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racle, à confesser en quelle foiblesse d'ans ie me rencontra}' premièrement en sa subiection. Ce feut bien rencontre ; car ce teut long temps avant l'aage de chois et de cognoissance : il ne me souvient point de moy de si loing ; et peult on marier ma fortune à celle de Quartilla, qui n'avoit point mémoire de son filiale.
^ Les Variations de la Médecine ^
L'art de médecine n'est pas si résolue, que nous soyons sans auctorité, quoy que nous facions : elle change selon les climats, et selon les lunes '•> selon Fernel, et selon l'Escale. Si vcstre médecin ne treuve bon que vous dormez, que vous usez de vin, ou de telle viande, ne vouschaille: ie vous en trouverav un aultre qui ne sera pas de son advis : la diversité des arguments et opinions medccinales embrasse toute sorte de formes. le veis un misérable malade crever et se pasmer d'altération, pour se guarir ; et estre mocqué depuis par un aultre médecin, condamnant ce conseil comme nuisible: avoit il pas bien employé sa peine? Il est mort freschemenl, de la pierre, un homme de ce mestier, qui s'estoit servy d'extrême abstinence à combattre son mal : ses compaignons disent qu'au rebours ce ieusne l'avoit asseichc, et luy avoit cuict le sable dans les roiiinons.
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^ Vanité de la thérapeutique ^
L'expérience m'a encores apprins cecy, Que nous nous perdons d'impatience. Lesmaulxontleur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. La constitution des maladies est formée au patron de la constitution des animaulx ; elles ont leur fortune limitée dez leur naissance, et leurs iours : qui essaye de les abbreger impérieusement, par force, au travers de leur course, il les alonge et multiplie : et les harcelle, au lieu de les appaiser. le suis de l'advis de Crantor, « Qu'il ne fault ny obstineement s'opposer aux maulx, et à Testourdie, ny leur succomber de mollesse ; mais qu'il leur fault céder naturellement, selon leur condition et la nostre. » On doibt donner passage aux maladies: et ie Ireuve qu'elles arrestent moins chez moy, qui les laisse faire ; et en ay perdu, de celles qu'on estime plus opiniastres et tenaces, de leur propre décadence, sans ayde et sans art, et contre ses règles. Laissons faire un peu à nature : elle entend mieulx ses affaires que nous. « Mais un tel en mourut. » Si ferez vous ; sinon de ce mal là, d'un aultre : et combien n'ont pas laissé d'en mourir, ayant trois médecins à leur cul ? L'exemple est un mirouer vague, universel, et à tout sens. Si c'est une médecine voluptueuse, acceptez la; c'est tousiours autant de bien présent :ie ne m'arresteray ny au nom, ny à la couleur, si elle est délicieuse et appétissante ; le plaisir est des principales espèces du proufit. l'ay laissé envieillir et mourir en moy, de
mort naturelle, des rheumes, de fluxions goutteuses, relaxation, battements de cœur, micraines et aultres accidents, que i'ay perdus, quand ie m'estois à demy formé aies nourrir : on les coniure mieulx par courtoisie que par braverie. Il fault souffrir doulcement les loix de nostre condition : nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute médecine.
