I. Voir plus liaut
Et maintenant que j'arrive à la lin de celle Introduction, je me demande comment j'ai eu l'audace de tirer quelques sons timides d'un piètre flageolet, au moment où l'orchestre gronde au complet et fait résonner tous ses cuivres. Les publications sur Montaigne se pressent plus nombreuses, plus savantes que jamais. Ce ne sont plus les brèves et attachantes plaquettes d'un Payen, ce sont d'énormes volumes si pleins de science qu'ils m'épouvantent. Les discussions passionnées font retentir les échos de l'Académie de Médecine, elles fournissent une copie précieuse à la Revue politique et littéraire, au Censeur. Mon excuse.^ Mais c'est ma naïveté grande ; elle ne m'a pas gardé de pénétrer dans ce guêpier. Après tout, peu m'importe. Que le lecteur s'amuse de ces Pilules ; s'il les trouve apéritives, qu'il passe de cette lecture d'apparence frivole à celle des Essais, c'est tout ce que je souhaite.
Je laisse aux spécialistes le soin de décider si Montaigne fut épicurien ou stoïcien, s'il fut vaniteux, sémite, ambitieux, poltron, uraniste, hypochondriaque, sceptique.
La vérité a été formulée par Sainte-Beuve : « Montaigne fut le plus sage de tous les Français. »
AV LECTEVR.
^^ '£ 5 T icy fn Lïurcdehonnefoy , LeFieur. il >v3^ taduertit dés l'entree,c]ue ie ne n,"yfuis propofé Aucune hn^ aue domejlujue & prmce : le nyay eu nulle confideration deton feruice^ny de mA oloire:mes forces ne font ptis capables d'^vn tel depfein. leCayuaité nlxcomynodite [Txrticulterede mes p.trens & itmis.-Àcecjue rn.iyms perd:({cec^ii'ibont kftire (nen toJ})dsy piiiffent retroHuer quelques trxicts de mes coditios 0* humeurs, ^ que parce moyen tls nourri fenc plus entière ^ f>lus '\ifue Ucofnûi[Î4ncequ'ils ont eude moy. Stc^eujlejtépourrccercher la f. tueur du monde ,ie me fu^e mieux puYe ^ & me prefenterois en vne démarche ejiudtee. le veux qu'on. m'y voye en m.(ffron fimple ^naturelle & ordinaire , fans contention & urtijice-.car c'ejl moy que le peins. Mes def>iu:s s'y liront au vif, ^ ma forme naifue ^ autant que it reuerence publique me l'a permif.'2^ fiieufeejiéparmyces nations qu'on dit 'viureen~ corefoubslo-douce liberté des premières loix de nature ^tetaffeure queie m'yfufe tres-'volôntiers peint tout entier ^ tout nud. ^'inft.^ Lecteur i iefuùmoy-mefmela matière de monliurexe n'ejl parai fon que tu employés ton loifir envnfubieêî fl friuole ^ft vain, ,A Oien donc. De Mantaigne^ce premier d: Al.irs^md cinq cens quatre vingts.
(Préface de Tédition de 1602.)
^ La Prudrerie %
L'empereur Maximillan, bisayeul du roy Philippes qui est à présent, estoit prince doué de tout plein de grandes qualitez. et entre aultres d'une beaulté de corps singulière : mais parmy ces humeurs il avoit cette cy, bien contraire à celle des princes qui, pour despescher les plus importants affaires, font leur throsne de leur chaire percée; c"est qu'il n'eut iamais valet de chambre si privé, à qui il permeist de le veoir en sa garderobbe : il se desroboit pour tumber de l'eau, aussi religieux qu'une pucelle à ne descouvrir ny à médecin, ny à qui que ce feust, les parties qu'on a accoustumé de tenir cachées. Moi qui ay la bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette honte : si ce n'est à une grande suasion de la nécessité ou de la volupté, ie ne communique gueres aux yeulx de personne les membres et actions que nostre coustume ordonne estre couvertes ; i'y souffre plus de contrainctes que ie n'estime bienséant à un homme, et surtout à un homme de ma profession. Mais luv en veint à telle superstition, qu'il ordonna par paroles expresses de son testament, qu'on luy attachast des calessons quand il seroit mort. 11
debvoit adiouster, par codicille, que celuy qui les luy monleroit eust les yeulx bandez.
^ Comment les filles deviennent garçons ^
PASSANT à Vitry le François, ie peus veoir un homme que Tevesque de Soissons avoit nommé Germain en confirmation, lequel touts les habitants de là ont cogneu et veu fille iusques à Taage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu et vieil, et point marié. Faisant, dict il, quelque eff'ort en saultant, ses membres virils se produisirent : etestencores en usage, entre les filles de là, une chanson, par laquelle elles s'entradvertissent de ne faire point de grandes eniambees, de peur de devenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merveille que cette sorte d'accident se rencontre fréquent ; car si l'imagination peult en telles choses, elle est si continuellement et si vigoreusement attachée à ce subiect, que, pour n'avoir si souvent a recheoir en mesme pensée et aspreté de désir, elle a meilleur compte d'incorporer, une fois pour toutes, cette virile partie aux filles.
^ La Force de l'Imagination ^
AiMAsis, roi d'Aegypte, espousa Laodice, trèsbelle fille grecque : et luy, qui se monstroit gentil compaignon par tout ailleurs, se trouva court
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à iouïr d'elle, et menaça de la tuer, estimant que ce feust quelque sorcière. Comme ez choses qui consistent en fantasie, elle le reiecta à la dévotion : et ayant faict ses voeus et promesses à Venus, il se trouva divinement remis dez la première nuict d'aprez ses oblations et sacrifices. Or, elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et iuvardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras disoit que la femme qui se couche avecques un homme doibt, avecques sa cotte, laisser quand et quand la honte, et la reprendre avecques sa cotte. L'ame de l'assaillant, troublée de plusieurs diverses alarmes, se perd ayseement : et à qui l'imagination a faict une fois souffrir cette honte (et elle ne la faict souffrir qu'aux premières accointances, d'autant qu'elles sont plus ardentes etaspres, et aussi qu'en cette première cognoissance qu'on donne de soy, on craint beaucoup plus de faillir), ayant mal commencé, il entre en fiebvre et despit de cet accident, qui luy dure aux occasions suyvantes.
^ Les Gestes involontaires ^
ON a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingerant si importuneement lors que nous n'en avons que faire,et défaillant si importuneement lors que nous en avons le plus aflaire, et contestant de l'auctorité si impérieusement avecques nostre volonté, refusant avecques tant de fierté et d'obstination nos sollicitations et men-
taies et manuelles. Si toutesfois, en ce qu'on i^ourmande sa rébellion, et qu'on en tire preuve de sa condemnation, il m'avoit payé pour plaider sa cause, à Tadventure mettrois ie en souspeçon nos aultres membres ses compaignons de luy estre allé dresser, par belle envie de l'importance et doulceur de son usage, cette querelle apostee, et avoir, par complot, armé le monde à l'encontre de luy, le chargeant malignement, seul, de leur faulte commune : car ie vous donne à penser s'il y a une seule des parties de nostre corps qui ne refuse à noslre volonté souvent son opération, et qui souvent ne s'exerce contre nostre volonté. Elles ont chascune des passions propres, qui les esveillent et endorment sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouvements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants ! Cette mesme cause qui anime ce membre anime aussi, sans nostre sceu, le cœur, le poulmon et le pouls; la veue d'un obiect agréable respandant imperceptiblement en nous la flamme d'une esmotion fiebvreuse. N'y a il que ces muscles et ces veines qui s'eslevent et se couchent sans l'adveu non seulement de nostre volonté, mais aussi de nostre pensée ? Nous ne commandons pas à nos cheveux de se hérisser, et à nostre peau de frémir de désir ou de crainte ; la main se porte souvent où nous ne l'envoyons pas ; la langue se transit, et la voix se fige à son heure; lors mesme que, n'ayant de quoy frire, nous le luy delfcndrions volontiers, l'appétit de manger et de boire ne laisse pas d'csmouvoir les parties qui
A l'extrait de MONTAIGNE 5
luy sont subiectes, ny plus ny moins que cet aultre appétit, et nous abandonne de mesme hors de propos, quand bon luy semble ; les utils qui servent à descharger le ventre ont leurs propres dilatations et compressions, oultre et contre nostre advis, comme ceulx cy destinés à descharger les roignons. Et ce que, pour auctoriser la puissance de nostre volonté, sainct Augustin allègue avoir veu quelqu'un qui commandoit à son derrière autant de pets qu'il en vouloit, et que Vives son glossateur enchérit d'un aultre exemple de son temps, de pets organisez, suyvants le ton des voix qu'on leur prononceoit, ne suppose non plus pure Tobeïssance de ce membre ; car en est il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire ? ioinct que i'en cognois un si turbulent et revesche, qu'il y a quarante ans qu'il tient son maistre à peter d'une haleine et d'une obligation constante et irremittente, et le mené ainsin à la mort. Et pleust à Dieu que ie ne lesceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre, par le refus d'un seul pet, nous mené iusques aux portes d'une mort tresangoisseuse ! et que l'empereur, qui nous donna liberté de peter par tout, nous en eust donné le pouvoir !
^ Les Effets de l'Imagination ^
PouRQuoY practiquent les médecins avant main la créance de leur patient, avec tant defaulses promesses de sa guarison, si ce n'est à fin que
Teffect de l'imaginaiion supplée l'imposture de leur apozeme ? ils sçavent qu'un des maistres de ce mestier leur a laissé par escript, qu'il s'est trouvé des hommes à qui la seule veue de la médecine faisoit l'opération. Et tout ce caprice m'est tumbé présentement en main, sur le conte que me faisoit un domestique apotiquaire de feu mon père, homme simple et souysse, nation peu vaine et mensongiere, d'avoir cogneu longtemps un marchand à Toulouse maladif et subiect à la pierre, qui avoit souvent besoing de clvsteres, et se les faisoit diversement ordonner aux médecins selon l'occurrence de son mal : apportez qu'ils estoyent, il n'y avoit rien obmis des formes accoutumées; souvent il tastoit s'ils estoyent trop chauds ; le voylà couché, renversé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aulcune iniection. L'apotiquaire retiré aprez cette cerimonie,lepatient accommodé comme s'il avoit véritablement prins le clystere, il en sentoit pareil effect à ceulx qui les prennent. Et si le médecin n'en trouvoit l'opération suffisante, il lui en donnoit deux ou trois aultres de mesme forme. Mon lesmoing iure que, pour espargner la despense (car il les payoit comme s'il les eust receus), la femme de ce malade ayant quelquesfois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiède, l'efifect en descouvrit la fourbe ; et, pour avoir trouvé ceulx là inutiles, qu'il faulsit revenir à la première façon.
Une femme, pensant avoir avalé une espingle avecques son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant une douleur insupportable au gosier, où elle
pensoit la sentir arrestee : mais parce qu'il n'y avoit ni enfleure ny altération par le dehors, un habile homme ayant iugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prinse de quelque morceau de pain qui Tavoit picquee en passant, la feit vomir, et iecta à la desrobee, dans ce qu'elle rendit, une espingle tortue. Cette femme, cuidant l'avoir rendue, se sentit soubdain deschargee de sa douleur, le sçay qu'un gentilhomme, ayant traicté chez lui une bonne compaignie, se vanta trois ou quatre iours aprez, par manière de ieu (car il n'en estoit rien), de leur avoir faict manger un chat en paste : dequoy une damoiselle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tumbee en un grand desvoyement d'estomac et fiebvre, il feut impossible de la sauver. Les bestes mesmes se veoyent, comme nous, subiectes à la force de l'imagination ; tesmoings les chiens qui se laissent mourir de dueii de la perte de leurs maistres : nous les veoyons aussi iapper et trémousser en songe; hennir les chevaulx et se débattre.
^ L'Accoutumance ^
CELUY me semble avoir tresbienconceu la force de lacoustume, qui premier forgea ce conte, qu'une femme de village, ayant apprins de caresser et porter entre ses bras un veau dez l'heure de sa naissance, et continuant tousiours à ce faire, gaigna cela par l'accoutumance, que, tout grand bœuf qu'il estoit, elle le portoit encores : car c'est,
à la vérité, une violente et traistresse maistresse d'eschole que la coustume.
^ Un cas d'Abrachie ^
IE viens de veoir chez moy un petit homme natif de Nantes, naysansbras,qui a sibien façonné ses pieds au service que luy debvoient les mains, qu'ils en ont, à la vérité, à demy oublié leur office naturel. Au demourant, il les nomme ses mains ; il trenche, il charge un pistolet et le lasche, il enfile son aiguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il ioue aux chartes et aux dez, et les remue avecques autant de dextérité que sçauroit faire quelqu'aultre : l'argent que je luy ay donné (car il gaigne sa vie à se faire veoir), il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main, l'en veis un aultre, estant enfant, qui manioit un' espee à deux mains, et un' hallebarde, du ply du col, à faulle de mains ; les iectoit en l'air, et les reprenoit ; lanceoit une dague : et faisoit craqueter un fouet, aussi bien que charretier de France.
^ Le Mouchoir ^
UNgentiliiommefrançois semouchoit tousiours de sa main ; chose trescnnemie de nostre usage : deffendant là dessus son faict (et estoit fameux en bons rencontres), il me demanda quel privilège avoiicesaleexcrement, que nousallassions luy apprestant un beau linge délicat à le recevoir, et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soi-
gneusement sur nous : que cela debvoit faire plus de mal au cœur que de le veoir verser où que ce feust, comme nous faisons toutes nos aultres ordures, le trouvay qu'il ne parloit pas du tout sans raison : et m'avoit la cousiume osté l'appercevance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouvons si hideuse, quand elle est récitée d'un aultre païs.
^ Coutumes singulières des pays étrangers ^
IL est des peuples où, sauf sa femme et ses enfants, aulcun ne parle au roy que par sarbatane. En une mesme nation, et les vierges montrent à descouvert leurs parties honteuses, et les mariées les couvrent et cachent soigneusement. A quoy cette aultre coustume, qui est ailleurs, a quelque relation : la chasteté n'y est en prix que pour le service du mariage ; car les filles se peuvent abandonner à leur poste, et, engroissees, se faire avorter par médicaments propres, au veu d'un chascun. Et ailleurs, si c'est un marchand qui se marie, touts les marchands conviez à la nopce couchent avecques l'espousee avant luy ; et plus il y en a, plus a elle d'honneur et de recommendation de fermeté et de capacité : si un officier se marie, il en va de mesme ; de mesme si c'est un noble ; et ainsi des aultres : sauf si c'est un laboureur ou quelqu'un du bas peuple ; car lors c'est au seigneur à faire : et si, on ne laisse pas d'y recommander estroictement la loyauté pendant le mariage. Il en est où il se veoid des bordeaux publics de masles,
lO PILULES APERITIVES
voire et des mariages : où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont reng, non au combat seulement, mais aussi au commandement : où non seulement les bagues se portent au nez, aux lèvres, aux ioues, et aux orteils des pieds : mais des verges d'or bien poisantes au travers des tettins et des fesses : où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des pieds : où les enfants ne sont pas héritiers, ce sont les frères et nepveux, et ailleurs les nepveux seulement; sauf en la succession du prince : où, pour régler la communauté des biens, qui s'y observe, certains magistrats souverains ont charge universelle de la culture des terres et de la distribution des fruicts, selon le besoing d'un chascun : où Ion pleure la mort des enfants, et festoyé Ion celle des vieillards : où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble avec leurs femmes : où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente se peuvent remarier, les aultres non : où l'on estime si mal de la condition des femmes, que l'on y tue les femelles qui y naissent, etachepte Ion, des voysins, des femmes pour le besoing : où les maris peuvent répudier, sans alléguer aulcune cause; les femmes non, pour cause quelconque.
i^ Le Vêtement rationnel ^
QuANi- aux choses indifférentes, comme vestements; qui les vouldra ramener à leur vraye fin, qui est le service et commodité du corps, d'où
A l'extrait de MONTAIGNE I I
despend leur grâce et bienséance originelle : pour les plus fantastiques à mon gré qui se puissent imaginer, ie lui donray entre aultres nos bonnets quarrez, cette longue queue de veloux plissé qui pend aux testes de nos femmes, avecques nos attirails bigarrés, et ce vain modèle et inutile d'un membre que nous ne pouvons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public.
^ La Médecine naturelle ^
Nous appelons les médecins heureux, quand ils arrivent à quelque bonne fin : comme s'il n'y avoit que leur art qui ne se peust maintenir d'elle mesme, et qui eust les fondements trop frailes pour s'appuyer de sa propre force, et comme s'il n'y avoit qu'elle qui aye besoing que la fortune preste la main à ses opérations. le croy d'elle tout le pis ou le mieulx qu'on vouldra : car nous n'avons. Dieu mercy ! nul commerce ensemble. le suis au rebours des aultres : car ie la méprise bien tousiours : mais quand ie suis malade, au lieu d'entrer en composition, ie commence encores à la haïr et à la craindre ; et responds à ceulx qui me pressent de prendre médecine, qu'ils attendent au moins que ie sois rendu à mes forces et à ma santé, pour avoir plus de moyen de soustenir l'ertort et le hazard de leur bruvage. le laisse faire nature, et présuppose q u'elle se soit pourveue de dents et de griffes pour se deffendre des assaults qui luy viennent, et pour main-
tenir cette contexture dequoy elle fuit la dissolution, le crains, au lieu de l'aller secourir, ainsi comme elle est aux prinses bien estroictes et bien ioinctes avecques la maladie, qu'on secoure son adversaire au lieu d'elle, et qu'on la recharge de nouveaux affaires.
^ Doctus cum libro ^
I'en cognois à qui quand ic demande ce qu'il sçait, il me demande un livre pour me le montrer; et n'oseroit me dire qu'il a le derrière galeux, s'il ne va sur le champ estudicr, en son Icxicon, que c'est que Galeux, et que c'est que Derrière.
^ La Science nécessaire aux Femmes ^
Al'adventube est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne, fils de lean "V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d'Escosse, et qu'on luy adiousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et sans aulcune instruction de lettres, respondit «qu'il l'en aymoit mieulx, et qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre difi'crence entre la chemise et le pourpoinct de son mary. »
A l'extrait de MONTAIGNE l3
^ Le Cordonnier mal chaussé ^
QUAND nous veoyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n'est pas merveille, s'il estchaussetier :de mesmeil sembleque l'expérience nous offre souvent un médecin plus mal médecine, un théologien moins reformé, et coustumierement un sçavant moins suffisant que tout aultre.
