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Pimprenette

Encore tout engourdi de sommeil, il regretta, d'abord, d'avoir dormi si tard, après une nuit de poker, et plus encore d'avoir manqué les courses d'Auteuil, où il s'était promis, en se couchant, de toucher quatre gagnants, au moins. Mais, ayant bientôt, à la suite des étirements rituels, recouvré la plus grande partie de ses esprits, il s'aperçut que, par les rideaux disjoints, une lumière indubitablement matinale pénétrait dans sa chambre et que sa montre marquait midi moins vingt-six : il connut, à ces signes, que le crieur de Paris-Sport n'était autre que le perroquet de M""' Gaillat, sa con-

cierge, annonciateur fallacieux du résultat des courses aux heures les plus invraisemblables.

De ce que la voix de cet oiseau grimpeur lui parvenait avec tant de netteté, René déduisit que AP" Gaillat avait installé dans la cour la cage du bavard et, par conséquent, qu'il faisait beau. Et il se réjouit de la température clémonte, du ciel serein, comme de présages nettement favorables : ainsi que la plupart de ceux à qui rien, jamais, n'est survenu de très heureux, il était résolument optimiste et gardait une foi souriante dans son étoile que, d'ailleurs, il ne connaissait pas — car il ignorait l'astronomie et l'astrologie également.

Au vrai, la vie, jusqu'ici, ne lui avait point été trop dure. Puisque son Destin avait voulu que René devînt orphelin de bonne heure, la Providence s'était montrée bonne en lui retirant sa mère dès sa naissance — ce qui lui avait épargné un deuil cruel; et si Dieu, dans sa miséricorde, avait rappelé à lui, huit ans plus tard, M. de Gernys père, — de qui René ne conservait qu'un souvenir très vague, — c'était apparemment pour que ce gentilhomme n'eût point le temps de dissiper tout à fait la fortune

dont il était comptable envers son fils. Unie quarantaine de mille francs, grâce à ce trépas prématuré, échappèrent à la cagnotte des tripots : un tuteur honnête en consacra les revenus à l'éducation de l'enfant, jusqu'au jour oii il remit à son pupille, majeur, ce capital, après tout, important, puisque le jeune Gernys, malgré le concours actif d'une demi-douzaine d'amis intimes, employa près de trois ans à le dépenser.

Quand il pensait à ce patrimoine enfui, René n'en pouvait déplorer l'anéantissement : sa pauvreté l'avait délivré des tapeurs; elle lui avait révélé aussi que ses , vingt-cinq ans et sa moustache blonde lui pouvaient valoir des femmes les mêmes complaisances qu'il rétribuait naguère généreusement et qui, gratuites, ne laissaient pas de lui paraître plus savoureuses. Au surplus, il vivait parfaitement heureux, s 'endettant à peine, avec quinze ou vingt louis par mois.

Ces subsides, — et là, surtout, s'affirmait sa chance, — la littérature les lui fournissait ! Il s'était découvert un gentil brin de plume — ainsi qu'il arrive fréquemment aux adolescents

que les études classiques n'ont préparés à aucun métier défini — et, chose infiniment plus rare, il en avait trouvé l'emploi : le plus sûr de ses ressources, un fixe mensuel de deux cents francs, lui venait du Journal des Petits Français, où il publiait hebdomadairement la <( Chronique de l'Oncle Gâteau » : sa collaboration y étalL tort appréciée; abusées par son pseudonyme, des mères provinciales écrivaient à ce gamin : (( Monsieur et cher Oncle », pour solliciter son avis de vieillard présumé sur diverses méthodes d'éducation, et le vénérable administrateur de ce périodique familial, le père Teubner, authentique macrobite, témoignait à René une confiance sans bornes et une affection quasi paternelle.

Dans le même temps, Gernys plaçait des échos à Comœdia et des nouvelles partout oii l'on en voulait bien accepter : le plus grand nombre étaient accueillies par le Paillard, qui payait peu, mais payait, et dont le nom seul indique qu'il y fallait user d'un style fort différent de celui que le chroniqueur du Journal des Petits Français employait dans ses articles avunculaires. Parfois, en outre, un distillateur impor-

tant lui commandait, à raison de cent sous l'un, un stock de quatrains à la louange de diverses liqueurs — poésies que René voyait apparaître, ensuite, dans les feuilles, entre la photographie et la signature autographiée des comédiens les plus considérables.

En somme, il se tirait d'affaire, mangeait à sa faim, remettait, une fois l'an, un petit acompte à son tailleur, payait à peu près régulièrement le loyer de l'exigu rez-de-chaussée (deux pièces et une cuisine-cabinet de toilette) qu'il occupait rue Montaigne, (( sur le derrière », était estimé de sa concierge, M"^ Gaillat, qu'il utilisait comme femme de ménage, et trouvait encore le moyen de perdre trois ou quatre louis, tous les mois, pour l'hypothétique amélioration de la race chevaline.

Quelques passades sans importance, quelques parties de billard « pour les consommations », un poker à vingt sous la relance ou un bridge à un centime le point remplissaient les soirées oij, par hasard, il n'allait point au théâtre, faute de billets de faveur. Sa jeunesse allègre suppléait à la médiocrité de ces plaisirs ; il prévoyait, pourtant, qu'ils ne lui suffiraient pas

toujours, que, par exemple, si le <( grand amour » survenait, des ressources moins précaires lui deviendraient indispensables, qu'en tout cas il cesserait bientôt d'être un petit jeune homme et qu'un beau jour il éprouverait, comme les camarades, le goût d'un bien-être plus grand et l'impérieux désir d'être (( quelqu'un ». Mais il était convaincu que, ce jourlà, il se découvrirait, à point nommé, pour satisfaire son ambition naissante, un talent considérable, voire du génie, et produirait sans effort un <( beau roman » ou une <( remarquable comédie » qui lui assurerait, d'emblée, la gloire, la fortune, les palmes académiques et le mépris des jeunes revues.

Pour le moment, satisfait de son sort, il se contentait d'aligner, avec une facilité paresseuse, des proses puériles, d'une niaiserie voulue, pour le Journal des Petits Français, égrillardes pour le Paillard, et des vers, à vingt-cinq sous pièce, en l'honneur de 1' <( Abricotine » ou de la « Crème de Cacao ». Et il rendait grâces au dieu inconnu dont la protection spéciale lui permettait de demeurer au lit jusqu'à midi, alors que tant de jeunes hommes, moins favo-

risés de la fortune, sont contraints, pour gagner leur vie, de dormir dès neuf heures du matin, sur un pupitre inconfortable, dans quelque bureau de ministère.

S'étant, enfin, extrait des toiles cubiculaires, René de Gernys, en traversant l'antichambre pour gagner sa cuisine-cabinet de toilette, ramassa son courrier, que sa concierge avait glissé sous la porte : le numéro fraîchement paru du Journal des Petits Français, une lettre, dont la suscription révélait l'écriture de comptable de Tourtelot, directeur du Paillard, et une enveloppe pneumatique où il reconnut le griffonnage sénile du père Teubner, administrateur de la gazette pour enfants. Gernys accorda mentalement un satisfecit à la vigilance de M"" Gaillat, qui avait défendu le sommeil de son locataire contre le coup de sonnette du petit télégraphiste, et il décacheta la lettre d'abord; car il n'accordait aucune importance sais, radotages du père Teubner, fussent-ils affranchis à trente centimes.

Tourtelot, styliste sans élégance, disait :

PniPREXETTE.

Mon petit Gernys,

Est-ce que vous devenez marteau ? ou si vous vous foutez de ma fiole ? Et avez-vous pu supposer un quart de minute que j'insérerais votre papier signé, je ne sais pas pourquoi, «l'Oncle Gâteau» ! Cette histoire de petite fille mise en pénitence pour avoir pompé le biberon destiné à son frère nouveau-né intéresserait peut-être des gosses. Mais les lecteurs du Paillard ne mangent pas de ce « gâteau-là ». Il leur faut de la fesse, vous le savez bien, de la Fesse ! Est-ce que, des fois, vous vous imaginez que je veux concurrencer la Bibliothèque Rose ?

Bien à vous, tout de même, jeune loufoque !

Jules Tourtelot.

— Ah ! songea Gernys, très amusé, j'ai envoyé au Paillard la copie destinée aux Petits Français !.. . Ça, c'est drôle !

C'était drôle, en effet. Mais...

— Mais, sapristi ! se dit le jeune homme, lorsqu'il eut pleinement savouré le comique de cette erreur ; mais, alors, j'ai dû envoyer aux Petits Français le topo sur « Pimprenette »,

PIMPRENETTE. Q

écrit pour le Paillard, et où j'indiquais de la façon la plus claire la satisfaction que j'éprouverais à partager la couche de cette théâtreuse charmante!... Ça, c'est moins drôle !

C'était, en effet, moins drôle... Et même...

— Et même, ah ! nom d'un chien ! je me rappelle qu'ayant, comme toujours, pondu ma copie au dernier moment, je l'ai directement envoyée à l'imprimeur des Petits Français, sans la soumettre à la censure du père Teubner ! Pourvu que cet imbécile de typo ait compris qu'il y avait maldonne... et qu'il n'ait pas inséré... Ça, ça serait sinistre !

Et c'était sinistre !... car, ayant fait sauter la bande du Journal des Petits Français, René de Gernys put lire, d'un œil morne, en première page, ce « médaillon )^s ciselé par lui pour la clientèle du Paillard :

D'autres ont dit son talent et par quel dosage raffiné de timidité et d'effronterie cette comé-

dienne, vraie, vivante, spontanée et — ô prodige ! — jeune, enchante, depuis bientôt quatre cent cinquante représentations, les spectateurs de la charmante comédie de Veber : la Gamine.

Pourtant, littérateur, ou, parlons modestement, homme de lettres, j'ose dire que mon admiration, pour celle que notre spirituel confrère Henry Maugis, une Altesse Royale et quelques privilégiés nomment familièrement Pimpin, ne doit rien à la littérature : la preuve en est que j'ai commencé, et quelques milliers d'autres avec moi ont commencé à adorer Pimprenette dès ses débuti dans la P»evue de Chose et Machin, à VImpéria, œuvre qui ne devait rien, elle non plus, absolument rien, à la littérature !

J'entends bien que, par la magie d'un art insoupçonné, Pimprenette sut prêter aux couplets assez pauvres de la « grève des mineures » une grâce perverse, et douloureuse, et provocante — oui, tout ça à la fois ! — telle que le public, un instant, se demanda si les auteurs n'avaient pas été traversés d'un éclair de génie ! Mais n'eût-elle point magnifié ce texte indigent, l'eût-elle débité, godiche, à la manière d'une Flore Lison, Pimprenette m'aurait déjà paru incc^mparable.

Elle a reçu des dieux ce don suprême que son action sur le public émane de sa seule présence, s'exerce avant même qu'elle ait ouvert sa bouche enfantine et charmante. C'est une action... directe (qui ne ressemble point à celle que préconisent les meneurs de la C. G. T.) et je n'en pourrais dire avec précision les effets sur les specta-

teurs sans exposer le gérant de ce journal et l'auteur de cet article à des poursuites judiciaires.

Si lumineusement blanche et rose sous ses cheveux d'or fin qu'on ne doute point qu'elle soit une exception miraculeuse à la règle selon quoi les femmes blondes sont toujours brunes par quelque endroit, dès qu'elle parut, avec ses grands yeux couleur de pervenche, étonnés et candides, ses lèvres puériles, sa grâce potelée, et ses jambes d'Aphrodite — pour parler seulement de ce qu'un costume irritant ne laissait point à deviner — le Désir, impérieux, vainqueur, s'empara de tous les hommes (exception faite pour quelques irréductibles tenants de l'homosexualité) et, je le crois, d'une notable partie des femmes assemblées dans la salle de VImpéria : plus que les applaudissements, les regards tendus vers la débutante signifièrent éloquemment son triomphe.

Je n'ai jamais revu, depuis lors, Pimprenette sans éprouver à nouveau, aussi vive, aussi spontanée, la même impression que ce premier soir : par là, il m'a été donné de connaître des sentiments que le père Hugo attribuait aux seuls annélides, et que des citoyens de condition modeste peuvent, comme de simples lombrics, « brûler » pour une constellation : je suis un prolétaire amoureux d'une étoile.

Je ne me flatte, d'ailleurs, point que ma flamme monte jusqu'à l'astre Pimprenette. Par contre, je puis me vanter de n'avoir jamais rencontré de plus saumâtre imbécile que le critique Ernest- Jules — cet homme qui, de deux prénoms, tente vai-

nement de se faire un nom {Maugis dixit) — et qui, dans un compte rendu prétentieusement rossard, regrettait « de n'avoir pas trente ans de plus pour apprécier M"® Pimprenette de Folligny,

actrice chère aux vieux messieurs ! »

N'en déplaise à ce pion qfaadragénaire, aristarque pour pensions de famille, Pimprenette séduit tous les âges indistinctement : mes vingtcinq ans n'imaginent point de femme plus désirable. Le pauvre Ernest-Jules est le seul à n'avoir point été touché de sa grâce : cela prouve jusqu'à l'évidence qu'il ne manque pas d'esprit seulement, mais d'autre chose aussi... Que Pimprenette se console ! elle a l'oreille du public, sinon celle d'Emest-Jules ; car Ernest-Jules, c'est le critique à l'oreille coupée !

Nous n'avons pas, Monsieur, le crâne fait de même — ni le reste !

René de Gernys.

Ayant relu sa prose, le sussigné Gernys (René de) s'avoua sans difficulté que l'insertion de ce texte dans une feuille destinée aux enfants de sept à douze ans était regrettable; et il prévit que l'enveloppe pneumatique, qu'il n'avait pas encore ouverte, mais qu'il savait, par l'écriture, émaner du père Teubner, contenait tout autre chose que des compliments.

En effet, l'ayant enfin décachetée, il y trouva

un chèque de cinq cents francs sur le Crédit Lyonnais. Cette découverte l'ahurit et l'enchanta :

— Quoi ? fit-il, une gratification !

Il y avait aussi, de la main du père Teubner, quatre pages sur papier pelure : « Ça sent l'oignon ! » se dit René, qui, si jeune, n'était point encore blasé sur le plaisir que peut éprouver un humoriste professionnel à faire des mots pour soi tout seul.

< Monsieur je ne vous adresserai point de reproches, commençait le père Teubner; je ne vous dirai pas... » Et le digne vieillard détaillait ensuite, longuement, les griefs qu'il annonçait ne devoir point dire, usant ainsi de cette figure de rhétorique qu'on nomme prétérition : René avait odieusement surpris la confiance que lui témoignait l'administrateur du Jov.rnal des Petits Français, en se livrant à une facétie qui était une mauvaise action ; les numéros du journal, mis sous bande et expédiés aux abonnés par les soins de l'imprimerie même, étaient déjà partis quand le pauvre M. Teubner avait eu connaissance de <( l'article infâme » : des désabonnements en résulteraient

inévitablement, nombreux, et de furieuses lettres de parents justement indignés; des enfants liraient cette honteuse pornographie... M. de Gernys ne s'étonnerait point — et, sans doute, avait-il prévu cett-e sanction inéluctable — qu'à dater de ce jour, le Journal des Petits Français renonçât à ses déloyaux services : \ti le motif de ce brusque renvoi, des juges estimeraient, à coup sûr, que le rédacteur congédié ne pouvait réclamer aucune compensation, si même ils ne décidaient point que M. de Gernys dût payer des dommages-intérêts, au propriétaire de ce journal, dont il avait compromis le bon renom et la prospérité : « Mais, terminait, m.étrisant, le père Teubner, mais il nous répugnerait désormais d'avoir avec vous des rapports de quelque sorte que ce soit et, pour couper court à toute contestation éventuelle, à toute explication, nous avons décidé de vous payer, bien que, dans de telles circonstances, vous n'y ayez aucun droit, l'indemnité d'usage : trois mois de vos appointements. Notre caisse vous ayant versé une avance de cent francs, vous trouverez ci-joint la différence, soit cinq cents francs. Adieu, Monsieur. »

— C'est embêtant, murmura René machinalement, mais sans aucune conviction, car, déjà, son penchant à croire que <( tout s'arrange » réduisait à presque rien le fâcheux de l'aventure...

— Et puis, non, au fait, ça n'est même pas embêtant ! Me voilà riche de vingt-cinq louis : il y a longtemps que je n'en avais eu autant à la fois. Vingt-cinq louis, fichtre ! pas quatre sous ! Avec vingt-cinq louis, on peut voir venir, ou peut... Fff !

Et, tout ragaillardi par les possibilités qu'il entrevoyait, René de Gernys entra, de pied ferme, dans son tub.

Une heure plus tard, il déjeunait dans une brasserie des boulevards, en face du Crédit Lyonnais, oii il venait de toucher son chèque. Chemin faisant, il avait acheté trois exemplaires du Journal des Petits Français ; il en adressa un à M"* Pimprenette de FoIIigny, rue Washington, un autre à M. Henry Maugis, rue Chambiges, le troisième à M. Ernest-Jules, rue

16 PIMPBENETTE.

Ronchonnard, et les fit porter à la poste par le chasseur.

Il se rendit ensuite au champ de courses d'Auteuil, en taxi-auto, de peur de manquer « la première ».

Optimiste, sans doute, René de Gernys n'était pourtant point dénué de sens pratique : pour satisfait qu'il fût des vingt-cinq louis imprévus qu'il venait d'encaisser, il n'oubliait pas que cette richesse momentanée entraînait la suppression du fixe mensuel dont la médiocrité ne lui avait point, jusqu'alors, semblé négligeable, et qu'il ne pourrait plus désormais compter que sur les ressources, aléatoires, irrégulières, de quelques copies placées çà et là.

Il se rendait compte aussi que, si cinq cents francs sont une somme, ils ne sauraient cependant subvenir à tous les besoins d'un homme de vingt-cinq ans durant le temps qu'il lui reste à vivre, d'après les moyennes fournies par les

tables de mortalité en usage dans les compagnies d'assurances.

Par bonheur, ce mince capital survenait au moment précis où il pouvait être aisément doublé ; rarement programme d'une journée de courses s'était présenté plus propice au succès d'un parieur avisé : René avait pointé trois outsiders possibles et trois favoris <( imbattables ». Dans ces conditions, c'était bien le diable si, avec une disposition de mises judicieuse, il ne rapportait point le billet de mille !

Oui... mais ce fut « bien le diable » : aucun des outsiders, dont la perspicacité de René escomptait la victoire rémunératrice, ne put achever le parcours; les trois favoris imbattables furent tous les trois battus. René revint d'Auteuil avec, en tout, vingt-trois francs soixante- quinze de monnaie courante, un décime italien et une pièce de quarante sous en plomb du type « Semeuse » au millésime de 1898. Ce malheur n'avait point abattu sa fierté ; mais il commençait à se demander si, d'aventure, il n'avait point la guigne ?

Il écarta cette hypothèse désolante. Après

tout, il n'avait perdu que le montant de son indemnité; l'échec de ses paris le replaçait, tout simplement, dans la situation — précaire, soit ! — où il se fût normalement trouvé si la générosité méprisante du père Teubner ne lui avait consenti un versement ultime et de tous points immérité. Donc, René n'avait point la guigne; il n'avait pas non plus la veine, voilà tout.

Ce raisonnement le convainquit que rien, dans cette aventure, ne méritait qu'il s'affligeât gravement; et, suivant sa bonne habitude de se laisser convaincre par tout raisonnement qui aboutissait à des conclusions rassurantes, il se rendit à celui-là comme à un vainqueur magnanime.

Après quoi, pour ne point se surmener le cerveau, il remit au lendemain le soin d'examiner si, vu les circonstances, le moment n'était point venu pour lui de se découvrir du talent, ou du génie, ou du goût pour le travail, et s'il emploierait d'abord ces qualités nouvelles à la confection d'un roman ou d'une pièce de théâtre.

Il passa la soirée aux Folies-Vachère, où il

20 PIMPEENETTE.

se divertit aux vains efforts tentés par la Belle Utero, belle depuis si longtemps, pour dégeler une salle indifférente, et s'enthousiasma pour un manchot qui, exécutant avec ses pieds tout ce que le commun des mortels exécutent d'ordinaire avec leurs mains, — il se mouchait du pied, notamment, — démontrait avec évidence que l'agriculture, bien que manquant de bras, pouvait encore se suffire, si elle savait tirer un meilleur parti de ses extrémités inférieures.

Après le spectacle, il rentrait chez lui, sagement, n'ayant échangé que des propos — des propos de balle — sans résultat avec les péripatéticiennes du promenoir, quand, passant devant le Criterion de la rue Saint-Lazare, il s'entendit appeler : il reconnut, à la terrasse du bar, le chapeau à bords plats, les fortes moustaches et le ventre d'Henry Maugis, tout cela attablé devant une mixture américaine et une pile de soucoupes.

— Asseyez-vous là, jeune Gemys !

— Mon cher Maître...

— Appelle-moi Maugis, mon enfant ! Qu'estce que vous buvez ?

— Un bock.

— Un bock ! Pourquoi pas une eau sucrée ?... Fred, foutez-moi un sherry-gobler à cette jeunesse... Et alors, Gernys, j'ai reçu votre papier, le canard des Petits Français. Pas mal torché, votre article; vous encensez Pimpin : bon ! Vous êtes gentil pour moi, en passant : très bien ! Et vous engueulez ce petit goguenot d'Ernest-Jules : je vous adore ! Et je vous revaudrai ça, môme Gernys...

— Mais c'est tout simple ; j'ai dit, bonnement, ce que je pensais...

Maugis leva vers la bâche qui cachait le ciel dis yeux extasiés :

— Et il est sincère par-dessus le marché ! René, pas un mot de plus, ou je te fais encadrer!... Et puis, au moins, vous, quand vous avez envie de vous appuyer une gonzesse, vous ne le lui envoyez pas dire !

— Mon Dieu ! fit René, un peu inquiet, j'ai peut-être été trop vif dans l'expression de mes sentiments...

— Mais non, mais non ! je ne vous reproche pas ça : vous poussez votre pointe, résoluroent, c'est de votre âge... D'ailleurs, ça n'^a pas dé-

plu à la personne, cette hardiesse, je puis vous le dire : j'ai vu Pimprenette, ce soir, dans sa loge. Elle m'a demandé quel type vous étiez : vous ne la connaissez donc pas du tout, Pimpin ?

— Personnellement ? Hélas 1 non. Perdu dans la foule de ses admirateurs anonymes...

— Bon ! et c'est pour sortir de l'anonymat que vous avez fignolé votre dithyrambe !

— Ma foi, je dois vous avouer, entre nous, que j'avais, en efïet, une arrière-pensée : je serais très heureux de faire la connaissance de Pimprenette. Alors, j'ai posé un jalon...

— Ah ! ah ! un jalon ! Il a des mots, cet enfant ' Un fameux jalon ! Quand on prend du jalon... Et, son jalon, il le plante, froidement, en attendant mieux, dans un journal pour gosses ! Ça, vous savez, ça m'a plus épaté que si on m'avait annoncé la réception par Claretie de Vlnvertie à la Comédie-Française !

Piené expliqua par suite de quelle méprise l'article destiné au Paillard étalait son impudeur dans le Journal des Petits Français. Maugis pouffa :

— Oh ! la gueule des familles !

Puis, devenu sérieux :

— Je ne vous demande pas si on vous a balancé ?

— Recta. Comme un bilan d'inventaire ! répondit Gernys en souriant.

Et Maugis prononça gravement :

— S'il y a une justice, Pimpin vous indemnisera en nature. Quand on a planté un jalon, c'est bien le moins qu'on soit jalonneur. . . comme l'étendard de la Pucelle.

René jugea le moment opportun pour demander :

— Alors, monsieur Maugis...

— Tonnerre de Dieu ! coupa l'autre; je vais me fâcher. Ce jeune homme de lettres exagère l'insolence : tout à l'heure « cher Maître », maintenant il m'appelle « Monsieur »!... On dit <( Maugis » ; retenez ça, clampin !

— Alors, Maugis, puisque mon article n'a pas déplu à Pimprenette, vous ne refuseriez pas, à l'occasion, de me présenter à elle ?

— Non, mon enfant, je ne refuserais pas... Mais c'est tout à fait inutile : vous n'avez pas besoin de moi' pour vous introduire, si j'ose m'exprimer en anglais. Allez la voir !

— Mais peut-être serait-il plus correct...

— Ne me barbez pas avec votre correction ! Je vous dis, et Pimpin m'a dit qu'elle serait contente de faire votre estimable connaissance, Donc, je vous le répète : allez la voir. Elle ne vous mangera pas... ou, du moins, pas tout entier...

— Oh!

— Il n'est pas du tout invraisemblable qu'elle vous révèle le goût de ses lèvres et ses charmes les plus secrets : Pimprenette, maintes fois, donna généreusement de sa personne, pour rien, pour le plaisir. Il suffit de tomber au bon moment et il y a, dans l'existence de Pimpin, beaucoup de bons moments, dont pas mal de gens tirent de voluptueux quarts d'heure. A supposer, d'ailleurs, que ça ne biche pas, entre vous deux, jusqu'à l'étreinte définitive, elle sera, en tout cas, pour vous, une camarade excellente...

— Ça vaut déjà le coût !

— Non, ça ne vaut pas tout à fait le coup... qui est princier, croyez-moi (Pimpin est, d'ailleurs, entretenue, vous le savez, par le prince Mihaïl de Morénie). Mais ça n'est point à dé-

daigner. Encore une fois, allez chez Pimpin et de l'avant !

Docile au conseil de Maugis, René de Gernys sornait, dès l'après-midi du lendemain, à la porte de M"^ Pimprenette de Folligny.

A peine la femme de chambre lui avait-elle ouvert qu'une voix parvint, tellement impérative que, même s'il ne l'eût point reconnue, René n'aurait pu douter qu'elle était celle de la maîtresse de céans et du prince Mihaïl :

— Je n'y suis pour personne, excepté pour Monseigneur, naturellement 1

La camériste eut un petit sourire et un geste d'excuse ironique qui signifiaient : <( Vous avez entendu ? Vous n'êtes pas Monseigneur, n'est-ce pas ? Alors 1 »

René sourit aussi, bien qu'il n'en eût pas la moindre envie, et, cornant un carton, prononça mélancoliquement :

— Je regrette. Vous voudrez bien remettre à Madame...

Et puis, il redescendit, un peu déconfit, pas très vite. Mais, comme il arrivait en bas Je l'escalier, il enteiiJit :

— Monsieur ! s'il vous plaît !

Penchée au-dessus de la rampe, la femme de chambre laissait tomber vers lui ces paroles d'appel et une boucle brune échappée de son chignon :

— Madame voudrait vous parler.

Prestement, René regrimpa les vingt marches

avec l'énergie joyeuse d'un soldat qui monte à l'assaut, le dernier jour des grandes manœuvres, veille de la libération de la classe — et son cœur battait la charge.

On l'introduisit dans un clair boudoir, dont il n'eut pas le loisir d'examiner l'ameublement; car, éclipsant toutes les fournitures de Waring et Gillow, sans en excepter divers objets précieux qui ne provenaient point de ces tapissiers illustres, M"^ de Folligny, elle-même, était là, souriante, dans un kimono peut-être authentique, joli certainement, sous lequel on devinait libre de toute armature son corps délicat, souëf et gracieux.

— Excusez-moi, dit-elle, j'attends Momo... je veux dire Monseigneur... Mihaïl... enfin, le Prince... mon ami, quoi ! Il part, ce soir, pour Londres, oîi il restera deux ou trois jours, et

doit passer ici avant d'aller à la gare : il préfère, en pareil cas, se trouver seul avec moi pour les adieux...

— C'est un désir bien légitime...

— Vous voyez, je ne suis même pas habillée... mais j'ai voulu vous remercier tout de suite pour cet article si gentil... Et, d'ailleurs, je ne crois pas que Mihaïl vienne avant une heure d'ici : nous avons le temps de tailler une bavette.

— Taillons ! acquiesça René avec enthousiasme... Et, alors, ma pauvre prose ne vous a pas été trop désagréable ?

— Cette question ! Moi, vous savez, je suis une petite cabotine : plus on parle de moi dans les journaux, plus je suis contente... Et, quand, par-dessus le marché, on enrosse Ernest-Jules, je ne connais plus mon bonheur !

— Je vois que vous partagez les sentiments de Maugis.

— Sur Ernest-Jules ? un peu ! Un sale schnock qui a écrit que je n'avais pas de talent !

— Crétin ! grommela René avec l'accent d'une inébranlable conviction.

— Vous avez joliment bien fait de l'accro-

28 PIMf^ RENETTE.

cher ! Et comment ! Le critique à l'oreille coupée ! Ce que ça m'a fait plaisir que vous ayez mis ça ! Vous recommencerez, hein ? Dites-moi que vous le mettrez encore !

— Je le mettrai tant qu'il vous plaira ! promit René avec une certaine ambiguïté intentionnelle dont Pimprenette, sans bégueulerie, s'égaya :

— Ne vous vantez pas trop ! dit-elle.

René, qui n'était point venu pour parler du critique Ernest-Jules, enchaîna ;

— Sérieusement, mes appréciations ne vous ont pas froissée ? Je craignais que le tour, un peu vif, de certains compliments...

— Pensez- vous ! Vous avez dit que j'avais des jambes de Vénus, je ne peux pas prendre ça pour une injure.

— Il y avait aussi une hypothèse... dont je me reproche la hardiesse — insista l'hypocrite René — touchant...

— - Touchant ?

— Certaines différences de coloration qui... ■ — Ah ! je sais : ça, c'est vraiment du culot ! Cette exclamation ne trahissait nulle colère

et \^ sourire de Pimprenette arquait, très

rassurant, une mignonne bouche amusée.

— Ma parole, ajouta-t-€lle, û n'y a plus d'enfants !

— Je ne suis pas un enfant.

— Mais si ! mais si ! ne vous agitez pas, et venez un peu ici, à côté de moi, sur le divan, qu'on vous voie, espèce de gosse !

René s'empressa de déférer à cet ordre, prit la main de Pimprenette, à titre d'essai, et, pour qu'elle ne protestât point, simula l'indignation d'un homme méconnu :

— J'ai vingt-cinq ans, d'abord; par conséquent, je suis plus âgé que vous, na !

— De deux ans, c'est vrai. Mais, mon petit, proféra Pimprenette sur le ton dont elle eût proclamé les Vérités Eternelles, quand un homme n'a pas dix ans de plus qu'une femme, il est moins âgé qu'elle !

— Bon. Encore un peu, et vous me démontrerez que vous pourriez être ma mère ! je n'inceste pas ! !

— Est-oe que vous connaissez la vie, seulement ?

— Eh ben ? et vous ?

— Ah ! ça, mon petit, je vous en réponds !

Mes vingt... Dites donc, il vous plaît, mon bras ? René, pressentant une exhumation de souvenirs, avait, pour passer le temps, sorti de la manche — naturellement, pagode — du kimono le plus joli bras du demi-monde.

— S'il me plaît ! s'exclama-t-il.

11 ajouta, avec une moue expressive :

— Est-ce qu'on peut ?...

Pimprenette n'avait pas encore répondu qu'il posait ses lèvres, dévotieusement, sur la (( saignée » :

— Oui, acquiesça l'interviewée, on peut... mais rien de plus, et à condition que vous vous teniez tranquille !... Ah ! oui, je la connais, la vie, mon pauvre petit ! Mes vingt-trois ans, à moi, en ont vu des vertes et des pas mûres, dont vous n'avez pas l'idée ! Bien sûr, depuis le père Tardot, le bon petit vieux qui m'a lancée, j'ai tout ce que je veux ; mais avant, mon gosse ! Quand je me rappelle mes débuts ! La province !... Qu'est-ce que ça représente pour vous, la province ?

René plaisanta :

— Maison grise... foyer... église... vieux noyer. . .

— Oui, Fortuûio !... Eh bien ! pour moi, la province, c'est les bouibouis où on fait la quête, quand on a dégoisé ses couplets, les beuglants à soldats où le public vous engueule...

— Non !

— Ah ! si ! ce que je me suis fait emboîter des fois ! C'est ça, pour moi, la province... et les clients avec qui on doit boire et être bien gentille... et les Henry Ner qui vomissent sur vous dans leurs canards de chantage... et le « camarade » qui vous bat, qui vous prend les quatre sous que vous gagnez, qu'on supporte parce qu'il faut bien avoir un homme qui vous défende... du reste, il ne vous défend jamais, c'est une justice à lui rendre... J'ai connu tout ça !

Gernys, cessant pour un instant de respirer le rond pronateur de Pimp renette, leva les yeux vers ceux de la jeune femme : une larme, coquetterie inconsciente, y brillait. Alors, dans un élan d'altruisme, où son égoïsme trouvait son compte, il la serra dans ses bras, pour la consoler.

Elle s'abandonna, d'abord, tant que l'étreinte put, à la rigueur, passer pour fraternelle; mais

il apparut bientôt qu'il s'agissait d'autre chose que de fraternité. Pimprenette annonça mollement qu'elle allait se fâcher :

— Soyez sage, petit garçon : un bras autour de ma taille, soit ! Mais que l'autre main demeure en repos ! Pourquoi fait-elle bâiller mon kimono? Un kimono, c'est pas une carpe!... Et puis, je n'ai presque rien là-dessous, moi 1

— Vous vous calomniez ! protesta galamment Gemys.

— Je veux dire : rien comme vêtements.

— C'est déjà trop !

— Encore une fois je vous dis de retirer votre main. Laissez mon nichon gauche tranquille... le droit aussi !... C'est inouï, ma parole : vous me connaissez à peine, et...

— Justement, je me renseigne !

— Oui ? Eh bien ! vous continuerez votre enquête une autre fois. Retirez votre main, et je vous promets une compensation.

René céda.

— Me voilà avec une main de trop, maintenant. Qu'est-ce que je vais en faire ?

— Rien du tout : accordez-lui un repos bien gagné.

— Et ma compensation ?

— Je vous pennets de m 'embrasser,., dans le cou, je précise.

— J'y consens .

— Monsieur est bien bon !

Les moustaches de René s'appuyèrent avec délices sur la nuque ronde. Après quoi, l'exrédacteur du Journal des Petits Français, résolument, déclara :

— Maintenant, je veux autre chose.

— Non, non, c'est tout pour aujourd'hui !

— Si ! J'ai fait un article très gentil pour vous, j'ai traîné Ernest-Jules dans la boue : il faut que vous m'embrassiez aussi ?

— Dans le cou ?

— Où vous voudrez : moi, je ne précise pas.

— Fermez les yeux, alors, et mettez vos mains derrière le dos... le vôtre!

René s'inquiéta :

— Vous n'allez pas me faire une sale blague ? Vojs n'allez pas ficher le camp ?

— Ferme les yeux, petite tourte !

Il obéit, rassuré par ce tutoiement — et la bouche charmante de Pimprenette se posa sur la sienne — et ce fut un très long baiser. Avant

qu'il prit fin, les mains de René n'étaient plus derrière son dos; mais, fiévreuses, elles pétrissaient le corps de Pimprenette : quand celle-ci se dégagea, il n'était que temps !

— Tricheur î fit-elle, un peu haletante... Et, maintenant, la séance est terminée !

Mais Gernys voulut reprendre, notamment, l'avantage.

— Non, déclara Pimpin ; je vous ai dit... j'attends le Prince !...

— Je suis républicain.

Pimprenette regardait le jeune homme avec beaucoup de bienveillance : décidément, René lui plaisait beaucoup.

— Si ce n'est pas pour le Prince, c'est pour moi que je vous demande d'être un peu moins impatient... Ecoutez : je crois deviner ce que vous voulez... Eh bien ! je ne dis pas non... je dis oui, là, je dis oui... mais pas maintenant, petit goinfre ! Vois-tu, mon chéri, j'ai horreur de... manger sur le pouce: j'aime à déguster, à savourer. Pas toi ?

— Si, si ! mais quand ?

— Eh ! ce soir ! Mais oui ! tu vas t'en aller sagement, tout de suite... Cette nuit, Momo,

enfin, le Prince sera à Londres : tu viendras me chercher au théâtre, tu m'emmèneras souper et, et, ensuite... ma foi, ensuite, on rentrera...

— Chacun chez toi ?

— Chacun chez moi !... Mais qu'as-tu, mon chéri ? Tu ne t-e sens pas bien ?

Gernys, en effet, était devenu tout pâle. Il s'avisait, soudain, que l'un des articles de ce programme nocturne était inexécutable : le souper ! Evidemment, Pimprenette ne se contenterait pas d'une choucroute garnie dans une brasserie quelconque; sans doute, elle ne soupait que dans les établissements chics où, avant même de s'être assis, on en a déjà pour un louis. Et toute la fortune de René ne dépassait pas dix-neuf francs cinquante ! Que faire ? que dire ? Il ne voulait pourtant pas renoncer à ce qui devait suivre le souper !

Pimprenette l'observait, très attentive.

— Ma chérie, bredouilla-t-il, est-ce que tu ne crois pas... il me semble... il vaudrait mieux... revenir ici... directement... après le théâtre.

— Pourquoi ? ça m'amusera de souper toug les deux ensemble ? Tu n'as pas honte d'être vu avec moi, je suppose ? i

— Oh I comment peux-tu penser?... Ce n'est pas pour moi, ce que j'en dis... Si le Prince apprenait...

— Momo ? Il en a appris bien d'autres!... Et ça n'a pas d'importance. Il est... exigeant dans le tête-à-tête, mais pas jaloux... heureusement pour lui !

— Pourtant...

Le petit pied de Pimprenette s'agita avec impatience :

— Il n'y a pas de « pourtant ». Ou, plutôt, si : il y a que tu ne veux pas, je le vois bien. Dismoi pourquoi ?

Et, presque certaine d'avoir deviné juste :

— Tu es gêné ?

— Non... enfin, je... mais...

— Tu es gêné.

— Eh bien ! oui, là !

Elle l'embrassa :

— Eh ! dis-le donc, sale gosse ! Tu ne vas pas rougir de ça ! A-t-on idée d'un petit serin comme celui-là?... Mais je n'y tiens pas, au fond, à ce souper ! Je proposais cela, moi, en l'air... Et puis, tu as un nom d'homme chic : alors, je te croyais riche! Si j'avais su!...

