CHAPITRE XII
La mésintelligence qui estentre M. Fouquct et M. Lauzun ne sera pas inutile : il ne peut qu'être à propos de laisser durer cette désunion ; cependant je vous conseille d'en profiter pour être informé de ce que M. Fouquet et M. Lauzun pourroient découvrir des intentions l'un de l'autre.
Lettre de Louvois à Saint^Mars, 1680.
Lauzuri avait passé toute la journée dans Fattente d^un signal pour remonter jusqu'à la chambre de Fouquet. Il s'était mis en état de paraître décemment devant la dame inconnue qu'il brûlait de rencontrer et qu'il regardait déjà comme une conquête faite sur sa réputation de galanterie. Son uniforme de capitale des gardes-du-corps du roi avait été brossé et nettoyé de manière à en faire
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disparaître la suie et la cendre qui le poudraient ; ses chausses n'oiFraient plus une solution de continuité ; et, pour conserver la fraîcheur de sa toilette dans le passage du tuyau , il s'était couvert d'un grand manteau de cheval qu'il devait faire tomber comme un déguisement d'opéra en se jetant aux pieds de sa divinité a laquelle il avait prêté les noms les plus pompeux et la figure la plus séduisante pour faire une occupation à ses pensées.
Quand le soir fut venu , il perdit patience et projeta de pénétrer de vive force chez Fouquet afin de savoir quelque particularité sur cette femme invisible qu'il se représentait non moins intriguée a son sujet : il eût parié qu'elle n'avait pas d'autre désir que de se trouver seule avec lui. Il attendit encore jusqu'à ce que la nuit fût tout-k-fait fermée, et il se promit bien de tancer l'impertinent oubli de M. Fouquet : son orgueil était fort irrité de ce qu'il imputait à négligence , lorsqu'il crut entendre frapper plusieurs coups au plancher; il écouta quelque temps pour voir si le bruit ne se renouvellerait pas plus distinc-
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lemcnl j enfin il se décida à tenler l'avenlurc et s'inonda de senteur avant d'affronter la route enfumée qui lui avait laissé du matin une odeur nauséabonde de suie mouillée : il entra dans la prison peu d'instants après que les fugitifs en furent sortis.
— Monsieur Fouquet! cria-t-il en gambadant, je vous prends sans vert !... Où est-il donc caché, ce vieux Sardanapale? reprit-il en écartant les rideaux du lit. Personne ! Et son muet qui parle ? Répondras-tu , muet ? ils se tiennent cois ? Oh ! ... je les forcerai bien de se montrer ! dit-il visitant les garde-robes. Oh! oh! où sont-ils donc? Les a-t-on changées de chambre ? Non , celte chandelle ne brûlerait pas. Seraient-ils évadés? Ce serait un méchant procédé de leur part que de ne m'avoir pas averti?... Madame? cria-t-il les yeux levés vers la voûle 3 ma toute belle ! voici votre chevalier !...Malepeste ! auraientils enlevé mon Astrée ? Mordieu ! on m'en rendrait raison !
11 aperçut alors le registre sur lequel Fouquet avait écrit en parlant j il le prit avec dépit et lut celle note signée par Fou-
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quet : « Je déclare devant Dieu et devant les hommes que , poussé à bout par les iniques traitements que me fait souffrir M. de Saint- Mars depuis dix-huit ans, j'ai cru pouvoir enfin me soustraire à une captivité que d'ailleurs je ne méritai jamais : les personnes qui me suivent ont été forcées de me servir dans cette fuite , contre leur volonté , et ne sont coupables que d'avoir cédé à la contrainte, le poignard sous la gorge. Quoi qu'il arrive, je veux donc êtrç seul responsable de tout. »
— Voilà une conduite bien malhonnête!
s'écria Lauzun avec colère. Partir sans m'em-
mener! Je devrais, pour les punir, lâcher à
leurs trousses Saint -Mars et sa compagnie
franche ! Si je voulais me venger ! Ce M. Fou-
quet sent d'une lieue son petit bourgeois !...
