‹ Pingot et moi: journal d'un officier d'artillerieChapitre 1 sur 5 · CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES · texte numérisé non relu

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

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V™ EUGENE -MELGHIOR DE YOGUE

DE l'académie française

Cher maître.

Vous avez accueilli favorablement l'auteur : recevez donc le livre en hommage et permettez que sa première page soit écrite pour vous remercier. C'est une douce chose, avant de le jet^r sous la presse, que de rouvrir ce manuscrit pour y ajouter ceci : comme si vous le dédier, c'était ne pas m'en dessaisir.

Couper court à la gestation d'une pareille œuvre, qui n'est faite que de vie, est un acte si arbitraire. . . Il faudrait plutôt la reprendre.

car la roue a déjà tourné, et je ne sens plus de même, et je vois de plus loin. Mais ne devonsnous pas le respect à nos années mortes et n'est-ce pas une profanation que de les évoquer face à face avecle j^ésent? Celle-ci vous avait plu l'autre été, et telle quelle, je l'offre au public.

Analyser les impressions qu'un jeune officier éprouve en entrant au service ; montrer le grand changement qui se fait alors dans son esprit, et sa jeunesse, ensuite, plus jeune que son adolescence; dire sa joie, après tant d'études, de rencontrer enfin son devoir, — sa surprise de découvrir jour par jour cette vie, belle entre toutes, son bonheur d'agir, sa fierté de vouloir, sa jouissance de posséder des hommes et de leur appartenir; puis, par moments, le remous en lui de ses souvenirs studieux, ravivés comme tout son être, et reparaissant plus clairs dans cette condition seconde ; son souci, dans le fort où il est retranché, d'entendre hors des remparts, au delà des fossés, si loin,

hélas! — d'entendre le bruit que fo t ses pairs en menant, eux, la bataille des idées : Voilà ce que j'avais voulu jeter dans le cadre de ces douze mois. Point de livre ici, mais rame d'un homme : J'effeuillais un calendrier, et j'écrivais au verso des feuilles. Les réunissant par un fil pour vous les offrir, je vous ai dit que cela était disparate comme la vie même, et que cela décevait un peu, comme Fespoir... Or, bien loin de rompre ce fil et d'éparpiller au vent tous ces jours, vous avez pénétré ce qui subsistait entre eux de méditation vague et de désir inexprimé ; vous avez éclairci, en causant, ce que je n'avais trop osé dire, ce que je n'avais pas qualité pour dire. D'abord : que chaque homme cultivé a son devoir intellectuel. Ce devoir interdit de capitaliser les notions pour n'en rien faire, il impose à chacun un rôle d'enseignement proportionné à l'étendue de sa culture. Manquent à ce devoir tous les pléthoriques de science ou les ataxiques d'art, malades de leur seule im-

car la roue a déjà tourné, et je ne sens plus de même, et je vois de plus loin. Mais ne devonsnous pas le respect h nos années mortes et n'est-ce pas une profanation que de les évoquer face à face avec le j^ésent? Celle-ci vous avait plu l'autre été, et telle quelle, je l'offre au public.

Analyser les impressions qu'un jeune officier éprouve en entrant au service ; montrer le grand changement qui se fait alors dans son esprit, et sa jeunesse, ensuite, plus jeune que son adolescence ; dire sa joie, après tant d'études, de rencontrer enfin son devoir, — sa surprise de découvrir jour par jour cette vie, belle entre toutes, son bonheur d'agir, sa fierté de vouloir, sa jouissance de posséder des hommes et de leur appartenir; puis, par moments, le remous en lui de ses souvenirs studieux, ravivés comme tout son être, et reparaissant plus clairs dans cette condition seconde ; son souci, dans le fort où il est retranché, d'entendre hors des remparts, au delà des fossés, si loin,

hélas! — d'entendre le bruit que fo t ses pairs en menant, eux, la bataille des idées : Voilà ce que j'avais voulu jeter dans le cadre de ces douze mois. Point de livre ici, mais rame d'un homme : J'effeuillais un calendrier, et j'écrivais au verso des feuilles. Les réunissant par un fil pour vous les offrir, je vous ai dit que cela était disparate comme la vie même, et que cela décevait un peu, comme Tespoir... Or, bien loin de rompre ce fil et d'éparpiller au vent tous ces jours, vous avez pénétré ce qui subsistait entre eux de méditation vague et de désir inexprimé ; vous avez éclairci, en causant, ce que je n'avais trop osé dire, ce que je n'avais pas qualité pour dire. D'abord : que chaque homme cultivé a son devoir intellectuel. Ce devoir interdit de capitaliser les notions pour n'en rien faire, il impose à chacun un rôle d'enseignement proportionné à l'étendue de sa culture. Manquent à ce devoir tous les pléthoriques de science ou les ataxiques d'art, malades de leur seule im-

gence. Puisse-t-il par vous atteindre à quelques-uns et leur faire aimer leur besogne.

Surtout qu'il serve à vos chers fils^ mes amis Henri, Raymond et Félix. Ils y liront, maintenant, rhistoire de Pingot, et plus tard le reste...

!•' juin 1893,

Certes, ce rôle purement documentaire avait sa beauté, et beaucoup penseront que j'aurais dû m'y tenir ; ceux-là ne me pardonneront ni mes biais littéraires, ni mes récidives métaphysiques, ni surtout les espérances que j'ose avouer. Mais il y a des heures d'histoire où le silence est impossible. Vous l'avez écrit: cette fin de siècle est un carrefour où chacun crie son remède et déballe sa panacée. Avoir voulu être le vélite qui traverse ce brouhaha, tout bagage jeté, et qui pointe droit vers l'avenir, est-ce un crime? Et, s'il importait de montrer comment l'armée-nation, fidèle à la loi qui fait varier les organismes en fonction des milieux, a fléchi ses formes au gré* des besoins sociaux, quelle œuvre d'éducation elle accomplit, de quel lustre, non plus pompeux, mais éclairant, elle nous rehausse, la démonstration n'incombait-elle pas à un officier?

C'est du moins ce que vous avez pensé, cher maître, et c'est pourquoi je vous rapporte ce livre riche de vos idées, doux de votre indul-

gence. Puisse-t-il par vous atteindre à quelques-uns et leur faire aimer leur besogne.

Surtout qu'il serve à vos chers fils^ mes amis Henri, Raymond et Félix. Ils y liront, maintenant, rhistoire de Pingot, et plus tard le reste...

1« juin 1893,

!•' Janvier 1891

Le premier janvier... Une année de moins, une année de plus : je fais en m'habillant toutes les réflexions que la date comporte. Mon ordonnance a été le premier à me bredouiller ses vœux, moyennant quoi il a reçu ses étrennes, une montre étincelante, avec son congé pour la journée. Jusqu'à ce soir, trêve de pansage et de cirage : il a pris le train pour Paris. Ce sera une ripaille complète : dîner chez le marchand de vins, cirque, café-concert. Pourvu que demain matin il se tienne d'aplomb I... Le pire est que, dans ses moments troublés, on ne peut se faire comprendre de lui : il parle patois.

Que ferai-je, moi ? De grandes arborescences sur mes vitres témoignent d'un froid intense. Pas de promenade à cheval, pas de service non plus, puisque les hommes sont tous absents: je n'ai d'autre ressource que le travail.

Mon projet de Mortier pour le tir contre les aérostats n'a guère avancé depuis septembre.

Voilà une excellente occasion de le reprendre. Il faut que je compulse le Mémorial et que j'y découvre une formule balistique tout à fait simple, quelque chose de pratique. Pour le tir courbe, vous savez, on prend un peu les formules qu'on veut.

Il y a plus... Ce résumé de mes études antérieures que je voulais faire , cette revue des sciences passée de mon propre point de vue, et sans en exclure la littérature, cette méditation synthétique qu'il faudrait écrire une fois, pour avoir la paix, pour n'être plus obsédé les nuits où je ne dors pas : j'aurai mieux fait que prendre une bonne résolution, si j'exécute aujourd'hui cette velléité ancienne. Que je saisisse seulement la plume et les idées viendront en foule...

Je m'installe devant ma table qui ne porte qu'une redoutable épaisseur de papier blanc, je

PINGOT ET MOI d

lève le couvercle de mon encrier : le moment est solennel.

Le premier janvier... Est-ce bien le jour qui convient à cette besogne ardue? La balistique oflfre un degré suffisant d'abstraction : je m'en vais chercher cette formule... Le premier janvier, oh ! la joyeuse date ! Nous embrassions nos parents par ordre de primogéniture, et nous recevions nos cadeaux, de beaux jouets tout neufs. « Dans la maison de mes parents — j'étais un enfant joyeux. — Je n'ai plus du tout de joie, — depuis qu'ils sont morts. » C'est Henri Heine qui a écrit cela 5 il était en France, et pensait à cette vieille femme somnolente au fond d'un hiver allemand qui lui gardait l'amour, l'amour introuvable.

La science, après tout, n'est qu'un cauchemar, si le cœur n'a pas sa pâture. Vivre d'abord, penser ensuite ; et j'ai trop pensé, et trop peu vécu. Pourquoi ne suis-je plus l'enfant joyeux, amoureux d'un jouet, qu^)n entendait rire avec ses sœurs dans la maison de ses parents ? Où la trouver maintenant, cette nourriture tendre qui ne manque pas à l'enfant? Se marier, devenir pèse? J'y avais songé; et puis, j'ai épousé l'armée. Lui serai-je infidèle, après deux ans d'amour?

4 PIiNGOT ET MOI

Justement, on parle beaucoup de guerre. Vienne le printemps, et nous venions peut-être un^ fin de monde. Perdre sa peau dans la bagarre et laisser une femme, des enfants, plusieurs êtres qui pleurent et qui portent le deuil... Des enfants en deuil, cela ne fait-il pas pitié ? Je sais que c'est un travers d'esprit, de penser à ces choses; nombre d'officiers se marient. Mais moi, je suis un peu en dehors des idées courantes 5 je ne suis pas, à vrai dire, de ce siècle. D'aucuns pensent que je suis né deux cents ans trop tard; d'autres, au contraire, vingt ans trop tôt.

Quoi qu'il en soit, j'ai vingt-cinq ans, je suis lieutenant d'artillerie, et ce jourd'hui, 1" janvier 1891, je me livre à des pensers sombres.

Bruit de bottes : un sabre fracasse les marches de mon escalier. C'est sans doute Bourdin qui remonte, ayant oublié quelque chose. On sonne : il n'a pas sa clef... Et je me lève de méchante humeur, comme il arrive%ux gens' qu'on dérange en pleine balistique.

C'est bien un canonnier, mais non pasBourdm.

Celui-ci se nomme Pingot. Il m'apporte une note de service , sans doute ? Et pour quel service ? Un piquet? un enterrement? une ronde dont un

12 PINftOT ET MOI

dérive de la loi connue delà pesanteur, élargie par Newton jusqu'à contenir tout Tunivers. Ce cosmos immense se trouve inclus dans une seule pensée d*un seul homme. Mais on passe outre à ce prodige rationnel ; plutôt qu'entrer dans la déduction newtonienne qui demanderait un peu de peine, on contemple indolemment ces voyages d'astres à chacun desquels Leibniz donnait un pilote ; comprendre est ardu, on préfère rêver, et l'on s'interdit rarement de conclure ce rêve par la sentence illégitime : que l'homme n'est rien, que Dieu est tout.

Combien pourtant cette synthèse scientifique du monde confirme l'intuition de Lucrèce, sur la vie sereine menée par les dieux ; dans quelle profondeur recule et disparaît ce créateur passif, des mains de qui les astres sont tombés d'une chute éternelle, réglée par leur masse et leur éloignement...

Il faut admirer la science pure : elle a relevé la tour de Babel. Mais gloire aussi aux sciences plus humbles qui empruntent d'elle les matériaux et composent à ses pieds leur œuvre disparate. Telle cette artillerie, si vaste, si ingénieuse, dont tous les résultats sont attachés à la trajectoire

Et Jean s'en est allé dans Técurie, où Ton met les lapins et les poules, durant Thiver; il a choisi la plus grasse des bêtes. La voici : un fort lapin de cinq livres. On pourrait le manger comme on voudrait : sauté, en gibelotte ou même rôti, suivant les goûts.

L'immatériel aliment que je réclamais, le voici, cet homme me l'apporte . Son lapin n'est qu'un symbole. Aussi, je prolonge la conversation, qui bientôt devient familière et divagante. La difficulté, maintenant, sera d'arrêter Pingot. Il me vide tout son cœur, nouvellement rempli aux sources de la famille. C'est que les jeunes soldats ne sont pas timides, à vrai dire, ils sont simplement méfiants.

Nous nous étions tous trompés sur le compte de celui-ci : parce que, le premier jour de sa vie militaire, avant même qu'on ne l'eût habillé, il s'est abominablement grisé — pour s'étourdir^ a-t-il expliqué ensuite. Aussitôt, on l'a étiqueté «mauvais soldat », sans remarquer qu'il n'était pas encore soldat. De cette opinion préjugée ont dérivé maintes corvées, maintes nuits maussades, mal dormies sur les planches de la salle de police. Pour moi, c'est plutôt sa maladresse à cheval qui

m'exaspérait: une certaine rondeur delà cuisse, un bas de reins irréductible, font qu'il n'a pas et qu'il n'aura jamais ce qu'on appelle l'assiette. Mais voilà qu'il se révèle à moi comme un bon fils, un bon père, et, quoi que j'aie pu penser jadis, comme un bon soldat. J'oublie mes rancunes, je me laisse vaincre par les bons yeux qu'il tourne vers moi ; et, le regardant de près et bien en face, je remarque pour la première fois comme sa laideur est touchante. C'est une face rougeaude et saine, large du bas sans développement brutal du maxillaire, un nez en pied de marmite répondant très harmoniquement à des lèvres épaisses, à des yeux sombres et purs. Sa position reste correcte , talons joints et jarrets tendus : il sait les égards qu'il me doit.

— Merci, Pingot ; j'accepte le lapin.

Je congédie le troupier, et je garde la bête. J'ai conçu un projet sublime, ô Napoléon ! Je m'en vais machiner quelque chose avec ce lap'.n de cinq livres, que voilà tout rigide du froid de la mort et de l'hiver. Lapin mon ami, danse par ci, tambourine par là; tu es mon jouet, il faut que je m'amuse... Et quant à la balistique, quant à la philosophie des sciences, trêve de ces

choses. Le livre que j'écrirai cette année te sera dédié, Pingot ; il contiendra ta vie et la mienne, racontées par le menu. Car, comment les raconterais-je autrement? Notre grand et noble métier n'est fait que de petites choses. Et si dur que soit cet autre métier, d'écrire, si malhabile qu'y soit la main habituée au poids du sabi'e, je transcrirai' ici jour par jour notre existence commune; car, vrai, mon excellent Pingot, j'ai quelque chose à dire, aussi vrai que ce lapin-ci pèse cinq livres et que tu le mangeras demain en gibelotte I

2 janvier

J^envoîe la note suivante à TadjuJant :

Note de service.

Le 2* C' C' Piugot sera rendu aujourd'hui 2 janvier, à 5 heures du soir, chez le lieutenant Art Roë. Grande tenue.

Bourdin s'en va, tenant ce pli du bout des doigts. Porter une lettre : grosse affaire pour un ordonnance. Est-ce la légèreté de Tobjet qui déconcerte ces doigts lourds ? ou le respect de la chose écrite qui guindé les gestes de ces ignorants? Les deux causes y ont sans doute leur part; mais le plus drôle, c^est qu'après tant de Boins, fatalement, la missive arrive froissée et porte en noir des estampilles de pouces.

Quelque chose comme un remords, et ce doute maudit qui empoisonne toute joie, m'assaillent. Cette gibelotte va peut-être me couvrir de ridicule ; et je prends un rôle un peu bien débonnaire

à regard de cet homme. Tant pis : c'est trop triste d'être indéfiniment seul et de n'exercer sur personne cet instinct affectueux dont nous avons aussi des retours périodiques, nous autres du sexe fort.

Bourdin rentre, chargé de comestibles, et, tout en les déposant sur la table de la cuisine , entame un compte rendu détaillé. J'y coupe court. Il me suffit de savoir ce que cela coûte. Sa dernière poche vidée, je l'accuse d'avoir oublié le dessert.

— Les pastilles ? où je les ai-t-y mises ? Je les ai pas oubliées peut-être !

Passe encore qu'on oublie le sel ou le poivre^ mais les bonbons ! .. .

— Ah ! je me rappelle... Dans mon shako.

Il fait un plongeon brusque du haut du corps, saisit sa coiffure par le fond et, dans ce vase de cuir bouilli, me présente plusieurs petits sacs.

— J'en ai pris des fins.

— Vous avez parbleu bien fait. Maintenant , appelez la concierge...

— Bonjour, Madame Martin. Sauriez- vous, par hasard, faire une gibelotte ?

Si elle sait faire une gibelotte ? Malheur !

Pourquoi donc qu'elle serait concierge, alors?... Et je Tintronîse dans ma cuisine, ordinairement réservée à l'entrepôt de mee bottes. C'est une maîtresse femme : elle foudroie d'un coup d'œil mes deux casseroles, qui sont de fer-blanc. Dans sa loge, elle en a une de cuivre : elle va la chercher. Qu'on lui fiche seulement la paix, et Ton verra. . .

Bien ! Bien ! qu'elle opère en toute liberté, et qu'elle commande à Bourdin. Tout ceci n'est pas mon affaire ; jusqu'à l'heure où mes invités se mettront à table et où je pourrai les observer un peu, je vais reprendre mon travail de balistique. Traçons la trajectoire qui correspond à l'angle de tir maximum. Il s'agit...

Joli, ce chemin parabolique que suit l'obus . . * Parabolique, non pas : ce serait trop commode- Mais pauvre courbe dissymétrique, dont la form^ incorrecte témoigne des mille difficultés opposées par la nature et vaincues par l'homme. Les planètes tracent autour du soleil de gracieuses ellipses ; les comètes le ceignent de leurs orbites infinies, qui sont presque des paraboles. Ces formes: ellipse, parabole, hyperbole même, rentrent dans une formule unique, et cette formule

dérive de la loi connue delà pesanteur, élargie par Newton jusqu'à contenir tout Tunivers. Ce cosmos immense se trouve inclus dans une seule pensée d'un seul homme. Mais on passe outre à ce prodige rationnel ; plutôt qu'entrer dans la déduction newtonienne qui demanderait un peu de peine, on contemple indolemment ces voyages d'astres à chacun desquels Leibniz donnait un pilote ; comprendre est ardu, on préfère rêver, et Ton s'interdit rarement de conclure ce rêve par la sentence illégitime : que l'homme n'est rien, que Dieu est tout.

Combien pourtant cette synthèse scientifique du monde confirme l'intuition de Lucrèce, sur la vie sereine menée par les dieux ; dans quelle profondeur recule et disparaît ce créateur passif, des mains de qui les astres sont tombés d'une chute éternelle, réglée par leur masse et leur éloignement...

Il faut admirer la science pure : elle a relevé la tour de Babel. Mais gloire aussi aux sciences plus humbles qui empruntent d'elle les matériaux et composent à ses pieds leur œuvre disparate. Telle cette artillerie, si vaste, si ingénieuse, dont tous les résultats sont attachés à la trajectoire

que voici. C'est pourquoi je t'aime, courbe difforme. Je sais que tu vas droit au but, quand un

ojBScier de sang-froid t'y envoie ; tu lui obéis, quand il sait se commander à lui-même. Et je comprends que je dois blinder mon cœur contre toute crainte pour, au moment critique, te projeter juste à l'obstacle : gerbe ardente de ma volonté.

Mais, trêve de lyrisme. Il s'agit d'une formule. Rien ne m'empêche d'essayer celle de Vallier et même, elle me sera commode quand je viendrai aux applications numériques.

Il se répand dans ma chambre un intolérable fumet d'oignon. Voilà ma balistique asphyxiée. Du reste, il est l'heure, la sonnette tinte.

— Bonsoir, Pingot. Je vous ai fait venir à l'heure de la soupe, parce que je veux que vous dîniez chez moi.

Il rit, rougit et se tortille, comme si on le chatouillait dans le dos.

— Bourdin et vous, vous allez manger le lapin JLe charge Bourdin de faire mes honneurs.

Ils sont en face l'un de l'autre, atrocement

empêtrés, ne sachant où placer leurs mains. Je commande :

— Déployez vos serviettes. Mettez -les sur vos genoux. Que Bourdin serve... Non, pas vous le premier, Tautre.

Et je les laisse : il faut que je dîne, moi aussi. Je vais descendre dans la rue, gagner le cours désert et glacial, marcher à travers les arbres vers ce « Noces et Banquets » qu'éclaire dans la nuit une guirlande de gaz. J'accroche mon sabre et passe lentement les manches de ma pelisse, épiant ce qu'ils vont dire. Un claquement de lèvres retentit au bout d'une longue lampée, leur conversation s'engage :

— Un fameux vin, tout de même.

— Si on serait nourri tous les jours comme ça f

— Ce n'est pas qu'on mange mal à la batterie. Regarde, à la cinquième, ils n'ont seulement jamais du bœuf à la mode.

Les troupiers ont une tendance à exalter leur régiment dans l'armée, leur batterie dans le régiment ; et même, chacun d'eux considère sa paillasse comme plus moelleuse que celle de son voisin.

Pingot reprend :

— On a de la chance tout de même^ rapport

aux officiers. Le lieutenant, c'est pas lui qui causera de Tennui...

Ici, je disparais. Au cercle, je prolonge ma station pendant deux heures, pour être bien assuré qu'en rentrant, je ne retrouverai pas mes hôtes. J'avais compté sans eux : les voici à table ; ils ont bien fini, mais ils attendent. Quoi? que je les mette à la porte ? Eh bien ! je les y mets :

— Au revoir, mes amis : j'ai à travailler. Et demain de la bonne volonté à la manœuvre !

Ils me répondent : « Oui, mon lieutenant »

avec un accent sincère et me disent un grand nombre de fois : bonsoir. J'entends encore la voix de Bourdin dans l'escalier :

— Tu comprends, il va travailler. Il est justement en train d'inventer un canon...

Ah oui ! inventer ! Pas ce soir, du moins. Je passe l'éponge sur la trajectoii'e de l'angle maximum. Ce qu'il me faut, ce soir, c'est un livre écrit avec l'âme, un livre plein de rires et de larmes. Ce qu'il me faut, c'est Shakespeare ; et, dans Shakespeare, quelque chose de grave et de paternel... le roi Lear, par exemple. C'est cela : le roi Lear.

10 PJNGOT ET MOI

15 janvier

Oh ! le pesant, le mortel ennui de Thiver !

Voilà plus d'un mois que nous sommes dans cette grisaille ; pas de soleil, pas même de neige. Jour gris, vie grise, idées grises, torpeur de l'être frileux attentif seulement à ne pas souflfrir.

Et c'est toujours la même meule à tourner. A peine le déjeuner fini, on entend dans la rue le pas des chevaux amenés par les ordonnances. On est au polygone d'un temps de trot. Le voici, raviné, étampé de fers, garni déglace dans ses basfonds. On voit flotter une infinité de fanions qui marquent les sommets des carrés. D'un fanion à l'autre oscillent des chevaux, par centaines, dan« tous les sens, à toutes les allures. Les canonnière, eux, oscillent de haut en bas, durement bercés au trot de leurs montures.

De tous les êtres qui sont ici, hommes ou bêtes, pas un qui ne s'ennuie, excepté ceux qui souffront.

Je traverse ces pistes : ce sont de toutes parts des coudes levés, ballants avec lourdeur, ou les postures grotesques de cavaliers qui s'efforcent .de grimper sur leurs chevaux en marche, des émergements de derrières, des tangages de jambes désemparées qui, tout d'un coup, font apparaître au milieu du ciel une grosse botte éperonnée. On voit des centaures étranges : sur une encolure de bête, un corps d'homme plié en deux, pendu par le ventre.

J'arrive au centre de mes quatre fanions. Mes recrues gravitent autour de moi. Pauvres êtres ! Y a-t-il vraiment de vous à moi un peu d'attraction ? Pourtant je suis dur pour vous.

L'un me dit dans son patois :

— J'ai mau les fesses.

Je fais semblant de ne pas l'entendre. Quel est cet autre qui est venu ici sans étriers ?

— C^est vous, Pingot?

— Mon lieutenant, c'est le brigadier qui les a pris pour...

Il fond en larmes avec une grimace de macaque. Les jeunes soldats pleurent souvent : enfantillage ! se dit-on, car il est vrai que ce sont des enfants; ou bien : douleur feinte, astuce de

paysan. Mais s'ils pleurent , ne serait-ce pas tout simplement parce qu'ils sont malheureux, et que, de leurs cœurs pleins de tristesse les larmes débordent au moindre choc?

— Eh bien ! on les retrouvera, ces étriers...

— Mon lieutenant, c'est le brigadier, le brigadier...

La perte des étriers n'est rien, ni la du e pénitence de trotter deux heures sa haridelle : c'est mon blâme qui lui est sensible.

— Allons, Pingot, consolez-vous. Je vois qu'il n'y a pas de votre faute.

Ses laraies sèchent tout à coup.

La peau des chevaux commence à fumer : mettons-les au pas. Ils s'ébrouent ; des jets de vapeur sortent de leurs naseaux. Les corbeaux se posent au milieu d'eux et fouillent le crottin avec toutes sortes de cris. Par instants, ils s'enlèvent nonchalamment, se laissent pendre au-dessous de leurs ailes, puis retombent.

Un cavalier coupe ma piste, au grand trot:

c'est fiené. J'avais reconnu de loin sa belle silhouette, nous nous disons bonjour. J'aime beaucoup fiené : il est très officier, parfait camarade, et si noble dans sa stature, si enviable dans sa

vie^ qu'il pourrait poser pour une statue équestre du bonheur.

Puis un large gi'is -pommelé nous arrive, Tallure relevée, la queue en trompette. Il se frotte àPun des nôtres, on le saisit par les rênes, et voilà son cavalier qui rejoint à son tour clopinclopant. Nous voyons l'homme se hisser sur la bête, pour s'en aller en zigzags vers d'autres fanions.

On a l'habitude de couper la manœuvre par un répit de quelques minutes. On profite de ces instants pour instruire les canonniers sur la construction de la selle. « Les parties en fer sont. . . les parties en bois sont... » On n'arrive aux parties en cuir que plus avant dans l'année.

A cheval ! la promenade indéfinie m'enveloppe de nouveau. Au trot! les battues sourdes sur la terre gelée scandent mon mortel ennui.

Et toujours ces corbeaux...

16 janvier

Dès que les hommes ont attaché leurs chevaux à récurie, on les presse pour le bouchonnage, puis on les ramène dans les chambres. Ils posent un paquet sale au pied de leur lit : la bride et les étriers qu'ils nettoieront ce soir, après la soupe ; ils se rangent en cercle autour du brigadier, Tinstruction intérieure commence.

La science des brigadiers étant, par nature ^ faillible, on exige qu'ils aient entre les mains un questionnaire, où toutes les matières sont déduites, par demandes et réponses. Si le problème est: comment doit-on faire un lit ? le canonnier, laissant ses mains pendre naturellement et raidissant son buste, explique que le traversin doit toucher le fer du lit, les arêtes se dessiner carrément, etc. Il y a des développements sur la hiérarchie ; on enseigne les adresses des officiers, le code militaire, la solde, les ordinaires.

Une rude besogne, cette instruction intérieure.

C'est que ces gens-là ne savent pas parler, c'est-àdire lier le discours au raisonnement. Le ressort logique est rouillé chez eux ; dès qu'ils font attention à ce qu'ils disent, ils bégaient. Aussi arrive -t- il que des officiers se désintéressent de ce travail dégrossisseur. Pourtant, il y a des sujets auxquels Tofficier seul a droit d'initier le soldat. Laisserai-je un brigadier parler de Tétendard? Non. Je ferai moi-même cette instruction.

J'entre ; les fenêtres sont fermées , les poêles ronflent. Le ronflement du poêle : critérium d'une saine température suivant le jugement des canonniers. En passant la porte, je sens une odeur acre de vie animale, cette odeur qui saisit et qui angoisse au seuil des chaumières pauvres. Pauvres, ces gens-là le sont. Ils ont rangé audessus de leur couchette leur étroit bagage, et pendu, suivant l'ordre prescrit, le bidon, le quart, Tétui de revolver et la serviette. Le peu qu'ils possèdent, ils n'en disposent pas.

J'entre dans le cercle, ils me tirent leur bonnet. Et je commence :

«C'est un grand honneur pour des hommes que de porter une arme. Qu'ils s'efforcent de mériter cet honneur. Leurs officiers sont là, sans cesse,

au milieu d'eux, comme des exemples. — Nous sommes les frères aînés, eux les cadets; notre mère commune, c'est la patrie. »

Si je ne parlais pas à des ignorants, je rougirais de répéter ces vieilles histoires. Mais ceux-ci m'écoutent, bouche bée, la parole étant sur eux toute-puissante. Cela les remue, les grands mots que j'agite : l'homme, ignare ou savant, aime à sentir battre son cœur.

Je passe à Texplication des cinq noms de ba taille inscrits sur l'étendard ; comme si je parlais à de petits enfants, je m'en tiens aux cinq parties du monde. Sébastopol est en Europe, en Eussie ; Zaatcha, en Afrique ; et l'Extrême-Orient est en Asie, tout au bout. Si l'on marchait vers le soleil levant pendant une année, on y arriverait à cet Extrême-Orient; et regardez par la fenêtre: c'est de ce côté-là qu'est Zaatcha ; quand on va au fond du polygone, on fait une lieue vers Zaatcha...

Ma péroraison sera Texhibition de l'étendard. L'adjudant qui a l'objet en dépôt est prévenu. On lui conduit mes catéchumènes : il a voulu être présent, malgré ma promesse de surveiller les mains indiscrètes; il déploie lui-même la chère étoflfe.

