CHAPITRE VUi
Quant à la forme et manière selon laquelle ledit capitaine Saint-Mars devra garder ledit Fouquet, Sa Majesté ne lui en prescrit aucune, s'en remettant entièrement sur sa prudence et sage conduite.
Instructions du roi à M. de Saint-Mars, 1664.
M. de Saint-Mars comprendra de tout ce que dessus , que Sa Majesté , ayant eu compassion de la longue punition de M- Fouquet , elle veut bien lui accorder une pri-son plus douce , mais qu'elle veut toujours qu'il ne puisse sortir de prison que par son ordre^
Jd., 1679»
Lorsque la litière qui amenait Louvois à Pignerol parut au loin accompagnée de Tescorle d'honneur que Saint-Mars lui avait envoyée au fort d'Exilés et quitta la route des montagnes de Sainte-Brigide, la garnison de la citadelle se mit sous les armes , enseignes déployées, et fit plusieurs salves de mousqueterie , pendant que canons et tambours ren= daient les honneurs militaires au secrétaire
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d'état de la guerre. Le gouverneur de la \ille ayant voulu savoir la cause de ce vacarme , M. de Rissan, lieutenant du roi et gouverneur de la citadelle , lui apprit l'arrivée imprévue de M. de Louvois, et aussitôt les remparts de Pignerol tremblèrent sous les décharges de l'artillerie qui tirait a la fois des bastions des Religieuses, de Richelieu et de Villeroy j le drapeau fleurdelysé flotta au vent sur la tour de la porte de France, et tous les soldats du marquis d'Herleville , rangés en haie le long des boulevarts extérieurs , se préparèrent à recevoir le ministre.
Cette canonnade n'eût pas été plus retentissante pour célébrer le passage du roi luimême : elle donna l'éveil à la curiosité des habitants de Pignerol qui connurent bientôt la venue prochaine du marquis de Louvois, et porta l'inquiétude à deux lieues à la ronde y car chaque coup de faucon ou de moyenne était centuplé par les échos des environs et répété de rocher en rocher jusqu'à Turin. Bien des gens pensèrent a ce bruit de guerre que le duc de Savoie avait tenté une surprise contre Pignerol qu'il regardait à juste titre
comme la clef de ses états. Les villageois du pays accoururent en foule avec anxiété, et le clergé de Pignerol , pour se recommander aux bonnes grâces du ministre, sonna les cloches à grandes volées; de sorte que, de la ville haute à la basse, tous les clochers d'églises et de couvents rivalisaient de zèle et de fracas avec les canons et les mousquets. La population 5 trouvant les portes de la ville fermées, se répandit dans les rues en attendant qu'on lui permît de se précipiter à la rencontre de- Louvois qui, en associant son nom aux principales conquêtes de Louis XIV qu'il dirigeait presque seul , avait acquis une renommée uni-' verselle. Les moines des abbayes et des ermitages qui hérissaient les abords de Pignerol sortirent en procession au-devant de la litière^ sans obtenir du ministre qu'il s'arrêtât un moment pour se reposer et se rafraîchir chez eux. La litière s'avançait lentement à travers
de mauvais chemins et les rideaux étaient toujours clos.
Enfin le marquis d'Herleville, ancien courtisan, cassé par les fatigues de la galanterie^ plutôt que par les rudes travaux de la. guerre^
Go PIGNEROL.
se détacha de ses troupes disposées en bataille, pour aller, à la tête de ses officiers, complimenter M. deLouvoisj mais la litière, qui ne devait point passer par la ville selon les ordres du ministre, continuait sa marche vers la citadelle, du cô lé de la porte Saint-Jacques, dite des Casemates, que M. de Rissan avait fait ouvrir en voyant l'escorte prendre cette direction. M. d'Herleville, son chapeau k la main, de même que sa suite , eut a peine commencé ses félicitations et ses assurances de dévouement, que la personne qui était dans la litière s'agita brusquement avec de fougueux jurons et enjoignit au cocher de fouetter les mulets, dont elle n'avait cessé durant le trajet de maudire le pas lent et siir dans des sentiers impraticables aux voitures,
— Monseigneur, dit M. d'Herleville en suivant la litière qui s'éloignait, n'accepterezvous pas un logement chez moi?...
— Monsieur le marquis , cria une voix dure et irritée du fond de la litière , ne pouviezvous attendre mes instructions avant que dç briller tant de poudre inutilement?
PIGNEKOL. 6l
— Monseigneur, c'était pour vous faire honneur...
— Je ne veux pas qu'on me fasse honneur sans que je le permette, reprit la voix plus brutale et plus impérieuse.
— Mais, monseigneur , disait le gouverneur qui côtoyait toujours la litière , vous-même avez ordonné...
— Sans doute, interrompit la voix, les ministres du roi, et surtout celui qui a le département de la guerre , doivent être accueillis de la sorte.
— Eh bien I monseigneur , vous plaignezvous que les choses soient mal faites ? j'ai commandé pour ce soir les apprêts d'un bal. . .
, — Un bal ! un bal! plutôt un enterrement, bourreau, grommelait la voix en jurant.
— Les dames et demoiselles de Pignerol sont en fête pour votre arrivée.
— Ce n'est pas pour elles que je viens , fussent-elles toutes plus belles que des déesses î
— Vous venez pour visiter la place doPxt j'ai le gouvernement ?
— Je viens... je viens , morbleu! pour en- >'oyev au diable les ficheux et les importuns
— Monseigneur! repartit M. d'IIerlcville qui demeura un moment en arrière et rattrapa la litière a peu de distance des ouvrages avancés de la citadelle.
— Est-ce encore vous , monsieur d'Herleville? demanda la voix qui s'était un peu adoucie dans cet intervalle de silence.
— Oui , monseigneur.
, — Eli bien ! monsieur , faites taire cet infernal canonnement qui me brise la cervelle ,. et remettez tout en son état ordinaire.
Mais
, monseigneur.
— Je voulais garder mon incognito , et j'eusse été bien aise que tout le monde ignorât mon séjour ici.
