Pignerol
Admirez le malheur ; cette créature (la Brinvilliers) a refusé d'apprendre ce qu'on vouloit, et a dit ce qu'on ne demandoit pas : par exemple, elle a dit que M. Fouquet avoit envoyé Glazel , leur apothicaire empoisonneur, en Italie pour avoir d'une herbe qui fait du poison... Voyez quel excès d'accablement et quel prétexte pour achever ce pauvre infortuné î Tout cela est bien suspect.
Lettres de madame de Sèvlgné, \6nQ.
La Voisin avait été conduite aux étages inférieurs du donjon de Vincennes par des escaliers tournants dans lesquels une personne seule pouvait passer de front , et lorsqu'elle voulait s'arrêter un moment, ses geôliers la poussaient en avant à grands coups de souliers ferrés; elle souffrait sans se plaindre ces mauvais traitements que le greffier essayait en vain d'empêcher par la crainte qu'il avait de la
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vengeance de celle magicienne. La parole chrétienne d'Euslache eut plus de crédit que les représentations du greffier, et les porteclefs suspendirent leur lâche brutalité que n'excusait pas la persuasion où ils étaient, que la Voisin avait empoisonné la mère de Tun et la maîtresse de l'autre , mortes depuis plusieurs années sans la moindre apparence de poison. On arriva enfin, par des chemins ténébreux et sourds, dans le lieu souterrain destiné à la question , et construit exprès pour intercepter les cris des victimes.
C'était une grande salle voûtée qui n'avait de meubles qu'un banc pour les officiers de justice, et un matelas sur un lit de camp pour le patient, outre une nombreuse collection d'instruments de tortures, variés de formes et d'usages, quelques-uns noircis par le sang, quelques autres hors de service ; la muraille, que la vapeur des torches avait enfumée , étalait , en guise de tapisserie , les marteaux, les maillets, les scies, les coins, les coins surtout, émoussés, x'ompus et enduits de graisse humaine, les clous, les cordes, les, çoquemards , les anneaux de fer et tout Tappa-
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reil menaçant capable de forcer les aveux par» son seul aspect , sans avoir recours a ces tourments que l'innocence mêqie eut rarement la force de supporter. Au milieu de la salle , on voyait le siège de la question , lourd fauteuil de bois , à ressorts, muni de solides ferrements, pour tenir le condamné dans une position horizontale , la tête en arrière et les jambes écartées pendant la question des bro^ dequins j le chevalet étroit sur lequel on couchait le malheureux recevant la question par l'eau , et les tréteaux qui servaient à lui disloquer les membres quand, suspendu en l'air avec des câbles attachés aux poignets et aux jarrets, le moindre mouvement suffisait pour faire craquer les os dans leurs articulations.
Les hôtes de ce redoutable repaire, tous vêtus de noir comme des spectres, semblaient aussi des instruments de supplice : le greffier Voisin qui, par une triste ressemblance de nom avec la condamnée, n'osait se croire étranger a la condamnation qu'il avait écrite et signée lui-même, petit vieillard cacochyme, crxdntif et tremblotant , aux yeux rouges eti
lâ PIGNEROL.
pleurants, au crâne nu et luisant, a la mitie patibulaire ; le premier rapporteur de la Chambre-Ardente, M. de Bezons, dont la haute taille avertissait les patients que la leur pouvait se développer aussi à l'aide des tréteaux, et dont le visage impassible ne manifestait jamais aucun sentiment intérieur ; le second rapporteur, le terrible Lareynie qui surpassait encore sa réputation de dureté et de rigueur, espèce de bourreau fait magistrat, avec une figure affreuse à voir, blême et jaune sous sa perruque noire , avec un esprit plein de malice et de méchanceté , avec une âme de fer et de rocher • enfin , le maître chirurgien Morel, gros et court, à la face rubiconde et rieuse, priseur infatigable et amateur passionné de théâtre , mais inaccessible aussi à la moindre émotion de pitié, endurci au spectacle des souffrances et renfermé dans son étroit égoïsme. Le chirurgien était là pour veiller à ce que la question n'allât pas jusqu'à entraîner la mort j les deux rapporteurs venaient diriger les derniers interrogatoires , et le greffier en devait dresser le procès-verbal. Deux exécuteurs , qui fai-
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saient partie vivante de cet arsenal de tortures, quoiqu'ils eussent la physionomie moins sanguinaire et plus honnête que celles des juges, se tenaient debout dans l'attente des ordres qui leur livreraient la condamnée. Les deux porte-clefs entrèrent avec la Voisin et se retirèrent après avoir salué MM. de Bezons et Lareynie installés déjà en tribunal; les soldats restèrent aussi en dehors , vis-a-vis de la porte épaisse qui leur interceptait la vue des supplices , mais qui ne pouvait étouffer les cris perçants des misérables qu'on tourmentait; car ces cris d'angoisse traversaient les murs les plus sourds et pénétraient, malgré tant d'obstacles de pierre et de bois , dans les endroits les plus reculés du donjon. La question des brodequins et des coins tombait en désuétude a cause de ces cris qu'on n'aimait pas à entendre , si aguerri que l'on fût à voir couler le sang, et l'on employait de préférence la question par l'eau qui, sans être moins douloureuse , empêchait la douleur de se manifester par des clai^ieurs épouvantables et diminuait le volume de la voix au lieu de l'augmenter.
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— Messieurs , je vous salue , dit la Voisin en s'inclinant devant le tribunal.
— Dieu vous accorde la grâce de vous repentir et de faire une bonne mort ! répondit Lareynie.
— Qui est cet homme? interrompit Bezons en désignant Eustache qui était arrêté dans une posture pieuse et recueillie.
— C'est un homme qui n'a pas soif, dit la Voisin , quoique, à force de parler, la langue doive lui peler î
— Messieurs , reprit Eustache qui n'était pas sans inquiétude sur Fissue de son rôle , j'ai été envoyé ici afin d'instruire et de confesser la personne qui fut condamnée hier.
