C'est mon avis aussi
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Estant desia bien voysin de sa mort, et oyant les pleurs de madamoiselle de La Boëtie, il l'appella, et Juv dict ainsi : « Ma semblance, vous vous tormentez avant le temps : voulez vous pas avoir pitié de mov ? Prenez courage. Certes, ie porte plus la moitié de peine, pour le mal que ie vous veois soutlrir, que pour le mien ; et avecques raison, parce que les maulx que nous sentons en nous, ce n'est pas nous proprement qui les sentons, mais certains sens que Dieu a mis en nous : mais ce que nous sentons pour les aultres, c'est par certain iugement et par discours de raison que nous le sentons. Mais ie m'en vois : » cela disoit il, parce que le cœur luy failloit. Or, ayant eu peur d'avoir estonné sa femme, il se reprint, et dict : « le m'en vois dormir : bon soir, ma femme; allez vous en. » Vo\là le dernier congé qu'il print d'elle.
Aprez qu'elle feut partie, « Mon frère, me dict il, tenez vous auprez de moy, s'il vous plaist. « Et puis, ou sentant les poinctes de la mort plus pressantes et poignantes, ou bien la force de quelque médicament chauld qu'on luy avoit faict avaller, il print une voix plus esclatante et plus forte, et donnoit des tours dans son lit avecques tout plein de violence : de sorte que toute la compaignie commencea à avoir quelque espérance, parce que iusques lors la seule foiblesse nous l'avoit faict perdre. Lors, entre aultres choses, il se print à me prier et reprier, avecques une extrême allcction, de luy donner une place. De sorte que l'eus peur que son iugement feust esbranié : mesme que lui
A l'extrait de MONTAIGNE 148
ayant bien doulcement remontré qu'il se laissoit emporter au mal, et que ces mots n'estoient pas d'homme bien rassis, il ne se rendit point au premier coup, et redoubla encores plur fort : « Mon frère ! mon frère ! me refusez vous doncques une place? » lusques à ce qu'il me contraignit de le convaincre par raison, et de luy dire que puisqu'il respiroit et parloit, et qu'il avoit corps, il avoit par conséquent son lieu. « Voire, voire, me respondit il lors, i'enav; mais ce n'est pas celuv qu'il me fault : et puis, quand tout est dict, ie n'av plus d'estre. » « Dieu vous en donnera un meilleur bientost, » luyfeis ie. «Y feusse ie desia, mon frère! me respondit il; il y a trois iours que i'ahanne pour partir. » Estant sur ces destresses, il m'appella souvent, pour s'informer seulement si i'estois prez de luy. Enfin, il se meit un peu à reposer, qui nous confirma encores plus en nostre bonne espérance : de manière que, sortant de sa chambre, ie m'en resiouïs avecques madamoiselle de La Boëtie. Mais une heure aprez, ou environ, me nommant une fois ou deux, et puis tirant à soy un grand souspir, il rendit l'ame, sur les trois heures du mercredy matin dixhuitiesme d'aoust, l'an mil cinq cents soixante trois, aprez avoir vescu trente deux ans, neuf mois, et dix-sept iours.