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PLAIDOIRIE DE M^ HENRY MAUGIS

Messieurs, du réquisitoire que vous venez d'entendre, si congestionné de métaphores

que je reprocherais à M. le substitut d'avoir bu un coup de <( tropes » s'il ne nous avait prévenu, avec cet accent qui ne trompe pas, l'accent de la vérité et de la Gascogne, qu'il ne voulait pas être bien Parisien, — de cette harangue, où il y a de la flamme, et oii il y a de la pompe (le remède à côté du mal), j'ai surtout retenu la péroraison. Deux hommes y étaient désignés, l'un qu'on vous invite à braver, l'autre qu'on vous convie à satisfaire : à savoir — je les nomme dans l'ordre, décroissant, de mes préférences — MM. Henry Maugis (c'est moi-même, Messieurs, sans nulle vanité) et, sauf le Respect que je dois au tribunal, le sénateur Lagourde.

Dans son goût pour l'antithèse — par quoi il fait songer à Victor Hugo, ni plus, ni moins — le représentant du ministère public, en même temps qu'il auréolait d'une gloire imprévue le père conscrit que je viens de dire, me chargeait dos traits les plus noirs. H m'a qualifié de vaudevilliste (que voulez-vous ? je tâcherai de me faire une raison !) et de pamphlétaire habile à mettre les rieurs de son côté; écartons, je vous prie. Messieurs, cette circonstance aggravante : vous avez pu constater que les rieurs.

avant même que j'eusse commencé à parler, étaient déjà de mon côté, et c'est M. le substitut qui, généreusement, les y avait mis. Il m'a appelé aussi, ou peu s'en faut, avocat d'occasion, et j'accepte ce titre en toute humilité ; mais l'on m'accordera que l'occasion est « exceptionnelle », véritablement exceptionnelle, et qu'il est assez piquant que j'aie dû revêtir une robe parce que, le soir, à l'Impéria, Mademoiselle de Folligny dépouille la sienne.

Quoi qu'il en soit, la péroraison n'est point pour me déplaire, où l'on vous adjurait de choisir entre moi et le sénateur Lagourde... étant bien entendu que j'écarte l'hypothèse, doublement injurieuse pour vous, que vous pourriez vous laisser intimider par mes rancunes possibles ou séduire par la reconnaissance éventuelle du sénateur précité. Sous cette importante réserve, j'approuve fort l'alternative qu'on vous propose, car, en vous demandant d'absoudre Pimprenette, c'est implicitement la condamnation du sénateur Lagourde que je requiers — condamnation toute « morale », cela va sans dire, pour un homme tellement soucieux de moralité.

M. LE Président Jupais. — Maître, ne pourriez-vous laisser de côté la personnalité de l'honorable sénateur?... Ce n'est point là le procès.

M^ Henry Maugis. — Pardon, Monsieur le Président, le procès est là tout entier; car il n'aurait pas eu lieu si le sénateur Lagourde n'avait adressé une plainte au procureur général. Les prévenus sont inculpés d'outrage public à la pudeur; or, je me fais fort de démontrer que personne n'a été outragé, sauf apparemment ce M. Lagourde, puisqu'il se plaint; et, si j'établis ensuite qu'il se plaint à tort, et même hypocritement, il ne reste plus personne d'outragé, partant, il n'y a plus d'outrage, et, en bonne justice, l'acquittement s'impose. Vous voyez donc bien. Messieurs, que je ne puis, sans faillir gravement à ma tâche d'avocat, m'abstenir de parler du sénateur Lagourde.

M. LE Président. — Maître, je me reprocherais de porter atteinte, si peu que ce soit, aux droits de la défense : je vous prie, du moins, d'éviter des expressions trop violentes de nature à...

M^ Henry Maugis. — Je tâcherai, en tout cas.

de n'employer que des expressions appropriées ! D'ailleurs, oublions, pour un instant, M. Lagourde, et constatons, d'abord, dans ce procès, une anomalie qui, comme toutes les anomalies qu'il m'a été donné de rencontrer, au cours d'une carrière déjà longue, peut être qualifiée d'étrange. ]VP Pimprenette de Folligny est poursuivie comme aut-eur principal du délit et son directeur seulement comme complice ! Or, messieurs, si délit il y a, Pimprenette est-elle coupable ? L'auteur de la Belle Ismène, la pantomime cause de tant d'alarmes, vous exposant tout à l'heure que ma cliente s'était simplement conformée aux indications du scénario, revendiquait la responsabilité du soi-disant délit reproche à son interprète. M. Léon Payet s'abusait, d'ailleurs : l'auteur responsable du délit, si le délit existe, est bien assis au banc des inculpés : c'est le directeur de l'Impéria, qui a librement reçu et monté l'œuvre incriminée (ou, pour mieux dire, à propos de laquelle on nous incrimine), tandis que M"^ de Folligny, engagée pour créer un rôle dans la Belle Ismène, ne pouvait, liée par son contrat, refuser ce rôle, qu'il lui convînt ou non, qu'il fût ou ne fût pas décent.