Attention! — Saluez! — Mettez les mains sur le côté! — Chacun s'approche à son tour, et ceux qui savent lire épèlent les syllabes d'or cachées dans les plis de la soie.

S'en souviendront-ils maintenant, de ces cinq noms de bataille ? Vite, une interrogation sommaire, pour que je m'assure du résultat ; puis, que le brigadier les emmène. Ils descendent l'escalier avec un grand bruit de voix et de sabots. Le brigadier aussi est content. Il a maintenant des idées pour cette leçon de l'étendard. Demain, j'en suis sûr, on l'entendra demander : Qu'est-ce qui est un grand honneur pour un homme ?

Qu'est-ce que les soldats forment entre eux? Et mes troupiers répondront en chœur : Porter une arme. — Une grande famille...

18 janvier

L'événement d'aujourd'huî confirme mon enseignement d'avant-hier 5 le colonel va présenter l'étendard aux recrues.

Cela impressionne toujours un peu, ces rassemblements en armes du régiment devant la chose qui le symbolise et qui est son âme. D'abord, l'éclair que font les sabres présentés, l'éclat de voix : « Trompettes, à l'étendard! » puis cette sonnerie lente et grave qui s'étend sur la troupe immobile. Cette émotion confuse, prière du soldat qui croit en sa patrie, se résume ainsi quand un peu d'attention veut la rendre consciente : effacement volontaire de l'individu devant une apparition grandiose et synthétique ; néant de l'homme consenti par lui devant la grandeur d'une chose humaine.

Il court aussi par les rangs un peu de cette électricité que dégagent les foules, un frisson de cette fièvre qui pousse les tirailleurs à l'assaut, ou

les insurgés sur les barricades. Les trompettes qui souflSent à pleines joues, le coude si gaillardement levé, ont bien senti cela. Pas une fausse note ne sort de ces pavillons de cuivre derrière lesquels leurs faces disparaissent. Cet air-là, m'a dit un jour le maréchal-des-logis-trompette, ils le jouent juste du premier coup.

Le carré est formé; Tadjudant Stiller, regardé par tout le régiment, redresse la hampe, place l'étendard, s'en fait un panache. Le colonel commence une courte allocution, verveuse et saisissante... «Nous n'emportons pas l'étendard en guerre. Ce sont nos canons qui deviennent nos signes de ralliement ; ces canons, vous les défendrez jusqu'à la mort ! »

Pourquoi pas : jusqu'à la mort? ils sont jeunes, bien portants •, ce «jusqu'à la mort» les enchante.

La colonne Vendôme a été coulée avec des canons autrichiens, prussiens ; des milliers de canonniers les avaient défendus jusqu'à la mort...

En place pour le défilé. Le colonel s'est campé sous l'horloge, Stiller prend la tête, la musique suit. Be grosses bottes battent le pavé en cadence ; la marche est régulière, les distances sont conservées. Il semble qu'on irait jusqu'au

bout du monde sans perdre Taligneroent. Mais on ne fait qu'un tour de cour ; les sections pivotent, retombent sur le front de tout à Theure. Et nous rompons les rangs pour reprendre la vie de prose, panser les chevaux, battre les habits, balayer la cour.

80 janvier

Tiens! de la neîge... Le polygone qui a pourtant ses profondeurs et ses reliefs est changé en une steppe blanche. Tout là-bas mes hommes, petites silhouettes noires, se meuvent d'un trot très lent, le seul possible en si mauvais terrain. Ils m'ont tracé, pour aller vers eux, un sentier de neige fondante, où les pieds de mon cheval font des flocs. Un peu serpentine, leur allée : sont- ils si mal confirmés dans le principe du point de direction ?

Je les emmène à l'extrême fond du champ de manœuvres : de beaux arbres, poudrés à frimas, marquent notre limite, et ne nous laissent voir entre leurs troncs serrés que des lambeaux roses : la rougeur du soleil levant. Ici, la neige est intacte; chacun pourra voir distinctement la trace de son cheval : la place est bonne pour ma démonstration de la volte.

« La volte est un cercle une fois décrit tangent

à la piste. » On leur dit cette phrase du règlement qu'on pourrait aussi bien énoncer en chinois : ils l'entendraient de même. Puis, on passe au commentaire individuel :

« Pingot, ouvrez la rêne droite, appuyez la rêne gauche sur Tencolure, soutenez votre cheval dans Fallure... »

Chacun s'amuse du circuit qu'il marque au SOI, irrégulier d'abord, puis arrondi, et nettement circulaire à la fin. La leçon se termine par un travail d'ensemble. Ils sont en colonne par deux : au commandement, l'un trace la volte à droite et l'autre à gauche ; ils se rejoignent sur leur première direction. De la "soHe, ils ont l'illusion d'accomplir une besogne très difficile, jolie à voir, artistique ; ils se croient de vrais cavaliers, sur de vrais chevaux, eux, pauvres lourdauds juchés sur ces lourdes montures. Fomenter des illusions chez l'homme, n'est-ce pas charité ?

Les chevaux maintenant sont haussés sur des semelles de neige qui leur causent des boiterîes drôles et des bronchements sans gravité. Car leur instinct est pourvu de toutes les notions d'équilibre qui leur sont nécessaires, et ce n'est

jamais la nature qui les déconcerte, mais bien l'homme, avec ses vouloirs tyranniquea.

Un petit lièvi'e eflSanqué coupe obliquement notre direction de retour, si maigre et d'une allure si ramassée qu'on le prend un moment pour un chat. Mais non î par derrière, on voit ses oreilles. Où court la petite bête famélique ? Et trouvera-t-elle autre chose que ces brins d'herbe morts dont la neige est hérissée , moisissure noire de cette manne blanche ?

Rentrée au quartier : le ciel est bas, triste, les arbres, chargés de givi'e, font des gestes pleureurs ; les toits exposent leurs larges rectangles blancs, couvercles, étoufFoirs. Le porche s'ouvre en noir: gueule d'enfer qui laisse pendre comme une lèvre le pont-levis. C'est là que chaque jour revient s'engloutir ma vie, quoi que j^'aie fait ou pensé, si loin que j'aie poussé par le monde mon inquiète et délicieuse errance. Cela n'arrivera donc jamais que ce portail nous vomisse, armés en guerre, et nous projette sur la route, en marche définitive, vers les combats, vers les hasards^ vers les anoblissantes douleurs?

\ î" février

Nous discutions aujourd'hui sur la règle à suivre en matière d'éducation militaire. C; était au café, dans cette atmosphère bleue que font trop de cigares brûlant ensemble; autour de nous, des groupes de joueurs silencieux se penchaient sur les cartes et les dominos.

Un capitaine, — Il s'agit de rompre les hommes au service à tel point qu'ils puissent redevenir soldats après dix ans de vie civile.

Le capitaine instructeur. — C'est cela ! affaire de muscles! Donnez-leur du biceps, de l'estomac, après quoi, c'est fini, ils sont bons à tout.

Le capitaine d'hahillement, — Il faut aussi les obliger à tenir leurs effets en ordre. Voyez-vous qu'on fasse campagne avec des hommes habitués à tout négliger, à ne rien raccommoder? Lea muscles, c'est excellent. Mais enfin il faut des souliers pour marcher et des habits pour se couvrir. On compte trop sur les services de l'arrière pour réapprovisionner, les crédits sont limités..*

La conversation allait dévier quand un jeune lieutenant, arrivé en novembre de TEcole d'application, vint la repousser dans sa voie :

Le lieutenant. — L'éducation militaire est avant tout une éducation morale ; la fonction de TofEicier est une sorte d'apostolat.

Un commandant, — Nous avons assez de besogne dans Tartillerie. Si vous y ajoutez encore la morale!...

Un vietix lieutenant. — Nous ne sommes pas des curés.

Le jeune lieutenant. — C'est vrai, mais nous avons charge d'âmes.

Le commandant. — Tout ça c'est très joli, mais d'abord c'est irréalisable, et puis, ça fait perdre trop de temps...

On se sépare.

Bené| qui avait dressé Toreille aux déclarations du jeune camarade, quitte le whist et m'apos&ophe :

— Cet excellent Art n'a encore rien dit. Je parie pourtant qu'il a sa petite formule.

— Pas la moindre, mon bon René. L'exemple avant le précepte ; je suis les prescriptions du règlement.

— Mais enfin, à quoi tâches-tu, en donnant tes exemples?

— Je tâche que mes hommes prennent de bonnes habitudes.

— Des habitudes, rien de plus? reprend à son tour le jeune camarade. Ne peut-on pas leur donner aussi quelques idées?

René lui met la main sur Tépaule, affectueusement :

— Cette jeunesse ne doute de rien ! Tu ne réfléchis pas que s'ils avaient des idées, on aurait plus de peine à les commander. Pourquoi ne peuton pas monter sur le cheval sauvage? Parce qu'il n'est pas si bête que le cheval domestique.

Puis il retourne au whist, qui suffit à ses besoins de philosophie. Mon confrère en idéologie me raconte alors ses déboires. Combien ses recrues sont inertes, et qu'il ne sait par quel bout les prendre. Je lui réponds :

Patience. Sache les attendre. Ils ont subi au début de leur service une rudq^ secousse dont ils ne sont pas encore remis. On devrait éviter ces chocs, puisque tout choc est une perte de force vive. Mais acceptons les choses que nous ne pouvons corriger et laissons ces corps

heurtés revenir à leur équilibre. Etudions - les cependant : il faudra tantôt parler à chacun d'eux une langue différente.

Te souviens-tu de nos manipulations, à TEcole? La chimie n'était guère notre fait 5 nous essayions au hasard, coup sur coup, tous les réactifs du laboratoire, si bien qu'à la fin nous précipitions, non pas le sel primitif, mais les réactifs eux-mêmes. Bien des jeunes soldats sont traités aussi imprudemment; on fait faute sur faute, jusqu'à ce qu'un correctif vienne à donner l'illusion d'un résultat, en annulant non pas les ddfauts de nature, mais les défauts acquis. Ajoute à .ceLa que l'homme n'étant en fait neutre à aucune influence, cet être, neuf naguère entre les mains de son instructeur, est devenu un compQsé bizarre dont l'analyse est désormais impossible.

3i PINGOT ET MOI

4 février

J'avais Tan dernier une fonction qui me retenait un peu tard, mais qui m'était devenue familière et qui, cet hiver-ci, me manque: je présidais au cours des illettrés.

Une soixantaine d'hommes se trouvaient réunis chaque soir au local dit de l'enseignement mutuel, les uns debout devant des abécédaires pendus au mur, les autres assis le long des tables noires où leijrs crayons grinçaient sur les ardoises. A mon entrée, on criait: fixe! — notre formule universelle de respect — ; ces braves gens se levaient et tournaient vers moi leurs faces ignares. Il me fallait alors les mettre en œuvre, utiliser les plus instruits comme moniteurs de ceux qui étaient tout à fait incultes, répartir la fonction de surveillance entre mes brigadiers, régler l'alternance des exercices. C'est là que, pour la première fois, j'appris à résoudre ce problème général de l'instruction, dont toutes

nos pratiques ne sont que des solutions approchées.

Étant donnés une idée et un homme, il n'y a qu'une manière sensée d'inculquer cor te idée à cet homme, manière qui se trouve déterminée par la qualité de l'idée et par le caractère de l'homme : trouver pour chacun ce chemin logique par lequel il peut passer, telle est la question que nous nous posons toujours, sans jamais exactement la résoudre. Il nous arrive soixante hommes à la fois, inconnus, fermés, indifférents; le temps nous presse : il n'y a d'autre parti à prendre que d'agir sur eux avec autorité, avec tact, avec patience. Nous nous réglons sur des pratiques tout empiriques et personnelles, et bien que nous sentions l'avantage qu'il y aui'ait à soumettre la machine humaine à quelque principe de la moindre action^ il faut que nous nous bornions à faire naître l'effort dans cette machine. Le surveiller, empêcher qu'il ne se perde, lui donner de courtes orientations: c'est notre souci de toutes les heures.

Nous alléchions nos ignorants par le leurre d'un résultat. Signer son nom : grande satisfaction, plaisir dont ils ne se lassaient pas. Combien en

3G PINGOT ET MOI

ai-je vu, de ces pages, qui portaient de haut en bas , indéfiniment : Laurent Auguste , Laurent Auguste... Puis écrire le nom de leur pays, mettre l'adresse sur Tenveloppe destinée à leurs parents : ils avaient Tune après Tautre ces petites joies. Enfin , on leur promettait qu'ils sauraient bientôt écrire la lettre elle-même : « Ecrire à Bot'mère ? Ecrire à chez nous ? » Ils en rougissaient, n'ayant pas espéré qu'ils atteindraient un si haut degré de savoir.

Aux approches du nouvel an , ils se présentèrent avec d'invraisemblables papiers à lettres ajourés, teintés, enguirlandés, où se voyaient des pensées, des myosotis, des mains enlacées, et même de» étendards croisés en frontispice, des artilleurs debout dans la marge. On leur fit des modèles, car je voulus qu'ils fussent affranchis de ces « Je mets là main à la plume », de ces « Votre fils pour la vie », formules chinoises auxquelles ils s'adonnent si volontiers. On leur guida un peu la main, et l'étonnement qu'ils avaient à voir des caractèi'es naître sous leurs doigts malhabiles , c'était risible et touchant. Ils se réjouissaient d'écrire, eux qui ne savaient pas, qui ne devaient jamais savoir : mais nous, qui avons

tant appris, avec quelle contrainte nous Taccomplissons, ce même acte d'écrire !

Je donnais moi-même la leçon des points cardinaux, — car n'est-ce pas la tâche du plus instrui t d'enseigner justement les premiers principes ? Nous eûmes une élite capable d'écrire sous Ui dictée : je lui composai de petits textes où il était question de l'officier et du soldat. Enfin, toup, ignorants de rencontre dont la vive intelligence s'éveillait, ou retardataires voués à l'obscurantisme irrémédiable, écoutaient chaque soir une lecture divertissante du Médecin malgré lui, do V Avare, Ils y prenaient plaisir, pareils à cetto servante Laforêt qui ne savait pas lire et dont le gros rire, pourtant, était pour Molière un critérium.

Avec quel sentiment découragé retrouvais-jo ensuite quelque livre de science resté ouvert sur ma table, et comme cette culture dont je m'enorgueillissais auparavant me paraissait maintenant factice! C'était l'attribut d'un certain milieu, dont j'avais fait la parure de mon individu, et je me ravalais à plaisir au rang de ces hommes incultes, égaux à moi ou supérieurs par leurô qualités natives, mais socialement déshérités.

Pourquoi ces épreuves sans nombre subies avant d'obtenir le brevet d'officier ? Ne sommes-nous pas plutôt trop savants, et le moindre curé de campagne n'est -il pas un maître à consulter après tous ces membres de l'Institut ? « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » — Oui, mais quand la raison a épuisé ses raisons, elle en vient à celles du cœur, et c'est peut-être pourquoi, grande et chère Ecole qui es notre mère, tu as conçu ce projet chimérique de résumer dans tes leçons tous les arguments du savoir humain.

7 février

Je les présente tout à l'heure au commandant. Jamais leur position à cheval n'a été si détestable, jamais leurs jambes si peu adhérentes^ jamais leurs dos si ronds. C'est vexant, qu'ils donnent si mauvaise opinion d'eux-mêmes et de moi, et qu'ils compromettent en un moment le succès de cette longue préparation .

Mais le commandant est plein d'indulgence; il les trouve assez bien placés, quoique pas encore irréprochables, et maniant suffisamment leurs armes, bien qu'ayant conservé de la gaucherie. La vraie position de la main de la bride, la voilà, le commandant la démontre ; et quant au port de l'arme je n'ai qu'à noter cette usure de l'astrakan, ici, au bas de la pelisse : vrai repère de l'appui du sabre.

Bien sûr, il y aura demain au cahier de correspondance une note d'éloge : « Le chef d'escadron adresse ses compliments aux officiers qui ont

dirigé rinstruction à cheval... » et moi, je vais prier instamment le capitaine de faire distribuer un quart de vin : ces hommes ont montré la plus grande bonne volonté, en somme.

PINGOT ET MOI ^l

12 février

Grand branle-bas au quartier : demain matin le colonel verra son régiment en tenue de campagne. Grosse affaire qu'une pareille revue, à cette époque-ci, et le boute-selle est à 6 heures ! On harnachera à tâtons, on se rassemblera en bousculade : il est à craindre que ça ne marche pas.

n y a eu beaucoup d'ordres donnés par les uns et les autres. Moi-même, j'ai passé toute la journée des revues partielles. A dix heures on m'a montré les havre-sacs et les buffleteries ; à trois heures, les éperons et les sabres; quant aux effets de toile, ils sont lavés depuis hier soir. Il ne reste plus qu'à faire les paquetages et à donner le coup de fion sur l'ensemble. Laissez-les se débrouiller, a dit le capitaine.

Malgré tout, je me persuade qu'un petit tour à ti'avers les chambrées ne sera pas inutile. J'ai ce travers, de ne pouvoir rester en repos lorsque mes

hommes ont de la besogne. D'abord a-t-on donne la paille que j'avais dite ? En arrivant aux écuries, j'entends le bruit que font les chaînes en glissant dans les scellements du mur : les chevaux mangent, c'est bien. Les trois gardes d'écurie collaborent à la rédaction d'une lettre; ils ont renversé le baquet, pour se faire une table. L'un d'eux tient le falot. Derrière, leur dortoir est prêt ; une bonne litière de paille sur laquelle les manteaux sont déployés. La porte est blindée par des bottes entières, énormes bourrelets : c'est qu'il y en a des courants d'air, dans les écuries, la nuif • Les hommes, dans les chambres, déploient toute leur activité pour astiquer, frotter, rouler les manteaux, farcir les sacoches des selles. Par moments une voix s'élève pour demander le tripoli ou la cire ; il y a des coups de main donné», des avi» offerts. Amesure que je passe, le silence se fait. Autrefois il me fallait un effort d'attention pour apercevoir les fautes, et la récitation en moi-même d'une nomenclature apprise par cœur. Maintenant, je juge d'un seul coup d'œil. Je dis un mot à chacun : Redressez ce manteau «^ Battez les longes en chaîne — Nettoyez vos fleurons. Pendant que je m'avance de lit en lit, au milieu

des conversations prolongées tout bas, et des pipes timidement fumées, une voix de tempête s^ élève au bout du casernement, dans la dernière travée :

Celle que j*aimc est une brune Qui n'a qu'un pauv' matela-a-as, MaÎB jamais ni fièvre ni rhume N'iui a tombé dessus restoma-a-ac .

Pauvre chanson paysanne, plaintive et lente, mélodie ancienne à noter dans quelque gamme à cinq tons, comme les vieux airs écossais. Pourquoi la musique primitive est- elle si triste ? Estce donc par sa douleur que Thomme accède à l'art?

C'est dommage qu'un brigadier ait interrompu Pingot au milieu de sa complainte ; je le loue, au contraire^ pour sa belle voix. Il rougit. Quant à son bagage, il affirme que tout sera prêt: plus rien que les étriers à fourbir. Et comme je reste un instant encore dans la chambrCi il se met à les nettoyer avec fureur.

13 février

Malgré toute la peine qu'on s'est donnée, je ne fciiîs pas tranquille. Cesjeunes soldats commettent toujours quelques bévues dont nous sommes responsables, nous autres.

Nous voici sous les armes, immobiles, résignés. Il vient des éclats de voix, à droite, d'abord à propos d'un conducteur avachi sur sa selle, puis d'un servant coiffé de travers.

A notre tour : attention. Je jette autour de moi un rapide coup d'œil, et je vois que nous sommes perdus : la cravate de Pingot sort de son collet, remonte, il Fa dans les oreilles.

— Pourquoi cet homme n'a-t-il pas d'épingles à sa cravate? — Question à laquelle il ne faut pas répondre, qui est un reproche. Quand tout est fini, vers onze heures, je rencontre Pingot qui remonte aux chambres portant sa bride, ses sangles, son fouet.

— Malheureux! pourquoi n'avaîs-tu pas d'épingles à ta cravate?

Il se décontenance, fléchit, cligne ses paupières où sourdent des larmes. Mais je le remets d'aplomb en lui disant :

— Prends ces cent sous et va-t'en acheter deux épingles.

Ces revues en tenue de campagne, ça ne marche jamais.

46 PlNaOT ET MOI

15 février

Je me disais depuis longtemps : Il faut que je lui change sa veste. Celle qu'il porte est ignoble, usée jusqu'à la corde. Trop étroite, d'ailleurs, et le saucissonnant partout : l'étoffe cède aux entournures, aux coutures. Or, aujourd'hui, se présente une occasion d'améliorer sa garde- robe.

Changer une veste n'est pas peu de chose. Il faut avoir l'autorisation du capitaine ; le maréchal -des -logis-chef mentionne l'événement sur plusieurs registres et sur le livret individuel. Après cela, on matricule la doublure. Mais il y a des manières de tourner la difficulté.

Il nous était resté, de la dernière classe, un mauvais gars chargé de punitions sans nombre ; nous l'avons gardé quatre mois, conformément au jugement du Conseil de discipline. Voici finir son dernier jour de service : il redevient citoyen. Donc, on va le déshabiller, il rendra tout ce qu'il possède, linge, souliers, coiffures et

jusqu'à sa réserve de boutons de culotte. Ma combinaison consiste à glisser dans cette restitution la veste insuffisante de Pingot, en retenant celle du libéré. Le tout, dans notre métier, est de savoir s'arranger.

Ils sont trois qui collaborent à la chose : le maréclial-des-iogis-chef, le garde-magasin et Savine, le mauvais soldat :

— Bretelles... vous ne pouviez pas laver vos bretelles? — Sabre... vous ne pouviez pas astiquer votre sabre ?

Lui, répond qu'il n'y a pas songé, et c'est vrai. Il tourne vers nous sa figure pâle, malsaine, aux traits figés dans une abjection irrémédiable. Il était mineur : la mine va Tengloutir de nouveau dans sa gueule noire. Mais est-ce bien un homme? Est-ce un regard d'être pensant, ou l'éclat d'une haine animale, qui pétille par intervalles dans ses yeux éteints? L'âme en est -elle tout à fait absente, ou bien est-ce la vie souterraine qui a soumis ces prunelles à sa sélection ténébreuse et les a déshabituées de leur propre lumière ?

Il y a trois ans, c'était encore un homme. Maintenant, on ne sait plus. C'est qu'on la descend vite, la pente déchéance, sous le poids des tares

A8 PINGOT ET MOI

originelles, de la mauvaise réputation, des habitudes et des forfanteries de vice: toutes forces d'inertie qui rendent à ch^Cque instant la chute plus irréparable. Veut-on que Tarmée enraye ce dévalement accéléré, qu'en ce peu de temps dont elle dispose pour rompre les hommes à sa fonction, elle comble aussi les lactines des éducations et contrebatte les hérédités? Elle peut le faire, elle le fait souvent ; c'est lorsqu'elle trouve chez un homme un ressort susceptible encore de se bander; il arrive que les efforts imposés à cet homme l'accoutument à l'effort volontaire, que ses actions musculaires ressuscitent son cerveau. Mais si le jeune soldat ne peut être haussé à la taille virile, par veulerie native ou par énervement acquis, il faut bien qu'on le jette au rebut. Tel est le sens du service militaire : c'est une éprouvette à jauger les hommes ; les uns sortent de là poinçonnés pour des vies normales, les autres sont un déchet social qu'il serait bon d'écumer tout d'abord. Et bien loin de pouvoir rien pour réhabiliter ceux-ci, l'armée ne peut que provoquer leur révolte, changer ces paresseux en des rétifs, ces incapables en des désespérés. On les voit s'éteindre d'eux-mêmes et comme à dessein ; les années

se passent, leurs peines de chaque jour apportent incessamment un appoint à leurs haines. Vient le jour où l'on démuselé *ces hydrophobes, où ces libérés font le rêve etjouent le rôle d'être libres...

Etre libre ! Etre un homme en marche sur les routes, porter un paquet au bout d'un bâton, se présenter à la porte des charbonnages, demander du travail, refuser les salaires I On va où la paye est la plus forte et le genièvre le moins cher : n'est-on pas libre? On insulte les riches, on hait les patrons, on lapide les gendarmes. Libre, on est libre 1

Il s'agit de laisser à Savine le moins d'objets possibles. N'a-t-il pas une chemise lui appartenant en propre, une blouse, une casquette? Les plus pauvres reçoivent d'ordinaire, envoyée par les parents, une défroque sommaire, qu'ils revêtent pour partir. Mais celui-ci n'a rien : il faut se résigner à lui abandonner des vêtements. On lui cherche un vieux pantalon : trop long pour lui. Peu importe, il le gardera: Tobjet est vieux et sale, c'est là l'important. Une vieille veste^ maintenant : celle de Pingot se trouve là par hasard. J'ordonne qu'on y ajoute un manteau, car cet homme tousse à fendre l'âme; et le voilà qui

50 PINGOT ET M«I

tourne vers moi 8e& yeux morts, «es yeux vicies. Il a l'air surpris d'un chien galeux qu'on caresserait.

C'est fait. Pourquoi reftte-t-il en place comme un-e borne? Qu'attend-il?

— C'est un crêpe, qu'était sur ma veste. «.^

En effet, il y a autour de la manche gauche un ruban froissé, frippé. Ce crêpe est tout ce qu'il possède au monde: rendez -le lui. Le taillear vient le lui coudre ; le maréchal-des-logis-chef ferme son registre avec bruit, et disparaît. Je veux savoir de qui Savine porte le deuil.

— C'est mon frère qui est mort à cause d'avoir été mouillé dans la mine. Il avait une bronJEdte. Nous n'étions plus que nous deux de parents.

Et sa toux le reprend. Quand il mourra, celuici, qui donc portera le deuil ?

PINGOT ET MO? Til

20 février

Devant nous, la terre dure, froide, mauvaise aux pieds des chevaux, et, sur elle, le brouillard compact. On se sent perdu dans cette atmosphère malsaine , on cherche un arbre ou un toit, une réalité quelconque sur qui marcher. On a cet instinct, que si Ton trouvait seulement une direction, on pourrait sortir de là. Mais rien que la brume illimitée, lourde comme une angoisse...

Nous en sommes à ce moment où les jeunes soldats commencent à conduire deux chevaux ; ils vont en file, tout près de moi. Je crie au maréchal-des-logis qui est à leur tête de partir au trot. Ils s'ébranlent en effet, apparaissent successivement, puis se fondent, à deux pas, dans le gris. Comme j'entends cliqueter les crochets- têtede-trait, je pense que je pourrai les rejoindre en me dirigeant sur eux au son. Mais je les cherche vainement pendant un quart d'heure, galopant au hasard dans le brouillard de feutre, tandis que retentit, tout près de moi, cette sonnaille railleuse.

■■.2 J J.NOOÏ ET MOI

Les Corbeaux se icjoiiîbsent, on les entend sans Il'S voir. Il semble (qu'ils se moquent de notre î.iarclie zigzaguée, de notre métier, de toute ■otre vie. Ce sont peut-être des corbeaux de vhaïups de bataille : nous vous mangerons, disentils, nous vous mangerons. Mais de grands squelettes se dessinent: arbres maigres, givres, qui ne sont plus que des perchoirs de corbeaux. On entend un grouillement dans les branches ; cela s'enlève en noir, tourbillonne, revient, et nous les voyons s'efF.icer, devenir informes, pareils à des boules de gui.

Faid-nous périr à la clarté du jour!

C'est la prière d'Ajax que je te refais après quatre mille ans, Soleil-Dieu, témoin des carnages !

Décor fantastique : au fond, le donjon estompé dans la brume 5 par-devant, la chapelle, extraordinairement dégagée de cette brume, exposant sur fond pâle jusqu'au moindre de ses atours noirs. On voit bâiller les gargouilles, essorer les

PJNGOT ET MOI 5î3

Saints -Esprits. L'église, découpure hardie et délicate ; la geôle, simple rectangle d'ombre, imperceptible.

J'aime cette transfiguration du temple et ce recul de la prison. Ce bloc de pieiTC, posé par la royauté sur tant de vies, cette presse de granit d'où coula tant de sang, m'offusque jmr la brutalité de son contour : c'est un trop gros pave sur la poitrine de la France. L'église, au contraire, ornée et complexe, aux vitres claires comme celles d'un aquarium, je l'aime, je veux croire qu'elle a fait plus de bien que de mal.

Dans les replis de ses pierres, il y a un grand rassemblement de corneilles, qui voltigent, caquètent, soufflettent les modillons à grands coups d'aile. Que disent-elles? Peut-être ceci ;

c Nous sommes les âmes dcô morts couchés sous les dalles du chœur. Nous nous posions dans les stalles ; maintenant, il n'y a plus là que nos corps. Pourquoi nous fermez-vous la porte ? Ouvrez-nous, ouvrez-nous ! »

€ Les âmes de ce siècle sont habituées au plein ciel. Mais nous, on ne nous a pas appris la liberté. Laissez-nous rentrer auprès des corps que nous aimions : ouvrez-nous, ouvrez-nous ! »

25 février

Ne le dîtes pas au général inspecteur, ni à rintcndant : notre effectif n^est pas tout à fait tel que prétend le trésorier. Un passe-volant vit à notre ordinaire, et c'est Trois-Pattes, le chien du régiment.

Comment possédons-nous Trois-Pattes ? — Eh ne vous souvenez-vous point de cette pensée de Pascal ? « Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants... » H est entré un jour dans le quartier, et nous l'avons pris. C^était une sorte de terreneuve, marqué de feu sur le front, avec une tête moutonne, et des yeux si doux. Il galopait dans la cour, jouait avec des riens. On se disait : en voilà un, au moins, qui s'amuse.