^ La Gravelle ^
OR, ie traicte mon imagination le plus doulcement que ie puis, et la deschargerois, si ie pouvois, de toute peineet contestation ; il la fault secourir et tlater ; et piper, qui peult : mon esprit est propre à cet office ; il n'a point taulte d'apparences par tout; s'il persuadoit comme il presche, il me secourroit heureusement. Vous en plaist il un exemple? Ildict« Que c'est pour mon mieulx que i'ay la gravelle : que les basiiments de mon aage ont naturellement à soullVir quelque gouttière: il est temps qu'ils commencent à se lascher et desmentir: C'est une commune nécessité, et n'eust on pas faict pour moi un nouveau miracle: le paye, par là, le loyer deu à la vieillesse, et ne sçaurois en avoir meilleur compte : Que la compaignic me doibt consoler, estant tumbé en l'accident le plus ordinaire des hommes de mon temps: ! en \cois par tout d'aflligez de mesme nature de mal ; et m'en est la société honnorable, d'autant qu'il se prend plus volontiers aux grands ; son essence a
de la noblesse et de la dignité : Que des hommes qui en sont frappez, il en est peu de quites à meilleure raison ; et si, il leur couste la peine d'un fascheux régime, et la prinse ennuyeuse et quotidienne des drogues medecinales : là où ie le doibs purement à ma bonne fortune ; car quelques bouillons communs de l'eryngium et herbe du turc, que deux ou trois fois i'ay avaliez, en faveur des dames qui, plus gracieusement que mon mal n'est aigre, m'en ofïroient la moitié du leur, m'ont semblé egualement faciles à prendre, et inutiles en opération : ils ont à payer mille vœux à Aesculape, et autant d'escus à leur médecin, de la profluvion de sable aysee et abondante, que ie receois souvent par le bénéfice de nature : la décence, mesme de ma contenance en compaignie n'en est pas troublée ; et porte mon eau dix heures, et aussi long temps qu'un sain. La crainte de ce mal, faict il, t'effrayoit aultresfois, quand il t'estoit incogneu ; les cris et le desespoir de ceulx qui l'aigrissent par leur impatience, t'en engendroient l'horreur. C'est un mal qui te bat les membres par lesquels tu as le plus failly : Tu es homme de conscience, regarde ce chastiement ; il est bien doulx au prix d'aultres, et d'une faveur paternelle : Regarde sa tardifveté ; il n'incommode et occupe que la saison de ta vie qui, ainsi comme ainsin, est meshuy perdue et stérile, ayant faict place à la licence et plaisirs de ta ieunesse, comme par composition. La crainte et pitié que le peuple a de ce mal, te sert de matière de gloire ; qualité de laquelle si tu as le iugement purgé, et en as guary ton discours, tes amis pour-
tant en recoLjrioisscnt encores quelque leincture en la complexion. Il y a plaisir à ouïr dire de soy, V^oylà bien de la force, voylà bien de la patience. On te veoid suer d'ahan, pasiir, rougir, trembler, vomir iusques au sang, souffrir des contractions et convulsions estranges, desgoutter par fois de grosses larmes des yeulx, rendre les urines espesses, noires et effroyables, ou les avoir arrestees par quelque pierre espineuse et hérissée qui te poinct et escorche cruellement le col de la verge : entretenant ce pendant les assistants, d'une contenance commune. Si tu me dis, que c'est un mal dangereux et mortel : quels aultres ne le sont ? car c'est une piperie medecinale, d'en excepter aulcuns qu'ils disent n'aller point de droict lil à la mort : qu'importe, s'ils y vont par accident, ou s'ils glissent et gauchissent ayseement vers la voye qui nous y mené ? Mais tu ne meurs pas de ce que tu es malade, tu meurs de ce que tu es vivant : la mort te tue bien, sans le secours de la maladie ; et à d'aulcuns les maladies ont esloingné la mort, qui ont plus vescu, de ce qu'il leur sembloit s'en aller mourants : loinct qu'il est, comme des playes, aussi des maladies, medecinales et salutaires. La cholique est souvent non moins vivace que vous: il se veoid des hommes ausquels elle a continué depuis leur enfance iusque à leur extrême vieillesse ; et s'ils ne luy eussent failly de compaignie, elle estoit pour les assister plus oultre : vous la tuez plus souvent qu'elle ne vous tue. Kt quand elle te presenteroit l'image de la mort voysine, seroit ce pas un bon office, à un homme de tel aage, de le
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ramener aux cogitations de sa fin ? Et qui pis est, tu n'a plus pour quoy guarir. »
Me sert aussi l'accoustumance à mieulx espérer pour l'advenir : car la conduicte de ce vuidange ayant continué si long temps, il est à croire que nature ne changera point ce train, et n'en adviendra aultre pire accident que celuy que ie sens. En oultre, la condition de cette maladie n'est point mal advenante à ma complexion prompte et soubdaine : quand elle m'assault mollement, elle me faictpeur, car c'est pour long temps ; mais, naturellement, elle a des excez vigoreux et gaillards; elle me secoue à oultrance, pour un iour ou deux. Mes reins ont duré un aage sans altération ; il y en a tantost un aultre qu'ils ont changé d'estat ; les maulx ont leur période comme les biens ; à l'adventure est cet accident à sa fin. L'aage affoiblit la chaleur de mon estomach ; sa digestion en estant moins parfaicte, il renvoyé cette matière crue à mes reins : pourquoy ne pourra estre, à certaine révolution, afiToiblie pareillement la chaleur de mes reins, si bien qu'ils ne puissent plus pétrifier mon flegme; et nature s'acheminer à prendre quelque aultre voye de purgation ? Les ans m'ont évidemment faict tarir aulcuns rheumes : pourquov non ces excréments qui fournissent de matière à la grave? Mais est il rien doulx au prix de cette soubdaine mutation, quand, d'une douleur extrême, ie viens, par le vuidange de ma pierre, à recouvrer, comme d'un esclair, la belle lumière de la santé, si libre et si pleine, comme il advient en nos soubdaines et plus aspres choliques? Y a il rien en
cette douleur soutFcrte, qu'on puisse contrepoiser au plaisir d'un si prompt amendement ? De combien la santé me semble plus belle aprez la maladie, si voysine et si contiguë que ie les puis recognoistre, en présence l'une de l'aulire, en leur plus hault appareil ; où elles se mettent à l'envy, comme pour se faire teste et contrecarre !