Mais ça ne change rien pour... pour le reste : on cassera la croûte ici, tout bonnement, et on sera plus vite au dodo !

■ — Pimpin ! murmurait, dans le cou de la jeune femme,. René, tout frémissant de gratitude attendrie.

Mais elle l' écarta doucement, et, sérieuse :

— Maintenant, mon chou, il faut être franc jusqu'au bout. Ce n'est pas une raison, parce qu'on va coucher ensemble, pour qu'on ne soit pas aussi des copains... des bons copains qui se confient leurs ennuis et qui se rendent, quand ils le peuvent, de petits services... C'est bon ! c'est bon ! n'allonge pas une main protestataire — tu trouveras à l'employer mieux ! — pour refuser l'argent que je ne songe pas à t'offrir!... Réponds-moi, voilà tout : es-tu gêné m.omentanément, ou bien es-tu toujours dans la mouise ?

René confessa, en tâchant à prendre un air très dégagé, qu'une période particulièrement difficile s'ouvrait pour lui, dont la durée ne pouvait être précisée.

— Alors, ce journal, où tu as parlé de moi, il te paie mal ?

— Il payait assez bien ; mais je suis en désaccord avec l'administration. Bref, on vient de me sacquer.

— A cause ?

— Oh ! rien... des bêtises.

— A cause ?

— Rien, je te dis : on a trouvé que mon dernier article n'était pas dans le ton de la maison. C'est des tourtes !

— Ton dernier article ? Mais alors, c'est celui... c'est le mien !

— Mais je ne le regrette pas, mon chou ! s'écria René, très sincère. Fichtre non !

De sérieuse, Pimprenette devint grave : cela seyait très bien à son genre de beauté. Tout sied très bien au genre de beauté de Pimprenette.

— Conmient ? C'est pour moi, pauvre chéri ! pour moi ! Ah ! mais je ne veux pas ! je vais arranger ça !

René, plaisamment, la dissuada d'aller trouver le père Teubner, le grand âge de l'administrateur du Journal des Petits Français le rendant tout à fait insensible aux supplications des jolies femmes.

— Ne ris pas ! enjoignit Pimprenette. Je ne

songe pas à te rabibocher avec ce vieux daim. Mais je t'ai fait perdre une situation : je vais t'en donner une autre !

— Celle d'amoureux de gente damoiselle de Folligny est la seule que je sollicite de toi.

— Fameux ! Et puis tu mangeras dans des gargotes à vingt-trois sous ! et peut-être pas tous les jours, s'pas ?... Non, je te dis : j'ai un emploi pour toi. Ecoute : le Prince, justement, cherche un secrétaire ; il se proposait même de consulter Maugis à ce sujet. Tu sais écrire...

— Et compter...

— Tu es intelligent, distingué...

— Et avec ça, Madame ?

— Tu as un joli nom avec une particule... Voilà : tu es secrétaire de Mihaïl, j'en fais mon affaire !

— Ma petite Pimpin, tu es gentille comme toui, et je te remercie du fond du cœur; mais... je n'accepte pas.

— Tu ne... Tu as une raison ?

— Et une forte ! Je ne veux pas être secrétaire du Prince, parce que je te veux, toi ! Voilà.

L'attitude de Pimprenette manifesta l'incompréhension la plus absolue :

40 PIMPREXETTE.

— Mais ça n'empêche pas ! mais ça ne change rien à...

- — Ah ! si, ma petite jolie, ça change tout ! Je ne peux pas, en même temps, me faire nourrir par Mihaïl et aimer par sa maîtresse. Il faut que je choisisse entre toi et l'argent du Prince. Je choisis toi !

Admirables scrupules des jeunes hom.mes ! Et comme l'existence deviendrait malaisée s'ils les conservaient dans l'âge mûr !

Pimprenette passait de l'ahurissement à l'admiration : ses grands yeux devinrent plus grands encore, grands de toute la grandeur morale qu'ils découvraient; car, faute de points de comparaison, la délicatesse de René lui paraissait quasi surhumaine.

— Ah ! mon chéri, ce que tu dis là, c'est beau, c'est chic... Ça me bouche tout ! je veux dire : au contraire... Enfin, y a pas, c'est chic, chic, chic !

La contagion du sacrifice la gagnait; pour qu'il ignorât la misère, elle renoncerait à René :

— Tu as raison, mon chéri : il faut choisir. Mais c'est moi que tu dois balancer... Si, si,

comprends ! Si tu m'aimes, tu m'obéiras. Je te l'ai dit, j'ai connu la purée ; ça n'est pas drôle longtemps, va ! et je ne veux pas que tu la connaisses à cause de moi. A cause de moi, pense donc, mignon ! J'en aurais un remords, vois-tu, qui gâterait toute ma vie... Tu ne voudrais pas gâter l'existence de ta Pimpin ? tu n'es pas si méchant que ça!... Sois sincère : on t'aurait dit, ce matin, que je ne deviendrais jamais ta maîtresse, tu ne te serais pas envoyé, pour ça, une balle dans la peau, hein?... Alors, suppose qu'on ne s'est pas embrassé, là, tout à l'heure : il n'y a rien eu du tout, et il n'y aura rien... et tu seras le secrétaire de Mihaïl.

— Pim])in, je ne veux pas !

— Et, si je ne suis pas ta maîtresse, je serai quelque chose d'aussi bien et même de mJeux : ta petite amie, très tendre, très dévouée, à qui tu diras tes chagrins, qui te dira les siens ! Tu trouveras toujours des femmes pour... ce que nous aurions fait ensemble, sans cette explication qui vient d'avoir lieu. Mais une amie, comme je puis être, tu verras, ça ne se rencontre pas sous la caisse d'un auto... On se verra très souvent, tous les jours, presque, et on se dira

tout!... Tiens, j'ai toujours refusé d'accompagner Mihaïl dans son pays : j'accepterai, maintenant, s'il t'emmène en Morénie avec lui... Allons, c'est oui ? Ça colle ?

René secouait la tête en une négation obstinée, et Pimprenette cherchait de nouveaux arguments pour le convaincre, quand la femme de chambre vint annoncer l'arrivée de Monseigneur.

— Très bien ! jeta Pimprenette, radieuse. Justement, M. de Gernys l'attendait...

Et, l'instant d'après :

— Momo, dit-elle au beau Slave blond qui entrait, voici Monsieur René de Gernys, que Maugis t'envoie : je lui avais dit, à Maugis, hier soir, au théâtre, que tu lui serais obligé de te procurer un secrétaire intelligent, capable... Alors, voilà... Ça n'a pas traîné, tu vois ?

— Quel charmant homme, donc, ce Maugis, pour ses amis ! Il est toujours si serviable, si empressé...

— Il dit, ajouta Pimprenette, que M. de Gernys est un jeune littérateur plein de promesses. . . Moi, du reste, je me rappelle avoir lu de lui des articles de critique dramatique extrêmement

remarquables : il y parlait de moi tout à fait bien.

— Alors, Monsieur, déclara Mihaïl avec beaucoup d'affabilité, c'est, quant à moi, au moins, une affaire conclue : vous avez l'appui de Pimprenette et celui de Maugis, vous ne pourriez souhaiter de meilleures références. Je pars tout à l'heure pour trois jours : dès mon retour, si vous voulez bien, vous prendrez possession de votre emploi... qui ne sera pas, du reste, très absorbant, surtout tant que nous ne rentrerons pas en Morénie.

Comme il est naturel, René, depuis l'arrivée du Prince, subissait moins vivement l'attrait physique de Pimprenette et, par suite, appréciait mieux les avantages de la situation qu'on lui proposait. Il tenta, néanmoins, un dernier effort loyal pour éluder l'offre séduisante. Peutêtre même, au fond, souhaitait-il encore réussir à se dégager : on est si bête, parfois !

— Monseigneur, je suis confus de votre bonté. Pourtant, je dois dire qu'il me manque, je le crains, quelque chose pour remplir l'office que vous voulez bien me confier.

— Quoi donc ?

— Je parle, naturellement, le français; je sais passablement l'anglais, l'allemand assez bien; je comprends le belge; mais... j" ignore totalement le morénien !

Le Prince éclata de rire :

— ^ Oh ! le morénien, ça n'a aucune importance ! Chez nous il n'y a que le peuple qui parle la langue nationale; toute la bonne société, et non seulement l'aristocratie, mais la bourgeoisie parlent français, et je n'emploie guère que cette langue dans ma correspondance. Il y a un théâtre français à Gavaçi, notre capitale ; nos deux principaux journaux, V Avenir de la Morénie et V Indépendance Morénienne sont rédigés entièrement en français; même, le Sodaliste morénien, qui appartient à des collectivistes millionnaires (vous voyez que tout se passe, chez nous, à la française) donne en français la traduction des articles, dits de fond, que l'humilité d'une partie de sa clientèle le contraint de publier en morénien. Le morénien, d'ailleurs, est une langue très facile : vous l'apprendrez vite quand nous serons là-bas et vous ne serez pas long à l'écrire aussi bien que moi : je fais, du reste, je vous l'avoue, plus

de fautes de morénien que de français... Donc, nous sommes d'accord ?

— Certes, Monseigneur.

— En ce cas, comme je vous l'ai dit, dans trois jours, vous entrez en fonctions. Au revoir, Monsieur de Gernys, et remerciez bien vivement Maugis de ma part.

— C'est moi, Monseigneur, qui lui dois,, comme à vous-même, la plus vive gratitude... Mademoiselle...

Et René prit congé. Il doutait encore s'il était plus satisfait du secrétariat conquis que triste de Pimp renette manquée. Mais le grand air acheva de dissiper sa griserie sensuelle et, dès. lors, ses regrets de renoncer aux faveurs suprêmes de la maîtresse du Prince ne balancèrent point longtemps la joie dont ils étaient la rançon.

Et, sans plus tarder, il s'en fut commander des cartes de visite ainsi libellées :

RENÉ DE GERNYS

Secrétaire particulier de S.A.R. le Prince Mihail de .Morénie

la noble conduite du jeune Gèrnys renonçant à connaître, au sens de la Bible, la délicieuse Pimprenette, — bien qu'il la désirât vivement et qu'elle fût toute prête à accueillir ce que le Français, qui, dans ses mots, brave l'honnêteté, nomme ses » avances », — ces scrupules si honorables ne transportèrent point d'admiration Henry Maugis quand René, non sans quelque fierté, les lui révéla.

I/j gros homme prononça mollement, avec l'intonation qui décèle le compliment de pure politesse :

— C'est très bien ce que vous n'avez pas fait là!

Après un temps, il ajouta, sur le ton, cette fois, d'une conviction tranquille :

— D'ailleurs, vous ne reculez que pour mieux... sauter !

René protesta, un peu piqué qu'on ne crût pas à la durée de son héroïsme :

-- Vous comprenez, je suis le secrétaire du Prince... Par conséquent, la délicatesse la plus élémentaire...

— La délicatesse élémentaire, coupa Maugis, de même que les mathématiques élémentaires, n'est point accessible à quiconque; je vous félicite d'y avoir atteint, et je ne doute pas que vous ne puissiez vous hausser même jusqu'à la délicatesse spéciale. Mais 1...

— Mais quoi ?

— Mais les gens délicats 'experto crede !) commettent exactement les mêmes menues malpropretés que tous autres hommes, les saints exceptés, qui sont des monstres : ils mettent seulement un peu plus longtemps à s'y résoudre.

— Paradoxe !

— Non : simple constatation empirique 1 Abandonnant les généralités pour m'expliquer sur le cas, le délectable cas qui nous occupe, je dir-ii qu'il est sans exemple que deux individus, Vv.n mâle et l'autre femelle, animés d'un mu-

tuel désir de consommer l'œuvre de chair, ne finissent point par forniquer effectivement — à moins, bien entendu, qu'à la faveur de leurs hésitations, ne surgissent d'insurmontables impossibilités matérielles.

— Alors, vous ne croyez pas aux impossibilités morales ?

— Les impossibilités morales, inévitablement, un beau jour, ou une jolie nuit, on se couche dessus, et cela fait, exactement, le joint !

— C'est ce que nous verrons !

— Vous le verrez, vous, du moins; car, pour moi, je doute que vous me conviiez à contempler le spectacle indécent de la nature triomphante et de la moralité vaincue. En tout cas, une heure viendra, qui n'est pas loin, où vous oublierez complètement les relations qui existent entre Pimprenette et le Prince, d'une part, entre le Prince et vous, d'autre part, et oii, dépouillant le secrétaire, en même temps que des vêtements superflus, vous ne serez plus qu'un homme, au sens le plus viril du mot. On ne bonde pas indéfiniment contre son bas-ventre : c'est l'affaire de huit jours, mettons quinze, et n'en parlons plus !

Peut-être, s'il ne l'eût pas formulée, la prophétie de Maugis se serait-elle réalisée dans le court délai indiqué par lui. Mais, ainsi prévenu, r amour-propre de René, désireux de s'imposer à l'admiration de ce sceptique, vint puissamment renforcer des scrupules qui, en effet, s'atténuaient de façon considérable : au bout d'un mois, Pimprenette et lui lestaient amis, sans plus.

Ce maintien du statu quo contentait l'orgueil de René plutôt que ses secrets désirs, mais il ne se l'avouait point. Pimprenette, elle, après avoir été ravie, durant quarante-huit heures, jusqu'aux cimes du plus sublime renoncement, était à la fois déçue dans son orgueil, son juste orgueil de jolie fille, et dans ses désirs secrets, et elle se l'avouait parfaitement — mais elle n'en disait rien.

Sans doute, elle avait été flattée, d'abord, d'être remarquée, distinguée, par un garçon de bonne mine qui s'avérait, en outre, fleuri de délicatesses, et c'est très sincèrement qu'elle lui avait proposé une amitié exceptionnelle, exclusive de tout commerce physique. Par malheur, les sentiments de cette nature ardente

inclinaient sans retard, tous, vers la sensualité ; et elle s'aperçut bientôt que son admiration pour la réserve de René n'avait fait qu'accroître son goût très vif pour la personne d'un jeune homme auréolé de si héroïques scrupules.

Par crainte, pourtant, de déchoir aux yeux de ce Parsifal, elle se garda soigneusement de manifester combien il lui tardait de couper d'intermèdes vivaces l'amicale monotonie des tête-à-tête auxquels elle et lui se complaisaient provisoirement.

Elle s'amusa, au contraire, à simuler, dans ces paisibles entretiens, la tranquillité sans nuages d'une femme très éloignée de penser à la bagatelle et très convaincue de ne pouvoir induire en tentation son interlocuteur, qu'elle traitait en vieil ami de toujours, avec qui on ne se gêne pas et qu'on reçoit, littéralement, (( comme on est », — plutôt que de le condamner à faire antichambre, — même si <( on est », gentil hussard d'opérette, en corset mauve et pantalon de dentelle, ou, tout simplement, nue dans un peignoir, au sortir du bain.

— Pas de coquetterie entre nous ! répétait-

elle avec une feinte candeur. Ce serait indigne de notre amitié !

Par cette absence supposée de coquetterie, René éprouva jusqu'à Textrême que le rôle de Joseph est malaisé, surtout quand, jouant la difficulté en même temps que ce rôle, on ne veut pas prendre la fuite, tout en souhaitant éviter le ridicule. Il affectait, lui aussi, la plus parfaite aisance, un sang-froid inaltérable, et de n'accorder à l'apparence formelle de Pimprenette que la calme attention d'un connaisseur pour un bibelot artistique.

Pour l'aider à sout-enir son personnage, sa bonne étoile lui fit trouver, dans l'entourage de Pimprenette, de salutaires dérivatifs; beaucoup de jeunes personnes lui furent accueillantes, tant pour sa bonne mine que sur le renom qu'il eut bientôt, à cause de sa familiarité avec Pimprenette, d'être l'amant d'icelle : il est toujours doux de chiper un homme à une camarade, surtout à une camarade qui occupe la grande vedette. Peu des amies de Pimprenett-e se refusèrent ce plaisir; elles en goûtèrent d'autres, et de très vifs, dans les bras de René; car elles bénéficiaient, pour parler la langue du grand

siècle, de tous les feux allumés par Pimpin et de toute l'ardeur dont Gernys brûlait pour cette femme, qu'il s'entêtait à « respecter » et qui conmiençait à juger barbant, sinon injurieux, ce persistant respect.

De son côté, Pimprenette, autant pour vexer René que pour ne rien changer à ses propres habitudes, ne se privait point de satisfaire des caprices sans lendemain, tantôt pour un comique présumé » rigolo » jusque dans les circonstances les plus intimes, tantôt pour un machiniste râblé, ou pour n'importe qui — et « puisqu'on est des amis et qu'on se dit tout », elle racontait ces passades, dans le détail, à Gernys.

Alors, lui, rendant coup pour coup, disait les cabotines complaisantes. Et tous deux bavardaient ainsi, longuement, en excellents copains qui se communiquent leurs bonnes fortunes et chacun, à tour de rôle, écoutait son « ami )), en rageant, avec un sourire satisfait. Et ils célébraient à l'envi, avec la même fausseté, cette amitié paradoxale, grâce à quoi ils se comprenaient si bien mutuellement, qui leur permettait de se décrire sans réticence,

abrogeant toute pudeur, comme en des confidences d'homme à homme ou de femme à femme !

Ils s'entretenaient de la sorte, presque chaque jour; car, avec la clairvoyance particulière à son emploi d'amant riche, l'excellent Mihaïl, ayant remarqué que Pimprenette affectionnait la société de René, envoyait, aux heures où des devoirs mondains l'accaparaient, son secrétaire tenir compagnie à sa maîtresse.

A ce jeu, si souvent répété, leurs désirs réciproques s'exaspéraient; ni René, ni Pimpin ne s'abusaient à la comédie dont ils persistaient à se donner le spectacle; il n'y avait entre eux que leur obstination pareille à refouler le premier (( Je veux ! » dont l'un guettait l'éclosion sur les lèvres de l'autre, et par lequel, sous forme impérative, on supplie et s'avoue vaincu. Encore Gernys se pouvait-il réconforter de la var.iteuse opinion que sa résistance (qui n'eût point tenu contre une sollicitation directe de Pimprenette) s'inspirait d'un noble moiif : avec beaucoup de bonne volonté, il pouvait presque se comparer à Titus. Mais Pimprenette, que ne tentait pas du tout la gloire (mal connue

d'elle, au reste) de Bérénice, Pimprenette se sentait humiliée : << il est charmant, mais il est idiot », pensait-elle, et elle s'énervait, parce qu'elle devinait qu'il pensait, lui aussi : « Elle est exquise, et je suis idiot. »

Pour cette absurdité consciente et volontaire, elle en venait, par moments, à détester René de to'jt son cœur. Elle souhaita l'en punir, elle décida de rompre... Or, pour rompre avec René, il fallait rompre avec Mihaïl.

Le séjour du Prince à Paris allait prendre fin : sous le prétexte d'un « voyage d'études », il avait quitté la Morénie depuis un an bientôt et, malgré les facilités que lui procurait sa qualité de cousin germain de son souverain, il ne pouvait se dispenser de reprendre, à bref délai, pour six mois au moins, le commandement de la division de cavalerie dont il était le chef titulaire et lointain,

Mihaïl ne souhaitait rien tant que d'emmener Pimprenette à Gavaçi ; mais elle n'avait longtemps marqué qu'une inclination médiocre à quitter la capitale de la République Française pour celle de la Principauté Morénienne. Récemment, pourtant, à l'époque oii Mihaïl s'était

adjoint, pour secrétaire intime, un jeune Parisien, nommé René de Gernys, Pimpin avait paru accept-er l'éventualité d'un séjour prolongé dans la patrie de son amant officiel. Même, ses préparatifs de départ s'ébauchaient déjà quand, par dépit contre René, elle commença de prêter l'oreille à des propositions concurrentes, qui tendaient à la retenir à Paris.

M. le secrétaire fut le premier informé de ce revirement :

— Tu vois ça ? lui dit un jour Pimprenette, en lui tendant un exemplaire de la Phèdre racinienne, qu'elle tenait à la main, au moment où le jeune homme pénétrait chez elle.

— Je vois, fit René.

Et il opina gravement :

— C'est un chef-d'œuvre.

Car il savait que Pimprenette n'aimait point qu'on parût accueillir avec ironie ses tentatives intermittentes pour combler les lacunes d'une instruction à peine primaire.

— Tu ne me demandes pas, reprit-elle nerveusement, pourquoi je lis ça ?

— Mais, sans doute, pour le connaître ! répondit René sans malice.

Et il s'étonna de s'entendre sèchement rappeler à la politesse ;

— Je n'ai pas ton instruction, c'est possible ! déclara Pimpin. Mais je ne t'ai pas attendu pour connaître mes classiques !

Mes classiques ! Les classiques de Pimprenette ! Cette ambitieuse affirmation de propriété précipita René dans des abîmes de stupéfaction insondables. Sentant sa jolie amie à la limite de la crise de nerfs, il se garda prudemment de plaisanter et s'affirma dénué de toute intention désobligeante.

Mais Pimprenette se voulait, absolument, offensée :

— Oui, oui, je sais : vous autres, n'est-ce pas? vous me considérez...

— Nous autres ?

— Toi, en tout cas, tu me considères comme une cabotine de quatre sous, pas trop laide, voilà tout, et bonne pour lever la jambe... Laisse-moi finir... Moi, mon cher, j'ai d'autres ambitions : je ne <( lis » pas Phèdre, je l'é-tudie !

— Ah ?

— Et je l'étudié parce que je vais la jouer !

— Tu vas jouer Phè...

— Oui, Monsieur !

— Et où ça ?

Pimpreni3tte leva vers le plafond les yeux d'une personne à qui l'on pose une question si stupidement oiseuse qu'elle hésite à y répondre. Enfin, comme elle eût dit <( En Europe » à quelqu'un qui lui eût demandé dans quelle partie du monde se trouve Londres, elle dit :

— Où ça?... Mais à la Comédie-Française, naturellement.

A cette assertion énorme, René, qui se figurait mal la créatrice de la Gamine incarnant la fille de Minos et de Pasiphaë, descendante « de ce sacré Soleil », aux côtés d'Hippolyte-Mounet- Sully et de Silvain-Théramène, René, un moment, espéra, malgré le ton de Pimprenette, qu'il s'agissait bien d'un bateau monté avec un sérieux, un art incomparables; et il avoua, complimenteur :

— Hé ben ! tu sais, j'ai marché !

— Dans quoi ? riposta aigrement l'aspirantesociétaire.

— Je veux dire que j"ai coupé... enfin, que je t'ai crue.

— Mais, mon cher, je ne songe nullement à plaisanter : c'est tout ce qu'il y a de plus vrai...

— C'est sérieux ? Tu débutes chez Claretie ?

— Il ne tient qu'à moi...

— Quand ? la semaine prochaine ?

— René, tu m'agaces avec ce petit ton de persiflage ! Il ne s'agit pas de la semaine prochaine : on n'entre pas à la Comédie-Française comme dans un moulin...

— Pimpin, je songeais d'autant moins à un rapprochement de ce genre que, de ma vie, je ne suis entré dans un moulin, de sorte que...

— Oh ! assez 1 . , . Mais je puis être engagée à la Comédie, si je veux : c'est l'affaire de quelques mois...

Gernys, sentant que l'entretien tournait à l'acide, espéra calmer Pimprenette en admettant pour acquise l'admission de la jeune femme dans la troupe de Molière :

— Allons, tant mieux ! Pimpin, je suis très heureux... Et, puisque tu as plusieurs mois devant toi, j'y songe, ça se trouve très bien : tu pourras étudier tout à loisir pendant notre séjour là-bas, à Gavaçi.

Pimprenette n'attendait que cette allusion au

voyage en Morénie pour lancer le trait définitif, en plein cœur :

— Malheureusement, làcha-t-elle avec un petit rire, dans ce cas-là, je n'irais pas à Gavaçi.

Elle eut la satisfaction de voir René se troubler un peu :

— Dame, mon petit, continua-t-elle, tu ne supposes pas que le... la personne qui me promet de m' imposer à Claretie, le fasse uniquement pour mes beaux yeux ! C'est aussi pour ma personne tout entière...

Une petite contraction du gosier gênait l'élocution de René quand, s'efforçant de paraître indifférent, il demanda :

- — Peut-on savoir le nom de ce ponte influent ?

— C'est Piochard.

— Piochard, le ministre ?

— Mon Dieu, oui !

Elle ne mentait pas : Piochard, longt^emps connu comme député hirsute, mais réconcilié avec l'art du coiffeur depuis qu'un maroquin ministériel lui était échu, Piochard se proposait comme successeur éventuel du prince Mihaïl auprès de Pimprenette. Mais, laid et quinqua-

PIMPRENETTE. 6i

génaire, demeuré balourd, malgré qu'il prît maintenant quelque soin de sa personne, beaucoup moins riche au demeurant que le Prince, il se rendait bien compte de son infériorité auprès de celui qu'il aspirait à remplacer : aussi, vieux politicien habitué à dispenser sans compter les promesses les plus mirifiques, tentait-il de séduire Pimpin par Tappât d'un hypothétiqu.3 engagement, qu'il se flattait d'extorquer à l'administrateur du Théâtre-Français.

Les comédiens, comme les électeurs, se laissent aisément prendre aux bluffs les plus grossiers; en outre, les plus intelligents d'entre eux se croient toujours particulièrement doués pour d'autres emplois que ceux où ils trouvèrent la notoriété : point de comique qui n'aspire à jouer les amoureux dramatiques, point de tragédien qui ne se targue d'un génie comique méconnu. Pimprenette n'échappait point à ce travers professionnel : forte du succès bientôt cinq fois centenaire d'un vaudeville, où sa très personnelle fantaisie et son charme pervers aguichaient les Parisiens, elle admettait facilement qu'elle ne fût désormais inapte à aucun rôle, et l'offre effarante de Piochard lui apparais-

sait comme l'hommage légitime d'un connaisseur assez fin pour discerner toutes les ressources d'un talent, dont le public n'avait jusqu'alors apprécié que les qualités secondaires.

Pourtant, plus que cette vanité cabotine, qui, seule, n'eût point suffi à la rendre accessible aux propositions du politiquard, le dépit provoqué par l'exaspérante réserve de René poussait Pimprenette à ne point décourager les hommages ministériels. Encore hésitante à les accepter de façon définitive, elle s'y prétendait, pour éprouver Gernys, fermement résolue :

— D'ailleurs, raisonnait-elle, si tu es vraiment mon ami, si tu as véritablement souci de mon avenir, tu ne peux que m'approuver... Oui, je sais, j'avais presque promis d'accompagner Mihaïl en Morénie ; mais songe, mon petit, que les absents ont tort et, Comédie-Française à part, qu'on m'oubliera, à Paris, si je m'enterre là-bas pendant des mois. Mihaïl, c'est un présent très confortable, je ne dis pas non: mais j'ai bien le droit, je pense, de songer à mon avenir...

— Evidemment, acquiesça René, morne.

Et il s'empressa de prendre congé, sous le prétexte d'une course urgente à faire pour le Prince : en réalité, il se mit à la recherche de Maugis et, l'ayant trouvé, lui raconta les projets d'union Pimprenette-Piochard, en le suppliant d'intervenir, dans l'intérêt bien entendu de Pimprenette.

— Il n'y a que vous, Maugis, qui ayez assez d'influence sur elle pour lui faire voir, avec cette rude franchise qui vous est propre, toute l'étendue de la bêtise qu'elle va commettre.

— Piochard ! ronchonnait Maugisl. Elle se laisse rouler par un Piochard ! Elle est dingo, cette gosse ! Piochard, rapiat comme un Au verpin (du reste, il est né à Pont-à-Mousson) et qui, depuis son entrée au ministère, paie les femmes avec des bons de Sèvres ! La pauvre Pimpin en serait réduite à se caler les joues avec des biscuits de la manufacture !... Non, mais, voyezvous cette petite dinde qui coupe dans l'engagement de la rue Richelieu et qui potasse son Racine !... Un peu que je vais intervenir ! J'ai rarement rencontré plus belle 'occasion de me mêler de ce qui ne me regarde pas.

Le soir même, comme la représentation de la Garrdne venait de prendre fin, Maugis frappait à la porte de la loge occupée par l'étoile.

M. Evariste-Anselme Tardot l'accompagnait, ce petit vieux propret qui, naguère, avait consacré à lancer Pimprenette la presque totalité d'une fortune laborieusement gagnée dans les draps, les honnêtes draps que tissent Elbeuf et Sedan : cet excellent homme gardait au cœur une gratitude attendrie pour celle qui l'avait ruiné, et Pimprenette, en retour, s'honorait de témoigner à « son vieux Tata », comme elle l'appelait, une reconnaissance sincère.

— Qui est là ? cria-t-elle. On n'entre pas ! Je suis à poil : on me bouchonne...

--- C'est Tardot et Maugis ! répondit le romancier avec l'assurance d'un homme qui prononce Tinfaillible Sésame.

Et, en effet, la voix de Pimprenette, aussitôt, ordonna :

— Vite, ouvrez-leur, Madame Zéphyrin.

L'habilleuse obéit et honora Maugis et Tardot

du petit salut familier par lequel les serviteurs dé^ oués marquent aux intimes de leurs maîtres une flatteuse bienveillance.

Pimprenette, qui, ainsi qu'elle l'avait annoncé, n'était vêtue que du satin de sa peau, les invita à s'asseoir :

— Je ne vais pas faire de magnes avec vous, s'pas ? Du reste, ça ne vous apprendra rien, ni à l'un ni à l'autre. Et puis, si ça vous dégoûte^ vous n'êtes pas obligés de regarder. Continuez, Marne Zéphyrin, et frottez fort !

Debout, appuyée au dossier d'un fauteuil, elle présentait, à la poigne de l'habilleuse gantée d'une serviette-éponge, un dos impeccable et, à l'admiration des deux visiteurs, une croupe ravissante.

— Hein ? c'est beau, Tardot ! fit le littéraire Maugis. C'est beau

...comme un sourire humain Sur le fronton des Propylées.

— Kekcekça ? demanda Pimprenette, que IVP" Zéphyrin frictionnait vigoureusement.

— Le fronton des Propylées, répondit Maugis avec un naturel parfait, c'est un endroit où on joue à la pelote basque... Mais parlons sérieusement : le Prince a calté ?

— Tout à l'heure, après le deux; et il ne re-

viendra pas. Il allait, qu'il a dit, à la légation de Morénie, où on attend des dépêches chiffrées : il paraît qu'il y a des chichis politiques, là-bas.

Maugis n'eut garde de ne point saisir la transition qui s'offrait :

— Ça te laisse froide, toi, la politique morénienne ?

— Tu penses ! fit Pimpin qui, aidée de M™^ Zéphyrin, passait maintenant une chemise merveilleusement diaphane.

— Tu t'intéresses davantage aux hommes politiques français !

— Moi ! Pourquoi dites-vous ça, Maugis ?

— A cause de Piochard.

— Ah ! vous savez déjà? C'est René qui vous...

— Quel René, ma petite fille ?

— René de Gernys, parbleu !

Maugis mentit avec aplomb :

— Je ne l'ai pas rencontré depuis au moins huit jours... Je n'avais pas besoin de lui pour être renseigné : il est de notoriété publique que Piochard te relance à chaque instant, et l'on a remarqué que tu ne lui faisais pas reine de Hollande...

— Vilaine mine, quoi !

— Ah ! bon. Et alors ?

— Alors, sans savoir quelles sont tes intentions à l'égard de ce membre gouvernemental, je viens à tout hasard, en vertu de l'intérêt que je te porte, Mademoiselle, te dire : « Ne te laisse pas monter le cou, que tu as délicat et joli, par le nommé Piochard. » Et Tardot, pour les mêmes affectueux motifs, Tardot vient te dire la même chose, bien que, perdu dans la contemplation de tes charmes et dans les souvenirs qu'ils évoquent pour lui, il n'ait pas encore lâché une parole... Hé ! Tardot, sacrebleu ! jaspinez, mon ami ! Ne me laissez pas user ma salive tout seul ! Dites à cette enfant que Piochard est indigne de délier les cordons de son corset...

Ainsi mis en demeure de formuler une opinion, le père Tardot déclara :

— En effet, ma chère Pimpin, Piochard n'est pas un homme pour toi.

— A cause, vieux Tata ?. fit Pimprenette, un rien moqueuse.

— A cause... à cause de tout! répondit le

petit vieux, qui ne brillait point par l'éloquence. Maugis comprit la nécessité d'arguments plus précis :

— Voyons, Pimpin : je ne peux pas m'imagin^r que tu plaquerais Mihaïl, un beau gars et un bon type, et riche, et généreux, pour ce rapiat de Piochard, qui a de l'eczéma plein la hure et qui, auprès de ton richissime Prince, est plutôt roupie !

— Vous oubliez que, pour le moment, il est ministre !

— Ce n'est pas une situation ! affirma le père Tardot.

— Qu'est-ce qu'il te faut donc, Tata ? s'exclama Pimprenett-e, égayée. Je ne peux pourtant pas lever le Pape !

— Laissons Sa Sainteté ! reprit Maugis. Et revenons à nos boutons, j'entends : à Piochard l'eczémateux... Ministre ou non, tu ne peux espérer de lui que des boniments, et des petites saletés sans valeur. Le frère la connaît : il t-e refilera les palmes, des billets pour la Chambre, et des bonnes paroles, oh ! ça, tant que tu en voudras ! Il a déjà dû te promettre de te faire entrer à l'Odéon, peut-être même au Français...

— Oui... mais comment avez-vous deviné ?...

— C'te malice ! Chaque fois qu'il veut s'offrir une théâtreuse, il lui jure de la faire entrer dans une boîte subventionnée. Naturellement, quand il s'est envoyé la gobeuse, il oublie ces promesses-là aussi complètement que ses professions de foi électorales. Pimpin, fuis ce parlementeur ! J'ai dit... Et maintenant que te voilà à peu près habillée, je ne me découvre plus aucune raison d'encombrer ta loge de ma personne replète... D'ailleurs, j'ai des épreuves à corriger à Comœciia...

— Vous pouvez bien m'attendre : je n'ai plus (]ue mon chapeau à mettre...

— Fichtre ! quand tu l'auras mis, le journal sera déjà parvenu dans les plus lointaines provinces... Non, non, je me fais la paire. Jusqu'au re^oir, créature de Dieu !...

Les propos de Maugis iirent baisser singulièrement dans l'estime de Pimprenette le cours des actions Piochard; celles de Mihaïl remontèrent d'autant.

Le Prince vint, en outre, dès le lendemain,

communiquer à Pimprenette des nouvelles tout à fait intéressantes. L'astucieux René l'avait discrètement prévenu, sans parler de Piochard, que la jeune femme semblait peu disposée à se transporter en Morénie, pour ce qu'elle estimait ce déplacement préjudiciable à ses intérêts.

Mihaïl prit résolument le taureau par les cornes (si toutefois on peut user d'une telle expression, alors que les cornes et les autres signes caractéristiques du taureau n'étaient point du côté de Pimprenette).

— Ma petite chérie, dit-il, je vais probablement quitter Paris plus tôt encore que je ne le pensais : dans quarante-huit heures, sauf imprévu, il me faudra partir pour le pays. Comme c'est demain, m'as-tu dit, la dernière, en même temps que la cinq centième de la Gamine, rien ne t'empêchera de me rejoindre très promptement... Maintenant, au cas oii tu hésiterais encore à entreprendre ce voyage...

— Oui, Momo, je l'avoue, j'hésite... Tu as toujours été très gentil pour moi, c'est vrai; mais ma situation ici, tu comprends... mon avenir dramatique...

— Attends ! j'ai pensé à cela... Pour que ta carrière théâtrale ne souffre point de ton... exil, je me fais fort de t'imposer au Théâtre-Français...

— Lui aussi ! pensa Pimprenette.

— Au Théâtre-Français de Gavaçi qui possède une troupe à demeure, et où tu seras, je m'y engage, la plus considérable étoile, et la plus considérée, avec ton nom sur l'affiche en lettres plus grandes que toi et tous les rôles que tu voudras. Les journaux de Paris, au moyen de notes que Gernys rédigera et dont je paierai l'insertion, tiendront toutes les semaines le public français au courant de tes triomphes. Hésites-tu encore ?

— Moins... évidemment.

— J'espère supprimer toute indécision en te révélant certains événements, à la suite desquels tu peux réaliser, en venant à Gavaçi, une belle fortune en peu de temps. Sache donc que la Chambre renversera demain le ministère.

— Tu te trompes, Momo ! s'écria Pimprenette : Piochard disait hier qu'il ne redoutait rien avant les vacances...

— Je parle, précisa le prince avec douceur, de la Chambre morénienne et du ministère morénicji .

— Ah ! bien.. . Mais en quoi cela nous touchet-il ?

■ — En ce que, prévoyant cette chute certaine, Albéric V\ mon bien-aimé souverain et cousin, s'est déjà préoccupé de la composition du nouveau cabinet. Il est décidé à donner, cette fois, le portefeuille de la Guerre à un militaire, chose exceptionnelle chez nous, où l'on a ^ u souvent d'anciens généraux gérer l'Intérieur et l'Insruction publique, mais oii, depuis trente ans, le soin de la défense nationale a toujours été confié à un civil. Cette innovation est due à ce que la Morénie est sur le point de renouveler son matériel d'artillerie : Albéric estime que cette importante opération s'effectuera mieux sous le contrôle d'un profesionnel ; aussi, comme toute ma carrière s'est accomplie soit en congé, soit dans la cavalerie, le nouveau ministre de la Guerre, ce sera moi.

— Vrai ?

— Vrai. Or. il est de règle, chez nous, que les membres du gouvernement reçoivent de tous

les fournisseurs des courtages considérables...

— On dit que cela se fait, parfois, aussi, en France...

— Il se peut; mais, en Morénie, cela se doit, à ce point qu'un ministre serait plus déconsidéré que le dernier des incapables s'il ne quittait pas le pouvoir beaucoup plus riche qu'avant son entrée en fonctions. J'ai trop le respect des traditions nationales pour déroger à un usage aussi fortement établi. Je ne sais pas encore si c'est Krupp, ou Schneider, ou Armstrong qui fournira les nouveaux canons, mais il n'est pas douteux que celui d'entre eux à qui je passerai commande me versera une commission d'autant plus forte que je n'ai présentement aucune préférence pour l'un ou l'autre de ces fabricants d'engins meurtriers... Je m'excuse, ma chérie, de t'importuner de ces détails... techniques; cet exposé était nécessaire pour te faciliter l'intelligence de mes conclusions : ma fortune actuelle, considérable, me suffit; c'est donc à toi, si tu veux bien venir à Gavaçi m 'aider à supporter les fatigues du pouvoir, c'est à toi qu'iront, finalement, les petits bénéfices réalisés par le ministre de la Guerre... D'après ce que

je viens de te dire, estimes-tu qu'ils valent le déplacement ?