Si un attentat à la pudeur a été commis sur la scène de l'Impéria, c'est le directeur Nathanaël qui l'a voulu, ordonné, réglé dans tous ses détails : ce prétendu complice est l'unique coupable et vous devez renvoyer hors de cause sa pensionnaire.

Mais je passe, Messieurs, car mon accusation contre le directeur est tout hypothétique; j'ai seulement voulu indiquer, pour la forme, l'iniquité d'une condamnation qui frapperait ma cliente au cas oii le délit vous paraîtrait établi. Je vais plus loin et je me hausse jusqu'aux conceptions les plus rassurantes de La Palisse en affirmant que M"^ Pimprenette de Folligny n'est pas délinquante, parce qu'il n'ij a pas de délit.

On l'inculpe d'outrage public à la pudeur. Mais on n'établit point la prévention quand on constate que l'artiste était nue ou, du moins, très peu vêtue d'une simple ceinture aussi étroite que les conceptions de M. le substitut en matière d'art. Je ne sais si ce rudiment de costume est de nature à outrager la pudeur de quelqu'un; le certain est que personne, au cours des quarante-cinq représentations qui ont pré-

cédé le procès-verbal, ni au cours des soixantedix qui l'ont suivi (la 116"^ est annoncée pour ce soir), aucun spectateur, dis-je, ne s'est rencontré qui ait indiqué d'une façon quelconque qu'il se sentait outragé dans sa pudeur; et, si nulle pudeur n'a été outragée, il me paraît impossible qu'il y ait eu outrage à la pudeur. Je vous rappelle que M. le commissaire de police lui-même qui, malgré l'argot « quart d'œil », observait de tous ses yeux, confesse qu'il n'a rien vu de révoltant.

Pardon, me dit-on, il y a la pudeur de M. le sénateur Lagourde ! — et voici que nous retrouvons notre dénonciateur professionnel. Mais M. Lagourde n'a jamais vu la Belle Ismène, il n'a même jamais mis les pieds à l'Impéria : de quelques prérogatives que jouissent les parlementaires, il ne leur a jamais été permis de se prétendre lésés ou injuriés par des indécences auxquelles ils n'ont pas assisté. Alors ? Est-ce que sa pudeur est à ce point susceptible que la seule supposition qu'elle pourrait être outragée par un spectacle que, du reste, elle ne verra jam.ais, l'affecte déjà comme une injure grave ? Et devons-nous supporter les inconvénients de

cette hyperesthésie vraiment particulière ? Est-ce nous qu'il faut doucher quand le sénateur déraisonne ?

Je ne crois pas beaucoup plus, d'ailleurs, à la vertu chatouilleuse de ce père conscrit qu'à celle d'un de ses collègues, comme lui champion de la pudeur (je ne veux pas le nommer pour ne pas attrister davantage cette amicale réunion, déjà assombrie par l'évocation nécessaire de M. Lagourde) et dont on sait bien qu'avant de chercher, dans les collections pornographiques et dans la chasse à l'obscénité, les distractions de son impuissante vieillesse, il patachonnait comme pas un (demandez plutôt an personnel de l'ancien hôtel du Louvre). Pareillement, M. le sénateur Lagourde, ex-diable à quatre, s'improvise ermite; c'est bien son droit, mais il l'outrepasse quand il prétend entraîner de force dans sa conversion tous ses concitoyens ; notamment, je trouve abusif que, sous prétexte qu'il a dépouillé le vieil homme, il se mêle d'apprécier, de loin, la façon dont on dénude les jeunes femmes.

