CHAPITRE XL
On montre ici en cachette un jctton en faveur de M. Fouquet : il a pour ses armes un écurien qui a à ses Ucux côtés trois lézards qui sont les armes de M. Letellicr, et un serpent ou une couleuvre qui est à M, de Colbert, et l'ccurien qui est au milieu , ne sachant de quel côté se tourner, et il a pour devise: Quo me vertam? Ncsciû ; se voyant entre ses deux ennemis.
Lettres de Guy-Patin»
ReiUi, satisfait du résultat de la comédie qu'il avait jouée et s'imaginant que le gouverneur devait être pénétré d'admiration et de reconnaissance pour lui, se disposait à quitter le rôle de malade pour redevenir chi* rurgien et barbier, afin de recevoir les remerciements qu'il pensait avoir bien mérités , lorsque le bruit des pas de deux personnes qui montaient rapidement dans l'es-
calier du donjon lui firent craindre le retour du ministre avec Saint-Mars , et il se blottit de nouveau sous les couvertures, pendant que la porte s'ouvrait à grand fracas et que la voix de Saint-Mars retentissait seule en furieuses imprécations. La colère de celui-ci paraissait tellement violente et fougueuse que le timidejîiédecin n'osa pas lever la tête hors des draps pour regarder le compagnon que Saint-Mars avait amené, et qui murmurait des réponses sans cesse entrecoupées ou étouffées par les tonnantes récriminations de son interlocuteur. Jamais Reilh n'avait vu le gouverneur irrité à ce point, et avant de connaître le motif de cette menaçante exaspération , il s'aperçut que l'individu qui la subissait en face n était autre qu'Eustache, arrivé sans doute depuis peu d'heures; car, le matin même, Saint-Mars avait exprimé tout haut l'inquiétude et l'impatience qu'il éprouvait de n'avoir aucune nouvelle de son agent favori. Reilh craignait Eustache autant que Saint-Mars, et il ne jugea pas prudent de venir se jeter à l'imprévu au milieu d'une si chaude dispute qu'il n'avait
pas mission d'apaiser, et il demeura immobile dans le lit , 011 les souvenirs de Saint-Mars et les yeux d'Eustache n'eurent garde d'aller le chercher durant la \ive discussion qui s'engagea.
— Malheureux , qu'avez-\ ous fait î s'écria Saint-Mars en se jetant accablé sur un fauteuil,
— Ce que vous m'avez dit de faire, reprit Eustache qui espérant enfin pouvoir s'expliquer, s'assit a côté du gouverneur.
— Moi ! je vous ai dit de perdre M. Fouquet ! moi ! repartit Saint-Mars dont les prunelles se remplissaient de sang et qui était en proie a. des tremblements extraordinaires presque continuels. Moi !...
— Est-ce pour mon plaisir que... ?
— Tais-toi , misérable î interrompit le commandant qui haussa la main pour le frapper; je devrais te tuer comme un chien !
— Me tuer ! dit Eustache qui n'avait pas encore quitté le ton de la douceur et du respect; vous ne parlez pas ainsi sérieusement ?
— Ai-je l'air de plaisanter et de rire?
répliqua Saint-Mars en montrant son visaoe pâle horriblement décomposé.
— Je ne devine point
— Ah ! tu ne devines point ce qui me cause un si extrême désespoir ! interrompit le gouverneur qui lui saisit le bras avec rage et y laissa profondément l'empreinte de ses doigts crispés : en vérité, c'est une énigme que la manière dont j'aime M, Fouquet ! Je suis un insensé d'avoir confié une pareille commission à des mains étrangères : je devais aller moi-même à Saint-Germain , tomber aux genoux du rdî , lui tout apprendre et l'intercéder en faveur de ma vengeance 3 j'eusse obtenu ce que je voulais
— Que vouliez-vous donc , s'il vous plaît?
— Ne te l'avais-je pas répété avec force prières? Tu n'avais qu'à te conformer à mes désirs , a mes instructions ; et , loin de là , lu as comploté contre ton maître et ton bienfaiteur 5 tu m'assassines!
— Trêve a ces folies , monsieur de Saint- Mars ! dit Eustache poussé a bout et affectant un air suffisant; depuis que vous m'étourdissez
dtî VOS reproches ridicules, je ne sais plus quelle mouche vous a piqué.
— Drôle, ce ne sont pas des reproches, mais des malédictions !
— Maudissez tant que bon vous semblera , monsieur, mais je crois n'avoir droit qu'à des bénédictions de votre part.
' — Il faudra , infâme , que je te loue de m'avoir enlevé mon prisonnier ? cria Saint- Mars avec d'effroyables contorsions.
— Vous êtes fou, sinon enragé, dit froidement Eustache.
— Il faudra que je sois heureux de ce qui fait mon malheur ?
— A qui diable en avez-vous ?
— Il Hiudra que je donne une fin à ma vengeance?
— Monsieur de Saint-Mars , reprit Eustache se croisant les bras avec calme, vous n'êtes pas dans votre bon sens, et je vous imiterais en prêtant davantage le collier h vos fantaisies- or donc, je me tais jusqu'à ce que vous soyez en état de m'enlendre.
— Eh bien! j'écoute, dit Saint-Mars en II. 19
modérant l'éclat de sa voix; que peux- tu déclarer pour ta justification ?
~ Je n'ai pas besoin de me justifier en quoi que ce soit.
— Mais, peut-être me suis-je mépris? demanda le gouverneur en se ravisant à la vue du visage tranquille et souriant que lui montrait Eustache.
— Vous ignorez tout, et prenez feu sur un mot!
— Oui 5 si ce mot est un arrêt de mort.
. — - Pas pour vous, du moins. #s
— Pour moi , dans le cas où il atteindrait mon prisoiAier.
— Je ne vous comprends pas.
— M'alarmé-je à tort ?
— J'ai exécuté la tâche que vous m'avez prescrite, et vous livez sujet d'être content de moi. ^"^
— C'était donc pour m'éprouver que tu me trompais, Eustache?
— Je ne vous ai point trompé.
— Comment ! le roi condamne à mort M. Fouquet !
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— Vous n'en demandiez pas tant , et j'aî surpassé vos vœux.
— INIieux eût valu qu'il fût libre ! reprit Saint-Mars violemment agité.
— J'ai couru la poste nuit et jour, et je suis arrivé k Paris le 20 février.
— Funeste voyage ! murmurait le gouverneur qui ne tempérait que l'expression de son trouble et de sa colère.
— Je n'étais resté que six jours en route ; J€ me transportai sans débotter à l'hôtel Colbert, et je vis en votre nom le ministre...
— Il promit de s'opposer h la délivrance de M. Fouquet? interrompit SainJ-Mars dont l'attention fut captivée par ce récit qu'il n'avait pas soilicité.
— M. Colbert s'indigna v beaucoup de la ruse de M. de Louvois ^t jura ses diables verts qu'il mettrait obstacle a l'effet de l'ordonnance du roi qui accordait la grâce au sieur Fouquet.
— Pour cela , que fit-il ? s'informa le gouverneur en s'attachanl avec effort à une dernière espérance.
— Il chercha long-temps dans sa tête un
expédient pour contraindre le roi h rétracter et à révoquer ses lettres de rémission sans cnireprendre une lutte ouverte avec le marquis de Louvois.
-— Il alla trouver le roi ?
— Oui , le roi était à Saint-Germain et M. de Colbert se rendit sur-le-champ auprès de Sa Majesté pour lui représenter le billet écrit sur du linge que j'attribuais a mademoiselic de La Vallièrc , et le codicille rédigé par vous sous la dictée du sieur Fouquet qui avait signé.
— Et le roi ?
— Le roi^entra dans un terrible courroux : il s'écria qu'il châtierait ce malhonnête séducteur de filles j il ne doutait point que le billet fût de la main de la demoiselle dç La Vallière, etil voulait déjà i appeler du couvent des Carmélites où elle est, pour qu^elle avouât son commerce ancien et présent avec le sieur Fouquet.
— Mademoiselle de La Vallière nia tout ?
— La maîtresse du roi , qui se nomme mademoiselle de Fonlanges , dissuada Sa Majesié d'en venir a un interrogatoire, et parvint cn-
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suite à cxciler des doutes dans lesprit de son amant; en sorte que celui-ci fit réponse a M. Colbert qu'il attendrait de meilleures preuves que de pareils chiiïons qu'il jeta au feu.
— Il les jeta au feu! reprit Saint-Mars eu soupirant.
— M. Colbert revint à son hôtel oli j'étais enfermé et me conta de point en point son entrevue avec le roi ; là-dessus, il me dit que certainement M. Fouquet avait eu de mademoiselle de La Vallière les faveurs qu'on supposait, et que cette affaire était fort sensible au roi , bien que dix-huit ans fussent écoulés depuis ; mais que le roi avait trop de fierté pour s'avouer à soi-même qu'on lui donnait jadis un rival et surtout pour en convenir, à moins de témoignages qu'on ne pût récuser.