Le pis que ie veoye aux aultres maladies, c'est qu'elles ne sont pas si griefves en leur effect, comme elles sont en leur vssue : on est un an à se r'avoir, tousiours plein de foiblesse et de crainte. 11 v a tant de hazard et tant de degrez à se reconduire à sauveté, que ce n'est iamais faict : avant qu'on vous aye deffublé d'un couvrechef, et puis d'une calote ; avant qu'on vous aye rendu l'usage de l'air, et du vin, et de vostre femme, et des melons, c'est grand cas si vous n'estes recheu en quelque nouvelle misère. Cette cy a ce privilège, qu'elle s'emporte tout net : là où les aultres laissent tousiours quelque impression et altération qui rend le corps susceptible de nouveau mal, et se prestent la main les uns aux aultres. Ceulx là sont excusables, qui se contentent de leur possession sur nous sans l'estendre, et sans introduire leur séquelle ; mais courtois et gracieux sont ceulx de qui le passage nous apporte quelque utile conséquence. Depuis ma cholique, ie me treuve deschargé d'aultres accidents, plus ce mcsemble que ie n'estois auparavant, et n'ay point eu de fiebvre depuis ; i'argumcnte que les vomissements extrêmes et fréquents que ie souffre, me purgent : et d'aultre costé, mes dcsgoustcmenis, et les ieusnes estranges que ie passe, dige-
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rent mes humeurs peccantes : et nature vuide, en ces pierres, ce qu'elle a de superflu et nuisible. Qu'on ne me die point que c'est une médecine trop cher vendue : car quov, tant de puants bruvages, cautères, incisions, suées, setons. diètes, et tant de formes de guarir, qui nous apportent souvent la mort, pour ne pouvoir soubstenir leur violence et importunité? Par ainsi, quand ie suis attainct, ie le prends à médecine ; quand ie suis exempt, ie le prends à constante et entière délivrance.
Voicy encores une faveur de mon mal, particulière : C'est qu'à peu prez il faict son ieu à part, et me laisse faire le mien, ou il ne tient qu'à faulte de courage ; en sa plus grande esmotion, ie l'ay tenu dix heures à cheval. Souff"rez seulement, vous n'avez que faire d'aultre régime; iouez, disnez. courez, faictes cecv, etfaictes encores cela, si vous pouvez : vostre desbauche y servira plus qu'elle n'y nuira : Dictes en autant à un verolé, à un goutteux, à un hernieux. Les aultres maladies ont des obligations plus universelles, gehennent bien aultrement nos actions, troublent tout nostre ordre, et engagent à leur considération tout Testât de la vie: cette cv ne faict que pincer la peau ; elle vous laisse l'entendement et la volonté en vosfre disposition, et la langue, et les pieds, et les mains ; elle vous esveille plustost qu'elle ne vous assopit. L'ame est frappée de l'ardeur d'une fiebvre, et atterrée d'une epilepsie, et disloquée par une aspre micraine, et enfin estonnee par toutes les maladies qui blecent la masse et les plus nobles parties : icy, on ne l'attaque point ; s'il luy va mal, à sa coulpe : elle se
trahit elle mesme, s'abandonne, et se desmonte. Il n"ya que les fols qui se laissent persuader que ce corps dur et massif qui se cuict en nos roignons, se puisse dissouldre par bruvages : par quoy, depuis qu'il est esbranlé, il n'est que de luy donner passage ; aussi bien le prendra il.
le remarque encores cette particulière commodité, que c'est un mal auquel nous avons peu à deviner: nous sommes dispensez du trouble auquel les aultres maulx nous iectent par l'incertitude de leurs causes, et conditions, et progrez : trouble inflniement pénible : nous n'avons que faire de consultations et interprétations doctorales ; les sens nous montrent que c'est, et où c'est.