Pimprenette, par décence, s'abstint de répondre, tout de suite, affirmativement.

— Momo, dit-elle, je ne suis pas une femme d'argent... mais il est certain que... dans ces conditions... Seulement, ta nomination est-elle bien certaine?... Songe que, dans le cas contraire, j'ai de si belles propositions, ici, pour le théâtre... Si le cabinet actuel ressaisissait, demain, la majorité?...

Mais le Prince s'affirma sûr, absolument sûr de ses renseignements :

— Petite jolie, ceci n'est pas à craindre. Mais, après tout, puisque rien ne sera officiel avant demain, réfléchis encore ; et, demain, tu me rendras réponse.

A l'issue de la cinq centième et dernière représentation de la Gamine, Voutaize, directeur magnifique, que ce succès invraisemblable avait encore plus enrichi que ses trois faillites précédentes, invita gracieusement .ses interprètes et <( quelques amis du théâtre » à savourer un

souper qui fut servi sur la scène même où la pièce de Pierre Veber venait de triompher pendant cinq trimestres consécutifs.

On se serait cru à bord d'un paquebot dont les passagers auraient ordonné un gala. La fraîcheur qui tombait du cintre, le courant d'air qui, soufflant de la salle vide, gonflait par moments le rideau baissé, prêtaient une sorte de réalité bizarre à la toile de fond représentant un horizon de plage.

Les portants rangés à la hâte semblaient des voiles repliées; le doux ronflement lointain d'une dynamo évoquait le bruit de la machinerie et les garçons trébuchaient sur des amas de ficelles (cent sous d'amende !).

Parmi les « amis du théâtre », on s'étonnait de ne point voir l'auteur de la Gamine, brouillé avec Voutaize : « Pour moins que rien, mon cher ! pour des prunes ! » déclarait le sympathique directeur à tout venant, en haussant des épaules attristées :

— Une histoire où il n'y a pas de quoi fouetter un chat !... Ces gens de lettres sont d'une nervosité... Pour des prunes, je vous dis ! pour des queues de cerises !

En réalité, c'était pour d'importantes « carottes » : l'auteur, ayant surpris Voutaize en flagrant délit de maquillage de recettes, l'auteur, le susceptible auteur, boudait...

On déplorait aussi l'absence du prince Mihaïl qui n'avait point paru de la soirée, non plus que son aimable secrétaire, René de Gernys. Pimprenette, nerveuse, songeait que, sans doute, contrairement aux prévisions, le ministère morénien n'était pas par terre et que les fastueux projets, dont son amant l'avait entretenue, la veille, étaient, eux, (( dans l'eau ».

Piochard bénéficiait de ces suppositions pessimistes. Assis à la droite de Pimpin, il se montrait plus pressant que jamais :

— Vous savez, lui dit-il à l'oreille, j'ai parlé à Claretie. Il marche, naturellement... Il ne vous manque, pour entrer dans un théâtre officiel, qu'une consécration également officielle,, . ou, tout au moins officieuse... la mienne, quoi !... Quand vous m'aurez dit « oui », Claretie dira (( oui »... Seulement, il ne faut plus trop me faire attendre... Moi, dès ce soir, je vous ai apporté, en gage, une jolie surprise...

Il sortit de sa poche un écrin.

— C'est un bracelet? demanda Pimprenette.

— Mieux que ça ! répondit Piochard avec fierté.

--Oh ! faites voir !

— Tout à l'heure, tout à l'heure !

Pimprenette décocha un regard sévère sur

Maugis, installé à l'autre bout de la table,... Maugis, coupable d'avoir prétendu que Piochard était aussi avare que Sem.

— T'en as un œil, Pimpin ! s'écria élégamment le gros journaliste, surpris de cette manifestation hostile.

Mais le directeur Voutaize, debout, réclamait le silence : à l'aide de clichés prévus, il remerciait ses collaborateurs, les « vaillants artistes », grâce auxquels, sous son intelligente impulsion, et non sans que l'auteur de la pièce y fût aussi pour quelque chose, (( un frisson d'art moderniste avait, durant cinq cents soirs (matinées comprises), passé sur Paris ». Il but <( aux batailles futures, aux nouveaux triomphes de demain ». Puis il se rassit, acclamé par ses pensionnaires, tandis que Cordon, le grand comique (l'°,92), murmurait en confidence à la

duègne Piqué-Belleville, sa voisine, cet alexandrin inédit :

— Voutaize est un salaud, mais c'est un orateur !

Cependant, un autre porteur de toast s'était levé.

Et quel ! Piochard lui-même !

Sa droite, en un geste de prêtre imposant l'ostensoir, présentait aux convives surpris un écrin noir.

On se tut pour ouïr le politicien.

— Mes chers amis, promit-il, je serai bref.

Des signes d'approbation charmée le remercièrent de ce rassurant exorde. Encouragé, il poursuivit :

— J'ai obtenu de mon collègue de l'Instruction publique et des Beaux- Arts la très agréable mission de vous récompenser tous dans la personne de la déhcieuse et grande... bien que plutôt petite... artiste, que vous avez si heureusement secondée et dont le succès de la Gamine a consacré la jeune gloire : par décret de ce jour, M"' Pimprenette de Folligny est nommée officier d'Académie !

Et, du mystérieux écrin, où Pimprenette,

touL à riieure, s'imaginait trou^e^ un bijou de prix, Piochard sortit solennellement les petites paimes d'argent suspendues au ruban violet.

Tandis qu'il les remettait à Pimprenette, à la fois déçue et très fière, Les assistants simulaient une approbation unanime dont les éclats étouffèrent le rire irrévérencieux de Maugis et cette réflexion d'un machiniste qui, derrière un portant, s'interrompit de siffler un fond de bouteiPe :

— Malheur ! si jamais çui-là se ruine avec les gonzesses ! Ma môme, à moi, si je serais jamais assez louf pour lui offrir du ruban, j'oserais pas y tu foutre moins d'un mètre.

Cordon, vert de jalousie, voulut exprimer la satisfaction de tous pour l'honneur accordé à leur camarade; mais, à peine commençait-il à toaster que son éloquence vacillante fut interrompue par l'irruption sur le plateau du jeune René de Gernys qui criait, avec un accent de triomphe :

— Le cabinet est démissionnaire !

Stupeur générale. Piochard, repoussant sa

chaise, marcha, tout pâle, sur Gernys :

— Vous êtes fou ! Démissionnaire, le cabi-

net? C'est impossible! Pourquoi? Et, d'ailleurs, je le saurais !

— Monsieur, confirma le jeune homme, rien n'est plus certain.

— C'est une gaminerie très déplacée, une plaisanterie du plus mauvais goût !

— Monsieur, répéta Gernys (seul à comprendre la méprise qu'il provoquait), je vous donne ma parole d'honneur que le cabinet est démissionnaire.

Tant d'assurance déconcertait Piochard, malgré l'invraisemblance de la nouvelle.

— D'ailleurs, si vous ne me croyez pas, reprit Fiené en montrant le Prince Mihaïl qui, à son tour, apparaissait sur la scène, demandez à Monseigneur !

— Est-ce que vraiment, Prince... demanda Piochard, ...le mini.stère...

— Il n'y a aucun doute, cher Monsieur Piochard, répondit aimablement Mihail : le président du Conseil vient de remettre au chef de l'Etot sa démission et celle de ses collègues...

— Allons ! voyons !

— Je le sais de source officielle.

— C'est un bateau, un sale bateau ! je veux

savoir ! hurla Piochard. Mon chapeau ! mon manteau !

— Et votre foulard ! lui rappela l'ironique Maugis. Pour votre rhume !

Mais déjà Piochard disparaissait dans les coulisses, vers la sortie. Alors, René, hilare, expliqua :

— Bien entendu, c'est le ministère morénien qui est dégommé ! Le télégramme vient d'arriver à la légation : il y a eu séance de nuit...

— Alors, Momo?... fit Pimprenette en se jetant au cou de Mihaïl.

— Momo, sourit le Prince en embrassant sa maîtresse, Momo, ainsi qu'il l'avait annoncé à Pimpin, est ministre de la Guerre !

— Oh ! mon chéri ! Tiens, il faut que j'embrasse René aussi, je suis trop contente !

— Et nous ! et nous ! crièrent tous les hommes, profitant de la conjoncture.

Pimprenette, bonne fille, embrassa tout le monde.

— Avec tout ça, dit Henry Maugis, te voilà palmée !

— Oui, répondit-elle, mais Piochard aurait pourtant tort de me prendre pour une oie. La

preuve en est que, le temps de faire mes malles, et je monte dans le train pour Gavaçi !

— En effet, acquiesça le gros romancier, une oie qui pose un lapin, de mémoire de naturaliste^ ça ne s'est jamais vu !

Vaste pièce aux panneaux décorés de peintures allégoriques représentant, presque aussi moches qu'à Wahnfried, les héros de la Tétralogie wagnérienne, et sous lesquelles courent des rayons chargés de volumes énormes, aux reliures sévères, le cabinet de travail de S. A. S. Albéric F^ prince régnant de Morénie, réalise bien, avec son énorme bureau et ses cartonniers étiquetés de mentions administratives, le décor de solennel ennui où l'on imagine un chef d'État qui tâche à assurer par un labeur austère le bien-être de son peuple.

Pour les étrangers admis à visiter, en l'absence de la Cour, les appartements princiers, il évoquerait un souverain bûcheur, et qui se

prend au sérieux, si des indiscrétions de favoris disgraciés ■ — indiscrétions dont un romancier français a tiré un livre ^ et profit — n'avaient révélé au public que la plupart des gros bouquins, fallacieusement habillés de maroquin sombre, sont composés de textes infiniment plus folâtres que ne le laissent supposer leurs titres imposants. On sait, par exemple, que VIndex librorum absconditorum de Pisanus Fraxi se dissimule sous le nom ^'Histoire diplomatique de V Europe centrale et que le Traité de politique comparée habille tout simplement le Tableau des mœurs du temps ; la plus riche collection de romans galants, voire pornographiques, est ainsi travestie en de lourds tomes aux dénominations abusives. Pareillement, les cartons renferment moins de documents officiels, de rapports financiers, que de lithographie^ erotiques et de photographies licencieuses; l'un d'eux, notamment, renferme, sous la rubrique « Cultes )), une bien curieuse série d'illustrations relatives à la flagellation à travers les âges !

Tout ceci induit à penser que le cabinet dit

(1) Cf. Jeux de Princes.

<( de travail » abrite moins d'absorbantes méditations que son aspect ne semble l'indiquer. D'ailleurs, les personnes bien informées affirment que, hormis sa femme, la jolie princesse Maritza, Son Altesse Albéric I" n'aime rien tant que le farniente. . .

Qu'ils seraient surpris, ce matin, les gens bien informés, s'ils pouvaient voir, assis à son bureau, ce prétendu paresseux lire, avec l'application d'un Funck-Brentano déchiffrant quelque rapport de police du xviif siècle, un feuilleton historique découpé dans VlndéyendancQ morénienne et intitulé Costel, le libérateur de la Morénie [suite], ^mr le prof. Stan. Maracesco !

Parfois, le Prince interrompt sa lecture pour inscrire sur une feuille de papier une lettre, une seule; puis, il reprend son texte, s'arrête de nouveau pour noter une autre lettre à côté de la première, et ainsi de suite. Parvenu au bout du feuilleton, il considère longuement les cinquante et une lettres qu'il vient d'aligner...

Soudain, avec un coup de poing furieux sur le bureau inofîensif, il se lève et commence à travers la pièce une promenade de tigre captif.

Grands yeux noirs, long nez sensuel, épaisses moustaches d'or pâle, Albéric I", large d'épaules, un peu massif, est un solide gaillard. Autant que fauve, — et peut-être même davantage, à la réflexion, — il semble belluaire... un belluaire en pantoufles, pantalonné de gris souris, sanglé dans un coin-de-feu gris ardoise à brandebourgs noirs : grâce aux passementeries, il conserve suffisamment le type mihussard, mi-tzigane, en dehors de quoi l'on ne saurait s'imaginer le souverain d'une principauté danubienne.

Après quelques allées et venues rageuses, Albéric reprend place devant son bureau, appuie sur un bouton de sonnette, attend, sourcils froncés.

Paraît l'huissier de service :

— Allez me chercher, ordonne le Prince, le duc Valri.

Quelques minutes se passent, et voici le duc demandé, sa tête de vautour inquiet, son long corps maigre.

— Valri, questionne Albéric avec une ironique brusquerie, vous êtes toujours Grand-Maître de la police ?

— Certainement, Altesse ! répond le duc, un peu inquiet.

Grand-Maître de la police, il n'est plus même que cela, depuis qu'il a renoncé aux hasards de la politique pour vieillir, désormais indifférent aux instabilités ministérielles, à l'abri des querelles des partis, dans ce poste grassement rétribué, et pour lequel, du reste, il à dès longtemps prouvé des aptitudes spéciales.

— Et, reprend le prince régnant, \ous lisez toujours mes lettres ?

— Conformément aux ordres reçus, j'examine le courrier avec soin et, sauf celles que leurs cachets m'indiquent comme émanant de personnes autorisées à correspondre directement avec Votre Altesse, j'ouvre toutes les lettres, afin de m'assurer qu'aucune d'elles ne contient soit des substances nocives ou dangereuses, soit tout simplement, des menaces ou des injures.

— C'est vous-même qui effectuez ce dépouillement de ma correspondance ?

— En personne. Altesse.

— Eh bien ! mon cher Valri, je ne vous félicite pas : depuis un mois, dans ces lettres, que

VOUS me remettez ouvertes et que vous lisez, dites- vous, avant moi, un correspondant anonyme me fait tenir, sans que vous paraissiez vous en douter, des communications d'une insolence grossière, à votre nez et à votre barbe — alors que vous ne portez pas la barbe et que vous passez pour avoir le nez creux !

— Votre Altesse plaisante ! Il est impossible que...

— Je n'ai pas envie de plaisanter, fichtre !... Tenez, qu'est-ce que c'est que ça ?

— Altesse, c'est un fragment de l'histoire de votre illustre aïeul, Costel le Libérateur, écrite par le vénérable doyen de notre Faculté des lettres, le professeur Maracesco, et que Vlndépendance morénienne publie en feuilleton depuis quelque temps... Ce fragment se trouvait, ce matin, dans une enveloppe adressée à Votre Altesse ; la carte du professeur Maracesco y était jointe, avec une formule respectueuse...

— Précisément... et, hier matin, et avanthier, et tous les jours, depuis une quinzaine, j'ai reçu de même, immuablement accompagné de la carte et des hommages de cet antique fourneau, le dernier fragment de son œuvre

inséré dans V Indépendance 1 Ça ne vous semble pas extraordinaire ?

— Mon Dieu, non, Altesse... Evidemment, le professeur Maracesco eût agi avec plus de discrétion en attendant, pour vous l'offrir, l'apparition de son ouvrage en volume ; mais, le sympathique doyen sèche d'envie d'échanger sa rosette d'officier du Lion d'Or contre la cravate d3 commandeur ; je ne m'étonne donc pas qu'il profite du débit de cette histoire en tranches •quotidiennes pour se rappeler, quotidiennement -aussi, à la bienveillante attention de Votre Altesse.

-- Valri, trouvez-vous aussi naturel que, toujours quotidiennement, quelqu'un me rappelle que je suis cocu ou, plus exactement, que je le fus?

— Encore une fois. Votre Altesse veut rire !

— Non, Monsieur, ou, si je ris, je ris jaune... c'est la seule couleur qui convi-enne en l'espèce.

— Pourtant ! je n'ai pas souvenir d'avoir lu ■quoi que ce soit de semblable, — je l'eusse supprimé, — et, en particulier, le savant historien Maracesco, que Votre Altesse semble incriminer, ■est certainement tout à fait incapable...

— Eh ! Valri, ne me parlez plus de ce vieux daim ! Son loyalisme n'est pas plus douteux que son désir d'avancement dans l'ordre national du Lion d'Or... C'est un autre que lui, voilà tout, qui m'envoie chaque jour le feuilleton consacré à Costel le Libérateur, un autre qui, à dessein de mettre en défaut votre censure, et pour faire parvenir jusqu'à moi des avis, hum ! vexatoires, s'est servi de la prose bien intentionnée du professeur.

— Mais ces avis, Altesse, je ne les ai pas vus!

— Regardez mieux, Valri. Voici la dernière coupure !

Valri prend l'imprimé que le Prince lui tend, écarquille les yeux :

— Je ne v... Ah ! ! si, des points à l'encre, çà et là, sous certaines lettres... mais...

— Mais ces lettres pointées, ô Valri, si vous prenez la peine de les relever dans l'ordre oii elles se présentent à la lecture... 1... a... m... a..., etc., forment une phrase parfaitement claire...

— Se peut-il ?

— Il se peut. Je me suis livré, moi, à ce petit travail et voici la phrase : La maîtresse de Mi-

PIMPRENETTE. 9i

hàil habite deux avenue de la Consiitution.

— C'est tout, Altesse ?

— C'est tout... pour aujourd'hui !

— Ah ! je respire !

Albéric fait un geste de colère :

— Pourriez-vous m.e dire, monsieur, pourquoi cette révélation facilite vos mouvements respiratoires ?

— Mais, Altesse, je suis soulagé d'un grand poids, parce que, si étrange que soit, à vous adressée, une telle communication, je n'y vois rien de très grave, ni qui ne soit parfaitement connu de tout le monde... Personne n'ignore, à Gavaçi, que le prince Mihaïl a pour maîtresse une demoiselle Pimprenette de Folligny, actrice de la troupe française, et que celle-ci occupe, en effet, une maison sise avenue de la Constitution, numéro deux... En outre, et surtout, je ne vois rien qui touche personnellement Votre Altesse et qui se rapporte à des infortunes conjugales dont elle aurait été victime, infortunes imaginaires, je me hâte de le dire, purement imaginaires, grâce à Dieu !

— Ne vous hâtez pas de remercier le Très- Haut, pieux Valri ! Voici...

Le Priiîfce prend dans un tiroir une autre coupure imprimée :

— Voici l'article qui me fut envoyé hier ; là encore, des lettres pointées permettent de former une phrase... Et, cette fois, je tiens à ce que vous les releviez vous-même ; voici du papier, monsieur, et une plume. Travaillez !

Le duc obéit, très mal à Taise, sous le regard furieux de son souverain.

Au bout d'un instant :

— Vous avez fini ? demande Albéric.

— Heu... c'est-à-dire... oui. Altesse.

— Eh bien ! lisez !

— Je ne puis. Altesse... c"est trop infâme... le respect...

— Il est idiot, votre respect, Valri : comme j'ai déjà opéré moi-même ce... récolement, vous ne m'apprendriez rien. Il y a, n'est-ce pas? ceci : Mihdil Va fait cocu, qu'ait ends -tu pour cocufier Mihaïl ? C'est bien cela ?

— C'est bien cela, Altesse 1 balbutie le Grand- Maître de la police.

Puis, se ressaisissant et, levant vers le ciel une main loyale :

— • Mais je trouverai le coupable, le lâche anonyme qui se permet 'de... tutoyer Votre Altesse ! "^

Albéric, malgré lui, se prend à sourire :

— En effet, Valri, il me tutoie... mais je vous avoue, entre nous, que ce n'est- pas ce qui me chiffonne le plus.

— Je suis effondré, Altesse, littéralement effondré...

— Remettez-vous, que diable ! mon cher duc. Ce n'est point vous qu'on traite de cocu, c'est moi !

— Raison de plus ! riposte Valri avec chaleur, l'honneur de Votre Altesse m'est plus cher que le mien même, que ma vie, que...

Mais Albéric coupe :

— Laissons les boniments, voulez-vous ?. . . si sèchement que le Grand-Maître de la police demeure effaré.

— Il est inutile, reprend le Prince, que je vous montre les autres coupures : toutes, sans exception, m'apportaient, en des termes identiques, le même avis que celle d'hier : la notification de mes malheurs conjugaux, et le même conseil d'infliger à l'ancien amant de la Prin-

cesse la peine du talion. C'est aujourd'hui seulement que, modifiant son texte, mon mystérieux correspondant, de peur, sans doute, que ma vengeance ne s'égare, prend la peine de m'indiquer à quelle porte je dois frapper... Apparemment, cet homiiie, ou cette femme, qui en veut à Mihaïl autant qu'à moi-même, estime que le coup, c'est le mot, le coup le plus rude que je puisse porter à mon cousin n'est pas de séduire sa femme. Est-ce votre avis ?

— Ici, répond Valri d'un ton douloureux, le misérable ne se trompe pas... La princesse Katynka et le prince Mihaïl, bien qu'ils se soient naguère épousés par amour et qu'ils ne vivent pas encorde en mauvaise intelligence, ont, d'un commun accord, repris chacun sa liberté : la princesse Katynka admet que son mari recherche toutes les femmes, et le prince Mihaïl ne s'oppose point à ce que M"^ Sonuska Gromiline, dans la mesure de ses moyens, se substitue à lui pour rendre à la princesse Katynka les soins amoureux dont il sèvre son épouse et que, d'ailleurs, celle-ci — elle s'en cache peu — ne veut plus recevoir d'aucun homme.

— Ail ! ail ! pluriel : aulx ! aulx ! murmure Alijéric P"* qui, comme tout Morénien instruit, se plaît aux calembours français... Donc, Valri, vous êtes d'accord avec mon correspondant anonyme en ceci que, pour sganarelliser mon cher cousin et ministre de la Guerre Mihaïl d'une façon qui lui soit sensible, c'est bien à sa maîtresse que je dois m'adresser, cette demoiselle... ?

— Pimprenette de Folligny.

— Mais n'est-ce pas cette actrice qui vient de débuter au Théâtre-Français de Gavaçi, avec grand succès, si j'en crois les journaux ?

— Précisément, Altesse.

— On la dit jolie ?

— Je suis obligé de reconnaître qu'elle est très jolie, confesse le haut fonctionnaire avec un soupir hypocrite.

— Ne vous frappez pas, Valri, je préfère qu'elle soit jolie.

— Mais Votre Altesse ne se croit pas tenue d'obéir aux conseils suspects qu'un honteux délateur...

— Non, Valri, je ne me crois pas tenu... Cependant, répondez-moi : vous partagez, sur

un point au moins, l'opinion de l'individu que vous stigmatisez si vertement. Etes-vous aussi de son avis pour le reste ?... Allons, ne faites pas la bête, Valri ! Vous me comprenez très bien : je vous demande si Mihaïl et Maritza, si mon cousin et ma femme... enfin, si j'ai été cocu, tonnerre de Dieu !

— Je jure, énonce noblement Valri, que ma bien-aimée souveraine, la princesse Maritza, est et fut toujours irréprochable !

— Valri, ne vous rappelez-vous pas qu'un jour, il y a trois ans, vous m'avez juré, avec la même solennité, qu'elle était coupable ?

La question gêne un peu le duc ; visiblement, il préférerait qu'on ne parlât plus de cette vieille histoire :

— Altesse, il est vrai... mais j'étais sincère, et cette erreur fait le désespoir de ma vje. Égaré par de faux témoignages, par les viles machinations de personnes que je croyais alors dignes de foi... nommerai-je la comtesse Morotté, l'excommandant Boris de Poulamar, d'autres encore...

— Ma mère, notamment ! précise Albéric.

— Hélas ! Altesse, hélas !... J'ai cru, à cette

PIMPRENETTS. 97

époque, en effet, que la princesse Maritza recevait du prince Mihaïl des...

— Dites des consolations, Vairi !... Je la délaissais odieusement en ce temps-là, et ceux que vous venez de nommer, et vous-même, vous avez tenté d'aggraver la mésintelligence, dont ma conduite était la seule cause, dans l'espoir que je répudierais la pauvre Maritza... Alors, vous l'avez accusée, et je vous ai cru !

— Mais, poursuit Valri, éperdu... je supplie Votre Altesse de se rappeler que, dès que je connus mon erreur, je me suis empressé de proclamer l'innocence de ma souveraine et que je me suis employé de toutes mes forces à préparer l'heureux rapprochement dont les conséquences...

— En effet, quand vous avez compris que j'étais disposé à pardonner à Maritza présumée infidèle, pour m'être aperçu que, malgré toutes mes frasques, je l'aimais uniquement... parce que, aussi, eût-elle été coupable, la responsabilité de sa faute m'incombait tout entière, à moi qui l'avais si cruellement blessée... alors, vous vous êtes dit qu'il était temps, pour un politique habile, de passer du parti de la Princesse mère

dans celui de la Princesse bru... et vous m'avez démontré que, malgré les apparences, mon front, mon front couronné, était vierge de toute offense. Je vous ai cru encore... En somme, quand vous avez dit blanc aussi bien que quand vous avez dit noir, je vous ai cru tout le temps... Seulement, Valri, aujourd'hui, je ne vous crois plus !

— Cependant, Altesse...

— Taisez-vous un peu, on n'entend que vous ! Et ne vous affolez pas non plus ! Je ne veux pas de scandale : la faute, si faute il y eut, remonte à trois ans et, je viens de vous le dire, j'aurais alors pardonné. A plus forte raison ne vais-je pas aujourd'hui importuner ma pauvre Maritza d'une jalousie rétrospective : si elle a commis une erreur, si elle s'est laissé entraîner, encore une fois, je ne puis m'en prendre qu'à moi, qui n'avais pas su la garder, qui l'avais rebutée, lassée... Mais je veux savoir, entendezvous, je veux savoir ; parce que, si je pardonne à Maritza, je ne pardonne pas à Mihaïl, ça non !

— Je ne puis que répéter à Votre Altesse...

— La même blague, Valri ! car il n'y a plus à en douter, maintenant... j'étais aveugle...

comment n'ai-je pas songé... Vous parliez tout à l'heure de 1' (( heureux rapprochement » et de ses conséquences, c'est-à-dire...

— C'est-à-dire la naissance de ce délicieux petit prince Stéphane, sur qui reposent les espoirs de la Morénie tout entière...

— Rentrez vos phrases, Valri ! Eh bien ! Stéphane est né sept mois après le rapprochement, l'heureux rapprochement en question... sept mois, vous entendez !

Valri objecte, docte et médical, que, parfois, la durée normale de la gestation, chez les primipares... que les lois de la nature comportent des exceptions... Peine perdue ! les plus savants arguments ne sauraient convaincre un Prince régnant qui veut absolument avoir été trompé :

— Et le petit, en venant au monde, ce petit précoce, monsieur Valri, était fort comme un Turc, comme un sale Turc...

— • L'atavisme... la vigueur bien connue de la robuste race des Maretz...

— Mais fichez-moi donc la paix, Valri ! gardez ces mots-là pour les harangues officielles ! Nous sommes seuls... Il n'est pas de moi, cet enfant, c'est clair ! D'ailleurs, tant pis, je me

100 PIMPREXETTE.

suis habitué à l'aimer comme mon gosse... et je continuerai ! Seulement... seulement, je vous flanque mon billet que je repincerai Mihaïl ! Et n'essayez pas de m'en détourner, sacrebleu ! ou je vous fais sauter !

— Votre Altesse n'ignore pas qu'en toutes circonstances, je mets à ses pieds mon dévouement absolu...

— A la bonne heure !

— Et aussi ma discrétion entière... car il importe que la quiétude de la princesse Maritza ne soit point troublée, et que la juste vengeance, que Votre Altesse veut tirer de son cousin, n'altère en rien la félicité conjugale de mes souverains...

Cette remarque tombe dans l'oreille d'un prince qui n'est pas affligé de surdité :

— Ça, Valri, fait Albéric dont la colère s'apaise, c'est la première chose intelligente que vous ayez dite aujourd'hui : il ne faut pas que Maritza puisse se douter... C'est par crainte de la perdre de nouveau, et définitivement, cette fois, que je suis devenu le modèle des époux : la réconciliation était à ce prix... Mais nous serons très prudents, n'est-ce pas ?

— Nous serons très prudents, Altesse !

— Eh bien ! nous en reparlerons, mon cher duc. Vous pouvez vous retirer... Ah! au fait, avant de prendre un parti, il faut d'abord que la... personne me plaise. Vous dites qu'elle est jolie. Brune ? Blonde ?

— Blonde, Altesse !

— Tant mieux! Mais j'aimerais juger par moi-même. Une idée, Valri : vous m'accompagnerez au théâtre ce soir...

— Qu'à cela ne tienne ! Je vais donner des ordres pour que l'avant-scène princière...

— Ah ! non, ah ! non, pas de ça ! Le grand incognito ! Vous allez tout simplement retenir une petite loge grillée, et vous défendrez formellement aux contrôleurs de me reconnaître... Il est dix heures du matin : je ne doute point, connaissant vos hautes capacités et votre diligence, que vous ne trouviez le temps de mener à bien une négociation si délicate !

— Je remercie bien vivement Votre Altesse...

— De rien, Valri, de rien ! Je me paie un peu votre tête pour oublier que Mihaïl a jadis boisé la mienne !

Après le départ de Valri, Albéric médite un

instant sur les contradictions de sa mentalité conjugale : avoir admis l'innocence absolue de sa femme et, conséquemment, l'innocence relative du prétendu complice Mihaïl, alors que de fortes présomptions étaient fournies de leur intrigue amoureuse, pour, trois ans après, se laisser convaincre, par une dénonciation méprisable et sans preuves, de leur culpabilité, cela manque évidemment de logique. Evidemment, évidemment, répète, fier de son autodissection, le psychologue couronné de la Morénie, brandissant son scalpel (virtuel, bien entendu).

Mais est-ce si illogique, après tout ? Maritza n'eût-elle point failli, — et, en ce qui la con-' cerne, Albéric, qui l'aime et qu'elle aime, est parfaitement résolu à ne point revenir sur ce trouble passé, — n'empêche qu'alors Mihaïl fit des pieds et des mains, comme on dit, pour induire en tentation sa jolie souveraine et cousine ! Il n'a pas dépendu de lui que la faute fût consommée. Punir Mihaïl serait faire œuvTe de justice...

— Mais n'y a-t-il pas prescription ? se demande le justicier éventuel. — Non, se répondil : car, tâchant à se représenter le crime hypo-

thétique pour en évaluer avec équité la gravité possible, il voit nettement, douloureusement, cette adorable et sensuelle Maritza aux bras, voire aux jambes de Mihaïl; et cette évocation, qui éveille d'un coup toute sa jalousie assoupie depuis trois ans dans la joie de sa femme reconquise, lui montre indigne de pardon le séducteur, par qui ce bonlieur faillit être détruit.

— Mais tu ne peux être à la fois juge et partie ? suggère encore la conscience d'Albéric, bien timidement, à la vérité, car elle se rend compte que les principes du droit n'ont aucune chance de prévaloir en cette affaire. Et, de fait, Albéric écarte de piano cette exception d'incompétence : (( juge », il le sera, s'il lui plaît, à son heure, et « partie »... partie... il ricane... partie... ah ! ah !... partie, il va l'être, une fois de plus, pas plus tard que tout de suite ! Aussi bien, à la suite de ces cogitations, il éprouve le besoin de briser ses nerfs; or, quel plus savoureux moyen... ?

Albéric quitte son cabinet de travail et gagne les appartements de sa femme, non sans que cette visite, à cette heure de jour, provoque quelque émoi parmi les filles d'honneur, toutes

i04 PIMPRENETTE.

indéniablement nobles, toutes indéniablement laides. La Princesse, encore couchée, n'est point seule dans son grand lit; un représentant du sexe mâle s'y ébat; mais le sénateur Bérenger lui-même (5, rue de Villersexel) ne saurait trouver là aucun sujet de blâme, car 1' « homme » compte un peu moins de trente mois, et c'est, tout simplement, le petit prince héritier Stéphane.

Albéric contemple la mère et l'enfant avec un sourire un peu contraint; la Princesse, elle, accueille d'un geste joyeusement surpris son seigneur et maître, tandis que le jeune présomptif, plaquant sur la gorge maternelle ses deux menottes familières, prononce avec ravissement (il est (( très en retard » pour parler) :

— Baabaabaabaa ! {Textuel.)

— Maritza, énonce le Prince régnant, j'ai quelque chose à vous dire...

— "Albéric, répond la Princesse en parodiant le ton presque solennel de son époux, Albéric, je vous écoute.

— Mais, d'abord, éloignez cet enfant !

— Oh ! il ne répète jamais rien, et les secrets d'État sont bien vite oubliés à son âge.

— Maritza, je... j'ai besoin d'être seul avec vous.

— C'est sérieux ! Non ?

— Si !

— Allons ! il faut vous obéir... Nadia î

A cet appel, une des filles d'honneur sort de la pièce voisine :

— Emmenez le petit !

M"^ Nadia de Moyano saisit avec respect le futur souverain de la Morénie, qui gigote comme un simple lapin auquel nul trône n'est réservé :

— Venez, Monseigneur, venez ! Comme il est beau, Monseigneur !

Monseigneur quitte à regret le sein maternel et formule ainsi son mécontentement :

— Baabaabaabaa ! [Textuel.)

— Eh bien ! Albéric, s'écrie la Princesse d'un ton de reproche, vous n'embrassez pas votre fils?

— Mais si, mais si !

Le prince s'empare du bonhomme, pose ses lèvres sur les boucles blondes; puis, le tenant à bout de bras, il le considère un instant. Son fils ? ? ?

« L'enfant ne ressemble pas à Miliaïl, c'est indéniable, constate en soi-même Albéric... mais il ne me ressemble pas davantage. . . Il ressemble seulement à sa mère... ce qui n'est pas déjà si bête ! »

Cependant, le petit Stéphane t^nd vers les grosses moustaches de son père putatif des bras extasiés; un petit filet de bave claire coule sur son menton à fossettes, tandis qu'il signifie nettement son admiration :

— Baabaabaabaa ! [Textuel.)

Avec un très sûr instinct de la gaffe, M"^ Nadia de Moyano s'émerveille :

— Comme Monseigneur dit bien : Papa !

— Emportez-le, mademoiselle, voulez-vous ? grinche, en lui restituant le bébé, Albéric, qui s'impatiente. Je suis un peu pressé.

Il pousse le verrou de la porte refermée derrière la fille d'honneur, vient s'asseoir au bord du lit, enlace d'un bras solide le corps souple et tiède de sa femme :

— Et alors, Albéric ?

— Alors, Maritza... comment allez-vous ce matin ?

— Très bien. Albéric. Et vous ?

— Moi, je suis un peu nerveux... et l'idée m'est venue de passer vous donner le bonjour... pour me détendre...

— Ah ! c'est une idée... en l'air !

— En l'air!... comme vous dites, Marilza. Vous êtes très jolie, ce matin.

— Vous m'avez déjà dit la même chose hier soir, Albéric !

-- C'est un reproche ?

— - Vous êtes bête !

— Eh bien ! je veux te le redire. . . de la même façon qu'hier soir.

— Maintenant ! . . . Vous ne savez donc pas l'heure qu'il est ?

— Je te répondrais bien (( midi », mais je préfère te rappeler qu'il n'y a pas d'heure pour les braves...

— Et tu es brave, mon chéri, je le sais ! Mais il n'est pas dans tes habitudes de me donner, le matin, des preuves de ta valeur...

— Je vais donc faire une infraction à mes habitudes, voilà tout ! Et je suis résolu à me passer, au besoin, de votre consentement...

— Miséricorde ! ce serait donc le viol avec infraction ?

— Maritza, je ne me contente pas de l'a peu près !

— En d'autres termes, ce serait un solo de petite flûte avec accompagnement de viole ?

— Je préférerais que tu... joues en même temps que moi, Maritza.

— Non, sérieusement, vous ne songez pas...

— Je ne songe qu'à ça !

— Mais vous êtes habillé...

— Mais, toi, tu es en chemise !... D'ailleurs, n'est-ce que cela ?

Albéric, preste, dépouille son coin-de-feu à brandebourgs, son pantalon gris perle.

— Quel homme ! murmure tendrement Maritza en jetant ses bras frais autour du cou de son mari. Il a réponse à tout!... Alors, vous m'aimez, monstre ?

— Il me semble que ça se voit !

— Vous m'aimez toute, toute ?

— Exactement.

— Mes yeux ?

— Ils sont verts, pailletés d'or...

— Comme l'eau-de-vie de Dantzick... Mes cheveux ?

— Ils sont couleur d'avoine...

— Mûrissante... Mon bout de nez ?

— ■ Ton joli petit nez charmant !

— Ma bouche ?

— On en mangera.

— Et puis ?

— Et puis — bêtifie Albéric, de qui la main princière, comme tout à Theure celle du petit Stéphane, palpe une gorge significativement gonflée — et puis... baabaabaabaa !

Cette onomatopée est suivie de plusieurs autres, moins puériles, mêlées de soupirs, de cris étouffés, de recommandations semblables à celles qu'on lit, au bord des routes sinueuses, sur les poteaux de l'Automobile-Club : (( Attention ! ralentir ! » Et puis, la princesse Maritza appelle sa mère, qui ne répond pas (car elle habite Grodnolensk, à six cents kilomètres de Gavaçi) à un moment où la présence de cett-e vieille dame serait tout à fait inopportune...

Et c'est l'extase langoureuse, les petits baisers mous de la reconnaissance...

Et, enfin, la princesse Maritza recouvrant ses sens, il y a un instant fort égarés, (( on cause » :

— Nous nous comportons comme de jeunes mariés, Albéric : c'est honteux I

110 PIMPREXETTEL

Le Prince affiche, au contraire; une noble fierté...

— Mais qu'est-ce qu'il t'a pris, mon chéri ? Albéric hésite, puis, affectant de plaisanter :

— Moi... voilà : une envie soudaine de te tromper...

Mais la fine Maritza a senti la menace sous le badinage, et se fait grave ;

— Vois-tu, mon chéri, quand cette envie-là reviendra, tâche de la contenter de la même manière et de ne me tromper qu'avec moimême... Ou alors...

— Ou alors ?