— Eh bien ! il sera temps que vous veniez après-demain pour votre office, dit d'un ton glacial le rapporteur Bezons.
— Cette infortunée a besoin d'être soutenue de mes conseils pendant ce qui va se passer ici , repartit Eustache avec un accent ému et presque touchant.
— Je chanterais moins clair, si mon confesseur n'était présent , dit la sorcière en fre-
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tloiinant les airs dont elle voulait régaler raudiloirc.
— On m'a parlé de ce moine , dit Lareynie à son confrère , il peut demeurer céans.
— Voisin? dit Bezons.
— Plaît-il, monsieur? s'écria le greffier croyant que c'était lui qu'on appelait. — Le fatal nom! ajouta t- il lorsqu'il s'aperçut de 3on erreur ; je voudrais pour dix années de ma vie me nommer autrement !
— Tu devrais être glorieux de porter ce nom-la, vieux gratte-papier î répliqua dédaigneusement la Voisin.
— Croyez-vous en Dieu? lui demanda Bezons avec son regard de Méduse.
— Et vous , monsieur? repartit la sorcière en éclatant de rire,
— Si vous n'y croyez point , à quoi bon vous confesser? continua Bezons plus froid et plus sévère.
— Je vous l'ai dit proprement , comme je l'eusse fait au diable : quand je chanterai les motels que vous allez entendre , ce fiappart battra la mesure et m'accompagnera d'un pyéîixus.
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— Je prends tout sur moi, vous dis- je, monsieur deBezons, dit alors Lareynie : ce moine auguslin a été envoyé de main sûre, et vousmême en serez content.
— Je le veux bien, monsieur, répondit Bezons. Commençons par l'arrêt.
— Madame , le vent est du nord ce soir, dit un des exécuteurs aux manières polies et h la voix douce : ne vous approchez-vous pas de la cheminée pour vous chauffer un peu ?
— Je n'ai pas froid , mon ami , reprit la Voisin qui avait en effet la chaleur et le sang à la tête; d'ailleurs, au pays où je vais, on se chauffe sans cotrets ni fagots.
— Ma bonne dame, dit l'autre exécuteur en ôtant avec respect son bonnet de peau de chat qu'il tendit comme une aumônière , ne paierez-vous pas votre bien-venue dans la chambre de la question ?
— Oui-da 5 volontiers , repartit la Voisin faisant une pirouette vers Eustache interdit, à condition que tu n'épargneras rien pour me faire beaucoup de mal.
— Ce n'est pas mon métier de faire du bien= -
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— Au contraire , je serai forl aise si tu ne me ménages pas.
— A la bonne heure.
— C'est le diable en chair et en os ! murmura le greffier 5 pourquoi n'ai-je pas choisi mon nom !
— Monsieur mon confesseur, tu remettras six pistoles h ce brave homme , dit la Voisin , si je suis contente de lui.
— Madame , reposez-vous un moment , reprit l'autre exécuteur dont le ton et les prévenances contrastaient singulièrement avec les fonctions; ces messieurs permettront que vous soyez assise durant l'arrêt.
— Par tous les dieux du paradis ! s'écria la Voisin s'agitant avec pétulance , on n'attend plus personne , j'imagine; dépêchonsnous de peur que la soif me revienne. Ecoulez d'abord ce petit air h boire , qui est de M. Chaulieu, le plus galant des abbés : j'avoue que ce joyeux abbé a fait plus d'usage de vin que de poison.
Cher ami , vois dans mon verre Pétiller ce jus divin ?
Quand tout le monde est en guerre, J'adore en paix ma catin.
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Avec elle et le bon \in , Je me suis fait un destin Bout la douceur infinie N'aura jamais d'autre fin Que celle de ma vie.
— Voisin I s'écria Bezons en frappant de la baguette noire qu'il tenait en sa main sur la table du greffier.
— Qu'est-ce? demanda le greffier qui rougit et baissa la tête sur ses écritures lorsqu'il s'aperçut du quiproquo. Oh ! le vilain nom ! le damné nom !
— Cela vous semble- t-il mal chanté , messieurs? dit gravement la Voisin.
— Ecoutez l'arrêt à genoux, dit Bezons qui fit signe au greffier : « Vu par la Chambre souveraine Ardente, établie extraordinairement à Vincennes , suivant les lettres-patentes du roi, du mois de mars 1679, le procès fait par les deux rapporteurs d'icellc , à ce par elle commis, contre Catherine Deshayes femme Montvoîsin , dite vulgairement la Voisin, pour raison des impiétés, empoisonnements, artifices et maléfices, larcins , complots contre la vie des personnes ,
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sacrilèges et autres crimes sans nombre attribuais a ladite Voisin ; ouïe et interrogée par la Chambre-Ardente , la susdite accusée sur les cas contenus audit procès 3 tout considéré, dit a été que ladite Chambre a déclaré et déclare ladite Voisin criminelle de lèse-majesté divine , homicide de fait et d'intention , entichée de pratiques diaboliques, et, pour réparation, a condamné et condamne ladite Voisin a faire amende honorable à la porte de INotre-Dame, avec un cierge de quatre livres a la main , et à être conduite en la place de Grève pour y être brûlée et ses cendres jetées au vent j a ordonné la Chambre souveraine que , après cette sentence lue k ladite Voisin, elle soit de nouveau interrogée sur ses complices et sur ce qui mieux appartiendra , puis après appliquée à la question ordinaire et extraordinaire y ordonne enfin , la Chambre , que tous les biens meubles et immeubles de ladite Voisin sont et demeurent confisqués dans la main du roi, qui , de ces biens , veut qu'il soit fondé un obit perpétuel en l'église Saint-Jacques-du-Haut-Pas, pourlesamesdesvictimesqu'elleafaitmourir.
Fait à Vincennes, par-devant ladite Chambre souveraine Ardente , et prononcé a ladite Voisin, le vingtième jour de février 1680, ^lour être exécuté le plus tôt faire que se pourra. Signé, Voisin,
— Voisin ! répéta le pauvre greffier avec un soupir de honte.