^ Les Phobies ^
TOUTE estrangeté et particularité en nos mœurs et conditions est evitable, comme ennemie de société. Qui ne s'estonneroit de la complexion de Demophon, maistre d'hostel d'Alexandre, qui suoit à Tumbre, et trembloit au soleil? l'en ay veu fuir la senteur des pommes, plus que les harquebuzades ; d'aultres s'effrayer pour une souris; d'aultres rendre la gorge à veoir de la cresme ; d'aultres à veoir brasser un lict de plume ; comme Germanicus ne pouvoit souffrir ny la veue ny le chant des coqs. Il y peult avoir, à l'adventure, à cela quelque propriété occulte ; mais on l'esteindroit, à mon advis, qui s'y prendroit de bonne heure. L'institution a gaigné cela sur moy (il est vray que ce n'a point esté sans quelque soing), que, sauf la bière, mon appétit est accommodable indifféremment à toutes choses dequoy on se paist.
^ Le Style sans recherche ^
COMME aux accoListrements, c'est pusillanimité de se vouloir marquer par quelque façon particulière et inusitée : de mesme au langage, la recherche des phrases nouvelles et des mots peu cogneus vient d'une ambition scholastique et puérile. Peusse ie ne me servir que de ceulx qui servent aux haies à Paris !
^ Chacun son métier ^
IL n'importe de quelle religion soit mon médecin, et mon advocat ; cette considération n'a rien de commun avecquesles offices de l'amitié qu'ils me doibvent : et en l'accointance domestique que dressent avecques mo}' ceulx qui me servent, i'en foys de mesme, et m'enquiers peu d'un laquay s'il est chaste, ie cherche s'il est diligent : et ne crains pas tant un muletier ioucur que imbecille. ny un cuisinier iureur qu'ignorant. le ne me mcsle pas de dire ce qu'il fault faire au monde, d'aultres assez s'en mcslcnt, mais ce que i'y fois.
^ Les Plaisirs du Mariage ^
BIEN apprentis sont ccuIx qui syndicquent leur liberté : ce sont les femmes quicommuniquent tant qu'on veult leurs pièces à garsonner; à medeciner, la honte le dell'cnd. le \eulx donc, de leur
A l'extrait de MONTAIGNE l5
part, apprendre cecy aux maris, s'il s'en treuve encores qui y soient trop acharnez : c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes sont reprouvez, si la modération n'y est observée ; et qu'il y a de quoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en un subiect illégitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur première nous suggère en ce ieu, sont non indécemment seulement, mais dommageablement employez envers nos femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'une aultre main : elles sont tousiours assez esveillees pour nostre besoing. le ne m'y suis servy que de l'instruction naturelle et simple.
C'est une religieuse liaison et dévote que le mariage : voylà pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doibst estre un plaisir retenu, sérieux et meslë à quelque sévérité ; ce doibt estre une volupté aulcunement prudente et consciencieuse. Et parceque sa principale fin c'est la génération, il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l'espérance de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement : c'est un homicide, à la mode de Platon. Certaines nations, et entre aultres la mahumetane, abominent la conionction avecques les femmes enceintes : plusieurs aussi avecques celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge ; et cela faict, elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loyde recommencer : brave et généreux exemple de mariage.
l6 PILULES AHÉRITIVES
C'est de quelque poëte disetteux et atiamé de ce déduit, que Platon emprunta cette narration : Que lupiter feit à sa temme une si chaleureuse charge un iour, que, ne pouvant avoir patience qu'elle eust gagné son lict, il la versa sur le plancher ; et par la véhémence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes qu'il vcnoit de prendre avec les aultres dieux en sa court céleste : se vantant qu'il Tavoit trouvé aussi bon ce coup là, que lors que premièrement il la depucella à cachettes de leurs parents.
Les rois de Perse appclloicnt leurs femmes à la compaignie de leurs festins ; mais quand le vin venoit à les cschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à faict lascher la bride à la volupté, ils les renvoyoient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appétits immoderez; et faisoicnt venir en leur lieu des femmes ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect.
^ Les Excès de langage ^
QcAND ie tanse avecques mon valet, ie tanse du meilleur courage que i'aye ; ce sont vraycs et non l'cinctes imprécations : mais, cette fumée passée, qu'il ayt besoing de moy, ie luy bien feray volontiers; ie tourne à l'instant le feuillet. Quand ie l'appelle un badin, un veau, ic n'entreprends pas de luy coudre à iamais ces tiltres ; ny ne pense me desdire, pour le nommer honneste homme tantost aprez. Nulle qualité ne nous embrasse pu-
rement et universellement. Si ce n'estoit la con tenance d'un fol de parler seul, il n'est iour ny heure à peine en laquelle on ne m'ouist gronder en moy mesme et contre moy, « Bran du fat ! » et si n'entends pas que ce soit ma définition. Qui, pour me veoir une mine tantost froide, tantost amoureuse envers ma femme, estime que Tune ou l'aultre soit feincte ; il est un sot.
^ Le Courage devant la Mort ^
COMBIEN veoid on de personnes populaires, conduictes à la mort, et non à une mort simple, mais meslee de honte et quelquesfois de griefs torments, y apporter une telle asseurance, qui par opiniastreté, qui par simplesse naturelle, qu'on n'y apperçoit rien de changé de leur estât ordinaire ; establissants leurs affaires domestiques, se recommendants à leurs amis, chantants, preschants et entretenants le peuple, voire y meslants quelquefois des mots pour rire, et beuvants à leurs cognoissants, aussi bien que Socrates ?
Un qu'on menoit au gibet disoit, « Qu'on gardast de passer par telle rue, car il y avoit dangier qu'un marchand lui feist mettre la main sur le collet, à cause d'un vieux debte. » Un aultre disoit au bourreau, « Qu'il ne le touchast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant il estoit chatouilleux. » L'aultre respondict à son confesseur, qui luy promettoit qu'il souperoit ce iour là avecquesnostre Seigneur : Allez vousyen,vous; car
de ma part ie ieusne. » Un aultre ayant demandé à boire, et le bourreau avant beu le premier, dict ne vouloir boire aprez lui, de peur de prendre la verolle. Chascun a ouï faire le conte du Picard auquel, estant à l'eschelle, on présente une garse, et que (comme notre iustice permet quelquefois), s'il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie : luy, rayant un peu contemplée, et apperceu qu'elle boittoit : « Attache ! attache ! dict il ; elle cloche. » Et on dict de mesme qu'en Dannemarc, un homme condamné à avoir la teste trenchee, estant sur l'eschatïaud, comme on luy présenta une pareille condition, la refusa, parce que la fille qu'on luy offrit avoit les ioues avallees, et le nez trop poinctu. Un valet, à Toulouse, accusé d'heresie, pour toute raison de sa créance, se rapportoit à celle de son maistrc, ieune escholier prisonnier avecques luy, et aima mieulx mourir que se laisser persuader que son maistre peust errer. Nous lisons de ceulxdela ville d'Arras. lors que le roy Louys unziesme la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se laissèrent prendre plustost que de dire, Vive le roy! Et de ces viles âmes de bouffons, il s'en est trouve qui n'ont voulu abandonner leur gaudisserie en la mort mesme. Celuy à qui le bourreau donnoit le bransle, s'escria, « Vogue la gallee ! »qui estoitson refrain ordinaire. Et l'aultre qu'on avoit couché, sur le poinct de rendre sa vie, le long du foyer sur une paillasse, à qui le médecin, demandant où le mal le lenoit, « Entre le banc et le feu, » respondict il : et le presbtre, pour luy donner l'extrême onction, cherchant ses pieds,
qu'il avoit resserrez et contraincts par la maladie : « Vous les trouverez, dict-il, au bout de mes jambes. »
^ La Coquetterie ^
QUI n'a ouï parler à Paris de celle qui se feit escorcher, pour seulement en acquérir le teint plus frais d'une nouvelle peau ? Il y en a qui se sont faict arracher des dents vifves et saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour peu qu'il y ait d'adgencement à espérer en leur beauté ?
l'en ay veu engloutir du sable, de la cendre, et se travailler à poinct nommé de ruyner leur estomach, pour acquérir les pasles couleurs. Pour faire un corps bien espagnole, quelle géhenne ne souffrent elles, guindées etcenglees, à tout de grosses coches sur les costez, iusques à la chair vifve ? ouy, quelquesfois à en mourir.
^ L'Embarras des Grandeurs ^
MAIS revenons à Hieron : il recite aussi combien il sent d'incommoditez en sa royauté, pour ne pouvoir aller et voyager en liberté, estant comme prisonnier dans les limites de son pais ; et qu'en toutes ses actions il se treuve enveloppé d'une fas-
cheuse presse. De vray, à veoir les nostres touts seuls à table, assiégez de tant de parleurs et regardants incogneus, l'en ay eu souvent plus de pitié que d'envie. Le roy Alphonse disoit que les asnes estoient en cela de meilleure condition que les roys : leurs maistres les laissent paistreà leurayse : là où les roys ne peuvent pas obtenir cela de leurs serviteurs. Et ne m'est iamais tumbé en fantasie que ce feust quelque notable commodité, à la vie d'un homme d'entendement, d'avoir une vingtaine de contreroolleurs à sa chaize percée; ny que les services d'un homme qui a dix mille livres de rentes, ou qui a prins Casai ou deffendu Siene, luy soyent plus commodes et acceptables que d'un bon valet et bien expérimenté. Les advantages principesques sont quasi advantages imaginaires ; chasque degré de fortune a quelque image de principaulté ; Cœsar appelle roytclets touts les seigneurs ayant iusiicc en France de son temps. De vray, sauf le nom de Sire, on va bien avant avccques nos roys. Et veoyez, aux provinces csloingnees de la court, nommons Bretaigne pour exemple, le train, les subiects, les officiers, les occupations, le service et ccrimonic d'un seigneur retiré et casanier, nourry entre ses valets ; et veoyez aussi le vol de son imagination, il n'est rien plus royal : il oyt parler de son maistre une fois l'an, comme du roy de Perse, et ne le recognoist que par quelque vieux cousinage que son secrétaire tient en registre. A la vérité, nos loix sont libres assez ; et le poids de la souveraineté ne touciie un gentilhomme françois à peine deux fois en sa vie. La subiection
essentielle et effectuelle ne regarde, d'entre nous, que ceulx qui s'y convient, et qui aiment à s'honnorer et enrichir par tel service : car qui se veult tapir en son fover, et sçait conduire sa maison sans querelle et sans procez, il est aussi libre que le duc de Venise.
^ Les Abus de la Mode ^
I'excuserois volontiers, en nostre peuple, de n'avoir aultre patron et règle de perfection, que ses propres mœurs et usances ; car c'est un commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de touts hommes, d'avoir leur visée et leur arrest sur le train auquel ils sont nays. le suis content, quand il verra Fabricius ou Lslius, qu'il leur treuve la contenance et le port barbare, puisqu'ils ne sont ny vestus ny façonnez à nostre mode : mais ie me plains de sa particulière indiscrétion de se laisser si fort piper et aveugler à l'auctorité de l'usage présent, qu'il soit capable de changer d'opinion et d'advis touts les mois, s'il plaist à la coustume, et qu'il iuge si diversement de soy mesme. Quand il portoit le buse de son pourpoinct entre les mammelles, il maintenoit, par vifves raisons, qu'il estoit en son vray lieu : quelques années aprez. le voylà avalé iusques entre les cuisses ; il se mocque de son aultre usage, le treuve inepte et insupportable. La façon de se vestir présente luy faict incontinent condamner l'ancienne, d'une resolution si grande et d'un consentement si universel, que vous diriez que c'est quelque espèce de manie
qui luy tourneboule ainsi rentendement. Parce que nostre changement est si subit et si prompt en cela, que l'invention de louis les tailleurs du monde ne sçauroit fournir assez de nouvelletez, il est force que bien souvent les formes mesprisees reviennent en crédit, et celles là mesmes tumbent en mespris tantost aprez ; et qu'un mesme iugement prenne, en l'espace de quinze ou vingt ans, deux ou trois, non diverses seulement, mais contraires opinions, d'une inconstance et legiereté incroyable. Il n'y a si fin entre nous, qui ne se laisse embabouiner de cette contradiction, et esblouïr tant les yeulx internes que les externes insensiblement.
^ Coutumes des Anciens ^
AUX bains, que les anciens prenoient touts les iours avant le repas, et les prenoient aussi ordinairement que nous faisons de l'eau à laver les mains, ils ne se lavoient du commencement que les bras et les iambes ; mais depuis, et d'une coustume qui a dure plusieurs siècles et en la pluspart des nations du monde, ils se lavoient tout nuds d'eau mixtionnee et parfumée, de manière qu'ils employoient pour tesmoignage de grande simplicité, de se laver d'eau simple.
Ils baisoient les mains auxgrands, pour les honnoreret caresser. Et entre les amis, ils s'entrebaisoient en se saluant, comme font les Vénitiens : et touchoient aux genouils pour requérir et saluer un grand. Pasiclez le philosophe, frère de Cratez,
au lieu de porter la main au genouil, la porta aux genitoires : celuy a qui il s'addressoit l'ayant rudement repoulsé : Comment, dict-il, cette partie n'est-elle pas vostre, aussi bien que l'aultre? » Ils mangeoient, comme nous, le fruict à l'issue de la table. Ils se torchoient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des parolles) avecques une esponge ; voylà pourquoy spongia est un mot obscœne en latin : et estoit cette esponge attachée au bout d'un baston, comme tesmoigne l'histoire de celuy qu'on menoit pour estre présenté aux bestes devant le peuple, qui demanda congé d'aller à ses affaires; et n'ayant aultre moyen de se tuer, il se fourra ce baston et esponge dans le gosier, et s'en estouffa. Ils s'essuyoïent le catze de laine parfumée, quand ils en avoient faict.
II y avoit aux carrefours à Rome des vaisseaux et demy-cuves pour y apprester à pisser aux passants. Ils faisoient collation entre les repas. Et y avoit en esté des vendeurs de neige pour refreschir le vin ; et y en avoit qui se servoient de neige en hyver, ne trouvants pas le vin encore lors assez froid.
On leur servoit en hyver la viande sur les fouyers qui se portoient sur la table; et avoient des cuisines portatives, comme i"en ay veu, dans lesquelles tout leur service se traisnoit aprez eulx.
^ Les Senteurs ^
IL se dictd'aulcuns, comme d'Alexandre leGrand, que leur sueur espandoit une odeur souefve, par quelque rare et extraordinaire complexion : de
quoy Plutarque et aultres recherchent la cause. Mais la commune façon des corps est au contraire; et la meilleure condition qu'ils ayent, c'est d'estre exempts de senteur : la doulceur mesme des haleines plus pures n'a rien de plus parfaict que d'estre sans aulcune odeur qui nous offense, comme sont celles des enfants bien sains. Voylà pourquoy, dict Plaute, « la plus esquise senteur d'une femme, c'est ne sentir rien. » Et les bonnes senteurs estrangieres, on a raison de les tenir pour suspectes à ceulx qui s'en servent, et d'estimer qu'elles soyent employées pour couvrir quelque default naturel de ce costé là. D'où naissent ces rencontres des poètes anciens : C'est puïr que sentir bon.
l'aime pourtant bien fort à estre entretenu de bonnes senteurs ; et hais oultre mesure les mauvaises, que ie tire de plus loini^; que tout aultre.
Les senteurs plus simples et naturelles me semblent plus agréables. Quelque odeur que ce soit, c'est merveille combien elle s'attache à moy, et combien i'ay la peau propre à s'en abruver. Celuy qui se plainct de nature, de quoy elle a laissé l'homme sans instrument à porter les senteurs au nez, a tort ; car elles se portent elles mesmes : mais à moy particulièrement, les moustaches que i'ay pleines m'en servent; si l'en approche mes gants ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout un iour : elles accusent le lieu d'où ie viens. Les estroicts baisers de la ieunesse, savoureux, gloutons et gluants, s'y colloient aultrefois, et s'y lenoient plusieurs heures aprez. Lt si pourtant ie me treuve
A l'extrait de MONTAIGNE 2 5
peu subiect aux maladies populaires, qui se chargent par la conversation, et qui naissent de la contagion de l'air ; et me suis sauvé de celles de mon temps, de quoy il y en a eu plusieurs sortes en nos villes et en nos armées.
Les médecins pourroient, ce crois ie, tirer des odeurs plus d'usage qu'ils ne font ; car i'ay souvent apperceu qu'elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu'elles sont : qui me faict approuver ce qu'on dict, que l'invention des encens et parfums aux églises, si ancienne et si espandue en toutes nations et religions, regarde à cela de nous resiouïr, esveiller et purifier le sens, pour nous rendre plus propres à la contemplation.
Le principal soingque i'aye à me loger, c'est de fuyr l'air puant et poisant. Ces belles villes, Venise et Paris, altèrent la faveur que le leur porte, par l'aigre senteur, l'une de son marais, l'aultre de sa boue.
^ La Mort naturelle ^
QUELLE resverie est ce de s'attendre de mourir d'une défaillance de forces que l'extrême vieillesse apporte, et de se proposer ce but à noslre durée ? veu que c'est l'espèce de mort la plus rare de toutes, et la moins en usage. Nous l'appelons seule, naturelle ; comme si c'estoit contre nature de veoir un homme se rompre le col d'une cheute, s'estouffer d'un naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à une pleurésie ; et comme si nostre con-
ditioji ordinaire ne nous presentoit à touts ces inconvénients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots : on doiht à Tadventure appeller plustost naturel ce qui est gênerai, commun et universel.
Mourir de vieillesse, c'est une mort rare, singulière et extraordinaire, et d'autant moins naturelle que les aultres ; c'est la dernière et extrême sorte de mourir : plus elle est esloingnee de nous, d'iiutant elle est moins esperable.
^ Né de père inconnu i^
PREz de Bourdeaux, vers Castres, où est sa maison, une femme de village, veufve, de chaste réputation, sentant des premiers ombrages de grossesse, disoit à ses voisines qu'elle penseroit estre enceincte, si elle avoit un mary : mais, du iour à la iournee croissant l'occasion de ce souspeçon, et enfin iusques à l'évidence, elle en veint là de faire déclarer au prosne de son église, que qui seroit consent de ce faict, en le advouant, elle promettoit de le luy pardonner, et, s'il le trouvoit bon, de l'espouser : un sien ieune valet de labourage, enhardy de cette proclamation, déclara l'avoir trouvée un iour de feste, ayant bien largement prins son vin, endormie si profondement prcz de son fover, et si indécemment, qu'il s'en estoit peu servir sans l'esveiller : ils vivent encore mariez ensemble.