— Ou alors, je t'en conjure, Albéric, pour nous deux, que je ne l'apprenne jamais... Parce que ça aurait des conséquences incalculables, je le sens... même, tu sais, une petite infidélité en passant !

— Quoi ? même une petite infidélité de rien du tout ?

— Eh! que dirais-tu, si, moi...?

— Ce n'est pas la même chose ! Tu es une femme...

— Et tu es un homme, je viens d'en avoir la preuve ! Seulement, à mes yeux, l'infidélité de

PIMPRENETTE. lH

riiomme est tout aussi grave que celle de la femme. •

— Maritza ! tu parles comme le fils d'Alexandre Dumas père !

— - Que veux-tu ? Je suis devenue bêtement jalouse, je l'avoue, et la plus mince trahison physique, la plus fugitive, je ne le la pardonnerais pas... Reconnais, d'ailleurs, que je fais tout mon possible pour t' éviter des tentations : mes filles d'honneur...

— Forment une collection de laiderons qui rendrait Don Juan et Lovelace à jamais misogynes, c'est une justice à te rendre.

— Je les choisis avec un soin !... C'est que, mon chéri, je me rappelle, au début de notre mariage, mon indulgence pour tes premières escapades ! Alors, moi aussi, j'estimais que ça n'avait pas d'importance. Tu sais ce qu'il en est résulté et qu'un beau jour, tu as été accaparé par tant de ces intrigues sans importance que tu as tout à fait oublié ta femme !

— Pourquoi rappeler ce passé sans charmes ?

— Pour que tu n'oublies pas, Albéric, que nous avons vécu, des mois, comme des étrangers; que je suis rentrée, telle une petite bour-

il2 PIMPRENETTE.

geoise en instance de divorce, chez ma mère, et que si tu n'étais pas venu, juste à temps, me recliercher, très repentant, et très humble... - — ...Et très tendre...

— Oui, on aurait eu, par moi, le rare spectacle d"une souveraine refusant de réintégrer le domicile conjugal !

— Ne parlons plus de ça, méchante !

— Si, parlons-en, car il faut que tu saches : je suis si heureuse, maintenant, que j'ai pris en haine ma coupable indulgence d'autrefois qui, en tolérant tes fredaines, faillit faire avorter tout ce bonheur. J'ai compris, depuis, que ce n'est pas pour t' avoir permis dix ou vingt maîtresses que je t'ai perdu et que tu m'as perdue, mais pour t'avoir passé la première ! Tu es faible...

— Calomnie !

— ...De caractère ! De caractère seulement ! Si on te laisse mettre le bout du doigt dans l'engrenage...

— Maritza ! prends garde : tu vas dire des obscénités !

— Tu seras bientôt repris tout entier. . . Aussi, rien, rien, je ne te pardonnerai rien 1 II importe

que tu t'en convainques, pour que tu ne risques pas bêtement de briser un cœur qui t'aime et le tien par-dessus la marché, imbécile !

— Des injures ! à moi ! crime de lèsemajesté ! Une bise, tout de suite !

— Prenez, mon Prince !... Mais souvenezvous !... Et puis, tu sais, toujours comme dans Dumas fils, œil pour œil, dent pour dent !

— Et coup pour coup ! Quelle déplorable influence eut sur toi ce dramaturge français 1 Francillon, va ! Fransquillon !

Albéric, à part soi, admire la sûre prescience de Maritza multipliant les avertissements au moment précis où, après trois ans de fidélité absolue, il prémédite un léger coup de canif dans le contrat recollé.

(( Oui, se répète-t-il, quelques instants plus tard, quand, ayant réintégré ses pantoufles, son pantalon gris perle et son coin-de-feu gris ardoise à brandebourgs noirs, il quitte enfin la chambre de sa femme, oui, oui, il faudra être prudent, excessivement prudent ! »

Du château de Stasco (c'est le nom, j'aurais dû le dire, de la résidence princière) au Théâtre- Français de Gavaçi, il y a un petit quart d'heure d'auto : durant ce court trajet, Albéric informe le duc Vairi que, toutes réflexions faites, il n'est pas si pressé de rendre à la maîtresse du prince Mihaïl les soins que l'actuel ministre de la Guerre rendit jadis, s'il faut en croire les fabricants de missives en lettres pointées, à la princesse Maritza.

La vengeance est un plat qui se mange froid ; au surplus, tant que sa femme sera là, il est assuré de n'avoir pas assez faim pour... souper en ville avec beaucoup d'entrain. Ou a lors,.. il lui faudrait, conservant son appétit pour les médianoches, cesser de faire honneur à la cuisine conjugale... ce quipourrait fort bien éveiller à la fois le mécontentement et les soupçons de Maritza :

— Car, entre nous, mon cher Valri, la Princesse est très sur l'œil !

Alors, si Albéric se décide, — non vraiment,

il n'est plus décidé du tout, — ce sera seulemeiit durant l'absence prochaine de Maritza, qui doit aller passer quinze jours chez sa mère, la douairière de Warlasch, à Grodnolensk, au bord de la Mer Noire, avec le petit Stéphane. A la même époque, Mihaïl prendra lui-même la direction des grandes manœuvres, exceptionnellement importantes cette année, qui auront lieu sur la frontière de Pingrélie :

— On serait tranquilles. . . et mon veuvage me semblerait moins pénible. Car, il faut bien le dire, quinze jours de continence, c'est long à tirer. Quand je dis tirer !... Qu'en pensez-vous, Valri ?

— Oh ! moi, Altesse, j'ai soixante-six ans, et je ne...

— Halte-là ! mon bon. Je ne vous demande pas de détails sur votre non-activité physique ! Je vous demande ce que vous pensez de la date que j'indique et si ce n'est pas celle qui offre le plus de garanties de sécurité ?

— Altesse, c'est la sagesse même... Maintenant, je dois ajouter, ayant procédé dans la journée à une enquête au sujet de cette demoiselle de Folligny, que, même si Votre Altesse

renonçait à ses projets sur cette personne, Elle n'en serait pas moins vengée.

— « Elle ? ))

— Votre Altesse!... Votre Altesse, dis- je, n'en serait pas moins vengée du prince Mihaïl, attendu que cette jeune comédienne n'a point attendu Votre Altesse pour faire le Prince... ce que vous désirez qu'il soit !

— Ah ! ah ! La vengeance par procuration n'a pas les mêmes charmes que la vengeance directe; néanmoins, je suis bien aise de ce que vous m'apprenez là. Alors, ce beau Mihaïl, il est trompé ?

— Jusqu'aux os, Altesse !

— Vous en êtes sûr ?

— Tout à fait sûr... La demoiselle Pimprenett^ de Folligny a pour domestique une camériste qu'elle a amenée de Paris et un domestique du pays. Il se trouve que celui-ci, sans appartenir régulièrement à la police, m'a parfois rendu des services comme indicateur : il a été en place dans de bonnes maisons, au consulat de Malachie, notamment, et, comme il a l'oreille fine avec le goût d'écouter aux portes, il s'est trouvé à même, de temps

en temps, de me communiquer quelques renseignements utiles. Naturellement, il n'était pas venu me voir, depuis son entrée chez cette actrice française, ne se doutant pas que je pusse m'y intéresser; mais, reconnu cet après-midi pour un des nôtres par l'agent que j'avais chargé de prendre discrètement quelques informations, il a été enchanté d'apprendre qu'il pouvait encore m' être bon à quelque chose et s'est empressé de dire tout ce qu'il sait, soit par des observations personnelles, soit par les confidences de la femme de chambre avec laquelle, paraît-il, il partage non seulement les soins du ménage, mais aussi sa couche...

— Alors, cette Pimprenette ?

— A la jambe excessivement légère, et aussi la cuisse, sauf le respect que je dois à Votre Altesse. A Paris, déjà, le prince Mihaïl, bien que sa générosité pour ladite Pimprenette eût dû lui en réserver la propriété exclusive...

— Dites la jouissance, Valri, c'est le terme propre...

— Le Prince, donc, avait autant de collaborateurs que la fantaisie de la Pimprenette et son tempérament; très ardent, prétend-on, se plai-

saient à lui en donner. C'est, du moins, ce que la camériste a dit au valet de chambre. . . Ce dernier a pu constater par lui-même qu'à Gavaçi les caprices de cet objet de Paris ne sont pas moins nombreux : des officiers, des camarades de théâtre, des tziganes ont été conviés par elle à visiter le petit hôtel de l'avenue de la Constitution et à constater le bon état de la literie.

— Quel ressort !

— Néanmoins, il convient de noter que, tout en satisfaisant son goût irrépressible pour la polyandrie, la demoiselle de Folligny sait régler son emploi du temps de façon à se trouver toujours à la disposition du prince Mihaïl aux heures oii celui-ci désire user de ses droits.

— Alors, il ignore ?

— D'après la femme de chambre, il est impossible qu'il conserve des illusions sur la fidélité de sa maîtresse; mais, très épris, il se contente de n'être point ouvertement ridiculisé; jusqu'ici, l'adresse de M"* de Folligny, sa chance aussi, peut-être, ont réussi à épargner au Prince le désagrément de surprendre sa bonne amie dans un moment où elle accorde à d'autres ce qu'il vient revendiquer...

— Est-ce possible, mon cher duc ? Quoi ! Mihaïl, le beau Mihaïl, le bourreau des cœurs, que toutes les femmes de ma cour se disputaient naguère, Mihaïl assez pincé par une cabotine pour se résigner à payer et à être déconsidéré ?

— Il faut croire, Altesse ... Bien pis, on dit...

— Attendez, Valri, nous voici au théâtre : vous me conterez la suite tout à l'heure.

L'auto stoppe, en effet, devant un édifice qui ressemble à l'Odéon de Paris, ce qui nous dispense d'en entreprendre l'affligeante description. Sur les colonnes, des affiches portent en lettres énormes le nom de PIMPRENETTE et, en dessous, en caractères plus petits, le titre de la pièce qu'on joue ce soir : Claudine à Paris.

Le premier acte touche à sa fin, de sorte que le Prince régnant et le Grand-Maître de la police n€ rencontrent personne dans le vestibule, sauf les contrôleurs qui, dans leur soin à les renseigner sur la situation de la baignoire 17, montrent tout le zèle qu'on peut témoigner à de hauts personnages désireux de n'être pas reconnus.

Au moment o\x Albéric et Valri s'assoient, dissimulés par le grillage doré de la loge, Pim-

prenette, qui interprète, naturellement, le rôle de Claudine, exécute, dans un envol neigeux de lingeries fines, les « ciseaux » aux barres parallèles. Reprenant la tradition de Polaire, de préférence à celle de Colette, Pimprenette habille Claudine écolière en bébé de la Maternelle — aux dessous près, car jamais gosseline de la Maternelle n'eut pantalons si riches, jupons si mousseux — et porte des chaussettes. Si la vérité y perd, les spectateurs y gagnent.

— Ah ! mais, dites donc !... s'exclame Albéric, très intéressé.

Le prévoyant Valri a apporté une « excellente lorgnette )> qu'il ofîre à son souverain; m.ais celui-ci, après avoir vainement tenté de m.ettre au point cet instrument d'optique, le restitue à son compagnon en goguenardant :

— Vous êtes donc homéopathe, Valri, pour vouloir que j'examine cette galante personne avec une jumelle de presbyte ! Similia similibvs !

Valri ne manque pas de savourer, courtisan, cette plaisanterie de corps de garde. Cependant, Albéric P', tel l'héroïque Michel Strogoff, regarde de tous ses yeux, regarde...

Et, quand le rideau tombe, il résume son impression en un seul mot :

— Foutre !

Puis il invite Valri à profiter de l'entr'acte poir continuer le rapport commencé dans l'auto :

— Vous disiez donc, mon cher duc, que Miliaïl est pincé à ce point...

— Qu'il n'ose même pas inviter sa maîtresse à le tromper avec plus de modération. Mais il y a pis. Altesse : ce malheureux prince ne bénéficie même plus de l'accueil toujours empressé que, d'après la femme de chambre, on lui réservait à Paris. Depuis quelque temps, M"^ Pimprenette est devenue nerveuse et le prince Miliaïl supporte les manifestations de son humeur mauvaise; elle le traite, au dire de mon indicateur, (( comme le dernier des derniers »... S'il m'était permis de risquer, d'après les données que j'ai sur cette personne, des inductions psychologiques, j'attribuerais l'altération de son caractère, naguère égal, à ceci qu'elle est en train de devenir amoureuse...

— - Votre psychologie ne vaut pas quatre sous, Valri ! Telle que vous me l'avez dépeinte, Pim-

prenette ne peut pas devenir, elle est amoureuse... à jet continu !

— Pardon, Altesse ! Autrefois, elle était seuleraent... vibrante ; et elle vibrait avec n'importe qui, au hasard, presque, des rencontres. Or, depuis peu de temps, Pimprenette semble vouloir fixer son choix...

— Vous appelez ça un choix I... Et l'objet de ce choix ?

— N'est autre que le secrétaire français du prince Mihaïl, un certain René de Gernys. La camériste affirme que, si étrange que cela paraisse, sa patronne et ce jeune homme, excellents camarades depuis des semaines, n'avaient point noué de relations intimes... Mais, tout récemment...

— Ils ont noué ?

— Oui, Altesse. Et, depuis lors, nul autre homme que le prince Mihaïl et son secrétaire n'est plus reçu dans le petit hôtel de l'avenue de la Constitution. C'est la première fois, affirment les serviteurs, que M"^ de Foligny manifeste une préférence aussi exclusive. Jusqu'à présent, sies innombrables caprices se succédaient avec rapidité.

PIMPRENETTE. 12c

— Un coup chasse l'autre !

— Avant ce Gernys, on ne cite qu'un seul... bénéficiaire, à Gavaçi, qui ait duré plusieurs jours : le commandant Boris de Poulamar.

— Ce sale individu ! Mais ne l'ai-je point exilé ?

— Votre Altesse a exilé, en effet, le commandant Boris pour avoir pris part, de concert avec la comtesse Morotté...

— Et d'autres !

— Et d'autres... aux ténébreuses intrigues qui faillirent amener une rupture irréparable entre Votre Altesse et la princesse Maritza . , .

— Eh bien ! alors ?

— Mais Votre Altesse n'oublie pas qu'elle a généreusement accordé une amnistie générale, il y a six mois, à l'occasion du deuxième anniversaire de la naissance de Monseigneur le Prince héritier, anniversaire qui est aussi celui de la proclamation de la Constitution. Cette mesure de clémence a permis au commandant Boris de rentrer à Gavaçi.

— Et qu'y fait-il ?

— Des femmes, Altesse ! C'est toujours

d'elles qu'il a tiré ses principaux moyens d'existence.

— Oui, je sais; les principaux et aussi les accessoires : la duchesse Marnahisse, autrefois, l'entretint richement.

— Probablement espérait-il que M"* Pimprenetle ne serait pas moins généreuse que la duchesse ; mais son attente a été déçue, déçue rudement. Après l'avoir bien accueilli pendant toute une semaine, la donzelle l'a fait flanquer à la porte par son favori actuel, le secrétaire René de Gernys...

— Tiens ! tiens !

— A la suite d'une scène, dont on ignore malheureusement le détail, le domestique qui me renseigne a vu le jeune Français conduire hors du boudoir de M"® de Folligny, en l'accompagnant de coups de botte au bon endroit, et jeter dans l'escalier (le boudoir est au premier étage) cet infortuné commandant qui...

— Qui, avec le courage qu'on lui connaît, a dû déguerpir sans demander son reste...

— En effet. Altesse, le commandant a la réputation bien établie de n'être vaillant qu'avec les femmes... Néanmoins, s'il avale beaucoup

de couleuvres, il les digère malaisément : maintenant que je le sais mêlé à l'existence de cette femme, je ne serais nullement surpris qu'il fût l'expéditeur de ces fragments de 1' << Histoire de Costel le Libérateur », au moyen desquels on vous incite...

— Quelle idée ! Qu'est-ce que ça peut bien lui faire, au commandant, que je me venge ou non de Mihaïl ? En quoi cela le dédommagerat-il de la raclée que lui infligea le secrétaire de mon cousin ?

^ Altesse, le commandant vous déteste, parce que vous l'avez banni; il déteste la princesse Maritza, qu'il tenta jadis de vous faire répudier; il déteste le prince Mihaïl qui, de tout temps, ne lui témoigna que du mépris; il déteste cette Pimprenette qui déçut son attente; il déteste René de Gernys... Il peut espérer qu'une rivalité amoureuse entre Votre Altesse .et le prince Mihaïl provoquerait un scandale tel que toutes les personnes mêlées à cet incident en pâtiraient peu ou prou : bien qu'on lui donne le nom d'un poisson, le commandant Boris aime la pêche... la pêche en eau trouble...

— Voire en eau de bidet, mon cher duc !

La fin (le l'entr'acte interrompt cette conversation : le Prince régnant s'absorbe dans la contemplation de Pimprenette-Claudine se grisant de vin d'Asti à la Souris Convalescente ; le Grand-Maître de la police imite ce haut exem.ple.

Un peu avant la fin du deux, Albéric se lève :

— Rentrons, Valri, mon siège est fait.

Et, dans l'auto qui les remporte il édicté :

— Mon cher duc, cette Pimprenette est mieux que jolie ! Je me vengerai donc personnellement de Mihaïl; mais je tiens à ce que celui-ci en soit informé...

— Mais alors, Altesse, le scandale escompté par le commandant Boris...

— Un instant, Valri ! J'attendrai que ma femme soit partie chez sa mère. D'ici là, vous avez le temps de méditer ce problème que je livre à votre sagacité : trouver un procédé tel que, le moment venu, mon cher cousin Mihaïl sache avec certitude, et de la façon la plus blessante possible, que, moi, Albéric, premier du nom, j'use et abuse de la charmante Pimprenette, sa maîtresse... et, en même temps, imaginer un moyen qui me permette, éventuelle-

PJMPBENETTE. 127

ment, de démontrer à la Princesse mon épouse (au cas où l'on réussirait à la prévenir) que l'on me calomnie et que jamais, au grand jamais, je n'eus le moindre rapport avec cette dite Pimp renette...

— Mais, Altesse, comment voulez- vous?...

— Cela vous regarde, mon bon, cherchez !

— Songez, Altesse, à l'énorme difficulté...

— Eh ! c'est votre métier d'être ingénieux ! Vous n'êtes pas Grand-Maître de la police pour rien, je suppose !

- — Sans doute; mais si Votre Altesse voulait jjien m'indiquer comment Elle estime que...

— Je n'en sais rien du tout, Valri ! Et vous m'embêtez, à la fin ! A vous de trouver !... Enfin, quoi ! il faut bien que chacun y mette un peu du sien : moi, je me charge de coucher avec Pimprenette. Occupez-vous du reste : je ne peux pourtant pas tout faire !...

Les débuts de Pimprenette à Gavaçi avaient été radieux. Le public morénien possède des ressources d'enthousiasme qui manquent aux moins pondérés des spectateurs français.

Quatre ou cinq rappels, à la fin d'un acte, consacrent, chez nous, le « triomphe » : Pimprepette dut revenir saluer dix-huit fois le Tout- Gavaçi des premières ; de l'orchestre et du balcon, d'énormes gerbes de fleurs furent portées sur la scène, tandis que, des galeries supérieures, occupées par la jeunesse des écoles, de petits bouquets pleuvaient dru comme grêle.

Quand elle voulut quitter le théâtre, quarante agents de police vigoureux durent faire le coup

de poing pour dégager l'entrée des artistes et permettre à l'étoile de gagner sa voiture. Comme son coupé était automobile, les étudiants renoncèrent à en dételer les chevaux; du moins, leurs colonnes serrées ne permirent-elles point que l'allure de la 25 HP dépassât les cinq kilomètres à l'heure : avant le spectacle, le trajet de l'avenue de la Constitution au théâtre avait duré sept minutes; au retour, du théâtre à l'avenue de la Constitution, il en fallut quarante-cinq.

Aux cris de : <( Vive Pimprenette ! Vive la France ! », se mêlaient ceux de : « Vive le prince Mihaïl ! », preuve que les Gavaçiens connaissaient la liaison de l'actrice avec le ministre de la Guerre et qu'ils l'en félicitaient.

On chantait la Marseillaise et V Hymne Morénien ; sur tout le parcours, les habitants, réveillés par les acclamations, apparaissaient aux fenêtres, et, faisant chorus, saluaient la France dans la personne de Pimprenette qui, un peu surprise d'abord, n'eût pas été cabotine si elle ne s'était très vite accoutumée à symboliser la Patrie en voyage: penchée tantôt à l'une, tantôt à l'autre portière de son coupé, elle envoyait

des baisers aux masses hurlantes de ses admirateurs. Elle en eut mal aux bras pendant deux jours.

Aux reporters accourus le lendemain, elle avoua, toute frémissante encore d'un juste orgueil, l'émotion intense qu'elle avait éprouvée à sentir vibrer autour d'elle l'âme de tout un peuple (elle dit « l'âme de tout un peuple ») ; elle les chargea d'exprimer officiellement ■ — ce fut son mot — sa gratitude à l'admirable nation morénienne (elle précisa : <( admirable nation »), affirmant que l'écho de cette manifestation grandiose volerait par-dessus les frontières jusqu'à Paris, ce frère aîné de Gavaçi {sic) et qu'au surplus la Morénie était sa seconde patrie, plus petite, mais aussi chère à son cœur que l'autre, la grande, la lointaine France !

Le doux Mihaïl s'abstint gentiment de révéler à Pimprenette que cette conduite triomphale ne fêtait point seulement son talent d'actrice, mais aussi la maîtresse notoire d'un certain prince Mibaïl, adoré des foules.

Encore qu'il n'eût jamais rencontré, ni cherché, l'occasion de rien faire pour (ou même

contre) le bien public, sa nomination de ministre de la Guerre lui avait valu une popularité incroyable dont lui-même renonçait à découvrir les raisons. Sans doute, son premier acte ministériel, son ordre du jour à l'armée : « Soldats, comptez sur moi comme je compte sur vous ! » valait par la concision, sinon par l'originalité de la formule. Et puis, il possédait des chevaux merveilleusement mis, un surtout, un noir, doux comme un mouton, avec un air terrible, qui s'encapuchonnait comme s'il eût posé pour un peintre de batailles et pour la postérité... Peut-être aussi les masses reportaient-elles sur Mihaïl une partie du culte presque fanatique qu'elles rendaient à la princesse Maritza et le remerciaient-ellès, inconsciemment, de la discrète collaboration prêtée jadis à la souveraine pour la confection d'un héritier de la couronne — le père légal, Albéric I", ayant, dans un élan joyeux, octroyé à ses sujets une constitution pour commémorer l'heureuse naissance !

En tout cas, pour ceci, pour cela, ou pour autre chose, ou pour rien, Mihaïl était populaire ; et, comme une femme très éprise admire tout,

PIMPRENETTE. 13c

indistinctement, chez celui qu'elle idolâtre, la couleur de sa cravate comme celle de ses yeux, l'odeur de son tabac autant que le parfum de ses vertus, la Morénie ne vénérait pas plus, en Mihaïl, son défenseur éventuel que l'amant de Pimprenette : elle lui savait autant de gré de cette jolie étrangère que de deux provinces conquises et acclamait la France parce que la maîtresse de Mihaïl était Française — un peu aussi pour manifester indirectement une vieille rancune contre la Princesse-Mère, née Altscliloss, et Allem.ande, que ses anciens sujets détestaient cordialement.

Il va sans dire que Pimprenette attribuait à ses seuls mérites son prodigieux succès. Elle se convainquit, simplement, d'être une plus grande artiste encore qu'elle-même n'avait supposé jusqu'alors. La ferveur persistante du public morénien, moins doué de sens critique que constant dans ses sympathies, l'affermit dans cell.e opinion avantageuse ; résolus à la trouver parfaite, toujours, comme Mihaïl lem" semblait toujours parfait, les sujets d'Albéric l" la fêtèrent indistinctement dans les rôles les plus divers. Car elle voulut tout jouer, — sauf les

duègnes, — les ingénues de Pailleron comme les Claudine, les grandes coquettes comme les hystériques mal embouchées de Bernstein. Et l'on peut supposer qu'elle se montra, dans plusieurs de ces incarnations contradictoires, exécrable ; mais puisque tout le monde s'accordait à la juger excellente, elle partageait l'avis de tout le monde.

Quelque chose, pourtant, manquait à son bonheur : René s'obstinait encore à lutter contre les séductions de Pimpin, fermant les yeux aiin de ne point voir qu'il n'avait qu'à se baisser pour la prendre, René, de qui l'absurde héroïsme avait, naïvement, adopté la meilleure tactique pour se faire aimer.

Mais ce ne fut point de l'amour que Pimprenette ressentit tout d'abord, ce fut de la rage. Bientôt, les applaudissements, les rappels d'une salle en délire lui devinrent insipides ; son caractère s'aigrit : Mihaïl en éprouva les sursauts fantasques; vainement, il multipliait les largesses, souscrivait aux plus coûteuses fantaisies de sa Pimpin :

— Je m'ennuie ! Tu m'ennuies ! conjuguait-

elle désespérément, jusqu'à ce que le Prince s'en allât.

Alors, défaut de clairvoyance ou lâcheté sublime, il envoyait René chez sa maîtresse :

— Je crois qu'elle souffre de la nostalgie. Allez la voir : parlez-lui de Paris, distrayez-la !

Mais la seule distraction qui l'eût calmée, René la lui refusait ! Cependant, lui aussi était si visiblement à bout que Pimprenette espéra, d'abord, le contraindre à l'aveu en usant des mêmes moyens qu'à Paris : officiers piaffeurs, cabotins fats, tziganes aux œillades langoureuses, elle se donna à qui la demanda, tout heureuse de détailler à René ces vengeresses passades.

Puis, elle conçut qu'il souffrirait davantage si, à tant d'amants d'une heure, dont le nombre excluait l'hypothèse d'un attachement sérieux, elle substituait un unique élu — de sorte qu'elle afficha la plus violente passion pour le comm-andant Boris de Poulamar.

Teint safrané, yeux aux pupilles chocolat avec beaucoup de blanc autour, cheveux crespelés luisants de pommade, moustaches cirées, ce bellâtre réalisait le type le plus par-

fait du rasta à bagues. Pimprenette tint à le présenter à René.

— Tu verras comme il est beau !

René, à première vue, se prit pour cette espèce de mulâtre d'une haine qui s'accrut à entendre célébrer sur tous les tons les mérites exceptionnels de cet Alphonse en uniforme.

— Jamais un homme ne m'a emballée à ce point, affirmait Pimprenette en extase... S'il me quittait, maintenant, je crois que je tomberais malade !

Elle montrait à René des photographies qu'elle avait préparées pour les donner à cet admirable Boris, et qu'elle enrichissait de dédicaces extravagantes : A mon bien-aimé Boris, de tout mon cœur, de toute mon âme, dans la vie, dans la mort, et, s'il le faut, jusqu'au crime, sa PIMPRENETTE.

Elle exagérait un peu trop grossièrement :

— Pimpin, disait René, tu es folle !

-- Oui, folle de lui : je ne me reconnais plus \ Cependant, loin de s'imaginer qu'on ne l'employait, en quelque sorte, que comme réactif, dans une expérience destinée à révéler les sentiments vrais de René, le « bien-aimé Boris »

croyait fermement à son ascendant sur Pimprenette; et il s'en réjouissait, ayant besoin d'une maîtresse riche qui subvînt à son entretien», comme jadis la munificente duchesse Marnahisse ^

Après quelques jours de soins galants, de protestations incandesnentes et d'amoureuses prouesses, le temps lui sembla venu de passer aux choses sérieuses : il se dit éprouvé par des pertes de jeu et demanda tranquillement à Pimprenette ce qu'elle allait faire pour son petit hf)mme qui l'aimait tant.

A sa grande surprise, Pimpin lui répondit, non moins tranquillement, qu'elle ne voulait pas un sou de lui et qu'elle continuerait à le recevoir après l'aveu de sa pauvreté, comme s'il était milHonnaire. Boris pensa : « Elle est un peu bête ! » et s'expliqua plus clairement : il n'avait jamais eu la pensée d'offrir de l'argent à Pimprenette, mais, au contraire, il comptait qu'elle lui fournirait des moyens d'existence « comme cela se doit entre gens qui s'aiment » {sic) .

(1) Cf. Jeux de Princes.

Pimprenette ne prisa point du tout cet argument sentimental, et refusa net.

— Parce que ? fit Boris, courroucé.

— Je n'aime pas le poisson ! riposta la jeune femme.

Mais une forte gifle lui apprit que Boris n'entendait point être appelé autrement que par son nom de baptême. Alors, effrayée, Pimprenette rusa : elle embrassa la main qui la frappait, jura qu'elle avait voulu plaisanter et qu'elle serait trop heureuse de venir en aide à un gaillard qui savait si bien parler aux femmes : seulem^ent, elle le priait d'attendre jusqu'au lendemain, à cause qu'ayant fort peu d'argent à la maison, elle en devait aller chercher au Crédit Gavaçien.

Magnanime, Boris accorda le délai demandé. Mais, quand il revint, vingt-quatre heures plus tard, il trouva une Pimprenette imprévue, une Pimprenette qui avait tout à fait oublié la giroflée à cinq feuilles de la veille, car, à cette question du brave commandant : « Eh ben ? et la monnaie ? » l'impudente répondit sans émoi :

— Elle est sur le fil.

— Quel fil ? demanda, tout interloqué, le

Poulamar. . . Est-ce que tu te fiches de moi ? Un joyeux éclat de rire lui répondit affirmativement.

— Allons ! je vois que la leçon d'hier n'a pas suffi ! Nous allons recommencer, ma fille !

La main haute, il marcha sur Pimprenette, souriant, sûr qu'elle allait s'abattre à ses pieds, soumise ; mais elle lui échappa et, quittant la chambre, se réfugia dans le petit salon voisin.

— Ah ! tu ne perdras rien pour attendre ! menaça Boris, en s' élançant à sa poursuite.

Mais, au moment de franchir la porte, il s'arrêta, médusé... Dans le petit salon, Pimprenette n'était pas seule : un jeune homme blond s'y trouvait aussi qui, tout plein d'ironique courtoisie, invita le fâcheux Boris de Poulamar à vider les lieux dans le plus bref délai.

Le courage du commandant se tempérait d'une prudence à toute épreuve; en outre, sa parfaite éducation, si elle ne l'empêchait point de battre les femmes, ne lui permettait pas de se colleter avec le premier venu, ni même avec le second : il exprima tout cela d'un geste digne et se dirigea vers la sortie.

Malheureusement pour lui, il crut devoir, en

140 PIAIPRENETTE.

SG retirant, mâchonner quelques mots, parmi lesquels un certain h gigolo », articulé avec plus de netteté, bien sûr, que Boris ne l'eût voulu, fut perçu par René de Gernys, à qui il était apparemment destiné. Par la faute de ces trois syllabes, la retraite du commandant se transforma en déroute : René, bondissant, le saisit par les épaules et, à grands coups de pied dans le derrière, expulsa l'ancien officier qui dégringola, plus qu'il ne descendit, l'escalier au bas duquel le valet de chambre, accouru au bruit, le reçut avec cet avis ironique :

— Faut faire attention, mon commandant : y a une marche qu'est traître !

Cependant, René, rentrant dans le boudoir, recevait dans ses bras Pimprenette toute raidie ;

— Pimpin ! fit-il, effrayé... Ma chérie ! je vais. . .

Mais la petite main de Pimprenette lui ferma la bouche :

— Non! n'appelle pas!... Ce n'est rien... l'émotion... la réaction... Là, je vais mieux...

— Il faut te coucher, Pimpin, tu ne tiens pas debout...

— Oui... tout ce que tu voudras... mais n'appelle personne... personne! toi seulement!

Il ne faut jamais contrarier une femme à la limite de la crise de nerfs : René n'appela pas la camériste. Il porta Pimprenette sur le lit. Alors, elle attira sur sa poitrine la tête du jeune homme et fondit en larmes :

— C'est ta faute ! sanglotait-elle. Méchant ! méchant !

— Moi, Pimpin ! qu'est-ce que j'ai fait?

— Ah 1 soupira-t-elle en lui tendant ses lèvres, tu ne comprends donc pas !

Il comprenait éperdument...

Et, parce que, dans comprendre, il y a prendre, l'heure, enfin, sonna, l'heure prédite par Maugis où René, oubliant son patron, le prince Mihaïl, sa qualité de secrétaire et ses plus nobles scrupules, et tout, et tout, ne songea plus qu'à se comporter « comme un homme, au sens le plus viril du mot »...

Les jours suivants, Pimprenette et René s'employèrent activement à rattraper le temps perdu. Les étreintes, tant différées, rendirent à la jeune femme son humeur d'antan; elle fut

heureuse autant que la Bourgogne en 1829, au point qu'elle du't faire effort pour continuer à se montrer revêche envers Mihaïl. . . de peur qu'il ne prolongeât ou ne multipliât ses visites.

La joie de René était moins intense. Non qu'elle s'embarrassât de remords; il les avait usés d'avance et s'absolvait en disant : « J"ai résisté ! » Mais, par cette résistance même, chez lui comme chez Pimprenette, le désir, si longtemps contrarié, était devenu de l'amour et ce qui, plus tôt, n'eût été que l'échange éphémère da deux fantaisies, se muait en union durable, où le.s cœurs aussi s'accordaient.

Ah ! quand ils se mettent, comme on dit, « de la partie », les cœurs, comme tout devient compliqué ! Celui de René avait de bien autres exigences que celui de Pimprenette, si accoutumée, par tout son passé, aux amants multiples, que ne se plus partager qu'entre deux hommes, l'un qui paie, l'autre qu'on aime, lui semblait constituer, presque, la plus haute perfection morale à quoi puisse atteindre une femme.

L'amour de René, au contraire, souffrait du partage. Il dut l'avouer à Pimprenette, un jour qu'entre deux étreintes, il laissait voir quelque

tristesse. Elle l' écouta, avec la stupeur apitoyée qu'on éprouve en entendant un être intelligent déraisonner tout à coup ; et elle s'efforça de le persuader qu'il devait être aussi content de son sort qu'elle-même :

— De quoi te plains-tu, voyons ?

Il cherchait à éluder la réponse, sentant bien que ses raisons d'homme demeureraient forcément inintelligibles à cette raison de femme.

— Je ne me plains pas, ma chérie. La mariée est trop jolie : ce serait de l'ingratitude !

— Alors ?

— Alors, rien ! x4dmettons que je boude parfois parce que suis un affreux égoïste qui, ayant mordu à un succulent gâteau, voudrait le manger à soi tout seul.

— Eh bien ! mange, gourmand!... Et puis, écoute, si je suis un gâteau, je ne suis pas une tourte; alors, je vois une chose, c'est que ta comparaison n'est pas jugte : quand on est deux sur un gâteau, on n'en a chacun que la moitié, tandis que tu m'as tout de même tout entière, il me semble !... Alors, où est-il, le partage là dedans ?

— Pimpin, ne fais pas ta sophiste ! Je t'ai

tout entière, soit; mais je ne fui pas tout le temps...

— Petit prétentieux ! comme si on pouvait... tout le temps !...

— On ne peut pas tout le temps... mais, justement, on ne voudrait pas que, pendant le temps 011 on ne peut pas, un autre...

— C'est des idées, tout ça, mon coco !... Si tu étais l'amant d'une femme mariée, ça ne serait-il pas tout pareil ?

— Oui... aussi serais- je jaloux du mari !

— Mais enfin, qu'est-ce que tu aurais de plus sans ce fameux partage, peux-tu me le dire?

— Moi, rien; mais je te le répète, un autre ne t'aurait pas, lui aussi !

— Lâche-moi donc le coude avec ton « autre » ! Puisque c'est toi que j'aime !...

— Mais c'est lui qui... t'est utile !

— Dame ! faut qu'il serve à quelque chose !

— Pimpin, je voudrais pouvoir remplacer l'autre... sans cesser d'être ce que je suis !... Comme ça, je serais tout seul 1

— Oh ! mon chou, je te le souhaite, parce que ça prouverait que tu as fait fortune; mais,

franchement, faut pas te figurer que, parce que tu m'entretiendrais, je t'aimerais davantage !

— Non, sans doute; mais ça serait tout de même plus propre !

— Mon chéri, ces boniments-là, c'est du charabia de loufetingue, et tu as bien tort de te faire des cheveux pour ça ! Moi, vois-tu, en fait de propreté, je crois qu'il n'y en a qu'une, c'est quand on se lave.

(On frémit de penser que, sous cette forme négligée, Pimprenette exprime, peut-être, après tout, une vérité profonde — et, du reste, désolante.)

On lit dans V Indépendance Morénienne du mardi 1" septembre 19..., page 1, en tête des échos :

« Hier matin, par le rapide de 8 h. 30, S. A. S. la princesse Maritza et Monseigneur le Prince héritier ont quitté Gavaçi, se rendant à Grodnolensk, auprès de leur mère et grand'mère, la Princesse douairière de Warlasch. »

On lit, dans V Indépendance Morénienne du mardi 1" septembre 19..., page 2, sous le titre : « A la frontière moréno-malachienne » :

« Les grandes manœuvres, qui, comme on sait, ont lieu cette année à proximité de la fron-

tière malachienne — ce qui suffit à en souligner l'importance toute spéciale — ont commencé hier, sous la haute direction de S. E. le prince Mihaïl, ministre de la Guerre.

^( Après un émouvant combat, le parti B (7^ division), qui figurait l'ennemi (une armée d'invasion ayant, sans déclaration de guerre préalable, pénétré sur notre territoire et qui marche sur Vlaksastir), a été rejeté sur la rive gauche du Boreth par le parti A (1" et T corps d'armée), que commandait en personne le prince Mihaïl, dont la science tactique autant que l'allure martiale ont été unanimement admirées.

« Aujourd'hui, le thème des opérations suppose que l'ennemi, renforcé, reprend l'offensive : mais la présence du valeureux prince Mihaïl à la tête de l'armée nationale lui fera sans doute expier chèrement cette témérité.

<c Demain, repos dans les cantonnements. »

On lit dans Vlndépendance Morénienne du mardi 1"" septembre 19..., page 3, sous la rubrique « Théâtre » : .