— Ah ! monseigneur , dit M. d'Herleville avec cette flatterie que le roi avait mise en vogue dans toutes les relations des subalternes avec leurs supérieurs , on vous eût bien vite reconnu à votre air, et vous ne sauriez parler h l'un de mes soldats sans qu'il devinât ce que vous êtes.
— M. d'Augicourt n'a donc point rempli mes intentions? demanda la voix apprivoisée par les paroles adulatrices du gouverneur.
PIGNEKOL. ()3
— Je n'ai pas eu connaissance de la mission de M. d'Augicourt.
— Conformez-vous donc a mes désirs , monsieur, dit la voix tout-a-fait calmée : imposez silence a vos canons et a vos cloches qui me font bien du mal , car je suis fort incommodé 5 monsieur.
— Quoi ! monseigneur, s'écria l'officieux marquis, votre santé n'est point telle que la désirent vos admirateurs?
— Grand merci , monsieur.
— Souhaitez-vous un médecin , un apothicaire , du linge , des gens , un appartement , du feu?...
— Je souhaite du repos , monsieur , dit la voix redevenant brusque et bourrue.
En ce moment la litière passa sur le pont-levis et entra dans la citadelle , pendant que M. d'Herleville , les pieds dans la boue et la tête découverte , saluait respectueusement le personnage invisible qui n'était plus a portée de l'entendre. Un des hommes de l'escorte ^ entendant le ministre se plaindre du fracas de cet accueil, avait pris les devants pour avertir M. d^ Rissan , qui , mieux instruit do
64 riGNEROL.
caractère de Louvois que ne Fêlait M. d'IIerleville , s'empressa de faire cesser l'étourdissant concert des trompettes , des tambours et des canons dans la forteresse. M. de Rissan était a la porte avec les officiers de sa garnison , lorsque la litière se présenta fermée de toutes parts : M. de Rissan, vieux soldat criblé de cicatrices , avait pu dans ses campagnes s'instruire des nécessités de l'obéissance militaire, et quand il eut fait un pas vers la litière qui restait dans le même silence , il comprit que M. de Louvois ne voulait ni se montrer ni se prêter a l'étiquette cérémonieuse d'une réception publique : il se borna donc a ôter son chapeau au passage delà litière.
— M. de Rissan, dit sévèrement la voix entre les rideaux , vous eussiez dû vous enquérir de ce que contenait cette voiture avant que de l'admettre dans la citadelle ?
— Monseigneur! répondit M. de Rissan qui ne concevait pas la pensée du ministre et qui sentit la rougeur lui monter au front par l'appréhension d'un reproche.
— Savez-vous qui je suis? reprit brusquement la voix 3 et un ennemi de Sa Majesté ne
PÎCNEHOL. 65
pourrait-il s'introduire sous mon nom en la place où vous commandez?
— Monseigneur, qu'eût-il donc fallu faire? répliqua le gouverneur de la forteresse avec cette vivacité qui annonce ordinairement un caractère franc et loyal.
— Regarder la-dedans et voir ce qu'on vous amène ! s'écria le marquis dé Louvois en écartant les rideaux de la litière et montrant sa figure animée par la fièvre plutôt que par la colère.
— Je me souviendrai de vos avis, monseigneur , repartit en s'inclinant M. de Rissan dont le noble visage exprima une respectueuse soumission : si vous revenez jamais dans mon gouvernement j'aurai l'honneur de vous faire d'abord déclarer vos noms et qualités.
— C'est bien, monsieur, dit le ministre qui n'avait adressé une sorte de réprimande a ce brave officier que par boutade d'humeur grondeuse.
— Ne passerez-vous pas la revue des troupes? demanda le gouverneur.
— Je vais passer dans mon lit, s'il vous plaît.
'6G FiGNEROL.
— Sericz-vous malade , monseigneur?
— On ne se met pas au lit , j'imagine , pour trop de santé! dit brusquement Louvois.
— Vous avez en effet les traits fort altérés , monseigneur, et le sang vous monte k la tête. . .
— Les deux régiments de la garnison sont -ils complets? interrompit le ministre qui n'aimait pas à s'étendre sur le chapitre de sa santé.
— Il n'y manque , monseigneur , que six hommes : trois ont déserté, l'un a été pendu, les deux autres sont morts.
— Ces coquins-là devraient pourtant être fiers de servir le plus grand roi du monde ! Pas de grâce aux déserteurs, monsieur.
— Vous paraissez vous trouver mal, monseigneur? dit en hésitant M. de Rissan qui remarquait l'embarras survenu dans l'élocution du ministre prêt k s'évanouir. Appelleraije du monde?
— N'en faites rien , monsieur, reprit Louvois qui se redressa et affecta la meilleure contenance qu'il put garder sous l'impression d'un étourdissement suivi d'une défaillance 5 J'appellerai moi-même, si je le veux.
— Mais vous semblez n'ctrc pas a votre
aise
— Comment! monsieur, interrompit rudement Louvois , vous laissez tant de ronces et d'herbes pousser parmi les fentes des murs ?
— C'est vous, monseigneur, qui m'avez prescrit d'attendre qu'elles soient séchées par l'hiver pour les faire arracher au printemps...
— Ce n'est pas moi toujours qui vous ai dit de ne point faire nettoyer les fossés dont l'eau est si corrompue ?
Louvois, dont la litière s'était arrêtée pendant cette conversation où il se montrait comme a l'ordinaire, fantasque, bourru, injuste, impérieux et /hrouche (celte épithète lui fut souvent appliquée par ses contemporains), ordonna au cocher d'entrer dans la cour du donjon, oii l'attendait Saint-Mars, gouverneur de cette partie de la citadelle, et capitaine de la compagnie franche préposée à la garde des prisonniers. Saint-Mars, portant pour insigne de son grade une écharpc blanche en sautoir et un riche nœud d'épée, se présenta seul h l'entrée du pont-levis qui
68 PiGNÈBOL.
communiquait de la forteresse au donjon, ei s'étonna que la litière demeurât fermée en passant devant lui
— -Cocher, arrête! cria-t-il- car on ne pénètre pas sans examen dans une prison d'élat.