^ L'Ivrognerie ^
IE ne puis pourtant entendre comment on vienne à allonger le plaisir de boire oultre la soif, et se forger en l'imagination un appétit artificiel et contre nature : mon estomach n'iroit pas iusques là ; il est assez empesché à venir à bout de ce qu'il prend pour son besoing. Ma constitution est ne faire cas du boire que pour la suitte du manger ; et bois, à cette cause, le dernier coup tousiours le plus grand.
Platon defïend aux enfants de boire vin avant dix huict ans, et avant quarante de s'enyvrer ; mais, à ceulx qui ont passé les quarante, il pardonne de s'y plaire et, en ses Loix, treuve telles assemblées à boire utiles, pourveu qu"il y aye un chef de bande à les contenir et régler; Tyvresse estant, dictil, une bonne espreuve et certaine de la nature d'un chascun, et, quand et quand, propre à donner aux personnes d'aage le courage de s'esbaudir en danses et en la musique; choses utiles, et qu'ils n'osent entreprendre en sens rassis : Que le vin est capable de fournir à l'ame de la tempérance, au corps de la santé. Toutesfois ces restrictions, en partie empruntées des Carthaginois luy plaisent : Qu'on s'en cspargne en expédition de guerre ; Que tout magistrat et tout iuge s'en abstienne sur le poinct d'exécuter sa charge, et de consulter des affaires publicques ; Qu'on n'y employé le iour, temps deu à d'aultres occupations, ny celle nuict qu'on destine à faire des enfants.
^ Le Viol ^
DES violences qui se font à la conscience, la plus à éviter, à mon advis, c'est celle qui se faict à la chasteté des femmes, d'autant qu'il y a quelque plaisir corporel naturellement meslé parmy ; et, à cette cause, le dissentiment n'y peult estre assez entier, et semble que la force soit meslee à quelque volonté. L'histoire ecclésiastique a en révérence plusieurs tels exemples de personnes dévotes, qui appellerent la mort à garant contre les oultrages que les tyrans preparoient à leur relii^non et conscience.
Il nous sera à Tadventure honnorable aux siècles advenir, qu'un sçavant aucteur dece temps, et notamment parisien, se mette en peine de persuader aux dames de nostre siècle de prendre plusiost toult aultre party, que d'entrer en l'horrible conseil d'un tel desespoir. le suis marry qu'il n'a sceu, pour mesler à ses contes, le bon mot que i'apprins à Toulouse, d'une femme passée par les mains de quelques soldats :« Dieu soit loué! disoit elle, qu'au moins une fois en ma vie ie m'en suis saoulée sans péché !» A la vérité, ces cruautez ne sont pas dignes de la doulceur françoise. Aussi, Dieu mercy, nostre air s'en veoid infiniment purgé depuis ce bon advertissement. Suffit qu'elles dicnt « Nenny », en le faisant, suivant la règle du bon Marot.
^ L'Education des Enfants ^
1 'accuse toute violence en l'éducation d'une ame tendre, qu'on dresse pour l'honneur et la liberté. Il y a ie ne sçais quoi de servile en la rigueur et en la contraincte ; et tiens que ce qui ne se peult faire par la raison, et par prudence et addresse, ne se faict iamais par la force. On m'a ainsin eslevc : ils disent qu'en tout mon premier aage, ie n'ay tasté des verges qu'à deux coups, et bien mollement, l'ay deu la pareille aux enfants que i'ay eu : ils me meurent touts en nourrice ; mais Leonor, une seule fille qui est eschappee à cette infortune, a attainct six ans et plus, sans qu'on ayt employé à sa conduicte, et pour le chastiement de ses faultes puériles (l'indulgence de sa mère s'y appliquant ayseement), aultre chose que paroles, et bien doulces : et quand mon désir y seroit frustré, il est assez d'aultres causes ausquelles nous prendre, sans entrer en reproche avecquesma discipline, que ie sais estreiuste et naturelle. l'eusse esté beaucoup plus religieux encores en cela envers des masles, moins nays à servir, et de condition plus libre : l'eusse aymé à leur grossir le cœur d'ingénuité et de franchise. le n'ay veu aultre effect aux verges, sinon de rendre les âmes plus lasches, ou plus malicieusement opiniastres.
Voulons nous estre aimez de nos enfants ? leur voulons nous oster l'occasion de souhaiter nostre mort? accommodons leur vie raisonnablement de ce qui est en nostre puissance. Pour cela, il ne
nous fauldroit pas marier si ieunes, que nostre aage vienne quasi à se confondre avecques le leur; car cet inconvénient nous iecte à plusieurs grandes difficultez : ie dis spécialement à la noblesse, qui est d'une condition oysifve, et qui ne vit, comme on dict, que de ses rentes ; car ailleurs, où la vie est questuaire, la pluralité et compaignie des enfants, c'est un adgencement de mesnage, ce sont autant de nouveaux utils et instruments à s'enrichir.
^ L'âge convenable au Mariage ^
IE me mariay à trente trois ans, et loue l'opinion de trente cinq, qu'on dict estred'Aristote. Platon ne veult pas qu'on se marie avant les trente ; mais il a raison de se mocquer de ceulx qui font les œuvres de mariage aprez cinquante cinq, et condamne leur engeance indigne d'aliment et dévie. Thaïes y donna les plus vrayes bornes ; qui, ieune, respondict à sa mère, le pressant de se marier, « qu'il n'estoit pas temps »; et, devenu sur l'aage, « qu'il n'estoit plus temps ». Il fault refuser l'opportunité à toute action importune. Les anciens Gaulois estimoientà extrême reproche d'avoir eu accointance de femme avant l'aage de vingt ans, et recommendoient singulièrement aux hommes qui se vouloient dresser pour la guerre, de conserver bien avant en aage leur pucelage, d'autant que les courages s'amollissent et divertissent par l'accouplage des femmes.
A l'extrait de MONTAIGNE 3 1
^ La Volupté ^
CEULX qui ont à combattre la volupté usent volontiers de cet argument, pour montrer qu'elle est toute vicieuse et desraisonnable, « Que lorsqu'elle est en son plus grand effort, elle nous maistrise de façon que la raison n'y peult avoir accez; » et allèguent l'expérience que nous en sentons en l'accointance des femmes, où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office, tout perclus et ravi en la volupté. le sçais qu'il en peult aller aultrement, et qu'on arrivera par fois, si on veult, à reiecter l'ame, sur ce mesme instant, à aultres pensements : mais il la fault tendre et roidir d'aguet. le sçais qu'on peult gourmander l'effort de ce plaisir; et je m'v cognois bien : et n'ay point trouvé Venus si impérieuse déesse, que plusieurs et plus reformez que moy la tesmoignent. le ne prends pour miracle, comme faict la royne de Navarre en l'un des contes de son Heptameron (qui est un gentil livre pour son estoffe, nv pour chose d'extrême difficulté, de passer des nuicts entières, en toute commodité et liberté, avecques une maistresse de long temps désirée, maintenant la foy qu'on lui aura engagée de se contenter des baisers et simples attouchements.
^ La Mort et l'Au delà ^
LE philosophe Antisthenes, comme on l'initioit aux mystères d'Orpheus, le presbtre luy disant que ceulx qui se vouoient à cette religion avoient à recevoir, aprez leur mort, des biens éternels et parfaicts : « Pourquoy, si tu le crois, ne meurs tu doncquestoy mesme? » luy feit il. Diogenes, plus brusquement, selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au presbtre qui le preschoit de mesme de se faire de son ordre pour parvenir aux biens de Taultre monde : « Veulx tu pas que ie croye qu'Agesilaus et Epaminondas, si grands hommes, seront misérables ; et que toy, qui n'es qu'un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bienheureux, parce que tu es presbtre? » Ces grandes promesses de la béatitude éternelle, si nous les recevions de pareille auctorité qu'un discours philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que nous avons.
^ Le Décolletage. Le Maillot ^
NosTRK peau est pourveue de fermeté contre les iniures du temps: tesmoing plusieurs nations qui n'ont encores gousté aulcun usage de vesîcments ; nos anciens Gaulois n'estoient gueres vestus ; ne sont pas les Irlandois, nos voisins, sous un ciel si froid : mais nous ie iugeons mieulx par nous mesmes; car touts les cndroicts de la personne qu'il
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nous plaist descouvrir au vent et à l'air, setreuvent propres à le souffrir, le visage, les pieds, les mains, les iambes, lesespaules, la teste, selon que l'usage nous y convie : car s'il y a partie en nous foible, et qui semble debvoir craindre la froidure, ce deb vroit estre l'estomach, où se faict la digestion ; nos pères le portoit descouvert ; et nos dames, ainsi molles et délicates qu'elles sont, elles s'en vont tantost entr'ouvertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottements des enfants ne sont non plus nécessaires; et les mères lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier.
^ La Torpille ^
LA torpille a cette condition, non seulement d'endormir lesmembres qui la touchent, mais, au travers des filets et de la seine, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceulx qui la remuent et manient; voire, dicton davantage, que si on verse de l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques à la mam, et endort l'attouchement au travers de l'eau. Cette force est merveilleuse ; mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la sent, et s'en sert, de manière que, pour attraper la proye qu'elle queste, on la veoid se tapir soubs le limon, à fin que les aultres poissons, se coulants par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance.
^ Les Réflexes ^
NOUS veoyons bien que le doigl se meut, et que le pied se meut, qu'aulcunes parties se branslent d'elles mesmes, sans nostre congé, et que d'aultres nous les agitons par nostre ordonnance ; que certaine appréhension engendre la rougeur, certaine aultre la pasleur ; telle imagination agit en larateseulement, telle aultre au cerveau; l'une nous cause le rire, Taultre le pleurer; telle autre transit et estonne touts nos sens et arreste le mouvement de nos membres ; à tel obiect l'estomach se soubleve, à tel aultre quelque partie plus basse : mais comme une impression spirituelle face une telle t'aulsee dans un subiect massif et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, iamais homme ne l'a sceu.
^ Anciennes théories sur la Génération ^
S CACHONS si on s'accorde au moins en cecy, De quelle matière les hommes se produisent les uns des aultres : car, quant à leur première production, ce n'est pas merveille si, en chose si haulteet ancienne, l'entendement humain se trouble et dissipe. Archelaùs le physicien, duquel Socrates feut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit. Et les hommes et les animaulx a\oir esté faicts d'un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre: Pythagoras dict nostre semence estre l'escume de nostre meilleur sang : Platon, l'escoule-
A l'extrait de MONTAIGNE 35
ment de la moelle de l'espine du dos ; ce qu'il argumente de ce que cet endroict se sent le premier de la lasseté de la besongne : Alcmeon, partie de la substance du cerveau; et qu'il soit ainsi, dict il, les yeulx troublent à ceulx qui se travaillent oulire mesure à cet exercice : Democritus. une substance extraicte de toute la masse corporelle ; Epicurus, extraicte de l'ame et du corps : Aristote, un excrément tiré de l'aliment du sang, le dernier qui s'espand en nos membres: aultres, du sang cuict et digéré par la chaleur des genitoires, ce qu'ils iugent de ce qu'aux extrêmes efforts on rend des gouttes de pur sang ; en quoy il semble qu'il y ait plus d'apparence, si onpeulttirerquelqueapparence d'une confusion si infinie. Or, pour mener à effect cette semence, combienen font ils d'opinions contraires? Aristote et Democritus tiennent Que les femmes n'ont point de sperme, et que ce n'est qu'une sueur qu'elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouvement, et qui ne sert de rien à la génération :Galen, au contraire, et ses suyvants, Que sans la rencontre des semences, la génération ne se peult faire. Voylà les médecins, les philosophes, les iurisconsultes et les théologiens, aux pridses pesle mesle avecques nos femmes, sur la dispute : « A quels termes les femmes portent leur fruict; » et moy ie secours, par l'exemple de moy mesme, ceulx d'entr'eulx qui maintiennent la grossesse d'onze mois. Le monde est bastv de cette expérience; il n'est si simple femmeleite qui ne puisse dire son avis sur toutes ces contestations : et si nous n'en sçaurions estre d'accord.
^ Crépi tus ^
METROCLES lascha un peu indiscrètement un pet, en disputant, en présence de son eschole, et se tenoit en sa maison caché de honte ; iusques à ce que Crates le feut visiter, et adioustant à ses consolations et raisons l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à renvv avecques luy, il luy osta ce scrupule, et, de plus, le retira à sa secte stoïque, plus franche, de la secte peripatetique plus civile, laquelle iusques lors il avoitsuivy.
^ Le Sixième Sens ^
LA première considération que i"ay sur le subicct des sens, eslqueie metsen doubtequeThomme soit pourveu de touts sens naturels. le veois plusieurs animaulx qui vivent une vie entière et parfaicte, les uns sans la veue, aultres sans l'ouïe : qui sçait si, à nous aussi, il ne manque pas encores un, deux, trois, et plusieurs aultres sens? Car, s'il en manque quelqu'un, nostre discours n'en peult descouvrir le detault. C'est le privilège des sens d'estre l'extrême borne de nostre appercevance : il n'y a rien au delà d'eulx qui nous puisse servir à les descouvrir; voire ny l'un des sens ne peult descouvrir l'aultrc. Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle, qu'il n'y veoid pas ; impossible de luy faire désirer la veue, et regretter son default : parquoy nous ne
A l'extrait de MONTAIGNE Sy
debvons prendre aulcune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceulx que nous avons; veu qu'elle n'a pas de quoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est.
Les proprietez que nous appelions occultes en plusieurs choses, comme à l'aimant d'attirer le fer, n'est il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitifves en nature propres à les iuger et à les appercevoir, et que le default de telles facultez nous apporte l'ignorance de la vraye essence de telles choses ? C'est, à l'adventure, quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter ; qui apprend aux poules, avant tout usage et expérience, de craindre un esparvier, et non un' ove ny un paon, plus grandes bestes; qui advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eulx, et à ne se desfier du chien ; s'armer contre le miaulement, voix aulcunement flatteuse, non contre l'abbayer, voix aspre et querelleuse ; aux freslons, aux fourmis, et aux rats, de choisir tousiours le meilleur fromage et la meilleure poire, avant que d'y avoir tasté ; et qui achemine le cerf, l'elephant, le serpent, àlacognoissance de certaine herbe propre à leur guarison.
^ Illusions des sens ^
QUANT à l'erreur et incertitude de l'opération des sens, chascun s'en peult fournir autant d'exemples qu'il lui plaira : tant les faultes et trom-
peries qu'ils nous font sont ordinaires. Au retentir d'un valon, le son d une trompette semble venir devant nous, qui vient d"une lieue derrière. A manier une balle de harquebuse soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelacé pardessus, il fault extrêmement se contraindre pour advouer qu'il n'y en ait qu'une, tant le sens nous en représente deux.
^ Le Vertige ^
Qu'on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours Nostre Dame de Paris ; il verra, par raison évidente, qu'il est impossible qu'il en tumbe ; et si ne se sçauroit garder (s'il n'a accoustumé le mestier des couvreurs) que la veue de cette haulteur extrême ne l'espovante et ne le transisse : car nous avons assez affaire de nous asseureraux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à iour, encores qu'elles soient de pierre; il y en a qui n'en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu'on iecte une poultrc entre ces deux tours, d'une grosseur telle qu'il nous la fault à nous promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous ferions si elle estoit à terre. l'ay souvent essayé cela en nos montaigncs de deçà, et si suis de cculx qui ne s'elfrovcnt que médiocrement de telles choses, que ie ne pouvois souHrir la veue de cette profondeur
A l'extrait de MONTAIGNE Sq
infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de cuisses; encores qu'il s'en fallust bien ma longueur que ie ne feusse du tout au bord, et n'eusse sceu cheoir si ie ne me feusse porté à escient au dangier. l'y remarquay aussi, quelque haulteur qu'il y eust, que pourveu qu'en cette pente il se presentast un arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, cela nous allège et donne asseurance, comme si c'estoit chose de quoy à la cheute nous peussions recevoir secours ; mais que les précipices coupez et unis, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste : qui est une évidente imposture de la veue.
^ La Vue et le Toucher ^
CES personnes qui. pour ayder leur volupté, se servoient anciennement de mirouers propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils représentent, afin que les membres qu'ils avoient à employer, leur pleussent dadvantage par cette accroissance oculaire; auquel des deux sens donnoient ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables?
^ L'âne de Buridan ^
C'est une plaisante imagination, de concevoir un esprit balancé iustement entre deux pareilles envies :car il est indubitable qu'il ne prendra
iamais party, d'autant que Tapplication et le chois porte inegualité de prix ; et qui nous logeroit entre la bouteille et le iambon, avecques egual appétit de boire et de manger, il n'y auroit sans doubte remède que de mourir de soif et de faim.
^ Le Divorce ^
Nous avons pensé attacher plus ferme le nœud de nos mariages, pour avoir osté tout moyen de les dissouldre ; mais d'autant s'est desprins et relasché le nœud de la volonté et de l'atïection, que celuv delà contraincte s'est estrecy : et, au rebours, ce qui tient les mariages, à Rome, si long temps en honneur et en seureté, feut la liberté de les rompre qui vouldroit; ils gardoient mieulx leurs femmes, d'autant qu'ils les pouvoient perdre ; et, en pleine licence de divorces, il se passa cinq cents ans, et plus, avant que nul s'en servist.
^ Maladresse naturelle de Montaigne ^
D'ADDRKSSLCt dc dispositiou , ie n'en ai point eu; et si suis lils d'un père tresdispos, et d'une alaigresse qui lui dura iusques à son extrême vieillesse.Il ne trouva gueres hommede sa condition qui s'egualast à luv en tout exercice de corps : comme ie n'en ai trouvé gueres aulcun qui ne me surmontast; sauf au courir, en quoy i'estoisdes médiocres. De la musique, ny pour la voix, que l'y ay très-
inepte, ny pour les instruments, on ne m'y a iamais sceu rien apprendre. A la danse, à la paulme, à la luicte, le n'y ay peu acquérir qu'une bien fort legiere et vulgaire suffisance: à nager, à escrimer, à voltiger et à saulter, nulle du tout. Les mains, ie les ay si gourdes, que ie ne sçais pas escrire seulement pour mov ; de façon que, ce que i'ay barbouillé, i'aime mieulx le refaire que de me donner la peine de le demesler : et ne lis gueres mieulx ; ie me sens poiser aux escoutants : aultrement bon clerc, ie ne sçais pas clorre à droict une lettre, ny ne sceus iamais tailler plume, ny trencher à table, qui vaille, nv equipper un cheval de son harnois, ny porter à poing un oyseau et le lascher, ny parler aux chiens, aux oyseaux, aux chevaulx.