•c La troupe française a donné hier une bril-

lante représentation classique avec les Plaideurs et y Ecole des Femmes : la toute charmante M"^ Pimprenette, qui interprétait pour la première fois le rôle d'Agnès, l'a transformé de la façon la plus heureuse : rompant résolument avec les traditions surannées, elle le joue très en dehors, avec une fantaisie allègre qui a ravi les spectateurs, comme elle ravirait Molière luimême, nous en sommes certains, s'il était encore de ce monde.

(( S. A. S. le Prince régnant, qui assistait à la représentation, et qui a donné à maintes reprises le signal des applaudissements, s'est rendu, pendant l'entracte, au foyer des artistes : le souverain a eu un mot aimable pour chacun et a particulièrement félicité la merveilleuse

Le prince Mihaïl à M"^ Pimprenette de Folligny, ?, avenue de la Constitution, à Gavaçi.

(Cette lettre, bleu qu'elle parvienne régulièrement à son adresse, le matin du 1" septembre 19..., avec ses cachets en apparence intacts, n'en a pas

moins été ouverte, dans le « cabinet noir », par les auxiliaires du duc Valri; et copie en a été communiquée au Grand-Maître de la Police.)

Quartier Général de Notigné-sur-Boreth, Ce lundi, 31 août 19...

« Chérie,

« Je me suis aujourd'hui couvert de gloire et de poussière. Je suis vainqueur. A la vérité, j'avais eu soin de prendre le commandement du parti dont la victoire était décidée dès la veille, et je disposais de cinq fois plus d'hommes que ce pauvre général Bulano, à qui était dévolu le rôle ingrat de conduire le parti B à la défaite. Je n'en ai pas moins été félicité chaudement par tous ceux de mes subordonnés qui désirent monter en grade; et il faut bien reconnaître que j'use avec beaucoup de bonheur d'un procédé qui n'est pas à la portée de tous les stratèges : chaque fois que, comme chef d'armée, je n'ai pu réussir à empêcher Bulano d'occuper une position avantageuse, je lui envoie, comme ministre, l'ordre de se replier... Et puis, pour un oui ou pour un non, je charge ! Et ce que les populations sont épatées !

(( Je ne t'oublie pas, Pimpin trop chère, parmi la poudre et les balles (des balles, d'ailleurs, il n'y a guère que la peau, puisqu'on tire à blanc) ; je ne t'oublie même pas assez et j'aimerais bien mieux, je le confesse, coucher dans ton lit que sur les positions de mon adversaire.

« Du reste, soit dit sans reproche, tu n'es pas toujours aussi docile que le général Bulano, vaincu par ordre, et qui, malgré son sexe et son âge, ressemble plus que toi à la femme de Sganarelle : car, assuré de ma bienveillance, il lui plaît d'être battu et je n'ai pas besoin de solliciter son autorisation... tandis que toi, je n'oserais point te donner les verges (oh ! ce pluriel !) sans ton consentement préalable.

;i Parvenu au faîte de la hiérarchie, je ne pais aspirer à des honneurs plus grands : c'est dans ton corps seulement, Pimpin, que je désire de l'avancement et je ne songe pas sans ennui que, pendant dix jours encore, ma grandeur militaire va me sevrer de toi. Alors, j'ai combiné ceci : mercredi étant jour de repos pour les troupes, je prendrai, demain soir mardi, le train pour Gavaçi, oii j'arriverai vers les minuit et demi, une heure, et j'irai chez toi; je repartirai

à l'aube. Ton baiser vaut bien que je m'appuie dix heures de chemin de fer, retour compris. Mais je voudrais être sûr que ma visite ne te sera pas importune : tu semblais si souffrante, tous ces temps-ci, ma pauvre jolie, que je me reprocherais de troubler ton repos...

« Alors, au reçu de cette lettre, télégraphiemoi si ça ne t'ennuie pas trop de recevoir (c Ton

« MlHAIL. »

Pimprcnette au prince Mihaïl, quartier général des grandes manœuvres de l'Est télégramme).

De Gavaçi — Mots i4 — Dépôt le i" sept. iO h. 7 m.

Pimpin attendra Momo cette nuit. Tendresses.

Le'mardil''' septembre, toujours. Onze heures du matin. La fin d'une conversation entre Al-

béric I" et le Grand -Maître de la police, dans cet austère cabinet de travail où le Prince régnant a culotté tant de pipes.

AlBÉRIC, feuilletant un volumineux dossier. — Oui, sans doute, tout cela est probant, parfaitement probant.

Valri. — D'autant plus probant, Altesse, que toutes ces pièces ont été fabriquées sous ma surveillance par un faussaire incomparable... et que, d'ailleurs, je paie très cher.

Albéric. — En somme, Valri, votre plan, est machiavélique et canaille, canaille et machiavélique. Je suis véhémentement tenté de l'adopter, car il me permet de jouer au beau Mihaïl un pied de cochon, sans vous offenser, beaucoup plus considérable encore que je ne l'avais rêvé...

Valri. — Sans compter. Altesse, que si le prince Mihaïl, dans sa fureur possible et probable, s'avisait de raconter à la princesse Maritza . . .

Albéric. — Oui, oui, quel que soit son appétit de vengeance, il pourra bien dévorer l'affront, mais non manger le morceau !

Valri. — Délicieux !

Albéric. — Merci. Il ne le pourra pas, parce

que ce dossier, établi par vos soins diligents, démontrerait à ma femme l'absurde, la monstrueuse invraisemblance des racontars de Mihail... Donc, l'enfant se présente bien... Pourtant, un détail me chiffonne.

Valri, inquiet. — Quel détail. Altesse ?

Albéric. — Cette malheureuse Pimprenette, que nous allorus expulser du territoire morénien, elle n'a jamais rien fait contre moi, en somme ! Et il m'ennuie qu'elle soit victime... Ecoutez, Valri, je veux pour elle un dédommagement... un beau dédommagement...

Valri. — Je reconnais là le cœur de mon souverain.

Albéric. — A quoi bon être mufle inutilement ? Voici un bon sur ma cassette : touchez-en le montant et remettez-le à M"^ de Folligny.

Valri, prenant le chèque que lui tend Albéric. — Oh ! Altesse, une telle somme ! N'est-C€ pas trop, beaucoup trop ?

Albérig. — Mais non ! songez à la situation que je fais perdre à une artiste, à une artiste innocente ! (Riant : )Et puis, entre nous, cette jolie galette, comme elle dirait...

Valri, souriant. — Comme elle dira.

Albéric. — ...N'est qu'une partie faible de l'argent que Mihaïl m'a fait gagner !

Valri, étonné. — Comment ? Le Prince...

Albéric. — Oui, sans s'en douter, c'est très amusant : au moment de la dernière crise ministérielle, j'ai profité de la baisse de notre 3 1/2 pour acheter; quand on a su que Mihaïl faisait partie du nouveau cabinet, la rente, vous vous en souvenez, a remonté de trois points en une seule séance, ainsi que je l'avais prévu, en raison de l'absurde popularité de mon cher cousin... c'est d'ailleurs pour cet unique motif que je lui ai confié un portefeuille... et j'ai fait un sac énorme. Par conséquent, ne vous faites pas de bile, mon cher duc : il me restera encore de quoi rémunérer vos loyaux services !

Valri. — Oh ! Altesse, mon désintéressement, mon dévouement, mon...

Albéric, gaiement sceptique. — Chut ! chut ! ne parlons pas de ces quatre sous-là !

Le l*"" septembre, toujours. Deux heures de l'après-midi. Un petit salon, chez Pimpreiiette :

la (( sublime artiste qui représente si magnifiquement en Morénie le renom de la France )> parcourt les journaux parisiens de l' avantveille, qui viennent d'arriver, contente, à la fois, d'y lire que son vieux camarade Cordon a été sifflé dans la nouvelle pièce du Little- Palaoe, Soutiens-moi, Châtillon! et navrée d'avoir manqué ce délectable spectacle : on est vraiment loin de tout, à Gavaçi !

On frappe à la porte, et la femme de chambre paraît, une carte à la main :

— Une visite, Francine 1 s'écrie Pimprenette. Vous avez dit que je n'y étais pas, je pense? Vous savez bien que j'att-ends Monsieur René...

Frangine. — C'est que... Madame... ce n'est pas n'importe qui !

PiMPRENETTE, lisant la cai'te que lui tend la camériste. — Le duc Valri, Grand-Maître de la police ? Vous connaissez cet oiseau-là ?

Fr.\ncine. — Madame, Dmitri, le valet de chambre, dit qu'il faut absolument le recevoir : c'est comme qui dirait Monsieur Lépine chez nous, et même quelque chose de plus...

PiMPRENETTE. — Le Flic en chef, quoi !

Frangine. — Oui, madame, et puis il insiste tellement que c'est bien sûr pour du sérieux qu'il veut causer à Madame.

PiMPRENETTE. — Allons ! faitcs-lc monter. On verra bien.

Quelques instants plus tard, Valri, très respectueux, baise la petite main que Pimprenette lui tend, non sans quelque froideur, trop Parigote pour ne pas garder envers tout ce qui ressortit à la police une aversion instinctive. Cérémonieuse, elle indique un siège au visiteur, s'assied elle-même à distance, et, d'un haussement de sourcils à la Cécile Sorel, interroge.

Valri, galant. — Madeimoiselle, encore que, au cours de ma longue carrière, il m'ait souvent été donné de m'entretenir avec des têtes couronnées, ce n'est pas sans émotion que je salue en vous la double royauté de la Beauté et du Talent.

Pimprenette, ironique, mais flattée tout de même. — Monsieur est bien bon !

Valri. — Je vous prie de croire, Mademoiselle, à ma sincérité absolue. Et c'est, du reste, comme ambassadeur que j'ai l'honneur de me présenter devant vous.

PiMPRENETTE. — Vous VOUS fichez pas un peu de moi ? Non ? Vous ne voulez pas vous offrir mon portrait ?

Valri. — Non, Mademoiselle... Je viens, exactement, en ambassadeur... extraordinaire... chargé d'une mission... tout à fait extraordinaire, elle aussi...

PiMPRENETTE. — Qui consiste à tourner autour du pot ?

Valri, vexé, à part. — De la peau, oui ! (Haut : ) Mademoiselle, je viens de la part d'un très haut personnage solliciter de vous un entretien... disons, pour éviter toute équivoque, une entrevue...

PiMPRENETTE. — Ça ne serait pas vous, des fois, le haut personnage ?

Valri. — Hélas 1 non, Mademoiselle.

PiMPRENETTE. — Bcu, alors, VOUS faites un joli métier !

Valri, modeste. — On fait ce qu'on peut ! Il arrive un âge oij l'on est presque des bœufs... Si vous aviez dix ans de moins, peut-être...

PiMPRENETTE, se fâchant. — Non, mais VOUS

n'êtes pas venu pour me débiter des cochonneries ? En voilà un vieux dégoûtant !

Valri, pincé. —Mademoiselle, ma dignité me commanderait de me retirer ; mais mon devoir passe avant ma dignité : j'ai mie mission à remplir...

PiMPRENETTE. — Une commission !

Valri, — Je la remplirai jusqu'au bout. Le haut personnage qui...

PiMPRENETTE. — Il n'y a pas de haut personnage qui tienne ! On est ce qu'on est, mais on n'est pas une grue ! Vous saurez, Monsieur, que je suis la maîtresse du prince Mihaïl...

Valri. — Oh ! je le savais !

PiMPRENETTE. — Alors, je ne crois pas que vous en connaissiez beaucoup, dans votre patelin, des « personnages », qui soient plus « hauts » que celui-là !

Valri. — Beaucoup, non... mais j'en connais un.

PiMPRENETTE, incrédule. — Qui s'appelle ?

Valri. — Albéric, pour les dames... et même pour tout le monde.

PiMPRENETTE. — Albéric quoi ? (Comprenant soudain : ) Le P... !

Valri. — Le Prince régnant, mon Dieu, oui !... qui, très... ému de votre interprétation

d'Agnès; hier soir, désire vivement constater par lui-même, pour se rassurer, que... le petit chat n'est pas mort !

PIMPRENETTE, un peu confuse. — Il fallait le

dire tout de suite !... N'est-ce pas, moi, je ne pouvais pas me douter... Vous excuserez. Monsieur, la vivacité...

Valri, bonhomme, — Il n'y a pas de mal : à mon âge, on peut être secoué impunément... Donc, mon auguste maître sera, ce soir, grâce à vous, le plus heureux des hommes ?

PiMPRENETTE, modeste. —Je l'esp... (Se souvenant :)Ah! non, ce soir, impossible... demain, si vous voulez... Ce soir, Mihaïl...

Valri, qui sait très bien à quoi s'en tenir. — Le prince Mihaïl est aux manœuvres, il me semble 1

PiMPRENETTE. — Il vient me voir, cette nuit, entre deux trains...

Valri. — Eh ! vous avez le temps de lui télégraphier, par exemple, que vous êtes indisposée...

PiMPRENETTE, — Oui, à la rigueur...

Valri. ■ — Parce que le Prince régnant ne peut remettre... remettre sa visite... à demain, pour cette excellente raison... et, ici. Mademoiselle,

j'aborde la partie la plus délicate de ma mission... pour cette excellente raison que, demain, vous quittez Gavaçi !

PiMPRENETTE, étonnée. — Moi ? Pas du tOUt !

vous vous trompez ! Je ne songe pas à m'en aller encore.

Valri. — Il faut y songer, Mademoiselle, car j'ai là (il tire de sa poche un portefeuile très gros et en extrait un papier) un arrêté d'expulsion, signé de ce matin, en vertu duquel la demoiselle de Folligny... c'est bien vous?... est invitée à quitter le territoire de la Morénie dans les vingt-quatre heures. (Pimprenette le regarde, abrutie, sans parole ) Oh ! rassurez-vous, nous prolongerons ce délai de quelques heures, afin de vous donner le temps de faire vos malles et pour vous permettre de prendre, demain soir, le train de luxe Gavaçi-Vienne-Paris... Il va de soi qu'une fois hors du sol morénien, vous serez parfaitement libre de vous arrêter en route, si bon vous semble, et autant qu'il vous plaira, ou de rentrer directement en France...

Pimprenette. — Mais c'est fou ! M'expulser, moi ?

Valri. — Ordre du Prince !

PiMPRENETTE. — Je le retiens, cet enflé-là ! Il veut que je couche avec lui et il m'offre, pour ça, de m'expulser ! Et il croit que je vais marcher dans la combine ! C'est donc un idiot et un mufle ?

Valri, énersiguement. — Non, Mademoiselle... Ecoutez-moi avec patience... Admettez, si vous voulez, — et, mon Dieu, ce ne sera pas si loin de la vérité ! — que le prince Albéric redoute le pouvoir de vos charmes au point que, craignant de n'y pouvoir plus renoncer après les avoir pleinement connus et de s'exposer ainsi aux reproches mérités de sa noble épouse, il veuille mettre entre vous et lui la barrière d'une frontière désormais infranchissable pour vous... Mais il n'a pas songé un instant à vous imposer le désagrément d'un départ précipité sans vous offrir un dédommagement royal, ou. tout au moins, princier... Dans ce même portefeuille, d'oii je viens de sortir le fâcheux arrêté d'expulsion et qui est, vous le voyez, gonflé à éclater, j'ai pas mal d'autres papiers pour vous... exactement cent... et chacun d'eux vaut mille francs !

PiMPRENETTE, éblouie. — Cent mille francs !

Valri. — Oui, Mademoiselle... Ils sont à vous... si vous autorisez le prince Albéric à venir vous faire ce soir ses adieux... et ses dévotions... Et je vous conseille respectueusement de l'y autoriser... puisque, en tout cas, l'arrêté d'expulsion, qui n'est pas, lui, conditionnel, reste valable et devra être exécuté.

PiMPRENETTE, convaincue par ce raisonnement. Je marche ! Donnez les biffetons !

Valri, surpris. — Vous dites, Mademoiselle ?

PiMPRENETTE. — Je VOUS dis d'aboulcr les talbins, pardon, de me remettre les coupures.

Valri, lui remettant l'argent avec un soupir. — Et voilà ce qu'on appelle un « petit » cadeau !... Pour le surplus, ne vous inquiétez de rien : vous quittez le théâtre vers onze heures et demie, je crois : vous trouverez, en rentrant chez vous, le Prince vous attendant...

PiMPRENETTE. — Mais encorc faut-il que je prévienne le domestique, qui, peut-être, ne le connaît pas...

Valri, souriant. — Que si ! (Expliquant : ) Votre Dmitri est un homme à moi...

PiMPRENETTE. — Dmitri ! Si j'avais su, je

l'aurais employé à la cuisine: une casserole!...

Valri. — Il ne me reste plus, Mademoiselle, qu'à prendre congé de vous. Mais, auparavant, ayez donc l'obligeance de rédiger tout de suite une dépêche pour décommander le prince Mihaïl; je l'expédierai moi-même...

Pdiprenette. — Oh ! ne prenez pas cette peine 1 je vous en prie...

Valri. — Si, si, je préfère... Vous pourriez oublier I

PlMPREXETTE. ... Soit !

Elle écrit : Ve viens pas, indisposition subite sans gravité, mais médecin ordonne rejws absolu. Tendresses. PIMPiy, et remet ce texte à Valri, qui l'empoche et se gardera soigneusement de le télégraphier...

Quelques minutes après le départ du policier à tout faire, arrive René de Gernys.

PiMPRENETTE, sautant au cou du jeune homme.— Mon chéri, une bonne nouvelle !... Tu aimes toujours bien ta choute ?

Fœné. tendre. — Et comment !

Pdiprenette. — Eh bien !... mais, d'abord, il faut que je te dise : Mihaïl m'a télégraphié qu'il viendrait passer la nuit ici...

René, fâché. — Si c'est ça que tu appelles une bonne nouvelle !

PiMPREXETTE. — Non, mon coco; au contraire ! Et, justement, ça m'a mise en rage qu'un monsieur que je n'aime pas, ait le droit de s'amener chez moi, quand ça lui chante. Et j'ai décidé de tout planter là : Mihaïl, Gavaçi, et la Morénie...

René, consterné. — Et moi ?

PiMPRENETTE. — ■ Toi ?... Je n'ai pas rêvé que tu avais horreur du partage ? que tu étais jaloux de Mihaïl ?

René. ■ — Oui, mais si tu pars, petite folle...

PiMPRENETTE.— Si je pars, petit serin... je ne pars pas seule... Tu m'emmènes, je t'enlève ! . . .

René, éperdu de joie. — Montons sur deux palefrois ! Ah ! Pimpin ! ma jolie Pimpin !

PiMPRENETTE. — Et tu sais, pas dans quinze jours... demain! Oui, demain, on secoue la poussière de ses souliers sur ce pays de rastas. Je me suis déjà informée de l'heure du train... heu !... du reste, je l'ai oubliée... enfin, je sais qu'il. y a un train de luxe dans la soirée,.. On paiera chacun' son écot, bien entendu...

René. — Mais j'ai quelques économies et je peux très bien...

PiMPRENETTE. — J'en ai plus que toi, des économies. T'occupe pas de ça !

René. — Soit; mais on pourrait ne partir qu'après-demain... Le temps que j'envoie ma démission au Prince et qu'il m'ait accusé réception... ce sera plus correct...

PiMPRENETTE. — Non, uou ! il faut absolument que je sois partie demain !

René. — Oh ! absolument ?

PiMPRENETTE, qui ne veut pas donner la véritable raison de ce départ obligatoire. — Oui, tu comprends, les femmes, c'est un peu girouette : si on traîne, je suis capable, peut-être, de changer d'avis...

René, vivement. — Xous partirons demain, c'est convenu !

PiMPRENETTE. — Et puis, tu sais, la correction, je l'ai quelque part !

René, paillard. — C'est peut-être pour cela que je l'aime !

PiMPRENETTE. — Et maintenant, tu ne sais pas ce qu'on va faire ?

René, l'entraînant. — Si !

PiMPRENETTE. — Justement.

Et, comme ils entrent dans la chambre, elle dit encore, parodiant un mot célèbre, dont elle ignore l'origine :

— Salue ce dodo-là : tu ne le reverras plus !

Dans la nuit du V" au 2 septembre 19...

Devant le petit hôtel portant le numéro 2 de l'avenue de la Constitution, un fiacre s'arrête; un gentleman en descend : c'est le prince Mihaïl — pardessus de voyage, collet relevé.

Tout de suite, surgis de l'ombre, quatre gaillards l'entourent, robustes, moustachus fortement, qui s'informent d'un ton rude : « Où allez-vous ? » Mais, avant que Mihaïl, surpris, ait eu le temps de répondre, un vieux monsieur, à la mise soignée, qui se dissimulait derrière les quatre colosses, ordonne :

— Laissez Monsieur !

Les agresseurs de Mihaïl s'ébartent, et le Prince reconnaît le Grand-Maître de la police.

Mihaïl. — Quoi ! c'est vous, Valri ? Pourriezvous m'expliquer... ?

Valri, froidement. — Venez, Monsieur, j'ai deux mots à vous dire.

Il entraîne le Prince à l'écart; puis, il s'explique avec une humilité doucereuse.

Valri. — Pardonnez-moi, Monseigneur, de ne vous avoir point donné votre titre : je n'ai pas voulu que mes hommes pussent savoir à qui...

MiHAiL. — Ah ! ce sont vos hommes qui se permettent...

Valri. — Ils obéissent à leur consigne : personne ne doit pénétrer, cette nuit, chez M"° de Folhgny... pour des raisons que je vous supplie, Monseigneur, de ne point me demander !

MiHAiL. — Au contraire, Valri, je veux que vous parliez ! Cette surveillance policière, votre présence... Il est arrivé quelque chose, un malheur à Pimprenette ?

Valri, douloureusement. — Je VOUS en prie, Monseigneur, n'insistez pas !

MiHAIL, de plus en plus Inquiet. — Un crime, peut-être?... Je serai fort, je vous le promets; mais parlez ! je ne puis rester dans cette affreuse incertitude !

Valri. — Monseigneur, cette demoiselle n'est point digne de l'intérêt que vous lui témoignez !

MïHAiL. — Valri, je vous défends...

ValRI, continuiant avec une fermeté attristée. — M''" de Folligny se porte à merveille, Monseigneur; mais... je suis désolé, pour vous obéir, d'êtrt' contraint de vous révéler que... il y a quelqu'un !

MiHAiL. — Vous dites ?

Valri.— Que M"^ de Folligny n'est point seule.

MiHAiL. — Eh ! Bon Dieu, ceci ne regarde que moi ! Que vient faire votre police là dedans ? Laissez-moi entrer ! Si vous avez dit vrai, je saurai bien jeter à la porte l'individu...

Valri. — Chut ! .Monseigneur... il n'y a pas d' « individu » : le compagnon de M"® de Folligny, cette nuit, n'est autre que Son Altesse Sérénissime le Prince régnant...

MiHAiL. — Le...

Valri. ^ Et c'est pour veiller, selon mon devoir, sur la précieuse personne du souverain que je...

Mihail, presque aphone de fureur. — Lui ! c'est lui, lui, qui me fait cela !

Valri, hypocrite. — Son Altesse Sérénissime ignore sans doute les relations qui existent entre vous et M"" de Folligny !

MlHAIL, voulant douter en dépit de l'évidence. — Voyons, voyons, Valri, vous devez vous tromper : il est impossible qu'Albéric soit maintenant...

Valri. — Monseigneur, il n'est que trop certain ! Serais-je là moi-même avec mes hommes, si un simple particulier...

MiHAiL. — C'est donc à 1" improviste que le Prince régnant s'est présenté chez elle ?

Valri. — Pardon uez-moi, Monseigneur :

c'est hier, au théâtre, que rendez- vous fut pris, pour ce soir, entre Son Altesse et M"^ Pimprenette de Folligny.

MiHAiL, indigné. —Et, ce matin, sachant cela, elle me télégraphiait de venir, à cette même heure !... C'est une misérable, Valri !

Valri. — Hélas ! Monseigneur, je suis bien de votre avis... Mais la nuit est un peu fraîche : ne craignez-vous pas de prendre froid ?

MiHAiL, amer. — Oh ! auprès de ce que je viens de prendre, le froid... Mais je vais « reprendre » tout simplement le train...

Valri, avec empressement. — Il y en a un à deux heures cinq, Monseigneur, qui vous ramènerait au quartier général vers sept heures...

Ma voiture est là, clans cette petite rue : je puis vous faire conduire à la gare...

MiHAiL. — C'est cela... merci, Valri.

Valri. — Oh ! il n'y a pas de quoi, Monseigneur !

MlHAIL se dirig.6 vers la voiture de Valri ; au moment de quitter le grand-maître de la police, il se retourne et tend vers l'hôtel de Pimprenette un bras vengeur. — Mais... je VOUS jure, Valri, que, jamais, jamais je ne remettrai les pieds dans cette maison, jamais !

Vaî.P.i dissimulant un sourire. — J'en SUis très convaincu, Monseigneur...

S. A. le Prince régnant de Morénie, Albéric F'' à la princesse Maritza, château de Warlasch, far Grodnolensk (Pingrélie).

Gavaçi, Je 2 septembre 19...

« Que tu l'as, en dormant, chérie, échappé belle ! Sais-tu que si tu n'avais pas un mari fidèle autant que je suis, un mari, pour tout dire extraordinaire, un mari comme on n'en fait plus, le moule ayant été brisé après qu'on t'eut

confectionné le tien, tu te serais, ce matin, réveillée veuve, mon pauvre poulet ? Car on a essayé de m'attirer dans un piège, avec, pour appât, (( ceux » d'une femme — où l'on m'aurait fait capout en moins de temps qu'il ne faut pour l'écrire !

« Mais ne va pas t'affoler, Maritza jolie, le complot a avorté par l'effet même de ses « manœuvres criminelles », et il n'y a plus, à cette heure, de » conjuré » que le péril, — les autres ayant été conduits d'autorité jusqu'à diverses frontières (à cause de raisons supérieures qui s'opposent, tu le comprendras, à des poursuites officielles) .

(( Je ne te parlerais même pas de cet incident, s'il n'était de nature à te donner une haute idée du nommé Albéric et si je n'étais personnellement très fier de devoir l'existence à mes qualités d'époux constant et, durant l'absence de sa femme, inébranlable. Mes aspirantsassassins, apparemment, s'attendaient, au contraire, à trouver en moi un homme comme tous les autres, un être qui, privé de sa conjointe, est accessible aux tentations galantes; i:ls ne savaient pas que je me classe glorieusement,

parmi les êtres exceptionnels, ah ! mais 1... 118 comptaient sur la faim qui pousse le loup à sortir du bois, et du sentier de la vertu (comme d;isent les romans parisiens) ; mais, bien que le loup soit en effet, très affamé, il ne veut dév(3rer que toi, mon petit chat, de caresses...

u Donc, j'étais allé, avant-hier soir, au Théâtre-Français, à cause que, ton départ m' ayant rendu d'une humeur maussade, je projetais de tuer le temps. Dire que je m'y ennuyai serait rester au-dessous de la vérité autant que tu Caspienne est au-dessous du niveau des autres mers. Néanmoins, comme c'est un des devoirs de ma charge ,je « manifestai, à plusieurs rt^ prises, un vif intérêt » et, durant un entr'acte, je m'en fus, traditionnellement, féliciter les a(0teurs. On me présenta l'étoile de la troupe, cette Pimprenette de Folligny, tu sais, dont toute la presse gavaçienne chante éperdument le talent et la beauté : de talent, moi, j'ai trouvé qu'elle n'en avait pas l'ombre. Quant à sa beauté, elle m'a paru bien surfaite : en tout ca.s, elle m'a laissé froid.

« Bien entendu, j'adressai tout de même à cet^e Pimprenette quelques compliments de politess»^ ;

elle s'en déclara infiniment touchée et confuse, selon l'usage, puis elle manifesta le désir de m'adresser une requête confidentielle. J'acquiesçai d'un geste bienveillant, mais un peu surpris ; et mon étonnement devint de la stupeur quand cette cabotine me dit tranquillement, à voix basse : <( Je demeure 2, avenue de la Cons- « titution. Je serais heureuse de recevoir Votre (( Altesse, demain soir, et je crois qu'Elle ne « s'ennuierait point. »

(( Hein ? crois-tu ? ce toupet ! J'en étais épaté comme le nez d'un nègre... Mais, soudain, tandis que je cherchais une formule lapidaire pour remettre à sa place, durement, cette théâtreuse effrontée, le soupçon, fulgurant, me traversa l'esprit que le rendez-vous cyniquement proposé masquait peut-être un audacieux guet-apens, que l'invite impudente s'adressait moins à l'homme qu'au Prince, enfin qu'on tâchait à séduire non pas moi, client présumé généreux, mais <f Nous », Albéric I", souverain de toutes les Morénies, et que, sous le couvert d'un calembour licencieux, on en voulait tout simplement â Notre vie !

« Alors, avec un sourire ambigu, je répondis

un (( Comptez sur moi ! » que cette fille interpréta dans le sens le plus favorable à ses projets... et je mandai Valri, d'urgence. Notre grand policier fut, tout de suite, d'avis, comme moi-même, qu'il y avait là-dessous du louche; car il savait, lui, que la personne avait pour amant de cœur ce sinistre commandant Boris qui, tu ne l'ignores pas, ma chérie, nous exècre tous les deux.

« Et, en effet, le lendemain matin, au petit jour, Valri, perquisitionnant chez le Boris, découvrait toute une correspondance qui ne laissait subsister aucun doute sur l'existence d'une conspiration et sur la complicité parfaitement consciente de la Pimprenette : un mot de celleci, d'abord, porté chez le commandant, dans la nuit, après que j'eusse paru accepter le rendezvous, et qui disait : « C'est pour ce soir ! » des photographies de l'actrice, en outre, ornées de dédicaces significatives : A mon bien-aimé Boris, dans la vie comme dans la mort, et, s'il le faut, jusqu'au crime!...

« D'autres documents établissaient que Boris entretenait des relations suivies avec deux agents secrets au service de la Malachie — pas

si secrets pourtant, que Valri ne se fût depuis quelque temps inquiété de leurs démarches : ces individus, arrêtés aussitôt, ont, d'ailleurs, fait des aveux complets qui réduisent à rien les protestations d'innocence de Boris. Dissimulés dans la maison de l'actrice française, ils devaient se précipiter sur moi dans le moment — celui qu'on dit « psychologique )>, bien qu'il relève uniquement de la physiologie — où j'aurais été le moins à même de me défendre.

« En outre, une autre victime était visée : tout simplement ce benêt de Mihaïl, introducteur en Morénie de la Pimprenette, dont il est toqué et chez qui un télégramme de sa maîtresse l'engageait à venir le même soir que moi. On devait, comme à ton Albéric, lui faire passer le goût du pain et des amours adultères; après quoi, la Morénie privée, dans la même nuit, de son souverain et de son ministre de la Guerre, l'armée malachienne envahissait brusquement le territoire, exactement comme dans le thème de ces manœuvres que Mihaïl dirige avec brio... et avec toute la sufiisance inexperte d'un homme qui n'est même pas, précisément, (( fort en thème ».

« Le coup a raté; mais il serait désastreux pour le pays — même Mihaïl et moi vivants de provoquer un conflit avec la Malachie, ce qui arriverait infailliblement si, instruisant ce con;plot au grand jour, nous révélions qu'il a été ourdi par l'ennemi héréditaire. C'est pourquoi j'ai décidé d'étouffer l'affaire et, conservant par devers moi le dossier, réuni par Valri — tu le verras — j'ai, immédiatement, signé de'J arrêtés d'expulsion contre les deux spadassins malachiens et contre la Française Pimprenett*i de Folligny — ces trois étrangers ayant négligé la formalité de la déclaration de séjour — et j'exile, une fois de plus, qui sera la bonne, h. sieur Boris de Poulamar : celui-ci se gardera bien de réclamer des juges, attendu qu'un cobseil de guerre, examinant à huis clos les pièces accablantes que nous possédons, ne manquerait point d'envoyer devant le peloton d'exécution ce brave commandant.

« Tu le vois, ma chérie, nous avons failli, comme s'expriment les reporters, « nager en pleine tragédie ». La note comique a été donnée par ce bon nigaud de Mihaïl qui, obéissant mi télégramme de sa Pimprenette, a lâché dai-s

la nuit ses cantonnements pour accourir sur le lieu du crime projeté; se débattant comme un beau diable entre les mains des policiers qui gardaient l'hôtel de sa maîtresse, il voulait y entrer à toute force et, finalement, a repris le train, écumant de rage furieuse, en déclarant à Valri que, si on lui interdisait l'accès de cette maison, c'est que, sans doute, je m'y trouvais !... C'est à se tordre !

( Enfin, j'apprends à l'instant que Le secrétaire de Mihaïl, un jeune Français, — dont la -con;y3licité dans la conspiration n'était point établie, — s'est empressé de quitter Gavaçi en même temps que la dénommée Pimprenette de Folligny, soit qu'il n'ait pas la conscience tranquille, soit qu'il préfère la maîtresse de son patron à son patron lui-même... Pauvre Mihaïl !

« Tout est bien qui finit bien. Je suis vivant, ma chérie, et très vivant, ce pour quoi je supporte impatiemment ton absence qui me contraint de poser ma chique et de faire le mort. Tu peux t' attendre à passer un fameux quart d'heure — un quart d'heure de ce Râblé », dirai-je sans aucune modestie — le jour où tu quitteras le château maternel (inutile, tu sais.

(le me demander une prolongation de congé !) pour venir retrouver l'admirable mari qui t'aime, l'hoinine de devoir... de devoir conjugal... qui dort seul, héroïquement... mais qui trouve le temps long... Et s'il n'y avait que le temps !... Ma continence, enfin, commence à me peser... Je pense à toi, sans cesse, et ce n'est pas du tout une considération calmante que de f imaginer dans ce parc de Warlasch oii (t'en souviens-tu, ma jolie ?) je t'ai reprise, et comment !

« Je t'embrasse, Maritza blonde, là où tu aimes, c'est-à-dire, sauf erreur, un peu partout, et suis, fermement,

« Ton

« Albéric. »

Paris, (( ce Gavaçi plus grand », ainsi que l'avait surnommé Pimprenette dans l'i^Tesse de ses premiers triomphes moréniens, apparut à la créatrice de la Gamine et à René de Gernys, réintégrant leur bonne ville, comme une cité féerique à laquelle nulle capitale, chevauchâtelle le beau Danube bleu, ne vaut d'être comparée; et Pimprenette elle-même n'eût point hésité, en ce temps, à qualifier de (c pochetée pas ordinaire » quiconque eût osé parler de Gavaçi devant elle comme d' « un Paris plus petit ».

René surtout, ainsi qu'il arrive aux gens de modeste origine lorsqu'ils revoient, puissants vainqueurs, les lieux qui connurent leurs humbles débuts, se sentit ému jusqu'aux larmes en retrouvant son petit rez-de-chaussée de la rue

Montaigne, d'où il était parti, simple petit jeune homme, et où il rentrait amant, amant unique, de l'unique Pimp renette.

Comme le Paimpolais, retour de la pêche à la morue, défaut presque en réentendant pour la première fois les cloches de son « clocher à jour », il s'attendrit plus que de raison à ouïr le perroquet de M""^ Gaillat, concierge, annonçant comme devant le « Paris-Sport! complet ! » et M""" Gaillat elle-même qui, dans son rude langage familier, félicitait son locataire sur la bonne mine qu'il rapportait <( de chez les sauvages » :

— Une vraie mine de prospérité, on peut le dire, M 'sieur René ! Par exemple, vous avez bruni : c'est donc qu'y a un sacré soleil chez ces... Roméniens que vous les appelez?... Vous v'ià, ma foi, noir comme les avantages à Taupin, sans vous offenser ! Mais solide, on voit ça : vous allez encore en faire, de ces malheureuses !... Ah ! après que vous avez parti, y a le gaz qu'est venu pour sa note : je l'ai payé... Laissez, laissez, M 'sieur René, ça nte presse pas : je vous dis ça parce que ça me vient, histoie '^e causer; on n'est pas riche, maifi on est

tout de même au-dessus de dix-sept francs soixante... Y avait aussi un blanchissage en retard... rien du tout, quoi! une pièce de cinquante-neuf sous. Ça ne presse pas ! ça ne presse pas !... Ah ! et puis j'ai racheté un rouleau de papier hygiénique, rapport à ce que l'autre était quasiment au bout : c'est pas encore ça qui me ruinera...

La grosse commère s'empressait, passait d'une pièce dans l'autre, tenait à faire constater que tout était en place :

— Y a rien de changé ! j'ai tout bien nettoyé, mais j'ai tout remis ousque tout était... sauf toutes vos photographies de femmes que j'ai rangées, parce que je m'ai dit qu'y avait pas besoin de les laisser passer à l'air quand y avait personne pour les regarder. Les v'ià dans le tiroir du petit meuble !

Elle observa que, du tiroir indiqué, René s'empressait de sortir sept ou huit Pimprenette, dans diverses poses, dont il historiait la glace de sa chambre, et se gardait de remettre au jour les portraits d'autres créatures jadis appréciées :

— Ah ! ah ! M'sieur René, c'est donc celle-là

qu'elle tient la corde ? Je dirais bien que la corde, elle doit avoir du tirage, si j'avais pas pour habitude de pas me mêler de ce qui me regarde pas !... On dira ce qu'on voudra : elle est un peu chouette, la petite dame ! Elle vous a des yeux, comme dit mon homme, à faire sauter des boutons de ce que je pense ! Et faite au moule, par-dessus le marché ! G 'est-il construit, la mâtine ! Et regardez-moi ces jambes ! Ça, c'est des jambes !

L'enthousiasme de M""^ Gaillat s'atténua de cette réflexion mélancolique : ^

— Dire que j'ai été comme ça !

La bavarde pressentit l'étonnement que Gernys, par politesse, s'abstenait de manifester :

— Oui, M'sieur René, j'ai été comme ça, sans CLue ça paraisse. Vous m'auriez connue, il y a seulement une quarantaine d'années... Malheureusement, j'ai forci tout de suite : quand une femme se met à engraisser, voyez-vous, elle est pas longtemps sans être déformée... Faut y dire qu'elle se méfie, à la petite dame ! faut y faire prendre de l'exercice !

— On s'en occupera, Madame Gaillat.