— Monsieur, je suis valet de pied de monseigneur le marquis de Louvois, répondit le cocher fouettant ses chevaux.
— Et moi, je suis gouverneur du donjon, et je te casse la tête d'un coup de pistolet si tu ne t'arrêtes.
— Qu'est-ce donc? demanda d'une voix affaiblie le ministre qui était tombé en faiblesse dans la voiture et qui ne put se mettre a la portière.
— C'est M. le gouverneur qui me menace, si j'avance d'un pas, de me tirer un coup de pistolet, reprit le cocher tout tremblant.
— Morbleu ! cela vaut la peine d'être vu ! s'écria le ministre à qui la fureur rendit la force de déchirer les rideaux pour se faire connaître.
— Je me réjouis de vous saluer en face , monseigneur, dit Saint Mars replaçant a sa
pignekol. Gg
ceinture le pistolet dont il s'était armé ; voila quinze ans que je n'eus cet honneur.
— Que parlait -on de pistolet, monsieur, et qui a osé menacer mes gens?
— Je n'eusse pas admis cette litière dans le donjon sans l'avoir visitée pour m'assurer qu'elle ne contenait rien de suspect ni de contraire au service du roi.
— Eh ! monsieur, ne saviez-vous pas bien que c'était moi, et ne m'avez-vouspas vousmême envoyé celte litière?
— Je sais , monseigneur, répondit Saint- Mars en baissant la voix avec un air mystérieux , que les amis de M. Fouquet sont hardis et propres à tout tenter.
— Imaginations, que cela, monsieur! reprit Louvois que rendait plus maussade encore le malaise qu'il éprouvait; personne en France, a l'heure qu'il est, ne se soucie du pauvre M. Fouquet.
— C'est votre opinion, monseigneur 3 en tous cas , pour me conformer aux ordres du roi , je ne m'endors pas dans la confiance que vous avez
— Dorénavant, monsieur, pour vous con-
former aux miens, ayez plus d'égards pour ma personne et mes gens! interrompit hautement Louvois, qui commençait a prendre de l'inquiétude aux symptômes de maladie qu'il ressentait et qui avait hâte de consulter un médecin, sans toutefois manisfester les craintes auxquelles il se laissait aller.
— Monseigneur, dit Saint-Mars qui ne fut pas maître de modérer son tremblement habituel augmenté par le peu d'espoir qu'il avait de conserver son prisonnier , ne venez-vous pas mettre en liberté M. le comte de Lauzun?
— Lauzun ! répliqua Louvois moitié raillant, moitié gourmandant la supposition de Saint-Mars ; Lauzun a-t-il les cheveux blancs et va-t-il mourir de vieillesse , pour que je le délivre sans danger?
— Depuis huit ans que je le garde , monseigneur, il semble n'avoir pas vieilli.
— Ce n'est donc pas l'heure de lui faire grâce , puisque mademoiselle"' de Montpensier ferait encore la folie de l'épouser.
— Vraiment, il ne se gêne pas pour soutenir que la chose est faite ! "
— Silence, monsieur! s'écria Louvois pour
PIGNEROL. y 1
qui cette indiscrétion était de plus une importunité dans un moment où il se faisait violence pour dissimuler son état que cette contrainte aggravait encore ; ce sont là des secrets que vous pouvez savoir, mais que vous devez taire !
— Votre séjour ici sera-t-il long , monseigneur ?
— A Dieu plaise qu'il ne le soit pas ! répondit Louvois préoccupé de la fièvre ardente qui lui troublait le cerveau et l'obligeait à condamner son activité à un repos absolu j je ne me sens pas bien.
— Voulez - vous que je vous conduise à un appartement que je vous destine, monseigneur; car pour moi je suis logé dans le donjon, parmi mes prisonniers.
— Un peu de calme et de sommeil me remettront, dit le ministre en descendant de litière avec l'aide de ses valets et de Saint- Mars j le grand air me fait déjà grand bien, et je ne me coucherai pas même.
— Monseigneur, je vais mander le chirur-
gien,
C'est inutile , fort inutile, en vérité. La
fatigue de la route et le mauvais air qu'on respire au fort d'Exilés m'avaient quelque peu incommodé.
— Vous auriez plus sagement fait, monseigneur, d'ajourner votre voyage jusqu'aux beaux jours ?
— N'êtes-vous pas médecin, pour me conseiller de la sorte, monsieur de Saint-Mars? dit LouYois blessé d'une insinuation qui tendait a combattre ses volontés; M. d'Augicourt vous a fait part de mes inslructions?
— Non , monseigneur.
— Quoi ! n'avez -vous pas lu mes lettres et celles du roi ?
— Non, monseigneur.
— Corbleu ! d'Augicourt , si léger qu'il soit de sa nature, n'a pu oublier Ii ce point l'objet de sa mission ! Où est-il?
— Je l'ai fait enfermer dans sa cbambre.
— Pour quelle raison, monsieur? s'écria Louvois surpris et irrité de cet abus de pouvoir.
— Parce qu'il ne portait aucune preuve écrite des étranges cboses qu'il me mandait de votre part.
PlGiNEROL. n"^
— El les lellres?
— 11 les n perdues en cliemin, dil-il.
— Perdues ! Et rordonnancc secrète du roi?
— Elle n'a pas été plus épargnée , ce semble, monseigneur.
— 0 l'imprudent! mes lettres! l'ordonnance du roi! perdues! c'est impossible, assurément ! on les lui aura volées peut-être !
- — Monseigneur, vous auriez besoin de tranquillité, et vous paraissez très souffrant.
— Moi ! je n'en suis pas où vous pensez , monsieur de Saint -Mars; un petit accès de fièvre, voilà tout. Mais d'Augicourt ?
— Je l'ai fait avertir, et d'ailleurs le canon l'avertissait assez.
— Le canon ! la peste soit de votre canon 1 C'est a lui que je dois ce prodigieux mal de tête 1 Eh bien! qui l'empêche de venir?