^ Cocuage évité ^
LE ieu ne vault pas la chandelle : l'avaricieux a plus mauvais compte de sa passion que n'a le pauvre et le ialoux, que le cocu ; et y a moins de mal souvent à perdre sa vigne qu'à la plaider. Cet exemple d'un gentilhomme que plusieurs ont cogneu, a il pas quelque air philosophique? Il se maria bien avant en l'aage, ayant passé en bon compaignon sa ieunesse, grand diseur, grand gaudisseur. Se souvenant combien la matière de cornardise luy avoit donné de quoy parler et se mocquer des aultres ; pour se mettre à couvert, il espousa une femme qu'il print au lieu où chascun en treuve pour son argent, et dressa avecques elle
ses alliances: «Bon iour, putain; »« Bon iour, cocu ; » et n'est chose de quoy plus souvent et ouvertement il entretinst chez luy les survenants que de ce sien desseing : par où il bridoit les occultes cacquets des mocqueurs, et esmousseoit la pointe de ce reproche.
^ La Mémoire ^
C'est un util et merveilleux service que la mémoire, et sans lequel le iugement faict bien à peine son office ; elle me manque du tout. Ce qu'on me veult proposer, il fault que ce soit à parcelles ; car de respondre à un propos où il v eust plusieurs divers chefs, il n'est pas en ma puissance : ie ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes. Et, quand i'ay un propos de conséquence à tenir, s'il est de longue haleine, ie suis reduict à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœur, mot à mot, ce que i'ay à dire ; aultrement ie n'aurois ny façon, ny asseurance, estant en crainte que ma mémoire veinst à me faire un mauvais tour. Mais ce moyen m'est non moins difficile: pour apprendre trois vers, il m'y fault trois heures ; et puis, en un propre ouvrage, la liberté et auctorité de remuer l'ordre, de changer un mot, variant sans cesse la matière, la rend plus malaysee à arrester en la mémoire de son aucteur. Or, plus ie m'en desfie, plus elle se trouble; elle me sert mieulx par rencontre: il faut que ie la solicite nonchalamment ; car, si ie la presse, elle s'estonne;
et depuis qu'elle a commencé à chanceler, plus ie la sonde, plus elle s'empestre et embarrasse : elle me sert à son heure, non pas à la mienne.
^ Télégraphie sans fil ^
L'invention de Cecinaà r'envoyer des nouvelles à ceulx de sa maison, avoit bien plus de promptitude : il emporta quand et soy des arondelles, et les relaschoit vers leurs nids quand il vouloit r'envoyer de ses nouvelles, en les teignant de marque de couleur propre à signifier ce qu'il vouloit, selon qu'il avoit concerté avecques les siens.
Au théâtre à Rome, les maistres de famille avoient des pigeons dans leur sein, ausquels ils attachoient des lettres, quand ils vouloient manderquelque chose à leurs gents au logis, etestoient dressez à en rapporter response.
^ Les Français peints par eux-mêmes ^
INDiscRETTE uatiou ! nous ne nous contentons pas de faire sçavoir nos vices et folies au monde, par réputation ; nous allons aux nations estrangieres pour les leur faire veoir en présence ! Mettez trois François aux déserts de Libye, ils ne seront pas un mois ensemble, sans se harceler et esgratigner ; vous diriez que cette pérégrination est une partie dressée pour donner aux estrangiers le plaisir de nos tragédies, et le plus souvent à tels qui s'esiou'issent de nos maulx et qui s'en mocquent.
^ L'Eunuque par vengeance ^
IL y a environ sept ou huict ans, qu'à deux lieues d'icy, un homme de village, qui est encores vivant, ayant la teste de long temps rompue par la ialousie de sa femme, revenant un iour de la besongne, et elle le bienveignant de ses criailleries accoustumees, entra en telle furie, que, sur le champ, à tout la serpe qu'il tenoit encores en ses mains, s'estant moissonné tout net les pièces qui la mettoient en fiebvre, les luy iecta au nez.
^ Monstre double ^
CE conte s'en ira tout simple ; car ie laisse aux médecins d'en discourir. le veis avant hier un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disoient estre le père, l'oncle, et la tante, conduisoient pour tirer quelque soûl de le montrer, à cause de son estrangeté. 11 estoit, en tout le reste, d'une forme commune, et se soubstenoit sur ses pieds, marchoit et gazouilloit, environ comme les aulires de mesmeaage: il n'avoit encores voulu prendre aultre nourriture que du tettin de sa nourrice ; et ce qu'on essaya en ma présence de luy mettre en la bouche, il le maschoit un peu, et le rendoit sansavaller: ses cris sembioient bien avoir quelque chose de particulier: il estoit aagé de quatorze mois iustement. Au dessoubs de ses tettins, il estoit prins et collé à un aultre enfant, sans
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teste, et qui avoit le conduict du dos estouppé, le reste entier ; car il avoit bien l'un bras plus court, mais il luy avoit esté rompu par accident, à leur naissance : ils estoient ioincts face à face et comme si un plus petit enfant en vouloit accoUer un plus grandelet. La ioincture et l'espace par où ils se tenoient n'estoit que de quatre doigts, ou environ, en manière que si vous retroussiez cet en fanti m parfaict, vous voyiez au dessoubs le nombril de Faultre : ainsi la cousture se faisoit entre les tettins et son nombril. Le nombril de l'imparfaict ne se pouvoit veoir, mais ouy bien tout le reste de son ventre: voilà comme ce qui n'estoit pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et iambes de cet imparfaict, demouroient pendants et branslantssur l'aultre, et luy pouvoit aller sa longueur iusques à my iambe. La nourrice nous adioustoit qu'il urinoit par touts les deux endroits ; aussi estoientles membres de cet aultre nourris et vivants, et en mesme poinct que les siens, sauf qu'ils estoient plus petits et menus.
^ Le Pouvoir paternel ^
LA plus part de nos polices, comme dict Aristote. laissent à chascun, en manière des cyclopes, la conduicte de leurs femmes et de leurs enfants, selon leur folle et indiscrète fantasie. Qui ne veoid qu'en un estât tout despend de cette éducation et nourriture? et cependant, sans aulcune discrétion, on la laisse à la mercy des parents, tant fols et meschants qu'ils soient.
Entre aultres choses, combien de fois m'a il prins envie, passant par nos rues, de dresser une farce pour venger des garsonnets que ie veoyois escorcher, assommer et meurtrir à quelque père ou mère furieux et forcenez de cholere! à tout une voix trenchante et esclatante, souvent contre qui ne faict que sortir de nourrice. Et puis les vovlà estropiez, estourdis de coups : et nostre iustice qui n'en faict compte, comme si ces esboittements et esclochements n'esioient pas des membres de nostre chose publicque.
^ La Guerre est sainte, dit un bourgeois ^
LE dire est aultre chose que le faire : il fault considérer le presche à part, et le prescheur à part. Ceulx là se sont donné beau ieu en nostre temps, qui ont essayé de chocquer la vérité de nostre Eglise par les vices de ses ministres; elle tire ses tesmoignages d'ailleurs : c'est une sotte façon d'argumenter, et qui reiecteroit toutes choses en confusion; un homme de bonnes mœurs peult avoir des opinions faulses; et un meschant peult prcscher vérité, voire celuv qui ne la croit pas. C'est sans doubte une belle harmonie, quand le faire et le dire vont ensemble : et ie ne veulx pas nier que le dire, lors que les actions suyvent, ne soit de plus d'auctorité et efficace ; comme disoit Eudamidas, oyant un philosophe discourir de la guerre: « Ces propos sont beaux ; mais celuy qui les tient n'en est pas croyable, car il n'a pas les aureilles accoustumees au sonde la trompette. »
^ La Discussion avec les femmes ^
CEULxqui ont à négocier avecques des femmes testues, peuvent avoir essayé à quelle rage on les iecte. quand on oppose à leur agitation le silence et la froideur, et qu'on desdaigne de nourrir leur courroux. L'orateur Celius estoit merveilleusement cholere de sa nature : A un qui souppoit en sa compaignie, homme de molle et doulce conversation, et qui, pour ne Tesmouvoir, prenoit party d'approuver tout ce qu'il disoit, et d'y consentir : luy, ne pouvant souffrir son chagrin se passer ainsi sans aliment: « Nie moy quelque chose, de par les dieux ! dict il, afin que nous soyons deux. » Elles, de mesmes, ne se courroucent qu'afin qu'on se contrecourrouce, à l'imitation des loix de l'amour.
l'ai cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de Gascoigne ont quelque prérogative en cela, que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chauld, que de leur faire desmordre une opinion qu'elles eussent conçeue en cholere ; elles s'exaspèrent à l'encontre des coups et de la contraincte : et celuy qui forgea le conte de la femme qui, pour aulcune correction de menaces et bastonnades, ne cessoit d'appeler son mary Pouilleux, et qui, précipitée dans l'eau, haulsoit encores, en s'estouffant, les mains, et faisoit, audessus de sa teste, signe de tuer des pouils, forgea un conte duquel en vérité touts les iours on veoid l'image expresse en l'opiniastrelé des femmes. Et
est l'opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté.
^ Chasteté d'un philosophe ^
XENOCRATES proccda plus rigoureusement: car ses disciples, pour essayer sa continence, lui ayant fourré dans son lict Laïs, cette belle et fameuse courtisane, toute nue, sauf les armes de sa beauté et folastres appasts, ses philtres; sentant qu'en despit de ses discours et de ses règles, le corps revesche commençoit à se mutiner, il se feit brusler les membres qui avoient preste Taureille à cette rébellion.
^ Les bonnes femmes. Les veuves ^
IL n'en est pas à douzaines, comme chascun sçait. et notamment au.\ debvoirs de mariage ; car c'est un marché plein de tant d'espineuses circonstances, qu'il est malaysé que la volonté d'une femme s'y maintienne entière long temps : les hommes, quoyqu'ils y soyent avecques un peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d'un bon mariage, et sa vraye preuve, regarde le temps que la société dure ; si elle a esté constamment doulce, loyale, et commode. En nostre siècle, elles reservent plus communément à estaler leurs bons offices et la véhémence de leur affection, envers leurs maris perdus ; cherchent au
moins lors à donner tesmoignage de leur bonne volonté : tardif tesmoignage et hors de saison ! Elles preuvent piustost par là qu'elles ne les aiment que morts : la vie est pleine de combustion ; et le trespas, d'amour et de courtoisie. Comme les pères cachent l'aflection envers leurs enfants; elles volontiers, de mesme, cachent la leur envers le mary, pour maintenir un honneste respect. Ce mystère n'est pas de mon goust : elles ont beau s'escheveler et s'esgratigner, ie m'en vovs à l'aureille d'une femme de chambre et d'un secrétaire : « Comment estoient ils? Comment ont ils vescu ensemble ? » Leur rechigner est odieux aux vivants, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu'on rie aprez, pourveu qu'on nous rie pendant la vie. Est ce pas de quoy resusciter de despit, qui m'aura craché au nez pendant que i'estois, me vienne frotter les pieds quand ie ne suis plus? S'il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n'appartient qu'à celles qui leur ont ri : celles qui ont pleuré en la vie, qu'elles rient en la 'mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeulx moites et à cette piteuse voix ; regardez ce port, ce teinct et l'embonpoinct de ces ioues soubs ces grands voiles : c'est par là qu'elle parle françois : il en est peu de qui la santé n'aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir.
^ La Gravelle ^
IE suis aux prinses avecques la pire de toutes les maladies, la plus soubdaine, la plus douloureuse, la plus mortelle, et la plus irrémédiable ; l'en ay desia essayé cinq ou six bien longs acccz et pénibles: toutesfois, ou le me flatte, ou encores y a il en cet estât dequov se soubtenir, à qui a l'ame deschargee de la crainte de la mort, et -deschargee des menaces, conclusions et conséquences dcquoy la médecine nous enteste ; mais l'eff^ect mesme de la douleur n'a pas cette aigreur si aspre et si poignante, qu'un homme rassis en doibve entrer en rage et en desespoir. l'ay au moins ce proufit de la cholique, que, ce que ie n'avois encores peu sur moy, pour me concilier du tout et m'accointer à la mort, elle le parfera ; car d'autant plus elle me pressera et importunera, d'autant moins me sera la mort à craindre.
En accidents si extrêmes, c'est cruauté de requérir de nous une desmarche si composée: si nous avons beau ieu, c'est peu que nous ayons mauvaise mine : si le corps se soulage en se plaignant, qu'il le face; si l'agitation lui plaist, qu'il se tourneboule et tracasse à sa fantasie ; s'il luy semble que le mal s'évapore aulcunemcnt (comme aulcuns médecins disent que cela avde à la délivrance des femmes enceintes), pour poulser hors la voix avecques plus grande violence, ou s'il en amuse son torment, qu'il crie tout à faict.
Ce que ie dis, pour excuser ceulx qu'on vcoid
A l'extrait de MONTAIGNE 5 I
ordinairement se tempester aux secousses et assaults de cette maladie : car pour moy, ie l'ay passée iusques à cette heure avecques un peu meilleure contenance, et me contente de gémir sans brailler : non pourtant que ie me mette en peine pour maintenir cette décence extérieure, car ie fois peu de compte d'un tel advantage, ie preste en cela au mal autant qu'il veult ; mais, ou mes douleurs ne sont pas si excessifves, ou i'y apporte plus de fermeté que le commun. le me plains, ie me despile, quand les aigres poinctures me pressent; mais ie n'en viens point au desespoir comme celuy là, ie me taste au plus espez du mal : et ay tousiours trouvé que i'estois capable de dire, de penser, de respondre aussi sainement qu'en une aultre heure, mais non si constamment, la douleur me troublant et destournant. Quand on me tient le plus atterré, et que les assistants m'espargnent, l'essaye souvent mes forces, et leur entame moy mesme des propos les plus esloingnez de mon estât. le puis tout par un soubdain etFort : mais ostez en la durée. Oh! que n'ay ie la faculté de ce songeur de Cicero, qui, songeant embrasser une garse, trouva qu'il s'estoit deschargé de sa pierre emmy ses draps! les miennes me desgarsent estrangement. Aux intervalles de cette douleur excessifve, lorsque mes uretères languissent sans me ronger, ie me remets soubdain en ma forme ordinaire, d'autant que mon ame ne prend aultre alarme que la sensible et corporelle ; ce que ie doibs certainement au soing que i'av eu à me préparer par discours à tels accidents : le suis essayé pourtant un peu bien
rudement pour un apprenti, et d'un changement bien soubdain et bien rude, estant cheu tout à coup d'une tresdoulce condition de vie et tresheureuse, à la plus douloureuse et pénible qui se puisse imaginer: car, oultre ce que c'est une maladie bien fort à craindre d'elle mesme, elle faict en moy ses commencements beaucoup plus aspres et difficiles qu'elle n'a accoustumé : les accez me reprennent si souvent, que ie ne sens quasi plus d'entière santé. le maintiens toutesfois, iusques à cette heure, mon esprit en telle assiette, que pourveu que l'y puisse apporter de la constance, ie me treuve en assez meilleure condition de vie que mille aultres, qui n'ont ny fiebvre ny mal que celuy qu'ils se donnent eulx mesmes par la faulte de leurs discours.
^ L'Hérédité ^
NOUS n'avons que faire d'aller trier des miracles et des difdcultez estrangicrcs; il me semble que parmy les choses que nous veoyons ordinairement, il y a des estrangeiez si incompréhensibles, qu'elles surpassent toute la diiliculté des miracles : Quel monstre est ce, que cette goutte de semence, de quoy nous sommes produicts, porte en soy les impressions, non de la forme corporelle seulement mais des pensements et des inclinations de nos pères ? cette goutte d'eau, où loge elle ce nombre infiny de formes? et comme portent elles ces ressemblances, d'un progrez si téméraire et si desre-
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glé, que l'arriere-fils respondra à son bisaveul, le nepveu à l'oncle ? En la famille de Lepidus, à Rome, il y en a eu trois, non de suitte, mais par intervalles, qui nasquirent un mesme oeuil couvert de cartilage: A Thebes il y avoit une race qui portoit dez le ventre de la mère la forme d'un fer de lance ; et qui ne le portoit, estoit tenu illégitime : Aristote dict qu'en certaine nation où les femmes estoient communes, on assignoit les enfants à leurs pères, par la ressemblance.
Il esta croire que ie doibs à mon père cette qualité pierreuse; car il mourut merveilleusement affligé d'une grosse pierre qu'il avoit en la vessie. Il ne s'apperceut de son mal que le soixante septiesme an de son aage: et avant cela il n'en avoit eu aulcune menace ou ressentiment aux reins, aux costez, ny ailleurs; et avoit vescu iusques lors en une heureuse santé, et bien peu subiecte à maladie; et dura encores sept ans en ce mal, traisnant une fin de vie bien douloureuse. l'estois nay vingt cinq ans, et plus, avant sa maladie, et durant le cours de son meilleur estât, le troisiesme de ses enfants en reng de naissance. Où se couvoit tant de temps la propension à ce default? et, lorsqu'il estoit si loing du mal, cette legiere pièce de sa substance, dequoy il me bastit, comment emportoit elle pour sa part une si grande impression? et comment encores si couverte, que quarante cinq ans aprez i'aye commencé à m'en ressentir, seul iusques à cette heure entre tant de frères et de sœurs, et touts d'une mère ? Qui m'esclaircira de ce progrez, ie le croiray d'autant d'aultres miracles
qu'il vouldra : pourveu que, comme ils font, il ne me donne pas en payement une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n'est la chose mesme.
^ Antipathie pour la Médecine i^
QUE les médecins excusent un peu ma liberté ; car, par cette mesme infusion et insinuation fatale, i"ay receu la haine et le mespris de leur doctrine : cette antipathie que i'ay à leur art m'est héréditaire. Mon perc a vescu soixante et quatorze ans, mon ayeul soixante et neuf, mon bisayeul prez de quatre vingts, sans avoir gousté aulcune sorte de médecine ; et, entre eulx, tout ce qui n'estoit de l'usage ordinaire tenoit lieu de drogue.