— Ah ! pour ça, M'sieu René, je m'en rap-

porte à vous ! Vous avez pas un air à vous contenter du samedi soir, ni la personne non plus. . . et vous avez bien raison, allez ! vous vous amuserez pas plus jeunes !

Mieux stylé que la concierge de Gernys, le personnel de la rue Washington exprima en des termes plus mesurés sa joie de revoir Pimprenette, et nul, parmi les « gens », ne s'avisa de formuler la moindre réflexion quand, en désignant René sous le titre de « Monsieur » tout court, elle l'eût implicitement proclamé le maître après elle en son home. Mais, à l'office comme dans la loge, on s'accorda probablement à déplorer ce choix et à reconnaître que Gernys, « très gentil pour la rigolade », n'était vraiment pas « assez conséquent pour une personne dans la situation de Madame avec son train » !

D'ailleurs, on était bien convaincu que (( ça ne durerait pas ».

Telle fut aussi l'opinion, non formulée, de Maugis, de M. Tardot, et des nombreux intimes que Pimprenette et René avertirent de leur retour et de leur bonheur... Maugis, à qui René disait toute sa joie de posséder en propre une

Pimpin amoureuse et fidèle, émit pourtant cet avis plein de sens :

— « Amoureuse », ça peut tenir : avec ces sacrées femmes, on peut s'attendre à tout, même à des sentiments durables, et, incontestablement, l'enfant semble chipée pour votre aimable bobine... Mais <( fidèle » ? si vous entendez par là « fidèle sans partage », sans recours à l'habituel bâilleur de fonds que, sous des noms divers, on a toujours rencontré dans l'existence de Pimpin... j'ai des inquiétudes, je vous l'avoue... La gosse a besoin de luxe et, par suite, de galette, de sorte que... Pourtant, si vous trouviez vous-même les capitaux, peutêtre... mais il en faut beaucoup, beaucoup !

Pimprenette, cependant, ne semblait pas songer à se pourvoir d'un nouveau commanditaire : elle éprouvait, vraiment, pour René un sentiment qu'elle n'avait eu, jusqu'alors, aussi vif pour personne. Bien sûr, grâce à sa conception personnelle de la moralité, elle ne se fût fait aucun scrupule de demander, comme naguère, à quelque entreteneur fastueux les subsides que ne pouvait fournir le jeune homme, sans cesser d'aimer celui-ci; mais l'important via-

tiqiio reçu de Valri, avant de quitter Gavaçi, lui permettait de différer l'ennui que René — <( avec ses idées ! » — éprouverait certainement le jour, inévitable, où il faudrait qu'elle prît quelqu'un.

Gernys, d'ailleurs, très frappé des observations de Maugis, méditait un projet sur quoi il ne s'expliquait point, mais dont la réalisation, à l'entendre, devrait rapporter des sommes...

— Un peu de patience, Pimpin, répétait-il; et tu verras les ors que nous remuerons ! Tu seras obligée d'acheter des pelles exprès !

il paraissait si sûr de son fait que Pimprenette se laissait gagner à cette belle confiance. A Maugis, il voulut bien donner ce renseignement complémentaire :

— Il me faut une vingtaine de mille francs...

— Pas plus ? fit le gros journaliste, avec un peu d'ironie apitoyée.

— Pas plus : c'est largement suffisant. .

— Mon petit, vous ne pensez pas entretenir Pimprenette jusqu'à la fin de ses jours avec vingt gros billets !

— Non, assurément... mais ces vingt mille francs me suffiront pour le... le truc... le com-

merc€, si vous voulez, que je veux entreprendre...

— Et ça fructifiera assez, vos vingt sacs, clans ce commerce-là, pour... ?

— Pour donner cent mille balles par an.

— Mince de pélots ! Mais, s'il existe un négoce à ce point rémunérateur, je vendrais jusqu'à mes organes génitaux pour m'associer avec vous... Je crois que vous vous montez le job, ô Gernys que René l'on prénomme !

— Je ne fume que le Nil ! répondit l'aspirant richard, bien Parisien.

Cependant, il battait la ville à la recherche du capital qui devait produire de si mirifiques intérêts, et il apprit que dans ce grand Paris, dont on vante la richesse, vingt mille pauvres francs ne se rencontrent pas toujours au moment précis où l'on en aurait besoin. Certes, René, qui se flattait d'être pratique, ne s'attardait pas à examiner les pas des chevaux dans l'espoir d'y trouver la mise de fonds nécessaire à ses mystérieux desseins, et, pas plus qu'au milieu de la chaussée, il n'espérait rencontrer à tous les coins de rue vingt rouleaux de cinquante louis: mais il se faisait des illusions sur les

usuriers, et il constata avec étonnement qu'il ne suffit point, pour traiter avec un marchand d'argent, d'être tout prêt à signer des billets d'une valeur double de la somme prêtée avec la ferme intention de les payer à l'échéance.

Bien reçu, d'abord, en faveur de son nom, qui semblait annoncer le « fils de famille », on l'évinçait bientôt en apprenant qu'il n'était plus que (( fils », comme presque tout le monde, car sa famille était défunte. Il se targuait, pourtant, d'une cousine au troisième degré, septuagénaire et catarrheuse, qui achevait sa vie en province et qui, selon toute vraisemblance, l'inscrirait sur son testament. Mais ce legs, seulement probable, et dont, au surplus, le montant ne pouvait être indiqué même d'une façon approximative, n'inspirait aucune confiance à des gens qui souhaitaient des garanties précises autant que certaines.

— Ça n'existe pas ! répondait-on à René avec une moue méprisante.

— Les souliers d'un mort qui n'est pas mort, ça ne vaut pas même une bonne paire de chaussons de lisière ! proféra, avec beaucoup de bon sens, un marchand de crocodiles, qui avait, du

reste, assez la tête d'avoir passé par une maison centrale.

Et quand, dans la naïveté de son âge, René objectait qu'en tout cas sa signature d'honnête honime avait bien une valeur, on ne lui envoyait pas dire que « ça existait encore moins » et qu'on eût apprécié davantage la signature d'une canaille, pour peu que cette canaille eût possédé quelque part quoi que ce fût de saisissable — et, d'ailleurs, on avait parfaitement raison.

Partout, René fut éconduit; partout, on lui signifia, dès l'abord, l'inutilité même d'une discussion, toute entente étant impossible, à n'importe quel taux. Seul, une manière de banquier n'écarta pas a jmori la requête qu'on lui adressait : c'était un Juif de l'espèce soignée, de qui la longue barbe bien taillée absorbait dan^ ses anneaux un flacon entier de teinture, et qui fréquentait les répétitions générales, où il représentait très suffisamment le type de l'homme du monde et de l'amateur éclairé.

— Je crois, dit-il à René, vous avoir rencontré plusieurs fois... Si je ne suis pas indiscret, c'est bien vous qui êtes avec M"^ Pimprenette de Folligny ?

René reconnut, en effet, qu'il n était » avec Pimprenette.

— Tous mes compliments, cher monsieur, reprit le banquier. C'est une bien jolie personne... et du talent!... De beaux bijoux aussi... Donc, vous désirez vingt mille francs. Je vous les avancerai bien volontiers. Mais vous n'avez ni terres, ni immeubles, ni usufruit, ni héritage certain ? Non ?... Oh ! ce n'est pas indispensable : seulement, dans ces conditions, ce sera forcément plus cher, vous le comprenez très bien.

René, du geste, indiqua que personne ne comprenait mieux que lui.

— Eh bien ! continua l'accommodant Israélite, je manque un peu de fonds disponibles; mais je peux... voyons... je peux vous donner la moitié de la somme en espèces, et le surplus sous la forme de mille bouteilles de Champagne, du Champagne d'une excellente marque... peu connue, mais excellente... que vous revendrez aisément... peut-être avec une perte légère... qui ne sera pas une perte sèche, hé ! hé ! puisqu'il s'agit de liquide... Vous me signerez trente mille francs de traites... C'est une folie que je

fais, je le sais bien; mais vous m'êtes sympatiiique, vous m'inspirez confiance... En principe, cela vous convient-il ?

Préparé par tant de vaines tentatives à subir toutes les exigences, René se déclara prêt à conclure... Mais l'autre ajouta, avec un bon sourire dans sa barbe magnifique :

— Je vous demanderai seulement... oh ! c'est une simple formalité ! mais, enfin, deux signatures valent mieux qu'une... de faire avaliser les billets par M"' Pimprenette...

René se leva, pâle de colère, et sortit brusquement, non sans avoir traité de <( Sale youtre ! » son interlocuteur qui ne parut point vê"xé, mais seulement un peu surpris qu'un garçon, en apparence intelligent, prît, sur une proposition si naturelle, la mouche — et la porte.

Il ne restait plus à René que la ressource, fragile, d'accroître par le jeu les économies réalisées durant son séjour en Morénie. Il acquit, pour des sommes variables, divers traités sur l'art difficile de gagner à la roulette. Le plus séduisant commençait par ces lignes : « Pour eliaque joueur, misant au hasard, il y a des oôups de gain et des coups de perte ; notre mé-

thode consiste essentiellement à supprimer les coups de perte... » Malheureusement, le reste de la brochure était peu intelligible.

D'autres <( systèmes » donnaient de merveilleux résultats, d'après les exemples fournis par leurs auteurs; mais appliqués aux « permanences » de Monte-Carlo, que publie hebdomadairement un petit journal vert, ils apparaissaient faillibles trop souvent. A les étudier, René se convainquit que le joueur doit moins compter sur la sagacité de ses combinaisons que sur la veine.

Il était presque résolu à tenter la chance et se proposait de décider Pimprenette à passer quelque temps dans le voisinage du tripot monégasque... mais un petit télégraphiste survint, un beau jour, et le pli, couleur de Méditerranée, qu'il apportait, rendit inutile un voyage à la Côte d'Azur, en même temps qu'il démontra irréfutablement l'existence, d'ailleurs admise par les penseurs les plus sceptiques, d'un Dieu protecteur des amoureux. La dépêche, datée de Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne) annonçait : Mclanie morte, enterrement après demain. — Mélanie, c'était la cousine au troisième degré.

qui, Gernys en répondait, ne l'avait point oublié dans la rédaction de ses volontés dernières.

Il faut rendre cette justice à René qu'il supporta très gaillardement la nouvelle inopinée de ce trépas ; soumis aux impénétrables desseins de la Providence, il ne menaça pas le firmament d'un poing indigné, à propos de cette vieille dame provinciale ravie à l'affection des siens; au contraire, il se réjouit chrétiennement de ce que la cousine Mélanie, bonne personne, quittait cette vallée de larmes pour le céleste séjour. Entièrement rasséréné par la conviction que la défunte aurait désormais son fauteuil réservé au Concert des Anges (où l'on doit jouer beaucoup de César Franck), il ne crut pas devoir s'abstenir hypocritement d'occuper une place de loge, le soir même, à l'Impéria, dont c'était la réouverture, en compagnie de Pimprenette, d'Henry Maugis, du vieux monsieur Tardot et d'une certaine Lalie, de qui ledit Tardot s'imaginait avoir débauché les dix-sept ans — car tout âge a ses illusions. Et quand, après la pantomime finale, Maugis proposa d'aller souper à l'Abbaye de Thélème, René n'excipa point de

son deuil pour décliner une offre que Pimprenette acceptait avec empressement...

Ce repas nocturne, à l'Abbaye montmartroise, devait pourtant se terminer par un petit scandale.

Tout s'était passé le mieux du monde, d'abord : on avait copieusement débiné le spectacle de l'Impéria; à grands renforts de souvenirs, Maugis et Tardot avaient établi l'âge de la quadragénaire Utero qui, dans une interview parue le matin même, s'attribuait vingt-six ans, froidement; Pimprenette, maintenant, narrait ses triomphes moréniens, tandis que la jeune Lalie abondait en propos obscènes, avec l'évidente préoccupation de bien établir qu'elle était très avancée pour son âge. René buvait les paroles de Pimprenette, le vieux Tardot celles de la jeune Lalie, Maugis de l'extra-dry et chacun goûtait la volupté de manger par pure gourmandise et de se griser modérément... mais quelqu'un troubla fête !

Le poète Maurice Lauban. sans chapeau, ve-

J96 PIMPRENETTE.

nait d'entrer dans la salle; parfaitement ivre, il interi>ellait tous les garçons, qui n'osaient expulser ce client connu :

— Rendez-moi mon beau-frère, nom de Zeus !

(Il prononçait bofrère, avec un o bref.) Et, comme personne ne pouvait lui restituer le mari de sa sœur, il fondait en larmes et s'essuyait les yeux dans sa longue crinière noire.

Mais, soudain, il poussa un rugissement de joie : il venait d'apercevoir Maugis et déclamait :

— Voui, puisque je retrouve un ami si fidèle, ma fortune va prendre une face nouvelle. Foutus vers ! Voilà ce qu'on enseigne à tes enfants, France pour qui je voudrais mourir !

— Allons ! viens t' asseoir, grande frappe ! fit l'indulgent Maugis... Alors, comme ça, tu la tiens, la belle muffée ?

— Moi. moua, mouâh ? s'indigna le barde chevelu. Tu mens par la gorge, critique indigne de mon affection candide ! Je suis saoul de douleur, simplement ! J'étais tout à l'heure avec le bofrère à la « Souris Convalescente » et je possédais un chapeau; maintenant, je n'ai plus

rien, rien que les yeux pour pleurer ! J'entre dans tous les cafés, dans toutes les brasseries, dans tous les bistros, dans tous les restaurants ! En vain, ma plaintive voix appelle le bofrère et le chapeau : ni le pétase, ni l'époux de ma frangine ne répondent à mes accents désolés... Nul mortel, ô Maugis, ne fut jamais plus que moi accablé par l'infortune : j'ai tout perdu, mon bofrère, mon chapeau, mon Eurydice, ma gigolette, ma virginité, mes lé...

— 'sse nous donc tranquille, sacré barbant ! coupa Maugis, à temps. Assieds-toi, on te dit ! On va te fourrer à boire, car, ça crève les yeux, tu meurs de soif.

— Tu as raison, Henry, fit sombrement le poète, je vais essayer de boire pour oublier !

Il s'assit avec accablement; un instant, on le crut calmé; mais, bientôt, il se relevait, le visage enluminé, et, tendant vers Pimprenette ses longs bras implorants :

— Pimpin ! chantonna-t-il, comme en extase. C'est donc toi, mon amour joli, ma blonde joie, ma douce fleur d'amour. Tout à l'heure, les yeux obnubilés par l'amertume de mes larmes, Homère d'un instant, je ne t'avais point vue...

— Homère, alors ! murmura Maugis en se tapotant le front de l'index : son hanneton qui pond des vers blancs !

— Voua donc ! Il est « mârant », le mec, opina la jeune Lalie, avec un reste d'accent bisontin qui relevait drôlement la platitude argotique de ses propos.

Cependant, l'aède psalmodiait toujours; à présent, il rimait :

— Je sombrais dans le gouffre noir de ma détresse; mais, puisque te voici, c'est le ciel retrouvé, et je renais, enfant, dont l'habile tendresse oscille entre les gigolos et le cave... Maugis, pochard notoire...

— Non, mais des fois, interrompit le journaliste en pouffant, c'est moi qui suis schlass, qu'il dit!

Aux tables voisines, on commençait à s'amuser ferme. Un fort lot d'Américains, occupés à projeter dans l'espace des cochons en baudruche, venaient d'interrompre cette passionnante opération pour contempler, tout pleins d'un jovial mépris, l'irrépressible Méridional en train de hurler ses improvisations avec une violence qui couvrait le vacarme des soupeurs.

— Eh bé, compaire, as carga la mounino !... cria, du bout de la salle, avec un rire argentin, Gaby de Naval au fin menton, aux beaux yeux tendres.

L'autre continua, impavide, ses exercices de versification :

— Maugis, pochard notoire, appartient à la Presse; j'appartiens à Phébus qui donne le laurier, comme cette Abbaye appartient à Mourier. Tu m'as appartenu, Pimprenette, ô déesse...

— Siès banda ! Siès empega ! répéta, en riant plus fort, la jolie Provençale ; et, avec une obligeance compatissante pour les pauvres gens du Nord qui l'entouraient, elle expliqua que son pays Lauban avait attrapé là « uno bello cigalo ».

Buté comme le plus têtu des mulets, le <( pays » répétait avec obstination : <( Tu m'as appartenu, Pimprenette, ô déesse ! »

— Dis donc, mon petit Lauban, t'es pas louf ? tiens-toi donc un peu tranquille ! répondit l'interpellée, inquiète, pressentant que les souvenirs de ce barde pochard allaient devenir tout à fait importuns.

— Rester tranquille quand mon âme, ô chère

idole, s'élance vers ta bouche... Ah ! le temps est parti oii je faisais craquer, sous mon étreinte folle, ton torse corseté par le grand Léoty !

— Monsieur, intervint René, agacé, ficheznous la paix , voulez-vous ?

Ce, pendant que Maugis braillait : <( Albert, Albert, faites-nous donc donner l'addition, nom d... D... ! .)

Lauban abaissa sur Gernys un regard dédaigneux, mais trouble, et, après un petit hoquet qui redressa hautainement sa barbiche, laissa tomber, hugolique, cet hexamètre méprisant :

— L'insecte veut parler quand le lion rugit ! L'insecte ne put s'empêcher de sourire, ce

qui aurait clos l'incident si le lion n'eût éprouvé le besoin d'asséner sur la tête anxieuse de Pimprenette un supplément d'apostrophes :

— Pimpin ! je me souviens de nos nuits de luxure, alors que, hennissant comme un fier étalon, moi simple roturier et fier de ma roture, j'ai bellement cocufié le Slave blond...

— Vas-tu fermer, oui ou non ? cria Pimprenette, furieuse. On ne te demande pas tout ça !

— Il faut vous taire. Monsieur ! intima Picné, sèchement.

Mais Laiiban n'écoutait rien :

— Je veux, ce soir encor, chanter l'épithalame!... Tes baisers de jadis pour toujours m'ont grisé : je suis ivre d'amour...

— • Monsieur, vous êtes ivre de beaucoup d'autres choses, fit René en se fâchant, heureusement pour vous ! sans cela, vous auriez depuis longtemps ma main sur la figure !

Et il repoussa un peu rudement Lauban, qui, les bras tendus, cherchait à embrasser Pimprenette; le poète ne conserva son équilibre que grâce à la poigne robuste de Maugis ; mais, à peine remis d'aplomb tant mal que bien, il se redressa, superbe :

— Je le tiens pour reçu, monsieur, votre soufflet ! La mer y passerait sans laver la souillure : mais je me baignerai dans votre sang...

— T'es laid ! termina Henry Maugis.

— En attendant, une douche ne pourrait pas vous faire de mal, grinça René de Gernys.

— Qui raille après l'afîront s'expose à faire rire aussi son héritier : c'est de Hugo, cela !... Votre carte, monsieur le plaisantin, mon ire...

• — Soit ! fit René en haussant les épaules. H remit sa carte à Lauban, et, comme les gar-

çons avaient enfin apporté les manteaux, Maugis et ses invités quittèrent l'Abbaye de Thélème, tandis que le poète, sombrement, pour soi seul, parodiait les stances de Rodrigue :

Je punirai durement l'insensé

Qui me prétend pompette !

En ce combat, Lauban est l'offensé Et l'offenseur amant de Pimprenette !

On pouvait croire que l'affaire n'aurait pas de conséquences ; car la cuite formidable de Lauban permettait de supposer qu'un lourd sommeil suivrait sa débauche d'alexandrins, et qu'au réveil il ne se rappellerait rien.

Le poète, rentré chez lui par on ne sait quelle intervention providentielle, dormit, en effet, longtemps, sur le lit où il tomba tout habillé, et ne songea, d'abord, en se réveillant, qu'à se dévêtir pour se recoucher; mais, comme il fouillait machinalement dans ses poches, il y trouva la carte de René de Gernys et se souvint...

C'est un bon garçon, Lauban, — d'une loufoquerie point déplaisante quand il n'est pas gris.

— mais c'est le dernier des romantiques. Bien qu'il n'eût point été réellement insulté, il lui parut indispensable de « se couper la gorge » avec Geruys.

N'ayant jamais eu, jusqu'alors, l'occasion d'aller sur le pré, même comme témoin, il professait une admiration san^ rivages pour le duel, qu'il voyait à travers les drames de Victor Hugo et les mélos de Dumas père. Et comme, en ces productions désuètes, le personnage sympathique, dès qu'il met flamberge au vent, triomphe infailliblement de ses adversaires, Lauban croyait dur comme fer qu'il aurait l'avantage — le personnage sympathique, aux yeux de Lauban, ne pouvant être que Lauban lui-même.

Sa parfaite ignorance de toute escrime ne l'inquiétait point : car il estimait noblement que le courage prime l'adresse; et de son courage à lui, réel, il concevait une opinion si haute — étant resté Méridional, incurablement — qu'il se jugeait invincible. Même, il se sentit pris de pitié pour ce pauvre Gernys, point si coupable, après tout, et qu'il voyait déjà étendu sur le pré, perdant son sang par une large blessure :

204 PIMPRENETIE.

ah ! r honneur a de cruelles exigences ! Mais, une fois satisfait ce despotique honneur, si Gernys ne succombait pas sur le coup, Lauban s'installerait à son chevet, de jour et de nuit, le soignerait comme un frère et l'arracherait à la mort...

Nanti de ces nobles résolutions, Lauban pria ses amis Rouzier-Dorcières et Jim Smiley de se rendre chez René de Gernys, qui les mit en rapport avec MM. Henry Maugis et Evariste- Anselme Tardot. Les quatre témoins, quatre copains, essayèrent vainement d'arranger l'affaire; l'intransigeance des deux adversaires ne le souffrit point, Gernys se refusant à amiuler son offre de gifle si Lauban n'exprimait pas, au préalable, le regret de s'être montré insupportable. Or, l'honneur, toujours l'honneur, ne permettait pas à Lauban de formuler quoi que ce fût qui pût ressembler à une manière d'excuses.

La rencontre, jugée inévitable, fut différée de vingt-quatre heures, pour permettre à M. René de Gernys de rendre les derniers devoirs à une parente décédée en province. Rouzier-Dorcières, au nom de son client, réclama l'épée, car, avait proclamé le poète, la lame est franche et noble,

la balle sournoise et vile; au surplus, Lauban, redoutant à bon droit que, s'il avouait n'avoir de sa vie touché même un fleuret, son premier témoin n'imposât le pistolet — arme sans prestige ■ — s'était vanté d'être (( au moins de la force de Thomeguex » (il ne connaissait, d'ailleurs, que de nom, l'excellent escrimeur).

Le jour suivant, tandis que René, à Saint- Sauveur, conduisait la cousine Mélanie à sa demeure dernière, Rouzier-Dorcières chercha vainement à joindre Lauban : au domicile du poète, la concierge lui répondit que « Monsieur avait dit qu'il sortait pour aller à la salle ».

— Mais quelle salle ? insista le premier témoin en tiraillant son impériale.

On n'en savait rien — et pour cause! L'auteur de Sur le yré partit, rassuré d'ailleurs, n'étant venu que pour convier son ami à s'entraîner un peu et ne pouvant se douter que Lauban le fuyait, ce jour-là, comme le feu, de peur, précisément, d'être invité à prouver ses talents d'épéiste.

René, lui aussi, avait menti à Maugis, non pas, comme Lauban, par souci de cabotinage ingénu; mais, beaucoup moins préoccupé de son

duel que des renseignements à prendre à Saint- Sauveur sur l'héritage de la cousine, il craignait qu'on ne voulût le contraindre à manquer l'enterrement et à profiter de cette journée pour prendre, au moins, une leçon de duel. Maugis lui ayant demandé s'il tirait de façon décente, il avait répondu, désinvolte : « Très proprement », pour avoir la paix.

Il revint de Saint-Sauveur, radieux, ayant appris du notaire que la de eu jus lui laissait trente mille francs et que, le testament étant inattaquable et la fortune réalisable aisément, il serait bientôt « envoyé en possession ». Alors, seulement, il commença à concevoir quelques inquiétudes sur l'issue de la rencontre : ce serait vraiment trop bête de se faire embrocher au moment où tout lui souriait, la fortune et l'amour ! Il se rappelait confusément quelques conseils donnés à un de ses camarades, duelliste novice, lui aussi : « Ne pas raccourcir le bras... Tout le temps contre-de-quarte... petits coups de lardoire... rompez doucement... recommencez ! » — Ça ne lui disait pas grand"chose !

«■ La ren^contre aura lieu aux environs de

PIMPRKNETTE. 207

Paris », notait le procès-verbal préparatoire. Mais, comme il pleuvait à parapluie fendre, c'est dans un atelier de sculpteur, à Montparnasse, que Gernys et Lauban mirent habit bas tandis que les deux docteurs, Damain-de-quiles-femmes-aiment-caresser-la-barbe et le bon Franc-Comtois Monin, à la face orbiculaire, flambaient les instruments de mort.

Lauban éblouissait, chaussé de craquantes bottines vernies, les mains serrées dans des gants blancs à baguettes noires, fermement persuadé que c'était <( la véritable tenue de duel ». Avant que Maugis, directeur du combat désigné par le sort, eût croisé les épées, le poète foudroya Gernys du regard, campa fièrement son poing gauche sur la hanche et, fouettant le sol de la pointe de son arme, lança, très Lagardère :

— Venez-y, Monsieur, je vous attends !

Cette apostrophe causa quelque stupeur dans l'assistance, — Rouzier-Dorcières mâchonna un mot qui ressemblait à <( schnock » et il fallut repasser à la flamme l'épée de Lauban. Enfin, les combattants remis en présence, Maugis prononça le traditionnel : « Allez, Messieurs ! »

208 PIIIPRENETTE.

Presque aussitôt, il hurla : « Halte ! » Lauban, résolu à se battre « comme un lion », Gernys, oublieux des petits coups de lardoire prescrits et des conseils de rompre, bras tendu, s'étaient précipités l'un sur l'autre avec une furie française, mais absurde. Et les témoins s'inquiétaient du corps à corps, supposant les adversaires perforés tous les deux !

— Je n'ai rien ! fit Lauban.

— Je n'ai rien ! dit Gernys.

En effet, par miracle, aucun des deux combattants n'était touché. Les médecins, pourtant, les examinèrent, minutieusement, navrés de ne découvrir ni sur l'un ni sur l'autre la moindre égratignure qui pût servir de prétexte à interrompre* définitivement ce combat vraiment « singulier ».

Cependant, Rouzier-Dorcières, Maugis et Smiley, pleinement édifiés sur la valeur sportive de leurs clients, échangeaient des réflexions sombres, auxquelles M. Tardot adhérait par de mélancoliques hochements de sa tête chenue.

— Ils sont effrayants !

— Tout à l'heure, nous allons emporter de la viande froide !

— Et nous ne couperons pas à la Cour d'assises ! Moi qui suis récidiviste...

— Et ce gosse qui se vantait de tirer (( proprement », sous prétexte qu'il a offert des cigarettes à .Joseph-Renaud un soir de première !

— Et mon bon fourneau de Lauban qui parle de faire jeu égal avec Thomeguex !

— Ah ! nous sommes frais !

Il fallait bien pourtant recommencer : et cette seconde reprise consista, comme la première, en une ruée furieuse de Lauban sur Gernys, de Gernys sur Lauban ; et de nouveau un « Halte ! » rageur et anxieux retentit, vociféré par Maugis.

Cette fois pourtant, un résultat était acquis — bénin, contre tout espoir, mais suffisant : l'épée de Gernys avait piqué Lauban à l'avantbras. Les médecins, d'autorité, comprimèrent le membre blessé avec tant de force qu'ils provoquèrent un engourdissement immédiat, contraignant la Poésie à reconnaître 1' (( infériorité évidente » proclamée par la Faculté.

Mais Lauban était surtout blessé dans son amour-propre, — c'était tout ça ! — moins encore de sa défaite que de n'être point tombé,

pâle et beau, dans les bras de ses témoins, et regardant la Mort en face.

Il considérait, piteux, cette gouttelette rouge sur son bras et murmurait :

— Si peu de sang !

— Monsieur, riposta, très sérieux, le docteur Monin, j'en ai rarement vu autant dans un duel!

Dans un coin, Maugis, ravi qu'on en fût quitte à si bon compte, embouchait René comme du poisson dénué de toute fraîcheur :

— Sacré petit cochon, vous m'en avez foutu une suée ! Mais vous ne savez rien de rien !

— Je tire un petit peu.

— Oh ! très peu... aussi peu que les livres d'Ernest-Jules ! Autant dire pas du tout... Mais vous ne m'aurez plus, vous savez ! Ah ! non, j'aimerais mieux me battre dix fois pour mon compte !

Cependant, un mot de ses témoins avait suffi pour que le brave Lauban, oubliant sa déconvenue, retrouvât toute sa grandiloquence : il demanda à serrer la main du « loyal adversaire » dont il entendait être, désormais, l'ami loyal :

— Loyal ainsi que cette lame ! ajouta-t-il en

montrant d'un beau geste les épées que Smiley, soigneux, mouchetait d'un bouchon.

Et il embrassa son rival comme du pain.

On alla rédiger le procès-verbal de rencontre dans un café voisin, d'oii Gernys s'excusa de partir très vite. Vingt minutes après, grâce à un taxi-auto, il tombait dans les bras de Pimprenette :

— Mon chéri ! mon chéri ! tu n'es pas blessé ?

— Non, c'est l'autre ! il tire comme un pied ! je l'ai piqué...

-- Fais-m'en autant, mon chéri !

«. Il me faudrait une trentaine de mille francs », avait dit René à Maugis, alors que, renvoyé de l'usurier Caiphe à Pilate, marchand de crocodiles, il quêtait vainement la mise de fonds d'où il prétendait tirer des revenus de triple millionnaire. Il en reçut trente mille du notaire de Saint-Sauveur, en exécution des dispositions testamentaires de feu la cousine Mélanie, d'excellentes dispositions !

Comme il conservait toujours quelque mesure dans l'expression de ses sentiments même les plus vifs, il s'abstint, quand son legs lui fut délivré, de pousser l'exclamation que ne manque point, à dire de poète, de proférer l'aigle arrivé sur une haute cime, qui clame, tout

joyeux, avec un air sublime : <( L'avenir ! l'avenir ! l'avenir est à moi ! » Mais il n'en pensa pas moins.

A preuve, il avertit Pimprenette, avec une fierté tranquille, qu'il entendait dorénavant subvenir à toutes ses dépenses et, par suite, que tous comptes, factures, quittances, lui devaient être présentés, à seule fin qu'il les réglât de ses deniers. Pimprenette parut enchantée de cette décision, qui la dispensait de contrarier l'amant chéri en lui adjoignant le coadjuteur financier dont le besoin commençait à se faire sentir pour une jeune femme justement préoccupée de ne point dépenser la totalité des sommes réalisées durant son voyage en Morénie, et plus particulièrement pendant la dernière nuit de son séjour à Gavaçi.

Elle obtint, en outre, sur l'oreiller, la confidence du moyen par quoi Gernys entendait rendre ses trente billets de mille aussi éternels que les cinq sous du Juif errant, et elle l'approuva tout à fait. Il s'agissait d'exercer un métier à la vérité fort décrié — considéré, du moins, comme très lucratif — et qui, nonobstant des préjugés que la loi, hélas ! sanctionne, en

PIMPRENETÏE. 215

vaut, exercé honnêtement, plusieurs autres que l€ Code ne réprouve point.

Un humble garçon de café l'avait suggéré à René : un bon conseil, d'où qu'il vienne, est toujours bon à prendre, et, d'ailleurs, un homme en vaut un autre... Alfred, le plus ancien serviteur de la Taverne Universelle, place des Ternes, Alfred — un petit brun, sec, l'air Corse, originaire, d'ailleurs, de Châteauroux — témoignait beaucoup de sympathie à René qui lui apportait des ordres de paris pour les courses; car Alfred avait « un book tout ce qu'il y a de sûr » et non pas « un de ces sauteurs, comme il y en a, qui ramassent, quand le client perd, et qui se font la paire quand c'est qu'il faut raquer ».

— Du reste, expliquait Alfred, c'est encore plus malin de payer recta que de se débiner, à cause que, en faisant des poufs, on perd sa clientèle, comme de juste, et qu'on est bientôt brûlé partout, parce que ça se sait toujours. Et, comme le métier est bon, et plus que bon, on a encore intérêt à supporter, de temps en temps, un coup dur qu'on rattrape forcément très vite. D'abord, faut être conséquent en tout : si les joueurs perdaient continuellement, n'est-ce pas,

y en aurait bientôt plus ! Alors, ça vaut beaucoup mieux pour le book que, de loin en loin, y en ait un qui gagne : y a pas à s'inquiéter, il rendra ! Quand le book paye un client veinard, faut qu'il se dise : « C'est de l'argent qui découche », et puis qu'il ne se bile pas : ça ne sera pas long à rentrer...

Alfred, en recevant les paris de Gernys, sur lesquels il percevait, naturellement, une commission, ne manquait jamais de prononcer :

— Un peu plus tôt, un peu plus tard, le joueur est mangé d'avance. Monsieur, retenez bien ça !

Proposition point neuve, certes, pour René, mais qui prenait une force nouvelle, proférée par ce garçon qui pouvait invoquer des états de service impressionnants :

— Monsieur, y a quinze ans que je fais le courtier pour les courses. Je peux dire que j'en ai vu de toutes les façons, des parieurs : des petits, des gros, des grands, des maigres, des jeunes et des vieux, des casse-cou qui ramènent, des fois, des tas de louis avec quéques thunes, et des prudents qui ne jouent que '< le coup sûr », qu'ils appellent (comme s'il y aurait que-

que chose de sûr ! ils me font rigoler !) Et je crois bien que j'ai vu toutes les combinaisons possibles et imaginables qu'on a inventées pour défendre son pognon : le jockey en forme, le retard des entraîneurs ou celui des journaux, le gros poids du handicap, ie favori placé avec une martingale... est-ce que je sais tout quoi !... Eh bien ! Monsieur, j'en ai pas connu un seul, vrai comme je vous cause, pas un seul de tous ces pontes, avec tous leurs systèmes, qu'à la fin des fins ça ne soye le book, le donneur, qui ayo fini par les avoir... Ah ! le jeu, pour celui que ça tient, c'est une sacrée maladie ! On vient dire : ((J'ai vu des gens qui gagnaient, pas beaucoup, mais enfin j'en ai vu. Pourquoi donc que je serais pas un de ceusse-là ? » On dit ça ! eh ben ! on se goure, Monsieur ! Oui, on voit des types qui gagnent un jour, deux jours, quinze jours, un mois, si vous voulez... mais c'est le bout de l'année qu'il faut voir ! Qui que c'est qu'a gagné, du premier janvier jusqu'à la Saint- Sylvesse ? le book. Monsieur, toujours le book!... Et c'est forcé : si seulement on raisonne un tant soit peu...

Et Alfred raisonnait un tant soit beaucoup :

tout est contre le joueur et, corollaire, le donneur a tout pour lui. D'abord, le rapport des chevaux gagnants est, en vertu des règlements du pari mutuel, pénalisé d'une retenue de 8 p. 100 ; ces huit pour cent là, à eux seuls, suffiraient à enrichir le donneur; en outre, il est admis qu'il ne paie jamais plus de deux cents francs pour cent sous, tandis que l'agence officielle installée sur les hippodromes distribue aux gagnants, après déduction du pourcentage, la totalité des sommes engagées. « Alors, comment voulez-vous... ? »

Alfred ajoutait beaucoup d'autres considérations sur la mentalité du joueur, sur sa o. gourmandise » qui l'incite, au lendemain d'un jour de chance, à forcer ses mises, à remettre en jeu, presque d'un seul coup, son bénéfice :

— Ça peut lui réussir un temps, mais il ne se contente jamais ! Il augmente indéfiniment jusqu'à la Saint-Trouduc... comme si, la veine, ça pouvait durer toujours ! et alors. Monsieur, quand c'est qu'arrive la contrepasse, il redéfile en un rien de temps !

Ayant ainsi 'onguement exposé les fruits de son expérience, Alfred insinuait ;

— Ce que je vous dis là, Monsieur de Gernys, c'est pas dans mon intérêt, puisque j'ai ma commission, ça va de soi, sur vos paris comme sur ceux de n'importe qui... Et, bien sûr, on sait se tenir à sa place, je me permettrais pas de vous donner un conseil... Seulement, je me dis... bien que, naturellement, je connais pas vos affaires, et j'ai pas compté avec vous... je me dis qu'un jeune homme comme vous, qui joue encore assez gros, doit avoir quéques capitaux ou, au moins, la possibilité d'en trouver, et, alors, que vous feriez bien mieux, au lieu de perdre votre bonne galette à parier sur des canassons, d'en gagner beaucoup en prenant les paris des autres...

René, tout de suite, avait mordu, séduit par cette proposition à laquelle il n'eût pas prêté la moindre attention quelques mois plus tôt, mais qui le tentait, maintenant, à cause de cette chère petite Pimprenette pour qui il faudrait tant d'argent !...

— Alors, Alfred, c'est si bon que ça ?

— Le métier ? Mais, mon cher Monsieur, un bookmaker sérieux, ça doit faire fortune en cinq ans. J'entends par « sérieux » un qui ne joue

pas pour son compte, comme y en a pas mal qu'éprouvent le besoin de le faire : des fois, c'est sur des chevaux, comme s'ils n'étaient pas payés, c'est le cas de le dire, pour savoir ce que c'est ! D'autres, c'est les cartes. D'autres encore font des noces bêtes, pour l'épate. Mais celui-là qui n'est pas un imbécile et qui se contente de faire son affaire tranquillement, faut qu'il s'emnchisse, c'est réglé!... Tenez, je ne vous parle pas de Dutien, qui a maintenant je ne sais combien de maisons dans Paris, sans compter qu'il commandite quatre ou cinq théâtres : lui, d'ailleurs, a surtout fait du pari au livre; mais, dans ceux qui prennent seulement des paris dans des cafés, comme voilà ici, à régler sur le rapport du mutuel, je vous en citerais dix, vingt, qui ont maintenant plus de foin dans leurs bottes qu'il n'y en a dans tous les dépôts ensemble de la Compagnie des omnibus... et qui étaient partis de rien du tout ! Y a Noiraud, y a Moullé, qu'était laveur de vaisselle, y a Baranger, à qui que je donne mes affaires actuellement; et le plus épatant de tous, comme réussite, c'est Aublin ! Aublin, Monsieur, vous me croirez si vous voulez, il a commencé

cocher de fiacre, oui, Monsieur, cocher de fiacre, je ne vous blague pas ! Un beau jour, on ne sait pas comment, il a eu une pièce de cinquante louis, et il s'est mis à prendre des petits paris de vingt-cinq sous, chez des petits bistros de rien du tout... et, au jour d'aujourd'hui, Aublin, c'est un homme qui a chevaux et voitures...