— M. d'Augicourt a fort a faire pour terminer sa toilette.
François-Michel Letellier, marquis deLouvois, fils du chancelier Michel Letellier, était seul chargé du département de la guerre , depuis que son père avait pris pour retraite^
^4 PlGNEROt.
en 1677, la chancellerie vacante par la mort de Séguier. Le fardeau de l'administration reposait presque tout entier sur Louvois que le roi se vantait d'avoir ^orme', et qui savait gouverner le roi sans paraître même avoir un avis à soi j de voluptueux et de frivole qu'il était dans sa jeunesse consacrée au plaisir plutôt qu'au travail, il devint laborieux et austère lorsque son ambition se fut développée dans le maniement des affaires, et il s'adonna si exclusivement aux fonctions de sa charge, qu'il eut bientôt acquis une expérience capable de diriger son génie. Le principal aliment de cette activité fut une jalousie immodérée contre Colbert, ministre habile et surtout régulier, fécond en petits moyens, fort bien entendu aux questions de finances et d'industrie, minutieux a l'excès, toujours adroit et quelquefois rusé. Louvois avait l'avantage sur son rival, toutes les fois qu'il proposait quelque mesure imprévue , hardie , téméraire même, car le roi était sensible a tout ce qui semblait intéresser sa gloire ; Colbert, au contraire, l'emportait ordinairement dans les circonstances qui demandaient de la pru-
dencc, de la logique, du calcul et du goùl : aussi, dans le conseil, neselrouvaient-ilsguère en contradiction par le soin qu'ils prenaient de rester chacun dans ses attributions autant que possdile ; Colbert , ne s'occupantque de finances, de commerce, de bâtiments et d'arts; Louvois, préparant des guerres, des plans de campagne, des armées et des conquêtes; ils se craignaient l'un l'autre et ne s'attaquaient que par des voies détournées, comme s'ils doutassent de l'issue d'une lutte décisive; plus ils se haïssaient dans l'ame, plus ils évitaient d'en venir a une rupture éclatante.
Telle était l'origine du voyage de Louvois à Pignerol : ayant appris que Colbert, pour kii causer un vif dépit, s'efforçait, de concert avec mademoiselle de Montpensier, a tirer de prison le comte de Lauzun que lui-même y avait fait mettre , il imagina de se venger de Colbert en lui ôtant son prisonnier, l'infortuné Fouquet; car Colbert, non satisfait de la condamnation de sa victime, espérait bien la retenir dans une captivité perpétuelle. Louvois, en qualité de ministre de la guerre, avait la haute main sur les prisonniers d'état
enfermés clans les places fortes 5 il était seulement obligé de rendre compte au roi des faits relatifs a ces prisonniers, et pour cela, il entretenait une correspondance très suivie avec les gouverneurs de la Bastille, de Pignerol, d'Exilés et des îles Sainte-Marguerite. Il n'eut pas de peine k obtenir de Louis XIV, favorablement disposé par les requêtes des amis de Fouquet , la grâce et la délivrance de cet ancien ministre, qu'il plaignait d'ailleurs , moins k cause de l'horrible position où se trouvait le malheureux depuis plus de dix-huit ans, que par suite de l'intérêt que portait à Fouquet madame Dufresnoy , femme du premier commis de la guerre, la seule maîtresse que Louvois eût gardée après son mariage avec Anne de Souvré, marquise de Courtauvaux, et la seule femme qui ei\t une véritable influence sur luio Au reste, Louvois n'avait d'ailleurs jamais partagé l'acharnement de son père contre Fouquet, qu'il estimait comme financier de l'école du cardinal Mazarin.
Le voyage de Louvois , qui se proposait de visiter les places des frontières du Piémont
PIGNEUOL. 77
et tic la Savoie, avait encore un autre but : c'était de paraître tout-à-fait étranger h ce qui se passerait a Paris et a Vincennes , dans la Chambre des Poisons qu'on lui reprochait d'avoir établie pour se faire des armes secrètes contre ses ennemis, et principalement le maréchal de Luxembourg , emprisonné à îa Bastille , de même que le plus vil complice de la Voisin. Louvois, que ne préoccupait pas alors la guerre extérieure assoupie plutôt qu'éteinte par la paix de Nimègue, était donc bien aise de contrecarrer et d'affliger Colbert en rendant la liberté h Fouquet, et en s'opposant a celle de Lauzun , il voulait aussi examiner en détail les forteresses et les places qui, selon ses projets belliqueux, devaient bientôt servir à la défense du territoire, et qui avaient besoin d'être mises en état de soutenir un siège.
Louvois était un de ces politiques audacieux qui n'ont de confiance que dans leurs desseins, et qui ne croient pas a l'impossible dès qu'il s'agit de les exécuter j il possédait au plus haut degré l'imagination qui crée, la volonté qui ordonne et la persévérance qui
^j/8 PJGNEROL.
achève. Quoiqu'il n*eût pas fait son apprentissage dans les camps, il était sans doute le plus grand général de son siècle , après Turenne, et par cette conscience qu'il avait de ses talents militaires, il soumit à sa tutelle tous les généraux qui ne pouvaient faire une marche ni une emhuscade sans sa permission. Il voulait que la guerre procédât par la terreur, pour gagner du temps, disait-il, et pensait qu'une armée avançait plus vite , la flamme a la main, dans le pays ennemi. Celte habitude des expédients rigoureux et terribles causa plus tard Fincendie du Palatinat ; elle provenait d'un caractère de fer, que la rude main de Louis XIV n'eût pas même su ployer, et qui était dirigé souvent par le caprice du moment et souvent aussi par la conviction du bien. Louvois, qui surpassait peut-être en orgueil Louis XIV, avait mis sa gloire à tout sacrifier pour accroître la gloire de son maître aux yeux de l'Europe 5 et, comme ses entreprises, si téméraires et si injustes qu'elles fussent , avaient réussi jusque-là , le roi se les attribuait volontiers.