— Mais pourquoi brûla- 1- il ces pièces écrites? interrompit Saint-Mars qui s'intéressait de plus en plus à cette narration et suspendait ses plaintes pour l'écouter.
— M. Colbert me dit alors qu'on avait la veille jugé la Voisin à la Chambre-Ardente de Vincenncs, et que cette vendeuse de poisons,
que toute la cour avait consultée , surtout eft matière de galanterie , devait savoir quelques particularités sur les amours de Fouquet et de la demoiselle de La Vallière : ce fut un trait de lumière qui me frappa; et quand M. Colbert m'eut appris que la Brinvilliers , dans son procès, avait chargé de certains faits mystérieux le même Fouquet, je m'offris pour tirer des aveux de la Voisin que j'avais connue autrefois très familièrement, ce que M. Colbert trouva bon. Alors je pris une robe de moine augustin, et, muni de lia permission du ministre , j'allai le soir à Vincennes , dans la prison de cette femme , comme pour la confesser.
— C'était pourtant une merveilleuse invention ! s'écria Saint-Mars plpin d'anxiété.
— J'avais fort habilement concerté mon projet, et je remisa la Voisin une lettre fabriquée par moi au nom du sieur Fouquet —
— Scélérat ! interrompis le gouverneur qui n'attendait qu'un prétexte pour renouveler ses emportements; je t'avais cependant ordonné de ne point faire de faux en écriture !
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— Celui-là était si bien fait, que les juges et le roi y furent abuses.
— Que mandait cette lettre ?
— M. Fouqiiet était censé l'adresser à la Voisin pour empoisonner le roi.
— Un crime de lèse- majesté ! s'écria le gouverneur hors de lui.
— La Voisin déclara, durant la question ordinaire et extraordinaire, quantité de mensonges a la charge du sieur Fouquet , relativement a des rapports amoureux qui au raient existé entre lui et la demoiselle de La Vallière, et à des entreprises criminelles du galant contre Sa Majesté...
— Mon plus mortel ennemi n'eiit pas fait pis ! dit Saint-Mars se tordant les mains.
-^ Enfin, puisque j'ai réussi. .. reprit Eus lâche avec orgueil.
— A quoi ? ^
— A obtenir du roi qu'il déchirerait ses lettres de grâce et les remplacerait par cet ordre secret que M. Colbert ne voulut confier qu'à moi pour vous le remettre.
— Donne î s'écria Saint Mars en s'em,pu-
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rant d'un rouleau de parchemin que lui lendit Eustache.
— Lisez haut pour me rendre mieux justice, dit Eustache avec assurance.
— Mes yeux sont voilés, reprit le gouverneur qui resta comme aveuglé aux premiers mots qu'il lut dans cet arrêt et qui crut sentir le froid de la mort.
— Je lirai pour vous, dit Eustache en lui arrachant la missive dont il avait en route rompu les cachets : « Capitaine Saint-Mars , « je vous fais savoir que mon intention est « qu'aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, (f vous conduirez le sieur Foviquet , présen- « tement sous votre garde au château de i< Pignerol , en un cachot souterrain , et que « là, nonobstant toute autre lettre précédéiîte « et a ce contraire , vous lui couvrirez vàtts- « même d'un masque le visage pour qu'il ne « soit reconnu, et lui ferez trancher la tête en « votre présence, pour la tardive punition tf des crimes inouis de lèse-majesté qu'il a « commis naguère sur ma personne royale et « qu'il voudrait encore commet Ire. Puis, « l'exécution faite, le corps et la tête seront
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« enfermés dans nn cercueil de plpmb et « rendus à la famille du défunt , de façon que (c chacun croie que ledit sieur Fouquet soit « décédé naturellement dans sa prison. Sur « ce, monsieur de Saint-Mars, je me fie à « votre zèle et prie Dieu qu'il vous ait en sa «r très sainte garde. Ecrit a SaintrGermain- « en-Laye, le 2 mars 1680. Louis. » ^»
— Ah! fit Saint-Mars en joignant les mains et versant des larmes.
— Etes-vous content de moi? demanda d'un air joyeux Eustache qui présenta de nouveau la missive secrète au gouverneur hésitant à la prendre.
— De toi ! répondit Saint-Mars encore suffoqué par la douleur.
— Vous voyez h la date que le roi ne s'est décidé qu'après de longs combats et après qu'il sut que son ordonnance de grâce avait été perdue par accident?
— Va-t'en ! lui cria Saint-Mars avec un si formidable accent qu'Euslaclie recula sur son siège.
— Eh quoi î c'est ainsi que vous me savezï gré.....
— J'aimerais mieux que lu m'eusses ap= porté ma propre condamnation !
— N'était-ce pas l'objet de votre envie? ]Ne m'avez-vous pas exprès dépêché vers le roi et M. Colbert? Je doute si je rêve ou si c'est vous.
— Je ne souhaitais rien que de retenir mon prisonnier, reprit Saint-Mars en sanglotant , et ,tu devais seulement empêcher sa délivrance.
— Ce n'est pas sa délivrance que cela , ce me semble? dit en riant Eustache.
— Va-t'en î repartit le gouverneur que le rire d'Eustache exaspéra au dernier degré.
— J'en suis toujours pour ce que j'ai dit, répliqua Eustache en se levant avec dépit ; vous n'avez pas votre raison !
— Va-t'en î reprit Saint-Mars dont les tremblements avaient quelque chose d'infernal. |j
— Vous êtes un ingrat , vailk tout.
— • T'en iras-tu ! cria le gouverneur avec tant de force que sa voix expira dans un râlement.
— Un ingrat, dis-je ! répéta Eustache
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rouge et tremblant aussi ; une autre fois demandez-moi que je vous serve !
— Je n'aurai plus besoin de toi , coquin , puisque je vais t'envoyer pendre.
— Pendre ! répéta Eustache surpris et indigné.
— Tu mérites davantage, je le sais bien, bourreau.
— Pendre ! répéta encore Eustache à qui la récente pendaison de Mani donnait quelques craintes réelles.
— Préfères- tu que je te casse la tête d'un coup de pistolet ? dit Saint-Mars en cherchant ses armes.
— Ah ! monsieur, dit d'une voix timorée Eustache qui essaya d'assoupir la fureur de son piaître , est-ce là le prix de ce que j'ai fait pourvoTis?
— ^ Tu t'en oses vanter !*
— Trois cents lieues à cheval , un faux en écriture....
— C'est par là que tu as poussé le roi à une si fatale extrémité !
— Moi, qui i^e suis introduit , au péril de ma vie, sous un déguisement, dans la prison
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de la Voisin ! moi, qui l'ai priée de chari^cr M. Fouqiiet ! moi, qui pouvais elrc reconmi comme ancien complice de celte empoisonneuse, et jugé avec elle î
— Qu'importe ! je ne demandais pas la mort de Fouquet ! s'écria Saint-Mars en gémissant.
— Je me sacrifiais pour vous , pour vous qui me montrez à présent tant d'ingratitude!
— Va, je ne serai point ingrat! dit le gouverneur qui grinçait les dents et serrait les poings avec un sourire ^ifrayant.
— J'ai outre-passé vos intentions, je l'avoue 5 mais je vous apporte de quoi contenter tout d'un coup votre haine....
— Tu veux que de mes propres mains je tue mon prisonnier?
— Non de vos mains, si cela vous répugne, mais des miennes.
— Des tiennes! interrompit Saint -Mars avec un redoublement de rage frénétique exprimée par des secousses nerveuses qui le parcouraient de la tête aux pieds. Tu porterais les mains sur mon prisonnier î
— Ce n'est qu'un coup de hache....
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— Un coup (le hache , malheureux ! s'écria le gouverneur qui hondit comme un lion et le l'orra de reculer épouvanté ; ne t'ai-je pas dit combien sa vie m'était précieuse?
— J'ai beau réfléchir la -dessus, je ne devine pas.
— Un coup de hache! reprit Saint -Mars avec la même exallation -, qu'il tombe sur mon cou plutôt que sur le sien î Quoi ! tu voudrais attenter aux jours de mon prisonnier !
— Adieu , monsieur de Saint - Mars ! dit Eustache dont l'indignation ne se contint plus. Je vous croyais mon ami, vous m'en aviez donné le nom : j'eusse pour vous donné mon sang!
— Mon prisonnier ! murmurait le gouverneur en froissant les lettres du roi dans ses mains frémissantes.
— Désormais, je ne suis plus que votre serviteur qui veut qu'on le paie selon ses mérites.
— Tu seras payé comme le meurtrier de M. Fouquet!
— Son meurtrier? répliqua Eustache avecr
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arrogance. Sachez, monsieur, que j'ai refusé, par dévouement pour vous , ma fortune qu'on voulait faire, à condition que j'aiderais k la délivrance de M. Fouquet !
— Mieux vaudrait qu'il fût libre , car du moins je pourrais le remettre en captivité !
— On m'a oifert de grosses sommes pour le tirer de prison
— Ah ! tu veux maintenant faire évader mon prisonnier! interrompit Saint-Mars avec une nouvelle explosion de désespoir et de menace.