L'adjudant -major donna en vain des ordres pour son expulsion. On lui faisait des peurs, on le bourrait à coups de crosse, on le balayait comme une ordure. Chassé par la porte du Nord, il faisait le tour du fort an petit trot, et si la sentinelle

du Sud, fidèle à sa consigne, le renvoyait, il allait passer devant le poste des chasseurs à pied et rentrait par le pont-levis. Le brigadier planton aux cuisines eut mission d'écarter le parasite -, mais pouvait- il répondre de toutes les pommes de terre et de tous les os distribués dans douze cents gamelles ? Trois-Pattes engraissait, et nous aimait d'autant plus.

Ses fonctions étaient multiples : agent du commandement en ce qui concernait l'allure des chevaux, et surveillant spécial du mouvement : au trot ! qu'il soulignait d'aboiements furieux 5 puis policier, éclaireur, garde-parc mortellement hostile à ces gens hâves qui viennent rôder autour de nos manœuvres. Enfin, il collaborait aux installations en plein vent de la cantinière , avec laquelle il était en relations de politesse.

Mais l'omniprésence de Trois-Pattes agaçait le colonel. A l'approche de l'inspection générale, le vétérinaire reçut l'ordre de préparer une boulette de strychnine... C'en était fait. Le matin du jour fatal , le condamné parut au polygone , tranquille comme Socrate devant la ciguë ; on entendit sa belle voix de commandement. Mais dans une conjonction difficile de pièces et de

C6 PINGOT ET MOI

caissons, Tardeur de son zèle l'emporta au centre (lu péril, il se laissa prendre sous une roue. Ce fut un cri aigu: la jante se développa, sanglante. Etait-il mort? Non, mais il avait une patte coupée, et se traînait dans son sang, en gémissant. Le commandant cria : Achevez-le ! mais personne ne bougea, bien que nous eussions tous nos armes et mille fois le moyen, certes, de tuer un chien. C'est qu'il tournait vers nous ces regards plaintifs par lesquels la bête dit à Thomme : guérismoi.

Une corvée passait auprès : on la héla. Emportez cet animal jusqu'à l'infirmerie vétérinaire, dit-on au brigadier. Il était sous -entendu que là-bas on l'exécuterait dans les règles. Un canonnierprit en effet Trois -Pattes en travers sur son cou comme la brebis du Bon -Pasteur, mais au bout d'un instant, il sentit que le sang avait percé son bourgeron, et demanda que le fardeau fût pris par un autre. Ils se le passèrent ainsi tout le long de la route.

Le vétérinaire vit qu'il était perdu et lui offrit la boulette. 11 la refusa : elle était pourtant appétissante. Mais il souffrait trop , et laissait tomber sa tête, comme font les oiseaux qui vont mourir.

Ses dents blanches étaient serrées par une convulsion de douleur intense : frisson de mort prochaine qui devenait une volonté de ne pas mourir. Il fut convenu qu'on le soignerait d'abord et qu'on l'empoisonnerait ensuite. On lui coupa donc proprement ce qui lui restait de patte, on le pansa à riodoforme comme une personne, ou comme un cheval qui vaudrait la peine qu'on le guérît. Il eut une stalle au département des maladies contagieuses, et nombre de canonniers venaient le voir, lui portaient les restes de leurs soupes.

Quinze jours après — l'inspection était passée . — le colonel fut fort surpris de rencontrer sur le terrain de manœuvre Trois-Pattes, qui s'avança bravement vers lui et lui fit le salut militaire avec sa queue. Le maître permit qu'on lui racontât l'histoire, puis pardonna, oublia.

Que personne maintenant ne prétende plus nous enlever notre chien invalide ; il est à nous, non plus par une possession de hasard , mais en vertu d'un contrat pour lequel il a mis sa patte en gage. Invalide, il l'est, vraiment, car, souffrant de ces démangeaisons qu'ont les amputés au bout de leurs membres absents, on le voit se soulager en trempant son moignon dans les flaques.

68 riNCOT ET MOI

Il a contracté aussi Thabitude de s'asseoir, dès qu'il s'arrête, de manière à reposer son arrièretrain. Enfin, au sujet d'un certain besoin, il est revenu à cette manière de s'accroupir qu'il pratiquait dans son bas âge, que sa maman chienne i AÏ avait appriset

PINGOT ET MOI o9

1er avril

Si j'ai laissé tout le mois de mars en blanc clanB ce cahier, on peut m'en blâmer, puisque j*ai manqué à mon propos ; mais il est juste aussi qu'on m'en plaigne. J'ai eu un grand chagrin : mon cheval est mort.

Le 28 février, il était languissant ; je Tai fait conduire au vétérinaire, qui Ta retenu, le suspectant de fièvre typhoïde. On Ta mis dane un box, et lui, tout triste, cachait sa bonne tête derrière la porte, pour ne pas voir la lumière. Il ne mangeait plus : rien que quelques carottes, dans la main ; ses naseaux étaient brûlants. Le troisième jour, comme j'arrivais au matin prendre de ses nouvelles, je l'ai trouvé dans la cour, au milieu de tout le personnel rassemblé pour juge> son cas. On m'a dit : « Il va claquer » — tout simplement, sans plus me ménager; et c'était vrai, il a claqué, il s'est mis à lentement mourir, effondré dans sa litière ; il râlait en me regardant avec

ses yeux noyés de fièvre, mais interrogateurs encore et câlins, qui me demandaient de l'air, de la vie

Il faut être officier, avoir dressé un cheval, Favoir monté en route, en manœuvres, le jour, la nuit, en tout terrain, par tous les temps, l'avoir vu partout où Ton était soi-même, au camp, au cantonnement, au bivouac, l'avoir aidé à vivre, l'avoir empêché de souffrir, pour savoir ce que j'éprouvais là, tandis que Boléro mourait...

Ne Payant plus, je montais ces chevaux qu'on a dans les batteries, carcans à bouche perdue, bêtes de trait, montures réintégrées : des riensdu-tout. Le colonel me disait : « Prenez donc Pensée ; c'est la meilleure bête de la remonte ! » et le capitaine-instructeur: « Ne la prenez pas, c'est une rogneuse, c'est une... » je n'oserai jamais écrire tout ce qu'il en disait. Une chose m'a décidé : Pensée ressemblait à Boléro, baie -cerise comme lui, haute de garrot et belle d'épaule, un peu plus forte d'encolure, seulement. Puis elle avait l'œil franc, mangeait dans la main sans chercher à mordre ; aussi soupçonnai-je ses palefreniers de mauvais vouloir, et passai-je outre aux médisances qui couraient sur elle.

Non seulement ses caprices de bête incomprise, mais tout son jeune être maladroit, ignorant des allures, des terrains, des objets : j^avais tout cela contre moi. Je lui donnai d'abord l'habitude des longues promenades et le goût des sites lointains, point sur lequel elle me contredit longtemps, en prenant, au maximum de notre élongation, une allure mourante, quelquefois même en s'arrêtant pour hocher la tête et me dire : « Non ! non ! non ! j'en ai assez de tes sales chemins ! » Après cela , déjà fermes dans nos directions et quelque peu réguliers dans nos allures, nous fîmes du travail en terrain varié. Et ce n'était plus ce sol d'hiver macadamisé par les gelées profondes ou défoncé par les dégels, mais le bon terrain de mars , élastique , vivant , tapissé d'herbe odorante. Enfin, nous eûmes de longues séances dans ce manège rempli de moineaux piaillants, qui font l'amour en l'air, bâclent des nids mal torchés, se roulent dans la sciure, s'y poudrent comme des pîeiTots de pantomime. La voilà franche à l'obstacle et brave à tous crins. Quand on pense qu'elle se dressait comme un î, au passage du tramway à vapeur !

Maintenant, elleTentend venir devant, derrière,

en travers , sans broncher, et n'inclîne vers lui qu'une seule oreille . Elle se dit : « C'est une machine comme ça, qui souffle et qui pète. Cane tire pas à conséquence. »

Dresser un cheval : besogne très philosophique. Un cheval et un homme concluent d'abord ce contrat domestique dans lequel Tun dit à Tautre : « Porte-moi, je suis un cerveau qui commande à trop peu de muscles » ; et l'autre : « Nourris-moi bien et soigne -moi, je suis une pauvre bête qui n'a point d'esprit. » Puis, commence entre eux le duel obscur de la raison et de l'instinct, de la ruse et de la force, lutte de patience et de pitié dont le terme est pour le cheval le gain de quelques idées. On veut que la bête n'ait point d'idées ; mais niera -t-on qu'elle ait du moins des images générales ? Or, qu'est l'idée, sinon une image générale?

Le difficile est d'exprimer ces idées dans ceite langue cheval qui n'a que deux termes : le terme rêne , le terme jambe , et l'expression serait impossible, si on n'avait aussi la ressource de le deviner et de le percer à jour, le pauvre être, d'opposer ses velléités l'une à l'autre , de le leurrer par des récompenses illusoires, enfin, de faire

PINGOT ET MOI G3

naître en lui l'idée comme conjonction des instincts et comme sédiment des expériences : exactement comme elle est née chez T homme.

C'est ainsi que j'ai conduit Pensée à porter sur moi un jugement favorable, et que je suis devenu pour elle Monsieur-Sucre, mon ordonnance étant Monsieur-Fourrage. S'il est vrai que les chevaux prient Dieu pour que leur maître les aime , elle sait bien, la mignonne, que sa prière est exaucée : de là son geste de chercher entre mes doigts avec 866 lèvres embaumées de foin, et, quand je m'éloigne, d'allonger hors du box sa jolie tête pareille à celle de Boléro^

3 avril

Pingot prend une leçon d'armes. Non que nous voulions en faire un spadassin : mais il est avéré que r escrime dégourdit.

En face de Pingot, sur la planche, un élèveprévôt, que j'avais l'an dernier comme pointeur, donne la leçon. C'est aiïssi un lampiste, un orphéoniste , il sait des vers par cœur ; il nous fabrique tous les ans le lustre dont on éclaire le banquet de la Sainte-Barbe, ce beau lustre où les bougies brûlent dans les canons des revolvers. Mais dirai-je tous ses talents? Les dégourdis, on les retrouve partout. Il a pris maintenant des allures de vrai prévôt : il les connaît, ces grands froissements du fer qui éprouvent le poignet de l'élève ; il commande aux mains gauches, rien que par un geste de la tête et des yeux, de rester dressées en l'air. Il place aussi sa main droite horizontalement, les doigts allongés, invitant la lame à venir, par ce geste de recevoir — tout à fait

comme un vieux inaîtreT Je m'approche de sa planche, il prend un ton doctoral, et, pour m'étonner, dit :

— S*' leçon, 3® reprise. Exercices sur la marche ; attaque, parade et riposte du coup droit.

Marchez..., dégagez.

On entend un bruit sourd, comme d'un morceau de plafond qui se serait effondré sur la planche : c'est simplement Pingot qui se fend, tout d'une pièce, en geignant de Teffort.

7 avril

Un homme qui revîent d'Hasebrouck m'apporte une mauvaise nouvelle. Blanchart, le sous-o£G[cier modèle, Thonnête Blanchart dont j'avais gardé un si bon souvenir, maintenant ouvrier bouilleur dans une raffinerie : on dit qu'il bat sa femme. Il faut qu'elle ait eu des torts. Mais pourquoi cette brutalité ? Se serait-il mis à boire ?

J'espère que nous irons cette année-ci à Calais pour faire nos écoles à feu. Je verrais alors Blanchart, et tous les autres. C'est qu'ils sont déjà légion ceux dont j'ai peu ou prou été le lieutenant. Je m'informe de leur sort, j'en tiens registre, et quand j'apprends que l'un d'eux manque à ses devoirs, vraiment, je ne suis pas tranquille.

J'ai peur d'avoir à répondre pour eux, au jour du jugement dernier. Ils seront là quinze cents, dans la vallée de Josaphat, qui diront : c C'est la faute du lieutenant ! il ne nous a pas punis au bon moment ; il a été trop sévère, il a été trop

bon ; il ne nous a pas donné de conseils, il nous a donné de mauvais exemples. » Et le bon Dieu me demandera: « Pourquoi celui-ci se grisait-il? Pourquoi celui-là battait-il sa femme? » Comme je ne saurai que dire, il est possible qu'il m'envoie un temps au purgatoire, avec Blanchart.

8 avril

Je lis souvent ces autobiographies qu'il est de mode aujourd'hui d'oflfrir au public : livres fragiles, vite effeuillés dans le tourbillon de notre vie, auquel je viens pourtant ajouter ces pages. C'est que ces auteurs, dont chacun de nous est confident, ont le plus souvent ces qualités maîtresses : délicatesse et sincérité. Je voudrais les connaître tous, les remercier d'avoir dit si bien maintes choses que j'avais senties moi-même, mais que j'hésitais à dire. Ils me placent dans cet état singulier, qu'une fois ma lecture finie, une main sur ma conscience et l'autre sur le livre, je trouve que celui-là répond à celle-ci, et n'ai rien à leur reprocher, sinon, justement, ce livre. Car c'est moins un livre qu'une plainte orgueilleuse et l'exaltation d'un Moi, ou, si l'on veut, d'unNous^ haïssable.

L'un écrit : c Pourquoi et comment la vie se fait-elle accepter ? » Mais pris, hélas I dans ses

PINGOT ET MOI C9

réminiscences littéraires, victime de sa propre culture, il laisse la question sans réponse, après avoir rejeté ces vocables vides : par l'humanité, par la pitié... N'est-ce pas un signe des temps qu'on puisse se leurrer sur de tels sujets, et les envelopper par tout un livre de déductions délicates, alors que la réponse immédiate, évidente, était celle-ci : par le devoir ?

Oui, ne perdons pas de vue notre devoir. Celui de l'officier est le plus clair ; mais tous ceux qui ontplace en la société ont un devoir, qui est de bien tenir cette place. L'artiste ne doit livrer au public qu'un art, à son sens, excellent ; le littérateur^ rien que des livres qui satisfassent un besoin, qui guérissent un mal, qui consolent une douleur. Est-il certain qu'ils aient fait pareil examen de conscience, ces délicats qui nous apportent des œuvres si mélancoliques ? Et s'ils ne l'ont pas fait, de quel droit deviennent-ils nos maîtres ès-désespoir?

Leur mal — j'en ai souffert — vient de trop d'étude et de trop peu d'action. Il leur manque, non pas l'intelligence de ce qu'ils doivent et de ce qu'ils peuvent, mais l'effort viril nécessaire à notre nature et pourtant retranché de nos mœurs,

la contrainte salutaire, cette" pratique d'obéiasance qui est école d'autorité. La vie militaire leur aurait donné tout cela, s'ils Tavaient connue, ou si, rayant connue, ils avaient su la voir telle qu'elle est.

J'espère fermement que la génération suivante sera plus mâle, et si notre contagion devait prolonger sur nos fils la maladie du désespoir, je compte sur l'armée pour les en guérir. Elle éveillera leurs énergies, cette maîtresse martiale, rien qu'en les forçant à l'action ; au lieu de cette pitié abstraite que nous vouons aux humbles, elle leur enseignera une sympathie expérimentale, eiBFective; et les contraignant à se taire devant des ignorants qu'elle fera leurs maîtres, peut-être les rendra-t-elle moins diserts. Qui ne voit tout ce que la nation gagnerait à ce silence, si la littérature y perdait ?

Mais pourquoi moi-même manqué-je à cette maxime du silence? Ai-je un droit que n'aient pas toufi ces jeunes hommes si studieux et d'âme si subtile ? Dire que je prends la parole au nom d'une catégorie serait une vanité inutile, car il n'est si triste lamenteur qui ne se croit prophète et qui ne puisse mettre une étiquette générale

sur sa confession particulière. J'aime mieux répondre ceci : Vos livres charmants, qui ne sont orientés sur rien, pourraient dévier nos volontés ; et vous avez beau inscrire vos vies sous l'épigraphe de Montaigne : Ceci est un livre de bonne foi ; j'ai trouvé, moi, une formule plus brève : Ceci est un livre de foi.

12 avrU

La question suivante se pose : Que faire de Pingot? Ses classes sont finies, toute ambition lui est interdite. L'abandonnerons-nous à son modeste sort et devra-t-il, indéfiniment, atteler des chariots, des fourragères, des avant-trains de siège, des porte-corps, des caissons légers, des fourgons, des voitures médicales, et charrier à journée faite au gré de ces puissances qu'on nomme la Direction d'artillerie, l'Ecole, l'Arsenal ? Pauvre hère ! je l'imagine mêlé, les matins d'hiver, à ce groupe frileux que l'adjudant de service inspecte la lanterne à la main, et qui se morcelé à mesure qu'on appelle : travail du polygone, balayage, fourrage. Ou bien devrai -je le rencontrer, l'été, remuant de la terre au gros soleil et pris dans ces besognes ridicules : le travail delà cible, le travail des obstacles ? Fera-t-il deux ans ce métier d'esclave et de vagabond qui l'éloignera de moi corps et âme, et ne me le laissera plus voir que par hasard, mangeant en

hâte sa soupe, sur un coin de table, entre deux corvées?

Mais quel emploi lui donner ? La vie d'un régiment implique des fonctions nombreuses; on les distribue aux hommes d'après leurs métiers antérieurs, qui leur font des aptitudes : fouriérisme sans phrases qui existait dans l'armée bien avant qu'on ne rêvât d'en appliquer à la société une généralisation aventureuse. Or, la profession de Pingot, inscrite sur la première page de son livret, est celle-ci : cultivateur.

Il est vrai que nous avons^ dans les fossés du fort, des plates-bandes où poussent des choux et des navets. Mais cette culture incombe à Tun de nos hommes, précédemment maraîcher à Saint- Omer. Puis, jardinier, est-ce une profession honorifique? Il vaudrait mieux un emploi auquel correspondît un insigne. Le maréchal porte un fer à cheval sur le bras gauche ; le bourrelier, le

contour d'un collier; le trompette au fait,

pourquoi Pingot ne serait-il pas trompette ?

Et comment n'y avais-je pas pensé plus tôt?

Avec des poumons comme les siens, on soufflerait dans le clairon du jugement dernier. Je propose mon idée au capitaine.

74 PINGOÏ E r }.lOl

— nein !... Pingot? Je le trouve bien lourd.

J^aiine qu'un trompette soit dégourdi.

— Il se dégourdira, mon capitaine. Remarquez les progrès qu'il a faits en équitation, depuis janvier...

— C'est vrai. Il est moins puni, aussi. Me répondez-vous de lui ?

— J'en réponds, mon capitaine.

C'est pourquoi, demain matin, le colonel recevra un état de proposition, à l'eflfet de nommer le canonnier Pingot à l'emploi d'élève -trompette. La colonne « avis du capitaine» porte cette mention: Sujet dévoue, bonne çonstitiitipn.

76 PIiNGOT ET MOI

le bruit de son sabre qui traîne à son côté, à peine moins large que ses cuisses plates, serrées par la culotte de tricot. Je m'avance et le salue. Rien que ma présence est une déférence qui lui plaît, il examine d'abord mon candidat.

— Combien pesez-vous? lui demande-t-il. Et ce nigaud répond :

— 1"'68, mon commandant.

Le commandant daigne rire : nous sommes sauvés.

18 avril

Un jeune homme obèse, que je rencontre dans le monde, m'expose ses idées sur l'armée. Il la connaît bien l'armée, ayant fait son volontariat d'un an. Certainement, il y a des officiers estimables, mais comme ils font un métier mesquin ! Harceler sans cesse ces hommes qui sont sales, brutaux, et pour quels détails odieux! Prétendentils les réformer ? Impossible, affaire d'éducation première, c'est le maître d'école prussien qui nous a battus en 70, etc.. Bref, cette besogne étroite est indigne d'un homme intelligent — comme vous, ajouta-t-il avec un sourire lippu, croyant finir par une politcBse son discours insipide, pas mécontent non plus de fuir par une personnalité ce terrain général où les imbéciles ont tant de peine à se tenir.

Je n'ai rien réfuté : à quoi bon ? Cause- 1 -on religion avec un prêtre? Mais, la conversation glissant bientôt jusqu'au chapitre de la vie privée et des habitudes, j'ai vu devant moi un bonhomme

si abject que je me suis réjoui qu'il n'aimât pas Tarmée, Il se lève à midi, passe quelques heures au cercle, va à la salle d'armes pour secouer un peu la graisse qui l'envahit, et finit sa journée dans un théâtre, non pas dans un théâtre où l'on s'ennuie, mais dans une boîte à femmes, vous comprenez ?

Combien je préfère nos pauvres troupiers à ces poussahs dont la société est pleine, et comme leur contact est plus sain ! Ils ne sont pas trop propres, c'est vrai ; mais quand on les envoie se laver, ils y vont, et sortent nets de dessous le robinet. Tandis que les autres, la mer y passerait sans laver la souillure. Et leurs petits devoirs, qu'ont-ils d'avilissant pour nous, puisqu'ils sont salutaires pour eux ? Pouvons-nous nommer détails ce qui fait toute leur vie? Chacun d'eux n'a qu'une étroite sphère et se meut dans un court orbite ; mais enfin, ils ont droit d'y marcher sans encombre et c'est à nous d'aplanir leurs voies. Loin d'y éprouver le moindre dégoût, l'officîer ne peut que se réjouir de voir le soldat aller de ses armes à son cheval, à sa gamelle, revenir à Bcs effets, car ces menues besognes sont des signes et tiennent la place des travaux plus graves

qu'accomplira le citoyen. Le chef, personnification de la règle, sollicite cet homme à vouloir par de petits mots, par de petits gestes, par de brèves actions de présence, et c'est sa foi intime qu'ensuite, par une multiplication et un devenir secrets, ces heures de sa jeunesse qu'il a voulu partager entre ses soldats se ti-ansforment en des centaines de vies libres, faciles, heureuses.

€ Qu'est-ce autre chose d'être surintendant, chancelier, premier président, que d'avoir un grand nombre de gens qui viennent de tous côtés pour ne pas leur laisser une heure en la journée où ils puissent penser à eux-mêmes ? »

C'est pour la plupart de nous bien autre chose. Un métier qu'on exerce est moins un divertissement où l'on se jette pour ne pas réfléchir, qu'un travail dans lequel on se repose après excès de réflexion. C'est ainsi que la fonction d'officier^ où la part de la fatigue et celle de l'étude sont également grandes, permet de penser à soi-même et de s'en consoler par le bien qu'on fait à autrui. Qu'on y réfléchisse, et l'on verra que la discipline

militaire, une fois consentie, devient la règle de vie la plus haute, et laisse loin derrière elle cette discipline des Chartreux qu'autre part Pascal lui oppose.

Mais y a-t-il une seule des Pensées qui, détachée du recueil, reste vraie ? Aussi justement qu'elles s'appliquent à l'état d'âme de Pascal, marquent sa grandeur et ses faiblesses, aussi faussement pourrait-on en revêtir une conscience moderne ou voudrait-on les faire siennes en les méditant. L'humanité a ses âges, Pascal est d'un autre âge, et c'est une erreur à nous que de le lire, à moins que nous ne cherchions en lui l'intelligence d'un certain milieu, ou qu'il ne nous marque un terme en la carrière morale de l'humanité.

25 avril

Maintenant, il va deux fois par jour à la répétition des trompettes. Son instrument n'est pas des meilleurs, ayant été jadis écrasé dans quelque accident, par un homme ou par un cheval, on ne sait. Le forgeron du casernement le remit tant bien que mal sur la forme, et le plombier le ressouda à sa manière , ce qui n'était pas pour le rendre sonore. Enfin, cela peut suffire pour les couacs du début : quand Pingot saura jouer, on verra à se procurer une trompette neuve.

C'est au-dessus de Técurie, dans les combles, qu'ils soufflent à pleines joues pendant deux heures. Par manière de mesure, ils marquent le pas, tic-tac énorme, rythme vertigineux sous lequel vibre tout le bâtiment. La résonance du plancher couvre leurs fausses notes : on a bien raison de dire que quand le bâtiment va, tout va. Mais combien cette cadence est funeste aux talons de bottes, c'est ce que je peux constater dans mes revues du samedi.

C2 PINGOT ET MOI

J'entre dans leur tintamarre et vais droit au niaréchal-des-logîs, docteur ès-soufflerîe.

— - Voyez-vous, Henrion, celui-ci a des poumons. Quatre-vingt-six centimètres de circonférence, sous les aisselles!

Et, sur-le-champ, il se décide ceci : on exercera mon protégé à la trompette basse, qui exige plus de souffle, et même plus d'art.

PliNGOT ET MOI 83

4 mai

La manœuvre au matin, en mai, c'est vraiment ravissant. Le ciel est plein d'une lumière fraîche, les arbres allongent parmi le gazon leurs ombres changeantes, vite diminuées; et, tout autour du polygone, des frondaisons encadrent Taire nue, la forêt développe sa robe de tous les verts. Alors, il fait bon vivre ! Pour peu que Tallure soit vive, on se sent des ailes. Ai-je encore une âme? Non, elle s'est envolée. Voyez ces hirondelles qui font des circuits au ras du sol, poussent des cris d'amour, et, par moments, culbutent, montrent leurs ventres blancs... Mon âme est une de ces hirondelles.

Nous avons comme point de direction : l'arbre en fleurs. Ce marronnier au feuillage de qui sont profusément mêlées ces grappes blanches, pareilles aux joujoux d'un arbre de Noël... Que je touche donc au terme enchanté et que j'y prenne un hochet de joie et de printemps !«..

Contremarche : nous nous en allons, je n'aurai pas mon jouet.

Les batteries s'allongent en colonnes, s'élargissent en bataille, se rompent, se refonnent. Nous voici au trot, piquant droit au capitaine qui simule là-bas sa reconnaissance. « Feu en avant, en batterie ! » Les caissons sont déjà arrêtés, les pièces se décrochent et, d'un leste demi-tour, menacent leur but. I^e but! que peut-il être parmi cette verdure? Je montre à mes pointeurs ce sapin vert aux longs bourgeons verticaux, cette girandole sombre garnie de mille flammes pâles. N'est-ce pas le but qu'il nous faut pour cette comédie de guerre, jouée dans le décor du printemps? On pointerait sur le paradis, si seulement on savait la direction...

Que de lieues on trace sur cette lieue carrée I En avant, demi-tour, en arrière, et des déploiements obliques, et des défilés, aussi. L'herbe qu'on écrase rend une odeur de sève épanchée, et de la terre égratignée s'élève et nous grise doucement l'âme des germes endormis. Y a-t-il encore une guerre quelque part, dans l'espace ou dans le temps? Non, la guerre est abolie de par la sérénité de la nature. Glissons sur cette pente verte.

déployons nos chevaux dans Tétendue qui les attire et célébrons en nous, d'accord avec ces bêtesy la fête de Tinstinct assouvi !

17 mai

Les manœuvres qu'on exécute avec une troupe oxercée ne sont pas fatigantes : Tofficier a, dans l'œil, répure du mouvement à exécuter ; dans la mémoire, le mécanisme des organes qui s'engrènent en ce mouvement; dans la voix, l'intonation du commandement. Ce sont fruits de l'habitude auxquels notre long stationnement dans les grades subalternes laisse tout le temps de mûrir.

Au contraire, les heures consacrées à l'instruction des jeunes soldats exigent une dépense d'attention et d'énergie, et, quelquefois, un véritable effort intellectuel. Telles sont les séances où l'on s'occupe de la formation des pointeurs.

Il s'agit d'exercer à la fois l'œil de ces hommes et leur intelligence. Qu'il faille aiguiser le regard du pointeur, cela est manifeste ; mais on n'est pas toujours d'accord sur la quantité de théorie qu'il convient de leur dispenser. C'est le cas d'élu-

cîder cette question, car Texemple montre dans leur vrai rapport les fonctions de Tofficier et du soldat.

Le pointeur est dans la main de Tofficier un instrument conscient, mais non volontaire : conscient en ce sens, qu'il doit à tout moment manier ses instruments avec exactitude, les combiner entre eux, les înterchanger sur un bref commandement; non volontaire en celui-ci, qu'il doit rester docile à tous les ordres, indifférent aux phases du combat, et même aux effets de son propre tir.

La première condition exige une mentalité alerte et vigoureuse, la seconde de la loyauté et de la confiance, car on ne peut sensément obtenir la passivité du pointeur que par un renoncement éclairé qu'il consent une fois pour toutes quand il en a touché du doigt la nécessité. Si, par malheur, ce désintéressement n'était que factice et n'avait d'autre cause que le respect d'une consigne ou la crainte d'une punition, il s'évanouirait à ces heures critiques où l'homme ne sent plus rien, sinon le droit qu'il a de vivre ; et ce serait, au moment même d'agir, la rupture de l'instrument, l'anéantissement de l'effort.

J'explique donc au pointeur, à la fois, la gravité et Tinsuffisance de son rôle, et je l'amène à ce parti : de ne vouloir plus voir du champ de tîr que ce qu'il en découvre par l'œilleton de sa hausse.

Bien que par la définition de ce terme et par la notion du point de départ, qui est l'intelligence obtuse d'un paysan, on pressent que la carrière est vaste. On n'y progresse qu'à pas comptés. Mais par un effort continu et le soin qu'on prend de mêler la théorie à l'exercice, de ne la livrer qu'en échange d'une certaine opération manuelle {nihil in intellectu quod non pHus faerit in sensu), on les sent se former en effet| ces hommes, s'animer, vivre avec le degré de vie et le caractère qu'on veut. C'est là notre récompense : mieux que le marbre du sculpteur et pour autre cause que nos faibles talents, elles ont vie et se mêlent à notre vie, les statues que nous taillons dans cette matière sublime, dans l'homme.

