvons à Delft en i653. Il avait alors vingt-trois ans. Avait-il commencé ses travaux? Nous l’ignorons. Du moins, nous ne possédons de lui aucune œuvre certaine antérieure à 1654. Pieter de Hooch avait tenté vainement la destinée à Amsterdam. La fortune avait refusé de lui sourire, et il était venu à Delft, attiré sans doute par la renommée des peintres de cette ville. Mierevelt qui était mort douze ans plus tôt y avait réuni un groupe d’élèves, tels que ses fils Pieter et Jan, Claes Cornelisz, son neveu Pieter Dircksen, Cluijt, P. Moreelse, Pieter Gerritsz, Montfoort, Hendrik Van Vliet. Il est certain que Vermeer et Carel Fabritius y séjournaient encore. Des critiques se sont demandé si Vermeer influença Pieter de Hooch ou si l’inverse se produisit. C’est une question qu’il est difficile de résoudre. Ils travaillèrent ensemble, poursuivant à leurs débuts des tendances analogues, séduits par la réalité des choses, émerveillés tous deux par la lumière. Cette similitude de goûts et d’études a fait confondre pendant longtemps certaines œuvres de Vermeer et de Pieter de Hooch, mais la personnalité, bien différente, de ces artistes a été dégagée à la suite de travaux récents.
Un tableau de Pieter de Hooch, la Peseuse d'or, récemment acquis par le Kaiser Friedrich Muséum de Berlin, nous montre la trace de cette communanté de tendances et d’inspirations, sinon de facture, qui exista pendant un certain temps chez
les deux peintres. Dans une chambre, doucement éclairée par un rayon de lumière venant d’une fenêtre entr’ouverte, une femme jeune encore, la tête recouverte d’une coiffe, pèse quelques pièces d’or dans une petite balance qu’elle tient de la main droite. L’épais tapis persan de la table est relevé, et c’est sur le bois même que la dame se livre à cette importante opération. Toute la pièce est baignée dans une demi clarté qui donne un reflet aux reliefs dorés de la tapisserie en cuir de Cordoue. On aperçoit la perspective d’une autre chambre plongée dans la pénombre et les dalles qui la pavent. Ce tableau évoque le souvenir des œuvres de Vermeer, mais il suffit de l’examiner avec attention pour reconnaître avec M. Wilhelm Bode qu’il révèle bien la facture de Pieter de Hooch, son coloris et surtout sa belle lumière, les ombres et les clartés si particulières à notre peintre. Le directeur du musée de Berlin assigne à cette toile la date de i658 à 1660, c’est-à-dire delà meilleure époque de l’artiste.
Mais pas plus à Delft qu’à Amsterdam, à Leyde ou à La Haye, Pieter de Hooch ne rencontra la fortune. Persuadé qu’il ne pouvait vivre de sa peinture, il s’engagea en qualité de domestique chez un certain Justus de la Grange et resta plusieurs années à son service.
Ce justus de la Grange était un personnage assez singulier. Bien qu’il eut pris à gages deux serviteurs, sa situation de fortune était toujours
LE CELLIER Rijksmuseum, Amsterdam
chancelante. Pieter de Hooch dut être assez attaché à son maître, car il ne se borna pas à lui rendre les services que ses fonctions réclamaient. Il peignit des tableaux dont son patron tirait profit. Nous savons qu’en i655 Justus de la Grange les engagea. Soucieux de tenir son rang, cet homme se livrait à des dépenses qu’il ne pouvait acquitter. Ses créanciers le relançaient sans cesse. On lui réclama un jour 3i6 florins pour des habits de soie dont il était depuis longtemps débiteur. Il fut obligé de vendre son mobilier pour payer cette dette. Bien qu’il eut hérité de sa grand’mèreune somme de 52.000 florins, il se débattait au milieu d’embarras financiers. Enfin en 1662 Justus de la Grange prit le parti d’émigrer en Amérique, pour y exercer un petit commerce. Il partit avec sa femme et ses deux enfants, ses créanciers lui ayant abandonné un tiers de leurs créances, pour lui permettre de payer ses frais de route.
M. Haverkorn van Rijswijck a retrouvé et publié un document curieux. C’est l’estimation des tableaux que possédait Justus de la Grange et que cet homme mit en gage le 28 août :655 pour payer ses dettes. Un parent de sa femme, un certain Sinct Pieter Persyn de Hoorn, devenait ainsi propriétaire de sa collection.