— Voila, en effet, dit en riant au greffier la sorcière qui se releva d'un bond , de quoi te faire juger comme mon complice par ces dignes messieurs , et emporter, comme mon valet , par le diable notre patron î
— Ah! messieurs, s'écria piteusement le greffier, si M. Sagot, que je remplace, n'était pas décédé, je n'eusse jamais été en butte k ces outrages , moi , dont les ancêtres furent greffiers en parlement de père en fils depuis deux siècles î
— Prenez-vous du tabac, ma commère?
dit le chirurgien Morel en lui tendant la tabatière ouverte j il est râpé fort menu et mélangé de poudre de violettes.
— Votre boîte est empoisonnée ! reprit le greffier après que la Voisin y eut puisé a pleine main.
— Tiens , mon cousin , et que le diable le bénisse ! dit la sorcière en lançant une large pincée de tabac dans les yeux de son homonyme.
— Aie ! madame , ne m'en voulez pas d'àvoir écrit votre condamnation, reprit le greffier presquesuppliant ; j'ai besoin de conserver ma vue pour vivre , ne me l'ôtez pas !
— Silence ! cria Bezons avec une imposante autorité.
— Greffier, écrivez , ajouta Lareynie qui se mit en devoir de procéder a l'interrogatoire.
— Interrogez, messieurs, répliqua d'un Ion leste la Voisin en s'asseyant d'elle-même sur le siège de la question ; je ne crois pas avoir tout dit, car j'ai commis plus de péchés qu'il n'y a de damnés en enfer.
Les deux exécuteurs s'emparèrent alors de la Voisin, lui lièrent les bras derrière le dos, lui attachèrent les jambes aux chevilles et aux genoux avec de grosses cordes qui arrêtaient la circulation du sang, lui découvrirent la tête, le cou et la poitrine, et rebroussèrent sa robe à l'entour des reins pour u. 2
en faire une sorle de tablier, moins décent d'apparence que d'intention. La Voisin n'opposait aucune résistance a ces préparatifs menaçants et n'éprouvait pas plus l'émotion de la crainte , que celle de la pudeur : elle blasphémait, riait, chantait et ne changeait ni de \isage , ni de contenance -, ce fut en vain que les rapporteurs et son prétendu confesseur même l'invitèrent a se recueillir et a recommander son âme a Dieu j elle resta indifférente aux sentiments de repentir qu'on cherchait à exciter en son âme 3 et, après avoir essayé d'engager un entretien avec les bourreaux, forcés d'être muets pendant l'exercice de leurs fonctions, elle adressa la parole au chirurgien qui lui présentait du tabac sans penser qu'elle ne pouvait faire usage de ses doigts.
— Ceci est une terrible invention contre la passion du tabac? dit-il en montrant les liens qui serraient les mains de la Voisin , au point de gonlier les veines et de former sur la peau un cercle rouge et bleuâtre comme une meurtrissure.
— Savez-Yous la façon d'endormir les
gens? reprit la Voisin 5 mêlez de la graine de pavot avec votre tabac.
— Les gens qui s'endorment ainsi ne s'éveillent guère.
— C'est pourtant de cette sorte que le poète Racine s'est vengé de la comédienne Duparc.
— Bon î j'en sais mieux l'histoire , puisque j'ai moi-même traité la Duparc dans la maladie dont elle mourut.
— Je ne dis pas combien j'en ai mis en terre de ces comédiennes par les soins de leurs galants !
— Vous eussiez mieux fait de réserver vos drogues pour la Raisin qui vous joue a l'Hôtel de Bourgogne?
— Moi I repartit la Voisin rougissant et pâlissant tour à tour.
— Sans doute , et vous ne sauriez vous plaindre d'être mal jouée.
— Qui est-ce qui me joue ? repri; la Voisin avec aigreur.
— La demoiselle Raisin, vous dls-je, dans la comédie de MM. Corneille et de Visé.
— ■ Quelle comédie?
— La Dcwieresse ou les faux Knchantenients^ en cinq actes et en prose.
— Vraiment ! Mon affaire est donc sue de tout le inonde ! dit la \oisin dont l orgueil fut agréablement chatouillé par ce nouveau témoignage de sa popularité ; j'en suis bien aise.
— La pièce a déjà eu quarante représentations de suite et n'est pas encore au bout de sa vogue : chacun veut aller voir au théâtre madame Jobin.
— Les auteurs eussent agi plus honnêtement en n'estropiant pas mon nom.
— Laissez faire, il n'y a pas un clerc de procureur au parterre qui ne vous connaisse et ne vous nomme.
— La comédie est-elle bonne ?
— M. Thomas Corneille en a fait la meilleure part , et les scènes les plus gaies sont de lui ; M. de Visé n'a pas le même génie.
— En vérité , je paierais fort cher pour aller applaudir madame Jobin , avant que de subir ma peine !
— Le soir de l'exécution , les comédiens auront dos portiers étouffés par la foule.
La voix sèche et rigide du premier rapporteur mit (in à cette conversation qui eût été fort convenable dans un foyer de théâtre, et l'interrogatoire commença par la sommation faite h la Voisin de déclarer son nom , surnom, âge, qualité et demeure* le greffier tremblait en écrivant son propre nom , et paraissait plus consterné que la véritable condamnée. Quant au serment que le patient était tenu de faire en posant sa main sur sa poitrine, la Voisin en fut exemptée par l'habitude qu'elle avait de l'accompagner cVun monstrueux blasphème.
— Voisin , lui demanda Lareynie après diverses questions insignifiantes adressées par Bezons , on a omis dans le procès de vous interroger sur un point fort grave , qui ne fut pas éclairci par l'affaire de la Brinvilliers?
— Monsieur de Lareynie, ne me comparez pas, s'il vous plaît, avec feu la marquise de Brinvilliers , interrompit la Voisin avec humeur : cette dame n'empoisonna que sa famille, tandis que j'ai donné et vendu de la poudre de succession à toute la cour et à tout Paris.