La pierre d'achoppement, le casse-tête, c'est renseignement de ces humbles notions théoriques qui sont pourtant la basé de tout le reste. On a beau transposer les idées dans un vocabulaire restreint, où chaque mot garde un sens concret,

figurer les lignes par des ficelles, comparer les angles à des ciseaux qui s'ouvrent, appeler le cercle un rond, le cylindre un tuyau ; on a beau surprendre les gens par une question inattendue qui leur impose une réminiscence, répéter et rabâcher : il leur faut des mois pour apprendre et des jours pour oublier. Et cependant beaucoup d'entre eux doivent, en un an seulement, connaîti*e ces choses et nombre d'autres, emporter du régiment des notions claires, qui, ne laissant aucun trouble dans leur esprit, leur donnent pleine confiance en eux-mêmes : difficile problème.

Enfin, voilà la besogne à laquelle j'emploie mes après-midi. Je rentre chez moi vers cinq heures, fourbu, usé, incapable d'écrire une ligne ; et s'il j a beaucoup de lacunes ce mois-ci dans mon cahier, elles ont ce sens grave : je forme des pointeurs.

DO riNGOT ET MOI

20 mai

Diraî-je que les hommes dont René est le lieutenant ont pour lui de l'estime ou de raflfection? Ils sont plutôt amoureux de lui, ouï, épris de sa belle figure, de sa grâce à cheval, de son habileté il tous les exercices du corps. Ils étaient réunis en nombre, tout à Theure, tandis que René menait par la cour, à vive allure, un attelage réservé aux promenades des officiers.

— Comme il conduit bien, le lieutenant ! c'est un plaisir de le voir.

— L'as-tu vu tirer au revolver? Il met six balles Tune sur l'autre, sans viser, en baissant le canon comme ça, mon vieux ; et il n'ôte pas seulement gon gant.

— Et dans la société, c'est là qu'il n'a pas son pareil ; si tu le voyais danser, mon vieux.

~ Tu Tas vu, toi ?

— Oui, je l'ai vu.

— Tas vrai, tu l'as pas vu.

— Si je l'ai vu, chez le colonel , un soir que j'étais employé au vestiaire...

— Le commandant l'invite toujours à dîner, à cause de sa demoiselle. Mais le lieutenant est bien plus riche que le commandant. Il y a qu'à le voir, quand il a ses effets civils.

— Il donne trente francs par mois à son ordonnance.

— En voilà un chanceux ! Et rien à cirer : les nffiaîres du lieutenant, c'est tout vernis...

Etc..

9â PINGOT ET MOI

2 juin

« On ne peut trop hâter l'époque où les armées seront identifiées à la nation, si elle doit acheminer au temps où les armées ne seront plus, et où le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfin sur ses formes sociales. »

Le vœu philosophique d'Alfred de Vigny est accompli ; notre armée n'est plus que la nation en armes. Quelle que soit la cause de ce fait, ou paroxysme de haine entre les races, ou raison d'Etat pliant tous les citoyens sous une règle unique, il est manifeste que les cloisons placées entre le peuple et l'armée ne sont plus étanches et que le courant de la vie sociale les traverse librement.

Je voudrais dire en peu de mots quelles consé'» quences me paraissent avoir suivi déjà l'événement, et quelles suivront dans l'avenir.

La guerre de 1870 a eu deux effets : l'écrase-' ment de notre armée, la rupture de nos formes

sociales. Une œuvre de régénération a suivi. Mais tandis que l'assainissement public et la réforme de l'éducation générale progressaient lentement , avec la forme constitutionnelle, Tarmée, elle, se redressait brusquement, par une élasticité propre. C'est qu'elle a une formule plus simple : la guerre ; une seule chose la touchait : sa défaite.

Dès lors, dans l'échange de force vive qui s'instituait entre l'armée et la société, celle-ci avait tout à gagner. Chacun voulait sa liberté ; mais le service militaire, dressé là comme un signe, orientait ces libertés vers le devoir. La fraternité était aussi dans les bouches : la communauté des casernes la faisait passer dans les cœurs. Des enfants arrachés à des hérédités d'ignorance pour une culture prématurée, devenus hommes, paraissaient tout pleins de leurs facultés récentes, avides et méprisants ; d'autres, à qui l'on avait retranché leurs maîtres, prétendaient entrer de plain-pied dans les carrières, en vertu de droits acquis par leurs familles : ceux-là ambitieux, ceux-ci jaloux ) se rencontraient à la chambrée et s'y réconciliaient. Quelques-uns avaient pu se soustraire à l'instruction profusément répandue; d'autres s'en étaient vainement sursaturés, et,

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vaincus dans une compétition chaque jour plus sévère, restaient sans emploi : Tarmée recueillait ces ignares et ces impuissants ; elle donnait aux uns les éléments d'une vie intellectuelle, aux autres, Tapaisement, le repos, de nouvelles espérances.

On n'a pas assez remarqué ce bienfait de Tépreuve militaire. Mais enfin, comment, après tant de publications malsaines, de rhétoriques captieuses, de propagandes imprudentes, la nation n'a-t-elle pas perdu le sens? L'excès des ambitions, tout seul, pouvait causer le naufrage; ce navire, dont on ne chargeait que le pont, pouvait chavirer. Qui donc a gardé la France d'une ruine probable ? Je dis que c'est l'armée.

Elle se transformait à mesure, par réaction.

L'obligation d'instruire un grand nombre de soldats, sans citer les autres causes, conduisait à restreindre la durée du service. Cette formation abrégée du soldat demande un emploi judicieux du temps, une critique sévère des moyens d'ixuitruction. L'armée, dans cette forme nouvelle, devient semblable à ces usines parfaites oh la matière première ne subit ni travail inutile| ni rebroussement, ni temps d'arrêt.

Quels seront, dans Tavenir, les rapports de Tarmée et de la société ?

Certes, notre histoire sociale dans ce siècle-ci est peu consolante. Mais ces dernières années, h tout prendre, marquent un progrès qui pourrr. aller s'accélérant. La presse et la maison d'école y serviront, et Ton peut espérer que, dans cinquante ans, un citoyen français, pris au hasard, «era à peu près un homme.

Que sera alors Tarmée? Et d'abord, sera-t-elle?

Quelques-uns condamnent Tobligation du service militaire au nom d'un utilitarisme étroit. Que produisent ces jeunes gens mis en geôle trois ans ? disent-ils. Quel est leur rendement? Le soldat qui s'ejBForce, s'exerce, apprend à obéir, ù respecter, à vivre enfin : c'est un capital improductif. Donc, que le monde ne soit plus qu'une immense ergastule ; quand les enfants ont fini de grandir, qu'on les occupe à tourner des meules et que pas un d'eux, fût-ce l'esclave Plante, no retire ses épaules de la sangle servile : pas de

génie, de la farine. « L'homme ne vît pas seulement de pain... » erreur que la science sociale vient à propos pour effacer.

Car c'est le fléau de notre espèce, qu'avec la vraie science, avant elle parfois, marche la fausse science ; et c'est une grave question, de savoir si l'une fait plus de bien que l'autre ne fait de mal... On pourrait répondre à ces ménagers du capital humain qu'ils négligent la plus-value acquise par ce capital : plus-value de force, d'expérience, et de volonté. Mais l'armée est avant tout une institution morale. Il sera toujours utile d'appeler les jeunes gens aux casernes, parce que ce sera ton* jours les placer dans un milieu propre à les cémenter, à les rendre élastiques et résistants. Trempés dans le bain militaire, ils y entreront fer et sortiront acier,

La tâche de l'ofiScier restera donc la même, plus ardue, seulement, à mesure que les hommes seront meilleurs. Sa tâche sera lamême, ses moyens différeront. Il saura renoncer à des maximes traditionnelles pour tenir compte de droits nouveaux \ il jettera par-dessus bord la formule de l'obéissance passive, dès aujourd'hui bien vieille, et pratiquera celle de l'obéissance volontaire, dès que celle-ci

donnera plufi de probabilité d'être servi. Puis, pour mettre enjeu ces volontés désormais différenciées, il prendra contact avec ses hommes d'une manière à la fois intellectuelle et sympathique, fouillant leur vie antérieure, devinant leur avenir. De ces vies mises entre ses mains comme un dépôt d'honneur, il ne voudra ni dévier, ni retarder révolution. Un vaste savoir, une adroite impersonnalité du cœur : ces qualités remplaceront pour lui les qualités plus mâles et plus communes qu'on nous demande aujourd'hui.

Plus l'oflScier excellera à ce rôle pour ainsi dire persuasif) et plus grand sera l'effort que, dans un moment critique, il pourra demander à ses hommes. Us le croiront alors sur parole, ils se fieront à un esprit dont ils auront maintes fois senti la force. Au contraire, l'habitude seule ou la crainte les retenant dans l'obéissance, le danger, qui oppose la nature à la coutume et la mort aux peines, les eût vite affranchis.

On refusera peut-être le nom d'armée à cette école du devoir et le nom d'officiers à ces professeurs en armes : c'est ne pas vouloir que les mots fléchissent leur sens à mesure que nos idées se développent. Mais qu'importe le nom? qu'importe môme

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l'apparence de la chose? Et que ce soit, si l'on veut, un service industriel obligatoire, où les officiers ne porteront plus que des armes emblématiques, et les soldats, des outils : ce qu'il faut, c'est que le courage, la patience, le dévouement, ne disparaissent pas avant notre espèce ; c'est qu'il y ait ti jamais des lévites autour de l'arche qui contient ces trois choses.

Quel sera le dernier stade de l'évolution accomplie en commun par l'armée et la société ? Après combien de détours et d'arrêts arrivera-t-on à cette unanimité qu'Alfred de Vigny espère? Questions obscures, auxquelles répondront brutalement les guerres à venir. La lutte pour la vie est maintenant entre les nations, après ces combats de tout ordre qui ont ensanglanté la terre : duels de primates au fond des bois où bramaient les espèces préhistoriques, haines des clans, traîtrises des tribus, émeutes des communes. C'a été sans cesse un cirque plus grand dans lequel s'atténuaient les fureurs humaines : mais l'être social, apothéose planant sur le cirque , synthétise et perpétue les rages éteintes.

Quelques rêveurs ont dit que la science pouvait conjurer le dénoûment tragique : elle sou-

mettrait les civilisations à une sélection pacifique et romprait les frontières par un va-et-vient intellectuel d'abord, amical ensuite. D'autres prêchent l'unanimité en des langues universelles, déserts où leur voix retentit toute seule. Bref, on fait toutes sortes d'actes de foi au sujet d'une paix générale et définitive. Mais , quelles que soient ses propres tendances, Tofficier ne parle pas de ce qu'il ignore et n'avoue pas ce qu'il espère. Il veut que sa patrie triomphe, et s'il souflTre par avance des carnages sur lesquels ce triomphe sera dressé, il peut considérer que tous les progrès accomplis dans l'art militaire, dans la fabrication des engins destructeurs, que l'horreur croissante de la guerre, enfin, doivent tourner à un sacrifice moindre en augmentant cette force morale qui seule, dit- on, donne la victoire.

7 juin

La voix de ce spectre dît : Passons à la chimie. Et j'eus une sueur froide. J'allais donc être examiné sur la chimie, sur les acides^ sur les phosphures, sur les hyposulfites? Et comment faudrait-il noter? En atomes ou en équivalents?

Je m'éveillai avec l'angoisse animale du cavalier qui sent son cheval crouler sous lui, ou du plongeur qui ne peut remonter jusqu'à l'air.

C'est toujours ce même cauchemar : rêver qu'on se présente à l'Ecole Polytechnique et qu'on se trouve entre l'examen de ceci et l'examen de cela.

Combien de fois en ai-je eu l'oppression, de cet abominable songe ! Une nuit, il prit cette forme : l'appariteur avait affiché la liste d'admissibilité trop haut, je ne pouvais y lire. Et comme je loi demandais, haletant : « Y suis-je ?» ce satan repliait son échelle en me disant : « Allez chercher le télescope de M. Foucauld ! » Je courais alors par

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tout le Collège de France : « Par charité, le téléscopOi le télescope de M. Foucauld ! » Et, me dressant hagard sur mon lit, je me voyais dans ce casernement d'école où, depuis peu, je passais me& nuits. Une clarté de lune entrant par les vitrer sans rideaux me montrait des formes moutonnes, et soufflantes, mes nouveaux camarades, et ce n'était plus le dortoir du lycée, non vraiment r les épées étaient accrochées horizontalement audessus des chevets, et, plus haut, une boîte de* bois blanc, trapézoïdale, qui contenait le claque^ marquait ces fronts endormis d'une auréole angulaire et de ce signe : élève de TEcole Polytechnique. Alors ma joie était telle que je sautais, pieds nus sur le carrelage, et venais m'accouder à la fenêtre, le cœur pantelant, extasié, et tout mon être fondu en une de ces rares eflfusionsu qu'on n'éprouve que la nuit, auprès de ce qu'on, aime...

Qu'elle était belle en ces heures-là, l'Ecole endormie au clair de la lune ! C'était d'abord cette grande cour où, depuis un siècle, tant d'illustres ont pratiqué le péripatétisme ; c'était, à gauche, cette petite salle d'escrime, autrefois chapelle; Pavant- cour et le portail; le-

rempart de ces hautes maisons blanches, hérissées de cheminées -, Saint-Etienne et le Panthéon, que des perspectives jumelles montraient à une même hauteur au-dessus des toits, faisant sur l'Ecole leurs gestes étemels. Le sens de ces gestes? J'eus là-bas le loisir de le pénétrer, et le voici.

L'Église fait sur l'École un signe de grâce et de bonté.

Mille souvenirs séduisent en elle. Là dort Racine. C'est là qu'aux yeux effarés de Pascal ce gouffre sans cesse ouvert s'est fermé enfin, est devenu sa toinbe. Devant cet autel, Hégésîppe Moreau rêva son Quart d'heure de dévotion, le meilleur moment de sa vie.

Elle porte si coquettement les falbalas, les frises, les bigoudis! Sa colonne française est galonnée de si jolis rubans ! Elle est une reviviscence si moderne de cette mystique fiancée du Christ, jadis vêtue des simples atours romans , puis voilée de dentelle gothique , ici , grande dame à paniers !

Tombe des piétés les plus pures , reliquaire

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des arts les plus charmants, cette Eglise attire vers elle par tout le charme du passé.

Le Panthéon fait sur l'École un geste de menace et de commandement.

Ce sont de vastes murs silencieux : un grenier plein de cette graine, le génie humain; un catafalque où les plus grands athées sont ensevelis. La pensée de ces hommes, immortelle, emplit le monument, en chasse Dieu.

Les ai'ts n'ont pu mordre aux flancs de ce Léviathan ; la peinture n*ose y attacher que la fresque rêveuse, où les hommes sont impalpables et les idées tangibles. L'architecture, sur cette ossature énorme et inexpressive, pose la coupole, telle qu'un crâne symbolique.

Tombe des plus hardis penseurs, archétype d'un art géométrique, ce monument a sur lui le mystérieux attrait de l'avenir.

Il faut donc que l'Ecole écoute l'Eglise , et qu'elle réponde au Panthéon.

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Et que personne , au nom de la pensée , ne veuille rompre ses liens traditionnels pour la pousser plus vite à son avenir : Saint-Etienne , à la tour manchotte , cesserais aussitôt de la bénir.

Qu'on ne tente pas non plus, au nom des fois passées, d'interrompre sa marche prudente et progressive : le Pantliéon l'aurait vite éteinte dans son ombre.

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12 juin

Aujourd'hui est un jour faste pour Pingot : on vient de lui donner un cheval. Car rien ne noua empêche, à ce moment de Tannée, de désigner à nos canonniers leurs montures : nous sommea renseignés sur leur mérite équestre et sur leur aptitude au pansage. Donc, Pingot montera jPVi* iure, voilà qui est décidé.

Friture a dix ans, pas une tare, un beatiL poil alezan brûlé. Grosse mangeuse, elle digère bien. Quant aux formes, on y trouverait à reprendre , mais les proportions de l'ensemble y sont, et les membres ont le calibre qu'il faut pour emmener des pièces au galop par les ter-^ rains labourés. Je dois reconnaître que sa têteest un peu ridicule. C'est, à vrai dire, la tête de brochet; ses crins sont lavés, et même déteints,, d'un jaune douteux. La première fois que je l'ai vue, je me suis souvenu du chariot qui porte lea. héros du Roman comique à leur entrée dans Le:. Mans. Ce devait être quelque ancêtre de Fritures

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qui figurait dans cet équipage : bête modeste et méritante qui lui aura transmis, avec son exemple, cette fruste constitution tout à fait pure de sang anglais.

Son existence de jument eut l'automne dernier une traverse étrange. Depuis des années, elle avait comme compère un large bai marron, fort comme un bœuf et nommé Fromage (pourquoi donne-t-on toujours aux chevaux des noms ridicules?). Fromage a fini au mois d'octobre misérablement. On l'avait attelé pour herser le manège. Etait-il mal conduit ou prit-il peur ? Le fait est qu'il s'emballa avec son instrument, s'empêtra, se roula, se déchira aux pointes de la herse. Conduit à rinfiimerie, il fut mis dans le suspensoir, lavé et pansé. Il y avait un robinet sur chacune des blessures, et des tuyaux de caoutchouc pénétraient dans sa chair par les ouvertures de sa peau. Malgré tout, la gangrène s'y mit. Quand j'allai le voir, il était bien près de sa fin , l'encolure tombante, l'œil éteint ; pourtant il eut la force de flairer un morceau de sucre dans ma main et de le prendre entre ses lèvres dolentes. Les bêtes ont sur nous cet avantage, que l'impression de surface leur fait oublier la misère profonde.

Friture^ restée veuve, convola avec un cheval borgne qui tombait comme la grêle et ne voulait pas se relever. Elle avait été précédemment sousverge : le métier de porteuse ne lui plaisait pas. Il n'est sorte de frasques qu'elle ne fît, à cause de l'éperon : elle s'embarrait sur le timon plus de dix fois par manœuvre. Enfin, un jour qu'elle avait renversé un avant- train et blessé un servant, on la déposséda définitivement de son harnais pour l'élever à la dignité de cheval de selle.

Pingot la contemple, les mains derrière le dos, avec un sourire béat. Il est dans une disposition d'esprit à me promettre de tout son cœur ce que je lui demanderai ; j'en profite pour lui refaire cette recommandation tant de fois répétée au cours de nos instructions à cheval : de monter sa jument en tournant la pointe du pied en dedans.

13 Juin

Souvenirs d'Ecole ! Comme vous nous hantez tous, après quelques années, quand quelques impressions maussades, quand de juvéniles rancunes ont disparu devant les vraies tristesses ! Forsan et hœc oUm... Nous ne voulions pas en <5roire Virgile, et voilà qu'après cinq ans nous <K>nvenons qu'il a raison. Plus jeunes, nous pensions que le bonheur était dans l'avenir ; nous TOyons bien maintenant qu'il est dans le passé.

Si quelques-uns de nous ont souffert d'être iransplantés dans cette pépinière étroite, où l'on élevait indistinctement sauvageons, plantait de /serres et bois des îles, cela importe-t*il ? L'armée nous a trop bien fait voir ensuite que l'homme n'est rien et que l'agrégat humain est tout, pour «que nous puissions nous plaindre d'avoir été émondés, tranchés, comprimés dans ce terrain 'Collectif. Trop d'autres ont ce travers, d'opposer leur individu à la loi générale ; le sacrifice de

801 est le premier pas à faire dans les voies de la sagesse, et rhomme cultivé moins que tout autre a droit de se soustraire à cette clause du contrat social. Si l'École nous a menés deux ans par des sentiers vertigineux, c'était pour voir si nous ne broncherions pas, nous, réservés par elle pour commander à des hommes. Elle nous a retranché les deux plus belles années de notre jeunesse : c'était pour que nous puissions demander à d'autres pareil sacrifice. Je te pardonne donc tes coups de férule, forte maîtresse : et vraiment, que t'importe mon pardon ? Mais pardonne -moi à ton tour si j'ai mal usé de tes armes transcendantes, si j'ai mal porté ta parole par le monde ; et me pardonne aussi ta chouette symbolique si, fuyant à tire-d'aile son nid sombre, j'ai si tôt regagné le ciel...

D faudrait que l'un de nous prît un jour la peine d'écrire sur la vie d'Ecole, sur le travail, sur les plaisirs, sur les mœurs de ces quatre cents jeunes gens qu'on dit être une élite. Mais puisque ce livre n'existe pas, il ne sera pas inutile que je réfléchisse ce soir à ces deux choses : ce que le polytechnicien pense de l'armée, ce que l'officier pense de l'Ecole.

La première question s'éclaircit tout de suite

si l'on cherche d'abord à définir l'état mental du polytechnicien. Le vocabulaire psychologique n'ôflfrant pour cette définition aucun appoint, j'y risque les vocables Habstraitisme et d! extrémisme. L'équilibre du cerveau ne permet pas aux cellules qui élaborent l'exact de vibrer contemporainement avec celles qui perçoivent le réel : en sorte que cette entière ignorance des choses contingentes, caractéristique du polytechnicien, est un effet de son travail, plus encore que de la contrainte et de l'isolement dans lesquels il vit ; c'est l'ombre propre de cette intelligence éclairée de lumière abstraite.

Cet état singulier est révélé par les mœurs polytechniciennes, et d'abord par le nonchaloir de la personne et par le laisser-aller de la tenue : l'aversion pour le réel atteint ici jusqu'au mépris de soi, et c'est un mysticisme sans enthousiasme qui change ces sceptiques en des fakirs indifférents aux poussières de craie, aux taches d'encre, à toutes les scories que vomit le creuset deleur recherche. Si le polytechnicien, au dehors, est c<»rect, c'est qu'il se guindé pour paraître tel, et cela, en vertu d'un autre principe, absolu encore: son culte pour l'Ecole. Au dedans, s'il crie, c'est

k tue-tête ; s il casse des vitres, il faut que pas un carreau ne subsiste ; s'il chante pour se distraire , ce sont refrains dont la teneur suffoquerait les beuveurs même de Rabelais. Un singulier retour de Textrême culture vers la brutalité originelle ramène parfois ces abstracteurs de quintessence jusqu'au forcené vandalisme. Nul doute que le régime quasi -cellulaire de l'Ecole ne soit la première cause de ces désordres ; mais il y a vraiment un parti pris de les pousser jusqu'à une certaine perfection : trouble mental dû à des indigestions d'abstrait.

Même intransigeance dans les rapports de camaraderie. Il y a des amitiés fougueuses qui s'élargissent jusqu'à former des clans-, ces clans ge livrent des luttes homériques à propos des affiiires générales de la promotion. On tient alors, en d'étranges lieux, des débats d'une virulence topique.

Mais c'est surtout la raison raisonnante du polytechnicien qui procède de manière singulière. Dans une conversation, il restera muet, le plus souvent jusqu'à l'instant où quelqu'un posera un aphorisme quelconque, un semblant d'axiome :

on le verra alors s'acharner sur ce peu de gêné-

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rai, vouloir en extraire quelque chose| y réussir quelquefois par une argumentation déliée. On appelle cela : sauter sur la formule. Et c'est une prestesse d'esprit, si Ton veut, mais c'est un défaut aussi, car c'est la routine déductive d'une intelligence confite en transcendance et qui rechigne au réel. Cet officier professeur d'artillerie à Fontainebleau connaissait bien ce travers, quand, dans ses interrogations, il voulait qu'il n'y eût aucun bâton de craie sur la marge de son tableau et que Tofiicier-élève répondît, les bras pendants naturellement, sans figures et sans calculs. Cette perversion logique, aujourd'hui transitoire par le bienfait des écoles d'application, a duré jadis des vies entières, et produit Je saintsimonieme, le positivisme sénile d'Auguste Comte, sans compter maintes théories pseudo-synthétiques dont la bibliothèque de l'Ecole garde indolgemment les exposés.

Il est plaisant de voir, parmi les polytechniciens, l'amour même qu'ils portent à l'Ecole céder peu à peu devant la fatigue intellectuelle et la torpeur physique, leur superstition absolue du début sombrer dans l'absolu nirvana final. Mais le moyen qu'en aucun temps de ses études l'élève

ait sur PÉcole une juste opinion ? Pareil au métal plongé dans le bain galvanoplastique, il ne peut sentir qu'une chose : qu'il est traversé par un certain courant 5 Teffet de la métallisatîon due à ces cathodes puissantes, les Laplaee, les Arago, les Bertrand, n'apparaît qu'ensuite, par l'éclat que quelques-uns jettent dans le monde.

Après cela, je peux bien dire que l'opinion portée par le polytechnicien sur l'armée est rigoureusement nulle, que l'armée est pour lui un noumène impensable. Dire qu'il l'ignore n'est pas suffisant, ni non plus très exact, car enfin le polytechnicien a sur le sujet de courtes données : le mal est qu'il ne peut les mettre en équation. Première donnée : un cours d'art militaire professé à l'Ecole. On y prête une oreille non distraite, mais plutôt sourde, un tympan assiégé par la rumeur intérieure des arguments et des symboles. Autre donnée : l'exercice militaire pratiqué dans les cours de récréation. On lui oppose trop d'inertie physique et de soucis intellectuels. L'enseignement de l'artillerie est limité au fastidieux service de la pièce : la mémoire du polytechnicien, temporairement abolie, se refuse à contenir les nomenclatures. Je me souviens de

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rétonnement dans lequel nous mit un jour un de nos camarades qui savait démonter la culasse. Cet étonnement cède maintenant à cet autre souvenir : le même camarade faillit sortir fruit sec. Enfin, dernière donnée : les renseignements communiqués par les anciens, déjà présents à l'Ecole d'Application. Ils disent que ce n'est paa trop dur et qu'on s'y habitue. Comment ont-ils pu s'habituera une vie si peu transcendantale? Surtout, ce qu'on ne peut comprendre, c'est leur prétention au travail. Qu'ils récitent des règlements appris par cœur, soit ; qu'ils torchent des épures, des lavis, soit; mais de ce qu'on appelle le vrai travail, non, ils n'en ont pas.

Mais par quelles causes acceptera -t- on enfin un métier si mal jugé? Par une certaine curiosité d'éprouver l'inconnu et de forcer l'incompréhensible, par une reviviscence de ces cœurs enfouis sous la mathématique en attendant leur floraison, comme des plantes sous la neige, par un désir de paraître, très vif en ces esprits tout neufs, enfin, par cette irréductible espérance sans laquelle il serait bien impossible de vivre, et qui nous pousse sans cesse à des efforts nouveaux.

Les derniers jours d'Ecole se passent, bien

sombres, ceux-là; on en est à ce défilé angoissant des examens de la sortie, puis on franchit le terme attendu, on arrive en un carrefour qui a des débouchés nombreux, sans compter les culsde-sac. Une descenderie étroite conduit à TEcole des mines, une chaussée glissante à celle des ponts , il y a (pardon du symbolisme) un bureau de tabac et un bassin de radoub ; enfin, une route facile, engageante, porte sur son écriteau : Fontainebleau, école d'application, carrière militaire et champs d^honneur.

Cette route fait un tournant terrible dans les existences. Ce sont de nouvelles habitudes à gagner, une autre atmosphère dans laquelle il faut qu'on respire. On se refait un esprit et un corps, un esprit plus alerte dans un corps plus sain : deux années s'écoulent. D'autres graves examens, un suprême classement marquent la fin des études, £t cent cinquante lieutenants d'artillerie courent à leurs postes, où de nouvelles surprises les attendent.

Quand le dernier apprentissage est fait , qu'on porte allègrement et pour toujours le harnais, on peut jeter un coup d'œil en arrière vers cette École déjà lointaine et toujours si présente. On

comprend alors que, bien réellement, on l'aime, non seulement de cette affection mélancolique que rhomme mûrissant voue à tout ce qui fut sn jeunesse, mais de reconnaissance, d'estime. Son secret a été de nous former, par le vrai, pour le bien. Et non seulement elle a discipliné nos esprits, mais elle a d'avance réglé et garanti leurs productions en nous habituant d'abord à ordonner et à diviser. Quelle que soit notre besogne, nous aimons à classer nos idées en lemmes, théorèmes, scolies : parti pris de subordination qui laisse rarement le faux ou l'inutile anticiper sur l'essentiel. Bref, l'Ecole se résume ainsi : deux ans de travail immédiatement improductif, mais dont le résultat postérieur est de savoir travailler.

16 Juin

On m'avait dit l'autre jour : H va mieux , il s'en tirera. Et ce matin la nouvelle de sa mort nous arrive par cette note de service : Mutation. Daubard, décédé à l'hôpital militaire le 21, rayé des contrôles ledit jour.

Nous allons pour l'enterrer, emportant plusieurs couronnes pareilles, en perles bleues et blanches, mais dont les dédicaces diffèrent: Au canonnier Daubard, le colonel. — Au canonnier Daubard, les officiers. — A Daubard, ses camarades. L'adjudant a pris quatre hommes pour l'aller reconnaître sur la table de l'amphithéâtre ; ils reviennent, portant la boîte de sapin où le crayon du menuisier a laissé ses marques. On dit un bout d'office, puis nous marchons au cimetière.