Ce caractère despote, hautain, inflexible
et même farouche jusqu'à la méchanceté , avait donné au ministre une physionomie sombre, sauvage et repoussante, ridée et contractée par des mouvements continuels de colère et de vanité : quand il souriait, par hasard, il grimaçait d\ni air pénible et souffrant j il était, en général, rêveur et soucieux sans être distrait; car sa pensée, prompte et lumineuse comme Téclair, devançait toujours les paroles qu'on lui adressait , et son regard d'aigle devenait aussitôt fixe et pénétrant ; une ample perruque noire, des sourcils épais se joignant presque , et une royale assez touffue ajoutaient a la dureté de ses traits, assez nobles pourtant , et à l'impression formidable de son abord. 11 ne se piquait pas , d'ailleurs, de politesse et de ce ton exquis qu'on trouvait a la cour de Versailles chez les moindres gentilshommes; il ne changeait pas même de manières avec les femmes, et passait fréquemment de la brusquerie à la brutalité. Aussi, tremblait -on dès qu'il élevait la voix et que ses yeux lançaient un rayon sinistre ; il n'inspirait donc du respect à personne, mais de l'effroi h tout le monde.
8o PIGNEROL.
Son orguei!, qui n'était qu'une opinion innée de sa supériorité, se souciait peu (l'étendre cette supériorité à de ridicules et inutiles détails de toilette. Louvois réservait le luxe de costume pour de rares occasions d'apparat., et affichait au contraire le reste du temps une simplicité, une modestie de vêtements qui contrastaient davantage avec l'éclat de son rang et des honneurs extraordinaires qu'il se faisait rendre. Un grand-officier, qui ne lui eut pas donné le titre de monseigneur dans une lettre, aurait couru risque d'une disgrâce , et Louvois ne quittait presque jamais l'habit de velours noir uni, sans broderies et sans rubans, sous lequel il cachait soigneusement son cordon bleu de l'ordre du Saint-Esprit.
Ce fut dans l'hôtel du gouverneur, petite maison neuve attenant au donjon, que Saint- Mars conduisit le ministre dont l'état avait beaucoup empiré par hi contrariété qu'il avait éprouvée en arrivant k cette bruyante réception, et par les efforts qu'il avait faits pour déguiser son malaise physique. La fièvre, qui le tourmentait depuis deux jours, avait
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redoublé de violence pendant la roule et s'élait accrue au point de lui ôter toute faculté d'agir et de penser ; les symptômes les plus alarmants commençaient a se déclarer, et plusieurs fois le malade avait eu des défaillances accompagnées de frissons, de sueurs et de vertiges ; sa pesanteur de tête se compliquait en assoupissement presque irrésistible , et une torpeur générale s'emparait de tous ses membres par degrés. 11 ne tarda pas à concevoir des craintes sérieuses sur son état, qu'il avait espéré dissimuler jusqu'à ce que la nature eût repris le dessus et que le sommeil eût dissipé les traces de cette indisposition passagère ; il se rappelait que son médecin lui avait souvent recommandé de calmer les ardeurs de son sang par des boissons rafraîchissantes, des bains et des saignées, parce que sa constitution robuste et replète le prédisposait a l'apoplexie. C'étaient bien les préliminaires de cette redoutable affection qu'il ressentait, et il eut peur d'être frappé de mort s'il n'avait recours a de prompts remèdes. Il s'était jeté dans un fauteuil en entrant dans la cbambre préparée pour lui, car il ne
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pouvait plus se traîner ni se soutenir, et quand il fut assis, son front brûlant appuyé sur sa main froide , il resta comme anéanti , sans une autre idée que celle du danger qu'il courait : son énergie paraissait l'abandonner entièrement, quoiqu'il eût encore sa connaissance.
— Monseigneur, lui dit Saint-Mars qui l'avait vu trembler et chanceler , monseigneur, ferai-je mander le chirurgien de la citadelle ou bien quelque médecin de la ville?
— Oui..., reprit Louvois dont l'anxiété morale augmentait avec la maladie; je me trouve en piteux état, monsieur de Saint- Mars !
— Allez chercher deux ou trois médecins à l'effet de faire une consultation? dit Saint- Mars au valet-de-pied du ministre; M. d'Herleville enverra les meilleurs.
— Non, interrompit Louvois qui fit un effort pour parler de son ton naturel ; gardez-vous bien de publier que je suis malade! d'ailleurs cette indisposition sera guérie demain Je neveux pas que personne sache
£fue ma santé est mauvaise.
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— Cependant, monseigneur, reprit le plus \ieux des valets avec cette assurance que donne la certitude d'être écouté , nous ne vous laisserons pas mourir sans aide.
— Qui vous fait croire que je vais mourir? répliqua Louvois, répondant a sa propre pensée.
— Monseigneur a toute l'apparence de vouloir vivre long-temps, dit Saint-Mars qui préjugeait tout bas le contraire.
— Faites quérir le chirurgien des prisonniers? interrompit Louvois en pressant les artères de ses tempes pour les empêcher de battre si fort. Entendez-vous?
— Oui, monseigneur, dit Saint-Mars dont l'embarras et le dépit étaient assez visibles -, înais
— Morbleu ! qu'il se hâte s'il veut me trouver en vie !
— Mais, monseigneur, il y a un médecin plus habile dans Pignerol
— Quoi ! vous n'avez pas encore appelé ce chirurgien ? s'écria le ministre impatient de ce nouveau retard.
— Je fais ce que vous vouiez, monseigneur,
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dit le gouverneur en se disposant à sortir; mais
— Où allez-vous?
— Remplir vos ordres , appeler le chirurgien que vous désirez.
— Demeurez, je vous prie; Laforet ou tout autre fera bien cette commission.
— C'est impossible, monseigneur.
— Impossible? repartit Louvois que le mal rendait plus irritable; impossible ! Pourquoi?
— Parce que
— N'est-il point au donjon?
— Je puis seul le rejoindre.
— Et moi , j'ai besoin que vous restiez ici.
— Monseigneur
— Laforet, va-t'en avertir le chirurgien ?. . . ]N'est-ce pas Reilh qu'il se nomme ?