— Si j'avais su être si mal récompensé !... murmura Eustache d'un air rancuneux.^,
— Je ne t'en? laisserai pas le temps! dit Saint -Mars qui se persuadait qu'Eustache avait formé u^n complot avec les amis de Fouquet.
— Alors la guerre est déclarée entre no,us ?
— La guerre, fripon! reprit le gouverneur en leCrappant au visage. Qu'y a-t-il de commun entre un vaurien pareil et moi ?
— Monsieur de Saint-Mars! s'écria Eus tache qui faisait mine de se revenger contre
son supérieur, mais qui n'alla point au-delà du geste ; voilà qui m'acquitte envers vous !
— Sors, infâme! dit le gouverneur en se hâtant d'ouvrir la porte dans la crainte de se trouver seul aux prises avec Eustache qui ne se connaissait plus 5 sors de la citadelle et du gouvernement de Pignerol! autrement, je dénonce au roi tes manèges pour perdre M. Fouquet.
— Dénoncez , pour voir ce qui en arrivera? répondit Eustache d'un air de défi.
— Evite que je te rencontre jamais, de peur d'un châtiment exemplaire !
— Adieu , monsieur de Saint-Mars !
— Car je te ferais passer par les armes !
— J'y penserai.
— Ou pendre î
— Merci !
Eustache Bordas, qui aperçut des pistolets cachés sous la veste de Saint-Mars, jugea dangereux d'affronter davantage le ressentiment du gouverneur, à la merci de qui le mettait sa condition subalterne 5 il savait d'ailleurs, par expérience, que Saint-Mars
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était cnpablc de n'attendre pas jusqu'au soir pour se débarrasser de lui, et que les exécutions, dans l'intérieur de la prison, ne dépendaient que d'un ordre du gouverneur. Il s'empressa donc de s'éloigner, en imposant silence à la haine qui s'enflammait dans son âme, et il ne se crut certain de vivre qu'en voyant la porte se refermer k grand bruit, sans que Saint-Mars l'eût poursuivi avec une arme. Il était fermement résolu a tout enlreprendre pour affliger et punir l'ingrat qu'il avait eu l'imprudence de servir ; et la première pensée qui lui vint, ce fut de seconder la fuite de Foviquet avant que le gouverneur eût pu exécuter lés ordres du roi, car il ne doutait pas de la peine que causerait à Saint- Mars l'évasion de son prisonnier; et, sans s'expliquer l'importance que le gouverneur attachait a la garde d'un homme qu'il pouvait immoler impunément au gré de sa vengeance, Eustache jura tout bas de s'exposer à mille morts pour délivrer Fouquet. Les propositions qui lui avaient été f^iiles pendant son séjour a Paris, l'excitaient davantage h courir les chances d'un événement, au succès du-
quel sa fortune était intéressée autant que sa
vengeance.
Dès que Saint-Mars se \it seul (Reilh terrifié par la scène dont il avait été témoin n'a" vait garde de paraître en ce moment), il revint se jeter avec un profond soupir dans le fauteuil oîi il resta d'abord atterré en prononçant à demi voix des paroles sinistres et incohérentes : il tremblait si fort que la carcasse du fauteuil craquait coup sur coup et que ses pieds battaient le plancher comme s'ils marquaient une mesure. 11 se redressa subitement, essuya les larmes dont ses yeux débordaient et lut d'un regard fixe et morne la condamnation deFouquet : il l'épclait tout haut pour se rendre mieux compte de chaque mot, et il avait l'air de n'en pas comprendre le sens, parce qu'il cherchait k l'éluder. Ensuite il pleurait avec abondance , sans éclats, sans gémissements, résigné 3 puis, ses pleurs se changeaient en sanglots, en cris, en fureurs; il se meurtrissait la face, il se déchirait la poitrine avec ses ongles, il se roulait en contorsions semblables a celle d'un possédé,
jusqu'à ce que , redevenant paisible et inerte II. 20
5lO PIGNEROL.
en apparence, il semblait oublier le sujet des pleurs qu'il a\'ait versés et des sanglots qui grondaient encore dans sa respiration. Il relut ainsiplus de vingt fois le message de LouisXIV, et chaque fois avec une nouvelle impression , avec des pensées et des projets différents; il n'avait pas encore trouvé la force et la présence d'esprit nécessaires pour se consulter et se répondre dans un de ces monologues qui étaient souvent les dépositaires des plus mystérieuses confidences de son cœur. Jamais il ne s'était senti ému de si turbulentes passions, et sa raison avait entièrement disparu dans ce conflit désordonné; par intervalle, il s'imaginait rêver, et fespérance d'un prochain réveil répandait un peu de soulagement passager au milieu de ses tortures morales.
— Moi le tuer! dit-il enfin avec explosion : tuer mon prisonnier! 0 mon dieu! a cette idée atroce, il me semble que je vais mourir moi-même! Que deviendrais-je après? comment vivrais-je, lui mort ! ... Ce sont mes ennemis qui ont inventé une épreuve que je ne soutiendrai pas! C'est peut-être madame de Saint-Mars qui a demandé a sa sœur, à
PIGNEROL. 5n
M. de Loiivois, au roi, la fin de la captivité de M. Fouquetî C'est une conspiration faite pour l'ôter de mes mains, pour le satisfaire, puisqu'il ne désire rien tant que la mort !.... La mort est à ses yeux l'image delà liberté!... Non , il ne mourra pas î s'écria-t-il en marchant à grands pas dans la chambre et en se heurtant aux meubles sans qu'il s'en aperçût : il ne mourra jamais ! oh ! jamais î . . . Qu'on vienne me l'enlever , je le défendrai au prix de mon sang , et je le frapperai de ma main si je ne puis le garder, ou plutôt je lui ferai de mon corps un bouclier, un rempart, moi qui ne tiens a la vie que par lui et pour lui !.. . Mais non , le roi le veut , le roi l'ordonne : Fouquet doit être conduit dans un cachot en secret et masqué pour y avoir la tête tranchée!... Adieu ma vengeance! adieu l'unique consolation que j'avais au monde! A quoi m'auront servi tant de veilles autour de mon prisonnier, tant d'années consumées à sa garde , tant de haine amassée au fond de mon âme? il faut que je me sépare de ce compagnon de mon existence, il faut que moimême je donne un terme a ses souffrances :
la mort serait le premier des biens pour mon prisonnier, qui naguère a tenté de m'échapper par ce chemin!... Le roi me recommande en vain cette exécution, je n'y prêterai pas les mains, je m'y opposerai de toutes mes forces , j'irai lui offrir à genoux ma propre vie... Mon prisonnier! répétait Saint-Mars avec les transports d'un amant pour sa maîtresse 1 mon prisonnier! il est à moi seul! personne, le roi même, n'a le droit de me le ravir! Je ne demande rien autre : qu'on me le laisse h ma dévotion , qu'on me le laisse toujours!.,. J'ai encore quelque temps à vivre et k être heureux du bonheur que je me suis fait : Fouquet est remis entièrement de son accident, et je ne prévois pas qu'il meure avant moi. Il n'a que soixante-cinq ans, je n'en ai que dix de plus , et nous pouvonsl'un et l'autre atteindre un âge avancé... cent ans peut-être. Certes, je ne céderai pas de la sorte les vingt cinq ans que j'ai devant moi pour posséder mon prisonnier!... Que faire pourtant? dit-il en écoutant des bruits qui n'étaient que dans son imagination , estce M. de Louvois qui revient? Si le roi arri-
vaiten personne ! je le supplierais de m'accortler la grâce démon prisonnier ! . . . Grâce, sire, pour M. Fouquet! s'écria-t-il en s'agenouillant avec toute la ferveur d'une prière ; grâce pour mon prisonnier!... Ne le tuez pas ou tuez-moi avec lui! mais permettez-nous de partager long-temps la même prison!... Les instances sont inutiles ! reprit-il en se relevant pour courir à tâtons vers un tiroir dans lequel il prit un masque de velours noir qu'on employait dans les enlèvements secrets qui avaient lieu souvent en vertu de lettres de cachet émanées du roi ou des ministres. On ne reconnaîtrait pas la personne sous ce masque!... Si quelque autre!... Oui, l'embarras n'est que de choisir un homme de bonne volonté pour lui couper la tête ! . . . Vraiment ! un bâillon et des cordes dompteront le plus rebelle!... C'est bien ; Eustache jouera ce rôle pour expier sa faute... Et Fouquet... je conserverai ainsi mon prisonnier qui passera pour mort et demeurera entre mes mains -, je saurai seul qu'il existe encore!... Mais où le cacher? ici, dans ma propre chambre ! Non , dans ce cachot sourd , que sa complice Im-
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bila quinze ans!... Quant à elle... le roi ne l'a pas condamnée k mort... je l'enfermerai ailleurs : je ne manque pas d'endroits dans le donjon pour cela... Oh! la merveilleuse imagination ! Je serai seul maître et seul possesseur de mes prisonniers ! je ne craindrai plus qu'on mes les ôte, ni qu'on les délivre , ni qu'on les mette k mort!.,. Je les nourrirai moi-même , je les ferai souffrir a ma guise , je disposerai d'eux sans aucun obstacle; je me vengerai longuement a loisir! alors, ils m'appartiendront véritablement î
Plein de son atroce dessein qui fermentait dans son cerveau et brillait en éclairs de joie dans ses regards , il ne voulut pas tarder un moment de plus a le mettre à exécution ; et ^ sans avoir remarque que l'obscurité qui régnait dans la chambre ne permettait plus même de distinguer la forme et la couleur des objets, il alla, par une réminiscence machinale, ouvrir les trois portes du cachot dllenriette : il n'avait alors qu'une seule pensée dans laquelle s'absorbaient toutes les autres , c'était l'impatience de liiire passer Fouquet pour mort et de le claquemurer dans le ca-
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tliol oïl lïcnrietlc gémissait encore. SaiiiL- Mars jouissait déjà en idée de la possession sans partage de son prisonnier. La tempête morale dont il avait été battu pendant plusieurs heures , irritant au dernier degré sa sensibilité nerveuse, il s'abandonna, faible , épuisé et souffrant, a une terrible attaque d'épilepsie qui le saisit, l'enveloppa et le terrassa tout à coup : des bruissements d'oreilles et un voile répandu sur ses yeux avaient a peine précédé cette crise d'une maladie affreuse a laquelle il était sujet depuis que les angoisses de la jalousie et de la haine s'étaient répercutées dans toute son économie physique 5 ilsentit l'approche du mal, il poussa un rugissement en étendant les bras pour chercher un appui, et tomba en arrière sans connaissance comme une masse inanimée. En même temps ses traits furent décomposés par des contractions musculaires 5 ses mâchoires serréesl'une contre l'autre laissèrent filtrer entre les dents une écume blanchâtre ; tous sesmembres s'agitèrent en convulsions , et sa te le rebondissant par un mouvement névralgique sonna sur le plancher oii frémissaient
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les poings raidis et les jambes tremblantes de Tépileptique.