Le colonel conduit le deuil, car les parents de Daubard, des paysans très pauvres, n'ont pu venir. Un vent chaud souffle par intermittences,

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lève des poussières, balance les couronnes accrochées à la galerie du corbillard. La matérialité des choses est en ce moment tangible et douloureuse... Nous dépassons la grille et nous tournons : nous voyons alors devant la porte de la chapelle, la sœur infirmière qui nous suit des yeux, immobile, son livre de prières appuyé contre sa guimpe blanche. Il n'y a que sa cornette qui bouge. Ne semble- 1- il pas que, dans ces limbes des hospices, ces femmes se déshabituent de leur propre vie, que leurs poses soient copiées sur des attitudes de morts ? Pourtant leur voix , leur sourire , ont de la douceur, et comme un accent maternel : elles président au cercueil, d'autres au berceau. Tout à l'heure, sous le porche , celle-ci nous racontait les derniers moments de Daubard — elle tenait son livre de cette pieuse manière ; le colonel s'épongeait, étant venu très vite — « Il se voyait mourir, a-t-elle dit, il appelait sa mère. »

Il se voyait mourir... Dans la grande salle où les lits blancs sont alignés, tous pareils, la lumière décroissait, l'image ensoleillée de la fenêtre s'allongeait sur le plancher, gagnait le mur ; la nuit tombait, sa dernière nuit. Les infir-

miers entrèrent avec des plats, le caporal régla la distribution d'après sa liste. Rien pour lui, Daubard. Les convalescents regagnaient leurs places, pâles sous leurs capotes de prisonniers ; en passant, ils jetaient un regard eflfrayé vers lui : et dans leurs yeux, il se voyait mourir.

n appelait sa mère... L'obscurité était maintenant complète, on n'entendait aucun bruit. Le lampiste alluma les veilleuses. Alors, les lits de la rangée opposée se mirent en mouvement, se serrant, puis se dilatant, comme les plis d'un accordéon ; le plafond s'abaissa, et il n'y eut plus d'air ; les ombres que projetait la veilleuse n'étaient pas des ombres, mais bien des oiseaux velus, qu'on sentait sur son visage. Alors, dans ce grand danger, il appela sa mère. La porte s'ouvrit, la religieuse entra sur ses semelles de feutre. H la reconnut bien, la femme noire qui venait pour le mettre en bière : et de nouveau, avec ce qui lui restait de voix, il appela sa mère.

Au moins, elle n'aura pas vu ceci, la mère ; ce trou dans la fosse commune, cette largeur de soixante-quinze centimètres, — juste la place que son fils occupait dans le rang. On jette sur lui la

terre, on dépose les couronnes, on dresse la croix noire où son nom est orthographié Dauhare, parmi de ridicules larmes blanches. Et nous le laissons là sous son épitaphe incorrecte, dans ce cimetière que le champ d'un maraîcher accule aux fortifications : lieu symbolique où s'est arrêtée sa vie, entre son enfance rurale et sa courte vision de la chose militaire.

Si nos vies valent quelque chose par l'effort et par la pauvreté, nous devrions en avoir cette récompense : que ces agonies débattues dans un lit d'hôpital nous soient épargnées. Mieux vaut la fin inattendue qu'on rencontre sur un champ de bataille ; mieux vaut la balle aiguë, mieux le coup de sabre hasardé dans la galopade et le ventre- à- terre ; mieux l'obus qui nous enlève dans une gloire de poussière. Il 7 a dans la mort de guerre une violence et une soudaineté qui s'accordent bien à l'absurdité du phénomène.

Et puisqu'il est entendu qu'elle ne choisit pas, cette mort, n'y a-t-il pas de la convenance à marcher de front au-devant d'elle ? Elle abat les

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pions, couche les quilles, et, quand son jeu est fini, parmi ces cadavres qui portent tous le même habit, on ne distingue plus quels crimes elle a commis.

Puis, comme c'est à ce moment-là notre devoir, de nous laisser faucher de la sorte , le deuil est moins lourd à ceux qui nous aimaient. Ils nous mêlent, leur vie durant, à ce culte des mânes qui est un expédient si touchant à l'effacement de la personne. Les femmes, surtout, ont un besoin d'honorer ce par quoi elles souffrent : il leur faut bien de ces pensées d'orgueil, à ces mères, quand elles s'ageno!iillent sur le tertre où elles supposent qu'est leur enfant, et quand elles vont pleurer devant cet ossuaire, à Loigny , auprès du tombeau de Sonis...

Iâ2 PINGOT ET MOI

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Des chevaux lâchés se promènent dans la cour du quartier, Tair mînable et nu, le mufle au vent, la queue dressée, incohérents dans leurs allures, zigzaguant comme des hommes ivres, ivres en ejffet d'un regain de liberté sauvage. Qui voit leur force ainsi déployée dans sa violence et son danger comprend mieux le mérite de celui qui les dompte, et qui sait réserver, développer cette énergie brutale. Us s'arrêtent aux auges pour y boire, flairent les fumiers, puis partent d'une brusque galopade ; et, se rencontrant au milieu d'une cour, deux d'entre eux s'abordent, se tendent leurs naseaux, hésitent, puis, antipathiques sans doute l'un à l'autre , pirouettent et se décochent deux ruades qui mêlent drôlement leurs arrière -mains. Les hommes sont moins sincères : qu'ils s'aiment ou se haïssent, leur règle de vie est toujours la règle de Lhomond, asinus asinum fricat.

19 juin

René avait arrêté son peloton devant les obstacles : avant d'engager ses hommes sur la piste, il voulait la parcourir lui-même, pour donner Texemple. Son cheval regimba à la haie, qu'on vient justement de refaire, plus drue et plus haute, et refusa obstinément de franchir, soit de ftted ferme, soit au petit galop. René prit alors un peu de champ pour lancer sa bête à fond : elle ne résista plus, mais sauta si maladroitement qu'elle se prit du devant dans Fobstacle et fit panache. Les sous-officiers, les hommes même, •'«mpressèrent autour du cavalier qui gisait sans mouvement, tandis que sa monture se relevait toute froissée et s'en allait d'un pas dolent. Le Wuit se r^andit par le polygone qu'un officier venait de faire une chute grave ; il y eut bientôt un cercle de camarades autour de lui , toujours inerte* Enfin, il ouvrit les yeux et dit :

— Quel est ce désordre ?

C'est que son peloton était rompu; plusieurs cavaliers avaient mis pied à terre et s'étaient approchés, par bonne volonté, espérant qu'ils aideraient à quelque chose. Pendant que le guide les reformait, nous dressâmes René en le prenant sous les bras. Il demanda :

— A-t-on rattrapé mon cheval ?

Un cavalier, justement, le ramenait.

— Mettez-moi en selle, dit-il.

On le campa sur sa monture ; à peine eut-il le pied dans Tétrier, qu'il se déclara guéri et voulut repasser l'obstacle. Nous l'en dissuadions.

— Laissez-moi tranquille, cria-t-il. Il ne faut jamais céder à un cheval. J'aurais peut-être mieux fait de mettre pied à terre et de conduire la bête en main, mais, puisque j'ai commencé de cette manière, il faut que je finisse.

11 franchit cette fois sans encombre, puis noug l'escortâmes jusqu'au quartier — botte à botte, car il était mortellement pâle ; et nous craignions à chaque moment de le voir défaillir. U a la cuisse largement meurtrie par la garde du sabre, mais le docteur ne demande qu'une quinzaine pour le guérir et pense qu'il pourra faire avec nous nos routes jusqu'au camp de Chftlons.

51 juin

Quelquefois, le lundi, je me fais raconter par mes hommes la façon dont ils ont passé le dimanche. Non pas le lundi matin : j'arrive au contraire avec la tête de service, cingle les retardataires, et me montre féroce sur le chapitre de la tenue. Mais l'après-midi, quand deux bonnes manœuvres les ont remis en train, je passe dans les chambres 5 je les trouve assis sur les lits, fumant leur pipe, ou taillant dans leur miche ces énormes prismes de mie qui sont des bouchées. Ils me disent qu'ils sont allés à Paris ; ayant débarqué place de la Bastille, ils ont acheté une gaufre au marchand qui est sous la colonne, puis fait une longue station dans un débit de vins, au coin du boule v&rd, chez un homme de leur pays qui vend de la bière du Nord. Tels sont leurs voyages à Paris. Les malins poussent jusqu'au Jardin des Plantes ; quelques-uns lui préfèrjent la Morgue. Aucun, je pense, n'a dépassé Notre-Dame.

Maintenant, c'est la foire au pain d'épices qui les attire. Comme je veux savoir ce qu41s y ont vu, ils me répondent qu'ils sont entrés chez M^*° Rosita, une géante. Ils en parlent avec un sérieux naïf, comme d'une personne que tout le monde connaîtrait, et ne doutent pas que moi, qui vais souvent à Paris, je n'aie été maintes fois la voir, cette Rosita,

23 juin

Importante nouvelle : M"'® Pingot est à Paris. Caifiinière ou femme de chambre, je ne sais, mais servante dans une maison où son mari a ses petites entrées, voilà ce qui est sûr. Il me demanda d'abord, avec les circonlocutions les plus polies, de manquer au pansage, le jour où sa provinciale épouse fit son entrée dans la ville : il vouiait Tescorter depuis la gare jusqu'à son logis, lui, versé dans les noms des rues, expert aux omnibus.

Un trompette a des privautés : on lui permet d'ordinaire de soigner son cheval à sa guise ; si bien que faisant mon tour aux écuries vers Theure de Tabreuvoir, j'y trouve Friture dans sa stalle^ régalée d'eau, nettoyée, attaquant à belles dents la botte du soir. Si je demande alors où est Pingot, on me répond qu'il est disparu, filé dès longtemps pour Paris avec la permission de théâtre» De théâtre. •• ces foumers ont des euphémismes!

24 Juin

Pourquoi Goethe a-t-îl nommé Poésie et Vérité cette partie de son œuvre où il raconte sa vie? Ce n'est pas seulement parce que la faveur de la nature et celle des circonstances avaient fait de cette existence une sorte de poème, ni parce que la vieillesse de l'artiste se complut à cette tâche charmante, de broder des imaginations sur la trame des souvenirs : mais bien parce qu'il est impossible à Thomme, lorsqu'il veut exposer sa destinée morale, de dégager sa propre réalité de toute poésie. Examinant ses actions anciennes avec son âme récente, il leur imagine des motifs et des effets qu'elles n'eurent pas ; ayant son point de vue hors du temps, il voit proches des états d'âme qui se succèdent logiquement, mais qu'une inconséquence des faits a séparés. Qui sait s'il est une forme d'art plus haute que cette confession discrète et suggestive, créatrice aussi, puisque de l'homme vivant elle

abstrait Thomme immortel? Mais enfin il n'y a que le génie qui puisse concilier la poésie et la vérité, et c'est pourquoi plus un auteur aura par don poétique l'intuition du monde et de lui-même, plus sa confidence sera suspecte. Comme l'attention qu'il porte à sa vie est un effet de cette intuition, l'inexactitude de son récit sera d'autant plus grande qu'il se sera plus soigneusement observé.

Ces réflexions me sont venues ce soir tandis que je m'amusais à raccorder quatre années, quatre tronçons de ma jeunesse : par la mémoire ou par le rêve, je ne sais. Il me semble seulement que si cet ordre que j'ai mis dans mes souvenirs avait été dans les choses, j'aurais été plus heureux. Mais qu'il me soit permis de conter mon histoire, peut-être vraie.

La rigueur des études préparatoires à l'École, le disparate et le terre-à-terre des notions acquises, nous firent considérer notre admission comme un affiranchissement. Le nouveau point de vue était élevé, les horizons s'agrandissaient. Peu nous

importait que dans ces cantons ouverts aux regards, et qui étaient des sciences, il y eût des replis inaperçus, que la frontière entre elles fût arbitraire, mouvante : Tair était pur sur ces sommets logiques, nous respirions.

Pourtant j'éprouvai bientôt un autre malaise. Je me demandais, sans pouvoir me répondre, si une abstraction aussi exclusive ne finirait pas par rendre inexactes les sciences exactes ellesmêmes. J'entendais dire que l'analyse était en progrès ; l'enseignement de l'Ecole me paraissait bien statique pour cette science en mouvement. Par quel artifice la figeait-on en pleine histoire ?

L'effet de ce doute fut une curiosité de puiser aux sources : je les trouvai troubles. Un symbole inaccoutumé m' étonnait ; je voyais aussi que ces notations défavorables avaient souvent déconcerté les inventeurs eux-mêmes ; leurs théories empêtrées dans des vocabulaires imparfaits, leurs exposés modestes, étaient loin de cette rigueur impeccable que l'Ecole donne aux théorèmes. Dotait certain que ces propositions, sublimées par nos maîtres, avaient eu d'abord une expression plus concrète. Ce remaniement incessant des formes, et la qualité toute transitoire des résultats, desti-

nés à disparaître dans de plus généraux, réduisaient pour moi l'intérêt présenté par les sciences exactes à leur transformation même et à leur enchaînement : j'en vins à lire l'histoire des mathématiques.

On sait qu'il n'y a pas de traité complet sur cette haute matière. Mais des documents partiels, préfaces de traités, articles d'encyclopédies, et quelques rudiments médiocres, avant-projets de l'œuvre qui manque, en tiennent lieu. En parcourant ce champ, on voit se lever de toutes parts des essaims d'idées; c'est un bourdonnement aux oreilles, un obscurcissement aux yeux : l'infini des connaissances stupéfie notre intelligence finie. Mais il y a des effets salutaires à recueillir de cette étude.

J'ai vu par elle que le caractère expérimental et tâtonnant des sciences les plus humbles appartient aussi au progrès des sciences pures : point que la pénible histoire de la numération décimale confirme particulièrement. Quant à l'algèbre, je lus qu'à ses débuts elle employait les mots de la langue courante, res, cosa, censo, et n'avait pas de symboles mais de lourdes locutions : censo-dicenso, etc. — Son existence datant du jour où

elle a conquis ses notations et sa phraséologie distincte, on peut la considérer comme une langue et dire qu^elle est une science historique, au même titre que les autres langues. Je soupçonnai d'après cela que les hommes qui avaient enrichi cet idiome de mots nouveaux, ou fait un usage imprévu des mots anciens, devaient être doués d'une imagination ailée, tout comme ceux qui renouvelaient les langues ou les poussaient à leur progrès par la littérature. Le savant était pour moi un double du poète, le poète lui-même, transposé dans le mode logique. Ces deux ouvriers de l'esprit exercent sur des matières différentes une même imagination. La formule « passer du connu à Tinconnu » qui prétend résumer la science, n'est vraie que de Tensemble ; le détail de chaque découverte montre que la marche de l'inventeur est plutôt primesautière, qu'il va par intuition à la vérité, l'expérimente , et ne la démontre que lorsqu'il la connaît. Guldin invente son théorème, et laisse à un autre le soin de l'établir sur des bases définitives :

« Il disait que la distance du centre de gravité à l'axe de rotation tenait un milieu entre toutes celles des différentes parties de la figure à cet axe.

que ce point était unique, et que, par conséquent si quelqu'un devait jouir de la prérogative énoncée ce devait être celui-là. »

L'histoire des sciences, conférée avec celle des arts, me montrait qu'elles ont toutes deux les mêmes époques de fécondité, Tarbre humain laissant alors tomber de ses branches les fleurs, qui sont les œuvres d'art, ou les fruits, œuvres de science. C'était bien une sorte de maturité qui projetait anonymement certaines productions au milieu d'une génération : la méthode des indivisibles, par exemple, éditée simultanément par Cavaliéri et Roberval. La géométrie analytique est- elle due à Fermât ou à Descartes ? Le calcul différentiel, à Leibniz ou à Newton?

«Pavais vu clairement que les sciences n'étaient qu'une fonction vivante d'un être vivant, l'homme, qu'elles devaient naître, fleurir, mourir, au gré des causes multiples qui font les civilisations. Dès lors, je revenais à contempler l'humanité, je voulais lui dévouer ma vie, et me réjouissais de cette fonction d'officier où je pourrais obscurément, mais utilement, concourir au grand œuvre de mon siècle et de ma génération.

5 juin

Il est sept heures du matin, moment fixé pour le repos de la manœuvre. Les trompettes qui cavalcadaient sur une piste et soufflaient en cacophonie se rassemblent, sonnent le ralliement, et vont se poster en un point vers lequel, aussitôt, les batteries convergent. Là, formés en cercle autour de leur maréchal-des-logis, ils jouent leurs fanfares baptisées par René de noms drôles : Vinaigrius, la polka des bourricots, etc. — Et voici le décor qu'ils ont derrière eux : une draperie en nuages, bordée d'une frange d*or, tombe en Inrume sur la terre et retranche l'horizon ] puis la marge d'or se renfle, prend forme et devient une bigorne aux pointes infinies, sur laquelle enfin le soleil se pose, loupe de métal incandescent.

Rien d'amusant comme le geste à la fois inquiet et précis, hiératique et papillonnant, que fait la main de ce brave Henrion, tandis qu'il mène son orchestre de cuivre, — geste si varié et si expressif

qu'il pourrait signifier à lui seul la courte partition : les cinq doigts tenant lieu des lignes de la portée, leur position plus ou moins crochue figurant les croches simples ou doubles. Far moments Henrion saisit son instrument et pousse, bien audessus des premières trompettes, une fioriture si aventurée qu'un capitaine s'arrête de porter son verre à sa bouche et fait : « Oh ! Oh ! » Et Pingot, lui, ne cesse pas de grogner :

tandis que Friture bat la mesure avec sa queue rousse.

Les chevaux s'y enrossent terriblement, à ce cercle : hier, j'étais en retard pour le rassemblement, le commandant me dépêcha Pingot ; mais Friture, protestant que c'était l'heure du repos, partît en se traversant et jeta son cavalier dans un groupe d'officiers. Elle collait à leur rang, et lui, tout rouge, s'efforçait de la détacher, malmené lui-même par ceux qu'il bousculait. Nous étions déjà formés à intervalles serrés et gagnions notre place, de cette marche nombreuse et dense

qui donne Timpression d'être porté par quelque chose, par une sorte de fabuleux navire à pattes et à roues, quand il m'atteignit enfin, tout troublé : « Le commandant ... il dit si c'est que vous allez pas bientôt rejoindre..., qu'y dit. »

2 juiUet

Un brigadier tient un conciliabule secret avec un de ses hommes. Il s'agit d'une lettre que celui-ci, mal assuré en orthographe, adresse à ses parents. L'écrivain, la plume levée, attend que l'idée soit née dans le cerveau de Tépistolier, et lui, les deux poings posés sur la table, une large ride au front, médite. J'interviens :

— Avez-vous pensé à dire à vos parents que vos officiers étaient contents de vous ?

— Non, mon lieutenant, je n'y ai pas pensé... je n'osais pas...

— Eh bien ! Il faut qu'ils le sachent. Brigadier, écrivez: Le lieutenant me charge de vous dire que je suis bon soldat, et vous fait compliment sur la manière dont vous m'avez élevé.

Puis je disparais, car il faut savoir disparaître. Mais l'homme me suit d'un long rire, sa figure s'est éclairée ; rien que par ce peu de sympathie

mêlée à son effort de style, j'aurai peut-être pratiqué la maïeutique de quelque tendre pensée qu'il ne pouvait susciter tout seul, et qui ira droit au cœur de ses parents.

Ï^NGOT ET MOI 131)

6 juillet

U y a contre le mur de Tescalier une pancarte sur laquelle efit écrit : Bibliothèque des canonniers. Sous Tinscription, une main livide, qui sort d'une manchette verte, montre le chemin. Je me rends à ce geste et monte là-haut pour revoir un moment un brave garçon qui apprit à lire Tan dernier à mon cours d'alphabet. Maintenant, il est planton à la bibliothèque, un poste de confiance^ dont le titulaire, généralement, engraisse. Voici bien des jours que je le rencontre dans cet escalier, qu'il se colle au mur et me salue largement,^ en me montrant sur son bras qui se déploie se& galons récents d'artificier. Vraiment, l'idée est bonne; puisqu'il pleut et que je ne sais quefaire^ montons un moment près de Vermesh et sachons s'il a progressé en lecture, en écriture.

La bibliothèque est dans les combles et comprend deux salles, celle où on lit, celle où l'on écrit. Vermesh me fait les honneurs de la pre-

mière. Deux tables massives s'allongent parallèlement à Taxe de la pièce, des emblèmes et des cartes géographiques sont pendus aux pannes : amorces de rideau voulant retrancher cet espace triangulaire, incommode, que les arbalétriers enserrent entre leurs bases et le plancher. Un écusson rouge, sur lequel les noms des batailles inscrites à l'étendard sont rappelés en or, accroche mon regard. J'aperçois cette planche où sont marqués les résultats du dernier concours de tir, de ce concours, où Vermesh, justement, fut un candidat malheureux. C'est une lithographie à douze rectangles, un pour chaque batterie : les impacts de la cible sont indiqués en noir, la somme des écarts et la durée moyenne du poîn • tage sont mentionnées numériquement. Entre les douze cadres, des sites rappellent la forêt de Fontainebleau : pins, rochers, périlleux chemins où des amazones montées sur des chevaux apocalyptiques font face à des dix-cors résignés. Sur on autre carton, on peut lire le récit sommaire de l'expédition du Tonkin ; autour du texte, règne une guirlande de vignettes : canonniers dans des poses héroïques, parmi des fumées.

- Montrez-moi vos livres, Vermesh.

Un petit nombre d'ouvrages classiques, parmi lesquels une grammaire latine venue on ne sait d'où, Alexandre Dumas, le Tour du Monde, Jules Verne sont dans l'armoire de gauche. Dans celle de droite, c'est un pêle-mêle de romans signés Xavier de Montépin, Paul de Kock, et d'autres noms inconnus : tout le fatras malpropre et fatigué des petits cabinets de lecture.

— D'où viennent tous ces romans-là, savezvous, Vermesh ?

— On les a apportés du cercle des officiers ; ce sont messieurs les officiers qui les ont donnés.

Je m'en doutais : qu'on ait des livres dont on ne sache que faire, au lieu de les vendre au chiffonnier, on les donne au soldat. La sélection du tas d'ordures, c'est l'anthologie offerte à ces pauvres gens. Et voilà qu'ils prennent ces livres quelconques dans leurs lourdes mains incapables de soupeser ces choses légères, dans leurs mains de travailleurs où le prêtre jadis avait mis le catéchisme de leur diocèse, l'évangile de leur foi...

— J'espère que vous continuez à lire, Vermesh. Le colonel vous a donné un emploi de faveur : il faut en profiter.

— Oui, mon lieutenant, je lis,

— Et que lisez- vous ?

— Maintenant, je lis les Viveurs de Paris ; la semaine dernière, j'ai lu la Fille de Marbre...

Ce sont les livres de l'armoire droite. Ceux de gauche, m'assure-t-il, sont moins consultés, étant peu rigolots. J'attrape le mot au vol : de même que nous ne sommes pas au monde pour y rigoler, de même nous devons préférer les bons livres aux livres rigolots... Les bons livres, ici, sont de l'autre côté.

Voilà tout ce que je peux faire, hélas ! Entrant ici par hasard, un jour qu'il pleut, et voyant égaré cet homme que l'hiver dernier j'avais mis en route, je lui crie : Pas à droite ! à gauche ! Ce même geste de cette main livide peinte au mur de l'escalier, je le refais, aussi passivement, au soldat qui n'a pourtant que moi pour maître. N'aurait -il pas droit qu'on lui tendît une main vivante pour l'appuyer dans ces durs premiers sentiers de la connaissance, puisqu'il est jeune, et puisqu'il est ignorant ?

Nous entrons dans la deuxième salle, celle où des encriers sont vissés aux tables. Un homme qui me tourne le dos, écrit avec application. Je

reconnais cette carrure, je reconnais plus sûrement encore la voix qui crie : Fixe !

— Bonjour, Pingot. Asseyez -vous, continuez.

Je l'observe du coin de Toeil en parcourant la salle. Il copie sur un cahier enveloppé d'un carton vert quelques textes — des poésies, me semblet-il, car il y a des marges de part et d'autre de sa grosse écriture. Mais je serai renseigné plus amplement ce soir : je sais où le retrouver, ce cahier.

Entre le mur et la pile des effets arrangés en prisme sur la planche à bagages, se trouve un pertuifl étroit : en poussant son stick par un des bouts, l'officier de semaine amène au jour, de l'autre côté, des journaux rigolots, des photographies de bonnes amies, des jeux de cartes. Il est trois heures, je passe dans les chambres, ausculte de cette manière la cachette attenante aux vêtements de Pingot. Je ne me suis pas trompé : voici ce cahier vert.

14i PINGOT ET MOI

Pas de titre, mais le nom du propriétaire écrit d'une belle ronde par quelque apprenti fourrier :

^iiw

%eau/ s9vouA>t»eïtej

Sur la première page se lit une romance, puis, successivement, chanson, romance. C'est un répertoire musical que mon troupier se compose en vue des routes à faire Tautre semaine. Cela n'est-il pas bien ? Nous serons tantôt une tribu en marche y ne nous faut-il pas notre barde?

C'est un vieil usage : ou bien le trompette sait ses notes, ou bien il se renseigne sur les airs auprès du brigadier -trompette ; en tout cas, il est dépositaire de la tradition musicale. Quant aux textes, il est naturel qu'il les transcrive, lui qui a des loisirs.

J'anticipe sur mes impressions prochaines et parcours rapidement ce cahier, qui a dû être un si gios travail.

Voici d'abord, exactement reproduite, la fin de la romance, le Chevalier:

A toi, tous, Tous ces riclies domaines ; A moi

Ces crénos et ces tours ;

A toi Ces forêts, cette plaine ;

A moi Ton cœur et tes amours.

Fin de la romance.

Il serait facile de rétablir les vers, mais cela n'en vaut pas la peine.

L' Oasis nous transporte dans un autre monde :

Ou sonne le départ : Ecoute, ma charmante,

Le son de ma guzla. Qu'on mot de toi me mette au cœur T oiseau qui chante

Pour les élus d'Allah.

Un scrupule a arrêté la plume de Pingot sur cet oiseau qui chante. Il avait raturé, et mis Vamour ; puis il a récrit : V oiseau. — Et toujours cette notation soigneuse: Fin de Cai'inen. Fin des Baisers du Printemps. . .

Victime de Vah»inihe est d'im ton plus truite :

Il est mort à vingt ans sans pousser une plainte, Mort sans avoir connu le bonheur ici-bas...

Sur sa tombe est écrit : Victime de l'absinthe, Enfants qui m^écoutez, oh \ ne Timitez pas !

Faut-il rire de ces complaintes? Elles amusent nos hommes, les font marcher, les empêchent de sentir la soif à la gorge, les meurtrissures aux pieds. Quelle parfaite littérature a jamais fait autant de bien ?

15 juillet

Pendant que Bourdin réduit au volume minimum les objets nécessaires durant six jours de marche, et les place dans mon paquetage, je me pose la question : Emporterai -je un livre ? et passe en revue ma mince bibliothèque. J'ai un petit Spinoza que j'ai rapporté d'Allemagne : éditer Spinoza en format de poche, idée bien allemande. Mais je préférerais un livre français. ,. LaBruy ère? Non, Balzac Ta refait. Pascal? oui, plutôt.

De quelle faiblesse je fais preuve ! Cela a-t-il du sens de charger un pauvre cheval de ce poids mort? Pourquoi prendre en croupe ce noir souci? Je sens que j'ai tort : pourtant, je glisse le livre dans mon bissac.

Un quart d'heure avant le départ, j'inspecte mon cheval, tout harnaché. Je regarde d'abord la bride et caresse ma bête sur le chanfrein, en pensant à ce livre qui est là, dans la poche droite. L'empor-

terai-je vraiment ? Cette fois je prends un parti héroïque :

— Bourdin, saisis-moi ce papier, porte-le à la maison, cours. Veux- tu que ce cheval crève sous la charge?

— Mon lieutenant, ce n'est pas moi...

— Pas d'histoires ! Cours, te dis-je !

Si je Tavais emporté, pourtaiit?

IG jiiiliel

Nous sommes arrêtés devant la barrière d'un passage à niveau : un train file furieusement devant nous. Voilà ce que c'est : les gens qui vont à Paris s'y précipitent derrière une locomotive lancée à toute allure, et ceux qui s'en éloignent avancent lentement et comme à regret, au pas de leur cheval.

17 iuillet

Nous allons de Coulommîers à Montmîrail, moi devant, Pingot derrière. Comme Tétape est longue, j'ai avancé l'heure du boute-selle. Nous sommes partis à belle allure; à mesure que le soleil montait, je diminuais la vitesse 5 enfin, nous faisons les deux dernières lieues au pas.

Il me suit comme Sancho suivait Don Quichotte, changeant d'allure avec moi, mettant pied à terre quand je descends. Au commencement, je rappelais à ma gauche et lui nommais les villages, les cours d'eau ; je les lui montrais sur la carte. Mais cela l'intéressait peu : j'ai pris le parti de le laisser tranquille. Il s'occupe d'éventer son cheval avec une branche, mâchonne du pain qu'il tire de sa musette, biberonne au goulot de son bidon.

Nous avons à notre droite les villages de TÉpine-au-Bois et de Marchais, et je ne résiste pas à la curiosité de fouler ce sol illustré par les

combats de février 1814. Ce qui frappe d'abord^ c'est la petitesse du théâtre , la non-valeur topograpbiqutf du terrain, tandis qu'à quelques centaine» de mètres y le Morin, rers qui s'inclinent ces pentes historiques, offre une de ces lignes qme Fan recherche aujourd'hui. D'un village à l'autre, nous traversons les champs ensoleillés, fertiles ; les alouettes grisollent, les grillons agitent leurs cistres. Marchais est vide et silencieux. Kous cherchons l'abreuvoir : une vache indolente, non guidée, marche devant nous et nous y conduit.

Je n'avais pas oublié le récit de cette bataille : l'attaque de T^^ine-au-Bois par Friant et Mortier, sa àéîe^Xk%t formidahlej sa chute, la lutte des tirailleurs autour de la ferme, enfin, cette charge du général Gujot ratissant toute la ligne sous l'élan du l** lanciers^ des vieux dragons, des vieux grenadi«i9 de la Garde. Mais je n'avais pas encore compris, aussi bien qu^aujourd'hui, la vanité d'une semblable analyse. Un dessin linéaire, une chronique affranchie du temps, voilà le document dont j'avais chargé ma mémoire, sans pit>fit pour l'intelligence de cette bataille^ ni de la bataille en général. L'action multiple,

i52 PINGOT ET MOI

hardie, vivante, je voudrais la voir là, sur le théâtre où elle s'est déployée. Vainement : Fart seul pourrait opérer cette évocation par une étude patiente des hommes d'alors, de leurs costumes, de leurs armes, de leurs pratiques militaires, puis par une vue sympathique jetée en arrière sur leur communauté dans l'effort et leur contact dans l'héroïsme. Cette œuvre n'est pas, toute lecture d'histoire est impuissante à la suppléer : l'impression que j'emporte est nulle, ou plutôt, c'est la rancœur d'un frais tableau gâté par une réminiscence importune et je ne sais quelle mélancolie faite de ma propre imbécillité.