— On ne le trouvera pas.
— Encore !
— Il est renfermé avec M. Fouquet qui relève d'vme grosse maladie.
— Allez donc vous-même et revenez tôt, reprit faiblement Louvois qui se sentait trop souffrant lui-même pour s'arrêter à celte ma-
PIGNEUOL. 85
ladie de Fouquet, et sans s'irriter qu'on ne la lui eût pas annoncée par lettre.
Saint-Mars sortait, lorsque M. d'Augicourt entra en secouant son rabat et en peignant sa perruque, quoiqu'il n'eût pas fait autre chose depuis une heure. En ce moment , Louvois qui sentait son état empirer, avait ordonné à ses deux valets de le mettre au lit, et, comme il était presque évanoui, sans mouvement et sans force , on avait beaucoup de peine à le débarrasser de ses habits dans Jesquels il semblait étouffer: son cou et sa poitrine étant mis a l'aise , il fut un peu soulagé ; mais la préoccupation instinctive du péril où étaient ses jours, acheva d'exalter son cerveau vers lequel le sang affluait avec trop d'abondance , et le délire éclata par intervalles. C'est un triste et dégradant spectacle que de voir un esprit supérieur dominé par la maladie au point de s'oublier soi-même et de tomber audessous du plus vulgaire ; les vicissitudes de l'intelligem^e excitent plus de pitié que celles de la matière animée. Les deux valets de Louvois versaient des larmes à la dérobée en
voyant la raison de leur maître errer et se IL l>
perdre en folles divagations. D'AugicoUi*t était si appliqué a sa toilette , qu'il ne remarqua pas d'abord les aberrations de Louvois , en lui racontant les accidents du voyage de la veille et la perte de la valise contenant l'ordonnance du roi relative à Fouquet. Le ministre ne l'interrompit dans ce récit que par des propos absolument étrangers au sujet sur lequel d'Augicourt avait à cœur de s'excuser. D'Augicourt , qui^xaminait avec un intérêt minutieux chaque partie de son habillement raccommodé tant bien que mal, ne s'aperçut enfin de la fâcheuse situation du ministre , qu'en le voyant couché , les yeux hagards et les joues en feu.
— Monseigneur, lui dit-il légèrement , le sang vous joue de ses tours ?
— Quand je serai mort, murmurait Louvois-égaré par la noire fascination de cette idée fixe, qui est-ce qui me succédera? Colbert î Colbert ! reprenait-il avec un cri de
rage.
— Ah ! monsieur d'Augicourt, disaient les valets en pleurant, monseigneur s'en -va înourir !
* — S'il meurt, bourreaux, reprit d'Augicourt dont l'émotion était réelle, ce sera votre faute !
— Notre faute , grand Dieu ! répliquèrentils surpris autant qu'affligés de cette accusation.
— Oui, bélîtres, oui, sacs à vin, puisque vous l'avez laissé partir d'Exilés avant qu'il fût remis !
— Eh î monsieur, dît Laforêt, le plus vieux et le plus ancien des deux domestiques qui avaient suivi Louvois , vous savez comme nous qu'on dompterait plutôt la mer que de venir k bout de monseigneur.
— Bon ! il fallait l'amuser, sinon lui résister en face j n'aviez-vous pas en main mille prétextes pour le retenir? sa perruque a friser, sa barbe a faire , ses chausses a réparer, ses manchettes k blanchir j que sais-je, mille sortes de détails de toilette que ne saurait voir avec indiiférence le plus grand ministre du monde.
— Hélas ! monsieur, nous sommes bien malheureux, car on nous accusera d'avoir mal soigné notre pauvre maître.
— Et Ton aura raison , reprit distraitement d'Augicourt; voyez s'il ne ressemble pas, ainsi accommodé, k un barbet de Savoie !
— Je vous jure, messieurs, s'écria Louvois qui se leva sur son séant avec un air égaré, que je suis bien parfaitement étranger à l'affaire des poisons et que je n'ai nulle haine contre M. de Luxembourg !
— Allez vous-en et me laissez seul ! dit aux valets M. d'Augicouri qui craignait que le délire du ministre n'allât jusqu'à révéler des secrets d'états.
— Quoi! monsieur, répondit Laforêt assez mal disposé a obéir, vous voulez que nous abandonnions monseigneur en cette extrémité?
— Nous resterons , monsieur, reprirent les deux valets à la fois : c'est à nous de fermer les yeux a monseigneur.
— Je l'ai vu tout enfant , dit Laforêt pour motiver son refus de se retirer.
— Je dois être couché sur son testament, h cause de mes loyaux services, dit l'autre.
— Je ne le quitte pas qu'il n'ait rendu l'âme, reprit le premier.
— Je veux l'ensevelii' de mes propres mains, ajouta le second.
— Faites que votre dévouement parle moins haut , interrompit d'Augicourt en leur tendant son chapeau, et tâchez de sécher ce feutre qui est encore tout moite?
— Il n'en réchappera point I dit en pleurant Laforêt qui ne prit pas garde à la demande importune du secrétaire, et qui jeta le feutre sur un meuble.
— Ah ! ah ! monsieur Colbert , vous pensez me dérober mon prisonnier, cria Louvois qui repoussait h chaque instant les draps et la couverture que ses gens ramenaient sur lui ; mais ce sera moi, morbleu ! qui vous enlèverai le vôtre.
— On viendra facilement a bout de cette fièvre chaude, dit d'un ton insouciant M. d'Augicourt : ce ne sont là que des absences peu graves.
— Monsieur, dit Laforêt avec un branle* ment de tête prophétique, demain M. le marquis de Louvois n'existera plus.
— Ce serait grand dommage qu'il mourût ici, dit tranquillement le secrétaire qui était
go PÏGNEROE.
trop frivole pour s'émouvoir beaucoup h l'idée de cette perte ; car il n'aurait point à ses obsèques les honneurs extraordinaires auxquels il a droit pour les grandes charges de la couronne qu'il remplit.