Mes ancestres avoient la médecine à contrecœur par quelque inclination occulte et naturelle ; car la veue mesme des drogues faisoit horreur à mon père. Le seigneur de Gaviac, mon oncle paternel, homme d'Eglise, maladif dez sa naissance, et qui feit toutesfois durer cette vie débile iusques à soixante sept ans, estant tumbé aultrefois en une grosse et véhémente (iebvre continue, il feut ordonné par les médecins qu'on luy declareroit, s'il ne se vouloit ayderiils appellent secours ce qui le plus souvent est empeschementK qu'il estoit infailliblement mort. Ce bon homme, tout effrayé comme il tciil de cette iiorribJe sentence, si respondit il, « le suis doncques mort. »
lui la médecine, i'honore bien ce glorieux nom,
A l'extrait de MONTAIGNE 55
sa proposition, sa promesse, si utile au genre humain ; mais ce qu'il désigne, entre nous, ie ne rhonore ny l'estime. En premier lieu, l'expérience me le faict craindre; car, de ce quei'ay de cognoissance, ie ne veois nulle race de gents si tost malade, et si tard guarie, que celle qui est soubs la iurisdiction de la médecine : leur santé mesme est altérée et corrompue par la contraincte des régimes. Les médecins ne se contentent point d'avoir la maladie en gouvernement ; ils rendent la santé malade, pour garder qu'on ne puisse en aulcune saison eschapper leur auctorité : d'une santé constante et entière, n'en tirent ils pas l'argument d'une grande maladie future? l'ay esté assez souvent malade; i'ay trouvé, sans leur secours, mes maladies aussi doulces à supporter (et en ay essayé quasi de toutes les sortes), et aussi courtes qu'à nul autre; et si n'y av point meslé l'amertume de leurs ordonnances. La santé, ie l'ay libre et entière, sans règle, et sans aultre discipline que de ma coustume et de mon plaisir : tout lieu m'est bon à m'arrester; car il ne me fault aultres commoditez, estant malade, que celles qu'il me fault estant sain : le ne me passionne poinct d'estre sans médecin, sans apotiquaire et sans secours ; dequoy l'en veois la pluspart plus affligez que du mal. Quoy ? eulxmesmes nous font ils veoir de l'heur et de la durée, en leur vie, qui nous puisse tesmoingner quelque apparent eflect de leur science ?
Il n'est nation qui n'ayt esté plusieurs siècles sans la médecine, et les premiers siècles, c'est à
dire les meilleurs et les plus heureux ; et du monde la dixiesme partie ne s'en sert pas, encores à cette heure; infinies nations ne la cognoissent pas, où l'on vit et plus sainement et plus longuement qu'on ne faict icy ; et parmy nous, le commun peuple s'en passe heureusement: les Romains avoient esté six cents ans avant que delà recevoir: mais, aprez l'avoir essayée, ils la chassèrent de leur ville, par l'entremise de Caton le censeur, qui montra combien ayseement il s'en pouvoit passer, ayant vescu quatre vingts et cinq ans, et faict vivre sa femme iusqu'à l'extrême vieillesse, non pas sans médecine, mais ouy bien sans médecin ; car toute chose qui se treuve salubre à nostre vie, se peult nommer médecine : il entretenoit, ce dict Plutarque, sa famille en santé, par l'usage, ce me semble, du lièvre : comme les Arcades, dict Pline, guarissent toutes maladies avecques du laict de vache; et les Libyens, dict Hérodote, iouïssent populairement d'une rare santé, par cette coustume qu'ils ont, aprez que leurs enfants ont atteinct quatre ans, de leur cautériser et brusler les veines du chef et des temples, par où ils coupent chemin, pour leur vie, à toute deiluxion de rheume ; et les gents de village de ce pays, à touts accidents, n'cmployent que du vin le plus fort qu'ils peuvent, meslé à i'orce safran et espice : tout cela avecques une fortune pareille.
Et à dire vrav, de toute cette diversité et confusion d'ordonnances, quelle aultre fin et elfect aprez tout v a il, que de vuider le ventre ? ce que mille simples domestiques peuvent faire : et si ne
A l'extrait de MONTAIGNE 5/
sçais si c'est si utilement qu'ils disent, et si nostre nature n'a point besoing de la résidence de ses excréments, iusques à certaine mesure, comme le vin a de sa lie pour sa conservation ; vous veoyez souvent des hommes sains tumber en vomissements ou flux de ventre, par accident estrangier, et faire un grand vuidange d'excréments sang besoing aucun précèdent, et sans aulcune utilité suyvante, voire avecques empirement et dommage. C'est du grand Platon que i'apprins nagueres que, de trois sortes de mouvements qui nous appartiennent, le dernier et le pire est celuy des purgations, que nul homme, s'il n'est fol, ne doibt entreprendre qu'à l'extrême nécessité. On va troublant et esveillant le mal, par oppositions contraires ; il fault que ce soit la forme de vivre qui doulcement l'allanguisseet reconduise à sa fin: les violentes harpades de la drogue et du mal sont tousiours à nostre perte, puisque la querelle se desmesle chez nous, et que la drogue est un secours infiable, de sa nature ennemy à nostre santé, et qui n'a accez en nostre estât que par le trouble. Laissons un peu faire : l'ordre qui pourveoid aux pulces et aux taulpes, pourveoid aussi aux hommes qui ont la patience pareille, à se laisser gouverner, que les pulces et les taulpes. Faites ordonnerune purgation àvostrecervelle;elIeyseramieulx employée qu'à vostre estomach.
On demandoit à un Lacedemonien, qui l'avoit faict vivre sain si long temps : « L'ignorance de la médecine,» respondict il: et Adrian l'empereur crioit sans cesse, en mourant, « Que la presse des
médecins l'avoit tué». Un mauvais luicteur se feit médecin : « Courage, luy dict Diogenes ; tu as raison : tu mettras à cette heure en terre ceulx qui t'y ont mis aultrefois. » Mais ils ont cet heur, selon Nicocles, que « le soleil esclaire leur succez, et la terre cache leur faulte ». Et oultre cela, ils ont une façon bien advantageuse à se servir de toutes sortes d'événements : car, ce que la fortune, ce que la nature ou quelque aultre cause cstrangiere (desquelles le nombre est infiny), produict en nous de bon et de salutaire, c'est le privilège de la médecine de se l'attribuer; touts les heureux succez qui arrivent au patient qui est sous son régime c'est d'elle qu'il les tient ; les occasions qui m'ont guarv moy, et qui guarissent mille aultres qui n'appellent point les médecins à leur secours, ils les usurpent en leurs subiects : et quant aux mauvais accidents, Ou ils les desadvouent tout à faict, en attribuant la coulpe au patient, par des raisons si vaines, qu'ils n'ont garde de faillir d'en treuver tousiours assez bon nombre de telles : « Il a descouvert son bras, il a ouï le bruit d'un coche, on a entr'ouvert sa fenestre ; il s'est couché sur le costé gauche, ou il a passé par sa teste quelque pensement pénible ; » somme, une parole, un songe, une œuillade leur semble suffisante excuse pour se descharger de faulte : Ou, s'il leur plaist, ils se servent encores de cet empirementet en font leurs affaires, par cet aultre moyen qui ne leur pcult iamais faillir : c'est de nous payer, lorsque la maladie se treuve reschauffée par leurs applications, de l'asscurance qu'ils nous donnent qu'elle seroit
A l'extrait de MONTAIGNE Sq
bien aultrement empiree sans leurs remèdes ; celuy qu'ils ont iecté d'un morfondement en une fiebvre quotidienne, il eusteu, sans eulx, la continue. Ils n'ont garde de faire mal leurs besongnes, puisque le dommage leur revient à proufit. Vrayement ils ont raison de requérir du malade une application de créance favorable : il fault qu'elle le soit, à la vérité, en bon escient et bien soupple, pour s'appliquer à des imaginations si malaysees à croire. Platon disoit bien à propos, Qu'il [n'appartenoit qu'aux médecins de mentir en toute liberté, puisque nostre salut despend de la vanité et faulseté de leurs promesses. Aesope, aucteur de tresrare excellence, et duquel peu de gents descouvrent toutes les grâces, est plaisant à nous représenter cette auctorité lyrannique qu'ils usurpent sur ces pauvres âmes affoiblies et abattues par le mal et la crainte; car il conte qu'un malade estant interrogé par son médecin quelle opération il sentoit des médicaments qu'il luy avoit donnez : « lai fort sué, » respondit il ; « Cela est bon! » dict le médecin. Une aultre fois il luy demanda encores comme il s'estoit porté depuis: « l'ay eu un froid extrême, feit il, et si ay fort tremblé ; » « Cela est bon ! » suyvit le médecin. A la troisiesme fois, il luy demanda derechef comment il se portoit : « le me sens, dict il, enfler et bouffir comme d'hydropisie : » « Voylà qui va bien ! » adiousta le médecin. L'un de ses domestiques venant, aprez, à s'enquérir à luv de son estât : « Certes, mon amy, respond il, à force de bien estre, ie me meurs. » Au demeurant, si l'eusse esté de leur conseil,
6o PILULES APÉRITIVES
l'eusse rendu ma discipline plus sacrée et mystérieuse : ils avoient assez bien commencé ; mais ils n'ont pas achevé de mesme. C'esioit un bon commencement, d'avoir faict des dieux et des daimons aucteurs de leur science, d'avoir prins un langage à part, une escriture à part ; quoy qu'en sente la philosophie, que c'est folie de conseiller un homme pour son proufit, par manière non intelligible.
Le chois mesme de la pluspart de leurs drogues est aulcunement mystérieux et divin : Le pied gauche d'une tortue. L'urine d'un lézard, La fiente d'un éléphant. Le foye d'une taulpe. Du sang tiré soubs l'aile droicte d'un pigeon blanc ; et pour nous aultres choliqueux (tant ils abusent desdaigneusementde nostrc misère), Des crottes de rat pulvérisées, et telles aultres singeries qui ont plus le visage d'un enchantement magicien, que de science solide. le laisse à part le nombre impair de leurs pillules, la destination de certains iours et festes de l'année, la distinction des heures à cueillir les herbes de leurs ingrédients, et cette grimace rebarbatifve et prudente de leur port et contenance, dequoy Pline mesme se mocque. Mais ils ont failly, veulx ie dire, de ce qu'à ce beau commencement ils n'ont adiousté cecy, De rendre leurs assemblées et consultations plus religieuses et secrètes : aulcun homme profane n'y debvoit avoir accez, n'ont plus qu'aux secrètes cerimoniesd'Aesculape ; car il advient de cette faulte, que leur irrésolution, la foiblesse de leurs arguments, divinations et fondements, l'aspreté de leurs contesta-
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tions, pleines de haine, de ialousie, et de considération particulière, venants à estre descouvertes à unchascun,il fault estre merveilleusement aveugle, si on ne se sent bien hazardé entre leurs mains. Qui veid iamais médecin se servir de la recepte de son compaignon, sans y retrencher ou adiouster quelque chose ? ils trahissent assez par là leur art, et nous font veoir qu'ils y considèrent plus leur réputation, et par conséquent leur proufit, que l'interest de leurs patients. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript qu'un seul se mesle de traicter un malade : car s'il ne faict rien qui vaille, le reproche à l'art de la médecine n'en sera pas fort grand, pour la faulte d'un homme seul; et au. rebours, la gloire en sera grande, s'il vient à bien rencontrer : là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à touts les coups le mestier ; d'autant qu'il leur advient de faire plus souvent mal que bien. Ils se debvoient contenter du perpétuel desaccord qui se treuve ez opinions des principaux maistres et aucteurs anciens de cette science, lequel n'est cogneu que des hommes versez aux livres, sans faire veoir encores au peuple les controverses et inconstances de iugement qu'ils nourrissent et continuent entre eulx. Si les nations desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d'esquine, ont des médecins, combien pensons nous, par cette mesme recommendation de l'estrangeté, la rareté et la cherté, qu'ils facent feste de nos choulx et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d'une si longue
pérégrination et si périlleuse ? Depuis ces anciennes mutations de la médecine, il y en a eu infinies aultres iusques à nous ; et, le plus souvent, mutations entières et universelles, comme sont celles que produisent, de nostre temps, Paracelse, Fioravanti, et Argenterius: car ils ne changent pas seulement une recepte, mais, à ce qu'on me dict, toute la contexture et police du corps de la médecine, accusants d'ignorance et de piperie ceulx qui en ont faict profession iusques à eulx. le vous laisse à penser où en est le pauvre patient.
Si encores nous estions asseurez, quand ils se mescomptent, qu'il ne nous nuisist pas, s'il ne nous proufite ; ce seroit une bien raisonnable composition, de se bazarder d'acquérir du bien, sans se mettre en dangier de perte. Aesope faict ce conte, qu'un qui avoit acheté un More esclave, estimant que cette couleur luy feust venue par accident et mauvais traictement de son premier maistrc, le feit medeciner de plusieurs bains et bruvages, avecques grand soing: il adveint que le More n'en amenda aulcunement sa couleur basanée, mais qu'il en perdit entièrement sa première santé. Combien de fois nous advient il de veoir les médecins imputants les uns aux aultres la mort de leurs patients? Il me souvient d'une maladie populaire qui feut aux villes de mon voisinage, il y a quelques années, mortelle et très dangereuse : cet orage estant passé, qui avoit emporté un nombre infiny d'hommes, l'un des plus l'ameiLX médecins de toute la contrée veint à publier un livret, touchant cette matière, par lequel il se radvise de ce
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qu'ils avoyent usé de la saignée, et confesse que c'est l'une des causes principales du dommage qui en estoit advenu. Dadvantage, leurs aucteurs tiennent qu'il n'y a aulcune médecine qui n'ayt quelque partie nuisible : et si celles mesmes qui nous servent, nous offensent aulcunement, que doibvent faire celles qu'on nous applique du tout hors de propos ? De moy, quand il n'y auroit aultre chose, i'estime qu'à ceulx qui haïssent le goust de la médecine, ce soitun dangereux effort, et depreiudice, de l'aller avaller à une heure si incommode, avecques tant de contrecœur; et crois que cela essaye merveilleusement le malade en une saison où il a tant hesoing de repos : oultre ce, qu'à considérer les occasions sur quoy ils fondent ordinairement la cause de nos maladies, elles sont si legieres et si délicates, quei'argumente par là qu'une bien petite erreur en la dispensation de leurs drogues peult nous apporter beaucoup de nuisance. Or, si le mescompte du médecin est dangereux, il nous va bien mal ; car il est fort malaysé qu'il n'y retumbe souvent : Il a besoing de trop de pièces, considérations et circonstances, pour aftuster iustement son desseing : il fault qu'il cognoisse la complexion du malade, sa température, ses humeurs, ses inclinations, ses actions, ses pensements mesmes, et ses imaginations ; il tault qu'il se responde des circonstances externes, de la nature du lieu, condition de l'air et du temps, assiette des planètes et leurs influences; qu'il sçache, en la maladie, les causes, les signes, les affections, les iours critiques; en la drogue, le poids, la force,
le païs, la figure, Taage, la dispensation ; et fault que toutes ces pièces il les sçache proportionner et rapporter l'une à l'aultre pour en engendrer une parfaicte symmetrie : àquoy s'il fault tant soit peu, si de tant de ressorts il y en a un tout seul qui tire à gauche, en voylà assez pour nous perdre. Dieu sçait de quelle difficulté est la cognoissance de la pluspart de ces parties: car, pour exemple, comment trouvera il le signe propre de la maladie, chascune estant capable d'un infiny nombre de signes? combien ont il de débats entr'eulx et de doubtes sur l'interprétation desurines ? aultrement d'où viendroit cette altercation continuelle que nous veovons entr'eulx sur la cognoissance du mal? comment excuserions nous cette faulte, où ils tumbent si souvent, de prendre martre pour renard? Aux maulx que i'ay eu, pour peu qu'il v eust de difficulté, ie n'en ay iamais trouvé trois d'accord : ie remarque plus volontiers les exemples qui me touchent. Dernièrement, à Paris, un gentilhomme feut taillé par l'ordonnance des médecins, auquel on ne trouva de pierre non plus à la vessie qu'à la main : et là mesme, unevesque qui m'estoit fort amy, avoit esté instamment solicité, par la pluspart des médecins qu'il appelloit à son conseil, de se faire tailler : i'aidois moy mesme, soubs la foy d'aultruy, à le luy suader : quand il feust trespassé, et qu'il feut ouvert, on trouva qu'il n'avoit mal qu'aux reins. Ils sont moins excusables en cette maladie, d'autant qu'elle est aulcunement palpable. C'est par laque la chirurgie me semble beaucoup plus certaine, parce qu'elle veoid
et manie ce qu'elle faict ; il y a moins à coniecturer et à deviner: là où les médecins n'ont point de spéculum matricis qui leur descouvre nostre cerveau, nostre poulmon, et nostre foye.
Les promesses mesmes de la médecine sont incroyables : car, ayant à prouveoir à divers accidents et contraires qui nous pressent souvent ensemble, et qui ont une relation quasi nécessaire, comme la chaleur du foye, et froideur de l'estomach, ils nous vont persuadant que, de leurs ingrédients, cettuy cy eschauffera l'estomach, cet aultre refreschira le foye ; l'un a sa charge d'aller droict aux reins, voire iusques à la vessie, sans estaler ailleurs ses opérations, et conservant ses forces et sa vertu, en ce long chemin et plein de destourbiers, iusques au lieu au service duquel il est destiné, par sa propriété occulte : l'autre asseichera le cerveau ; celuy là humectera le poulmon. De tout cet amas, ayant faict une mixtion de bruvage, n'est ce pas quelque espèce de resverie d'espérer que ces vertus s'aillent divisant et triant de cette confusion et meslange, pour courir à charges si diverses? lecraindrois infiniement qu'elles perdissent ou eschangeassent leurs étiquettes, et troublassent leurs quartiers. Et qui pourroit imaginer qu'en cette confusion liquide, ces facultez ne se corrompent, confondent, et altèrent l'une l'aultre ? Quoy, que l'exécution de cette ordonnance despend d'un aultre officier, à la foy et mercy duquel nous abandonnons, encores un coup, nostre vie?