C'est le malheur des jeunes gens qui ont beaucoup travaillé, d'avoir dans l'esprit une ivraie nombreuse semée par des maîtres mal instruits ou mal compris, ou recueillie au cours d'imprudentes lectures. Depuis cent cinquante ans que Eousseau a écrit VÉmile, l'éducation a vraiment peu progressé. Les principes des sciences, les chefs-d'œuvre de l'art, il ne faudrait pas nous montrer davantage et nous irions ensuite, par notre pente naturelle, vers cet art-ci, vers cette science-là. Les programmes pour l'entrée aux Ecoles, les examens sans fin sous lesquels nous

passons, sont autant de jougs qui nous courbent, au delà, souvent, de notre limite d'élasticité. C'est un mal nécessaire, soit : il faut faire une sélection parmi la jeunesse studieuse. Mais ne pourrait-on la faire autrement que brutale, et s'assurer que cette jeunesse, élue pour ses qualités d'esprit et qui doit réussir par elles, ne commence pas par en souflfrir ?

Le même régime de hasard, sinon de violence, nous le suivons nous-mêmes au sujet de nos lectures. On lit parce qu'on a hérité d'une bibliothèque, parce qu'une personne quelconque a prôné un auteur inconnu, pour, passer le temps, pour tenir sa place dans les conversations du jour. Mais le livre pour nous essentiel, le livre unique auquel notre vie devrait s'accoupler, nous passons à côté, nous marchons dessus. Dans la vertigineuse foison des pensées humaines, tout ce qui sort d'une contingence prochaine nous échappe et ne nous sollicite point.

La conclusion de ma demi -lieue de pessimisme, est que je suis bien content d'être pour trois mois dehors avec ma gentille Pensée. Nous nous en irons par monts et par vaux, moi ruminant ce fatras ingéré durant l'hiver et non digéré

154 PTNGOT ET MOI

encore, eUe, attentive aux chrcoiistaiiceft et tonte à la sensation pesante de porter sur son dos mon corps familier. Je ne Téperonnerai pas, et ce fouet de la pensée publique, incessamment brandi par le livre, j'y échapperai moi-même. Eepos, air pur, vastes ciels : à force de marcher, je trouverai peut-être ma vmc.

Et si je m'ennuie, je peux bien causer avec Pingot.

— Hé! Pingot!... Viens te mettre à côté de moi!

Il a placé sous son képi son mouchoir de cotonnade bleue : non qu'il ait la coquetterie de vouloir protéger son teint, mais parce qu'il n'a pas oublié ces principes d'hygiène enseignés spécialement en vue de nos routes : c^est ainsi qu'il ne boit jamais qu'après avoir retenu la gorgée quelque temps dans sa bouche; ses bonne» joues apparaissent alors élargies et distendues, comme lorsqu'il souffle dans sa trompette basse.

Je lui raconte la bataille: Friant, Mortier, etc. Cette narration bête le saisit ; l'idée ne lui vient pas que son lieutenant pourrait lui servir de la frelature d'histoire. « Etait-ce Napoléon P*? » me dcma de-t-il, car il sait qu'il y eut deux Napo-

léon. Pai»^ nous repreaiotts la grande route où brMiciient un peu iifOd &be?aux.

Oai, poturquoi lire, quand on agit? Ne revivons-nous pas le livre de Cervantes^ Pingot et ifloi? moi toujours tourné vers quelque idée aussi chimérique que Dulcinée, lui, tout occupé à me servir, à panser mon cheval, confiant en moi, garant vingt-cinq sous par jour, et si bien nourri, qu'il n'a vraiment pas besoin qu'on lui promette le gouvernement d'une île... « As- tu bien dîné, Pingot ? — Oui, mon lieutenant, j'ai bien dîné » ; et il rit de ses belles dents carnassières. Et hier, nous avons rencontré Maritorne ; las espaldas que algun tanto la cargaban la hacîan mirar al suelo mas de lo que ello quisiera. Oui, c'était bien elle...

Nous voici devant la colonne — onze heures

— Eh ! Sancho-Pingot 1

— Mon lieutenant ?

— Almorzemos.

— Mon lieutenant ?

— Déjeunons, te dis-je. Je vais m'asseoir là, sur les marches. Mais donne d'abord l'avoine.

C'est fait : les chevaux ont le nez dans la musette et mangent avidement, faisant par inter-

156 PJNGOÏ ET MOI

valles le mouvement d'encolure qu'on appelle encenser. Pingot tourne autour du monument, épèle tous ces noms de victoires, puis me demande de sa voix timide :

— Etait-ce Napoléon P'... qui l'a mise là...

cette colonne ?

— Non, c'est l'autre . — A ta santé, mon brave. Et je bois une large rasade, qu'il me sert dans

son quart de fer-blanc.

18 juillet

Ma fonction d'officier devançant la colonne consiste à préparer le logement et à assurer les subsistances. Pour le logement, je confère avec les secrétaires des mairies , gens experts, qui ont préparé la besogne d'avance et qui prennent des airs surpris quand je me mets à contrôler le travail.

Il est généralement impossible de loger les batteries au ^te d'étapes, c Oh ! tout à fait impossible ! Jugez donc : un canton de 600 habitants^ et si imposé ! » J'insiste, je veux voir M. le maire. Enfin, pour me faire plaisir, on en logera quatre, sans plus : pas plus tard qu'il y a trois mois, il est passé un escadron ; l'habitant se fatigue à la longue. Les deux autres, on les logera à Coupvray et à Chaliflfert, deux pays riches, deux bien bons pays.

Toujours ardue, cette question de loger les

ioS PINGOT ET MOI

gens de guerre, mais moins pourtant qu'autrefois ; alors, le soldat, mis au ban de la société, «'en revengeait sur le bourgeois ; les inimitiés intérieures aggravaient les hostilités du dehors. Dieu merci, j'ai perdu le droit que prit un jour tel capitaine, dont le nom se trouve flétri dans une plainte conservée aux archives de mon village : les gens refusant de loger sa compagnie, il fait donner les étrivières au notaire, se couche dans son lit, et détient des notablefl en ge&le si brutale, « qu'il y en a un qui va motirir». Dieu merci encore, les municipalités n'exigent plus de nouft ces certificats de civisme faute desquels les troupes révolutionnaires mouraient de consomption aux pertes des ville». Les flatceurs militaires et les mœurs civiles se sont pénétrées ; les secrétaires des mairies se font les eamatades des officiers de logement : celui d' avant-hier^ n'ayant pu me laire agréer ses politesses, ne s'en est consolé qu'en logeant Pingot.

Casons pourtant ees quatre batteries. Le erionel, au château ; les chevaux du colonel au doiâteau. Les commandants, le médeeia-'major, dbez les principaux du lieu. Puis coupons la petite ville en quatre et numérotons les secteurs»

PINGOT ET MQI 150

— - Premier secteur, première batterie. Y êtesvous?

— Oui, Monsieur. Oh pourrait aussi y loger la musique...

— Première batterie, quatre officiers, cinq cheyaux d'officier, quatre-vingt-treize hommes... Y êtes-TOus?

— Oui,Maasieur. C'est le meilleur quartier de la ville; il y a d'excellentes maisons, M. Bernard, l'adjoint, M. Camus... La musique y sera très bien.

— Il n'y a pas de musique; elle passe par Château-Thierry.

— Ah vraiment ! C'est bien dommage. L'intendance nous annonçait la musique. Moi, j'avais fait balayer le kiosque...

Quand enfin mes quatre secteurs ont leurs garnisons, je rédige mon pli à l'adresse du capitaine de logement, puis passe à mon service d'approvisionnement* U n'y a pas de difficultés pour le pain, ni pour le fourrage ; mais pour la viandel... Souvent le patron est absent: les garçons ne veulent pas s'engager. D'autres fois, le boucher hénte, conaolte sa femme :

— Qu'en penses-tu^ madame Martin? Crois-tu qu'on poissa livrer à vingt-huit sous?

— Ma foi, Martin, décide. Si c'est du basmorceau...

— Du bas-morceau ! Si je fais un heu, je n'aurai pas rien que du bas-morceau, peut-être ! Il faudrait que ça soye vingt-neuf sous, Tundans l'autre. Mais pour de la bonne marchandise, ça eu serait; on connaît la maison dans le pays...

Ceci est le refrain ordinaire : ils traiteront la troupe comme une clientèle bourgeoise, ils ne veulent pas exploiter le soldat. Mais les bouchei'îj anciens dans la ville, gras, prospères, luisants, acceptent froidement mon offre ; ils disent qu'ils n'attendent pas après ça. Les plus jeunes, ambitieux, rivalisent de zèle et d'astuce, réfléchissent jusqu'au soir. D'aucuns, ayant passé leur redingote, viennent me relancer pendant que je dîne. L'autre soir, à dix heures, comme je me débottais, j'ai reçu un poulet graisseux signé : Élise Girod, — une grosse femme embaumée de pommade à la rose, que Pingot, me semblait-il, contemplait d'un œil admii^atif.

« Monsieur le Lieutenant,

« Vu la qualité de la viande que nous tiendrions à rhonneur de fournir à MM. les militaires de votre régiment, notre juste prix... et croyez bien

à tout le zèle de notre loyauté pour quant à la fourniture. »

J'ai dit à Pingot : Dis-lui qu'elle est channante ; embrasse-la de ma part, si tu veux. Mais, pour Dieu, qu'elle me laisse dormir.

Une demi-heure après il est encore revenu :

— Mon lieutenant, le boucher dit que c'est une bête qui pèse huit cents...

Cette fois, j'ai failli lui jeter ma carafe à la tête. Une minute après, je reconnus sa voix, répondant à celle de M. Girod, lequel, apparemment, l'avait attendu en bas, sous l'auvent du café. Puis, on apporta des bocks qui sonnèrent sur une table de tôle, et ce fut une buverie, une fumerie, entre Pingot et Girod.

iG2 PTNGOT ET MOI

Camp de Ghâlôns, 21 juillet

Finie, notre promenade de cinquante Heucs; finie par cette dernière étape , traitée dan» la craie. Je n'entendrai pins derrière moi les fermes battues de Frittire; je ne verrai plus, en me retournant, la carrure de Pingot, et son étui por'e -avoine, enveloppant le contour de »on cheval, et la semelle cloutée de ses souliers, suspendus à ses sacoches...

Ayant touché le premier au but, j'ai la latitude de choisir ma tente. Je les examine Tune après l'autre . La laide chose que ce camp inoccupé ! Mille cônes de toile , tous pareils , sont posés sur des lignes parallèles dont les perspectives convergent au loin dans un paysage chauve. Il y a là cette symétrie mortelle aux impressions d'art, et bien qu'un détail pittoresque doive bientôt ranimer ce fond mort, je prendrai ma tente sur la lisière extrême, j'en lèverai l'auvent du côté des champs.

PINGOT ET MOI i63

Il faut &ire nmintenant appel à tout mon flair topograpkique pour dépister les sillons d'écoulement que suivent ici les eaux. Le sol paraît plat, mais il y a toutes sortes de vallonnements imperceptibles auxquels les pluies, elles, ne se trompent pas. L'observation à laquelle je me livre est d'autant plus importante que je compte faire creuser à deux fers de pelle la surface de dessous mes toile»: cela donne du plafond. Or, on a vu de ces sous-sols envahis nuitamment par les eaux, et leurs propriétaire», relégués dans leurs lits comme dans des îles, se sont réveillés parmi des flottakons de bottes et des soulèvements de tables de nuit.

Je dierche aussi un emplacement pour mon dieval : il lui faut un semblant de tertre , de manière qu'il ne patauge pas et ns gagne pas de crevasses. Son installation — au moins jusqu'à ce que nous nous soyons fabriqué des écuries — se composera d'une longe et d'un piquet, destinés, aussi bien, à jouer plus d'une fois le rôle d'entrave9y car Pensée est d'humeur voyageuse, elle fera plus d'une partie à travers le camp.

Voilà qu'une trompe sonne le lancé, puis l'hallali. Qu'est-ce que cela signifie? Chasse-

\(j\ PINGOT ET MOI

t-onàcouiTe au milieu des tentes? « Chasseur astu vu... » cela recommence. Enfin, une grande silhouette se montre sur l'autre lisière et me fait des gestes.

« Arrivez donc ! on vous sonne depuis un quart d'heure ! » Je m'excuse, grimpe en hâte dans un break où sont assis le capitaine directeur du parc, Tofficier de détail, le lieutenant chargé du téléphone : et nous allons dîner à Mourmelon.

Mais j'ai fait une sottise : j'aurais dû commander à Pingot de mettre au-dessus de ma tente une botte de paille, un sac, un signal quelconque, mais énorme, qui me permît de discerner mon home. Rentrant par une nuit noire, ■jQ tâtonne le long de l'interminable ligne, consomme une boîte d'allumettes, et n'ai pas encore trouvé. Enfin, un corps oblong posé sur quatre membres immobiles se dessine vaguement : Pensée ^ dans son attitude de sommeil. Je trébuche dans un fossé : c'est là. L'industrieux , le zélé Pingot a commencé autour de ma tente les indispensables travaux de circonvallation.

FJNGÛT Kï MOI IGo

52ju'llet

C'est aujourd'hui qu'ils arrivent : je vais les attendre à leur grande halte, qui se fera à Ligny . Il n'y a pas plus de six jours que je les ai quittés, mais cet écheveau de routes déployé entre eux et moi m'a dévidé un temps plus long. Ou bien est-ce que l'obligation de déloger d'un cantonnement à mesure qu'ils en approchaient creusait d'eux à moi un abîme illusoire, et changeait cet éloignement dans lequel ils me tenaient en une durable impossibilité de les joindre ? Toujours est -il que je suis bien content de les voir s'avancer parmi la poussière blanche, de les saluer l'un après l'autre I un peu hâlés déjà, de les entendre dire qu'ils étaient bien logés , puis de m 'asseoir à leur table de hasard, au bord du chemin. Pingot aussi est venu voir ses camarades ; il leur a apporté un saucisson.

IGî PINGOT ET MOI

23 juiUct

Je préside à mon installation. D'abord, tournons la tente autour de son axe pour que la porte soit dans le bon azimut. C'est un mouvement d*ensemble qui exige trois opérateurs : raison d'équilibre. Maintenant, assujettissons les piquets : on a vu aussi des tentes qui s'envolaient, qui prônaient des allures de parachutes...

L'ameublement est sommaire ; mais peu m'importe, je ne compte pas donner de fêtes. Si d'aucuns viennent me proposer un whist, ils devront apporter leurs chaises. La table guigné : qui dira si c'est sa faute ou celle du terrain? Mettons-la devant la porte, pour qu'assis là, j'aie vue sur les champs : condition sine quâ non pour bien rédiger mes bulletins de tir. Le pauvre paysage, cependant! Des avoines ondulantes jusqu'à l'horizon : cet horizon, ici tout proche est jalonné par des hêtres malingres, pareils à ces arbres héraldiques qui ne sont qu'une divergence de branches

noireB BUT champ d'azur; il recule un peu, à droite.^ laisse yoir un sillon transversal ou courent par moœeots les panaches des trains qui se hâtent versPariS) et se ferme de ce côté par des rideaux d'un feuillage un peu gris : ce sont les arbres qui s'abreuvent à la Vesle. ,

Je Berai heureux ici. Ce site me plaît par sa pauvreté même, et je ne puis comprendre ce que j'entends dire : qu'il est laid. Four ceux qui n'ont pas ces jeux subtils dont jouit le peintre, les paysages peuvent-ils jamais être laicb? Non, car chacun d'eux a son caractère, auquel il y a des raisons géologiques. Le moyen qu'un terrain purement crétacé soit varié comme un terrain jurassique ? Il faut bien que l'effet superficiel soit conforma à la cause profonde. £t ce simple rapport de cause à effet, n'est-ce pas en définitive toujours lui, couBcient ou non, qui assouvit notre appétit du beau ?

J'aime donc cette plaine vague et primitive, à peine modelée par les eaux du ciel, à pein j égratignée par les outils de l'homme, telle encore qu'elle émergea des mers molassiques...

Je me demande seulement ceci : est-ce une conformité fortuite de mon âme présente avec

168 riNGOT liT MOI

cette nature, ou bien une causalité inhérente aux choses ambiantes, qui fait mon accord parfait avec elles? En y réfléchissant, je croîs mon être intime nécessité par ces dehors. J'en ai pour gage cette fièvre où me mettaient les premières étapes : signe de quelque réaction intérieure.

De même, ce paysage de banlieue, traversé de tramways, enfumé d'usines, ces bords de rivières morcelés et bigarrés, ces chemins de halage où des draps étendus taillaient des blancheurs d'emporte-pièce, toute cette nature disparate me faisait une âme d'hiver tourmentée, où mes idées s'entre-choquaient. Paris m'attirait alors dans sa vie tourbillonnaire ; j'étais étincelle ou cendre en ce foyer. Me voici, si j'ose dire, devenu ce brin d'herbe inerte qui vivra à mes pieds sous ma tente, et dont l'humble vie n'a besoin que d'un peu de terre, d'un peu d'eau, d'un peu d'air.

Î6 juillel

Que faire en un camp, à moins que Ton n'en sorte ? L'examen de la carte nous a décidés pour Trépail, petit village joliment accoté à la montagne de Reims. La voiture étant attelée à la Daumont, René, sur le siège, jouait de la trompe et réglait Tallure. Les autres, sur les banquettes, plaisantaient ce paysage funèbre, puis, malgré eux, se laissaient gagner à la tristesse des lieux. Le retour fut plus gai, grâce au vin mousseux de là-bas.

En arrivant à ma tente, j'ai la plus agréable surprise : elle est décorée, méconnaissable. Les talus qui la bordent ont été refaits bien également; leurs arêtes sont soulignées de mousse, et chaque sommet de la figure polyédrale est marqué par une pomme de pin. De part et d'autre de la porte, deux môles de terre bien damée portent en leur centre des touffes de carotte sauvage,

puis de très petites fleurs, arrangées suivant les

branches d'une étoile. Une arabesque de poussière blanche, doublée elle-même par un nielle de suie ou de charbon, se mêle au terreau de ce jardin suspendu. Enfin, des bâtons de craie, dressés suivant la face extérieure des môles, construisent mon nom à gauche et mon grade à droite.

Faisant ma barbe ayant le dîner, j'entends vn pas hésitant qui s'approche, s'arrête. Je sors, et vois Pingot tout rouge, sa trcnnpette en sautoir. Il était de service i^ette après-midi : alors entre deux sonneries, il venait travailieràcette^Léooration...

— C'était donc toi, Pin^^ ! Je m'en doutais.

Et ce dont il se doutait, lui, c'est oetle pièee d'argent que je lui glisse dans la niâén. Un moment après, il nous sonne : Avac Officiers — La Soupe — Avac Officiers, etc. Et, me dirigeant rers le mess n^ 4, je le trouve assis anx tables fie Jn cantinière, portant remède, arec nés quarante sous, à son inextinguible soif de tr<Mnpette,

27 juillet

0bser7atetrr au point de chute : ceci m'oblige à déguerpir longtemps dWance, car quelque autre régiment, en commençant son tir, pourrait barrer ma route. A la pyramide, je rencontre les lieutenants employés* au parc qui rentrent, eux, ayant établi les otig^ectifs. Ils me donnent des points de direction : un arbre à gauche de la butte jaune, puis, dès queje Tapercevrai, le poteau qui marque la limite de TEcole Normale.

Je ne suis pas parti trop tôt, car voilà, vers le quartier général, des masses grandissantes qui sont des batteries à cheval. Je dépasse la butte; mon cheval enfonce dans une tourbe si molle que les obus ont eu de la peine à y éclater : on en voit un grand nombre couchés intacts sur la mousse. Les voici enfin, ces trois panneaux baptisés colarmes ^infanterie par le bulletin que je tire de ma poche, et voici le petit bois où je me posterai pour noter ces éclatements...

Un chariot bondé de gens dépose à mon observatoire un téléphoniste et deux brigadiers, mes aides. Un adjudant m'amène une vedette à cheval, qui se met à faire les cent pas dans l'allée du petit bois, en conduisant Pensée. Puis, tous ensemble, nous attendons.

Savoir attendre : capitale qualité militaire. Attendre le général, attendre le beau temps, attendre sa retraite. . . Attendre oisivement , sans ennui, jusqu'à ce que la chose attendue s'accomplisse, ou que le contre-ordre arrive.

Le ciel se gâte : l'étendue chauve, un peu comme une mer, réfléchit sa lumière livide. Il pleut. Tirera-t-on réellement, ou recevrons-nous vers neuf heures l'avis laconique : Ecole à feu remise? — Qu'en dit le téléphone?

Une voix de polichinelle nous répond : Pas d'ordres. Et derechef, adossés aux arbres qui nous protègent un peu, nous attendons.

Cependant, si je faisais la leçon à mes brigadiers? Je les appelle. Savent-ils ce qu'est intervalle et ce qu'est hauteur d'éclatement ? Coup percutant et coup fusant ? Je leur choisis des postes, leur fixe des repères pour l'évaluation des intervalles, leur fabrique une alidade avec un morceau

de bois gradué qu'ils tiendront à bout de bras. La vedette, interrompant sa promenade oscillatoire, m'écoute et les regarde ; eux, prennent la posture d'observer et concentrent sur ce bâton toute l'attention qu'un astronome pourrait déployer dans la minute où Vénus passe sur le soleil.

La pluie a cessé. Dans l'air plus sonore, les notes de la retraite retentissent distinctement; des points noirs , à peine perceptibles , fourmillent derrière la crête qui cache la prudente mise en batterie : puis c'est l'éclair de la première pièce tirée, et le bruit du canon arrive à peu près avec le projectile. Les deux brigadiers commencent à noter : court , long. Il y a toutes les variétés de points de chute : le ricochet suivi de l'éclatement immédiat, la dispersion violente de l'obus qui fait fougasse, l'éclaboussement insensible de celui qui n'éclate pas. Un châssis d'un panneau s'écroule avec bruit sous un de ces for tuits coups au but qui, bien qu'on sache ce qu'ils valent, ne laissent pas de faire plaisir.

Puis, le tir fusant commence son feu d'artifices contre la colonne démantibulée : des éclats frappent avec une résonance ce qui reste des voliges, d'autres s'amortissent en pluie succes-

sive sur la matité du gazon. Une accalmie^ puis la canonnade reprend, furieuse, s'apaise de nouveau. Un pointillé dansant sur la crête marque qu'on amène les avant-trains ; quelques bribes des commandements vociférés nous arrivent. Et le silence se fait, le grave silence de midi.

Cet homme, dont le rôle de vedette finit avec le tir, me demande la permission d'aller jusqu'aux objectifs pour j ramasser des fusées. J'y consens ; il laisse son ckeval au téléphoniste et se précipite aux panneaux, ravi d'y arriver le premier, avant la corvée dite de$ caf^ùis. C'est qu'une fusée intacte, qu'on rapporte au chef-mécanicien, est payée deux sous.

28 juillet

Bien m'en a pris de n'apporter ici aucun livre, et de me nantir seulement de quelques feuilles où jeter ces notes de tous les jours. Cette mou- Tante cloison de toile me fait un habitacle trop conventionnel et ne peut détenir mon esprit sollicité an dehors, mêlé aux intempéries. C'est d'abord le vent qui fouette et distend l'enveloppe, retrousse le volant du bas, entre chez moi par bouffées fantasques : le trémolo qu'il me met en tête m'incline plus au sommeil qu'à tout autre état d'âme. Puis, des pluies inopinées, sans pénétrer la toile, la tendent entre ses points d'appui , la rendent plus sonore. Combien de fois me suis-je réveillé sous cette peau de tambour , et combien y ai-je fait de ra et de fla depuis mon lit , rien qu'en étendant le bras! Enfin, cette lune radieuse, dont je suis à jamais l'Ëndynûon passionné, me tient en insomnie sous sa pâle caresse ; sa lumière ne m'arrive que tamisée et deux fois vague : je m'amuse alors de cette idée, que je suis, moi, dans la lanterne, et que la lumière est dehors.

17G PINGOT ET MOI

Nous dormons peu : de satanés trompettes poussent leurs fanfares dès trois heures du matin. Pourquoi toutes ces berloques, je le demande? Pour le café, pour les vedettes^ pour le départ des chariots de parc : êtres et choses qui se passeraient aisément de musique.

Mon ordonnance entre ensuite par-dessous Tauvent soigneusement bouclé, sans bruit, si bien que, dans mon demi-sommeil, j'ai le cauchemar qu'il sort de dessous terre. Il va droit à ma bride, passe sa peau de chamois sur les aciers, ternis de rosée, apporte de Teau, va seller mon cheval, revient. Je le laisse très libre : il croit ainsi être un personnage et fait les choses avec plus de gravité. D'ailleurs, le compliment agit plus sur lui que le blâme ; je le vois souvent venir au-devant de l'éloge, en insinuant :

— Mon lieutenant a-t-il trouvé que le thé était fort juste de la bonne force?

Ou bien :

— Pour le papier à lettres J'en ai pris de pareil à celui que mon lieutenant avait à l'habitude.

Je ne manque jamais de répondre à l'invite :

c'est trop amusant.

30 juillet

Le soîr, après la soupe, la musique joue au milieu du camp. D'aucuns Técoutent avec recueillement; d'autres, épris de danse, se groupent deux par deux ; Tun saisit aux épaules le second qui le tient sous les aisselles : ils agitent un branle de leur village. Après cela, on organise des parties de bouchon ; on tire« les paillasses dehors pour s'en faire des sophas et fumer une pipe, les jambes en Tair. C'est dans ce tohu-bohu que je passe après dîner, allant voir si les gardes d'écurie sont à leur affaire, ou marchant au-devant des nouvelles de service apportées par le fourrier.

Ce soir, j'ai trouvé un bon prétexte de me mêler aux conversations. Le sous-chef avait dressé la lunette de batterie, pour voir la lune: cela avait causé un attroupement. De loin, je les voyais faire. Chacun d'eux, avant de regarder à l'oculaire, campait ses mains sur ses genoux, se pliait d'une fa-

çon bonhomme, clignait de Fœil avec une grimace affreuse, et, d'une avancée prudente, mettait Toeil à Tinstrument. Ces hommes ne s'observent nullement ; et c'est naturel, puisque^ dans leur milieu, personne ne les observe.

Puis, je suis entré dans leur cercle. J'ai fait brièvement un cours d^astronomie qu'ils pussent entendre : ils ont très bien compris que la lune courait autour de la terre comme un cheval de voltige autour de Tinstructeur qui le tient à la longe. Mais bientôt les curieux sont arrivés en trop grand nombre ; on me demandait de tous côtés : « Et les étoiles? Et celles qui brillent? Et celles qui ne brillent pas? Et celles qui ont une queue? Et celles qui filent? » «Taî dû disparaître, et le sous-chef lui-même, débordé, a pris le parti de les placer à la file indienne pour qu'ils vissent la lune chacun à leur tour, en bon ordre, et sans culbuter la lunette.

2 ftoûl

A l'Ecole Polytechnique, les camarades d'une même salle se faisaient photographier juchés sur un canon, dans des poses fantaisistes. Nous gardons précieusement d'ordinaire ce souvenir de deux années à la fois gaies et graves, ce gage échangé entre gens qui s'aimaient avec l'esprit, — une bien bonne manière d'aimer. Pourquoi faut-il que des vies ainsi mélangées^ amalgamées deux anSq soient ensuite séparées pour jamais ?

La photographie de la salle 20 se voit donc dans mon cabinet, à côté de mon tableau noir; et si elle est à neuf personnages, c'est que nous eûmes René comme figurant, René, marqué au flanc d'un immense k qui signifiait Constante^ hôte habituel. U faut dire que René fréquentait un peu partout et qu'il habitait principalement le corridor.

Pingot a-t-il vu cette photographie chez moi ? A-t-il entendu Bourdin e& faire la description?

180 PIiNGOT ET MOI

Je ne sais. Mais aujourd'hui qu'il travaillait à nettoyer quelque chose dans ma tente, il poussait de gros soupirs, oppressé par une envie de parler que sa timidité refoulait. Interrogé, il m'a avoué qu'il désirait... avec ceux de sa tente... prendre un canon... parce qu'il y a un photographe dans le camp... qui les tirerait en portrait. Ils nettoieraient bien le canon, pour que ce fût joli ; puis ils le replaceraient au parc. Je lui donnai un billet, qu'il porta tout courant au chef-mécanicien.

Une heure après, on peut admirer leur tableau vivant près de l'enclos réservé aux maréchaux : le moulin à vent leur fait un fond. Un chevauche le coflEre ; deux sont à califourchon sur la pièce ; un autre, debout, s'est coiffé du couvre-bouche et porte le refouloir sur l'épaule. La bonne tête de Pingot passe entre deux rais de la roue. Mais, si bien qu'ils aient imité nos drôleries d'Ecole, ils restent guindés, car c'est un moment grave pour le paysan que celui où l'on fait sa portraiture. Le maréchal-des-logîs ne s'est affranchi de son souci qu'en prenant une pose héroïque, poitrine bombée, sourcils froncés. Je passe, craignant de troubler le bougeons plus, et n'ai pas le courage

PINCOT ET MOI 181

de rappeler à Tordre cette bourrique famélique qui emmène le cabriolet du photographe dans les avoines.