Par tels arguments, etforts et foibles, l'essaye d'endormir et amuser mon imagination, et graisser ses playes. Si elles s'empirent demain, demain nous y pourvoyrons d'aultres eschappatoires. Qu'il soit vray : voicy, depuis de nouveau, que les plus legiers mouvements espreignent le pur sang de mes reins ; quov pour cela ? ie ne laisse de me mouvoir comme devant, et picquer aprez mes chiens, d'une iuvcnilc ardeur et insolente ; et treuvc que i'av grand' raison d'un si important accident, qui ne me couslc qu'une sourde poisanteur et altération en cette partie : c'est quelque grosse pierre, qui foule et consomme la substance de mes roignons, et ma vie, que ie vuide peu à peu, non sans quelque naturelle doulceur, comme un excrément hormais superflu et empeschant. Or, sens ie quelque chose qui croule? ne vous attendez pas que i'aille m'am usant à recognoistre mon pouls et mes urines,
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pour y prendre quelque prévoyance ennuyeuse : ie seray assez à temps à sentir le mal, sans l'alonger par le mal de la peur. Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu'il craint. loinct que la dubitation et ignorance de ceulx qui se meslent d'expliquer les ressorts de nature et ses internes progrez, et tant de faulx prognostiques de leur art, nous doibt faire cognoistre qu'elle a ses moyens infmiement incogneus : il v a grande incertitude, variété et obscurité, de ce qu'elle nous promet ou menace. Sauf la vieillesse, qui est un signe indubitable de l'approche de la mort, de touts les aultres accidents, ie veois peu de signes de l'advenir, sur quov nous ayons à fonder nostre divination. le ne me iuge que par vray sentiment, non par discours : Aquoy faire? puisque ie n'y veulx apporter que l'attente et la patience. \'oulez vous sçavoir combien ie gaigne à cela? regardez ceulx qui font aultrement, et qui despendent de tant de diverses persuasions et conseils ; combien souvent l'imagination les presse sans le corps ! l'ay maintesfois prins plaisir, estant en seureté et délivré de ces accidents dangereux, de les communiquer aux médecins, comme naissants lors en mov : ie souftVois l'arrestde leurs horribles conclusions, bien à mon ayse ; et en demeurois de tant plus obligé à Dieu de sa grâce, et mieulx instruict de la vanité de cet art.
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^ Le Sommeil ^
I'ay aultresfois attribué la cause des fiebvrcs et maladies où ie suis tumbé, à la pesanteur et assopissement que le long sommeil m'avoit apporté : et me suis tousiours repenty de me r'endormir le matin. Platon veult plus de mal à l'excez du dormir, qu'à l'excez du boire. Tayme à coucher dur, et seul ; voire sans femme, à la royale : un peu bien couvert. On ne bassine iamais mon lict: mais, depuis la vieillesse, on me donne, quand i'en ay besoin, des draps à eschauffer les pieds et Testomach. On irouvoit à redire, au grand Scipion, d'estre dormart ; non, à mon advis, pour aultre raison, sinon qu'il taschoit aux hommes qu'en luy seul il n'y eust aucune chose à redire. Si i'ay quelque curiosité à mon traictement, c'est plustost au coucher qu'à aultre chose ; mais ie cède et m'accommode engencral, autant que tout aultre, à la nécessité. Le dormir a occupé une grande partie de ma vie; et le continue encores, en cet aage, huict ou neuf heures, d'une haleine. le me retire avecques utilité de cette propension paresseuse ; et en vaulx évidemment mieulx. le sens un peu le coup de la mutation; mais c'est faict en trois iours,
^ Le Régime alimentaire ^
IE ne choisis gueres à table, et me prends à la première chose et plus voysine ; et m.e remue mal volontiers d'un gousi à un aultre. La presse des
plats et des services me desplaist autant qu'aultre presse ; ie me contente ayseement de peu de mets. l'use familièrement de viandes salées : si ayme ie mieulx le pain sans sel ; et mon boulanger chez moy n'en sert pas d'aultre pour ma table, contre l'usage du païs. On a eu, en mon enfance, principalement à corriger le refus que ie faisois des choses que communément on aime le mieulx en cet aage : sucres, confitures, pièces de four. Mon gouverneur combattit cette hayne de viandes délicates, comme une espèce de délicatesse ; aussi n'est elle aultre chose que difficulté de goust, où qu'il s'applique. Qui oste à un enfant certaine particulière et obstinée affection au pain bis, et au lard ,ou à l'ail, il luy oste la friandise. Il en est qui font les laborieux et les patients, pour regretter le bœuf et le iambon, parmy les perdris : ils ont bon temps ; c'est la délicatesse des délicats.