— Monsieur de Lareynie , je doute que vous puissiez pousser l'interrogatoire hors des choses jugées au procès? dit M. de Bezons qui cherchait dans sa mémoire un texte de loi pour appuyer son opinion.
— Monsieur, je sais bien ce que je fais, teprit Lareynie. — Voisin ?
— Encore ! murmura le greffier.
— N'avez-vous rien à dire concernant le sieur Fouquet, ancien surintendant des finances, et présentement prisonnier d'état h Pignerol?
— Fouquet ? reprit la sorcière qui eut l'air de rassembler ses souvenirs, et qui branlait la tête avec des ricanements moqueurs; je parlais tout à l'heure du pèlerin avec mon confesseur.
— Il est vrai , dit à demi-voix Eustache qui sentit une sueur glacée couler par tout son corps.
— Oui da! vous plait-il de répéter ce que vous en disiez ? répliqua Lareynie en ordonnant au greffier de recevoir la déposition nouvelle de la Voisin.
— J'ai beaucoup vu ce Fouquet, dit -elle
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avec une feinte insouciance j mais puisqu'il est en prison, que veut- on de plus ?
• — Déclarez ce que vous savez et méritez , par là, sinon la clémence des hommes, du moins celle de Dieu.
— Si l'on m'importune encore du nom de Dieu, je crache ma langue au visage des personnes qui se railleront ainsi de moi! Or, avez-vous ouï conter le prodigieux amour que M. Fouquet eut pour mademoiselle de La Yallière, peu de temps avant quon l'arrêtât? Cette demoiselle était en même temps aimée du roi, qu'elle aimait par pure ambition, comme vous verrez. M. Fouquel vint un soir me rendre visite et me confier ses peines , le désir qu'il avait de posséder cette belle personne et de l'enlever au roi, contre lequel il gardait une haine singulière...
— Vous m'aviez, ce me semble , avoué une remarquable preuve de cette haine? interrompit Eustache qui était en proie à une agitalion que ne trahissait pas son visage caché sous le capuchon.
— Mon confesseur se souvient mieux que moi, dit la Voisin avec une malignité qui ht
2S PlGNEllOL.
trembler Eustache ; si le diable se voulait confesser, je lui enverrais ce beau père! Le fait est que j'avais eu certaine conférence avec M. Fouquet pour nuire a la vie et au gouvernement du roi.
— Eh quoi ! vous n'en aviez pas dit un mot auparavant? s'écria Lareynie affectant autant de surprise que d'indignation.
— Voilà encore de ses sornettes ! reprit tranquillement M. de Bezons; a l'en croire , elle aurait empoisonné la France entière !
— Vous ne m'en avez pas laissé le temps , dit fièrement la Voisin.
— Un attentat contre la personne du roi ! repartit Lareynie gourmandant l'incrédulité de son collègue ; voyons ce qui sortira de cet aveu ?
— M. Fouquet me pria de lui apprendre rhoroscope du roi; et, comme je vis que Sa Majesté était assurée d'un long règne, si elle passait sa vingt-deuxième année, laquelle serait exposée a un péril de mort, M. Fouquet désira rendre ce péril plus inévitable.
— En (juelle année aurait eu lieu cette maîdiination de lèse-majesté ?
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— La propre année du mariage du roi avec rinfante d'Espagne.
— Que fîtes -vous pour satisfaire le désir criminel de M. Fouquet ?
— Je pris des monnaies d'argent et d'or portant l'effigie du roi j je les sciai par le milieu, de manière que la tête se trouvait séparée du cou; je les entortillai dans un suaire dérobé au cimetière des Saints-Innocents , et je fis dire trois messes des morts sur ce talisman.
— Que devint le charme que vous composâtes dans le dessein de causer la mort du roi ?
— J'ordonnai a M. Fouquet d'aller luimême sur le minuit enfouir la boîte de plomb renfermant le paquet, a l'endroit oii l'on édifiait alors l'arc de triomphe du Trône pour l'entrée du roi et de la reine, afin que l'enchantement fût plus certain par le passage de Sa Majesté.
— Pensez-vous que ce paquet magique se trouverait encore?
— Peut être ; car ce qui en détruisit l'efiet, ce fut l'enipressement de M. Fouquet a le
porter au iicu indiqué sans avoir niaudil d*abord la terre où il cacha le coffre de plomb. Cette terre se trouvait être sainte et bénie par la procession de Vincennes, qui avait passé par là lors de la Fete-Dieift
— Désignez-nous le lieu où doit être encore la preuve de votre déposition ?
— Fouillez à deux pieds de profondeur, a deux toises environ au-delà de l'arc de triomphe qu'on rebâtit en pierre , et vis-à-vis de la deuxième colonne.
— Un arclîitectenefournirait pas des détails plus exacts, dit M. de Bezons qui pinça ses lèvres et fronça les sourcils en siaine de défiance. On la peut croire sorcière, si le fiiit est constaté.
— Ah ! messieurs , qui doute encore que ce soit la plus dangereuse des sorcières? répliqua le greffier.
— Ce soir on saura ce que produiront les fouilles, dit Lareynie en rédigeant aussitôt un ordre pour y faire procéder.
— Voisin? reprit M. de Bezons, continuant l'interrogatoire.
— De grâce, monsieur de Bezons, ciit le gref-
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lier en se penchant vers le commissaire rapporteur, évitez de me nommer ainsi hors de propos , car je suis toujours tenté de répondre comme si vous m'accusiez î
— D'après cette révélation , poursuivit le commissaire , il appert que vous croyez qu'on peut faire tort a la vie ou à la santé de quelqu'un en mutilant son image et faisant dire dessus l'office des morts ?
— Sans doute, repartit la Voisin avec assurance ; et si la procession eût pris un autre chemin, le roi s'en serait trouvé fort mal.
— Achevez ce que vous aviez voulu dire sur le sieur Fouquet et la demoiselle de La Vallière? dit Lareynie en chargeant un des exécuteurs de faire remettre, par un soldat , h. l'un des maîtres des requêtes de la Chambre- Ardente, l'invitation de se transporter au bout de l'avenue de Vincennes et de faire fouiller, en sa présence , autour de l'arc de triomphe du Trône.