Quant à la variété et foiblesse des raisons de cet' art, elle est plus apparente qu'en aulcun'aultre
art: Les choses aperitifv^es sont utiles à un homme choliqueux, d'autant qu'ouvrant les passages et les dilatant, elles acheminent cette matière gluante, de laquelle se bastit la grave et la pierre, et conduisent contrebas ce qui se commence à durcir et amasser aux reins : les choses aperitifves sont dangereuses à un homme choliqueux, d'autant qu'ouvrant les passages et les dilatant, elles acheminent vers les reins la matière propre à bastir la grave, lesquels s'en saisissants volontiers pour cette propension qu'ils y ont. il est malaysé qu'ils n'en arrestent beaucoup de ce qu'on y aura charrie ; dadvantage, si de fortune il s'y rencontre quelque corps un peu plus grosset qu'il ne fault pour passer tous ces destroicts qui restent à franchir pour l'expeller au dehors, ce corps estant esbranlé par ces choses aperitifves, et iecté dans ces canaux estroicts, venant à les boucher, acheminera une certaine mort et iresdouloureuse. Ils ont une pareille fermeté aux conseils qu'ils nous donnent de nostre régime de vivre : Il est bon de tumber souvent de l'eau ; car nous veovons, par expérience, qu'en la laissant croupir, nous lui donnons loisir de se descharger de ses excréments et de sa lie, qui servira de matière à bastir la pierre en la vessie; il est bon de ne lumbcr point souvent de l'eau : car les poisants excréments qu'elle traisne quand et elle, ne s'emporteront point s'il n'y a de la violence, comme on veoid, par expérience, qu'un torrent qui roule avecques roideur balave bien plus nettement le lieu où il passe, quenefaictle cours d'un ruisseau mol et lasche : Pareillement,
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il est bon d'avoir souvent affaire aux femmes, car cela ouvre les passages, et achemine la grave et le sable : il est bien aussi mauvais, car cela eschauffe les reins, les lasse et afïoiblit: Il est bon de se baigner aux eaux chauldes. parce que cela relasche et amollit les lieux où se croupit le sable et la pierre : mauvais aussi est il. d'autant que cette application de chaleur externe aide les reins à cuire, durcir et pétrifier la matière qui y est disposée: A ceulx qui sont aux bains, il est plus salubre de manger peu le soir, afin que le bruvage des eaux qu'ils ont à prendre lendemain matin face plus d'opération, rencontrant l'estomach vuide et non empesché : au rebours, il est meilleur de manger peu au disner, pour ne troubler l'opération de l'eau, qui n'est pas encores parfaicte, et ne charger l'estomach si soubdain aprez cet aultre travail, et pour laisser l'office de digérer à la nuict, qui le sçait mieulx faire que ne faict le jour, où le corps et l'esprit sont en perpétuel mouvement et action. 'Voylà comment ils vont bastelant et baguenaudant à nos despens en touts leurs discours ; et ne me sçauroient fournir proposition, à laquelle ie n'en rebastisse une contraire de pareille force. Qu'on ne crie donc plus aprez ceulx qui, en ce trouble, se laissent doulcement conduire à leur appétit et au conseil de nature, et se remettent à la fortune commune.
^ Les Spécialités ^
COMME nous avons des pourpoinctiers, des chaussetiers pour nous vestir ; et en sommes d'aultant mieulx servis, que chascun ne se mesle que de son subiect, et a sa science plus restreincte etplus courte que n'a un tailleur qui embrasse tout ; et comme, à nous nourrir, les grands, pour plus de commodité, ont des offices distinguez de potagers et de rostisseurs, dequoy un cuisinier, qui prend la charge universelle, ne peult si exquisement venir à bout : de mesme, à nous guarir, les Aegyptiens avoient raison de reiecter ce gênerai mestier de médecin, et de descouper cette profession ; à chasque maladie, à chasque partie du corps, son œuvrier; car cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusément traictee, de ce qu'on ne regardoit qu'à elle spécialement. Les nostres ne s'advisent pas que, qui pourveoid à tout, ne pourveoid à rein ; que la totale police de ce petit monde leur est indigestible. Ce pendant qu'ils craignent d'arrester le cours d'un dysentérique, pour ne luy causer la (îebvre, ils me tuèrent unamy qui valoit mieux que touts tant qu'ils sont. Ils mettent leurs divinations au poids, à rencontre des maulx présents ; et, pour ne guarir le cerveau au preiudice de l'estomach, offensent re>tomach et empirent le cerveau par ces drogues tumultuaires et dissentieuses.
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^ Les Stations thermales ^
I'ay veu, par occasion de mes voyages, quasi touts les bains fameux de chrestienté ; et, depuis quelques années, ay commencé à m'en servir: car, en gênerai, i'estime le baigner salubre, et crois que nous encourons non legieres incommoditez en nostre santé, pour avoir perdu cette coustume, qui estoit généralement observée au temps passé quasi en toutes les nations, et est encores en plusieurs, de se laver le corps touts les iours ; et ne puis pas imaginer que nous ne vaillions beaucoup moins de tenir ainsi nos membres encroustez, et nos pores estoupez de crasse : et quant à leur boisson, la fortune a faict premièrement qu'elle ne soit aulcunement ennemie de mon goust : secondement, elle est naturelle et simple, qui au moins n'est pas dangereuse si elle est vaine, dequoy ie prends pour respondant cette infinité de peuples de toutes sortes et complexions qui s'y assemble ; et, encores que ie n'y aye apperceu aucun effet extraordinaire et miraculeux, ains que, m'en informant un peu plus curieusement qu'il ne se faict, i'aye trouvé mal fondez et fauls touts les bruits de telles opérations qui se sèment en ces lieux là, et qui s'y croyent (comme le monde va se pipant ayseement de ce qu'il désire), toutesfois aussi n"ay ie veu gueres de personnes que ces eaux ayent empiré, et ne leur peult on sans malice refuser cela, qu'elles n'esveillent l'appétit, facilitent la digestion, et nous prestent quelque nouvelle alaigresse, si on
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n'y va par trop abattu de forces; ce que ie desconseille de faire : elles ne sont pas pour relever une poisante ruyne; elles peuvent appuyer une inclination legiere, ou prouveoir à la menace de quelque altération. Qui n'y apporte assez d'alaigresse. pour pouvoir iouïr le plaisir des compaignies qui s'y treuvenl, et des promenades et exercices à quoy nous convie la beauté des lieux où sont communement assises ces eaux, il perd sans double la meilleure pièce et plus asseuree de leur effect. A cette cause, i'ay choisi iusques à cette heure à m'arrester et à me servir de celles où il v avoit plus d'amœnité de lieu, commodité de logis, de vivres et de compaignies, comme sont, en France, les bains de Banieres ; en la frontière d'AUemaigne et de Lorraine, ceulx de Plombières; en Souysse, ceulx de Bade ; en la Toscane, ceux de Lucques, et spécialement ceulx délia Villa, desquels i'a^■ usé plus souvent et à diverses saisons.
Chasque nation a des opinions particulières touchant leur usage, et des loix et formes de s'en servir, toutes diverses; et, selon mon expérience, l'eiïectquasi pareil : leboiren'estaulcunemcntreceu en Allemaigne; pour toutes maladies, ils se baignent, et sont à grenouiller dans l'eau, quasi d'un soleil à l'aultre; en Italie, quand ils boivent neuf iours, ils s'en baignent pour le moins trente, et communément boivent l'eau mixtionnec d'aultres drogues, pour secourir son opération : on nous ordonne icy de nous promener pour la digérer; là, on lesarreste au lict où ils l'ont prinse, iusques à ce qu'ils l'ayent vuidee, lein- eschaudant conti-
nuellement Testomach et les pieds: comme les Allemands ont de particulier de se faire généralement touts corneter et ventouser avecques scarification, dans le bain ; ainsin ont les Italiens leurs doccie, qui sont certaines gouttières de cette eau chaulde, qu'ils conduisent par des cannes, et vont baignant une heure le matin, et autant l'aprez disnee, par l'espace d'un mois, ou la teste, ou l'estomach, ou aultre partie du corps à laquelle ils ont affaire. II y a infinies aultres différences de coustumes en chasque contrée; ou, pour mieulx dire, il n'y a quasi aulcune ressemblance des unes aux aultres. Voiylà comment cette partie de médecine, à laquelle seule ie me suis laissé aller, quoyqu'elle soit la moins artificielle, si a elle sa bonne part de la confusion et incertitude qui se veoid partout ailleurs en cet art.
^ Vanité de la Thérapeutique ^
AU demourant^ i'honoreles médecins, non pas, suyvant le précepte, pour la nécessité, mais pour l'amour d'eulx mesmes, en ayant veu beaucoup d'honnestes hommes et dignes d'estre aimez. Ce n'est pas à eulx que l'en veulx, c'est à leur art : et ne leur donne pas grand blasme de faire leur proufitde nostre sottise, car la plus part du monde faict ainsi; plusieurs vacations, et moindres, et plus dignes que la leur, n'ont fondement et appuy qu'aux abus publicques. le les appelle en macompaignie quand ie suis malade, s'ils se rencontrent
à propos, et demande à en estre entretenu ; et les paye comme les aultres. le leur donne loy de me commander de m'abrier chauldement, si ie layme mieulx ainsi que d'aultre sorte : ils peuvent choisir d'entre les porreaux et les laictues, dequoy il leur plaira que mon bouillon se face, et m'ordonner le blanc ou le clairet ; et ainsi de toutes aultres choses qui sont indifférentes à mon appétit et usage. l'entends bien que ce n'est rien faire pour eulx, d'autant que l'aigreur et l'estrangeté sont accidents de l'essence propre de la médecine. Lycurgus ordonnoit le vin aux Spartiates malades; pourquoy? parce qu'ils en haïssoient l'usage, sains: tout ainsi qu'un gentilhomme, mon voisin, s'en sert pour drogue tressalutaire à ses fiebvres, parce que, de sa nature, il en hait mortellement le goust. Combien en veoyons nous d'entre eulx estre de mon humeur ? desdaigner la médecine pour leur service, et prendre une forme de vie libre, et toute contraire à celle qu'ils ordonnent à aultruy ? Qu'est ce cela, si ce n'est abuser tout destrousseement de nostre simplicité ? car ils n'ont pas leur vie et leur santé moins chère que nous, et accommoderoient leurs elfects à leur doctrine, s'ils n'en cognoissoient eulx mesmes la faulseté.
le ne me puis desprendre de ce papier, que ie n'en die encores ce mot, sur ce qu'ils nous donnent, pour respondant de la certitude de leurs drogues, l'expérience qu'ils ont laicte : La plus part, et, ce crois ie, plus des deux tiers des vertus médicinales, consistent en la quinteessence on propriété occulte des simples, de laquelle nous ne pouvons
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avoir aultre instruction que l'usage ; car quinteesscnce n'est aultre chose qu'une qualité de laquelle, par nostre raison, nous ne sçavons trouver la cause.
l'imagine l'homme, regardant autour de luy le nombre infiny des choses, plantes, animaulx, metaulx ; ie ne sçais par où luy faire commencer son essay : et, quand sa première fantasie se iectera sur la corne d'un élan, à quoy il t'ault prester une créance bien molle et aysee, il se treuve encores autant empesché en sa seconde opération ; il luy Cbt proposé tant de maladies et tant de circonstances, qu'avant qu'il soit venu à la certitude de ce poinct où doibt ioindre la perfection de son expérience, le sens humain y perd son latin ; et avant qu'il ayt trouvé, parmy cette infinité de choses, que c'est cette corne ; parmy cette infinité de maladies, l'epilepsie ; tant de complexions, au melancholique ; tant de saisons, en hyver ; tant de nations, au François; tant d'aages, en la vieillesse; tant de mutations célestes, en la conionction de "Venus et de Saturne ; tant de parties du corps, au doigt : à tout cela, n'estant guidé ny d'argument, ny de coniecutre, ny d'exemple, ny d'inspiration divine, ains du seul mouvement de la fortune, il fauldroitque ce feust par une fortune parfaictement artificielle, réglée, et méthodique. Et puis, quand la guarison feut faicte, comment se peult il asseurer que ce ne feust Que le mal estoit arrivé à sa période ? ou \Jn etïect du hazard ? ou L'opération de quelque aultre chose qu'il eust ou mangé, ou beu, ou touché ce iour là ? ou Le me-
rite des prières de sa mère grand' ? Dadvantage, quand cette preuve auroit esté parfaicte, combien de fois feut elle réitérée ? et cette longue chordee de fortunes et de rencontres, r'enfilee, pour en conclure une règle ? Quand elle sera conclue, par qui est ce ? De tant de millions, il n'y a que trois hommes qui se meslent d'enregistrer leurs expériences : le sort aura il rencontré à poinct nommé l'un de ceulxcy? Quoy, si un aultre, et si cent aultres, ont faict des expériences contraires? A l'adventure y verrions nous quelque lumière, si touts les iugements et raisonnements des hommes nous estoient cogneus : mais que trois tesmoings et trois docteurs régentent l'humain genre, ce n'est pas la raison : il fauldroit que l'humaine nature les eust desputez et choisis, et qu'ils feussent déclarez nos syndics par expresse procuration.
^ Nul n'est prophète en son pays ^
TEL a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n'ont rien veu seulement deremarquable ; peu d'hommesontesté admirez par leurs domestiques ; nul a esté prophète non seulement en sa maison, mais en son pais, dict l'expérience des histoires: de mesme aux choses de néant ; et en ce bas exemple, se veoid l'image des grands. Kn mon climat de Gascoigne on tient pour drôlerie de me veoir imprimé; d'autant que la cognoissance qu'on prend de moy s'esloingnc de mon giste, l'en vaulx d'autant mieulx ; iachcte
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les imprimeurs en Guienne ; ailleurs ils m'achètent.
^ Les Erreurs de jeunesse ^
COMME celuy qui ne demande point qu'on me tienne pour meilleur que ie suis, ie diray cecy des erreurs de ma ieunesse. Non seulement pour le dangier qu'il y a delà santé (si n'ay iesceu si bien faire que ie n'en aye eu deux attaintes, legieres toutesfois et preambulaires), mais encores par mespris, ie ne me suis gueres addonné aux accointances vénales et publicques : i'ay voulu aiguiser ce plaisir par la difficulté, par le désir, et par quelque gloire.
Au demeurant, ie faisois grand compte de l'esprit, mais pourveu que le corps n'en feust pas à dire ; car, à respondre en conscience, si l'une ou l'autre des deux beautez debsoit nécessairement y faillir, l'eusse choisi de quitter plustost la spirituelle : elle a son usage en meilleures choses ; mais au subiect de l'amour, subiect qui principalement se rapporte à la veue et à l'attouchement, on faict quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les grâces corporelles.
^ Les Souffrances de l'anurie ^
L'opiMASTBETÉ dc mcs pierres, spécialement en la verge, m'a par fois iecté en longues suppressions d'urine, de trois, de quatre iours, et si avant
en la mort, que c'eust esté folie d'esperer Teviter, voyre désirer ; veu les cruels efforts que cet estât apporte. Oh I que ce bon empereur qui faisoit lier la verge à ses criminels, pour les faire mourir à faulte de pisser, estoit grand maistre en la science de bourrellerie !
^ Le Mensonge ^
C'est peu, au service des princes, d'estre secret, si on n'est menteur encores. Celuy qui s'enquestoit à Thaïes Milesius s'il debvoit solennellement nier d'avoir paillarde, s'il se feust addressé à moy. ie luy eusse respondu qu'il ne le debvoit pas faire : car le mentir me semble encores pire que la paillardise. Thaïes luy conseilla tout aultrement, et qu'il iurast, pour garantir le plus, par le moins : toutesfois ce conseil n'estoit pas tant eslection de vice, que multiplication. Sur quoy disons ce mot, en passant, qu'on faict bon marché à un homme de conscience, quand on luy propose quelque difficulté au contrepoids du vice ; mais quand on l'enferme entre deux vices, on le met à un rude chois, comme on feitOrigene, ou qu'il idolastrast, ou qu'il se souffrist iouïr charnellement à un grand vilain Aethiopien qu'on luy présenta: il subit la première condition ; et vicieusement, dict on. Pourtant ne seroient pas sans goust, selon leur erreur, celles qui nous protestent, en ce temps, qu'elles aimeroicnt mieulx charger leur conscience de dix hommes, que d'une messe.
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^ L'Acte génital ^
Qu'a faict l'action génitale aux hommes, si naturelle, si nécessaire et si iuste, pour n'en oser parler sans vergongne, et pour l'exclure des propos sérieux et réglez ? Nous prononceons hardiement, tue7\ des?'obbe}\ trahir ; et cela, nous n'oserions qu'entre les dents. Est ce à dire que moins nous en exhalons en paroles, d'autant nous avons loy d'en grossir la pensée ? car il est bon que les mots qui sont le moins en usage, moins escripts, et mieulx teus, sont les mieulx sceus et plus généralement cogneus ; nul aage, nulles mœurs l'ignorent non plus que le pain : ils s'impriment en chascun, sans estre exprimez, et sans voix et sans figure ; et le sexe qui le faict le plus, a charge de le taire le plus.
D'un costé nature nous poulse, ayant attaché à ce désir la plus noble, utile et plaisante de toutes ses fonctions ; et là nous laisse, d'aultre part, accuser et fuyr comme insolente et deshonneste, en rougir, et recommender l'abstinence. Sommes nous pas bien brutes, de nommer brutale l'opération qui nous faict ?
Nous avons à l'adventure raison de nous blasmerde faire une si sotte production que l'homme; d'appeler l'action, honteuse ; et honteuses, les parties qui y servent (asteure sont les miennes proprement honteuses et peneuses).
^ Le Mariage ^
L'amour hait qu'on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressées et entretenues sous aultre tiltre, comme est le mariage : l'alliance, les movens, y poisent par raison, autant ou plus que les grâces et la beauté. On ne se marie pas pour soy, quoy qu'on die; on se marie autant, ou plus, pour sa postérité, pour sa famille; l'usage et l'interest du mariage touche nostre race, bien loing pardelà nous : pourtant me plaist cette façon, qu'on le conduise plustost par main tierce, que par les propres, et par le sens d'aultruy, que parle sien ; tout cecy, combien à l'opposite des conventions amoureuses? Aussi est ce une espèce d'inceste d'aller employer, à ce parentage vénérable et sacré, les efforts et les extravagances de la licence amoureuse, comme il me semble avoir dict ailleurs : il fault, dict Aristote, toucher sa femme prudemment et sévèrement, de peur qu'en la chastouillant trop lascifvemcnt, le plaisir ne la face sortir hors des gonds de raison. Ce qu'il dict pour la conscience, les médecins le disent pour la santé: « Qu'un plaisir excessifvement chauld, voluptueux, et assidu, altère la semence, et empesche la conception : » disent d'aultre part, « qu'à une congrcssion languissante, comme celle là est de sa nature, pour la remplir d'une iuste et fertile chaleur, il s'y fault présenter rarement et à notables intervalles.» le ne veois point de mariages qui faillent plustost
et se troublent, que ceulx qui s'acheminent par la beauté et désirs amoureux ; il y fault des fondements plus solides et plus constants, et y marcher d aguet ; cette bouillante alaigresse n'y vault rien.
Un bon mariage, s'il en est, refuse lacompaignie et conditions de l'amour: il tasche à représenter celles de l'amitié. C'est une doulce société de vie, pleine de constance, de fiance, et d'un nombre infiny d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aulcune femme qui en savoure le goust ne vouldroit tenir lieu de maîtresse à son mary : si elle est logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logée.
Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus belle pièce en nostre société : nous ne nous en pouvons passer, et Talions avilissant.