Ces photographies de troupiers sont toujours étonnantes. Eené nous en fit une à Giromagny, quand nous eûmes fini le lever du fort. Les soldats que nous avions employés quinze jours à dresser nos mires, à porter nos niveaux, il les établit sur la coupole, au sommet du massif central; et c'est ainsi qu'il les attrapa, quatre assis et cinq debout, dans une raideur impayable.

Derrière eux, à l'horizon, un contour arrondi se dessine : le Ballon d'Alsace.

182 PINaOT ET MOI

3 août

Longue marche de retour faite au pas depuis le camp d'Attila jusqu'à nos tentes.

Un ciel bas, uniformément gris, couvre le lent déroulement de ce sol égal, tapissé d'un gazon moussu où les roues s'empreignent sans bruit, comme sur du feutre. Pas un oiseau, pas une bête fuyante devant nous, ne rompt ce silence de mort dont nous sentons mieux la gravité, tympanisés que nous sommes par les récents éclats du canon. On dirait d'une marche abstraite que feraient des ombres dans une nature amorphe, lunaire, et dont le devenir serait absent.

PINGOT ET MOI iS3'

4 août

J'avais faît une galopade jusqu'à TArbre- Chenu et rentrais lentement, au soleil de cinq heures qui projetait de moi une ombre caricaturale, quand j'aperçus sur la voie romaine une silhouette noire : assurément celle d'un officier d'artillerie. J'obliquai donc à gauche : à cinq cents mètres, je reconnus le cavalier. C'est que nous avons tous une caractéristique équestre à laquelle on ne se trompe pas. Ce vieux dos voûté, las d'avoir servi, ce buste hésitant qui accompagnait la marche du cheval par une avancée alternative des épaules, ne pouvaient appartenir qu'à Texcellent capitaine Michadou : il s'en allait donc le long de cette route morne, lentement, avec une sorte d'eflfort, comme s'il eût tr£uné derrière lui de mortes années, toute l'inertie de son humble carrière ; et son corps trop assoupli ^ rompu, ne se refusait pas à marquer un pas à droite, vers la retraite, — un pas à gauche ver» l'oubli.

184 PINGOT ET xMOI

Il s'arrêta pour me voir venir, tournant vers moi sa figure noire et blanche, noire de peau, blanche de moustache.

— Té! bonjour, me cria -t- il, ravi de rencontrer un compagnon. Rentrons ensemble, mais au pas, s'il vous plaît ; Bijou est un peu fatigué.

Bien que la fatigue de Bijou, énonne cheval abruti par la litière, n'eût rien de pitoyable ni même d'avéré, je me rangeai à gauche du capitaine et l'écoutai.

— Eh bien ! Vous avez vu cette note que nous envoie le commandant du 19" corps ? Cela fait bien de la besogne pour mes tailleurs ; j'ai été obligé d'acheter du drap à Mourmelon. Mais ce sont des mesures, vraiment, qui ont des avantages, quelques avantages ne trouvez- vous

pas?

Je convins que le parti de doubler en drap la banderole des étuis-musettes était bon, très bon, et que cette manière de noircir les gamelles avec un frottis d'ail et des fumigations de paille, était curieuse, très curieuse.

— Ces manœuvres ! reprit-il, c'est la perte des effets, la ruine des fonds particuliers. On dit que le fonds commun indemnisera, mais de com-

ft

bien? Cela dépend du conseil d'administration^ et nous, en attendant, nous nous mettons en débet, en débet complet... C'est pour cela qu'on a bien raison de renforcer les eflfets comme on peut.

L'occupation unique du capitaine Michadou fut, pendant quinze ans, de gérer habilement les fonds de sa batterie ; il passait chaque jour des heures dans son magasin, où Tordre était admirable. Et voilà qu'au moment de prendre sa retraite, il est menacé de déficit par ces manœuvres...

Nous arrivâmes devant le but mobile dont un peu de vent agaçait la voile, et Bijou prit peur. Le 'capitaine le contraignit à passer, d'une manière peu conforme aux principes, sans le forcer à regarder l'objet. A partir de ce moment^ l'animal trottina et le cavalier le laissa faire, ne paraissant pas même s'en douter, et ne songeant point à déplacer son immuable main de la bride.

Assez loin sur notre gauche, des hommes vêtus du bourgeron et portant le manteau en sautoir, ramassaient des débris de projectiles. Un d'eux se redressa, nous obsei'va un moment, puis courut vers nous d'une surprenante vitesse.

— Voyez donc, mon capitaine. Cet homme !..,

Il le regarda en se garant du soleil avec la main, et dit simplement :

— C'est Auguste.

Le coureur, arrivé au chemin, s'arrêta sur le bord, ses épaules orientées suivant le sens de notre mouvement, et resta ainsi, dans la position d'un homme qui s'eflface pour laisser passer. Quand nous arrivâmes à six pas, il salua. Le capitaine s'arrêta court, et il y eut un silence pendant lequel l'officier sourit au soldat et le soldat à l'officier.

— As-tu ton pantalon neuf, Auguste?

— Oui, mon capitaine.

— Qui t'a donné ce pantalon-là, Auguste?

— C'est vous, mon capitaine.

Ils se sourirent encore, puis le capitaine reprit :

— Allons, c'est très bien !... Ménage-le : c'est le dernier que je te donne.

Il activa Bijou, qui reprit son trottinement, et continua avec moi la conversation commencée avec l'autre.

— Oui, c'est le dernier. Aussitôt après les manœuvres, j'aurai ma retraite, tandis qu'Auguste est encore là pour deux ans. Il a commencé son

PINÔÔT ET MOI 187

service à la 2* batterie, vous savez ? On lui faisait toutes sortes de misères, parce qu'il parlait mal le français, on le passait à la couverte, et lui se révoltait : c'est que nous ne sommes pas patients, nous autres du Midi. Quand j'ai vu ça, moi, j'ai demandé au colonel à prendre Auguste . . . Maintenant, vous voyez, il est très doux. C'est comme les chevaux mauvais à l'homme : mettez-les dans un bon coin d'écurie, ils deviennent bons. Et ce matin, je lui ai donné un pantalon, pour ses manœuvres...

Nous nous étions déjà séparés, pour regagner isolément nos tentes, quand le capitaine me rappela. Je me rapprochai de lui avec circonspection, car Bijou dansait d'une manière violente, agressi\ e i

— Quand je ne serai plus là, n'oubliez pas Auguste... J'ai peur qu'on ne se remette à le brutaliser : alors il se révolterait. C'est qu'il est de Mirande, vous savez...

6 août

Nous avons voulu nous signaler en offrant aux camarades des nombreux régiments assemblés ici une fête mémorable, et ce fut un rallye-paper aussi brillant que ceux que nous courions jadis en forêt de Fontainebleau. L'arrivée était au bois 56, juste assez gi'and pour contenir la musique ; le buffet était établi sur la lisière, du côté de Tombre. Une voiture revenue de Trépail, déversait incessamment ce petit vin de Champagne dont la mousse est si délectable ; on avait fait venir de Paris des pièces et des fruits ; bref, cela fut gai, amical et copieux, et n'eut d'autre inconvénient que de retrancher deux louis à nos maigres bourses de lieutenant. Mais notre camarade Simon qui est sans ressources et qui fait vivre sa mère sur sa solde, nous lui avons fait croire que le colonel payait tout, et que chaque officier donnait seulement deux francs, pour les fleurs et le papier.

Les canonnîers ont eu aussi leur fête, vaste kermesse organisée par nous sur le terrain qui sépare les tentes des officiers de celles des hommes. La mairie de Châlons nous avait prêté le matériel qu'elle emploie aux réjouissances publiques, et nous avions fabriqué quelques accessoires. Les prix étaient des volailles, des lapins, des bouteilles, des pièces de cent sous, puis de menus objets : pipes, couteaux, voire une montre d'argent.

Il y eut d'abord des courses de toutes sortes : plates, d'obstacles, en sacs, en brouettes, montées, accouplées. Puis des masses de gros plaisirs : le duel du chat et de la souris, la pièce d'argent qu'il faut prendre avec les dents au fond d'un plat plein de farine, l'ascension des tentes, la moutarde et les confitures, le tourniquet. Chacun de nous présidait à l'un de ces jeux : j'étais au mât de cocagne, un beau tronc de sapin, droit comme un I et soigneusement savonné, le long duquel ils s'effi)rcèrent vainement durant une heure. Ils s'arrêtaient à mi-hauteur, hors d'ha^ leine, tiraient du sable de leur poche pour donner du mordant à leurs mains, et montaient encore,

plus lentement. Ceux qui regardaient alors la

longueur à gagner étaient perdus : on les voyait hésiter, lâcher prise, glisser en bas d'un mouvement uniformément accéléré ; ils touchaient terre parmi les huées. Enfin, il y eut une aflSluence nouvelle de canonniers qui avaient concouru pour d'autres jeux ; ceux-là s'étaient donné du <5œur avec du vin qu'ils avaient gagné. Ils trouvèrent le mât moins glissant par tout le sable qu'on y avait mis : plusieurs arrivèrent au faîte ^ans trop de mal. Un d'eux, gaillard souple et dégingandé, avait sa réputation faite, car j'entendais dire : « Tiens, Emile ! Regarde donc : Emile ! » Un cercle plus large se forma pour le voir, et quand il eut décroché l'oie, une voix envieuse dit derrière moi : « C'est son septième prix ; ça ne devrait pas être permis ! »

Où là justice distributive est- elle meilleure qu'autour de mon mât ? N'est-ce pas la loi, que des comparses s'essoufflent, s'épuisent, grattent le savon, et qu'au bon moment arrive un Emile pour décrocher l'oie ?

La dernière attraction fut un concert varié : la scène consistait en un plancher posé sur deux chariots -fourragères qu'on avait accolés et solidement amarrés à dcb piquets, de crainte qu'ils

ne vinssent à dériver sous le piétinement des acteurs. Le char de Thespis, voilà où nous en sommes, nous autres. Quant au programme, le mt)nologue réaliste et la chanson canaille en occupaient la grande moitié : nous savons sacrifier au goût du jour. Mais j^ai peine à croire que Pingot ait beaucoup goûté ces Petits joyeux ou ce refrain : A Montparnasse. On veut que ce soit là de Tart : est-ce celui qu'il faut à des soldats? Et pourquoi u'avons-nous pas une poésie militaire ? Les Allemands en ont bien une.

Au fait, je sais bien pourquoi. C'est que nous sommes toujours ce peuple gaulois épris de deux choses : rem mïlita/rem et argute loqui. C'est, qu'étant un peuple de braves, nous sommes aussi un peuple de rhéteurs. L'armée : matériaux pour poèmes épiques. « Les morts que Raffet déifie », écrit Théophile Gautier : quels besoins ont-ils qu'on les déifie, ces humbles que personne ne plaint? Mais le pis, dans notre cas littéraire, est que, saturés de larges vers et de royale prose, fatigués A! argute loqui, nous tombons dans cette littérature bourbeuse qui ne veut rien savoir du peuple que ce qu'il a d'abject, du sous -officier et du soldat, que leur paresse et leur goût de crapule

192 PINGtT ET MOI

Par contre, l'opérette Les deux aveugles mit Tauditoire en une telle liesse que nous n'eûmes pas le courage d'arrêter là le spectacle : nous le laissâmes dépasser le programme d'autant que la bonne volonté des exécutants le permettrait. Quand vint la nuit, on improvisa une rampe avec les lanternes de toutes les écuries. Il y avait en même temps des pique -niques où les lapins, les canards, promptement sautés dans les poêles de la cantine, reparaissaient en débris sur les couvercles des gamelles.

7 août

La formule du commandant pour obtenir de son personnel une manœuvre attentive et régulière est toute simple : il s'est fait aimer de nous. Les capitaines veulent lui amener correctement leurs batteries, les lieutenants, leurs sections: et lui, sûr de notre bonne volonté, se contente de nous commander par des gestes lents de son sabre, et s'en va tranquillement, au trot de son gros cheval, qui semble traîner par des fils invisibles toutes ces pièces et tous ces caissons. Quel que soit le terrain, et qu'il nous faille nous comprimer, nous étendre, ralentir, arrêter, nous nous retrouvons alignés au moment décisif : nos mises en batterie sont, dit-on, grandioses.

C'est ce qui nous a valu l'honneur de paraître aujourd'hui devant le général inspecteur. Il y avait six batteries dans la main du commandant, devenu colonel pour la circonstance. On avait réservé beaucoup de munitions pour cette

i9i PINGOT ET MOI

solennité; et, comme nous pratiquons cette méthode de réglage qui rend les sections indépendantes dès que la hausse probable est trouvée, €0 fut, toute la matinée, sur une ligne de trentesix pièces, une pétarade eflfrénée. Il nous fallait tenir à la main nos montres à secondes, pour reconnaître, d'après les durées, nos éclatements. C'était plaisir alors, dans cette gerbe de lueurs Boudaines, de discerner les deux coups de la salve, à une même hauteur, tels que les yeux d'une locomotive, et de dire aux pourvoyeurs tournés à demi vers soi : « Bas : diminuez la durée de deux dixièmes. »

IG août

Avant de quitter le camp, nous flambons tous les bois qui nous ont servi : châssis des couchettes, charpentes des abris à fourrage, poteaux des selleries. C'est un immense feu de bivouac autour duquel nous sommes tous assemblés : pourquoi ? nous n'en savons rien. Mais les fumeurs trouvent drôle de prendre là un tison pour allumer leurs pipes ; les autres contemplent en silence ces volutes ardents, ces vols d'étincelles qui pétillent aux étoiles. Tous ces visages, illuminés de reflets d'enfer, ont une expression presque pieuse et je ne sais quelle instinctive extase. Il faut être soldat pour savoir tout ce qui subsiste en nous de rhomme préhistorique.

IOj pingot et moi

21 dOÛt

Nous marchons vers le point de rassemblement qui sera ensuite Torigine de nos manœuvres, au pas, par ordre, pour ménager nos chevaux. C'est toute la Champagne prise d'écharpe, traversée de Touest à Test, par petites journées ; et l'on s'ennuierait durant ces lentes matinées, si l'on pouvait s'ennuyer jamais, tant qu'une brise erre par les champs, que les nuages passent, qu'il y a des fleurs au bord du chemin.

Le commandant Dagobert nous appelle auprès de lui, à tour de rôle, pour lui tenir compagnie. Un lieutenant, à gauche, lit la carte, un autre, à droite, tient sa montre en main. L'attitude du commandant est celle de ces excellents cavaliers qu'un peu d'embonpoint, que des cheveux grisons ont désintéressés du cheval ; l'étrier chaussé à fond, la cuisse très immobile, il laisse son buste osciller, et baisse un peu la tête, dans ce port mélancolique qu'on prête à Frédéric II.

Sa figure calme et pleine, son corps lourd, s'harmonisent mal avec l'ajustement militaire. Je Timagine, en un manteau d'ampleur royale, séant sur une haquenée blanche ; son képi se fleuronne ; sa cravache, tenue en sa dextre, devient sceptre : et c'est pour moi un bon roi des temps carolingiens qui va tenir un lit de justice, là-bas, au point de rassemblement.

Il raconte ses campagnes du ton le plus égal, en homme dont les émotions militaires sont éteintes, ou simplement, en narrateur fatigué de répéter toujours les mêmes histoires. Nous lui prêtons une pieuse attention, nous, ses pages, qui n'avons montré quelque valeur que dans le calcul intégral, et n'avons pas, à vrai dire, gagné nos éperons.

— Vous voulez savoir comment j'ai débuté dans le service? nous dit-il. C'est par un combat, par cinq heures de présence au feu. Depuis quatre jours, je courais après ma batterie ; j'arrivais dans un cantonnement : décampée. Notez que je. n'avais pas de cheval, pas même de bottes, et que je faisais les étapes sans bagages, dans ma tenue de l'Ecole d'Application. Enfin, tant qu'on marche en avant, on a des jambes; j'aurais volon-

tiers été de la sorte jusqu'à Berlin. Mais le malhenr a voulu que sur la route de Berlin se trouvât Wœrtli, vous savez? Ce matin-là, un officier d'état-major me donna un renseignement précis : il venait de voir mon capitaine par là — et il me montrait une direction — je n'avais qu'à marcher et je le retrouverais, à moins d'un changement de position. Je courus. Devant moi, un tas de canons pétaradaient, les premiers que j'entendais, et j'étais nerveux comme l'autre jour ces jeunes pointeurs qui vous envoyaient des obus de tous les côtés. Aussi la longue course que je fournis me fit-elle du bien, en me permettant de rassembler mes idées. Arrivé sur la ligne des batteries, je me mis à la parcourir de la droite à la gauche. Cela commençait à mal tourner; les officiers étaient trop occupés pour pouvoir me répondre: je passais simplement derrière les avanttrains et regardais les numéros aux collets des pourvoyeurs. Enfin, l'avant-deniière batterie de gauche était la mienne : j'y entrai. Le capitaine fie tenait sur l'autre aile, à cheval. Je m'avançais vers lui, ma lettre de service à la main, quand, tout d'un coup, je vis quelque chose d'effroyable.

Le cheval du capitaine fléchit sur son arrièremain en même temps qu'on entendit un bruit sourd, semblable à celui d'un coffre vide qui tombe à terre : les flancs de la bête qui craquaient. Puis, tout aussitôt, la détonation d'un obus et Téparpilleraent d'une gerbe affreuse faite de fragments d'acier, de flammes et de débris humains. Le cadavre de l'homme apparut un instant décollé de la selle et l'on vit un peu de jour entre ses cuisses, puis il retomba pêle-mêle avec la charogne du cheval.

Quelques canonniers firent un pas vers ce tronc sanglant d'où sortait un râle, mais le lieutenant en premier cria d'une voix sévère : A vos postes! Il devenait commandant de batterie. Je connaissais sa figure pour l'avoir vue au café Vachette ; il me reconnut aussi et me serra la main.

— Prends le commandement de la section de gauche, me dit-il.

Nous avons tiré ainsi toute la matinée. J'essayai d'abord de trouver une hausse, et puis, j'y renonçai. Dans ce temps- là, vous savez, on ne réglait rien du tout ; on parlait encore du but en blanc. Supposez une école à feu chez les Hotten-

tots : voilà le tîr qu'on faisait. D'ailleurs je connaissais mal le matériel, des mitrailleuses. Mon personnel avait trop souflfert, aussi \ la mort du capitaine l'avait impressionné. Quand on ne s!est pas réglé dans les premières minutes, voyez-vous, c'est fini.

D'abord, un obus me faucha le pointeur et le pointeur -servant de la première pièce. Avezvous vu tomber des quilles ?... Je me tournai vers l'avant-train pour crier : Pourvoyeur, venez remplacer ! Mais avant que je n'eusse parlé, cet homme avait déposé son sac à charges, il s'avançait au pas de course. Il était plus jeune encore que moi, petit, imberbe : il s'équipa tranquillement du sac à étoupîlles et prit son nouveau poste. Chose étrange, j'eus peur alors pour lui. Que cet enfant succombât là, cela me semblait monstrueux ; et je l'aurais renvoyé derrière son coffre, si j'avais pu seulement en appeler un autre à la pièce.

Le premier coup qu'il me pointa, autant que je pus voir, fut hors de direction. Je lui demandai : Avez-vous peur? Il me répondit : Non, — avec un sourire si doux.. . Il ne savait pas pointer. A partir de ce moment, je venais, après chaque charge,

me mettre à sa place : si j'ai fait mieux que lui, Dieu le sait.

Mes autres hommes étaient aussi braves. Vous n'avez pas connu ces canonniers d'autrefois : ceux-là venaient d'Afrique, ils avaient vu plusieurs affaires. Ils me regardaient avec étonnement, peut-être aussi avec un peu de cette pitié que j'éprouvais moi-même à l'endroit de mon petit pointeur. Dans ces moments -là, c'est le fond du cœur qui vient à la surface, il n'y a plus de conventions, plus d'habitudes ; l'idée de ma mort, chez ces vieux soldats, froissait quelque fibre intime et paternelle. Mais, ne trouvez- vous pas que cela est beau, l'obéissance qu'ils me rendaient, eux, hommes mûrs, éprouvés, à moi, si jeune et si ignorant ? « Oui, mon lieutenant. — Tout de suite, mon lieutenant. » C'est que le soldat a naturellement confiance en ses chefs ; il sent qu'ils lui sont nécessaires, il comprend quel malheur c'est pour lui quand il vient à les perdre.

Pourtant mon attention était distraite du tir par un certain désordre dans mes attelages. Un beau cheval noir, derrière moi, ronflait, s'inquiétait, s'empêtrait, puis ruait jusqu'à ce qu'il fût

tombé. Par quelle erreur des commissions de réquisition ce pur-sang était- il dans cette batterie^ c'est ce que je n'ai jamais pu comprendre. Je criai au conducteur de tenir sa bête, car il fallait bien que nous fussions prêts, sans cesse, à amener nos avant-trains. Cet homme se mit en effet entre ses deux chevaux, qui étaient ceux de devant — tandis que tous les autres conducteurs s'étaient placés à droite des sous -verges, de manière à se couvrir des coups qui nous prenaient en écharpe. Il parlait à son cheval, le flattait, le ramenait dans les traits. Tout d'un coup, il nous vint encore un obus qui me donna comme un soufflet par le vent qu'il fit. Derrière moi, le cheval noir poussa un grand cri ; nous le vîmes s'agiter sur trois pattes, baisser l'encolure pour voir sa blessure : il avait le membre antérieur droit coupé net au-dessus du paturon. Il glissait dans une mare de sang, mais continuait à se défendre avec une étonnante vigueur ; c'était un de ces énergiques anglais dont il y avait alors peu de modèles en France. Le conducteur, maintenant, lui faisait face et le regardait avec consternation. Je criai à cet homme de tuer son cheval en lui logeant une balle dans l'oreille, Commeil n'exécutait pas, je m'approchai

de lui : il pleurait abondamment. Alors je fi» signe au brigadier, qui comprit et obéit, tandia que ce pauvre diable, suffoqué de chagrin, s'éloignait à toutes jambes en se bouchant le& oreilles.

Notez ceci : les conducteurs s'énervent plu& que les servants parce qu'ils sont inoccupés pendant le tir. Si vous voulez garder vos hommes en main, donnez -leur sans cesse de la besogne. On a rendu réglementaire la prescription d'abriter les attelages : c'est en effet une bonne chose ,^ mais pas pour la raison qu'on en donne. Suivant moi, l'important n'est pas que ce personnel-là ne soit pas vu, mais bien, qu'il ne voie pas.

25 août

C'était, au bord du chemin, une maison basse dont la façade n'avait qu'une porte et qu'une fenêtre, très semblable à ces cahutes devant lesquelles Téniers assemble ses joueurs de boules et ses buveurs, les ancêtres de Pingot : pauvres baraques dont il semble qu'on sent le poids sur ces statures ramassées, et qu'elles ne soient que des carapaces humaines.

Je lui ai demandé :

— Est-ce qu'elle ressemble à ça, ta maison?

— Oh non ! la mienne est bien plus gentile !

(Gentile, pour gentille : Pingot ne mouille pas

les L)

Craignant de l'avoir froissé^ je me reprends :

— J'entends bien... Je voulais dire : Est-ce qu'elle est posée sur une route^ comme celle-ci ?

— Non... c'est l'écurie qui est sur la route.

— L'écurie où tu mets tes lapins, l'hiver?

— Oui...

Et c'est tout^ il ne peut pas me faire comprendre, il ne sait pas me décrire... Et le pis, c'est qu'il me regarde avec ses yeux ronds et qu'il croit qu'il a tout dit.

Comment expliquerai-je ceci ? Son silence m'a causé un chagrin bête, enfantin : le chagrin de penser que je ne saurais jamais comment est faite sa maison . Quand donc posséderons-nous vraiment la terre, quand pourrons-nous toucher sans retard aux lieux qu'atteint notre pensée ? Et qu'impor* tent en ceci les chemins de fer, les ballons, toutes nos machines de vitesse ? Puisque notre désir n'en va que plus vite...

20 août

En apercevant de loin ce village, nous avions jeté un coup d'oeil sur nos cartes : Bettancourt, trois cents âmes. Et nous n'y pensions plus, quand, en arrivant à cette longaine de route qui lui fait une avenue, nous vîmes au loin, entre les deux premières maisons, une sorte d'arc triomphal dont le faîte laissait pendre un ornement scintillant. Il fallait que ce fût justement la fête du village, ou que Tévêque eût passé, ou le député : nous regardions avec indiflférence l'arche

croître et s'élever, le pendentif flamber de ma-

« niere plus éclatante.

Une bande de toile horizontale, qui faisait la corde de Tare, portait en lettres majuscules : Honneur à notre armée, et ce qui se balançait dans le demi -cercle, c'était, collé sur un châssis qui portait aussi des casques de pompier, un portrait du président de la République. Cela n'était pas grandiose, mais simplement touchant; on

voyait que lés gens de ce pays avaient exposé là tout le peu qu'ils possédaient. Etait-ce leur faute, si la commune est pauvre et n'a d'autres emblèmes militaires que ces casques ? Est-ce la faute d'un roi nègre qui se présente au palabre vêtu seulement d'un casque, si les pantalons n'ont pas pénétré sur son territoire ?

La rue était pleine comme pour une foire, de petits drapeaux flottaient partout ; des gamins, aipnés de sabres de bois, soufflaient dans des trompettes. Des femmes portaient sur leurs bras des bottelées de fleurs ; des groupes de jeunes filles se tenaient autour de broue tes remplies de verdure, auxquelles des hommes s'attelaient. XjG coinmandant, qui tenait la tête, fut assailli par elles, chacune disant : « Les miennes ! prenez les vûennes ! » Nous le voyions entouré de leurs gestes charmants et spontanés, et lui, dodelinait la tête, remerciait d'un air bonhomme. Puis, tous, jusqu'au vétérinaire qui fermait la marche, nous eûmes part à leurs offrandes fleuries; les sous -officiers eux-mêmes, les hommes, sur leurs chevaux et sur leurs coffres, tendaient les mains, recevaient avec des merci s.

Une femme qui portait son enfant contre son

sein gauche s'avança jusqu'à un pas de mon cheval et, fixant sur les miens ses yeux noirs, me tendit une rose. Que cette femme fut belle dans ce moment si court, belle de maternité, de confiance et d'espoir, et comme je revois avec émotion ce geste de tout son corps par lequel elle voulait me dire : « Je te donne une fleur, gardemoi mon enfant ! »

Nous marchions cependant à ce pas, lent^ fatal des chevaux de trait : inexorable clepsydre animale par laquelle les distances s'accourcissent, les impressions s'effacent. Nous étions parés comme des vendangeurs ; nos chevaux prenaient des airs coquets : Pensée portait comme œillères deux hortensias. Les canonniers, en belle humeur, inventaient des choses drôles : un conducteur, à côté de moi, attacha une marguerite à la mèche de son fouet. La plupart avaient disposé leurs fleurs autour de leurs sacoches, en serrant d'un trou la courroie de recouvrement : cela leur faisait un petit parterre qui se déplaçait devant eux, sur le garrot de leur cheval. Des gerbes sortaient des mousquetons ; des branches, passées en travers dans les rais, développaient des cycloïdes vertes. Trois servants, sur un coflfre,

concenlrèrent leur moisson en un bouquet énorme qu'un d'eux, sautant à terre comme pour enrayer, alla fourrer dans la gueule du canon.

Nous arrivâmes ainsi à un village contigu an premier et jeté de part et d'autre de la route, en deux tronçons. Là, ce fut bien autre chose : le conseil municipal était assemblé au carrefour, la fanfare jouait. Le curé, un peu à l'écart, ajoutait sans doute sa bénédiction à cette pompe, car en saluant sa tête blanche qu'il tint découverte devant toute la colonne, je vis que ses lèvres remuaient. Un jeune homme à lunettes, qui portait une redingote défraîchie, nous fit des saluts gauches : je compris qu'il était l'ingénieur de cette petite usine, là, sur la droite ; qu'il avait voulu qu'elle chômât en notre honneur ; que tous ces forgerons à tablier de cuir étaient réunis sur notre passage par son bon plaisir. Les vieux ouvriers nous regardaient avec un sourire expert qui voulait dire : c Je connais ça, j'ai été soldat » — ou bien : « Les canons, c'est en acier, j'en ai coulé. » Les jeunes nous observaient curieusement, nous, surtout les officiers, leurs chefs de demain peut-être, et semblaient se dire qu'en

somme nous n'étions pas trop méchants, puisque

210 PINGOT ET M#I

nous aimions les fleurs et que nous disions des bonjours à M. le maire, à M. le curé.

Nous la dépassâmes encore, cette humble et chère foule, trop émus cette fois, angoissés à la gorge, et désireux d'en finir avec cette joie aiguë qui nous faisait sortir de notre caractère. La cinquantième minute de Theure nous arrêta au milieu d'une montée qui laissait derrière nous les deux villages, Pusine, la route jonchée. Les musiciens reprirent leurs cuivres ternes et nous donnèrent encore l'aubade ; puis, quand Theure fut révolue et que nous remontâmes à cheval, par manière d'adieu, ils jouèrent la Marseillaise.

Il fallut pourtant les jeter au vent, au soleil, dans la poussière, ces fleurs trop frêles, symboles caducs d'une idée qui ne peut mourir. Je découronnai Pensée et fis une gerbe unique de ce que la chaleur n'avait pas encore flétri : cette rose mystique, qui était la vie d'un enfant, était au milieu. Si j'avais aimé une femme, qu'aurais-je pu lui offrir de plus rare que ces pauvres et communes fleurs ? Quel objet qui symbolisât mieux

ma vie orientée vers la guerre et pourtant vouée au beau? Je pensais cela en attendant le moment de remonter à cheval, après la grande lialte. Pensée allongea vers moi sa tête frôle use, et, flairant d'abord le bouquet, le défit avec ses lèvres, par amusement. Je la laissai faire, avec cet amer plaisir qu'on éprouve parfois à lacérer ce qu'on aime -, mais, quand elle en fut à cette rose essentielle, il me vint un chagrin subit, et je ramassai les pétales à terre pour les respirer encore, potur, jusqu'aux moelles, redevenir cette sensation.