Est-ce vraiment un intérêt touchant et patriotique, en quelque manière, pour la moralité fran-

çaise qui inspire M. le sénateur Lagourde ? Je n'en crois rien : c'est bien plutôt, je pense, une manie spéciale, analogue à celle que Flaubert a décrite dans Bouvard et Pécuchet. Vous vous rappelez le passage :

Où il y a des menhirs, un culte obscène a persisté... Anciennement, les tours, les pyramides, les cierges, les bornes des routes et même les arbres avaient la signification de phallus — et pour Bouvard et Pécuchet, tout devint phallus. Ils recueillirent des palonniers de voiture, des jambes de fauteuil, des verrous de cave, des pilons de pharmaciens. Quand on venait les voir, ils demandaient : « A quoi trouvez-vous que ça ressemble ? » puis confiaient le mystère — et, si l'on se récriait, ils levaient de pitié les épaules.

Atteint, comme Bouvard et comme Pécuchet, de phallomanie, le sénateur Lagourde l'est aussi d'utéromanie, et, on l'a très heureusement noté, sa morale, sa fameuse morale est uniquement « sexuelle ». De sorte que ce champion de la vertu n'est, au vrai, qu'un malade, ou tout a a moins un être malsain à qui s'applique à merveille cette citation de Joseph-Renaud : « Ceux qui voient de vilaines intentions dans les belles choses sont des corrompus. »

En tout cas, je trouve inadmissible que le Parquet se tienne aux ordres de ce vieillard maniaque, au point qu'un mot de M. Lagourde suffit à attirer les foudres judiciaires sur un spectacle qui, durant cent quinze soirs, je le répète, n'a choqué personne.

Je sais bien : M. le substitut clame que les spectateurs de l'Impéria. sont des débauchés ; mais alors, raison de plus, ils n'ont pu être outragés dans leur pudeur inexistante. Pourtant, je songe que, à quinze cents par soirée en moyenne, cent soixante-dix mille spectateurs sont venus applaudir Pimprenette dans la Belle Ismène ; il me paraît impossible que la pudeur ait totalement disparu chez cent soixante-dix mille individus dans la seule ville de Paris; et j't^n arrive à cette conclusion que l'exhibition de Pimprenette n'a choqué personne, parce qu'elle n'était pas choquante, même aux yeux des gens qui, pour reprendre les fortes paroles du ministère public, ne s:e vautrent ni dans la boue, ni dans l'orgie, qui ne pactisent pas avec la fange, ni avec la prostitution. La beauté de l'artiste légitimait une scène qui, jouée par une guenon grimaçante, — genre Sem, — par un

laideron aux seins pendants et aux jambes cagneuses, eût été parfaitement indécente. C'est la théorie que j'indiquais au cours des débats et qui parut effarer M. le substitut au point que je fus, un instant, inquiet pour l'organe de l'accusation. *

Maintenant que, son réquisitoire terminé, le ministère public peut avec moins d'inconvénients, courir le risque d'une aphonie momentanée, j'ose reprendre cette théorie et y insister quelque peu, convaincu que vous n'êtes pas, Messieurs, du nombre de ceux qui, avec le sénateur Lagourde, avec M. le substitut aussi, proscrivent la beauté, à moins qu'elle ne se cache dans des robes-sacs, et l'art quand il ne se borne pas à portraiturer des citoyens en redingote ou de navrantes natures mortes. Toute étude de nu, toute académie constituant, à ses yeux usés de macrobite, des œuvres immorales, le sénateur Lagourde demandera, sans doute, un jour prochain, la fermeture des musées; car, il nous l'a dit, — si ce n'est lui, c'est quelqu'un des siens, — il n'admet pas que le talent jouisse d'un privilège spécial; ce qui, André Gide le remarque justement, revient à condamner, d'un coup,

notre littérature et nos arts. J'imagine, Messieurs, que vous ne donnez pas dans ces désolantes niaiseries et que vous ne réprouvez point les chefs-d'œuvre de la peinture ou de la statuaire ! Or, la plupart des témoins, à commencer par le commissaire de police, vous ont dit, sur ma demande (et malgré M. le substitut qui ne comprenait pas l'opportunité de cette question), quelle merveille de grâce harmonieuse est le corps de Pimprenette; mon confère Guitter, en outre, a fait préciser que, nue, ma cliente observait la plus complète immobilité (et M. le substitut continuait à ne pas comprendre !) Or, encore, l'immobilité — qu'un général inoubliable définissait « le plus beau mouvement du soldat » — est aussi, sauf erreur, une des caractéristiques des statues... Eh bien ! si, lors de la scène finale de la Belle Ismène, on substituait à Pimprenette, par un artifice de machinerie, une statue à son image, par exemple un moulage de ce corps admirable, vous estimeriez certainement. Messieurs, que ce spectacle ne présente rien de répréhensible. Je ne puis comprendre qu'il soit plus blâmable si c'est le modèle qu'on expose, et je vous

demande la permission de préférer le chefd'œuvre original à la copie, la statue vivante au moulage de plâtre, — j'ajoute même que j'ai peu de goût pour les moules, et je ne l'envoie pas dire à M. le sénateur Lagourde !...