— J'ai perdu le fil du discours, reprit la Voisin en se tournant vers Eustaclie qui feignait de se retrancher dans sa prière. Aidezmoi, mon galant confesseur?
— Les paroles n'auraient pas le même crédit dans ma bouche, répondit Eustache fort embarrassé de cette allocution ; et d'ailleurs le secret de la confession doit être gardé.
— Maudit cafard! murmura la sorcière enlre ses dents; je ne sais qui m'empêche de te faire faire une plus laide grimace que la tienne !
— Vous disiez , ce me semble , se hâta de reprendre Eustache inquiet de la mauvaise humeur de sa complice , que M. Fouquet voulut triompher de la vertu de mademoiselle de La Vallière, pour la grande haine qu'il portait au roi?
— Merci, mon confesseur; je prierai le diable pour vous, répliqua la Voisin avec gaieté. Donc, voici comme les choses se passèrent : M. Fouquet me fit de beaux présents et m'en promit davantage ; je l'assurai que mademoiselle de La Vallière n'aurait rien à lui refuser, s'il la pouvait engager a porter une amulette , et s'il buvait lui-même un philtre que j'avais préparé exprès pour la comtesse de Soissons, qui se voulait faire aimer du roi.
— Quels étaient ce philtre et cette amulette? demanda M. de Bezons de plus en plus incrédule.
— Quant à ce qui est du philtre , je ne vous énumérerai pas les simples cueillis au clair de la lune et les conjurations avec quoi je le préparai : ce sont des secrets de magie, dont vous vous souciez peu ; mais l'amulette était faite avec la manche d'une chemise du sieur Fouquet, une hribe d'hostie consacrée, une mèche des cheveux dudit Fouquet, et un petit bâton de coudre béni à la messe par mon prêtre Lesage.
— Quelles devaient être les propriétés de ces inventions magiques? demanda de nouveau M. de Bezons qui commençait à trouver quelque apparence de vérité dans ces aveux.
— La femme portant l'amulette perdait la volonté et le pouvoir de résister aux entreprises de l'homme qui la lui avait donnée ; et celui-ci , par le moyen du philtre que j'ai dit , prenait la figure et la condition du rival qu'il prétendait supplanter.
— La chose alla-t-elle plus loin que le dessein et la tentative? dit liareynie en recom-
mandant au greffier la plus minutieuse fidélité dans le procès-verbal.
— Assurément, s'écria la Voisin avec une joyeuse pétulance : M. Fouquet joua le rôle du roi auprès de mademoiselle de La Vallière, et cette 'mignonne ne s'aperçut pas même de la métamorphose.
— Comment cette demoiselle, dit M. de Bezons , reçut une amulette de la part du sieur Fouquet qu'elle devait craindre pour l'amour qu'elle lui connaissait?
— M. Fouquet n'eut pas de peine a mettre dans ses intérêts mie des filles suivantes de mademoiselle de La Vallière , et cette fille, moyennant une somme d'argent, cousit l'amulette dans la doublure de la robe de sa maîtresse, qui fut ensorcelée de la sorte sans le savoir.
— La tromperie de M. Fouquet dura-t-elle long-temps? dit M. de Bezons qui ne se croyait jamais assez instruit.
— Aussi long -temps qu'il faut pour contenter un amant fort épris.
— Pensez -vous que mademoiselle de La Vallière fut possédée par le sieur Fouquet
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avant que de l'être par le roi ? demanda Lareynie qui cherchait à rendre la déposition plus explicite.
— Celait Ta ce que souhaitait surtout M. Fouquet, et il en eut son envie satisfaite pour (aire pièce au roi.
— Sa Majesté n'eut-ellc point de soupçons de l'aventure ? répliqua Lareynie.
— Aucuns, par la précaution que je pris de lui nouer l'aiguillette , toujours a la requête de M. Fouquet...
— Assez, je vous conjure! interrompit Eustache qui s'approcha de la Voisin et lui adressa ces mots qu'elle entendit seule.
— Mon révérend père, dit Lareynie au faux moine, comme s'il eût compris l'intention d 'Eustache ; assistez-la de vos conseils et obtenez d'elle toute la vérité.
— Par la barbe de Dieu î s'écria la Voisin prompte à s'emporter a la moindre contradiction ; suis -je folle a lier, qu'on me veut dicter mes paroles? Je déclare sur mon âme, si j'en possède une toutefois , que j'ai , par sortilège, chagriné le roi en lui nouant l'ai-
guillelte , ce qui lui donnait beaucoup de honte et de dépit ! . . .
— Il suffit, interrompit Lareynie qui n'osa pas approfondir ce chapitre ; maintenant, on vous va livrer aux exécuteurs afin de voir si vous n'avez rien dissimulé de la vérité.
— Je le veux bien , par la croix du diable ! s'écria la Voisina q^i son impatience de subir la question fit oublier Louis XIV et le nœud d'aiguillette. Monsieur mon confesseur, retenez bien la moralité de ceci, et considérez la figure que je vais faire? Chantons d'abord , pour nous mettre en haleine, un petit air parodié de Proserpine,
■ — Le chef-d'œuvre de M. Quinauît, dit Morel en humant une longue prise de tabac.
— Silence ! cria M. de Bezons.
— Mieux vaut chanter que braire ! dit la Voisin qui fredonnait sa chanson pour en retrouver les vers et la musique. Tâchez que je pleure , vous autres ? en attendant , je chante :
Pourquoi trailez-vous de folie Celte peur Otie \\m iious fait ici de l'aulro \w'^
Pour moi , j'en frémis d'horreur ; Je ne crains poiiit îa parque, Et moins cncor la noire barque , Tout cela trouble peu mon cerveau :
Mais je crains qu'un destin nouveau ISe m'oblige à la cour du ténébreux monarque De ne boire qué'dc l'eau !
— Voisia? dit M. de Bezons impatienté de ce chant.