Reilh était trop pénétré de terreur pour oser sortir du lit et pour se rendre compte du bruit qu^il entendait plus étrange et plus confus a travers le rempart de couvertures sous lequel il s'était abrité , en faisant des vœux pour que le diable Temporlât ailleurs : il se repentait d'avoir écouté malgré lui des secrets que Saint-Mars ne lui eût pas confiés , et il craignait, en se montrant, d'être traité comme si la curiosité eût motivé seule sa présence indiscrète durant l'entretien du gouverneur avec Eustache. Mais Henriette , qui se désolait au fond de son cachot où elle croyait être retombée pour toujours, n'y resta pas long-temps après que les portes de fer en furent ouvertes : au grincement des clefs dans les serrures , au gémissement des gonds rouilles , elle s'imagina d'abord qu'on venait lui donner sa pitance de prisonnière, et son indignation étant montée au comble par l'atroce manière dont Saint-Mars la payait de son silence vis-avis de Louvois , elle attendit avec fermeté l'arrivée de son geôlier
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pour le poursuivre de justes et pressantes récriminations : il ne parut pas, et les murmures incessants qui descendaient jusqu'à elle en prenant un éclio lugubre sous la voûte de l'escalier, frappèrent son esprit autant que ses oreilles , et servirent a ses pressentiments tout prêts a créer une cause funeste au moindre son. Elle avait des pensées de mort , et elle appliqua les coups bas et sourds qu elle distinguait k l'action de clouer une bière : celte bière n'était pas la sienne , selon ses craintes qui erraient seulement autour de Fouquel. Elle quitta donc sa couche de paille en recommandant son âme au ciel dans une muette prière exprimée par des larmes abondantes; elle se traîna , l'effroi lui ôtant les forces , jusqu'à l'entrée de la prison qu'elle tremblait de trouver fermée : elle rendit grâces à Dieu en mettant le pied hors de ce tombeau, et en ne voyant pas l'appareil funèbre qu'elle avait rêvé.
— Dieu soit loué ! ce n'était qu'une illusion î dit-elle en pliant le genou par un sentiment religieux de reconnaissance plutôt que par suite d'une faiblesse soudaine, quoi-
3î8 PIGNEROL.
que son émolion fût bien vive : il me semble que je redeviens libre et que je le vais voir !
Reilh n'avait garde de sortir la tête des draps , et ce nouveau bruit de pas et de voix , qu'il ne saisit pas distinctement parmi le tumulte de ses propres artères , fournit un texte k de nouvelles frayeurs qui le rendirent incapable d'apprécier leur origine véritable et fort rassurante ; au contraire , il se persuada que c'était lui k qui Saint-Mars destinait le rôle de Fouquet dans le cachot souterrain , et il réunit le peu qu'il avait de vigueur pour lutter contre les bourreaux ; a chaque instant, il frissonnait, comme si le contact de l'oreiller sur sa figure fût celui du masque avec lequel on devait le décapiter. 11 ne s'aperçut donc pas de ce qui se passait auprès de lui. Henriette, debout, appuyée contre la dernière porte du cachot pour l'empêcher de se refermer, se recueillait en silence, écoutait, regardait. La nuit était toutk-fait close , sans étoile et sans lune j pas une lueur ne diminuait les ténèbres de la chambre , moins denses toutefois dans le voisinage de la ("enetre. Saint-Mars ne bougeait plus ei
PIGNEKOL. 519
ne donnait aucun signe de vie : ses muscles raidis avaient perdu leur jeu et leur élasticité, ses dents étaient si horriblement serrées qu'on n'eût pu les désunir sans les briser , la bave coulait a flots de ses lèvres bleues ; jamais une aussi violente crise n'avait suspendu à ce point toutes ses facultés , et le désordre qui régnait dans son organisme était trop complet pour qu'il fiit en état de reprendre ses sens et son équilibre normal avant une grande heure de repos et d'évanouissement. Madame de Saint-Mars ne soupçonnait donc pas que son mari fût si proche d'elle , lorsqu'elle fit un pas dans l'obscurité pour atteindre un siège et se remettre de sa surprise , mêlée encore de vague inquiétude ; elle s'étonnait surtout de l'ouverture de son cachot, faite par une main invisible , et elle était tentée de demander tout haut que cette personne bienfaisante se nomniât , à moins qu'un ange fût son libérateur.
Mais elle changea bien d'idée et poussa un cri étouffé, en heurtant du pied un corps d'homme qui paraissait froid et inerte; elle recula teri^ifiée vers sa prison , comme pour
y chercher un asiîe, et elle mit les mains sur ses yeux pour ne pas voir un objet que la nuit lui cachait assez -, mais, par une appréhension douloureuse qui lui traversa l'esprit ainsi qu'un trait empoisonné , elle domina sur-lechamp son épouvante et s'approcha de l'objet qui l'avait causée, tellement qu'elle étendit la main pour toucher et interroger ce qui lui semblait un cadavre. Une angoisse inexprimable suspendait les battements de son cœur : elle était prête k tomber morte , si son affreuse préoccupation se fût réalisée , elle croyait trouver Fouquet dans ce mort placé comme une barrière sur son passage; elle respira , elle remercia du fond de l'ame la Providence en obtenant la preuve que ce ne pouvait être Fouquet : sa joie même ne diminua pas, lorsqu'elle découvrit, à lépée et a l'uniforme militaire que portait cet individu, des signes presque certains pour le reconnaître. Elle hésita un moment sur le parti qu'elle devait prendre ; elle se demanda tout bas si M. de Saint-Mars était mort réellement et quelle avait pu être la nature de cette mort 5 ou bien s'il n'était qu'évanoui , et ce
qu'on pouvait augurer de celte perte de connaissance; elle n'osait former un vœu ni une espérance , au milieu des sentiments qui luttaient dans son for intérieur ; elle tremblait , elle sentait des pleurs mouiller sa paupière , et cependant elle n'eût pas dit qu'elle pleurait ainsi son époux, ni qu'elle redoutait qu'il ne le fut pas- c'était un cruel combat qui la jetait en de poignantes alternatives , et la victoire restait encore indécise , bien que le souvenir de Fouquet se dressât contre celui de Saint -Mars pour le réduire en poudre: Henriette s'était laissée aller à genoux devant l'homme qui avait été son ennemi, son geôlier et son bourreau.