— Ça ne le change pas !

— Oui... seulement, ceux-là, c'est à lui, et c'est du beau, je vous en fiche mon billet ! Avec ça, un château, je me rappelle pas où, qu'on dit qu'est magnifique ! Un appartement à Paris, sur l'avenue Henri-Martin, je voudrais que vous verriez son salon : c'est tout en or ! Et il vous prend l'un dans l'autre des quinze à vingt mille francs d'affaires tous les jours !

Aussi bien, nul génie spécial, affirmait Alfred, n'était nécessaire :

— Notez bien : des Aublin, des Moullé, des Noiraud, des Baranger, et les autres, ça n'est pas des fourneaux, si vous voulez; mais, enfin, ils n'ont rien inventé, sans vouloir les chiner. A plus forte raison, un garçon intelligent, instruit, ne peut pas manquer de réussir... parce

que l'intelligence, même quand ça ne sert à rien, ça ne peut toujours pas nuire... Alors, c'est pour ça que je vous dis : une supposition que vous auriez la clientèle à Aublin, vous gagneriez tout autant qu' Aublin... Il faut une clientèle et ça suffit.

Mais comment se procurer cette clientèle nécessaire et suffisante ? s'était enquis René de Gernys, très tenté. Alfred se faisait fort de trouver ce qu'il appelait « des affaires », c'est-àdire des paris, et aussi des « enveloppes »; Gernys apprit qu'on appelle ainsi, par une métonymie qui s'ignore, l'ensemble des paris particuliers fournis par un seul courtier et remis par lui au bookmaker « sous enveloppe ».

— Et, bien entendu, précisait l'intarissable garçon de café, pas des affaires à chagrin, des enveloppes avec des papiers truqués... Parce qu'il faut tout de même être sur l'œil... C'est comme dans tout : y a toujours des brebis galeuses, des exploiteurs... Pour ça, il vous faudrait bien pour vous aider quéqu'un de la partie, de tout à fait au courant, à qui qu'on ne peut pas la faire.

Cet acolyte expérimenté, qui pourrait mieux

en remplir le rôle qu'Alfred lui-même ? — Personne, pensait René de Gernys : Alfred, pressenti, se déclara tout prêt à lâcher son tablier; ses conditions étaient des plus modérées : un louis par jour, représentant à peu près l'équivalent des pourboires qu'il recevait quotidiennement à la Taverne Universelle, plus, bien entendu, une commission sur les paris qu'il procurerait directement ; il ne réclamait rien sur les enveloppes fournies par d'autres intermédiaires, qu'il se flattait de découvrir, et qu'il se chargeait de surveiller.

Une grave préoccupation, pourtant, rendait René hésitant :

— Et la police ?

Alfred haussait les épaules avec insouciance :

— La police, Monsieur, mais vous n'avez qu'à vous en f... ! C'est jamais le book luimême, le patron, qui est pincé; parce que, bien entendu, vous n'allez pas vous amuser à ramasser vos enveloppes en personne : on a des employés pour ça, et quand bien même que vous êtes connu des roussins, du moment qu'on vous trouve jamais avec des tickets sur vous, on ne peut rien vous dire. Donc, vos employés vous

apportent les enveloppes qu'ils ont ramassées dans les cafés, ou chez des marchands de journaux, ou chez des concierges; le soir, quand c'est qu'on connaît le résultat des courses, vous vous enfermez chez vous avec le Paris-S'^ort, et vous réglez les tickets; vos hommes les reportent aux courtiers, et puis, vous, un peu plus tard, dans la soirée, ou bien le lendemain matin, vous passez à votre tour chez les courtiers pour donner ou recevoir l'argent, suivant le cas, Vous avez inscrit le compte de chacun sur un carnet, d'une façon convenue, et il n"en faut pas plus : comme ça, si un de ces messieurs de la brigade des jeux vous accoste et vous dit de l'accompagner chez le quart d'œil, vous n'avez jamais de tickets sur vous : vous n'êtes pas poursuivable.

— Mais mes employés peuvent être pinces, eux, lorsqu'ils viennent chez moi, ou qu'ils en sortent, avec les enveloppes !

— Petit malheur ! on leur saisit les papiers, mais pas l'argent, puisqu'ils ne l'ont pas ! Et ils ne vous dénonceront jamais, parce que la loi ne punit pas bien sévèrement les intermédiaires (c'est seulement le patron que les juges

salent, quand il est assez maladroit pour se faire pincer) ; les employés, que je dis, ne mangeront jamais le morceau, parce que, s'ils vous vendaient, ils n'en seraient pas moins condamnés... et tout ce qu'ils gagneraient, c'est que vous ne paieriez pas leur avocat et leur amende, d'abord, et qu'ensuite ils ne trouveraient plus à s'employer nulle part.

— Mais on peut perquisitionner chez moi, pendant que les tickets s'y trouvent !

— Bien entendu. Vous en êtes quitte pour n'ouvrir à personne... ou, tout bonnement, vous avez une chaîne de sûreté, vous entr' ouvrez la porte pour voir qui c'est qu'a sonné, et, si c'est une figure que vous ne connaissez pas, vous refermez : c'est pas sorcier !

— Et si l'on me requiert d'ouvrir au nom de la loi ?

— Oh ! alors, vous êtes tout de suite fixé, et, avant d'obéir, comme le tout à l'égout n'a pas été inventé pour les chiens, v'ian ! les papiers dans la cuvette du goguenot et en avant, la chasse d'eau ! Après ça, vous ouvrez, et les bourriques sont refaites : ils ne trouvent rien. Ils ne sont pas dupes, bien entendu, mais ils

ne peuvent pas fournir la preuve matérielle, indispensable, que vous faites du mutuel.

Convaincu par ces explications lumineuses, René s'était résolu à en faire, « du mutuel ». Il s'avouait que la profession manquait d'élégance; mais, en conscience, il ne la jugeait pas moins estimable que celle qui consiste à prélever sur les spéculations en Bourse un courtage autorisé par la loi. Et quand on a sa conscience pour soi ! Il eut aussi pour lui Pimprenette, qui déclara :

— Gagne du pognon, mon chéri, et ne t'occupe pas de ce que pensent les andouilles !

C'est pourquoi, dès qu'il eut encaissé le legs de la cousine Mélanie, Gernys revint trouver Alfred et lui dit :

— J'ai les fonds : quand commençons-nous ? Alfred exprima sa satisfaction en anglais; il

prononça <( Olrette » et prévint le gérant de la Taverne Universelle qu'il reprenait sa liberté. Le lendemain, il commençait, en compagnie de Gernys, à visiter tous ses amis et connaissances. René fut présenté à nombre de garçons de café et de marchands de vins qui ne firent aucune difficulté de lui serrer la main, pas fiers.

PIMPKENETTE. 227

Il absorba, dans les établissements convenables, quantité de Èariani (Pimprenette, le soir, n'eut pas à s'en plaindre) et, dans les autres, malheureusement plus nombreux, des simili-quinquinas à prix réduit. Alfred l'emmena aussi chez divers coiffeurs qui, disait-il avec un clin d'œil, (( prenaient beaucoup » ; René se fit raser chez le premier, couper les cheveux chez le second, donner une friction chez le troisième , les figaros qu'on vit ensuite eurent la tête d'Alfred

Ces premières démarches ne donnèrent point de résultat immédiat. Les conditions proposées par Alfred, au nom de René — commission de cinq pour cent sur les paris ordinaires, de quatre sur les gros, enveloppes ramassées à deux heures — furent jugées équitables ; la solvabilité de René (« du moment qu'Alfred s'en portait garant ») fut admise sans conteste par Roméo, par Prosper, par Antoine, par Paul de la Royale aussi bien que par Paul de la Mogador. Mais plusieurs d'entre eux déclinèrent les offres qui leur furent faites, parce qu'ils étaient « contents de leur book » :

— Vous savez ce que c'est, disaient-ils en prenant Alfred à témoin : quand on a un homme

qu'on en est sûr, qui paie recta, qui ne carotte pas sur la commission, on ne doit pas lui faire la crasse de le lâcher.

Ceux-là attribuaient, en outre, à leur donneur, des générosités inoubliables :

— L'autre jour, Monsieur, il me dit : « Antoine, la saison est pas mauvaise; voilà vingtcinq louis -pour toi. » Le mois dernier : « Antoine, qu'il s'amène, j'ai un tuyau de Chantilly qui doit faire un coup ; je te mets un louis à cheval dessus. » Et le canard gagne, et je touche six cent trois francs sans avoir rien risqué ! On peut pas plaquer un homme comme ça !

D'autres promettaient leurs services à René, mais demandaient quelque délai : des comptes arriérés avec leur donneur actuel, et qu'il importait de régler avant de rompre avec lui, justifiaient ce retard. D'autres, pour le moment, « se tenaient pénards », ayant failli être « poissés » par le service des jeux; alors ils se faisaient oublier; ils recommenceraient, bien sûr, mais la saison des courses tirait à sa fin, — plus que deux mois et demi, — on verrait à la réouverture, en février, l'année prochaine.

D'autres encore proposaient obligeamment :

— Moi, je ne peux pas; mais je connais quelqu'un qui peut-être... Repassez donc me voir.

Et l'on repassait, et Gernys absorbait de nouveaux Mariani, ou des quinquinas prétendus, ou se faisait sur la tête des lotions au portugal, voire à l'héliotrope.

C'étaient, chaque fois, de nouveaux délais :

— Je n'ai pas encore vu la personne que je vous avais causé.

Ou bien :

— J'ai vu la personne : elle ne dit pas non. Elle va réfléchir. Revenez donc ici de temps en temps.

Gernys s'impatientait; car, s'il ne se hâtait pas de faire fructifier ses trente mille francs, l'entretien de Pimprenette absorberait vite le capital. Un jour, enfin, Alfred se frappa le front et prononça : (( Que je suis bête ! » ce qui équivalait, pour le sens, au prétérit d'euriskô clamé par le regretté Archimède :

— Je n'ai qu'à aller trouver Baranger, mon dernier book. Il m'indiquera des affaires.

— Mais, objecta René, il doit vous en vouloir de l'avoir quitté ; et puis, pourquoi se préoc-

cuperait-il de rendre service à un concurrent ?

— Ah ! ça lui est bien égal : il est riche, et il songe même à se retirer: Il garde les enveloppes de deux ou trois cafés, pour s'occuper, mais il ne veut plus de nouveaux clients; et sûr qu'il eo connaît!... Nous avons qu'à aller au Petit Maire, à l'apéritif, nous pouvons pas manquer de le rencontrer...

Baranger représente assez bien le type du bookmaker classique : bouffi, bedonnant, court sur jambes, épingle de cravate fer à cheval diamants et saphirs, de grosses bagues et une lourde chaîne de montre en or. Il accueillit René avec beaucoup d'affabilité et lui dit que le métier, pour n'être plus ce qu'il avait été (à cause d'un tas de fricoteurs qui veulent s'en mêler), était encore fameux :

— Et vous avez très bien fait de vous adresser à moi. Je crois que j'irai bientôt planter m.es choux; alors, je vous repasserai mes affaires : vous m'êtes amené par Alfred, que je connais depuis dix ans... autant que vous en profitiez, plutôt qu'un autre. Et, en attendant, je vais vous présenter un courtier de mes amis, qui prend de très gros paris dans le quartier de la

Bourse et qui les répartit entre plusieurs, pour ne pas trop charger le même domieur... Il vient siroter le pernod, ici, tous les jours... Le voici, justement.

Un grand garçon entrait, . blond et blême, vêtu avec recherche, mais dont l'élégance spéciale (nota René qui s'abstint de formuler cette réflexion) s'apparentait à celle du <( maquereau chic » ou, pour mieux dire, (( parvenu ». Les mains, gantées, étaient énormes.

— Je vous présente, dit Baranger, Monsieur Léon.

Il expliqua au nouveau venu ce que souhaitait Gernys. Monsieur Léon accepta, tout de suite, de donner à Gernys une partie de son importante « enveloppe )>. Il fut entendu qu'on commencerait, dès le lendemain : à deux heures un quart, au café de la Madeleine, Léon apporterait ses tickets; les règlements s'effectueraient, dans la soirée, au Petit Maire.

Malgré les conseils d'Alfred, qui lui recommandait de rester chez lui et de le laisser aller seul, « au cas qu'on serait filé », René se transporta lui-même au rendez-vous : il se défiait du grand Léon et tenait à surveiller les opérations

en personne. D'ailleurs, durant plusieurs jours, tout se passa très correctement : Léon arrivait à l'heure précise et, tout en dégustant un « maza », passait, sous le couvert d'un innocent journal, son enveloppe à Alfred. Celui-ci lui reportait, le soir, au Petit Maire, les tickets réglés par Gernys, et René, le rejoignant une demi-heure plus tard, recevait ou payait la différence entre le total des mises et la somme due à l'ensemble des parieurs.

Léon ne contestait jamais; une seule fois, il formula une réclamation dont Gernys reconnut la parfaite légitimité : un ticket, entièrement biffé comme, perdu, portait le nom d'un cheval gagnant, d'où une ristourne de quarante louis due par René.

L'apprenti bookmaker examina le papier avec soin pour s'assurer qu'il n'y avait point eu de substitution; mais non! c'était bien le même qu'il avait entre les mains, René reconnut une marque minuscule qu'il avait faite au dos du ticket pour l'identifier le cas échéant, et, très confus d'une erreur aussi forte, paya en s'excusant ; mais le grand Léon répondit avec courtoisie que cela n'avait aucune espèce d'importance

et qu'il n'y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas.

Au bout d'une semaine, les gains et les pertes de René se balançaient à peu près, quand Léon annonça qu'un télégramme l'appelait en province pour quarante-huit heures, trois jours au plus; mais quelqu'un le remplacerait, « un brave garçon qui avait besoin de gagner sa vie » et qu'il amena à Gernys.

Le brave garçon « marquait » incontestablement très mal : sale, les yeux chassieux et le regard fuyant, la lippe pendante où colle un bout de cigarette... On l'appelait Munie.

Pendant l'absence de Léon, Munie visita ses clients, apporta leurs ordres à Gernys... Mais les règlements furent peu réguliers : quand Léon revint, Munie devait à René sept cents francs que, selon lui, un gros ponte, momentanément gêné (dont l'honnêteté, au reste, n'était point douteuse), n'avait pas encore réglés, mais qu'il paierait certainement « d'une minute à l'autre ».

Mis au fait par Gernys, Léon déclara nettement que Munie mentait, que personne dans sa clientèle ne manquait d'éclairer ses paris et que,

bien sûr, cet intérimaire sans délicatesse avait « étouffé » l'argent :

— Il est malheureux, ça l'a tenté; mais je le forcerai à vous payer. Je vous l'enverrai demain : secouez-le d'importance.

Le lendemain, à deux heures un quart, Gernys et Alfred, à la terrasse du café de la Madeleine, s'étonnèrent de ne point voir arriver le grand Léon, toujours si exact. Gernys remarqua, en outre, que plusieurs consommateurs, d'une élégance analogue à celle de l'absent, louchaient de son côté avec persistance.

A deux heures vingt, pas de Léon encore... A deux heures vingt-deux, arrivée de Munie, à qui, pour passer le temps, Gernys adresse de vifs reproches. Munie déclare maintenant que le gros ponte, en qui on pouvait avoir tant de confiance, réclame de l'argent, bien loin de verser les sept cents francs qu'il doit, car il prétend avoir gagné ! Cette fable est ridicule, car ce gros ponte hypothétique n'aurait point manqué de formuler sa réclamation dès le premier jour. Gernys et Alfred se fâchent : ils demandent à Munie s'il les prend pour des enfants, ou pour des

poires... et, cependant, voici, enfin, Léon! Il a un geste d'homme du monde qui ne veut pas s'immiscer dans une conversation :

— Vous causez? Ne vous dérangez pas... Je su'S à vous dans une minute.

Puis il demande au garçon (( si les cabinets sont bien au premier » (!) et pénètre dans l'établissement ; il en ressort, deux minutes plus tard, passe son enveloppe à Alfred, et, informé de la nouvelle imposture de Munie, entre dans une grande colère :

— Vous allez venir avec moi chez le client, dit-il à son remplaçant : nous verrons bien ! Et, si vous avez menti, je vous garantis, moi, que vous paierez ces messieurs ! Tout de suite, allons !

Il part, très vite, entraînant Munie, penaud. Cependant, voici René mordu d'un soupçon soudain : (( les cabinets sont bien au premier », oui... il y a aussi le téléphone au premier... et Léon est arrivé bien tard... N'a-t-on pu lui téléphoner de Maisons-Laffltte le résultat de la première course?... René consulte sa montre et Alfred; tous deux le rassurent : il n'est que deux heures vingt-huit et les chevaux sortent du pe-

sage à deux heures et demie seulement... René, pourtant, conserve un doute ; il hèle un tacot, y monte avec Alfred, se fait conduire chez lui; là, il ouvre l'enveloppe, compulse fiévreusement les tickets et, bientôt, annonce, sûr de son fait :

— Tigre-du-Bengale a gagné la première !

— Qu'est-ce que vous en savez? s'étonne Alfred. Et pourquoi que vous dites ça?

— A cause de ceci ! répond amèrement René. Il montre un chiffon de papier où une main

hâtive a crayonné ces mots : Tigre-du-Bengale, 500 francs gagnant. Or, détail à noter, Léon, jusqu'ici, a toujours signalé, avant de les remettre à René, les paris supérieurs à dix louis, même quand ils portaient sur des favoris; d'oii vient qu'il ne l'a point .prévenu, aujourd'hui que Tigre-du-Bengale est un affreux tocard ? Alfred risque d'une voix un peu molle :

— Vous vous faites des idées ! ça ne peut pas avoir gagné !

Mais il n'est pas moins pâle que René.

Tous deux sortent, le cœur lourd, gagnent un café voisin, où l'agence Havas télégraphie, course par course, les résultats; René ne s'est

point trompé ! Tigre-du-Bengale est premier et rapporte, pour cent sous, 99 fr. 50. René doit, pour ce seul ticket, neuf mille neuf cent cinquante francs. Le grand Léon lui a fait ce que l'argot du métier nomme « le coup de la preinièV'3 » !

(S'il en doutait encore, cette note du Paris- Sport, le soir, lèverait toute incertitude : (( Comme tous les ans à pareille époque, le départ de la première course, aujourd'hui, à Maisons, a été donné à 2 h. 25 et l'intervalle entre les diverses épreuves a été réduit à 25 minutes. »)

René, certain qu'on le volait, paya pourtant. D'abord, il n'avait pas la preuve matérielle de la fraude : un vrai bookmaker, un bookmaker d'origine, eût estimé que l'évidence se passe de démonstration; mais René n'était qu'un gentil garçon, qui s'essayait au rôle de bookmaker et qui gardait des scrupules de beau joueur. Alfred, en outre, lui démontra qu'il valait mieux payer :

— Je savais bien, parbleu, qu'y a une bande qui exploite les books et qui les fait chan-

ter : j'en ai assez entendu parler ! Mais j'aurais jamais cru que ce grand Léon, si correct dans les débuts, était de la clique !... Et cette petite saloperie de Munie était là tout uniment pour nous amuser avec ses boniments ! Pendant qu'on discutait avec lui, on faisait pas attention à r heure, ni à ce que l'autre pouvait bien faire en dedans du café ! Les cabinets, qu'il parlait ! En attendant, c'est nous qu'on prend la purge !... Et les mectons, qui nous reluquaient à la terrasse, c'étaient des copains au Léon, à qui il voulait montrer nos figures dans le cas oiî on ferait de la, rouspétance pour casquer !... Beau couillon que je suis ! Un moment, je les avais pris pour des flics en bourgeois !... Alors, voilà : honnêtement, je ne vous blâmerais pas de pas payer ; seulement, alors, vous aurez toute la bande sur le dos : je sais bien que vous êtes pas poltron pour leur répondre; mais, s'ils vous persécutent, ça vous rendra impossible de continuer le métier : c'est bien là-dessus qu'ils comptent, les cochons !

Or, René tenait essentiellement à continuer un métier si bon, si rémunérateur : il s'acquitta donc envers le grand Léon, non pourtant sans

mentionner qu'il n'était point dupe et ne payait que pour se châtier soi-même de son imprudence. Il retint, aussi, les sept cents francs dont Munie lui était redevable, moins pour réaliser une économie, comparativement bien mince, que pour établir d'une façon appréciable qu'on ne le ferait pas chanter plus haut que la note par lui acceptée.

Le grand Léon protesta, sans succès, qu'il n'avait pas à « entrer dans la question des sept cents francs de Munie », que le pari sur Tigredu-Bengale avait été « tout ce qu'il y a de régulier », que, lui, Léon, pour la correction, ne craignait personne, qu'au surplus Baranger pourrait se porter garant de son honorabilité.

René ne put s'empêcher de sourire :

— J'aurais plutôt confiance en vous...

— Eh bien ! alors !

— ... si vous vous portiez garant de la friponnerie de Baranger !

Léon proféra de vagues menaces (René saurait ce que ces sept cents francs-là lui coûteraient), parla de se payer « autrement » — et il montrait, larges ouvertes, ses mains mons-

trueuses. Plusieurs jours de suite, il se présenta rue Montaigne, accompagné du Baranger complice; mais M""^ Gaillat, qui n'a point froid aux yeux, éconduisit rudement les deux compères. Ils se lassèrent à la fin.

René, cependant, cherchait, en compagnie d'Alfred, d'autres courtiers, plus honnêtes, si possible : ils continuaient à visiter tous ceux qui les avait engagés à les revenir voir, et, suivant le cas, Gernys absorbait du Mariani, ou d'ignobles mixtures baptisées quinquina, ou se faisait verser sur le crâne des liquides parfumés. Enfin, un marchand de vins de la rue de Constantinople, Souchard, se déclara prêt à (( commencer ». Les consommateurs qui fréquentaient chez ce chimiste ne payaient pas de mine et, dépenaillés, semblaient parfaitement incapables de fournir la dixième partie des deux mille francs de paris dont Souchard était chaque jour le dépositaire; mais, confidentiel, il expliqua que ces ordres lui étaient apportés par un ami, qui ne voulait pas être connu, « à cause de sa famille », et avec qui il partageait la commission.

L'origine, d'ailleurs, importait peu à René,

qui n'en demanda pas davantage. Il eut grand tort.

Les parieurs de Souchard furent, d'abord, favorisés par une veine rare : ils pontaient, dur, sur un petit nombre de chevaux, dont les chances « sur le papier » apparaissaient bien problématiques, mais qui, pourtant, gagnèrent, trop souvent, à des cotes élevées. Quand, d'aventure, son enveloppe, d'après les calculs établis par Gernys, perdait, il était rare que Souchard ne soulevât point de contestation. Certains tickets portaient un nom de cheval suivi des chiffres ^50, sans point ni virgule, sans mention de francs ni de centimes ; quand le cheval était battu, il fallait lire 2 fr. 50,' s'il triomphait, c'était 250 francs... D'autres ordres, rayés comme perdants, étaient renvoyés par leurs auteurs avec cette annotation : « erreur ! » et René constatait qu'on y lisait bel et bien le nom d'un gagnant qu'il aurait pourtant bien juré n'y avoir point lu la veille : le même fait s'était produit une' fois avec le grand Léon, et René ne pouvait plus admettre qu'il se tromipât si fréquemment : il reconnaissait bien, malgré tout, les tickets litigieux et ses propres traits

de plume : un merveilleux faussaire l'abusait évidemment... *'

Après avoir, en trois semaines, distribué une douzaine de mille francs aux mystérieux clients de Souchard, René avertit ce trop heureux troquet d'avoir à s'adresser ailleurs; sur la prière de l'évincé, qui lui demandait vingt-quatre heures pour trouver un autre bookmaker, il eut la faiblesse de prendre l'enveloppe une dernière fois.

Fâcheuse condescendance, qui lui révéla un nouveau tour ! L'enveloppe contenait ce pari : Pronostics de « V Evénement » 50 francs gagnant, 50 francs placé sur chaque. René demanda l'Evénement dans tous les kiosques : on lui apprit que ce vague journal n'avait pas paru depuis plusieurs semaines. Les bureaux même (il s'en assura passage de l'Opéra) étaient fermés. René rendit donc le ticket, avec les autres, à Souchard, vers onze heures du soir, en lui faisant remarquer que ce pari était forcément annulé, puisque, faute d'Evénement, il ne pouvait pas y avoir de pronostics de l'Evénement. Pas d'Evénement ! Souchard eut un haut-le-corps indigné : « M: de Gernys se foutait-il de sa

fiole ? » Et, tout chaud d'indignation, il fouilla fiévreusement dans un tiroir où il ne tarda pas à trouver l'introuvable Evénement, parfaitement ! daté du jour et... tout humide encore d'encre fraîche. Les pronostics, par une délicate attention de l'imprimeur, ne contenaient pas six gagnants, mais seulement cinq : ce quintette suffisait à rendre René débiteur de cinq mille neuf cent soixante-trois francs — pas un sou de plus ! Cette fois, le bookmaker occasionnel déclara qu'il ne paierait pas, qu'il commençait à en avoir assez, que le journal avait été composé, pour les besoins de la cause, après cinq heures du soir, etc., etc.

En même temps qu'il signifiait son refus de se prêter à cette nouvelle tentative d'escroquerie, René, par une heureuse inspiration, — la petite boutique de Souchard était vide de consommateurs, — sortit son revolver de sa poche : ce geite eut pour effet immédiat de calmer le courroux du bistro, qui, déjà, retroussant ses manches, annonçait que <( ça ne se passerait pas comme ça », et d'arrêter l'élan furieux de deux individus surgis soudain de l'arrière-boutique : le grand Léon et Raranger, tout simplement !

Sous la protection de son canon portatif, Reaé put gagner la porte, cependant que les trois canailles le traitaient avec une conviction justicière de « voleur ! » Ainsi, du moins, la scène se termina sur un mot plaisant.

Abrégeons ! L'héritage de la cousine Mélanie réduit des deux tiers, le pauvre René se demanda s'il ne devait pas renoncer à faire fortune par des moyens dont l'illégalité l'exposait aux faciles hardiesses des filous, assurés que leur victime ne pouvait invoquer la protection de la gent policière, à peine de se dénoncer lui-même.

Il se répondit, malheureusement, que son échec, provoqué par des interventions irrégulières, ne prouvait rien contre l'excellence d'un métier où tant d'autres s'étaient enrichis. Il n'y a pas que des fabricants de tickets truqués, et, que diable, on n'a pas toujours affaire à des escrocs ! Il existe de braves joueurs qui ne sont que joueurs !

Oui... mais, hélas ! l'expérience devait encore enseigner au naïf René qu'il est, pour les 'preneurs de paris' clandestins, d'autres ennemis encore que les membres de cette bande, parfai-

PIMPRENETfE. 245

tement organisée, à laquelle appartiennent Baranger et le grand Léon; il lui restait à apprendre que, parmi « les braves joueurs qui ne sont que joueurs », on compte une notable proportion de gens malhonnêtes et que, pour rétablir l'équilibre, le bookmaker devrait s'armer, lui aussi, d'une malhonnêteté résolument préventive — du reste, la plupart n'y manquent point, mais René en était tout à fait incapable.

Il connut les « ordres » libellés de façon ambiguë, telle qu'on peut jouer, dans la même course, deux chevaux avec une seule mise, il connut les indications douteuses, les écritures illisibles (où, après coup, il faut toujours déchiffrer des noms de gagnants), les chiffres mal tracés, les surcharges, toutes les menues fraudes qui permettant au joueur peu scrupuleux de produire des réclamations corroborées du sempiternel : « Payez ou je vous dénonce ! )>

Les sommes soutirées ainsi par une importante minorité de parieurs indélicats réduisent considérablement les bénéfices qu'on peut réaliser sur les autres. La malchance, en outre,

s'acharnait sur René : le hasard favorisait d'une façon singulière plusieurs de ses clients, même parmi ceux qui ne trichaient point; c'était, décidément, la mauvaise passe, aisément réparable s'il eût disposé de capitaux suffisants pour attendre l'inévitable retour de fortune, mais angoissante pour lui qui ne possédai L plus que dix mille francs à peine, au moment où la campagne sportive allait être interrompue pendant deux mois.

Cette persistante déveine ne permettait guère au pauvre Gernys d'apprécier, comme il eût convenu, certains aspects amusants du monde, plutôt mêlé, qu'il était contraint de fréquenter. Il trouvait tout naturel qu'un inspecteur de police du X\ r arrondissement lui fît tenir les paris des valets de chambre et des cuisinières de son quartier ; il ne songeait même pas à sourire des précaution puériles, prises par un mastroquet de la rue de Ponthieu, qui, redoutant la visite de M. le commissaire Soulières, entraînait René dans sa cave, et, là, se déchaussant, extrayait de ses souliers ceux des tickets qu'il n'avait point dissimulés dans la doublure de sa casquette : chiffons de papiers où des mains sales

avaient tracé des noms de chevaux, de jockeys ou d'entraîneurs, des mentions de <( report jusqu'à trois fois la mise » ou d' « arrêt au premier gagnant en laissant marcher les places » — et où, parfois, des empreintes de doigts ensanglantés décelaient le parieur anonyme : non pas un assassin, mais le garçon boucher d'en face...

Sourire ? Ah ! René l'avait bien perdu, le sourire ! Il s'affolait, soutenu seulement par ses nerfs surexcités, par cette rage qui saisit le joueur enguignonné et le lance vers la ruine totale en lui interdisant d'accepter une perte partielle.

Toute autre préoccupation abolie, s'il eût conservé quelque contrôle sur lui-même, il se fût aperçu que ces incessantes angoisses avaient banni de son cœur les sentiments auxquels il croyait d'abord obéir et que Pimprenette, pour laquelle il s'embourbait dans cette absurde aventure, oui, Pimprenette elle-même lui devenait à peu près indifférente !

Il ne s'en rendit compte que quelques semaines plus tard, lorsque, convalescent, il échappa à la fièvre cérébrale, salutaire, qui, un

beau jour, l'immobilisa délirant, rue Montaigne, sous la garde de la dévouée M""^ Gaillat, dont le perroquet continuait à grasseyer inconsciemment ironique :

— Parrris-Sporrr ! complet !

En s' improvisant bookmaker par amour, René n'avait point prévu le pire inconvénient de ce métier, et que, contraint à tant de déplacements, tout le jour et toute la soirée, il ne pourrait passer auprès de Pimprenette que huit heures sur vingt-quatre. Une femme livrée à elle-même éprouve trop souvent la tentation de se livrer à d'autres; quand cette femme est Pimprenette, elle y succombera sans larder.

Seule du matin à minuit, l'amie du <( donneur » mondain ne tarda pas. à s'ennuyer dangereusement. Equitable, elle n'en faisait point grief au pauvre Picné qui s'imposait, pour lui gagner

de l'argent, les plus âpres tracas; mais elle l'aurait chéri plus longtemps s'il se fût exclusivement occupé à se faire aimer, abandonnant à de riches amateurs le soin de pourvoir au luxe de sa maîtresse. Aux yeux de Pimprenette, sans qu'elle s'en rendît bien compte, l'obstination de Gernys à vouloir être <« le monsieur qui paie », le frappait d'une sorte de déchéance; et, puisqu'au surplus il ne réussissait pas, malgré ses efforts, à tenir ce rôle de financier, elle lui en voulait, logique, de trop abandonner celui d'amoureux, où il excellait. .

Désœuvrée, par surcroît, elle éprouvait la nostalgie des planches et ne souhaitait rien tant que rentrer au théâtre. Malheureusement, les imprésarios parisiens n'avaient point de son talent une opinion conforme à la sienne : ils la jugeaient incomparable, irremplaçable, dans l'interprétation de certains personnages exceptionnels, mais la présumaient médiocre hors de sa spécialité; et, comme elle réclamait, en outre, des cachets fort élevés, ils s'excusaient de ne l'engager point, faute d'avoir a une pièce exprès pour elle » :

— Je ne peux pas encore reprendre la Ga-

mine, lui dit Voutaize ; Tout-Paris la sait par cœur... L'année prochaine, peut-être...

Elle protestait qu'elle pouvait tout jouer : ah ! si on l'avait vue à Gavaçi, dans VEcole des Femmes, dans le Monde où Von s'ennuie, dans...

— T'as joué tout ça, toi, sans blague ? gouaillait Voutaize.

— Parfaitement 1

— Agnès ?

— Agnès.

— Et quoi, dans le Monde ?

— La sous-préfète, parbleu !

— Et dans le Voleur ?

■ — Le rôle de Simone Le Bargy.

— Non?

— Et même, j'ai eu quatorze rappels après le deux. Si tu veux voir les journaux de là-bas. . .

— Non, puisque tu le dis, je veux bien te croire... Seulement, voilà, ici, c'est pas Gavaçi !

— Tu n'es qu'un mufle ! Je te revaudrai ça, mon vieux : quand tu auras besoin de moi, pour la reprise de la Gamine, ou autre chose, ça te coûtera cher, et encore, faudra que tu me demandes à genoux...

— Ailûiis, allons, ne te fâche pas ! Je n'ai pas de rôle pour toi, maintenant, mais tu sais, mon petit chat, je veux bien me mettre à genoux tout de suite... Le temps de pousser le verrou, et je SUIS à toi...

Pimprenette n'exauça point le désir de ce malotru, à seule fin de prouver qu'elle était résolue à lui tenir la dragée haute :

— Ah ! non ! c'est pas le jour !... Faudrait t'y prendre autrement que ça...

— On s'y prendra comme tu voudras.

Fièrement, elle gagna la porte :

— Non, je te dis, tu me dégoûtas, t'es trop gras !

Voutaize, vexé, banda son arc de Parthe :

-- Qu'est-ce que tu veux ! T'es devenue une trop grande artiste pour ma tête, maintenant; je ne vois qu'un théâtre pour toi, à Paris, c'est les Français !...

« Cet imbécile a raison », pensa Pimprenette. Et elle se rappela que Piochard, naguère, lui avait promis de la faire entrer dans la Maison de Molière et de Jules Claretie.

Piochard sommeillait toujours au ministère des colonies; elle l'alla voir et fut reçue a d'une

façon charmante »; il est vrai que, pour dissiper ia rancune possible de cet homme d'Etat, de qui, jadis, elle avait déçu l'attente, elle se montra, dès l'abord, prête à lui accorder les plus complètes compensations, à telle enseigne que, à peine entrée dans le bureau ministériel, et, invitée par Piochard à prendre un siège, c'est sur Piochard lui-même qu'elle s'assit en prononçant :

— Mon cher Ministre, je remets mon sort entre vos mains.

— (( Coquin de sort ! » fit le cher Ministre, ravi.

Et l'on parla de la Comédie-Française.

— Votre place est chez Claretie ! affirma l'Excellence; je l'ai toujours dit... Et vos succès, à l'étranger, dans le répertoire classique et moderne, m'ont donné raison. Disposez de moi...

. — Et vous pareillement.

— Comme ça, tout de suite ?

— Si le cœur vous en dit...

— Le cœur m'en dit... il m'en dit même très long... mais, auparavant, un ordre à donner, vous permettez ?

Ir,

Piochard sonna un huissier, auquel il déclara que, appelé à l'Intérieur (c'était, peut-être, un mot), il ne recevrait plus, ce matin, personne; ' puis, ayant refermé à clef les portes de son bureau, il put s'occuper à loisir d'une mappemonde infiniment plus séduisante que celle où parfois, songeant aux devoirs de sa charge, il s'ébahissait de découvrir des noms qu'il avait toujours ignorés et qui, soulignés d'un trait rouge, étaient ceux de colonies françaises.

— Vous reviendrez, n'est-ce pas ? demandat-il, après avoir terminé son petit voyage autour des globes.

— Sans doute, si...

— C'est cela; venez... voyons... venez dans trois ou quatre jours : j'aurai, sans doute, du nouveau.

Il ne se vantait point; car, lors de la seconde visite de Pimprenette, il lui annonça pompeusement cette grande nouvelle :

— Ça y est, mon enfant : j'ai vu Claretie, j'ai obtenu pour vous une audition... d'aprèsdemain en huit.

Pim^prenette ne se tint pas de joie et Piochard, pour sa peine, fut encore autorfsé à ex-

plorer les hémisphères que la jolie comédienne emportait partout avec soi. Il se garda bien, naturellement, d'avouer qu'il avait tout simplement fait inscrire Pimpin en vue de l'audition annuelle à laquelle n'importe qui peut se présenter, et à la suite de quoi il est, d'ailleurs, sans exemple que le Comité ait jamais engagé personne.

— Est-il besoin de dire que je vous ai chaudement recommandée, ma chère enfant ? Votre talent fera le reste.

Il ajouta, peu après, avec un sous-entendu hypocrite autant que licencieux :

— L'affaire est dans le sac !

Comme deux précautions valent mieux qu'une, et trois mieux que deux, Pimprenette songea à se concilier la bienveillance de quelques sociétaires : pour que le père noble Granbirbe et le grime Lechaire n'eussent rien à lui refuser, elle leur accorda tout : l'un et l'autre lui promirent leur voix, après qu'ils eurent découvert en elle « une nature intéressante ».

Granbirbe conseillait à Pimpin de présenter une scène d'Antigo?ie ; Lechaire lui donna des conseils sur l'interprétation de Célimène. Pim-

256 PIMPREXETTE.

prenette étudia le Misanthrope et la pièce grecque; tant pour satisfaire ses deux protecteurs que pour révéler au Comité sa double valeur de tragédienne et de comédienne.

Mais, par une fatalité vraiment déplorable, Lecliaire et Granl^irbe, subitement indisposés, n'assistèrent pas à l'audition de M"^ de Folligny; il n'est pas interdit de supposer que, seul, les retint à la chambre le souci bien naturel de ne se point couvrir de ridicule en entreprenant de démontrer à leurs camarades que Pimprenette doublerait utilement M""" Bartet et Berthe Cerny.