Nous voyons que Justus de la Grange possédait dix toiles de Pieter de Hooch, et nous pouvons juger par l’estimation qui en est faite que la gloire
de notre artiste n’était rien moins qu’établie. En effet les évaluations varient entre 6 et 3o florins (12 ou 60 francs). On y relève les prix de 6, io, i5, 20 et 3o florins. Il est vrai que d’autres peintres aujourd’hui fort appréciés n’avaient pas une valeur supérieure. Un Gérard Dou est cité pour 6 florins, un Droochsloot 26, un van Goyen 26, un Carel Fabritius 40 florins. En revanche, un van Beyeren, un paysagiste de Rotterdam un peu négligé aujourd’hui, monte à 100 florins (210 francs) et un Bloemaert à 60 florins.
Il est intéressant de placer, en regard de ces chiffres, les sommes atteintes par certains tableaux de Pieter de Hooch au cours du siècle dernier.
La Jeune ménagère qui figure au musée d’Amsterdam fut payée à la vente Hogguer, le 18 août 1817, 4.010 florins ; la Mère auprès d'un berceau fut acquis à vente Schneider, le 6 avril 1876, par le musée de ï .rlin pour la somme de i3o.ooo francs. La Bonne ménagère de la collection Six, à Amsterdam, fut payée en 1828, à la vente Smith, 399 livres sterling. UEnfant apportant des pommes, actuellement à la collection Wallace, à Londres, fut acheté, pour 5o.ooo francs, à la vente van Brienen van de Grootelindt d’Amsterdam, à Paris, en septembre i865; la Femme allaitant un enfant, du Kunsthistorisches Muséum de Vienne, 2.520 florins à la vente Grünewald de Vienne. Le même tableau avait été vendu en 1881 à la vente Wilson pour la somme de
FEMME AVEC ENFANT ET PETITE FILLE Collection de la Baronne Oppenheim, Cologne
120.000 francs. La Chambre à coucher de la collection P. A. W. Widener à Philadelphie 2257 livres sterling 10 shelling, à la vente Adrian Hope, à Londres. Les Joueurs de cartes, de la collection de Buckingham Palace à Londres, montèrent en i825 à i5.ooo francs. La Cour avec une Servante lavant du poisson de la National Gallery fut payée
41.000 francs à la vente Delessert. IC Ancien cloître de Saint Jérome à Delft fut acquis par le gouvernement anglais pour la somme de 2i5.ooo francs, à la vente de la veuve Backer, à Amsterdam. La Cour avec un berceau de verdure de la collection du comte de Strafford, à Enfield, à la vente Jelly à Londres, en 1837, monta à 5i3 livres sterling 10 shelling.
On conçoit qu’au service de Justus de la Grange Pieter de Hooch ne se soit pas enrichi. En 1654 l’artiste se fait inscrire à la gilde des peintres de Delft, et son état de fortune est si précaire qu’il ne peut souvent payer sa cotisation. Pourtant le séjour de Delft devait exercer sur lui une influence favorable et déterminer bientôt la nature de son talent. C’est qu’en effet cette ville était le centre d’un mouvement artistique très intense. C’est là qu’il connut Brekelenkam, Vermeer, Codde et surtout cet élève de Rembrandt qu’il devait imiter à ses débuts, Carel Fabritius; mais les relations qui s’établirent entre cet artiste et Pieter de Hooch ne furent pas de longue durée. Le 12 octobre 1654 une terrible catastrophe semait l’épouvante parmi
les habitants de la ville. La poudrière fit explosion, détruisant presque complètement le quartier où elle était située, et causant de nombreuses victimes. Parmi les cadavres on releva celui du peintre Carel Fabritius qui à quelque distance du lieu de l’accident peignait le portrait du sacristain Egbert Dekker. L’émotion provoquée dans la population fut très vive et Pieter de Hooch fixa sur la toile le souvenir de ce désastre. Un de ses tableaux, datant de 1654, représente la vue de ces ruines avec différents personnages. C’est la première œuvre dont la date soit certaine. Elle n’a rien de remarquable d’ailleurs.