— Le médecin n'arrive pas ! s'écria Laforêt qui ne s'éloignait du lit que pour aller guetter a la porte le retour de Saint-Mars.
— A quoi servent les médecins? ajouta l'autre valet qui tranchait de l'important; ils traitent le malade lorsqu'il se meurt et se plaignent de n'avoir pas eu le temps de le guérir quand il est mort.
— Dufresnoy? dit le ministre dont l'imagination courait d'un sujet à un autre et qui croyait en ce moment parler k son premier commis de la guerre : ta femme me soutiendra-t-elle encore que sa sœur est plus durement emprisonnée que les gens enfermés à Pignerol par ordre du roi ?
— 11 a vraiment la cervelle à l'envers , dit d'Augicourt en se regardant avec complaisance dans un miroir.
— S'il était vrai que Saint-Mars luit sa femme en servitude, continua Louvois riiirii
PIGNliKOL. gt
et parlant à sa maîtresse madame Dulresnoyi, je le forcerais , ma chère , a demander pardon h deux genoux et lui donnerais le commandement des Quinze-Vingts pour sa pénitence.
— J'aime avoir que sa folie n'est pas triste du moins , reprit M. d'Augicourt qui jouait avec son rabat de dentelles.
— Monsieur de Lauzun , vous vieillirez, vous mourrez en prison! dit le ministre passant tout h. coup à de nouvelles idées : voilà de quoi vous apprendre a bien apprécier la différence qui existe entre Fuyguilhem et le marquis de Louvois !
— Il ferait mieux de se remettre dans les mains de Dieu , murmura le secrétaire se promenant devant la glace pour étudier des airs de tête.
— Et ce pauvre M. Fouquet? demanda Louvois qui attendit une réponse a cette question inachevée.
— Faute de médecin , un confesseur viendrait fort a point? dit Laforêt à son camarade.
— Aussi bien, ajouta l'autre, le médecin
§2 PIGNEHOL.
des prisonniers doit être quelque apothicaire.
Saint-Mars reparut , préoccupé d'un sujet qui lui tenait plus h cœur que la maladie de Louvois *, Reilh qu'il amenait avec lui , s'était muni de ses lunettes et de ses ustensiles de barbier. Reilh avait le visage radieux et le sourire aux lèvres , car il se réjouissait de l'occasion inespérée qui lui permettrait sans doute d'exercer son art favori sur le menton du ministre : c'était la moindre récompense qu'il pût demander après la guérison de celui-ci. Sa bonne humeur ne diminua pas à l'examen de la maladie qui lui sembla peu dangereuse et qu'il attribuait avec raison à un engorgement sanguin des viscères du cerveau y la saignée était l'expédient le plu» simple et le plus prompt pour obtenir du soulagement dans le paroxisme de fièvre où se trouvait le malade j et, sans avoir égard aux observations réitérées et désapprobatrices des deux valels de Louvois, le chirurgien lui tira six palettes d'un sang noir et épais au moyen de la même lancette qui , la veille , avait ouvert la veine de Fouquet. Cette large saignée ,
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que blâmaient hautement les valets, eut un effet immédiat sur les organes intellectuels qui reprirent par degrés leur action et leur influence dans l'économie vitale.
— M. Fouquet est-il hors de prison? demanda Louvois avant que la connaissance des choses et la perception des objets extérieurs lui fussent complètement rendues.
— Il délire , reprit Saint-Mars dont le trouble se colora de pitié pour le moribond.
— Eh bien \ monsieur? dit d'Augicourt au chirurgien. |
— Eh bien ! repartit Reilh encore plus content de soi qu'à l'ordinaire , avez-vous vu de quelle assurance je saigne les gens ? Ce n'est rien pourtant auprès de mon habileté pour faire une barbe.
— En vérité ? reprit d'Augicourt , charmé de rencontrer un artiste capable de le comprendre.
— Quand vous voudrez l'essayer ?
— Volontiers , demain.
— Je suis toujours prêt , s'écria Reilh couvrant à ses rasoirs.
— Savez- VOUS accommoder une perruque^ la friser et la parfumer?
— - Tarare ponpon ! j'étais barbier a Fontainebleau avant que d'être chirurgien à Pignerol.
— Monsieur de Saint-Mars , êtes-vous ici ? demanda Louvois qui rentrait dans sa raison, malgré la faiblesse extrême que Taffluence du sang au cerveau y avait laissée.
— Mon devoir me retient auprès de vous, monsieur , répondit le gouverneur debout au chevet du lit.
— Si nous mettions sur-le-champ M.Fouquet en liberté , que vous en semble ? dit le ministre qui n'avait pas, pendant cette longue crise cérébrale , perdu de vue la cause première de son voyage.
— Monsieur? reprit Saint-Mars, pensant que le ministre parlait ainsi pour l'éprouver, ou bien retombait dans ses aberrations meur taies.
— Répondez-moi , monsieur ! répliqua Louvois avec un ton impératif et sévère , parce que son oreille avait été désagréabk-
ment affectée du mot de monsieur qu*il ne souffrait que de la bouche du roi.
— Je suppose que vous raillez , monseigneur.
— Railler , moi ! Morbleu ! j'ai belle en\ie de railler en cet instant! Sachez , monsieur , que je ne raille jamais !
— M. Fouquet a été placé par le roi sous ma garde , dit alors Saint-Mars avec fermeté, et j'attendrai que le roi me décharge d'une si pesante responsabilité.
— C'est bien , monsieur : voila parler en fidèle serviteur du roi j d'Augicourt s'en va vous montrer....
— Je vous ai conté , monseigneur , interrompit le secrétaire , comment ma valise fut emportée par la force de l'eau d'un torrent...
— En effet, dit doucement le ministre qui se souvint alors de la narration circonstanciée de M. d'Augicourt : vous étiez sans doute endormi sur votre cheval !
— Endormi, monseigneur, quand la pluie, la neige , le vent me faisaient la guerre , et qu'il ne restait pas une plume a mon cli appeau!
CjÔ PIGNEROL.