— Faut-il écrire la chanson, monsieur?
demanda le naïf greffier qui ne pouvait se résigner a laisser son nom en partage a ime empoisonneuse,
— Si vous menez celte indécente vie , continua M. de Bezons, vous aurez la question des brodequins ?
— Ce qui te plaira , vieux procureur de Satan, reprit vivement la Voisin ; je me soucie de toi et de la question comme d'une bouteille vide.
— Les ordonnances ne défendent pas de chanter durant la question, monsieur, dit Lareynie qui paraissait satisfait des aveux de la sorcière; h moins, cependant, que ce ne soient des chansons immodestes ou impies.
— Elle ne chantera pas au troisième pot II. 5
(Veau, je VOUS atteste, dit le chirurgien après avoir éteriiué.
Les exécuteurs s'étaient saisis de la Voisin, en s'excusant de remplir sur elle leur ministère et en sollicitant sa g^érosité ; M. de Bezons leva sa baguette d'ébène, et la question commença. La patiente, enlevée du siège oii elle était ^ise, fut étendue le long d'un chevalet tellement étroit, qu'elle n'aurait' pu y demeurer en équilibre, quoique ses pieds et ses mains fussent toujours attachés , si l'on n'avait fixé son corps sur la barre de bois transversale avec des cordes passées sous les aisselles et autour des reins : le chevalet avait été auparavant assujetti par des écrous, de manière a ce que les mouvements convulsifs de la patiente ne le pussent renverser, ni même ébranler ; celle-ci se trouvait comme suspendue en l'air, car tout son corps ne reposait que sur la traverse de bois qui égalait à peine la superficie de son épine dorsale, et s'enfonçait presque dans la chair ainsi qu'une lame tranchante : la compression et la douleur devaient être d'autant plus forles que l'estomac et les intestins de la victime
seraient plus chargés d'eau. La Voisin ne paraissait pas souffrir d'une si gênante position ; et, plus fière qu'un martyr chrétien au milieu des persécutions, elle regardait les assistants avec effronlierie , rassemblait des airs a boire dans son souvenir, jurait quand la mémoire lui manquait , et encourageait les exécuteurs à ne pas lui faire grâce d'un tourment 3 de sorte que ceux-ci, émerveillés de cette iermeté d'âme, se persuadèrent que le diable possédait la sorcière et lui prêtait des forces surnaturelles.
— Premier pot d'eau de l'ordinaire ! dit M. de Bezons d'une voix lente et solennelle.
— A votre santé ! reprit la Voisin.
Elle ne put en dire davantage , car l'un des exécuteurs, qui avait rempli d'eau froide un grand coquemard d'élain contenant deux pintes, lui appliqua une espèce de muselière avec un mors d'acier pour l'empêcher de fermer la bouche ; et , pendant que le second exécuteur lui tenait la tête immobile, le premier lui serra d'une main les narines et de l'autre lui versa dans la bouche, du plus haut qu'il put et goutte a goutte , les deux
l'çO PIGNEROL.
piïiles d'eau sans qu'elle témoignât le plus léger sentiment de souffrance par des plaintes, des contractions de la face ou des horripilations de tous les membres. Quand le pot fut épuisé, les exécuteurs alongèrent de trois crans le chevalet, a l'aide d'un cric renfermé dans la machine , et le corps de la condamnée reçut une pareille extension.
— C'est bien, mes enfans, dit-elle lorsqu'on lui eut ôlé la muselière , je me plaignais d'être de trop petite taille.
Qu'avez-vous de plus a dire? lui demanda Larcynie; je vous exhorle a déclarer la vérité , soit à charge , soit a décharge , pour gagner la miséricorde de Dieu , et s'il se peut le paradis.
— Fi donc! au diable, voire paradis ! s'écria la Voisin qui se mit k chanter d'un accent un peu sourd, mais fort gai, cette parodie d'un des plus beaux airs de l'opéra de Phacton :
Mon cher voisin , veux-tu m'en croire ? Laissons les chansons ;
PIGNEUOL. 4^^
Depuis trop long Icnips nous lashons Notre auditoire.
Pour celte vainc gloire, C'est trop disputer A qui de nous sait mieux chanter, Voyons qui de nous sait mieux boite !
— Ueuxiènie pol d'eau de l'ordinaire ! dit M. de Bczons en acceptant l'offre que le chirurgien IVIorel lui fit d'une prise de tabac.
— Dieu vous le rende, lîîessieurs! répondit la Voisin qui ouvrait de bonne volonté la bouche pour qu'on y adaptât la muselière,
— Voila bien la plus fière buveuse qu'on vit jamais ! murmura l'un des exécuteurs.
— Ce n'est pourtant pas d'un verre qu'il s'agit, repartit l'autre.
— Silence ! cria le greffier qui n'avait pas eu jusqu'alors l'énergie de faire taire les interrupteurs > mais qui espéra que le second coquemard d'eau exorciserait cette possédée.
— Elle ne bouge pas ! dit a l'oreille dé Lareynie le chirurgien qui s'arrêta étonné au milieu d'une prise de tabac; c est un tonneau qui fuit, apparemmenL
•— Eh bien ! n'avez-vous rien à ajouter a \os déclarations précédentes? demanda La-
reynie dès que le chevalet eut été alongé d'un nouveau cran et que la Voisin eut recouvré la parole.
— Je vous dirai , s'il vous plaît , que cette eau-là ressemble k de l'eau bénite , répondit la patiente qui , d'une voix enrouée et tremblante, se mit à chanter un air parodié de Fopéra de Cadrans :
Tu fus belle comme un ange ,• Je t'aimai tant que tu le fus :
Bacchus trouve-t-il étrange '
Que lorsque son jus Prend un goût de vidange , L'on n'en boive plus?
— Vous omettez le plus important, dit tout bas Eustache s'agenouillant près de la Voisin : et le billet?
-— Messieurs , je parlerai après le troisième pot ! s'écria la Voisin avant que la muselière fût bouclée et lui ôtât la parole.
— Troisième pot de l'ordinaire ! dit M. de Bezons.