M' Edmond Guitter, avocat de Nathanaël, plaida ensuite, avec moins de fantaisie et plus de solidité juridique. Développant un des arguments que l'agressif Maugis, mieux doué pour l'attaque que pour la <( défense », n'avait voulu qu'indiquer, il démontra clairement que, même si l'on considérait comme établi le délit d'outrage à la pudeur, Pimprenette, liée par son engagement avec l'Impéria, n'en pouvait être tenue pour responsable, et que, par suite, Nathanaël, inculpé de « complicité », devait, comme sa pensionnaire, être renvoyé des fins de la plainte : car, comment n'acquitterait-on point le « complice )> d'une... innocente?

Les plaidoiries terminées, le président suspendit l'audience, et le tribunal se retira pour

délibérer. A la reprise, le président Jupais souleva la stupéfaction générale en annonçant :

— A huitaine pour jugement !

Aussitôt, chacun de gagner la porte. On félicita fort les prévenus et leurs défenseurs ; on discuta copieusement sur les motifs présumables qui avaient empêché que le jugement fût rendu (( sur le siège ». Gravement, Georges Michel opina qu'il y avait quelque chose. Edgard Troimaux et M* Renard commencèrent à admettre la possibilité d'un acquittement.

Le lendemain, Pierre Mortier et autres gens bien informés répandaient le bruit qu'un désaccord entre les juges motivait cette remise : l'un des assesseurs, disait-on, tenait pour l'acquittement, l'autre pour une très légère condamnation de principe, avec sursis. Et le Président hésitait.

— Ça, par exemple !

Oui, Jupais, l'arriviste Jupais, de qui la servilité envers les politiciens influents ne laissait jamais passer une occasion de s'aplatir, Jupais hésitait à satisfaire la vindicte du sénateur Lagourde. On ne doutait point, pourtant, qu'il ne s'y résolût à la fin : alors qu'un siège de conseil-

1er à la Cour d'appel était vacant, il ne voudrait certainement pas s'aliéner un si puissant protecteur !

Erreur ! Huit jours plus tard, le Président Jupais prononçait l'acquittement de Pimprenette et de Nathanaël, en un jugement dont voici quelques attendus qui /'étaient vivement par la curiosité publique :

;c Attendu que la demoiselle Mouchois, dite de Folligny, soutient à bon droit que l'engagement par elle signé ne lui permettait pas de se dérober à l'interprétation de tout rôle qu'il plairait à son directeur de lui distribuer; que, d'ailleurs, ses succès antérieurs dans des œuvres d'une valeur incontestable permettent de supposer qu'elle eût préféré, s'il lui eût été loisible de choisir, montrer ses talents de comédienne plutôt que ses seules qualités plastiques ; qu'il est constant qu'elle ne fit rien pour aggraver l'indécence prétendue de l'exhibition à laquelle elle ne pouvait se soustraire sans violer le contrat passé par elle avec le directeur de l'Impéria;

(( Attendu que, dans ces conditions, sans qu'il soit besoin de décider si le délit, contestable en l'espèce, d'outrage public à la pudeur a été réellement commis, il appert, en tout cas, que la faute n'en saurait incomber à la demoiselle Mouchois, dite de Folligny;

<( Attendu, en ce qui concerne Durand, dit Nathanaël, que, peut-être, en organisant l'exhibition, reprochée à tort à la demoiselle Mouchois, il n'obéissait point à des mobiles aussi artistiques qu'il le prétend — mais que, dans l'état de la prévention qui ne le retient que comme complice de sa pensionnaire, il n'y a lieu de rechercher si le spectacle agencé par lui constituait le délit d'outrage public à la pudeur, mais seulement si Durand, dit Nathanaël, a partagé la faute de la principale inculpée ;

« Attendu que l'innocence de celle-ci étant reconnue par le tribunal, la prévention de complicité tombe nécessairement d'elle-même.

'.( Par ces motifs, etc.... »

Des applaudissements), promptement réprimés par le Président, saluèrent les derniers mots de cette lecture. Mais, dans les couloirs du Palais, la sentence fit scandale :

— Hein ? croyez-vous ? Jupais qui devient indépendant !

— On n'a rien vu de plus stupéfiant depuis les présages qui annoncèrent la mort de César !

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