Pendant les quatre premières années de son séjour à Delft, c’est-à-dire de i653 à i65y, Pieter de Hooch cherche sa voie ; il en est encore à la période d’imitation ; sa personnalité ne s’est pas dégagée. Il subit des influences, celles de Brekelenkam, de van der Poel, de Fabritius. C’est de cette époque que datent ses scènes de corps de garde, ses joueurs et ses buveurs de taverne, les Joueurs de tric4rac} de la National Gallery de Dublin, où notre peintre s’inspire des scènes de mœurs de l’Amsterdamois Willem Cornelisz Duyster ; les Soldats dans un cabaret de la Galerie Borghèse, à Rome ; la Jeune femme buvant avec des gentilshommes, de la collection du docteur Hofstede de Groot à la Ha}œ; le Cavalier avec des paysans , de la collection Leuchtenberg, à Saint-Pétersbourg ; la Mise à mort du cochon, du
LE LAVAGE DU POISSON National Gallery, Londres
Kaiser Friedrich Muséum de Berlin, exécuté sous l’influence de Carel Fabritius, c’est-à-dire avant 1654. La caractéristique de ces œuvres se trouve dans leur chaude coloration. Nous en trouvons un exemple frappant dans la Garde du palais Corsini à Rome.
Ainsi Pieter de Hooch vivait à Delft dans une situation de fortune plus que médiocre, suivant son maître Justus de la Grange dans ses voyages à Leyde et à La Haye, entrant sans doute en relations avec les peintres qui florissaient dans ces villes, assouplissant peu à peu son talent. Il dut d’ailleurs aimer cette ville de Delft où se passèrent les plus belles années de sa jeunesse, où il connut chez son maître sans doute la femme qui devait être la compagne de sa vie.
Le 12 avril iôàq Pieter de Hooch (1) épousait Jannetje van der Burch, fille du maître faïencier Hendrik van der Burch. De cette union il eut deux enfants, un garçon et une fille, qui furent baptisés à un an de distance.
Nous possédons peu de renseignements sur cette partie de sa vie qui fut la plus active et la
(1) Henry Havard fit le premier allusion à ce mariage dont la réalité fut mise en doute par certains critiques hollandais ; mais dans un article publié dans Oud-Holland , M. Haverkorn van Rijswijck a établi définitivement l’exactitude de ce renseignement. C’est le même auteur qui indique la date de la mort de Jannetje van der Burch.
plus féconde de sa carrière d’artiste, mais nous savons qu’en 1666 la femme de Pieter de Hooch, qui habitait le quartier de Bagijnhof, mourut. Le peintre, dont l’âme, si nous en jugeons par ses œuvres, était très sensible, fut profondément affecté par la perte de sa compagne. Le séjour de Delft dut lui être désormais très pénible. On peut supposer que ce fut la raison de son départ précipité, car, en 1667, il quittait Delft pour n’y plus revenir et il s’établissait à Amsterdam.
C’est à Delft que Pieter de Hooch composa ses œuvres marquantes. La période qui s’étend de i657 à 1667 et que caractérise ce qu’on appelle sa deuxième manière est la plus brillante. L’année 1667 qui est celle de son départ pour Amsterdam indique le commencement d’une décadence.
Pieter de Hooch a 28 ans. Il est en pleine possession de ses moyens. Il est doué d’une sensibilité très vive. Il a une âme de poète. Son œil est émerveillé par la beauté des choses. La ville de Delft qu’il habite a tout ce qu’il faut pour faire naître l’inspiration dans son âme. C’est une ville de province, paisible et calme, qui reflète, dans les eaux dormantes des canaux, les arbres de ses quais et les pignons de ses maisons. On peut en cet endroit songer et travailler à l’aise, on peut y découvrir le rêve dans la réalité et la vérité dans la beauté. Une population honnête s’y agite loin des tumultes d’Amsterdam. Le peintre n’a qu’à sur-
prendre les attitudes et les gestes de ces hommes et de ces femmes, de ces femmes surtout qui vont à leurs occupations paisibles, sans se douter que le peintre les observe. Tous ces personnages que nous verrons reproduits sur ses toiles se livrent à lui à leur insu, et de véritables psychologies se révèlent avec le charme de leur douceur et de leur simplicité. Il les a vu vivre à Delft dans le cadre de leur cité charmante ces ménagères, ces mères de famille vigilantes, ces bonnes dames, ces bourgeoises, dont Faisance est apparente, ces vieilles femmes résignées, ces servantes appliquées à l’accomplissement du devoir quotidien. Et il les a peintes dans les intérieurs qu’il avait visités, dans l’ambiance des objets qui leur étaient familiers, dans les cours et les jardins que dominait la perspective des tirs à l’arc, des pignons orgueilleux, de la tour de la nouvelle église, symbole de la cité qui repasse obstinément sur ses toiles, comme un souvenir affectueux.