— Elle enfle beaucoup , en effet , répondit M orel a une observation de Lareynie; mais il n'y a point encore péril.
— Ne voulez-vous point révéler quelque chose ? demanda Lareynie quand le chevalel , monlé d'un seul cran , eut fait craquer les os de la patiente.
— Ecoutez d'abord un orénius de mon ami Chaulieu? dit la Voisin tout essoufflée, qui parvint pourtant a suivre la mesure de l'air :
rse sortons pas encore D'un repas si charmant , Et que la naissante aurore ]Nous retrouve chantant Flon , flou !
— Voisin ? dit Lareynie.
— J'ai écrit qu'elle a chanté derechef, reprit le greffier qui eût désiré de perdre son nom.
— Je vous enjoins de parler ainsi que vous l'avez promis? continua le commissaire.
— J'ai négligé de vous faire part d'une particularité qui vous doit intéresser, dit-elle d'une voix entrecoupée , éteinte par moments et pour ainsi dire étoulfée : M. Fouquet m'écrivit peu de jours avant que je fusse arrêtée.
44 PIGNEKOL.
— Pourquoi vous écrivait-il ?
— Pour me solliciter de faire mourir le roi et plusieurs personnes qu'il me désignait en sa lettre.
— Quel conte ! grommela M. de Bezons.
A quelle fin ?
— Parce que , disait-il , le roi mort avec les gens qu'il nommait, il redeviendrait libre et puissant.
— Quelle apparence î dit M. de Bezons haussant les épaules.
— Qui vous rendit cette lettre? dit Lareynie.
— Une servante ayant l'habit de carmélite.
— Avez vous entrepris de servir cet abominable projet de lèse-majesté ?
— Je l'eusse fait , rien que pour savoir si les rois sont plus capables que le vulgaire de résister a mes poudres; mais je fus menée à la Bastille avant que de pouvoir en faire l'épreuve.
— Le ciel n'a pas permis que vous accomplissiez vos méchants desseins contre la personne de Sa Majesté.
— Votre ciel y eût perdu ses peines, si le diable et moi avions mis la main k cet empoisonnement qui devait porter au comble ma gloire.
— Quelles étaient les promesses du sieur Fouquet pour vous entraîner à un si exécrable attentat?
— Ça, qu'eussiez-vous promis pour un si beau service , messieurs?
— Trêve ! dit M. de Bezons sans marquer sur ses traits , ni dans son accent , la moindre émotion d'impatience ou de dégoût. C'est trop prêter l'oreille a des billevesées , nul indice ne venant à l'appui de ces détestables mensonges.
— Quel indice vous faut-il autre que la lettre de M. Fouquet? s'écria la Voisin réunissant le reste de ses forces pour donner plus d'éclat à sa voix.
— Quoi ! sauriez-vous fournir la preuve de ce que vous avancez? dit Lareynie avec ime surprise admirablement jouée si elle était feinte.
— Il y a de merveilleuses choses dans
ma pantoufle, reprit la sorcière si bas que sa voix semblait s'exhaler de dessous terre.
D'après un ordre de Lareynie, les exécuteurs ramassèrent chacun une des pantoufles de la Voisin et les déposèrent sur le pupitre du greffier. Eustache en ce moment releva le bord de son capuchon pour ne rien perdre d'un épisode qu'il avait prémédité. MM. de Bezons et de Lareynie se partagèrent la chaussure qui leur avait été signalée comme renfermant la pièce de conviction contre Fouquet; ils examinèrent minutieusement le dedans et le dessous de ces pantoufles qu'ils dépecèrent ensuite à l'aide de canifs : de celle que tenait Lareynie , tomba un papier froissé et jauni qui était caché entre les deux cuirs composant la semelle. Lareynie jeta un cri de joie en dépliant ce papier oii se trouvait la preuve des faits énoncés par la Voisin : il le montra en triomphe a son collègue qui le lut des yeux sans manifester son opinion par le plus léger signe extérieur i^-^qui le transmit au greffier pour en faire mention au procès-verbal. La Voisin n'était plus sou-
PIGNEKOL. 4?
tenue que par son énergie morale et pouvait a peine ouvrir les yeux.
— N'avez-vous rien à déclarer ensuite? dit Lareynie à la patiente qui n'eut pas la faculté de répondre par une moquerie, comme elle en avait l'intention.
— Quatrième pot d'eau et dernier de l'ordinaire î dit M. de Bezons.
— A-t-elle cessé de vivre? demanda Lareynie au chirurgien qui ne se pressa pas davantage d'épuiser la prise de tabac qu'il dégustait lentement.
— Pas encore , repartit flegmatiquement Morel qui consultait le pouls de la Voisin qu'on aurait crue privée de vie.
— Etes-vous contente de nous , madame ? demanda l'un des exécuteurs en débouclant la muselière.
~ Si vous ne l'êtes , voici de quoi vous contenter? dit l'autre exécuteur en tournant le cric qui alongea d'un cran le chevalet et les membres de la condamnée.
— C'est bien , reprit la Voisin qui s'efforça de former des sons avec sa voix presque in»
48 Pi'GNEROL.
disliiicle et de chanter un dernier coupleï? qu'elle n'acheva point.
Quelle liqueur... ks dieux nous ont donnéo 1 Pour la santé... c'est un... rare trésor... Avec... ce... vin...
— Cinquième et dernier pot d'eau et premier de l'extraordinaire ! dit M. de Bezons,
— Elle est considérablement enflée, disait Lareynie au chirurgien qui cherchait les battements imperceptibles du pouls de la moribonde.
— Elle a bu plus d'eau qu'elle ne boira jamais de \in , répondit Morel en riant et en prisant.
— Que déclarerez*\ous maintenant? demanda Lareynie aussitôt la muselière retirée.
— Je déclare que l'eau est un breuvage fade ! répondit la Voisin que parut ranimer l'atroce douleur de l'écartemcnt du chevalet=
Quelle... liqueur... les dieux nous... ont donnée... Chaque, clia..xîi... coup...