Pimprenette se vengea de leur défection en colportant, sous le manteau, des révélations sur la valeur physique, très surfaite, de l'imposant Granbirbe, si fier de ses biceps, et sur la piètre anatomie du long Lechaire. Et plus jamais elle n'alla, au Pavillon de Flore, distraire le ministre Piochard de ses soucis coloniaux.

Cependant, elle multipliait ses visites aux directeurs, aux auteurs, se prodiguait — littéralement — à tel point que personne ne douta plus qu'elle était prête à accepter n'importa quoi, n'importe où, pour la seule joie de voir

son nom en grosses lettres sur des affiches. Et, en effet, des notes, un matin, parurent, par quoi les foules furent informées que « revenant à la scène de ses débuts, l'Impéria, l'admirable Pimprenette allait se révéler aux Parisiens dans un genre tout nouveau pour elle : elle créerait un mimodrame de Léon Payet, musique d'Edouard Mathé, aux côtés du célèbre mime Adonis Lévy ».

Ft ce fut, de nouveau, la gloire : les interviews préliminaires de Comœdia où Pimprenette énonçait sur la pantomime, (( cette chanson de gestes », des opinions personnelles autant que définitives, les communiqués annonçant (( une surprise d'art » qui ferait courir les foules à l'Impéria, et célébrant la munificence du fastueux Nathanael qui « faisait un pont d'or » à Pimprenette; le texte de l'engagement parut même dans tous les journaux : Pimprenette toucherait cinq cents francs par soirée (on ne jugea point utile de donner la même publicité à la contre-lettre par laquelle Pimprenette s'engageoit à restituer au fastueux Nathanael les quatre cinquièmes de son cachet).

Du reste, l'impudence de ce battage prépa-

258 PIMPHENETTE.

ratoire ne réussit point à faire avorter le succès qui fut, réellement, très vif et dû, tout entier, à Pimprenette : certes, l'ingénieuse musique de Mathé, les effets de bras et de bouche tordus du <( célèbre mime » Adonis Lévy, furent appréciés par les connaisseurs, mais Pimprenette, seule, déchaîna l'enthousiasme.

Le scénario de Léon Payet, nigaud comme il convient, traitait d'un épisode, tout à fait inédit, de l'histoire grecque. Au premier acte, une armée athénienne, sous les ordres du farouche Lycos (Adonis Lévy), s'est emparée de la ville de Thèbes : les notables de la cité vaincue viennent supplier le vainqueur, ils implorent sa clémence, déposent à ses pieds des sacs qui contiennent des milliers de talents et lui donnent le régal d'un ballet réglé par M"^ Marilaissa. En vain ! Lycos, d'un geste impitoyable," signifie que la ville sera rasée comme si on lui avait lu les œuvres complètes d'Ernest-Jules, quant aux principaux citoyens, la mort les attend. Mais voici qu'écartant la foule, une femme s'avance vers le dur général : c'est la belle Ismène; pour sauver sa patrie de la ruine, elle vient s'offrir au guerrier que n'ont pu fléchir ni

les chorégraphies de M""^ Marilaissaj ni les richesses offertes par la figuration. La belle Ismène, c'est Pimprenette, naturellement. Naturellement aussi, le célèbre mime Adonis Lévy- Lycos manifeste une vive émotion à l'aspect de Pimprenette. Il se domine pourtant et indique qu'Ismène étant en son pouvoir, il la prendra quand ça lui chantera, et qu'il n'a donc pas besoin d'acheter les bonnes grâces d'une captive par une mesure magnanime en faveur des vaincus.

A cette observation, marquée au coin du bon sens, l'héroïne riposte superbement que Lycos, sans doute, peut abuser d'elle, mais que, bourreau des Thébains, il n'obtiendra jamais un baiser d'Ismène consentante. Assurément, la mimique de Pimprenette n'exprime pas tout cela avec une parfaite clarté; mais, grâce à l'argument imprimé sur le programme, le public comprend très bien. Lycos aussi, car il s'avère étrangement troublé : la belle Ismène pousse ses avantages; elle danse, maintenant, et simule la volupté incomparable dont elle enchantera le vainqueur s'il veut, lui premier, se montrer très gentil. Ondulations de croupe genre Odette Va-

lery, étiremeûts pâmés alla Régina Baciet : tout cela un peu long; mais, comme Pimprenette s'exhibe en des étoffes obligeamment transparentes, les spectateurs ne s'ennuient pas une minute; au dos des fauteuils, toutes les petites boîtes qui s'ouvrent, quand on leur introduit cinquante centimes dans l'ouverture, pour livrer une (( excellente lorgnette », bayent à vide. Le célèbre mime Adonis Lévy prodigue en pure perte, car personne ne prend garde à lui, toutes les ressources de son souple talent pour nuancer les progrès de la passion qui envahit le brave général Lycos ; enfin, ivre d'un fanatique désir, il se dresse, ordonne, par une gesticulation synthétique, Thèlies sauve et ses habitants épargnés ; après quoi, il entraîne Ismène-Pimprenette dans sa tente d'officier supérieur.

Rideau.

Au deux, le décor représente — censément — la place publique, à Athènes : Lycos, de retour dans sa patrie, a écopé une accusation pour n'avoir point anéanti la ville ennemie; condamné à boire la ciguë, il doit, d'abord, assister au supplice de la Thébaine pour laquelle il

trahit, et qui va, tout à Tlieure, expirer sous les verges de fer, aux yeux de tout le peuple. (Des érudits ne manquent point d'observer que ce supplice ne fut jamais usité à Athènes; mais le librettiste Léon Payet n'a cure de la vérité historique, ni de l'opinion des érudits; le directeur Nathanaël ne s'en soucie pas davantage, et non plus la clientèle de l'Impéria.) On amène Lycos enchaîné (la douleur du célèbre mime Adonis Lévy fait peine à voir), puis la belle smène (Pimprenette paraît invraisemblablement rassurée). Le peuple crie fiévreusement : « A mort ! à mort ! », car c'est la principale originalité de ce mimodrame qu'au mépris de l'étymologie, les figurants formulent verbalement leurs impressions. Le président de l'Aréopage ordonne au bourreau d'exécuter la sentence; l'homme, alors, dévêt Pimprenette.

Il découvre, d'abord, les seins parfaits et déjà se tait la foule ; puis, lent, il fait tomber les derniers voiles et Pimprenette-Ismène apparaît, nue. Alors, tant le peuple athénien est sensible à la beauté, un nouveau cri s'élève, unanime : « Grâce ! » Le bourreau, rejetant l'instrument de torture, refuse de meurtrir ce corps pétri par

les Charités; l'Aréopage bouillonne et tous ses membres se lèvent comme un seul homme : ils ordonnent la mise en liberté du général Lycos et de sa chère Ismène. Pimprenette garde, pourtant, la pose, courageusement — par une attention délicate pour les spectateurs — pendant que le rideau se ferme et se rouvre, par cinq fois, au milieu des applaudissements.

Ce fut, ensuite, l'habituelle ruée vers la loge de l'étoile : Davin de Champclos mit à ses pieds un madrigal et les hommages de Comœdia ; Nathanaël l'embrassa, Mathé l'embrassa, Léon Payet l'embrassa, Maugis l'embrassa, M. Tardot l'embrassa, tout le monde l'embrassa, sauf Piochard, dont les effusions ministérielles furent repoussées par un très sec :

— Monsieur, je ne reçois ici que mes 'amis ! .Le librettiste, qui n'était point exempt de

quelque vanité, crut atteindre les sommets les plus escarpés de la modestie en prononçant :

— Ma chère, c'est à vous que nous devons notre succès !

Assertion rigoureusement exacte, mais dont il ne pensait pas un mot; aussi rougit-il de plaisir

au compliment ambigu que, bomae rosse, lui décochait Maugis :

— Mon vieux Payet, vous n'avez jamais rien fait de mieux que ça !

— Sincèrement, mon ciier maître et ami ?

— En toute sincérité, mon bon ! Et j'ajoute que je suis convaincu que vous ne ferez jamais rien de mieux que ça... Epatante, la scène oii Lycos grisé par le parfum qui émane de la Thébaine Pimprenette lui mime : « Thébaine et tu sens bon. »

— Oh ! très parisien ! je suis vraiment très touché... merci !... merci !

— A votre service !

— Figurez-voiis que j'avais un peu peur du dénouement !

— Par exemple ! Mais je le trouve indispensable et sublime : c'est un dénouement à toute épreuve !

— Oui, seulement, on aurait pu me reprocher... je ne sais pas si vous avez remarqué : il y a là quelque analogie avec l'histoire de Phryné...

Maugis répondit avec un sérieux imperturbable :

— J'ai remarqué, en effet; mais, bien loin de vous blâmer, je vous approuve...

— Oui, n'est-ce pas? Du moment qu'on change les circonstances, on a bien le droit...

— Mais bien sûr, mon vieux Payet ! Notre grand cocu de Poquelin, lui aussi, prenait son bien où il le trouvait : vous êtes un type dans le genre de Molière, voilà tout.

L'existence de Pimprenette reprit son cours normal. Son nom, cité tous les jours dans les journaux, resplendit en lettres de feux, sur les tableaux d'annonces lumineuses des boulevards; elle (( bouffait du fromage blanc » (ce qui signifie en argot théâtral, qu'elle occupait la grande vedette sur l'affiche] et le célèbre mime Adonis Lévy séchait de jalousie quand la foule, enthousiasmée, réclamait chaque soir : « Rideau ! Pimprenette î » sans jamais remarquer tout ce qu'il dépensait de génie, peut-être, et en tout cas d'intentions dans sa « création » du général Lycos.

Redevenue libre, Pimprenette eut, de nouveau, beaucoup d'amants, ce pour quoi Dieu l'avait créée : les uns riches, les autres qui lui j)laisaient passagèrement. Parfois, l'aprèsmidi, elle allait visiter René de Gernys, échappé enfin à l'heureuse fièvre cérébrale survenue fort à propos pour l'empêcher de perdre les derniers billets légués par la cousine Mélanie : ils constatèrent sans rancune qu'il ne subsistait plus entre eux d'autres sentiments que ceux d'une camaraderie très aiîectueuse, et ils s'en réjouirent, car rien ne complique plus fâcheusement la vie que les grands sentiments exclusifs.

Enfin, un événement tout à fait imprévu vint porter à son comble la gloire de Pimprenette : à l'issue de la quarante-cinquième représentation de La belle Ismène, un monsieur correct et grave se présenta à la porte de sa loge, exhiba discrètement une écharpe de soie tricolore, roulée — insigne de ses fonctions — et lui tint à peu près ce langage :

— Mademoiselle, je suis le commissaire de police, j'ai un pénible devoir à remplir, soyez assurée que j'en comprends tout le ridicule;

mais, enfin, j'ai des ordres : je suis obligé de vous dresser procès- verbal.

— Procès-verbal ? A moi ? Pourquoi ?

— Pour attentat à la pudeur, Mademoiselle.

— J'ai attenté à votre pudeur, moi ?

— Hélas! Mademoiselle, je le voudrais... Mais, je vous le répète, j'obéis à des instructions supérieures; je ne suis ici que l'instrument du Parquet... Veuillez me donner vos noms, prénoms, domicile.

Ce fut, pour Pimprenette, le seul détail pénible de cette entrevue; elle dut reconnaître qu'elle s'appelait, un peu vulgairement, Hortense-Adèle Mouchois. Mais sa bonne humeur reprit bien vite le dessus quand, ayant exprimé son étonnement de cett€ tardive pruderie du Païquet qui se manifestait sept semaines après la première représentation du spectacle jugé indécent, le commissaire lui apprit que les magistrats n'eussent jamais songé à s'émouvoir s'ils n'y avaient été contraints par une plainte de M. Lagourde.

— Quoi ? fit Pimprenette, ce vieux daim ? Le commissaire, bon enfant, sourit :

— Mes fonctions, autant que le respect dû

aux membres des assemblées législatives, ne me permettent pas de m'associer au jugement pittoresque et sommaire que vous venez de formuler sur M. le sénateur Lagourde. Il ne m'appartient pas, non plus, de dire ce que, comme homme privé, je pense de son intervention. Tout ce que je puis discrètement indiquer, c'est que la mission dont j'étais chargé m'a gâté tout le plaisir que j'aurais pris à l'intéressant spectacle de l'Impéria; mais je reviendrai vous applaudir, Mademoiselle, un soir où je ne serai pas de service. Au surplus, je souhaite bien sincèrement que les poursuites, entamées sur l'ordre de M. le Procureur de la République, à la requête de M. le sénateur Lagourde ■ — poursuites dont le procès-verbal que je viens de rédiger, à regret, marque le premier période — aboutissent à un non-lieu. En tout cas, la pantomime que je viens de voir m' apparaît comme un heureux présage de l'indulgence à quoi votre charme ne peut manquer d'inciter les juges même les plus sévères...

Le commissaire hésita un instant, puis, baissant un peu la voix :

— Je crois, d'ailleurs, savoir, acheva-t-il,

qufi l'instruction de cette affaire est confiée à M, Leuvé...

— Et alors ? interrogea Pimprenette, à qui ce nom était parfaitement inconnu.

— Alors... ceci tout à fait entre nous, je vous en prie, Mademoiselle... M. Leuvé passe pour n'être pas insensible aux séduction des jolies femmes, de sorte que je crois que vous obtiendrez sans trop de peine qu'il ne vous contraigne pas à vous asseoir sur les bancs de la police correctionnelle... Mais je vous quitte, Mademoiselle, encore toutes mes excuses !

— Hein, crois-tu, mon vieux ? conclut Pimprenette, le lendemain, après avoir raconté à Maugis cet incident.

--Je suppose, dit le gros journaliste, que la perspective de ce procès ne t'empêchera pas de dormir ?

— Ni de... faire l'amour, oh ! non !

— Du reste, avec Leuvé pour juge d'instruction, je suis persuadé que, pour toi, du moins, le non-lieu est couru.

— C'est ce que m'a dit le quart d'œil... Mais, pour ça, il faudrait, naturellement, être un peu aimable avec Leuvé ?

PIMPRENETÏE. 269

— Probable, mais, telle que je te connais, Pirapin, comme il n'a rien de particulièrement répugnant...'

— C'est ce qui te trompe, mon gros : je suis résolue à ne pas être aimable du tout, même si Leuvé était beau comme un ange !

— Tu blagues ?

— Pas du tout ! Je serai même aussi désagréable que possible pour le juge, parce que, justement, je ne veux pas de non-lieu, je veux le procès.

— A cause ?

— A cause ? Ecoute donc ! Le tribunal ne me fera pas un enfant dans le dos, n'est-ce pas ?

— C'est tout à fait improbable, ma gosse... d'autant plus qu'il y aura du monde...

— Enfin, je veux dire : ils ne peuvent pas me condamner bien sévèrement.

— Mais non : tu trinqueras d'une peine légère, avec le bénéfice de la loi de ce joli Bérenger, que je gobe tant !

— Alors, je serais bien bête, puisque je ne risque autant dire rien, de me priver de la belle réclame, de la publicité magnifique qui résultera pour moi de ce procès !

270 PIMPBENETTZ.

— Bravo, Pimpin ! Je reconnais mon sang !... Tu as raison, il nous faut ce procès... Et puis... attends un peu... oui, c'est ça... tu ne sais pas qui je vais te coller comme avocat ? Et qui plaidera à l'œil encore !

— Dis voir !

— Devine.

— Comment veux-tu ?... Je le connais donc ?

— Comme si tu avais couché avec lui.

— Je ne vois pas...

— Bibi ! Maître Bibi !

— Maître Bi...

— Hé ! oui ! Bibi ! Mézigue 1 Mon gnasse ! Je, ici présent, Henry M au gis !

— Toi ? tu es donc avocat !

— Parbleu ! je suis licencié en droit, comme tout le monde, et inscrit au barreau depuis une trentaine d'années : je ne paie pas mes dettes, mais je paie tous les ans la cotisation qui me vaut de rester inscrit au tableau... par loufoquerie pure, car je ne pensais pas que ça pût jamais me servir à rien. Mais ça va servir, au contraire ! Et tu parles que le sénateur Lagourde va prendre quelque chose pour son rhume, le jour où, en vertu des droits sacrés de

la défense, je pourrai dégoiser sur cette vieille lavette un tas de choses que je ne raconte pas dans les journaux parce qu'on m'enverrait expier ma rude franchise sur la paille humide des cachots, qui ne vaut rien pour mes rhumatismes... Ah ! c'est parce que tu as montré ton pétard qu'ils te font un procès ? Eh bien, ils auront un procès qui fera du pétard.

— Chouette !

— Tu veux qu'on s'occupe de toi ? Ne te bile pas, mon enfant ! Tu seras servie 1...

Ainsi qu'elle le souhaitait, Pimprenette comparut devant les juges correctionnels sous l'inculpation d' « outrage public à la pudeur »; Nathanaël, directeur de l'Impéria, poursuivi comme complice, s'assit auprès d'elle, au banc des prévenus libres. M*" Henry Maugis et Edmond Guitter assumaient le soin de leur défense.

Pour assister à ces débats sensationnels, le Tout-Paris des premières s'était levé de bonne heure, et le garde municipal, qui, de planton à la porte de la IS""* chambre, tenait lieu de contrôleur, dut, bien avant midi, refuser du monde,. car la salle était bondée : cabotins, cabotines, gens de lettres, directeurs, avocats de tout âge et de tout poil, caquetaient, potinaient à l'envi. On se racontait surtout une aventure ancienne, dont le président Jupais — tout à l'heure, sans

doute, il condamnerait les inculpés — avait été le douteux héros, et qui ne semblait point le qualifier particulièrement pour distribuer, au nom de la morale publique, des amendes et des mois de prison.

L'histoire, bien qu'elle ait été contée ailleurs, vaut d'être rappelée sommairement. En ce temps-là, le président Jupais, qui menait une vie de bâton de chaise, feignait d'ignorer que sa femme le trompât avec un jeune substitut, fo'^t riche. L'amant avait acquis, pour une quarantaine de mille francs, un magnifique manteau de zibeline, que M"*^ Jupais désirait : mais connnent faire agréer ce somptueux cadeau sans éveiller les souçons du mari présumé aveugle ? Le substitut s'avisa d'un moyen fort ingénieux :

— Mon cher Président, dit-il à Jupais, je m'intéresse à une œuvre de charité, au bénéfice de laquelle j'ai organisé une tombola. Puis-je vous réserver quelques billets ?

— Certainement, fit le généreux Jupais : voilà cent sous.

Huit jours plus tard, le substitut, paré du sourire triomphant de la plus joyeuse surprise, revint trouver le président :

— Figurez-vous! Vos billets... vous savez bien, les billets de tombola que vous m'avez payés et que j'ai oublié de vous envoyer ?

— Oui. Alors ?

— Le tirage vient d'avoir lieu, et vous gagnez le gros lot : une zibeline fort belle, ma foi. Elle est chez moi ; je vais vous l'envoyer.

— Ne vous donnez pas cette peine, mon cher : mon domestique la prendra chez vous.

■ — Comme il vous plaira.

Quelques heures plus tard, en effet, un valet de chambre se présentait chez le substitut et demandait « le lot de Monsieur le Président ».

...Le lendemain, l'amant, tout heureux du succès de sa ruse, recevait chez lui M""" Jupais :

— Eh bien ? le truc a réussi ! Tu es contente ? le manteau te plaît toujours ?

— Contente de quoi ? quel truc ? quel manteau ?

— Mais... la zibeline, parbleu ! Ton mari l'a envoyé chercher, ici, hier...

— Tu es siàr ?

— Tiens ! c'est moi-même qui...

— 11 ne me l'a pas donnée !

— Pas possible ! Qu'en aurait-il fait ?

Tout simplement, Jupais avait gratifié Lucienne de Chantilly, sa maîtresse, de la fourrure payée par l'amant de sa femme !

Le substitut perdit, dans le coup, quarante mille' francs et les bonnes grâces de M""^ Jupais qui, en vertu d'une logique bien féminine, ne lui pardonna pas de s'être laissé « rouler comme un imbécile ». Il se vengea en colportant Tliistoire dans les couloirs du Palais oii, depuis lors, le surnom est resté au beau Jupais de» Président Zibeline ».

Il le porte, d'ailleurs, avec élégance, et le public accouru pour voir juger Pimprenette dut reconnaître que, par l'aisance sous la toge, sa barbe soignée de blond grisonnant, qu'il lisse, fréquemment, d'une main fine et son air de lassitude distinguée, ce magistrat scandaleux l'emportait infiniment sur ses deux assesseurs, de simples braves gens, sans doute, qui faisaient auprès de lui figures de rustauds.

— Mademoiselle, dit-il à Pimprenette. veuillez me donner vos noms et prénoms ?

— Adèle-Hortense Mouchois, dite...

Pimprenette s'interrompit pour se retourner

vers un jeune avocat, M" Yierfuss, qui, ayant eu, peu auparavant, des démêlés avec Maugis, riait un peu trop haut avec l'intention évidente de se faire remarquer, et qui y réussit au delà de ses désirs :

— Qu'est-ce qu'il vous prend, vous, espèce d'enflé ?

Alors, le Président Jupais :

— Mademoiselle, adressez- vous exclusivement au Tribunal... Quant à vous. Maître, je vous serai obligé de vouloir bien ne pas troubler les débats par des explosions d'hilarité mal justifiées.

— Monsieur le Président, intervint charitablement Maugis, veuillez excuser mon jovial confrère Vierfuss qui, porteur d'un des plus beaux noms de France, n'a évidemment pu s'empêcher de trouver très ridicule celui, vulgaire, de ma cliente...

Cette fois, le jeune Vierfuss fut le seul à ne pas rire.

F.f l'interrogatoire reprit : il fut acquis qu'Adèle-Hortense Mouchois, dite Pimprenette de Folligny, âgée de 24 ans, exerçait la profession d'artiste dramatique.

Le Président. — Vous êtes prévenue, Mademoiselle, d'avoir, le 23 décembre dernier, au cours d'une représentation de la pantomime La Belle Ismène, sur la scène de Tlmpéria, commis le délit d'outrage public à la pudeur. Vous reconnaissez les faits ?

PlMPRENETTE. — NOU, MoUSiCUr.

Le Président. — Comment « non » ? Vous voulez dire, sans doute que les faits constaté.^ dans le procès-verbal du commissaire de police, et pour lesquels vous êtes poursuivie, ne constituent pas, à votre avis, le délit d'outrage à la pudeur ?

PlMPRENETTE. — Parfaitement.

Le Président. — Bon : ceci, c'est de la plaidoirie; cela regarde votre avocat. Vous reconnaissez, en tout cas, l'exactitude du prccèsverbal, qui dit... je lis les dernières lignes : <( A la fin du spectacle, la demoiselle Adèle Mouchois, dite Pimprenette de Folligny, dépouillée par un des acteurs en scène de tous vêtements, à l'exception toutefois d'une étroite ceinture retombant par devant, apparaît au public complètement nue. » C'est bien exact ?

Piéponse affirmative de Pimprenette; mais le

président Jupais insiste, avec une paillarde complaisance, sous l'hypocrite prétexte de prévenir tout malentendu :

— Donc, nous sommes bien d'accord : vous étiez complètement nue ? vous n'aviez aucune espèce de voile ? ni sur la poitrine ? ni sur les reins ? ni sur aucune partie du corps ?

PiMPRENETTE. — Ah ! pardon ! pour être tout à fait exacte, je n'avais pas de voile, c'est vrai ; mais, vous venez de le lire, j'avais une ceinture !

Le Président. — Voulez-vous prétendre que c'était une ceinture de chasteté ?

PiMPRENETTE. — Ma foi ! il y a tout de même un peu de ça... Elle cachait...

Le Président. — Elle cachait ! elle cachait ! Voyons, Mademoiselle, le procès-verbal dit qu'elle était <( étroite » ; par conséquent, je ne vois pas bien ce qu'elle pouvait cacher ! (Rires dans l'auditoire.^ En tout cas, elle ne cachait pas grand'chose (Nouveaux rires et protestations.) Si ce bruit continue, je ferai évacuer la salle, (a la prévenue :) Répondez, Mademoiselle !

PiMPRENETTE. — Elle cachait toujours... le principal !

Le Président. — C'est un détail... Vous désirez dire quelque chose, Maître Maugis ?

M" Henry Maugis. — Ceci simplement que, détail, si l'on veut, je compte sur le bon goût du tribunal, autant que sur son équité, pour considérer que ce détail n'est pas négligeable. Qu'on me comprenne à demi-mot : le cas est délicat...

Le Président, ncgmatiquement. — Le tribunal appréciera.

M. Jupais procède ensuite à l'interrogatoire de Durand, Jules, dit Nathanaël. Le directeur de l'Impéria proteste, « au nom de tout un passé d'art » — il va peut-être un peu loin — de la pureté de ses intentions. Puis, on passe à l'audition des témoins. L'accusation n'en a pu faire citer qu'un seul : le commissaire de police, qui se borne à confirmer les termes de son procèsverbal.

A ce moment, le ministère public, représenté par un brun huileux qui, jusque-là, est re^é plongé dans la lecture des journaux du matin, paraît brusquement s'intéresser aux débats. Avec un fort accent méridional, il reproche au commissaire la sécheresse de son constat :

— Mon Dieu ! riposte le quart d'oeil, je n'ai jamais considéré un procès-verbal comme un prétexte à littérature...

— Et vous n'avez même pas trouvé un seul mot pour flétrir cette exhibition révoltante ! Car elle était révoltante, n'est-ce pas ?

Comme le commissaire se tait, le Président Jupais, qui considère d'un œil narquois l'agitation factice du substitut, répète la question :

— Le ministère public vous demande si l'exhibition de la prévenue était révoltante ?

— Ma foi. Monsieur le Président, je n'ai pas été révolté.

Torrentielle indignation du substitut :

— Ainsi, alors que la prévenue s'expose aux regards des spectateurs vêtue seulement, vous l'avez dit vous-même, « d'une étroite ceinture retombant sur le devant », Monsieur le commissaire trouve la chose toute naturelle ! Etrange mentalité chez un magistrat, et déplorable, j'ose le dire, et dont j'espère. Monsieur, que vos supérieurs hiérarchiques se souviendront !

La défense s'agite, à son tour : M* Edmond Quitter proteste que l'accusateur n'a pas le droit de menacer un témoin; M* Henry Maugis

exprime la même idée sous une forme humoristique :

— Sous prétexte d'une ceinture étroite, on fait en sorte que M. le commissaire n'en mène pas large!

— Esprit facile ! s'écrie le substitut.

— Facile ? riposte iVr Quitter. Alors, que n'en montrez-vous autant ? Nous vous en saurions gré.

Le président se hâte de clore l'incident : il ' rompt les chiens et revient à ses moutons :

— Parlons donc de cette fameuse ceinture ! L'étroitesse n'en est pas contestée ; mais Mademoiselle soutient qu'elle suffisait à cacher ce que, par un euphémisme que nous conserverons, pour n'être pas obligé d'ordonner le huis clos, elle appelle <( le principal »...

M^ Henry Maugis ami-voix. — L'intérêt et le principal...

Le Président sur un ton de doux reproche. — Maître, je vous en prie ! (Au témoin : ) Cette déclaration de la prévenue est-elle exacte ?

Le témoin. — Absolument.

M* Guitter fait préciser par le témoin que, pendant et après la scène oii le bourreau dé-

pouille Ismène de ses vêtements, Pimprenette observait une immobilité complète.

Le substitut, aigrement. — Je ne vois pas l'importance...

]Vr GuiTTER. — J'estime, malgré l'étymologie, qu'elle est capitale.

M*' Henry Maugis. — Rappelez-vous, Mesh sieurs, que nous sommes poursuivis à la requête de M. le sénateur Lagourde. Ce politicien aurait, pourtant, dû nous savoir gré, d'avoir évité... le Ballottage 1 (Rires.) Et maintenant. Monsieur le Président, puisque le ministère public, blâmant la concision, trop sèche à son gré, du procèsverbal, a voulu (mal inspiré, je le crois) obtenir sdu commissaire de police son impression personnelle sur l'exhibition qu'il constatait par devoir, je pense qu'il me sera permis de poser une question analogue et de demander au témoin son opinion sur la plastique de M"° Pimprenette de Folligny ?

Le substitut, vivement — Messieurs, ceci passe l'imagination ! Quelque indulgence qu'on puisse avoir pour un journaliste qui, depuis tant d'années qu'il n'exerce plus la noble profession d'avocat, a pu en oublier les usages, vous ne

permettrez pas que M* Maugis manque de respect au tribunal !

Ar Henry Maugis. — Je ne crois pas m'être montré irrespectueux envers les juges, et je suis convaincu qu'ils voudront, eux, respecter les droits de la défense : j'insiste donc pour que M. le Président pose au témoin cette question bien simple et où je délie M. le substitut, avec toute son expérience professionnelle, de relever la moindre indécence : M"* Pimprenctte de Folligny, qui a paru nue sur la scène de l'Impéria, est- elle bien ou mal faite ?

Le Président, résigné, au témoin. — Vous avez entendu le défenseur ? Répondez.

Le témoin. — Elle est assurément très bien faite.

Le substitut, amer. — Comme si la beauté pouvait être une excuse !

M^ Henry Maugis, tranquillement. — Rassurezvoas. Monsieur le substitut, je plaiderai qu'elle n'est pas une excuse... mais une justification !

Le substitut. - — Jolie morale. Maître !

M^ Henry Maugis, souriant. - Morale jolie, oui, Monsieur.

Le président Jupais autorise le commissaire

de police à se retirer; il annonce qu'on va entendre les témoins à décharge ; ce mot provoque dans l'auditoire des chuchotements et des plaisanteries, qui s'imposent d'autant mieux qu'un nombre important de témoins cités ont été plus ou moins les amants de Pimprenette.

Des acteurs, des auteurs, des critiques se succèdent à la barre : tous rendent hommage au talent de celle qui créa la Gamine et à sa beauté.

Léon Payet, librettiste de la Belle Ismène, revendique — avec beaucoup d'énergie, car il ne risque rien — la responsabilité du spectacle incriminé : Pimprenette, engagée pour interpréter son mimodrame, s'est conformée aux indications très précises du scénario, qui, d'ailleurs, est au dossier. (L'un des assesseurs paraît frappé de cet argument et se penche vers le Président qui lui communique le livret de la Belle Ismène.)

Le célèbre mime Adonis Lévy (comme il prête bien serment, l'animal !) affirme noblement qu'il eût refusé sa collaboration à un spectacle qu'il n'eût point jugé artistique.

Des contrôleurs de l'Impéria déposent qu'au-

cune représentation du mimodrame n'a suscité, dans le public, la moindre protestation; en revanche, la scène finale provoque, tous les soirs, l'enthousiasme le plus vif.

Le régisseur Théophane, un beau gars, énergique, témoigne que de hautes personnalités viennent fréquemment féliciter Pimprenette dans sa loge : il cite notamment M. le ministre des colonies, Piochard.

On lit, enfin, des lettres de MM. Granbirbe et Lechaire, sociétaires de la Comédie-Française, qui déclarent ne rien savoir des faits de la cause — leurs occupations et leurs goûts ne leur permettant pas d'aller au music-hall — mais qui, en souvenir de l'intéressante création de la Gamine par Pimprenette de Folligny, forment des vœux très vifs pour l'acquittement de leur « jeune camarade ».

Le Président Jupais donne la parole au ministère public. Exorde plein de promesses :

— Messieurs, je n'abuserai pas de votre bienveillante attention. Il ne sied pas qu'une affaire comme celle-ci, quelle que soit la notoriété des personnalités en cause, retarde le cours de la justice...

Là-dessus, le substitut parle pendant une grande heure, diffus, prolixe, avantageux et solennel — avec des éclats de voix où les consonnes se doublent, se triplent, se quadruplent... et des effets de manches qui découvrent jusqu'au-dessus du coude le madapolam de sa chemise. Sa rhétorique utilise et associe, non, parfois, sans incohérence, les clichés les- plus désuets :

■ — Il importait qu'une de ces créatures sans pudeur, qui, pour goûter l'ivresse malsaine de je ne sais quels ignobles triomphes, s'exposent nues aux feux de la rampe, sous les regards avides et luxurieux d'une foule de débauchés, fût tramée ici, au grand jour de l'audience, pour y être jugée — et punie ! — par des magistrats intègres et vertueux !

Il (( stigmatise cette marée montante des exhibitions éhontées, qui, comme un fleuve de boue sans cesse grossissant, transformera, si l'on n'y prend garde, ce grand et beau Paris en une Babylone moderne ! » Il évoque aussi la décadence romaine, la corruption de Byzance, et les bacchanales, et les saturnales.

Il annonce qu'il va préventiment « saper

jusque dans leurs fondements les arguments probables de la défense » :

— On soutiendra, Messieurs, — on vous l'a annoncé tout à l'heure, avec quelle effronterie ! — que la beauté est mieux qu'une excuse, qu'elle est une justification. On invoquera, cela va de soi, les droits sacrés de l'Art ! Mais vous. Messieurs, qui ne vous payez point de ces sophismes empoisonnés, vous répondrez que vous ne voulez point voir la beauté qui n'est pas parère des ornements de la décence et que vous réprouvez l'Art s'il n'est vertueux. Ce qui fait l'Art, ce n'est pas le talent, certes !... Je vois éclore des sourires au banc de la défense... Ils ne m'empêcheront pas de répéter, avec plus de force encore, que ce qui fait l'Art, ce n'est pas le talent, mais l'idéal. Quant à la beauté purement extérieure de la forme, avec M, le sénateur Bérenger dont je m'honore d'être le fervent admirateur, je la méprise. Souvenez-vous-en, pornographes du crayon et de la plume, souvenez-vous-en, Richepin, Catulle Mendès, Paul Adam, René Maizeroy, Lucien Descaves, souver.ez-vous-en, Forain, Willette, Steinlen, Louis Morin, Jean Yeber, vous tous que nous avons

déjà poursuivis ou condamnés et que nous surveillons sans relâche.

« Ah ! je le sais trop ! Il est de mode, dans certaines écoles soi-disant littéraires, de célébrer la courtisane ! mais nous ne sommes pas à Athènes, Messieurs, nous ne sommes pas à Corinthe, nous ne sommes pas à Alexandrie; M. Joseph Gels, de Bruxelles, nous l'a prouvé glorieusement, lui qui a fait saisir la scandaleuse Aphrodite. »

Ici, le substitut manie, un peu lourdement, l'ironie; oubliant qu'Alexandrie est une ville d'Egypte, il s'écrie :

— - Et comment pourrions-nous nous croire sous le ciel de la Grèce, alors qu'une certaine presse, sympathique aux prévenus, imprime tous les jours que ce procès est » bien parisien » ? Entendez, Messieurs, que, dans l'esprit de ces gens-là, on n'est pas bien Parisien et l'on est bien ridicule si l'on n'excuse pas, que dis-je ? si l'on n'encense pas le vice, si l'on n'applaudit pas à la dissolution des mœurs. Eh bien ! Messieurs, dussé-je encourir les railleries des folliculaires, je proclame que je ne suis pas bienng Parisienng ! Je ne pactise pas avec la fange, moi, je ne pactise pas avec la débauche,

je ne pactise pas avec la prostitution — et c'est, Messieurs, la tête haute, appuyé d'une main sur la Loi, de l'autre sur ma conscience, que je me présente devant vous et que je vous demande justice !

Après ce beau mouvement d'éloquence, — les idées de M. de Monzie exprimées par M. Homais, — le tumultueux substitut descend des sommets, où il planait au-dessus des turpitudes humaines, et se décide à examiner « le fond de l'affaire » : il le juge limpide, bien qu'il l'ait tout à l'heure déclaré boueux; la prévention est établie, on ne ccjnteste rien, ni sur le banc des accusés, ni sur celui de la défense : tout au plus argue-t-on d'une ceinture, « cette ceinture de chasteté, comme l'a définie avec une raillerie si spirituelle M. le Président, et qui n'est peut-être qu'un raffinement d'indécence, destiné à souligner ce qu'on n'a tout de même pas osé montrer ! »

Donc, point de doute : Adèle Mouchois, dite Pimprenette de Folligny, en s'exhibant dévêtue sur la scène de l'Impéria, a commis le délit d'outrage public à la pudeur, et par conséquent encouru les pénalités prévues à l'article 330 du

Code, — et Durand, dit Nathanaël, instigateur et bénéficiaire du spectacle délictueux, doit être puni comme complice.

Un instant, on espère le réquisitoire terminé. . . Hélas !

— Encore un mot, Messieurs !

Et le substitut s'élance, de nouveau, vers les cimes : il dépeint aux juges la France entière, la vieille France vertueuse, et l'Etranger ((( l'Etranger, Messieurs, qui nous observe et qui nous guette ») attendant leur sentence, cellelà avec anxiété, celui-ci avec l'espoir mal dissimulé d'un verdict d'acquittement qui sanctionnerait, en quelque sorte, une déchéance nationale I

Puis, sans quitter le ton sublime, il développe sournoisement des arguments beaucoup moins élevés et nomme le parlementaire influent que des magistrats soucieux d'avancement ne doivent point mécontenter :

— Messieurs, si je ne connaissais votre intransigeante fermeté, je vous adjurerais de ne vous point laisser émouvoir par les représailles possibles auxquelles vous expose la condamnation que je vous demande de prononcer, re-

présailles probables, même, si l'on songe qu'au banc de la défense est assis un pamphlétaire notoire, avocat par occasion, habile à mettre les rieurs de son côté par des plaisanteries de vaudevilliste. Mais j'ai confiance en vous. Messieurs, vous braverez les brocards comme je les ai bravés moi-même, vous appliquerez la loi sans faiblesse, vous vous montrerez les dignes collaborateurs de M. le sénateur Lagourde, qui e^st, j'ose le dire, une des plus pures gloires de ce pays et, comme nous le savons tous, l'auxiliaire et le soutien des magistrats qui placent le devoir au-dessus de toutes autres considérations !

Ayant ainsi parlé, M. le substitut s'assit, à la satisfaction générale, tandis que Maugis se levait, avec autant de tranquillité apparente que s'il eût passé sa vie à défendre la veuve et l'orphelin. Nous publions in extenso sa plaidoirie, d'après la Gazette des Tribunaux :

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