Socrates , enquis Qui estoit plus commode, prendre ou ne prendre point de femme : « Lequel des deux on face, dict il, on s'en repentira. »
De mon desseing, i'eusse fuy d'espouser la Sagesse mesme, si elle m'eust voulu : mais, nous avons beau dire, la coustume et l'usage de la vie commune nous emporte; la plus part de mes actions se conduisent par exemple, non par chois : toutesfois ie ne m'y conviay pas proprement, on m'y mena, et y feus porté par des occasions estrangieres ; car non seulement les choses incommodes, mais il n'en est aulcune si laide et vicieuse et evitable, qui ne puisse devenir acceptable par
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quelque condition et accident : tant l'humaine posture est vaine! et y feus porté, certes, plus mal préparé lors, et plus rebours, que le ne suis à présent, aprez l'avoir essayé : et tout licencieux qu'on me tient, i'ay en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage, que ie n'avois ny promis ny espéré. Il n'est plus temps de regimber, quand on s'est laissé entraver: il fault prudemment mesnager sa liberté ; mais depuis qu'on s'est soubmis à l'obligation, il s'y fault tenir soubs les loix du debvoir commun, au moins s'en efforcer.
Peu de gents ont espousé des amies, qui ne s'en soyent repentis : et, iusques en l'aultre monde, quel mauvais mesnage a faict lupiter avecques sa femme, qu'il avoit premièrement practiquee et iouïe par amourettes ! c'est ce qu'on dict, Chier dans le panier, pour aprez le mettre sur sa teste.
Le mariage a, pour sa part, l'utilité, la iustice, l'honneur, et la constance ; un plaisir plat, mais plus universel : L'amour se fonde au seul plaisir, et l'a, de vrav, plus chasiouilleux, plus vif et plus aigu ; un plaisir attizé par la difliculté ; il y fault de la picqueure et de la cuisson : ce n'est plus amour, s'il est sans flèches et sans feu. La libéralité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l'alfection et du désir.
Les femmes n'ont pas tort du tout, quand elles refusent les règles de \ie qui sont introduictes au monde; d'autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles.
Une femme se plaignant des efforts trop assiduels de son mary, non tant, à mon advis, qu'elle
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en fcust incommodée, comme pour retrencher, soubs ce prétexte, et brider, en ce mesme qui est l'action fondamentale du mariage, l'autorité des maris envers leurs femmes : à laquelle plaincie le mary respondoit, homme vrayement brutal et desnaturé, qu'aux iours mesme de ieusne il ne s'en sçauroit passer à moins de dix ; intervint ce notable arrest de la royne d'Aragon, par lequel, aprez meure délibération de conseil, cette bonne royne, pour donner règle et exemple, atout temps, delà modération et modestie requise en un iuste mariage, ordonna, pour bornes légitimes et nécessaires, le nombre de six par iour, relaschant et quittant beaucoup du besoing et désir de son sexe, « pour establir, disoitelle, une forme aysee, et par conséquent permanente et immuable: en quoy s'escrient les docteurs, « Quel doibt estre l'appétit et la concupiscence féminine, puisque leur raison, leur reformation et leur vertu se taille à ce prix! »
Solon, patron de l'eschole légiste, ne taxe qu'à trois fois par mois, pour ne faillir point, cette hantise conjugale : Aprez avoir creu. dis ie, et presché cela, nous sommes allez leur donner la continence peculierement en partage , et sur peines dernières et extrêmes.
Nous les voulons saines, vigoreuses, en bon poinct, bien nourries, et chastes ensemble ; c'est à dire, et chauldes et froides ; car le mariage, quti nous disons avoir charge de les empescher de brusler, leur apporte peu de refreschissement, selon nos mœurs : Si elles en prennent un à qui la vigueur de l'aage boult encores, il fera gloire de
l'espandre ailleurs ; le philosophe Polemon feut iustement appelé en iustice par sa femme, de ce qu'il alloit semant en un champ stérile le fruict deu au champ génital : Si c'est de ces aultres cassez, les voylà, en plein mariage, de pire condition que vierges et veufves. Nous les tenons pour bien fournies, parce qu'elles ont un homme auprès d'elles.
^ L'Education des filles ^
Nous les dressons, dez l'enfance, aux entremises de l'amour; leur grâce, leur attifeure, leur science, leur parole, toute leur instruction ne regarde qu'à ce but : leurs gouvernantes ne leur impriment aultre chose que le visage de Tamour, ne teust qu'en le leur représentant continuellement pour les en desgouster. Ma fille (c'est tout ce que i ay d'enfants) est en l'aage auquel les lois excusent les plus eschauffees de se marier ; elle est d'une complexion tardifvc, mince et molle, et a esté par sa mère eslevee de mcsme, d'une forme retirée et particulière, si qu'elle ne commence encore qu'à se desniaiser de la na'ifveté de l'enfance : elle lisoit un livre françois devant moy ; le mol do. fouteau s'y rencontra, nom d'un arbre cogneu ; la femme qu'ell' a pour sa conduictc l'arresta tout court un peu rudement, et la feit passer par dessus ce mauvais pas. le la laissay faire, pour ne troubler leurs règles ; car ie ne m'empesche aulcunement de ce gouvernement : la police leminine a un train mystérieux, il fault le
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leur quitter : mais, si ie ne me trompe, le commerce de vingt laquays n'eust sceu imprimer en sa fantaisie, de six mois, l'intelligence et usage et toutes les conséquences du son de ces syllabes scélérates, comme feit cette bonne vieille par sa réprimande et son interdiction.
Qu'elles se dispensent un peu de la cerimonie ; qu'elles entrent en liberté de discours: nous ne sommes qu'enfants au prix d'elles en cette science. Oyez leur représenter nos poursuittes et nos entretiens : elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien qu'elles n'ayent sceu et digéré sans nous. Seroit ce, ce que dict Platon, qu'elles ayent esté garsons desbauchez aultrefois? Mon aureille se rencontra un iour en lieu où elle pouvoit desrobber aulcun des discours faicts entre elles sans souspeçons : que ne puis ie le dire ? Nostre dame (feis ie) ! allons à cette heure estudier des phrases d'Amadis et des registres de Boccace et de l'Aretin, pour faire les habiles : nous employons vrayement bien nostre temps 1 II n'est ny parole, ny exemple, ny desmarche, qu'elles ne sachent mieulx que nos livres : c'est une discipline qui naist dans leurs veines, que ces bons maistres d'eschole, nature, ieunesse et santé, leur soufflent continuellement dans l'ame ; elles n'ont que faire de l'apprendre, elles l'engendrent.
^ Les Organes génitaux ^
EN la plus part du monde, cette partie de nostre corps estoit deiTiée : en mesme province, les uns se Tescorchoient pour en offrir et consacrer un lopin; les aultres offroient et consacroient leur semence : en une aultre, les ieunes hommes se le perceoient publicquement et ouvroient en divers lieux entre chair et cuir, et traversoient, par ces ouvertures, des brochettes, les plus longues et grosses qu'ils pouvoient souffrir : et de ces brochettes faisoientaprez du feu, pour offrandeàlcursdieux' ; estimez peu vigoreux et peu chastes, s'ils venoient à s'estonner par la force de cette cruelle douleur : ailleurs, le plus sacré magistrat estoit révéré et recogneu par ces parties là : et, en plusieurs cerimonies, l'effigie en estoit portée en pompe, à l'honneur de diverses divinitez; les dames aegyptiennes, en la feste des Bacchanales, en portoient au col un de bois, exquisement formé, grand et poisant, chascune selon sa force ; oultre ce que la statue de leur dieu en representoit un qui surpassoit en mesure le reste du corps. Les femmes mariées, icy prez, en forgent, de leur couvrechef, une figure sur leur front, pour se glorifier de la iouïssance qu'elles en ont ; et venant à estre veufves, le couchent en arrière, et ensepvelissent soubs leur coefi'ure. Les plus sages matrones, à Rome, estoient honnorees d'offrir des fleurs et des couronnes au dieu Priapus ; et sur ses parties moins honnestes faisoit on seoir les vierges, au
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temps de leurs nopces. Encores ne sçais ie si i'ay veu en mes iours quelque air de pareille dévotion. Que vouloit dire cette ridicule pièce de la chaussure de nos pères, qui se veoid encores en nos Souysses? àquoy faire la montre que nous faisons, à cette heure, de nos pièces, en forme, soubs nos gregues ; et souvent, qui pis est, oultre leur grandeur naturelle, par faulseté et imposture? Il me prend envie de croire que cette sorte de vestement feust inventée aux meilleurs et plus consciencieux siècles, pour ne piper le monde, pour que chascun rendist en public compte de son faict ; les nations plus simples l'ont encores auculnement rapportant au vray : lors, on instruisoit la science de l'ouvrier, comme il se faict de la mesure du bras ou du pied. Ce bon homme qui, en ma ieunesse, chastra tant de belles et antiques statues en sa grande ville, pour ne corrompre la veue, se debvoit adviser, comme aux mystères de la bonne déesse toute apparence masculine en estoit forclose, que ce n'estoit rien advencer, s'il ne faisoit encore chastrer et chevaulx, etasnes, et nature enhn.
Les dieux, dict Platon, nous ont fourni d'un membre inobedient et tyrannique, qui, comme un animal furieux, entreprend, par la violence de son appétit, de soubmettre tout à soy : de mesme aux femmes le leur, comme un animal glouton et avide, auquel si on refuse aliments en sa saison, il forcené, impatient de delay ; et, soufflant sa rage en leur corps, empesche les conduicts, arreste la respiration, causant mille sortes de maulx ; iusques à ce qu'avant humé le fruict de la soif commune.
il en ayt largement arrousé et ensemencé le fond de leur matrice.
A l'adventure est ce un plus chaste et fructueux usage, de leur faire de bonne heure cognoistre le vif, que de le leur laisser deviner selon la liberté et chaleur de leur fantasie : au lieu de parties vrayes, elles en substituent, par désir et par espérance, d'aultres extravagantes au triple ; et tel de ma cognoissance s'est perdu, pour avoir faict la descouverte des siennes en lieu où il n'estoit encores au propre de les mettre en possession de leur plus sérieux usage. Quel dommage ne font ces énormes pourtraicts que les enfants vont semant aux passages et escalliers des maisons royales ? de là leur vient un cruel mespris de nostre portée naturelle.
^ La Chasteté ^
LES Lacedemoniennes, plus vierges femmes que ne sont nos filles, veoyoient touts les iours les ieunes hommes de leur ville despouillez en leurs exercices ; peu exactes elles mesmcs à couvrir leurs cuisses en marchant, s'cstimanis, comme dict Platon, assez couvertes de leur vertu sans vertugade. Mais ceulx là, desquels parle sainct Augustin, ont donné un merveilleux efiort de tentation à la nudité, qui ont mis en doubte. Si les femmes, au iugement universel, ressusciteront en leur sexe, et non plus tost au nostre, pour ne nous tenter encores en ce sainct estât. On les leurre, en
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somme, et acharne, par louts moyens ; nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse : et puis nous crions au ventre. Confessons le vray, il n'en est gueres d'entre nous, qui ne craignent plus la honte qui luy vient des vices de sa femme que des siens; qui ne se soigne plus (charité esmerveillable !) de la conscience de sa bonne espouse que de la sienne propre ; qui n'aimast mieulx estre voleur et sacrilège, et que sa femme feust meurtrière et hérétique, que si elle n'estoit plus chaste que son mary : inique estimation de vices 1 Nous et elles sommes capables de mille corruptions plus dommageables et desnaturees que n'est la lascifveté; mais nous faisons et poisons les vices, non selon nature, mais selon nostre interest ; par où ils prennent tant de formes ineguales.
L'aspreté de nos décrets rend l'application des femmes à ce vice plus aspre et vicieuse que ne porte sa condition, et l'engage à des suittes pires que n'est leur cause : elles offriront volontiers d'aller au palais quérir du gain, et, à la guerre, de la réputation, plustost que davoir, au milieu de l'oisifveté et des délices, à faire une si difficile garde; veoyent elles pas qu'il n'est ny marchand, ny procureur, ny soldat, qui ne quitte sa besongne pour courre à cette aultre, et le crocheteur, et le savetier, touts harassez et hallebrenez qu'ils sont de travail et de faim ?
le ne sçais si les exploicts de César et d'Alexan dre surpassent en rudesse la resolution d'une belle ieune femme, nourrie, en nostre fasçon, à la lumière et commerce du monde, battue de tant
d'exemples contraires, et se maintenant entière au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes.il n'y a point de faire plus espineux qu'est ce non faire, ny plus actif : ie treuve plus aysé de porter une cuirasse toute sa vie, qu'un pucelage ; et est le vœu de la virginité le plus noble de tous les vœux, comme estant le plus aspre: Diaboli virliis in lumbisest, dict sainct Icrosmc.
^ L'Occasion ^
OH ! le furieux advantage que l'opportunité ? Qui me demanderoit la première partie en l'amour, ie respondrois que c'est sçavoir prendre le temps ; la seconde de mesme ; et encores la tierce : c'est un poinctqui peult tout. l'ay eu faulte de fortune souvent, mais parfois aussi d'entreprinse.
^ Quand on le sait, c'est peu de chose ^
EST il pas touts les iours des femmes, entre nous, qui,pourlaseuleutilité de leurs maris, se preslent, et par leur expresse ordonnance et entremise ? et anciennement Phaulius l'Argien offrit la sienne au roi Philippus par ambition ; tout ainsi que par civilité ce Galba, qui avait donné à souper à Mecenas, veoyanl que sa femme et lui commençeoient à complotter par œillades et signes, se laissa couler sur son coussin, représentant un homme aggravé de sommeil, pour faire espaule à leurs amours : ce
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qu'il advoua d'assez bonne grâce; car, sur ce poinct, un valet ayant prins la hardiesse de porter la main sur les vases qui estoient sur la table, il luy cria tout franchement: « Comment, coquin, veoistu pas que ie ne dors que pour Mecenas?» Telle a les mœurs dcsbordees, qui a la volonté plus reformée que n'a cett' aultre qui se conduict soubs une apparence réglée. Comme nous en veoyons qui se plaignent d'avoir esté vouées à chasteté, avant l'aage de cognoissance : l'en ay veu aussi se plaindre véritablement d'avoir esté vouées à la desbauche, avant l'aage de cognoissance : le vice des parents en peult estre cause ; ou la force du besoing, qui est un rude conseiller.
Le charactere de la cornardise est indélébile ; à qui il est une fois attaché, il Testtousiours : le chastiement l'exprime plus que la faulte. Il faict beau veoir arracher de l'umbre et du doubte nos malheurs privez, pour les trompetter en des eschaffauds tragiques ; et malheurs qui ne pincent que par le rapport: car Bonne femme, et Bon mariage, se dict, non de qui l'est, mais duquel on se taist. Il fault estre ingénieux à éviter cette ennuyeuse et inutile cognoissance ; et avoient les Romains en coustume, revenants de voyage, d'envoyer au devant en la maison faire sçavoir leur arrivée aux femmes, pour ne les surprendre.
Je sçais cent honnestes hommes cocus, honnestement et peu indécemment; un galant homme en est plainct, non pas desestimé. Faictes que vostre vertu estoufife vostre malheur ; que les gents de bien en mauldissent l'occasion ; que celuy qui vous
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offense tremble seulement à le penser. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit iusques au plus grand ?
Celuy là s'y entendoit, ce me semble, qui dict « qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle, avecques un mary sourd ».
Serions nous pas moins cocus si nous craignions moins de Testre Psuyvant la complexion des femmes ; car la deffense les incite et convie.
Quelle meilleure interprétation trouverions nous au faict de Messalina ? Elle feit au commencement son mary cocu à cachetés, comme il se faict: mais, conduisant ses parties trop ayseement, par la stupidité qui estoit en luy, elle desdaigna soubdain cet usage ; la voylà à faire l'amour à la descouverte, advouer des serviteurs, les entretenir et les favoriser à la veue d'un chascun : elle vouloit qu'il s'en ressentis!. Cet animal ne se pouvant esveiller pour tout cela, et luy rendant ses plaisirs mois et fades par cette trop lasche facilité par laquelle il sembloit qu'il les auctorisast et legitimast, que feit elle ? Eemme d'un empereur sain et vivant, et à Rome, au théâtre du monde, en plein midy, en feste et cerimonie publicque, et avecques Silius, duquel elle iouïssoit longtemps devant, elle se marie un iour que son mary estoit hors de la ville.
A L EXTRAIT DE MONTAIGNE Ql
^ L'Amour veut être partagé ^
IE dis pareillement qu'on aime un corps sans ame,ousans sentiment, quand on aime uncorps sans son consentement et sans son désir. Toutes iouïssances ne sont pas unes : il y a des iouïssances etiques et languissantes : mille aultres causes que la bienvueillance nous peuvent acquérir cet octroy des dames ; ce n'est suffisant tesmoignage d'affection ; il y peult escheoir de la trahison, comme ailleurs ; elles n'y vont par fois que d'une fesse ; l'en sçais qui aiment mieulx prester cela que leur coche, et qui ne se communiquent que par là. Il fault regarder si vostre compaignie leur plaist pour quelque aultre fin encores, ou pour celle là seulement, comme d'un gros garson d'estable ; en quel rang, et à quel prix vous y estes logé. Quoy, si elle mange vostre pain à la saulse d'une plus agréable imagination? Comment? avons nous pas veu quelqu'un, en nos iours, s'estre servy de cette action à l'usage d'une horrible vengeance, pour tuer par là, et empoisonner, comme il feit, une honneste femme ?
^ Dieu vous bénisse ! ^
ME demandez vous d'où vient cette coustume de bénir ceulx qui esternuent? Nous produisons trois sortes de vents : celuy qui sort par embas est trop sale : celui qui sort par la bouche porte
quelque reproche de gourmandise : le troisiesme est l'esternuement ; et parce qu'il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueil. Ne vous mocquez pas de cette subtilité; elle est, dict on, d'Aristote.
^ Le Ma] de mer ^
IL me semble avoir veu en Plutarque, rendant la cause du soublevement d'estomach qui advient à ceulx qui voyagent en mer, que cela leur arrive de crainte, aprez avoir trouvé quelque raison par laquelle il prouve que la crainte peult produire un tel effect. Moy, qui y suis fort subiect, sçais bien que cette cause ne me louche pas : et le sçais, non par argument, mais par nécessaire expérience. Sans alléguer ce qu'on m'a dict, qu'il en arrive de mesme souvent aux bestes, et spécialement aux pourceaux, hors de toute appréhension de dangier.
Or, ie ne puis soufTrir longtemps (et les souHrois plus difficilement en ieunesse) ny coche, ni lictiere, ny bateau, et hais toute aulire voicture que decheval, et en la ville et aux champs: mais ie puis soudrir la licticre moins qu'un coche ; et par mesme raison, plus ayscement une agitation rude sur l'eau, d'où se produict la peur, que le mouvement qui se sent en temps calme. Par cette legiere secousse que les avirons donnent, desrobbant le vaisseau soubs nous, ie me sens brouiller, ic ne sçais comment, la teste et l'estomach ; comme ie ne puis soullVir soubs moy un siège tremblant.