— Sixième pot et deuxième de l'extraordinaire î dit M. de lîezons.
PIGNEROL. Z^g
— Elle n'ira jamais au bout, dit le chirurgien louchant la peau glacée et moite du visage de l'agonisante,
— Il n'en reste plus que deux a boire , dit l'un des exécuteurs.
— Madame a en effet beaucoup de constance , dit l'autre avec son ton doucereux et son air patelin pendant qu'il bandait les ressorts du chevalet et tiraillait horriblement les muscles de sa victime.
— Je vous somme de dire la vérité sous peine de damnation éternelle? dit Lareynie.
— Mon confesseur est-il toujours-la? reprit la Voisin haletante et tous les membres crispés par une anxiété intolérable qui se faisait sentir jusqu'à la pointe des cheveux.
— Je vous vois et n'en puis croire mes yeux , répliqua Eustache plus impatient qu'elle de sortir de cet antre infernal.
— Bordas , je me fie a tes serments ! murmura-t-elle si faiblement que le nom seul parvint a l'oreille des commissaires.
— ' Bordas! a-t-elle dit? demanda le greffier la plume en Fair.
— A qui en veut-elle par ce nom? ajouta
5o PIGNEROL.
M. de Bezons portant ses regards sur le confesseur qui se prosternait en prière pour déguiser son trouble.
— Hé ! ne voyez-vous pas qu'elle est hors de sens? répliqua Lareynie qui voulait passer outre.
— Qu'entendez-vous par cette personne à qui vous rappelez des serments jurés? dit M. de Bezons dont la conviction ne s'établissait pas sans travail.
— Elle n'a plus Tesprit assez présent pour vous écouter et vous répondre, repartit Lareynie remarquant que l'agonisante tressaillait convulsivement.
— Qui est ce Bordas? demanda obstmément l-e premier rapporteur en parlant dans l'oreille de la Voisin.
— Le cousin germain du diable et le vôtre , dit-elle assez haut pour rassurer le faux moine qui lui parlait en même temps dans l'autre oreille et la suppliait de ne pas l'accuser.
— Septième pot et troisième de l'extraordinaire ! dit M. de Bezons.
— Elle s'en va étouffer? dit un des exécuteurs a M. de Bezons.
PIGNEROL. 5l
— Versez l'eau à plusieurs reprises, reprit celui-ci.
— Madame , ne vous lassez pas de cette fermeté k souffrir ! dit l'exécuteur qui donna au chevalet une nouvelle extension par laquelle les jambes de la Voisin semblèrent prêtes k se séparer du corps.
— Pour la dernière fois, je vous invite k dire ce que vous avez omis dans le procès et dans cet interrogatoire? dit Lareynie.
— Sang Dieu ! répondit-elle en faisant d'horribles efforts pour élever la voix et en prolonger les sons; pour la dernière fois , je chanterai encore :
En tous lieux Bacchus est vainqueur...
Son pouvoir... est toujours extrême...
Et... l'or... même...
Est... moins... fort... que sa... liqueur...
— Huitième pot et dernier de l'extraordinaire ! cria M. de Bezons.
— Ses boyaux en crèveront, dit l'un des exécuteurs.
— Madame, vous sentez- vous bien ainsi?
dit l'autre le plus flatteusement du monde.
— Elle est morte ! s'écria Eustache qui sortit (le son rôle charitable et recueilli par cette exclamation où se révélait toute sa pensée.
— Non , mais elle se meurt ! reprit le chirurgien qui faisait grincer le couvercle de sa tabatière lorsqu'il n'y plongeait pas les doigts.
— Qu'on la délie et qu^on la place sur le matelas ! ordonna Lareynie.
— Attendu qu'elle a soulFert la question ordinaire et extraordinaire, dit M. deBezons en abaissant sa baguette , on la peut soulager.
Dans l'instant , la Voisin qui ne donnait plus signe de vie fut délivrée de ses liens et retirée du chevalet : on la coucha sur le matelas et on l'approcha de la cheminée pour que la chaleur du feu, aidée de frictions faites sur toutes les parties du corps avec des brosses de crin , combattît l'asphyxie commencée. Son ventre et sa poitrine étaient ballonnés, et ses poumons dégageaient avec peine un souffle pénible à de longs intervalles; mais bientôt, après de violentes nausées, la respiration se régularisa par de bruyants hoquets, et elle revint à elle, sans toutefois reprendre assez de force pour soulever sa tête pesante
et prononcer trois mots de suite d'une voix intelligible.
— A oici ce qu'on a trouvé non loin de l'arc du Trône ! dit en arrivant d'un air empressé le maître des requêtes qui avait assisté aux fouilles.
— Ceci constate les déclarations susdites de la Voisin, reprit Lareynie qui s'empara de la boîte de plomb encore souillée de terre et de mortier.
— Ferait-on l'inventaire de cette boîte ? demanda M. de Bezonsavec la même froideur magistrale.
— Oui, sur-le-champ, pour la meltre ensuite sous les yeux du roi.
— Avons-nous fait convenablement notre office ? dit l'un des exécuteurs à la Voisin qui souriait à Eustaclie toujours agenouillé auprès d'elle.
— Mon confesseur, donnez dix pisloles a ces braves gens pour qu'ils se souviennent de mes chansons, dit-elle avec effort en fredonnant par réminiscence :
En tous lieux Bacchus csl vainqueur ',..
— Vous feriez mieux de chanter un De projiindis , interrompit M. de Bezons.
— Ce n'est pas une femme , c'est le diable ! objecta le greffier en se signant.
— Madame Jobin est certes moins résolue dans la comédie de M. Corneille , dit Morel en lui offrant une prise de tabac.
— Désormais le nom de Voisin est immortel ! s'écria la sorcière avec une superbe satisfaction du caractère qu'elle venait de montrer par amour de c€ qui était la gloire a ses yeux.
— Et Fouquet est plus compromis que ne voulait M. de Saint-Mars et que ne pensait M. Colbert ! se dit à lui-même Eustache en distribuant de l'argent aux exécuteurs.