— N'importe, monsieur de Saint-Mars, dffc Louvois qui se hâta de profiter du peu de force qu'il avait j vous voudrez bien vous conformer à mes intentions vis-à-vis de M. Fouquet.
— Quelles sont-elles? reprit le gouverneur, qui les connaissait et n'avait garde d'y accéder.
— D'Augicourt vous en instruira.
— Je les ai dites dès hier a monsieur le gouverneur, ajouta d'Augicourt.
— Il ne faut guère plus de deux semaines pour aller à Saint-Germain où est le roi, et retourner ici ?
— Quinze jours! grommela Saint-Mars qui tremblait davantage à chaque parole du ministre.
— Vous écrirez tout à l'heure h Sa Majesté , d'Augicourt ?
— Que lui voulez-vous apprendre , monseigneur ? demanda le gouverneur, votre maladie ?
— Dieu m'en garde ! j'ordonne même qu'on en fasse mystère jusqu'à ma parfaite guérison.
— 11 en sera comme vous ordonnerez, monseigneur, dit Saint-Mars dont le projet
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>se trouva favorisé par cette recommandation .
— Combien de jom's se passera-t-il avant mon entier rétablissement? reprit Louvois s'adressant au chirurgien.
— Reilh, parlez franchement k monseigneur? dit Saint-Mars, qui, d'un signe d'intelligence, rappelait à Reilh certaine convention arrêtée d'avance entre eux.
— Quinze jours, monseigneur, reprit Reilh.
— Quinze jours perdus à Pignerol ! répéta le ministre avec consternation.
— Et davantage, monseigneur, si vous ne demeurez pas en repos.
— J'y suis bien forcé , quoique à regret ; car je me sens fort abattu.
— Tant mieux , monseigneur.
— Comment? tant mieux ! s'écria Louvois en s'agitant dans son lit.
— Oui, monseigneur; car votre mal étant un excès de sang et de force , vous ne devez pas craindre de passer k un état de faiblesse que je veux procurer par les saignées et la diète.
— Quoi ! malheureux , tu veux donc que je meure dans tes mains?
gS PIGNEROL.
— Je promets de vous remettre sur pied avant qu'il soit long-temps.
— Et pour en arriver là , que comptes-tu faire?
— Vous saigner!
— N*est-ce point assez du sang que tu m'as tiré tout à l'heure ?
— Rien que trois palettes , monseigneur.
— Est-il besoin de me saigner encore?
— Aujourd'hui peut-être; demain certainement; après demain...
— Morbleu ! à quel homme ai-je affaire ?
— Bon ! monseigneur , une palette de sang par-ci par-lk ne fera que vous rendre le teint pâle, et votre santé serameilleure que devant.
— Saigne donc , si tu crois hâter les choses par ce moyen ; mais ne me manque pas de parole et fais seulement que je puisse vaquer aux fonctions de ma charge , écrire au roi , lire mes dépêches , donner audience aux gens, mener les affaires de la guerre...
— Je vous tiens pour mort sans ressources, si vous bougez de votre lit et si vous vous embarrassez l'esprit d'aucune matière imj)orlante.
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— Il est pourtant nécessaire que je fasse mes correspondances?
— Vous êtes un homme enterré , si vous touchez une plume !
— Mais mon secrétaire rédigera ce que je lui dicterai?
— Point; je n'y consentiraijamais, tant que vous serez mon malade.
— D'Augicourt est bien capable de faire les lettres que je signerai seulement.
— Monseigneur , reprit Reilh qui exigeait davantage et affectait plus d'autorité médicale a mesure qu'il prenait plus d'empire sur rdmagination débilitée du moribond , je vous prie de me faire seul maître de votre conduite.
— En vérité je suis fort mal, ditLouvois frappé de la sévérité des ordonnances du chirurgien.
— Si vous prétendez agira votre fantaisie , je me lave les mains de ce qui arrivera.
— Eh bien donc ! dit le ministre avec douleur et docilité , je m'abandonne a la médecine et je me conformerai à ses arrêts.
— \ous ne verrez pei'sonne?
IQO ^ PIGNEROL.
— Volontiers , puisque je désire qu'on ignore celte maladie.
— Vous ne parlerez k personne ?
— Cela est impossible.
— Alors vous ne parlerez guère ?
— Je suis donc bien malade !
— Vous éviterez surtout de traiter des questions d'état , comme trop ardues et trop épineuses ? j
— Que je cesse plutôt d'être ministre et que j'en résigne lestlevoirs à M. Colbert par exemple î
— Moyennant cette sage abstinence de travail et de fatigue, je vous vois mieux portant -que jamais avant quinze jours.
— Ce sont quinze jours où je dois faire le mort?
— Pour être plus sûr de rester en vie.
— Oh ! que je suis malade ! dit Louvois "portant la main k sa tête brûlante qui semblait prête k éclater.
— Je vous rouvrirai la veine ce soir.
— Messieurs, monsieur de Saint-Mars, d'Augicourt , je vous conjure , je vous somme
PICNEROL. TOI
de caclicr mon élat , alin que le roi n'en soit instruit des premiers.
— Tranquillisez vous à ce sujet , monseigneur , dit Saint-Mars en se penchant vers le ministre dont le visage pourpré annançait le retour du sang au cerveau et qui tombait de nouveau dans un grand trouble d'idée : nous aviserons à quelque expédient pour que Sa Majesté ne s'étonne pas d^ votre silence.
— Je vais mourir, je le vois bien, murmura le ministre en proie à une anxiété pénible qui se révélait par des claquements de lèvres , des roulements d'yeux hagards et des soubresauts névralgiques.
— JNon , monseigneur, vous ne mourrez pas! reprit Laforet éploré. ^
— J'ai si belle assurance de vous sortir de ce pas , dit Reilh en montrant ses rasoirs , que, dans trois jours, je m'en vais vous faire, monseigneur , la plus galante barbe que vous ayez vue.
— Colbert sera premier ministre ! disait Louvois , dont le délire était a chaque instant plus sombre et plus vagabond : et Fouquel? il me vengera de Colbert !.. Messieurs, ne con-