Elle fit un effort pour s'assurer que son mari vivait; car elle ne réussissait pas à se convaincre qu'il fût mort , et elle eut le courage , moins par humanité que par nécessité peut-être , de promener sa main tremblante sur la poitrine du moribond qui lui envoyait une haleine glacée à de rares intervalles. Elle pensa que c'étaient les derniers râles de l'agonie; mais quand elle vint à rencontrer un trousseau de clefs renfermées dans une
poche sous la veste de Saint -Mars, elle ne songea plus à lui donner des secours , ni a en appeler; elle fut saisie d'un transport de bonheur qui ne lui permit plus de voir, gisant à ses pieds et luttant contre la mort , l'homme dont elle portait le nom et qu'elle voulait accabler de honte en le sauvant; elle oublia aussitôt qu'un instant d'abandon déterminerait sans doute la mort de son mari, et une pepsée unique absorba tout d'un coup ce qu'il y avait eu de généreux dans son premier mouvement : la possession des clefs de la prison de Fouquet, ce fut Ik son espoir, sa volonté, son présent et son avenir ; elle n'avait pas lâché ces bienheureuses clefs qu'elle couvait des yeux en idée et qu'elle craignait de sentir glisser de ses mains ; elle entr'ouvrit la Veste de Saint-Mars et coupa avec ses dents les cordons qui tenaient suspendue la poche contenant ces clefs , dont il ne se dessaisissait jamais. L'épileptique sembla se ranimer alors, poussa un soupir plaintif et se roula de nouveau, en tressaillant de tous ses membres , comme s'il avait compris qu'on lui ravissait ce qu'il avait de plus précieux au
PIGNEROL. T^i>.7)
monde ; puis, il redevint immobile et insensible.
Ilenrietle , dès qu'elle se vit maîtresse des clefs, les pressa contre son sein avec tant de force , qu'elle y marqua leur empreinte sur sa peau rouge et enflée 5 mais elle ne s'aperçut pas de la douleur; et, pendant l'agitation aveugle du mourant qui avait l'air de vouloir défendre ce qu'on ne lui aurait enlevé qu'avec la vie en toute autre circonstance , elle attendit, dans une anxiété croissante, que Saint-Mars revînt h lui ou retombât évanoui. Elle ne vivait pas, pendant cette attente qui allait décider du sort de Fouquet et du sien ; mais dès que le silence qui s'établit dans la chambre lui eut appris qu'elle était libre d'agir et de faire usage des clefs , elle ne s'occupa plus que de la délivrance de son ami , et se hâta d'y employer le temps où Saint- Mars ne serait pas Ta pour l'empêcher. Elle évita d'effleurer en passant le corps étendu par terre , de peur d'éveiller un obstacle vivant contre lequel échoueraient tous ses efforts : elle retenait son souffle et marchait avec précaution dans les ténèbres ; elle
éprouva un instant la terreur d'avoir donné dans un piège , d'être prise en flagrant délit , lorsqu'en côtoyant le lit pour se guider vers la porte , elle entendit une respiration haletante s'exhaler du fond de la ruelle. Elle faillit s'arrêter découragée , et elle pressa les clefs avec désespoir, en se promettant hien de ne les rendre qu'après avoir tout essayé pour les conserver ; ses jamhes flageoUantes la portèrent a quelques pas plus loin , et elle ne distingua plus la respiration de Reilh qui se confondait avec la sienne : elle se regarda comme sauvée quand elle toucha la porte -, elle l'ouvrit lentement en modérant l'élan du pêne et en étouffant le bruit de la serrure entre ses mains ; elle passa dans la première chambre , non sans avoir tourné la tête pour voirsil'on ne la suivaitpas. Tranquillisée parle silence et l'ombre , elle parvint a la seconde porte fermée aussi a quadruple tour et aux verroux; elle fut longue aies retirer l'un après l'autre et à faire mouvoir la clef, dont chaque tour lui répondait a l'âme : enfin, elle se trouva sur le palier. Elle courut d'abord , descendit quelques marches de l'escalier ; puis , par
une inspiration de prudence , elle retourna en arrière jusqu'à la porte qu'elle laissait entrebaillée; et, tirant la clef qui étaiten dedans, elle referma doucement cette porte en dehors, afin de rompre toute communication entre Saint-Mars et ses soldats.
Elle emporta la clef pour s'en défaire, et elle se dirigea sur-le-champ vers la prison de Fouquet à l'étage inférieur. Il n'était pas plus de sept heures du soir : on avait sonné le couvre-feu dans la ville de Pignerol , et les portes de la citadelle se fermaient au roulement des tambours. La nuit était d'autant plus noire qu'un orage se préparait et que le ciel se couvrait de gros nuages enveloppant tout l'horizon des montagnes; le vent, qui les poussait péniblement, venait du midi, et de chaudes vapeurs parcouraient l'atmosphère que ne déchirait plus le souffle piquant du nord. La garnison du château était rentrée dans ses casernes, excepté deux corps-degarde peu nombreux pour entretenir des sentinelles sur les remparts, surtout du côté de la Savoie. Henriette resta quelques minutes debout et attentive a l'entrée du vestibule
qui conduisait k la prison de Fouquet ; elle prêta Foreille pour savoir si son mari n'accourait pas déjà derrière elle ; elle crut en effet qu'on marchait dans la chambre qu'elle venait de quitter, ou du moins qu'on tourmentait la serrure dont elle avait la clef dans la main : elle distingua bientôt que ce cliquetis de ferraille partait du vestibule où elle tendait et que la porte de Fouquet était sans doute ébranlée par lui-même ; elle s'avança rapidement avec cette espérance, et elle se trouva face k hce avec un homme qui , armé de limes et de ciseau, travaillait a forcer cette porte pour un dessein secret; car, au bruit des pas, il tourna la tête en cachant ses outils dans son bonnet; et, se voyant surpris par une femme inconnue , il lui mit la main sur la bouche et la retint par le bras pour qu'elle ne pût ni crier ni s'enfuir. Madame de Saint-Mars, effrayée de cette apparition , n'aurait pas eu la force de recourir a la fuite ni l'imprudence d'attirer des témoins par ses cris : elle demeura pétrifiée en réunissant ses deux mains pour protéger seulement les clefs d'où dépendait la hberlé de Fouquet,
PIGNEIIOL. 327
— Au nom du ciel ! laissez-moi aller où j'ai besoin î dit-elle à cet homme qui la considérait avec des yeux qu'elle voyait briller dans l'ombre.
— Où voulez-vous aller ? lui demanda-t-il d'une voix troublée.
— Ici! reprit-elle en regrettant aussitôt d'en avoir trop dit.
— Ici ? répéta l'homme qui l'observait toujours avec défiance. Pourquoi?
— Ah î de grâce , monsieur , ne m'interrogez pas î
— Quel était votre projet, madame? demanda-t-il d'un ton plus ferme en remarquant l'émotion de cette femme.
— ]Ne m'arrêtez pas davantage , et je vous donnerai une belle récompense î
— Qui donc êtes-vous? repartit cet homme qui devina quelque analogie entre son projet et celui de cette étrangère.
— Une infortunée qui mourra contente pourvu qu'elle puisse délivrer un pauvre prisonnier.
— M. Fouquet?
— Ne me trahissez pas, ie vous conjure!
— Je suis venu dans le même dessein.
— Eh ! qui êtes-vous vous-même ?
— Un homme qui veul se venger de M. de Saint-Mars ! dit Eustache Bordas avec une sombre expression de ressentiment.
— Eh bien ! nous devons nous entendre : je suis madame de Saint-Mars !
— Ciel ! vous me trompiez ! s'écria Eustache avec terreur et emportement k la fois : vous madame de Saint-Mars !
->- Je ne vous trompe pas.
— Vous m'allez livrer a votre mari!
— Moi, monsieur! dit -elle joignant les mains.
— Alors je suis perdu ; mais je me vengerai auparavant! cria-t-il en cherchant sous sa veste le manche d'un poignard.
— Que prétendez-vous faire, monsieur?
reprit-elle en lui arrêtant le bras.
— Vous punir de m'avoir épié , de m'avoir vendu , de m'avoir sacrifié !
— Monsieur, je vous supplie.de baisser la voix , interrompit-elle moins préoccupée de son propre péril que de celui de Fouquet j
PIGJNEKOL. 529
n'attirez personne , sinon c'en est fait de nous et du malheureux que nous voulons sauver d'intelligence.
— Vous voulez sauver M. Fou quel?
— Je donnerais mon sang pour cela !
— Vous ne partagez donc pas la haine de M. de Saint-Mars contre ce prisonnier?
— Moi , grand Dieu !
— Vous savez donc que M. Fouquet a été condamné a mort?
— A mort? répéta-t-elle avec plus d'émotion qu'elle n'en eût éprouvé en s'entendant condamner elle-même.
— L'arrêt a été signé par le roi , et il est dans les mains de M. de Saint-Mars.
— C'est impossible, dit-elle en s'encourageant a ne pas croire cette fatale nouvelle; quel crime?...
— Hélas ! par ma faute ! répondit tristement Eustache qui se repentait d'avoir prêté les armes pour cet assassinat juridique.
— Quoi î vous , son meurtrier ! s'écria-tclle en reculant avec horreur pour se dérober au contact de l'auteur d'un si abominable guet-apens.
33o PIGNEROL.
— J'ai intenté de fausses accusations, j'ai servi les projets de M. de Saint-Mars, j'ai abusé M. Colbert et le roi : je suis, h vrai dire , un infâme scélérat ; mais le repentir m'a pris, et j'empêcherai bien que M. Fouquet soit victime.