A l'extrait de MONTAIGNE qS
Quand la voile ou le cours de l'eau nous emporte egualement, ou qu'on nous toue, cette agitation unie ne me blece aulcunement; c'est un remuement interrompu qui m'offense; et plus, quand il est languissant, le ne sçaurois aultrement peindre sa forme. Les médecins m'ont ordonné de me presser et cengler d'une serviette le bas du ventre, pour remédier à cet accident ; ce que ie n'ay point essayé, ayant accoustumé de luicter les defaults qui sont en moy. et les dompter par moy mesme.
^ Les Préjugés populaires ^
ME semble estre excusable si i'accepte plustost le nombre impair: le ieudi,au prix du vendredy ; siiem'aimemieulxdouziesme ou quatorziesme,que treiziesme, à table; si ie veois plus volontiers un lièvre costoyant que traversant mon chemin, quand ie voyage ; et donne plustost le pied gauche que le droict à chausser. Toutes telles ravasseries, qui sont en crédit autour de nous, méritent au moins qu'on les escoute : pour moy, elles emportent seulement l'inanité, mais elles l'emportent. Encores sont, en poids, les opinions vulgaires et casuelles aultre chose que rien, en nature; et qui ne s'y laisse aller iusque là, tumbe à l'adventure au vice de l'opiniastreté, pour éviter celuy de la superstition.
^ Le Sou du franc ^
IL fault laisser un peu de place à la desloyauté ou imprudence de vostre valet: s'il nous en reste en gros de quoy faire nostre effect, cet excez de la libéralité de la fortune, laissons le un peu plus courre à sa mercy : la portion du glanneur. Aprez tout, ie ne prise pas tant la foy de mes gents, comme ie mesprise leur iniure. Oh ! le vilain et sot estude, d'estudier son argent, se plaire à le manier, poiser, et recompter ! c'est par là que l'avarice faict ses approches.
^ Paris, ville Lumière ^
IE ne veulx pas oublier cecy, Que ie ne me mutine iamais tant contre la France, que ie ne regarde Paris de bon œil : elle a mon cœur dez mon enfance: et m'en est advenu, comme des choses excellentes ; plus i'ay veu, depuis, d'aultres villes belles, plus la beauté de cette cy peult et gaigne sur mon affection : ie l'aime par elle mesme, et plus en son estre seul, que rechargée de pompe estrangiere; ie J'aime tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches : ie ne suis François que par cette grande cité, grande en peuples, grande en félicité de son assiette ; mais surtout grande et incomparable en variété, et diversité de commoditez ; la gloire de la France, et l'un des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos divisions ! Entière et unie, ie la treuve deffen-
A l'extrait de MONTAIGNE qS
due de toute aultre violence : ie l'advise, que de touts les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde : et ne crainds pour elle, qu'elle mesme; et crainds pour elle, autant certes que pour aultre pièce de cet estât. Tant qu'elle durera, ie n'auray faulte de retraicte où rendre mes abbois ; suffisante à me faire perdre le regret de tout' aultre retraicte.
^ La Crainte de la Mort ^
SI ie craignois de mourir en aultre lieu que celuy de ma naissance ; si ie pensois mourir moins à mon ayse, esloignë des miens ; à peine sortirois ie hors de France : ie ne sortirois sans effroy hors de ma paroisse; ie sens la mort qui me pince continuellement la gorge ou les reins. Mais ie suis aultrement faict; elle m'est une par tout. Si toutesfois i'avois à choisir, ce seroit, ce crois ie, plustost à cheval, que dans un lict ; hors de ma maison et loing des miens. Il y a plus de crevecœur que de consolation à prendre congé de ses amis.
Il n'y a doncques pas beaucoup de mal de mourir loing, et à part : si estimons nous à debvoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgraciées que cette cy, et moins hideuses.
De notaire et de conseil, il m'en fault moins que de médecins. Ce que ie n'auray estably de mes affaires, tout sain, qu'on ne s'attende point que ie le face malade. Ce que ie veulx faire pour le service de la mort, est tousiours faict ; ie n'oserois le délayer d'un seul iour.
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La mort a des formes plus aysees les unes que les aultres, et prend diverses qualiiez selon la fantasie de chascun : entre les naturelles, celle qui vient d'aflbiblissement et appesantissement me semble molle et doulce : entre les violentes, i'imagine plus malayseement un précipice, qu'une ruyne qui m'accable ; et un coup trenchant d'une espee, qu'une harquebusade: et eusse plustost bcu le breuvai^e de Socrates, que de me frapper comme Caton ; et, quoy que ce soit un, si sent mon imagination dilierence, comme de la mort à la vie, à me iecter dans une fournaise ardente, ou dans le canal d'une platte rivière : tant sottement nostre crainte regarde plus au moyen qu'à l'eflect ! Ce n'est qu'un instant ; mais il est de tel poids, que ie donnerois volontiers plusieurs iours de ma vie pour le passer à ma mode.
^ Le Malade imaginaire ^
QUI se faict plaindre sans raison, est homme pour n'estre pas plainct quand la raison y sera : c'est pour n'estre iamais plainct, que se plaindre tousiours, faisant si souvent le piteux, qu'on ne soit pitoyable à personne. Qui se faict mort, vivant, est subiect d'estre tenu pour vif, mourant, l'en ay veu prendre la chèvre de ce qu'on leur trouvoil le visage frcz, et le pouls posé, contraindre leur ris, parce qu'il trahissoit leur guarison; et haïr la santé, de ce qu'elle n'estoit pas regrettable : qui bien plus est, ce n'estoient pas femmes.
^ Les Voyages à l'étranger ^
I'ay la complexion du corps libre, et le goust commun, autant qu'homme du monde : la diversité des façons d'une nation à aultre ne me touche que parle plaisir de la variété : chasque usage a sa raison. Soyent des assiettes d'estain, de bois, déterre; bouilly ou rosty : beurre, ou huyle, de noix, ou d'olive ; chauld ou froid, tout m'est un ; et si un, que, vieillissant, i'accuse cette généreuse faculté, et aurois besoing que la délicatesse et le chois arrestast l'indiscrétion de mon appétit, et par fois soulageast mon estomach. Quand i'ay esté ailleurs qu'en France, et que, pour me faire courtoisie, on m'a demandé si ie voulois estre servv à la françoise, ie m'en suis mocqué, et me suis tousioursiecté aux tables les plusespessesd'estrangiers. I'ay honte de veoir nos hommes enyvrez de cette sotte humeur, De s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble estre hors de leur élément, quand ils sont hors de leur village ; où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangieres. Retrouvent ils un compatriote en Hongrie, ils festoient cette adventure ; les voylà à se rallier, et à se recoudre ensemble, à condamner tant de mœurs barbares qu'ils veoyent : pourquoy non barbares, puis qu'elles ne sont françoises ? Encores sont ce les plus habiles qui les ont recogneues,pour en mesdire. La pluspart ne prennent l'aller que pour le venir: ils voyagent couverts et resserrez, d'une prudence taciturne et
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incommunicable, se dépendants de la contagion d'un air incocneu.
^ Les Boiteuses ^
ON dict en Italie, en commun proverbe, que celuy là ne cognoistpas Venus en saparfaicte doulceur, qui n'a couché avecques la boiteuse. La fortune ou quelque particulier accident ont mis, il y a long temps, ce mot en la bouche du peuple : et se dict des masles comme des femelles ; car la royne des Amazones respondict au Scythe qui la convioit à l'amour : « Le boiteux le faict le mieulx. » En cette republicque féminine, pour fuyr la domination des masles, elles les stropioient dez l'entance, bras, iambcs, etaultres membres qui leur donnoient advantage sur elles, et se servoient d'eulx à ce seulement à quoy nous nous servons d'elles par deçà, l'eusse dict que le mouvement détraqué de la boiteuse apportast quelque nouveau plaisir à la besongne, et quelque poincte de doulceur àceulx qui ressayent; mais ie viens d'apprendre que mesme la philosophie ancienne en a décidé : elle dit que les iambes et cuisses des boiteuses ne recevant, à cause de leur imperfection, l'aliment qui leur est deu, il en advient que les parties génitales qui sont au dessus sont plus plaines, plus nourries et vigoreuses; ou bien que ce detault empeschant l'exercice, ceulx qui en sont entachez dissipent moins leurs forces, et en viennent plus entiers aux ieux de Venus: quiestaussi
la raison pour quoy les Grecs descrioieni les tisserandes, d'estre plus chauldes que les autres femmes, à cause du mestier sédentaire qu'elles font, sans grand exercice du corps. De quoy ne pouvons nous raisonner à ce prix là? De celles icy ie pourrois aussi dire que ce trémoussement, que leur ouvrage leur donne ainsin assises, les esveille et solicite, comme faict les dames le croulement et tremblement de leurs coches.
^ Les Erreurs judiciaires ^
COMBIEN avons nous descouvert d'innocents avoir esté punis, ie dis sans lacoulpe des iuges ; et combien en y a il eu que nous n'avons pas descouverts? Ceci est advenu de mon temps: Certains sont condamnez à la mort pour un homicide; l'arrest, sinon prononcé, au moins conclu et arresté. Sur ce poinct, les iuges sont advertis, par les officiers d'une cour subalterne voysine, qu'ils tiennent quelques prisonniers, lesquels advouent disertement cet homicide, et apportent à tout ce faict une lumière indubitable. On délibère si pourtant on doibt interrompre et différer l'exécution de l'arrest donné contre les premiers : on considère la nouvelleté de l'exemple, et sa conséquence pour accrocher les iugements ; que la condemnation est iuridiquement passée ; les iuges privez de repentance. Somme, ces pauvres diables sont consacrés aux formules de la iustice.
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^ La Médecine naturelle ^
L'expérience est proprement sur son fumier au subiect de la médecine, où la raison luy quite toute la place. Tibère disoit, que quiconque avoit vescu vingt ans se debvoit respondre des choses qui luy estoientnuisibles ou salutaires, et se sçavoirconduire sans médecine : et le pouvoit avoir apprins de Socrates, lequel, conseillant à ses disciples soigneusement, et comme un tresprincipal estude, l'estude de leur santé, adioustoit qu'il esloit malaysé qu'un homme d'entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieulx que tout médecin ce qui lui estoit bon ou mauvais. Si faict la médecine prolession d'avoir tousiours l'expérience pour touche de son opération : ainsi Platon avoit raison de dire que, pour estre vrav médecin, il seroit nécessaire que celui qui Tentrcprendroit eust passé par toutes les maladies qu'il veult guarir. et partouts les accidents et circonstances dequoy il doibt iuger. C'est raison qu'ils prennent la vérole, s'ils la veulent sçavoir panser. Vrayement ie m'en herois à celuy là ; car les aultres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis sur sa table, et y faict promener le modèle d'une navire en toute seureté ; iectez le à l'elTect, il ne sçait par où s'y prendre. Ils font telle description de nos maulx, que faict un trompette de ville qui crie un cheval ou un chien perdu. Tel poil, telle haulteur, telle aureille : mais présentez le luy, il ne
le cognoist pas pourtant. Pour Dieu ! que la médecine me face un iour quelque bon et perceptible secours, veoir comme ie le crieray de bonne foy. Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l'ame en santé, nous promettent beaucoup : mais aussi n"en est point qui tiennent moins ce qu'elles promettent. Et, en nostre temps, ceulx qui font profession de ces arts entre nous, en montrent moins les effects que touts aultres hommes : on peult dire d'eulx, pour le plus, qu'ils vendent les drogues medecinales ; mais qu'ils soient médecins, cela ne peult on dire. l'ay assez vescu pour mettre en compte l'usage qui m'a conduict si loing : pour qui en vouldra gouster, l'en ay faict l'essay, son eschanson. En voicy quelques articles, comme la soubvenance me les fournira ; ie n'ay point de façon qui ne soit allée variant selon les accidents, mais i'enregistre celles que i'ay plus souvent veu en train, qui ont eu plus de possession en moy iusqu'asteure.
Ma forme de vie est pareille en maladie comme en santé : mesme lict, mesmes heures, mesmes viandes me servent, et mesme breuvage ; ie n'y adiouste du tout rien, que la modération du plus et du moins, selon ma force et appétit. Ma santé, c'est maintenir sans destourbier mon estât accoustumé. le veois que la maladie m'en desloge d'un costé : si ie crois les médecins, ils m'en destourneront de l'aultre : et, par fortune et par art, me voylà hors de ma route. le ne crois rien plus certainement que cecy : Que ie ne sçaurois estre offensé par l'usage des choses que i'av si long temps
accoustumees. C'est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu'il luy plaist : elle peult tout en cela ; c'est le bruvage de Circé, qui diversifie nostre nature comme bon luy semble. Combien de nations, et à trois pas de nous, estiment ridicule la crainte du serein qui nous blece si apparemment ! et nos bateliers et nos païsans s'en mocquent. Vous faites malade un Allemand, de le coucher sur un matelas ; comme un Italien sur la plume, et un François sans rideau et sans feu. L'estomach d'un Espaignol ne dure pas à nostre forme de manger; ny le nostre, à boire à la souysse. Un Allemand me fcit plaisir, à Auguste, de combattre l'incommodité de nos fouycrs, par ce mesme argument dequoy nous nous servons ordinairement à condemner leurs poésies : car, à la vérité, cette chaleur croupie, et puis la senteur de cette matière reschaufTee, dequoy ils sont composez, enteste la pluspart de ceulx qui n'y sont pas expérimentez ; moy, non ; mais, au dcmourant, estant cette chaleur eguale, constante et universelle, sans lueur, sans fumec, sans le vent que l'ouverture de nos cheminées nous apporte, elle a bien, par ailleurs, de quoy se comparer à la nostre. Que n'imitons nous l'architecture romaine? car on dict qu'anciennement le feu ne se faisoit en leurs maisons que par le dehors et au pied d'icelles ; d'où s'inspiroit la chaleur à tout le logis, par les tuyaux practiquez dans l'cspcz du mur, lesquels alloicnt embrassant les lieux qui en debvoient estre eschauffez.
A l'extrait de MONTAIGNE Io3
^ L'habitude est une seconde nature ^
IE ne puis ny dormir sur iour, ni faire collation entre les repas, ni desieusner, ny m'aller coucher sans grand intervalle, comme de trois bonnes heures, aprez le souper, ny faire des enfants qu'avant le sommeil, ny les faire debout, ny porter ma sueur, ny m'abbruver d'eau pure ou de vin pur, ny me tenir nue teste long temps, nv me faire tondre aprez disner; et me passerois autant malayseement de mes gants que de ma chemise, et de me laver à l'issue de table et à mon lever, et de ciel et rideaux à mon lict, comme de choses bien nécessaires. le dinerois sans nappe : mais, à l'allemande, sans serviette blanche, très incommodement ; ie les souille plus qu'eulx et les Italiens ne font, et m'ayde peu de cuillier et de fourchette. le plainds qu'on n'aye suyvi un train que i'ay veu commencer, à l'exemple des roys ; qu'on nous changeast de serviette selon les services, comme d'assiette. Nous tenons de ce laborieux soldat Marins, que, vieillissant, il devint délicat en son boire, et ne le prenoit qu'en une sienne couppe particulière : moy ie me laisse aller de mesme à certaine forme de verres, et ne bois pas volontiers en verre commun; non plus que d'une main commune : tout métal m'y desplaist au prix d'une matière claire et transparente : que mes yeulx y tastent aussi, selon leur capacité. le doibs plusieurs telles mollesses à l'usage. Nature m'a aussi, d'aultre part, apporté les siennes : comme. De ne soubstenir plus deux pleins
repas en un iour, sans surcharger mon estomach ; ny l'abstinence pure de Tun des repas, sans me remplir de vents, asseicher ma bouche, estonner mon appétit,
^ La Garderobe ^
ON se doibt addonner aux meilleures règles, mais non pas s'y asservir ; si ce n'est à celles, s'il y en a quelqu'une, ausquelles l'obligation et servitude soit utile. Et les roys et les philosophes fientent, et les dames aussi : les vies publicques se doibvent à la cerimonie ; la mienne, obscure et privée, iouït de toute dispense naturelle ; soldat cl gascon, sont qualitez aussi un peu subiectes à l'indiscrétion : par quoy, ie diray cecy de cette action, Qu'il est besoing de la renvoyer à certaines heures prescriptes et nocturnes, et s'y forcer parcoustume et assubiectir, comme i'ay faict ; mais non s'assubiectir, comme i'ay faict en vieillissant, au soing de particulière commodité de lieu et de siège pour ce service, et le rendre empeschant par longueur et mollesse : toutesfois, aux plus sales offices, est il pas aulcunemeni excusable de requérir plus de soing et de netteté ? De toutes les actions naturelles, c'est celle que ie soutfre plus mal volontiers m'estre interrompue. l'av veu beaucoup de genis de guerre incommodez du desreglement de leur ventre: tandis que le mien et moy ne nous faillons iamais au poinct de nostre assignation, qui est au sault du lict, si quelque violente occupation ou maladie ne nous trouble.
A l'extrait de MONTAIGNE Io5
^ Le Régime ^
ET sain et malade, ie me suis volontiers laissé aller aux appétits qui me pressoient. le donne grande auctorité à mes désirs et propensions : ie n'ayme point à guarir le mal par le mal; ie hais les remèdes qui importunent plus que la maladie. D'estre subiect à la cholique, et suhiect à m'abstenir du plaisir de manger des huistres;ce sont deux maulx pour un : le mal nous pince d'un costé ; la règle, de l'aultre. Puisqu'on est au hasard de se mescompter, bazardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict aux rebours, et ne pense rien utile, qui ne soit pénible ; la facilité luy est suspecte. Mon appétit, en plusieurs choses, s'est assez heureusement accommodé par soy mesme, et rengé à la santé de mon estomach ; l'acrimonie et la poincie des saulses m'aggreerent estant ieune ; mon estomach s'en ennuyant depuis, le goust l'a incontinent suyvi : le vin nuit aux malades ; c'est la première choses dequoy ma bouche se desgouste, et d'un desgoust invincible. Quoy que ie receoive désagréablement, me nuit ; et rien ne me nuit, que ie fasse avecques faim et alaigresse. le n'ay iamais receu nuisance d'action qui m'eust esté bien plaisante : et si ay faict céder à mon plaisir, bien largement, toute conclusion medecinale : et me suis, ieune, preste, autant licencieusement et inconsidereement qu'aultre, au désir qui me tenoit saisi : plus toutes fois en continuation et en durée, qu'en saillie. Il y a du malheur, certes, et du mi-