C’est l’époque où il peint (i658) la Femme avec l’enfant et une petite fille de la collection Oppenheim, de Cologne, et le tableau qui en est le pendant, le Cellier, du Rijksmuseum d’Amsterdam ; les Joueurs de Cartes , du palais de Buckingham ; à Londres, le Cloître de Saint Jérôme, de la National Gallery ; la Cour avec un berceau de verdure, de la collection du comte de Strafford (i663); la Bonne Ménagère , de la collection Six, à Amsterdam ; la Femme épluchant
des pommes de terre , de la collection Wallace, à Londres (i665) ; le Lavage du poisson, delà National Gallery de Londres (i). Nous avons cité quelques-uns des principaux chefs-d’œuvre de Pieter de Hooch dont la date est certaine. Les autres peuvent par analogie être classés dans la même période. Ce sont des toiles baignées de lumière, de cette tendre lumière blonde et dorée que notre peintre fut le premier à fixer sur la toile en tons d’argent et d’or.
Faut-il croire qu’il y eut dans la vie de Pieter de Hooch un grand écroulement qui atténua les dons si précieux de sa sensibilité? Faut-il croire qu’en quittant Delft sa vision s’écarta des scènes de vérité qui, aujourd’hui encore, nous émeuvent si profondément, pour ne plus aimer que la préciosité ou la grâce élégante et empruntée des réunions mondaines ? Rien ne nous permet peut-être d’affirmer que la mort de sa compagne éteignit dans cette âme d’artiste la belle flamme vibrante qui avait illuminé son art. Tout nous le fait supposer pourtant, sa sensibilité, son émotion, sa tendresse, apparentes dans tant de ses œuvres.
La troisième et dernière manière de l’artiste peut être assignée à ses dernières années, de 1667 à sa mort dont la date est inconnue. C’est la période
(1) Nous nous sommes servi de la chronologie établie par M. le Docteur Hofstede de Groot, dans son Catalogue raisonné des peintres hollandais.
ENFANT APPORTANT UNE CORBEILLE Collection. Wallace, Londres
des menuets, des scènes galantes, des conversations. Ce n’est pas qu’il n’y ait encore des toiles remarquables, telles que la Jeune Dame recevant une lettre , du Rijksmuseum d’Amsterdam, par exemple, mais, comme le dit le docteur Hofstede de Groot à qui il faut toujours se référer lorsqu’on étudie les peintres hollandais : « Les tableaux qu’il peignit dans les dix dernières années de sa vie ne sont que de faibles reflets des splendides collections de la période de Delft.Les effets de lumière sont exagérés et inexacts, et souvent invraisemblables. Le dessin des figures est plus faible, leur exécution superficielle et désagréable. Les demi-tons bleus sur les chairs en font souvent disparaître l’effet ; le vermillon des lèvres et des autres parties du visage est placé selon une formule. Tandis que ses peintures de la première période représentaient des scènes très simples de la classe moyenne, dans un cadre familier, ses dernières œuvres nous montrent des scènes de la haute société dans de grands et magnifiques salons, qu’en réalité on ne rencontrait pas en Hollande. Ces intérieurs n’étaient que des copies du nouvel hôtel de ville d’Amsterdam, et le riche marchand nous est représenté faisant de la musique dans des salies copiées de l’Ecole d’Athènes de Raphaël. »
A Amsterdam, Pieter de Hooch alla habiter la Konijnenstraat, située dans le quartier des peintres. Sa présence nous y est signalée par deux documents : une plainte adressée au Magistrat contre des voisins
gênants et un acte d’expertise. On ignore les événements qui signalèrent la dernière partie de sa vie. On ignore la date de sa mort. On croit qu’elle survint après 1677, car nous ne possédons aucun tableau dont après cette année la date soit certaine. Sa trace se perd comme ces grands fleuves, qui après un cours majestueux disparaissent et vont se perdre dans les sables des grèves.