Il est loin , et moi je suis encore dans ma
cage! Tudieuî que je le rejoigne, ce petit
surintendant, je lui dirai son fait en trois
mots!... Mais cette dame qui m'a parlé par
ce trou la-haut, n'est peut-être pas envolée
avec eux? Mademoiselle? madame de Monaco?
madame de Nangis? madame de Nevers? ma-
dame de Tingry? madame de Montespan?
mademoiselle de La Valette? Bah! le
moyen de deviner entre mille comment on la nomme? Cette femme-la me doit aimer furieusement pour avoir pénétré dans cet enfer ! . . . Oh î il me semble ! . . . mais oui , je ne me trompe pas : c'est pour moi qu'elle cogne au plafond!... Hé, hé! me voila, madame! Diable! je n'ai pas encore le talent de passer à travers les murs ! on y va!... Une bonne fortuno en prison , c'est rare et curieux! Le moyen d'y arriver! Madame? oh! hé ! madame , jetez-moi une échelle de corde? Bon ! j'oublie toujours qu'il y a des portes dans ces maudites cellules de pénitence î Si M. Fouquet avait eu la délicatesse de ne pas fermer la sienne !.. . Vive Dieu ! c'est l'amour qui vient a mon aide !
Lauzun, trouvant la porte ouverte, se persuada qu'il allait à un rendez-vous, quoique le bruit qu'on faisait à l'étage supérieur ne ressemblât guère à un appel amoureux : on allait et venait, on remuait des meubles, et au moment où Lauzun passait le seuil le flambeau a la main , la barbacane s'oiivrai?;
pour donner passage aux regards voilés de Saint-Mars qui cria d'un accent caverneux : Monsieur Fouquetî et, qui n'obtenant pas de réponse , dit a^vec consternation : Je ne le vois pas ! Mais Lauzun n'entendit rien , dans la préoccupation galante où il était j il attribua les éclats de voix , qui retentirent dans la chambre de Saint-Mars, à l'orage grondant autour du donjon 5 il colla sa bouche au trou de la serrure et s'adressa galamment à la dame qu'il se flattait d'avoir touchée au cœur et qu'il jurait déjà d'aimer toute la vie.
— Ouvrez donc, madame! disait-il d'un ton roucoulant 5 ouvrez, ma déesse ! je suis le comte de Lauzun , pour vous servir.
— Il est parti, vous dis-je ! criait Saint- Mars en ébranlant la porte a grands coups ; ils étaient d'intelligence! Malheureux, je devrais te tuer sur la place , car c'est toi qui les as laissés s'entendre î Elle avait levélabarba^ cane !
— Pouvais-je m'en douter ? répondait Reilh épouvanté ; ce tapis empêchait d'en rien voir, et vous-même
— Tais-toi! reprenait avec fureur Saint-
Mars qui s'efforçait de briser la porte ; je te ferai pendre avec Eustache !
— Pendre ! moi, monsieur le gouverneur, disait piteusement Reilh ; moi , qui vous ai sauvé la vie ! moi, qui vous ai rendu la connaissance ! Oh ! vous ne commettrez pas cette iniquité?
— Mon prisonnier! répétait Saint-Mars avec des plaintes et des sanglots étouffés; mon Dieu ! mon prisonnier !
— Aie ! dans quel guêpier je donnais tête baissée ! pensa Lauzun en descendant l'escalier a petit bruit sans avoir la précaution de jeter son flambeau qui éveilla les soupçons d'une sentinelle au moment où le vent Féteignit a l'issue du donjon.
— Qui vive ? cria le soldat.
— Le diable ! repartit Lauzun en lui lançant le chandelier à la tête.
— Alarme ! cria la sentinelle qui voulut tirer son mousquet dont l'amorce ne s'alluma pas.
— Alarme ! répéta-t-on de toutes parts.
— Voilà , de compte fait , la troisième fois que je suis repris en pleine fuite, dit Lauzun arrêté presque aussitôt avant qu'il fût sorti
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de la cour du donjon. Quelle honte pour moi, si Fouquet , cette vieille tête blanche , réussit à se sauver d'ici !