— Parlez- vous comme vous avez résolu d'agir ? demanda Henriette qui hésitait à choisir un complice aussi méprisable.
— Les faits parlent pour moi , répondit Eustache montrant la porte où il fit toucher à madame de Saint-Mars les entailles faites par le ciseau j j'ai éloigné la sentinelle qui gardait ce vestibule , et dans une demi-heure j'aurai accès auprès du prisonnier.
— Une demi-heure ! reprit Henriette qui comptait les minutes* et pendant ce temps-la M. de Saint-Mars peut s'éveiller?
— n dort donc? Je l'ai laissé enfermé dans son cabinet, où il médite la missive du roi et en dispose l'exécution.
— Cet ordre du roi est-il bien réel?
— C'est moi qui l'apportai ce soir de Saint- Germain.
— M. de Louvois n'en fut pas instruit?
PIGNEROL. 33l
-;- Non, il monta sur le môme cheval dont je descendais h peine, et partit avant que j'eusse rendu les dépêches k M. de Sainl- Mars.
— M. de Saint-Mars ne retardera pas d'un jour ni d'une heure le supplice du pauvre M. Fouquet !
— Je l'ai vu cependant fort troublé de ce qu'on lui mande de la cour, et il ne semble pas devoir encore se décider j j'espère que le temps qui me reste suflira, et je vais cou- ^ tinuer...
— Voici de quoi abréger la besogne ! dit Henriette en lui remettant les clefs.
— Les clefs î reprit avec joie Eustache qui voulut aussitôt en faire usage.
— Deux mots encore ! dit - elle tout inquiète et déjk fâchée de s'être donné un confident qu'elle ne connaissait pas 5 vous jurez de me seconder?
— J'ignore, madame, quels motifs vous déterminent à souhaiter la liberté de M. Fouquet?
— Et la mienne; je suis aussi prisonnière de M. de Saint-Mars!
— En ce cas , votre intention est de ne point demeurer dans la citadelle ?
— Oh! oui, de suivre M. Fouquet et sa fortune !
— Mon intention est pareille à la vôtre, d^autant que je fus fort sollicité, durant mon séjour à Paris, de m'employer pour la délivrance de M. Fouquet, et qu'on me promit de grosses sommes. . .
— Je vous les promets encore î
— Je passerai en Piémont avec lui.
— Et avec moi ?
— M. de Saint-Mars, je le devine, fut toujours un mauvais mari, et...
— Comment sortirons-nous du château , les portes étant fermées et gardées ?
— J'ai avisé à tout 3 la sentinelle qui était la nous ouvrira le guichet par lequel on va dans la cour de la citadelle : nous descendrons, par les casemates, dans un endroit solitaire de la vallée, ensuite nous gagnerons les montagnes et Turin.
— Que le ciel vous entende et nous protège !
— Je vais entrer seul là dedans et avertir
PiGJNEKOL. 55^5
M. Fouquct, pendant que vous m'irez atlcndre au bas du donjon ?
— Ah! monsieur, je veux entrer avec vous pour être témoin de son contentement !
— Mais, madame, le moindre bruit peut donner l'alarme au gouverneur qui est làhaut...
— Il n'entendra rien, j'en suis sûre, et d'ailleurs je me garderai de faire aucun bruit.
— 11 existe , au - dessus de la chambre de M. Fouquet, une barbacanc pour voir ce qui s'y passe
— Elle a été bouchée ^ reprit Henriette qui se souvenait pourtant d'avoir descellé le couvercle en l'absence de Reilh.
— Tant mieux ! dit Eustache qui témoignait de la répugnance pour se rendre aux désirs de madame de Saint-Mars j mais si le gouverneur arrivait derrière nous...?
— 11 est prisonnier a son tour, réponditelle en glissant dans la main d'Eustache la clef qu'elle avait ôtée de la porte.
— Je la jetterai dans les fossés, reprit-il en cherchant quelque autre expédient pour s'at-
334 PJGNEROL.
tribiier aux yeux de Fouquet loul l'honneur de sa délivrance.
— Entrons !
— Je crains qu'il ne s'effraie de vous voir?
— Bon ! nous sommes de vieux amis !
-^ Ah ! je devine, a l'humeur dont je sais M. de Saint-Mars , la cause de sa grande haine contre M. Fouquet!
— Entrez d'abord, dit-elle cédant k regret aux représentations intéressées d'Eustache^ je demeurerai à la porte jusqu'à ce que vous ayez annoncé a M. Fouquet que je suis là.
— Ne bougez pas avant qu'on vous appelle ?
— Eh bien! pourquoi ne pas entrer? dit Henriette impatiente.
— J'apprête mon poignard !
— Votre poignard! répliqua-t-eîle épouvantée; pour quel dessein?
— Je ne pense pas en avoir besoin , mais on se doit préparer à tout.
— Contre qui?
— Le valet de M. Fouquet n'aurait qu'à faire résistance?.,.
PIGINEKOL. 335
— C'est un enfant.
— S'il criait à la force ?
— Un muet !
— Enfin, s'il donnait Falarme de quelque
manière?
— Il est trop attaché a son maître , dit Henriette à qui Fouquet n'avait pas confié son secret en lui apprenant que Nicole était un ami dévoué plutôt qu'un domestique.
— Ah! repartit Eustache avec défiance j ils sont ensemble depuis vingt-trois jours seulement : je ne devine pas l'origine de cette rapide amitié.
— Elle vient de plus loin , peut-être !
— Madame, sans l'ingratitude de M. de Saint-Mars envers moi, je ne serais pas ici pour vous aider î
— M. de Saint-Mars ne fut pas plus cruel à votre égard qu'il l'a été pour moi , et néanmoins je lui pardonne pourvu que je sauve M. Fouquet !
— Je devine, reprit Eustache satisfait de sa pénétration -, j'ai toujours deviné ce qui est caché pour tout le monde, et je prévois l'avenir comme s'il apparaissait a mes yeux»
— Quel scra-t-il ! murmura Henriette qui ne se sentait pas rassurée par la confiance de cet homme.
— Il sera tel que nous le pouvons désirer !
— Je ne désire rien que la liberté de M. Fouquet ! reprit elle avec lelan religieux d'une prière.
— Et moi, je désire donner un démenti aux prédictions de la Voisin, répliqua Eustache qui n'en avait jamais été plus tourmenté que depuis sa querelle avec Saint- Mars.
En ce moment, l'orage éclata au-dessus de la vallée de Pérouse et le tonnerre déchira les nuées d'oii jaillirent d'énormes flocons de neige et de grêle auxquels succédèrent des torrens de pluie fouettés par les rafFales d'un vent impétueux : l'éclair illuminait h chaque instant les ténèbres, et la foudre roulait d'écho en écho dans les profondeurs des montagnes. Parmi ce tumulte des éléments qui se combattaient avec des voix surnaturelles, on n'eût pas distingué le présence de l'homme, si les sentinelles , postées dans leurs guérites , n'avaient crié par intervalles
PIGNEROL. OJ7
en se répondant : prenez garde à vous! pour empêcher les tentatives de surpi^ise ou d'évasion qui pouvaient être faites à la faveur de cette tempête pleine d'obscurité et de bruits. Henriette frémit en écoutant l'appel prolongé des soldats qui gardaient Je donjon et la citadelle ; l'orage qui dominait ces cris par des éclats terribles, lui causait moins d'effroi , puisqu'il promettait de favoriser la fuite de M. Fouquet en le couvrant d'une nuit plu^ épaisse et en écartant les rondes qui se succédaient de quart d'heure en quart d'heure dans toute la forteresse. Eustache Bordas fut au contraire stupéfié par cet ouragan subit et extraordinaire qui jetait autour du donjon des accents si étranges qu'ils lui rappelèrent les rires et les chants infernaux de la Voisin : il vit même, dans le reflet d'un éclair, se dresser une potence qui étendait les bras vers lui! Madame de Saint-Mars le retenait machinalement, et il balançait alors a courir le risque du sort que la sorcière lui avait annoncé : mais quand il se rappela l'ingratitude et surtout les menaces du gouverneur, il s'affermit dans sa résolution de
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vengeance coiToborée par son intérêt, car si , d'une part, il avait en perspective le gibet prédit par la Voisin ; de l'autre , il s'imaginait voir briller déjà les richesses promises par les amis de Fouquet et par madame de Saint- Mars.
Quand il eut ouvert avec précaution les portes de la prison , il s'y précipita, le poignard a la maici ; et Fouquet, a cet aspect , oublia toute considération de prudence pour défendre Nicole dont il crut les jours en danger : il l'embrassa dans un premier transport paternel qui trahissait la nature des relations existant entre eux , et le pressa étroitement contre son sein , sans pouvoir trouver un mot de grâce aussi éloquent que cette pantomime qui aurait été funeste à son fils aux yeux de Saint-Mars. Eustache comprit qu'une arme serait inutile , en présence de l'intime intelligence des deux compagnons de captivité , et il cacha son poignard avant d'avoir deviné quel était ce jeune muet pour qui Fouquet témoignait un attachement si familier. Celui-ci s'abandonnait avec reconnaissance h l'affection manifeste
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de son père et ne pensait pas d'abord, tout occupé qu'il était d'y répondre , aux inconvénients qu'elle aurait peut-être pour tous deux.