Les longues tables m'ennuyent et me nuisent: car, soit pour m'y estre accoustumé enfant, à faulte de meilleure contenance, ie mange autant que i'y suis. Pourtant chez moy, quoyqu'elle soit des courtes, ie m'y mets volontiers un peu aprez les aultres, sur la forme d'Auguste : mais ie ne l'imite pas, en ce qu'il en sortoit aussi avant les aultres ; au rebours, i'ayme à me reposer long temps aprez, et en oui'r conter, pourveu que ie ne m'y mesle point ; car ie me lasse et me blece de parler l'estomach plein, autant comme ie treuve l'exercice de crier et contester, avant le repas, tressalubre et plaisant.
Quand i'ordonne qu'on change d'apprest à quel-
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que viande, mes gents sçavent que c'est à dire que mon appétit est allanguy. et que ie n'y toucheray point.
En toutes celles qui le peuvent souffrir, ie les ayme peu cuictes ; et les ayme fort mortifiées, et iusques à l'altération de la senteur, en plusieurs. II n'y a que la dureté qui généralement me fasche (de toute aultre qualité, ie suis aussi nonchalant et souflrant qu'homme que i'ave cogneu) : si que, contre l'humeur commune, entre les poissons mesme il m'advient d'en trouver et de trop frais et de trop fermes : ce n'est pas la faulte de mes dents, que i'ay eu tousiours bonnes iusques à l'excellence, et que l'aage ne commence de menacer qu'à cette heure ; i'ay apprins, dez l'enfance, à les frotter de ma serviette, et le matin, et à l'entrée et vssue de la table. \'oylà une dent qui me \ient de cheoir, sans douleur, sans eifort ; c'estoit le terme naturel de sa durée: et cette partie de mon estre, et plusieurs aultres, sont desia mortes, aultres demy mortes, des plus actifvcs, et qui tenoicnt le premier reng pendant la vigueur de mon aage. C'est ainsi que ie fonds, et eschappe à inov.
le ne suis excessifvement désireux nv de salades, ny de fruicts, sauf les melons : mon père haïssoit toute sorte de saulses ; ie les ayme toutes. Le trop manger m'cmpesche : mais, par sa qualité, ie n'ay encores cognoissance bien certaine qu'aulcunc viande me nuise ; comme aussi ie ne remarque ny lune pleine ny basse, ni l'automne, du printemps. Il y a des mouvements en nous, inconstants et incogneus; car des raiforts, pour
exemple,ielesav trouvez premièrement commodes; depuis, fascheux : à présent, de rechef commodes. En plusieurs choses, iesens mon estomach et mon appétit aller ainsi diversifiant ; i'ay rechangé du blanc au clairet, et puis du clairet au blanc.
le suis friand de poisson, et fois mes iours gras des maigres ; et mes festes, des iours de ieusne : ie crois 'ce qu'aulcuns disent qu'il est de plus aysee digestion que la chair.
le ne suis gueres subiect à estre altéré, ny sain, nv malade : i'ay bien volontiers lors la bouche seiche, mais sans soif; et communément ie ne bois, que du désir qui m'en vient en mangeant, et bien avant dans le repas. le bois assez bien, pour un homme de commune façon ; en esté, et en un repas appétissant, ie n'oultrepasse point seulement les limites d'Auguste, qui ne beuvoit que trois fois précisément ; mais, pour n'offenser la règle de Democritus, qui deffendoit de s'arrester à quatre, comme à un nombre mal fortuné, ie coule, à un besoing, iusques à cinq : trois demy settiers, environ ; car les petits verres sont les miens favoris, et me plaist de les vuider, ce que d'aultres évitent comme chose mal séante, le trempe mon vin plus souvent à moitié, par fois au tiers d'eau : et quand ie suis en ma maison, d'un ancien usage que son médecin ordonnoit à mon père et à soy, on mesle celuy qu'il me fault, dez la sommelerie, deux ou trois heures avant qu'on serve. Ils disent que Cranaûs, roy des Athéniens, feut inventeur de cet usage, de tremper le vin d'eau : utilement ou non, l'en ay veu débattre. l'estime plus décent et plus
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sain, que les enfants n'en usent qu'aprez seize ou dix huict ans. La forme de vivre plus usitée et commune, est la plus belle : toute particularité m'y semble à éviter ; et haïrois autant un Allemand qui meist de l'eau au vin, qu'un François qui le boiroit pur. L'usage publicque donne loy à telles choses.