Un coup de feu ébranla le donjon : c'était Saint-Mars qui faisait sauter la serrure en déchargeant dedans son pistolet; il parut presque aussitôt lui-même au milieu des soldats courant avec des torches : il était nu-tête et sans perruque; il avait les yeux hagards et remplis de sang, la bouche bordée d'écume, les traits décomposés par une effrayante pâleur; il ne tremblait pas , tant il était puissamment dominé par une idée fixe qui le conduisait et lui donnait une existence machinale : il n'entendait, ne voyait, ne parlait, mais seulement il marchait à grands pas, un pistolet dans chaque main. On l'interrogea, il passa sans répondre, sans rien ordonner; il semblait entraîné par un instinct secret : il avait aperçu de loin , à travers les ténèbres , rayées par la neige qui succédait à la pluie , une forme blanchâtre qui se mouvait et qui a'évanouit ; il arriva haletant sur le bastion du> Coin qui était désert; mais il saisit dans l'air un léger murmure que le vent ne produisait:
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pas , et deux voix montèrent vers lui du pied de la muraille : il s élança au parapet et rencontra une corde tendue qui vibrait en gémissant.
— L'alarme est donné , disait Eustache : nous n'avons qu'un moment !
— Attendons -les, monsieur, je vous en conjure , répliqua Fouquet qui était sur les rochers avec Eustache.
— Ils s'endorment, je crois! disait Eustache : voyez s'ils descendront!
— Ah ! mon père , elle a perdu le sentiment! cria d'une voix eflfarée Nicole qui soutenait Henriette dans ses bras et se cramponnait a la corde.
— Courage , mon fils ! reprit Fouquet dans une angoisse inexprimable : sauve-la!
— Je n'ai plus de force , dit-il épuisé ; je n'arriverai jamais en bas !
— Nicole , mon ami , mon fils , mon cher enfant!... Sauvons-les, Eustache? ils vont t;omber; ils se briseront sur ces rochers! Henriette, reviens à toi! Henriette, grâce!
Saint-Mars, qui prêtait l'oreille à ce dialogue échangé avec rapidité, appuya la gueula
de ses pistolets sur la corde que le poids de deux personnes faisait craquer : il lâcha la détente et coupa cette corde j une masse se détacha lourdement du haut du rempart et tomba au fond du gouffre noir, sur lequel Saint-Mars se pencha aussitôt avec effroi au cri terrible que Ton poussa d'en bas.
— Ils sont morts! ditEustache : venez, ou vous êtes perdu!
— Nicole ! Henriette I répétait Fouquet avec un bruyant désespoir.
— Venez donc , monsieur ! disait Eustache qui tâchait en vain de se faire entendre: tout à l'heure nous allons être cernés et pris !
— Ah ! malheureux que je suis , criait Fouquet qui ne se connaissait plus : moi , Tassassin de mon fils et d'elle !
— Souvenez-vous de votre promesse , monsieur Fouquet ? J'ai tenu la mienne ! Si vous restez une minute encore, vous n'échapperez pas , et votre arrêt de mort est signé !
— Je reste ici auprès d'Henriette et de mon fils pour les pleurer, pour mourir avec eux.
— Eh bien ! reste donc , obstiné vieillard : tu ne méritais pas ce que j'ai fait pour toi !
— Par pitié , tuez-moi ! criait Fouquet embrassant tour a tour les deux cadavres meurtris d'Henriette et de Nicole.
— J'ai retrouvé mon prisonnier ! dit avec une joie sinistre Saint-Mars qui sortit par une poterne basse voisine de Tesplanade où Fouquet gisait comme mort sur les corps sanglants de son fils et de son amie.
— Est-il entre vos mains? demanda du bastion Reilh qui avait cru son cou intéressé a l'arrestation des fugitifs et qui , son rasoir au poing , suivait de loin le gouverneur.
— Je suis content, répondit Saint-Mars : va-t'en avertir M. de Rissan qu'il fasse cesser les recherches et qu'il ne laisse personne approcher de ce côté jusqu'à ce que les morts soient enlevés ?
— Qui donc est mort ? le prisonnier des dames?
— Sur ta vie, obéis en silence î apportemoi un masque et trois linceuls?