— Diable! vous vous aimez donc bien! dit Eustache en grimaçant un sourire qui enlaidissait encore son horrible visage.
— Nous privera-t-on de la consolation de nous aimer? reprit Fouquet troublé et confus d'avoir entre ses bras Nicole heureux et fier de cette déclaration de paternité.
— Ce serait dommage de vous séparer!
répliqua Eustache s'approchant de la chandelle qui éclairait a demi la vaste chambre et allumant une petite lanterne sourde qu'il lira de sa poche.
— Ah î monsieur, par pitié, ne nous séparez pas! s'écria Nicole en venant tomber aux pieds d'Eustache qu'il croyait envoyé exprès pour l'emmener.
— Le muet a retrouvé la parole? dit Eustache souriant de cette ruse soutenue avec tant de persévérance : je ne l'aurais pas deviné î
— C'est mon fils, murmura Fouquet se
54o PIGÎÎEROL.
prosternant aussi à genoux : ne le perdez pas, monsieur î
— Eh bien ! vous m'aîlez accompagner tous deux!
— Où nous conduirez -vous? reprirentils à la fois craignant également l'un pour l'autre .
— Ne devinez-vous pas? dit Euslache qui achevait de mettre sa lanterne en état de résister aux coups de vent.
— Que nous importe, pourvu que nous soyons ensemble! répliquèrent-ils en se tenant embrassés.
— C'est a moi plutôt de vous demander, monsieurFouquet, où il vous plaît que je vous mène?
— Quel langage ! dit Fouquet n'osant se fier à ces paroles prononcées avec une déférence respectueuse. ,
— S'il ne s'agit que de demander, s'écria Nicole avec la pétulance de son âge , meneznous hors d'ici î
— Voilà pourquoi je viens.
— Vous venez nous délivrer, mon ami? re-
partit Fouquet dont rétonnement commençait à se transformer en espérance.
— Oui , et dans deux heures je vous aurai mis en sûreté sur les terres de Savoie.
— Oh! partons, mon père! interrompit Nicole en s'eflforcant de rentraîner.
— Quoi ! vous ne me tendez pas une embûche, Eustache? dit Fouquet indécis au souvenir de Tespionnage et delà perfidie qu'il avait eus a subir de la part de ce valet pendant plusieurs années.
— Vous devinerez les motifs de ma conduite présente , en sachant que M. de Saint- Mars a en main Tordre de vous faire mourir.
— Moi ! dit Fouquet en se signant avec une noble résignation,
— Faire mourir mon père ! s'écria douloureusement Nicole : prêtez-moi votre poignard , monsieur?
— Sachez, de plus , que , dans un voyage que je fis à la cour, des gens, se disant vos amis, m'ont offert cent mille pistoles pour aider à votre liberté ?
— Je t'en promets deux cent mille, repli-
qiia Fouquet dont la générosité ne manquait que des moyens de se montrer.
— Partons maintenant, dit Eustache qui ne se souvenait plus d'Henriette restée à la porte.
— Ce plan de fuite n'est-il venu que de toi ? demanda Fouquet qui avait trop compté jusque-la sur le dévouement de madame de Saint-Mars pour supposer qu'elle fût étrangère a la réalisation de son vœu le plus cher.
— J'en ai eu d'abord l'idée , et je travaillais seul à la faire réussir, dit Eustache qui ne voulait pas diminuer le mérite de son entreprise et la valeur de sa récompense ; mais une autre personne...
— Où est-elle? s'écria Fouquet en s'élancant vers la porte où frissonnait une robe de soie.
— Monsieur, monsieur! dit Henriette qui courut h lui et se jeta demi-pâmée au cou de son ancien amant non moins ému qu'elle , non moins impatient de la revoir.
— C'est a vous , Henriette , que je devrai ma liberté ! reprit tendrement Fouquet qui
confondait ses larmes avec les siennes en collant son visage au sien.
— Moi , j'en suis toujours pour ce que j'en ai dit , pensait Eustache cherchant a exercer sur tout sa perspicacité divinatoire : voilà pourquoi M. de Saint-Mars hait tant M. Fouquet !
— Après combien d'années et de vicissitudes nous revoyons-nous? dit enfin Henriette qui avait retrouvé la voix, mais qui serait tombée de faiblesse si son ami ne l'eût soutenue dans un étroit embrassement.
— Ma pauvre Henriette ! répondit-il en lui baisant les mains et la faisant asseoir sur le grand fauteuil auprès duquel il se mit à genoux en contemplation.
— Depuis dix-sept ou dix-huit ans et peutêtre davantage, je suis votre compagne de captivité , et il n'y eut jamais qu'une muraille entre nous !
— Nos cœurs la franchissaient sans cesse pour se rejoindre.
— Vous ne m'aviez donc pas oubliée?
— On n'oublie pas en prison, et vous
m'aviez laissé des souvenirs que j'eusse gardés dans la position la plus prospère.
— Je serais morte cent fois , si votre image ne m'avait aidée à vivre !
— Quoi ! ce fut votre époux , M. de Saint- Mars , qui vous tint si long-temps à la chaîne avec cette exécrable inhumanité ?
— Ne proférons jamais le nom de cet homme !
— Vous lui aviez pourtant accordé votre main ?
— Oui, pour m'approcher de vous sous les auspices de ce mariage odieux et pour vous rendre la liberté.
— Oh ! quel sublime sacrifice î s'écria Fouquet avec admiration en répandant de nouveaux pleurs sur les mains froides de madame de Saint-Mars.
-4^ Alors c'était de l'amour, l'amour le plus ardent et le plus téméraire....
— A présent , ce ^era de l'amitié puissante , solide , éternelle !
— Vous vous trouverez plus a l'aise hors d'ici pour vous entretenir, dit Eustache qui
ne sentait pas ce qu'il y avait de touchant dans ce spectacle d'une première entrevue après dix-huit ans d'absence.
— Mon père ! dit timidement Nicole dont les larmes n'avaient pas cessé de couler pendant cette scène a laquelle il eut la discrétion de ne pas se mêler.
— Cet homme a raison , dit-elle en s'efforcant de se lever faible et chancelante sous l'émotion qui l'accablait encore.
— Viens , Henriette, je te porterai sur mes épaules! reprit Fou que t qui consultait plus sa tendresse que ses forces.
— Je ne pourrai jamais marcher, répliquat-elle avec terreur.
— Mon père , je vous aiderai , dit Nicole qui essaya de seconder les efforts impuissants du vieillard pour se charger d'un fardeau que rendait plus lourd encore la résistance d'Henriette.
— Laissez-moi , mon ami î s'écria-t-elle en joignant les mains; hâtez-vous de quitter votre prison : je vous suivrai demain sans doute , sinon dans peu de jours.
— Henriette, répondit-il avec une fermeté
qui la glaça d'eflfroi , je ne partirai pas d'ici sans vous !
— J'entends marcher au-dessus de notre tête , dit Eustache en courant vers la porte.
— Mon père , venez donc ! murmura tristement Nicole qui voyait l'impossibilité d'emmener Henriette si elle ne pouvait se traîner.
— Vous êtes le fils de M. Fouquet? reprit madame de Saint-Mars en s'adressant à Nicole dont elle prit les mains et qu'elle regarda d'un air suppliant ; eh bien ! unissez -vous a moi pour le conjurer de ne pas demeurer ici davantage ?
— J'y demeurerai pourtant , répliqua Fouquet avec obstination , plutôt que de vous abandonner seule à la fureur de M. de Saint-Mars.
— 0 mon Dieu ! s'écria Henriette k qui une volonté puissante redonna un peu de force , il ne sera pas dit que , voulant vous sauver, je vous ai porté malheur î
— Viendrez-vous , enfin ? cria Eustache perdant patience.
— Nous voici ! répondit madame de Saint-
Mars en se levant avec Taide de Fouquel et en essayant de Taire quelques pas.
— Je veux bien vous délivrer de captivité, monsieur Fouquet, dit Eustache qui se repentait déjà d'avoir accepté une mission si périlleuse; mais je ne veux pas m'exposer au sort de Mani !
— Nous vous suivons, monsieur, reprit Nicole en aidant Henriette à marcher.
— Je suis en état de vous accompagner, Dieu merci î dit celle-ci qui avait retrouvé assez d'espoir et d'énergie pour n'être pas un obstacle à la fuite de Fouquet.
— Un moment encore ! dit tout à coup le prisonnier en retournant sur ses pas pour prendre le registre oii Nicole écrivait au crayon un prétendu journal de ce qui se passait dans la prison.
— Que voulez-vous faire ? demanda Nicole avec inquiétude.
— Annoncer mon départ et en prendre sur moi seul la responsabilité , répondit Fouquet qui écrivit deux lignes et les exposa sur la table près de la chandelle allumée.
— Ecoutez ! interrompit Eustache le doigt
levé en l'air : le gouverneur va peut-être des* cendre!... Dépêchons-nous ou j'y renonce, reprit-il avec terreur en frappant du pied.
— Recommandons-nous à Dieu du fond du cœur ! dit Fouquet en donnant l'exemple d'une fervente oraison mentale.
— Dieu nous protégera ! répliqua Nicole.
— Il le doit pour être juste, continua Henriette .
— Silence ! dit Eustache.
Eustache, sa lanterne et son poignard en main , allait en avant et ne se retournait vers ses trois compagnons que pour leur adresser, à voix basse , des conseils de prudence qu'ils n'entendaient pas à cause de la distance que leur marche lente et pénible laissait entre eux et leur guide. Ils posaient pourtant avec précaution leurs pieds tremblants sur les degrés de pierre , et ils s'encourageaient l'un l'autre en se soutenant mutuellement. Quand ils furent au bas de l'escalier sans avoir rencontré une sentinelle , un tourbillon de vent et de pluie les enveloppa en les empêchant de voir la faible lumière de la lanterne qui les précédait de loin. Ils s'arrêtèrent étour-
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dis , effrayés de l'orage mugissant sur leurs têtes : ils furent a l'instant mouillés comme s'ils eussent été plongés dans l'eau, et la pluie , qui pénétrait leurs vêtements , était glacée. Lorsqu'ils purent rouvrir les yeux et continuer leur route , ils cherchèrent en vain la lanterne d'Eustache ; elle avait disparu , et ils se trouvaient égarés , au milieu des ténèbres , dans cette vaste citadelle qu'ils n'avaient jamais parcourue. Ils doublèrent le pas dans l'espoir de rejoindre leur conducteur, et sans se faire part de leurs inquiétudes réciproques ; ils ne songèrent plus à la tempête qui redoublait de violence et de fracas.
— 0 mon Dieu ! quelle nuit ! murmurait Henriette qui éprouvait pourtant une certaine jouissance à se trouver ainsi auprès de l'homme qu'elle avait tant aimé.
— Eustache est bien loin î dit Fouquet qui n'osa pas avouer ce qu'il craignait.
— Je l'aperçois là-bas, répondit Nicole qui s'empressa de mentir pour rassurer son père.
— Ah ! tu l'aperçois encore ! répliqua Fouquet en portant inutilement ses regards çh
et là : tes yeux sont meilleurs que les miens , il est vrai.
— Voyez 3 dit avec anxiété madame de Saint-Mars en tournant la tête vers le donjon ^ ces fenêtres éclairées ?
— 11 y en a deux , repartit Fouquet : la plus élevée est la mienne; l'autre qui se trouve au-dessous , est celle de la chambre de M. de Lauzun.
— La fenêtre au-dessus de la vôtre reste encore sombre , Dieu merci ! On ne sait rien de notre évasion !
— Nicole , tu nous conduis? dit Fouquet.
— Oui, mon père, répondit le jeune homme d'une voix altérée.
— Qui va Ta ! cria une sentinelle qu'Eustache avait évitée et qui se mit en garde a l'approche de plusieurs personnes.
— Je suis madame de Saint-Mars , repartit Henriette en faisant signe h Fouquet et à Nicole de se taire ; je m'en vais rejoindre M. le marquis de Louvois avec ses deux valets.
— Passez ! dit le soldat qui avait vu dans la journée madame de Saint-Mars s'entretenir avec le ministre r
— Où est Eustache ? demanda Fouquet tout ému de cet incident qui n'avait pas eu de suite fâcheuse.
— Nous le trouverons bien! répondit Nicole qui neTespérait pas.
— Il a dit qu'il savait un endroit dans la citadelle propre à notre sortie pour gagner les montagnes ?
— Eh bien ! il faut d'abord aller hors du donjon , reprit Nicole qui les mena vers le guichet entr'ouvert.
— Madame, passez ! dit la sentinelle qui râpait du tabac dans sa guérite j je vous connais de ce matin ;, lorsque M. de Saint-Mars me promit les étrivières et que vous intercédâtes pour moi.
— La Providence est avec nous ! murmura Nicole.
— Mais Eustache? dit Fouquet qui marchait comme un homme ivre et incapable de se diriger lui-même.
— Tenez, sa lanterne qui brille? repris Nicole montrant de la main une lueur qui disparaissait à chaque instant.
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— Comme il est loin ! dit Henriette en s'efForçant de presser sa marche défaillante.
— Je vais courir et le prier d'attendre ! ré* pliqua Nicole en se détachant du bras de son père.
— Cher enfant , prends garde à toi ! lui cria Fouquet qui le vil avec angoisse s'éloigner de lui.
— Qui eût pensé que nous nous reverrions ! dit Henriette à qui le tête-à-tête rendit plus présente son affection pour Fouquet.
— Nous sommes réunis pour ne plus nous séparer ! reprit-il en la serrant contre lui.
— Vous ignorez donc ce dont M. de Saint- Mars est capable ?
— Que lui ai-je donc fait?
— Il a vu mes lettres trouvées dans votre cassette à Saint-Mandé et il a cru , avec toute la cour que nos amours étaient plus avancés.
— Ah ! si ma cassette fut découverte et divulguée, je ne m'étonne plus de ma disgrâce et de ma condamnation !
— Que n'étais-je libre alors? je vous eusse épargné bien des années de prison î
— Et Nicole? interrompit Fouquet qui cherchait en vain la clarté de la lanterne sur laquelle il s'était guidé en accélérant le pas.
— Me voici ! dit Nicole qui était assez près pour entendre son nom.
— Celte maudite lanterne s'est éteinte , reprit avec humeur Eustache dont Nicole avait pris le bras ; et rien pour la rallumer !
— Qu'en avons - nous besoin ? répliqua Nicole impétueusement.
— Bon ! on ne peut aller sans lumière dans les casemates et gagner par-la le passage souterrain qui mène au bas de la vallée de Pérouse.
— Avisons k prendre un autre chemin ? dit Nicole impatient du délai donné à la réflexion.
— Attendez , repartit Eustache qui se remit en marche : le bastion du Coin n'est pas gardé a cause de la hauteur du rempart.
— Si le rempart est si élevé, comment pourrons-nous descendre de ce côté? demanda Nicole qui se souvint de l'âge de son père et du sexe d'Henriette.
— Avec une échelle ou des cordes ! répon^
dit Eustachc qui était déjà beaucoup moins ardent pour cette évasion dont il jugeait mieux les difficultés.
— Oui , mais oii se procurer des cordes et une échelle ?
— Je ne sais : en tous cas , il n*y a pas d'autre issue , répliqua brusquement Eustache tout triste de la prophétie de la Voisin.
— Quelle est Félévation du mur ?
— Cent ou cent cinquante pieds au-dessus des rochers.
— Il n'y a donc pas de fossé ?
— Non, le chemin de ronde qui passe là est assez protégé par des précipices inaccessibles.
— Mais quand nous serons parvenus dans ce chemin de ronde. . .
— Nous n'y sommes pas encore ! dit Eustache en s'approchant du parapet d'où l'œil ne pouvait mesurer l'abîme dans cette nuit profonde.
— J'ai marché sur un serpent! cria madame de Saint-Mars en attirant Fouquet avec elFroi.
— C'est une corde , dit Fouquct qui avait donné du pied contre un amas de câbles roulés k terre.
— Une corde ! répéta Nicole se baissant pour s'en assurer.
— En vérité , reprit Eustache à qui cette trouvaille sembla de bon augure , voila plus de cinquante brasses de corde a nœuds.
— Ces cordes ont servi sans doute à ôter les herbes entre les pierres, ditHenriette qui avait été témoin de cette opération le jour même.
— Elle vient fort à propos, objecta Eustache qui faisait couler le câble le long du rempart.
— Comment descendrez-vous à l'aide de cette corde ? demanda tristement Fouquet à Henriette.
— A la grâce de Dieu ! dit-elle.
— Je descendrai avec elle, répliqua Nicole et lui prêterai mes épaules pour lui faire un point d'appui.
— Je descends le premier, interrompit Eustache embrassant déjà la corde dont les nœuds secoués par le vent sonnaient sur la muraille.
— Est-elle bien solide? dit Nicole qui se faisait de tout un sujet de crainte.
— Il faudrait un poids plus lourd que celui d'un homme pour entraîner ce canon où elle est attachée.
— Vous descendrez ensuite , mon père j puis, je vous suivrai avec madame de Saint- Mars.
— 0 Dieu ! que je te remercie ! s'écria Fouquet avec une pieuse expansion ; je suis libre avec tout ce que j'aime au monde !
— Ah! ne perdons pas un instant, dit Henriette qui regardait le donjon , voici de la lumière dans l'appartement de M. de Saint-Mars j on nous poursuit ou Ton va nous poursuivre !