!•' septembre

Le vaguemestre, porté par un bon trotteur et juché sur une selle aux sacoches énormes, descend la colonne de la droite à la gauche. Jamais général rencontré en cours de marche n'eut droit à une plus large part de la chaussée, car cet homme apporte à chacun de nous un peu de la pensée des autres, il est Tombilic qui nous rattache à la vie générale : Ne lui devons-nous pas le libre accès? Lorsque nous rompons le parc, au petit jour, il est là, pour prendre les dépêches du commandant ; nous lui demandons : A quel bureau vous approvisionnez-vous? D'après son dire et d'après la carte, nous supputons le point où il rejoindra. — D'autres fois, il parcourt la colonne à rebrousse-poil -, ou bien nous avons l'amusement de le voir couper court à travers champs et^ piquant droit au commandant, décrire la courbe du chien qui cherche son maître.

2 septembre

Nous demandions au commandant des renseignements sur le thème du jour, sur les mouvements des troupes qui nous encadrent. Il nous répond qu'il ne sait rien de tout cela, qu'il n'en veut rien savoir. Et, comme nous lui en marquons notre étonnement, il s'explique :

C'est que j'ai fait un peu. la guerre : j'y ai perdu l'habitude de voir au delà de ma besogne présente. Vous me direz que cette résignation est obligatoire en campagne, qu'elle résulte de la dépression morale qu'on subit au bout de quelques jours. Je vous dis, moi, que si elle n'était pas dans les faits, il faudrait l'y mettre. On vous envoie Tordre: «Allez coucher à tel endroit. » Allez-y en effet, menez -y tous vos hommes et tous vos chevaux : cela ne laisse pas d'être difficile. On vous dit : « Mettez-vous en batterie là. » Portezvous sur la position à la bonne allure, arrivez-y en ordre, réglez rapidement votre tir : il y a bien de quoi vous occuper.

21 i PINGOT ET MOI

Vous voulez savoir ce que nous ferons tantôt ? Attendez huit jours : tous les journaux vous renseigneront. Vous savez bien que les reporters excellent en stratégie ; vous les verrez même redresser avec désinvolture les torts des généraux : « Ce mouvement tournant était imprudent parce que l'extension des lignes... etc.. » et des foutaises de cet ordre -là.

Puis le commandant retombe dans un silence de deux kilomètres, la t«te penchée, les yeux mi-clos : visiblement, il rassemble des souvenirs. Enfin, il dit :

— En campagne, on ne pense qu'à manger.

Nous nous récrions. Il tourne alors vers chacun

de nous sa face bon enfant, qui s'étonne de notre étonnement.

— Oui, à manger. Savez-vous qu'on se dépense tenûblement et qu'il faut se refaire ? Aussi est-il bon d'avoir au départ une couche moyenne de graisse : appelons ça une avance d'entrée en campagne. Vous, Roë, vous êtes trop maigre.

On ne pense qu'à manger, on ne parle que de manger. L'un dit : « Mon ordonnance a trouvé deux œufs », l'autre : « J'ai une saucisse >, etTon s'invite, on fait des échanges. Plus on va^ plus

on a les dents longues et les idées courtes. Vous connaissez mon camarade Georges, il a été votre professeur ; vous savez s'il a du cœur. Eh bien ! la veille du jour où Ton a rendu Metz, je l'ai rencontré radieux.

— Imagine -toi que j'ai découvert un pot de confitures... de fraises, mon cher! sous le comptoir d'un épicier...

Il m'a fait une tartine ; et ce n'est qu'ensuite que nous nous sommes reproché la joie où nous étions, lui et moi.

Et chez les soldats, c'est encore plus net. Je m'amusais un jour à questionner un turco sur cette bataille de Wissembourg où ils ont été si admirables. Je le vois encore : un vieil arbico tout gris, mutilé de la main droite, qui portait son bazar en pyramide. Il me faisait un mélange inouï de Prussiens tués et de pommes de terre ramassées.

— Nous étions dans un champ, monsieur ofiicier. Moi, bon tireur ; paf ! il tomber, lui, Prussien. Et moi ramasser pommes de terre, creuser avec mon baïonnette. Moi crever de faim, monsieur officier...

— Et combien en as-tu tué, de ces Prussiens ?

— Moi pas savoir compter. . . les pommes de terre, j'avais plein dans ma musette.

Je n'ai jamais pu en tirer autre chose. Mais notez cette phrase qu'on n'inventerait pas :

Moi pas savoir compter... les pommes de terre, î'avais plein dans ma musette.

Il redit ces mots lentement, mélancoliquement, puis retomba dans son silence méditatif qu'il ne rompit plus jusqu'à la grande halte.

3 septembre

Avec le dard de son fourreau ii traçait dans la poussière une étrange petite machine, très régulière. Du diable si je savais où il voulait en venir : c'était pointu de partout, cela ressemblait à Tinstrument de physique qu'on appelle aréomètre....

Ce qu'il y a de frappant, dans leurs dessins, c'est cette symétrie. Sur les murs des corps de garde on voit des étoiles, des polygones réguliers ; un jour, une sentinelle que j'observais faisait avec sa crosse des étampures dans la neige et les étageait en triangle (voulait-il représenter une pile d'obus?. . .). Ce doit être là une habitude esthétique très ancienne dans l'espèce. Qui sait même si les premiers hommes n'étaient pas sollicités déjà vers cette inconsciente géométrie et s'ils ne la pratiquaient pas sur les parois de leurs cavernes ? De leur contemplation irraisonnée auraient procédé, par l'effet de l'attention, l'amour des formes, d'une

part, la théorie des figures, de l'autre : l'art et la

science primitifs auraient ainsi pour racine unique ce plaisii physiologique causé par la symétrie. Et nous, par moments, nous nous reprendrions encore à ce jeu élémentaire: caril y a sûrement, dans notre mentalité, des modes qui appartiennent à un état cérébral inférieur, comme, dans notre squelette, des anomalies qui rappellent des formes Animales moins parfaites.

Je me suis approché de Pingot :

— Très joli, lui ai-je dit. Mais qu'as-tu voulu faire ?

— Mon lieutenant, vous ne devinez pas?...

Il me laissa un moment de réflexion, puis, étonné de ma sottise :

— C^est un moulin à vent. N'y a beaucoup dans mon pays.

En fait, tout Têtre d'un moulin à vent était exprimé dans son schème : base tronconique, corps cylindrique, toit pointu , palettes branchées sur deux axes bien rectangulaires.

— Ah! il y a des moulins à vent?... Char* mant !... C'est un beau pays, n'est-ce pas?

— Oh oui ! . . . répond-il, songeant à cette plaine plate au travers de laquelle la chaussée pavie s'étire, sans fossés et sans arbres, où les betteraves

verdoîent dans la boue jaune... Un bien beau pays ; c'est son pays...

— Sais-tu que nous en sommes loin, de ton pays? Si on te laissait là, sur la route, est-ce que tu le retrouverais bien ?

Il se rebifife, s'oriente vers le Nord-Ouest, hume le Vent de ce côté, et fait de la tête et des yeux un geste assuré. Qu'on ait la moindre peine à retrouver son pays, c'est ce qu'il ne peut pas concevoir. Quand nous sommes partis « c'était par là » — au Nord — et maintenant « c'est plus 4 gauche, ça a tourné » .

Il est amusant en faisant ce geste : on y voit si bien son amour de la terre et le sens immédiat qu'il a de la nature. Moi, au contraire, je sens toujours une épaisseur de science entre les choses et moi, et c'est une infériorité ; mais il y a tant de sujets sur lesquels Pingot m'est supérieur. Partout où il y a des champs, il est chez lui ; il juge des terrains en laboureur, moi, ea topographe qui voit le panorama comme une am-^ plification de la carte. Il me faut toujours un Nord pour que je m'y retrouve ; je perds du temps à m'orienter sur la lune^ sur le soleil : lui, il lui suffît de son pays.

Mais d'où lui vient cette idée que « ça a tourné »? Sans doute que voyant fuir les objets derrière nous, à mesure que nous marchions, il a conclu que son village tournait aussi, mais seulement un peu, étant si éloigné. Et rapprochant cette observation si juste de ce dessin sommaire, je trouve que celui-ci explique celle-là : dans cette âme simple, incurieuse, rien n'oblitère l'idée de la patrie ni n'égare l'instinct du retour. Quoi de surprenant, au contraire, à ce que de plus cultivés perdent ce sens géographique, tant de soucis tuant chez eux la conscience du mouvement? Et n'est-il pas naturel, enfin, de voir le ramier, l'hirondelle retrouver leur nid d'un boutdu monde à l'autre, puisque pour eux le monde n'existe que par rapport à ce nid ?

4 septembre

f^unt lacrymœ rerum.,. Je ne l'avais jamais compris aussi bien qu'aujourd'hui.

Nous visitions ce château historique proche de notre cantonnement. Les uns discutaient sur le mortier des murs et sur le profil des fossés : ils lisaient trois dates dans l'appareil de la maçonnerie. D'autres voulaient monter au clocheton central pour jouir du paysage ; René s'enquérait de la châtelaine. Pour moi, j'errais parmi ces richesses délabrées, comptant que dans ce mélange d'art et de nature je rencontrerais une de ces impressions soudaines, émotives, qui marquent dans une journée l'instant vrai où l'on a vécu.

Le château repose sur un socle de maçonnerie, vestige, peut-être, de quelque forteresse primitive. Une rampe spirale perce ce socle de bas en haut : or, dans cette montée des palefrois, proche du sommet, j'ai vu ceci :

Une niche rectangulaire, rattachée au tambour central par un œuvre massif, où la stéréotomie

n'avait pas de part, contenait d'abord une fenêtre sans vitres, envahie par la vigne vierge et d'où venait un jour vert. Puis, dans la paroi droite^ une statue de bois, aux gestes raides et d'une polychromie tout à fait passée , un saint Matthieu, je crois, faisait avec son bras vermoulu et privé de main le geste de bénir. A ses pieds, dans Tencoignure plus sombre dont le sol s'inclinait au même degré que la rampe même, c'était encore, déversée, appuyée au mur, une bombarde du quinzième siècle encastrée dans une charpenterie à roulettes 5 posée d'écharpe contre la bombarde, une coulevrine allongeait sa volée, que des toiles d'araignée condamnaient. On pouvait rire de cet arsenal suranné qui s'employait à la défense d'un bonhomme de bois : on pouvait s'émouvoir du pardon que cette douce figure étendait sur ces objets de guerre. Mais comment traduire avec des mots la tristesse de ces trois invalides relégués dans ce coin vert, leur expression de ruine et de solitude, et toute l'ironie de ce jour pâle qui, tombant de la baie d'en haut, s'en venait mourir au bord de cette niche, avec un air de dire : Vous n'avez plus droit à la lumière, vous êtes morts à tout jamais...

S septembre

Toute la batterie, cent hommes, est cantonnée dans une petite ferme où Ton nous accueille à bra? ouverts, bien que le voisin, assure-t-on, soit plus riche et mieux en situation de recevoir des militaires. Ça n'était pas arrivé depuis les Prussiens, qu'on eut le plaisir de loger de la troupe : d'où, ce di^peau au-dessus de la porte.

Le patron, un petit vieux, mince et malin, se met à notre disposition ; ils aiment tous l'armée dans sa famille, et son frère a été caporal dans l'infanterie, son frère, qui maintenant est meunier à Arrigny. Où voulons-nous mettre nos chevaux? Dans le verger, ils seront fameusement, un peu à l'ombre et un peu au soleil, juste comme il faut que des chevaux soient. Nous tendons leurs cordes entre les arbres : le petit vieux s'étonne de les voir, sitôt débridés, brouter, gratter, se rouler. Quels animaux d'enfer avons-nous là? On lui répond que la mairie paiera pour le dommage

22i PINGOT ET MOI

qu'ils font. Dès lors il s^ntéresse à eux et propose qu'on déplace ces cordes autour desquelles ils ont déjà fait place nette.

Il nous vante son puits : un rare puits, une eau incomparable. Plus on en tire et meilleure elle est. Mais il 7 a sans cesse un canonnier pendu à la corde : est-ce qu'on ne le laissera pas aussi puiser de Teau, lui, le patron, pour qu'il abreuve son bestiaux ?

Il nous prête des échelles et nous grimpons au feneau. Par moments, sa tête se montre à la fenêtre qui est notre porte d'entrée: on ne fume pas, au moins ? C'est que des dragons ont incendié une meule, l'autre jour, à NuUy. Pour lui, il est assuré ; mais, c'est égal, être brûlé, c'est contrariant.

Toute l'après-midi, il se promène dans sa cour, les mains derrière le dos. Ce n'est pas qu'il se méfie, mais, tout de même, il aime mieux voir. Ce foin que mangent les chevaux est bien notre foin à nous ? Nous ne lui en aurions pas pris par hasard, et par manière de plaisanter? C'est qu'il en a d'exquis : on peut être tenté par du foin pareil, sans être un malhonnête homme.

Sa femme prépare le dîner des sous-officiers :

soupe au lait, lapin sauté, fromage. Tout cela lui est largement payé, mais elle maugi'ée parce qu'un petit canonnier qui sert à table a cassé par mégarde un bol de deux sous. Voilà que les dîneurs allument leurs pipes : cette fumée lui fait mal à la tête. Ils sortent pour boire la goutte devant la porte, et le bonhomme rentre, le brûlegueule aux dents.

J'entre derrière lui : je viens emprunter un sac dans lequel je compte m'envelopper jusqu'à micorps, pratique fort répandue parmi les gens qui couchent à la belle étoile. Un sac? Certes, personne ne refuse de me prêter un sac. Que j'affirme seulement être un oflScier, que je montre Tendroit exact où je couche, de manière qu'on puisse retrouver l'objet demain : et Ton va me prêter un sac.

Mal en train de dormir, je viens respirer un peu à la fenêtre, loin de cet excellent foin dont l'odeur est capiteuse. Une silhouette courbée glisse hors de l'écurie, longe le fumier, contourne les fagots. C'est le petit vieux qui fait sa ronde^ sans se méfier.

Il est sur pied avant personne. Il va plus courbé,

plus maigre, plus madré encore qu'hier, les mains

toujours croisées derrière le dos. Sa toilette du matin consiste en des sabots bourrés de paille, un pantalon de droguet dont la braguette s'attache aux hanches par deux boutons de cuivre, des bretelles de drap, une chemise bleue entre-bâillée sur sa poitrine creuse et velue. Il me regarde d'un mauvais air, l'air, cette fois, d'un homme qui se méfie, et, comme je lui demande une tasse de lait, son ressentiment éclate :

Plus de lait. Ces vauriens ont tout bu. Sans compter ce qu'on a gâté, ce qu'on a perdu. Il y a eu un couteau prêté et non rendu, un bol cassé hier soir, une lanterne crevée ce matin ; quelqu'un s'est débarbouillé dans le seau du puits. Sont-ce là des manières ? — Il ne veut pas dire du mal de l'armée, mais si on lui offrait de loger encore une fois ce monde-là, vrai, il aimerait mieux donner un écu de sa poche et que nous allions tous coucher chez le voisin. ,

?INGOT ET MOI 227

6 septembre

Nous marchions depuis trois heures à cette allure très lente que règle l'infanterie, rendus passifs et somnolents par la diminution de notre vitesse, quand nous voyons l'avant-garde faire un à-gauche, entrer dans un champ : c'est là. L'heure a sonné, le théâtre est choisi : en place pour la bataille.

Nous nous serrons dans une jachère qui s'allonge et s'élève dans le sens avant ; une autre batterie vient se placer à notre gauche en fauchant les avoines sous ses roues, puis une autre encore, et tout l'espace en arrière des crêtes se couvre d'une foule mobile et bariolée. Ce flot humain ne tarit pas ; serpentant en noir sur la route, il se déverse incessamment dans cette vallée, réservoir de cinquante mille vies. Les pantalons garance et les couvre-nuques blancs des fantassins animent le tableau de notes vives, auxquelles se mêle le scintillement des sabres et

228 PIiNGOT ET MOI

des ustensiles. La hardiesse de ces tons, Téclat de ces reflets, causent un éblouissement qui se change vite en enthousiasme ; maïs quelque souci se mêle à cette ardeur. D'une arme à l'autre, on s'observe, on se demande : « Nous soutiendrontils ? Agiront-ils au bon moment ? » Pingot, debout auprès de son cheval, les rênes sous le bras et les mains dans les poches, regarde gravement des chasseurs à pied qui rebouclent les sacs et rompent les faisceaux.

On a vu les états-majors se promener le long des crêtes, silhouettes noires sur le ciel bleu ; les fanions des généraux ondulaient sous le vent, légers comme des espérances. Puis, nos chefs d'escadrons sont partis en reconnaissance. C'est maintenant Tébranlement de rartillerie| hydre noire qui développe ses tentacules, s'avance, se tord, s'arrête, se tronçonne. Ouvrons le feu et faisons rage ; on voit bien quelque chose qui ressemble à des troupes, mais bombardons le village^ c'est plus commode. L'important est qu'on nous entende et que le fantassin se dise : « Ces artilleurs ! Il n'y a qu'eux pour entamer un combat. » Sur les pentes adverses, glisse une forme horizontalc.', rectangle lavé à trois teintes, sombre du

bas, puîs rougeâtre, puis bleue : des escadrons de cavalerie légère qui battent Testrade et nettoient notre champ de tir. Maintenant que nos charges sont brûlées, regardons-les à loisir, ces petits hommes qui cavalcadent sur ces petits chevaux. Ils disparaissent par moments dans d'invisibles plis de terrain, puis sortent de terre pour s'aller confondre, plus loin, avec ces masses violâtres qui sont des bruyères.

Nouvelle course vers Tavant, nouvelles salves, nouveau repos. Plusieurs fois, nous repartons encore, le décor change, le soleil monte, la fatigue vient. Nous avons fait toutes sortes d'évolutions et d'actions combinées dont nous nous sommes peu souciés, tout occupés de notre besogne spéciale et de nos propres accidents. D'abord, un timon cassé en pleine marche, contre -temps qui faillit me priver d'une pièce, retardée, égarée. Puis une dégringolade d'attelages dans un fossé, un pêle-mêle de deux hommes et de quatre chevaux, dont la conséquence, après quelques minutes de débrouillement et d'examen, fut la mise à l'écart d'un sous-verge endommagé. Ce même caisson chaviré tout à l'heure, se traîne loin derrière nous, péniblement remorqué par quatre che-

vaux épuisés, assoiffés, au-dessus desquels leB fouets des conducteurs brandissent en vain leurs lanières serpentines. Mais, aux instants de repos, les canonniers qui ont place sur ce caisson se pressent autour des chevaux, les caressent. « Donnonsleur à manger, disent-ils, ou bien ils nous laisseront en route. » Et tous ramassent des glanes d'avoine dont ils leur composent des bouchées.

Des clairons, au loin, sonnent la charge : nous qui ne sommes pas de l'assaut final, nous en avons le tableau. Des masses rapides convergent vers Tobjectif, d'un élan si net, qu'on les regarde stupéfié, sans concevoir la possibilité d'une résistance. La sonnerie : « halte à la manœuvre » court d'un bout à l'autre du champ de bataille. Et l'on donne l'avoine, on fait le café, on s'allonge un moment par terre.

On n'a pas eu le temps de fermer les yeux que le capitaine crie avec vivacité :

— Debout, à vos chevaux 1

Le général passe sur notre front.

— Où sont vos trois autres batterioB? demandet-il au colonel.

— En face, mon général.

On les voit en effet devant nous, à SOOmètreg.

PINCOT ET MOI 231

— Pourquoi si loin ? Ralliez-les.

Pour que la chose soit faite plus vite, le général décide qu'on les appellera par une sonnerie. Et c'est justement Pingot, en avant de nous, qui brandit de la main gauche le fanion du général, puis qui sonne : « Ralliement — marchez au trot. »

Un léviathan noir s'assemble, s'ébranle, descend vers nous avec un bruit sourd, et Pingot s'émerveille de tout ce mouvement sorti de sa tcompette.

7 septembre

Ayant passé raprès-midi dans ce pré où je surveillais le lavage des chevaux, la distribution de l'avoine, le nettoyage du parc, je n'étais pas responsable des sottises que le fourrier et mon ordonnance pouvaient avoir faites au sujet de mon logement. Pourtant, quand je vis mon nom inscrit sur le volet de cette unique chambre, à côté d'un nom de capitaine, quand j'appris que Bourdin avait incongrûment déposé ma cantine dans ce logis hiérarchiquement inhabitable, j'entrai pour faire des excuses. Je dis que je n'étais pour rien dans cette intrusion, que je savais bien qu'un lieutenant ne pouvait pas coucher dans la chambre d'un capitaine, que j'allais faire enlever mes ejBfets. « Encore devriez- vous styler votre ordonnance », me fut-il répondu.

Je me mis en quête d'un abri. Il restait bien une sorte de tect à porcs, fait de boue et de crachats, mais tellement vermoulu qu'on ne pouvait

raisonnablement en faire son ciel de lit. Je contai mon cas au propriétaire qui voulut d'abord m'admettre au grouillement de sa famille, concentrée ce soir-là dans la seule cuisine. Puis il m'ojBfrit son grenier. Des bardes guenilleuses y pendaient, le plancber était constellé de pruneaux qui sécbaient, ou tombaient en pourriture déliquescente. AUais-je donc coucber dans ces pruneaux?

Mieux valait me bauger au feneau avec mes hommes, et c'est ce que je fis. Bourdin me ménagea un trou où je me blottis avant Tappel, de manière à n'être pas remarqué. Les hommes arrivaient l'un après Tautre, portant leurs armes, leurs manteaux, leurs brides; ils choisissaient des places, étalaient leur petit bazar, puis s'écroulaient dans un sommeil immédiat. Bourdin se mit à ma droite. Un grand corps vint se poster à ma gauche, demandant :

— Est-ce toi, François?

Je répondis oui à tout hasard et lui fis place : il s'étendit et ronfla.

Au petit jour, les conducteurs disparurent. Mon camarade de lit se dressa et, pour appeler mon attention, me frappa sur cette partie du dos que Tu-

renne eut molestée, un soir, par la méprise d'un domestique.

— Eh ! François I t'oublieras pas mon bidon.

Il s'agissait de porter ce récipient à la cuisine et de le remplir de café. J'en chargeai Bourdin; ce François aurait pu oublier aussi bien.

8 septembre

Tandîs que mes chevaux malades défilaient devant le vétérinaire, je le vis entrer dans le pré, ce curé, s'avancer jusqu'auprès du parc, et s'arrêter là, intimidé par le factionnaire. Je continuai à noter : c Écrou, sous-verge sans sellette... Colosse, monté au convoi. » La longue série épuisée, l'abbé était toujours à la même place. Je marchai alors à lui et me mis à sa disposition.

Ce qu'il voulait?... Oh! peu de chose : surtout ne déranger personne, puis, si on permettait, voir de près un canon et causer avec les soldats. Tout cela est si amusant ! Il aurait été soldat luimême, c'était son désir d'enfant : mais le bon Dieu Ta appelé dans une autre voie.

Il y a des gens qu'on aime dès l'abord, et tel était ce prêtre. Un Pingot en soutane, avec les mêmes bons yeux honnêtes, les mêmes lèvres volontiers souriantes. Je pris plaisir à lui donner quelques notions d'artillerie ; un artificier dé-

monta une culasse devant lui ; un sous-chef lui ouvrit les coffres, et c'étaient dans sa bouche des exclamations naïves : « Que de choses ! Seigneur Dieu! que d'affaires! » Mais, si intéressé qu'il fût, il se tournait sans cesse vers ces conducteurs occupés, comme ils disent, à leurs trucs: leur paquetage, leur harnachement. Et je le conduisis vers eux.

Il reconnut un homme qu'il avait aperçu à aa messe le matin, et lui dit bonjour. — Il avait été si heureux de dire Toffice pour des soldats, et même pour des officiers, car quelques-uns de ces messieurs, que le service laissait libres, n'avaient pas dédaigné sa petite église. Et quand tous ces artilleurs au Credo s'étaient mis à accompagner le chantre, on eût dit que c'était tout d'un coup la voix de la France qui remplissait la nef des louanges de Dieu.

Et voilà qu'ils pansaient leurs montures avant de songer à eux-mêmes, ces conducteurs... que de peines ils ont, avec ces bêtes !

— Hélas! il n'y a donc personne pour les consoler, pour les distraire?

Je répondis :

— Personne.

Il reprit :

— Comme j'aurais aimé être aumônier! A la prochaine guerre, mon parti est pris, je suivrai un régiment. Je ne demanderai rien à personne ; si on ne veut pas remplir ma gamelle, je mangerai les restes. Seulement je serai là, derrière, je ramasserai les blessés et je confesserai les mourants. C'est cela que le bon Dieu veut de moi, je le sens bien...

Il leva au ciel ses yeux dilatés, humides, et luisant d'un éclat si doux, qu'on les eût dit éclairés par la transparence d'une lumière intérieure.

— D'ailleurs la paroisse sera presque vide :

tous les hommes seront partis. Il restera seulement mes vieilles et mes enfants. Je les enveiTai entendre la messe à Juzennecourt, ce n'est pas si loin.

Nous restâmes un instant muets devant cette évocation de guerre, médusés par cette horreur possible et peut-être prochaine, des campagnes vides, des villes fiévreuses, des armées décimées et souffrantes. Il regardait, un pli au front, ces maisons basses serrées autour de l'église ; moi, cette flèche d'ardoise par qui deux cents âmes se

décliargeaient dans le ciel, comme fait la machine électrique par les pointes du conducteur. Et je me reprochais comme un sacrilège d'avoir, le matin même, désigné ce clocher pour but à mes pointeurs, craignant que des artilleries ennemies ne vinssent un jour pointer réellement sur lui, moi mort, Tarmée détruite, la France envahie.

Je reconduisis Tabbé jusqu'à son presbytère, pour jouir plus longtemps de lui. Il me dit encore cent choses charmantes, avec un accent enfantin :

— Ce matin, je suis monté sous la cloche pour vous guetter ; de la sorte, les gens ont été avertis, et c'est moi qui vous ai vus le premier..»

Ainsi, tandis que nous nous dirigions vers son village à travers champs, il se tenait là-haut, sous la cloche ; pareil à ces statues du Christ dont la tunique ouverte laisse voir un flamboiement, il nous faisait un phare avec son cœur rayonnant...

PIMGOT ET MOI ^30

9 septembre

Aujourd'hui, en partant, nous avons défilé devant la petite église. La porte était grande ouverte; au fond, le prêtre officiait. De la sorte, il avait rillusion que toute cette troupe en marche participait à Toflâce , et que chacun emportait au passage un peu de sa prière.

2i0 PINGOT ET MOI

10 septembre

Venu ravitailler en munitions, jusqu'à cinq lieues du cantonnement, à ce dépôt des Grandes- Forges.

C^est une vieille usine abandonnée : autour, des fossés à sec; dedans, des bâtiments alignés suivant un plan rectangulaire. Une grue, enlisée dans sa propre rouille, est au centre de la cour j une fontaine, où personne ne vient plus boire, persiste à couler. Sur une des faces, la maison des maîtres, sur un côté, les logis d'ouvriers ; à gauche et au fond, les ateliers. Tout cela maintenant se confond dans une ruine uniforme et dans une générale dégringolade de plâtras ; le bureau, surtout, est affligeant. De la table gauchie et disjointe s'allongent les tiroirs vides, tels, sans doute, que les laissa le dernier maître quand, les palpant jusqu'au fond d'une main inquiète, il y trouva sa ruine. Des abeilles dansent dans un rayon de soleil, entrées là le long des branches

PINGOT ET MOI &il

que les arbustes du jardin poussent à travers les volets.

Un triste jardin, envahi d'orties, d'asperges haut montées, mais où se voient encore en grand nombre ces fleurs qu'on appelle fleurs de curé. C'étaient des gens simples, sans doute, ces usiniers : ils procédaient de forgerons laborieux et pauvres ; et, tout occupés à leur labeur héréditaire, ils prêtaient peu l'oreille aux rumeurs de ce siècle. Cette imparfaite machine sociale, qui n'a pas de volant ni de régulateur, eut une saute de vitesse : ils ne s'en doutèrent pas, et rien que l'accélération du mouvement les a jetés hors de leur propre orbite.

Maintenant, les végétations s'approchent des murs et les enserrent, les arbres s'élèvent et s'étendent au-dessus des toits, il semble que la nature veuille compatir à ce désastre et déployer son linceul vert sur ce cadavre de maison jeté & pourrir dans les champs.

24â PINGOT ET MOI

11 septembre

Rentrant à tâtons chez mon hôte, un maréchal ferrant, j'évite d'abord un amoncellement de charrues et d'instruments agricoles et gagne le mur que je me mets à suivre. Une vague blancheur m'indique le banc de pierre qui est auprès de la porte : à ce moment, deux ombres se dressent, et deux bras qui prennent une forme angulaire ébauchent vaguement le salut militaire.

— Bonsoir... qui êtes- vous?

— C'est nous, mon lieutenant : Ghys et Arnoud...

Ce sont deux gentils canonniers dont j'ai fait des pointeurs : on les voit toujours ensemble. Souvent, le dimanche matin, ils me demandaient de sortir avant le pansage « pour faire leur communion » ; une fois, au camp, ils ont manqué à l'appel de trois heures : j'ai su que c'était pour se rendre aux vêpres, et j'ai empêché qu'on ne les punît. A l'arrivée de la classe, je les ai questionnés sur leur vie antérieure :

— Avez-vous encore vos parents?

L'un m'a dît :

— Je vivions chez ma mère : elle est veuve.

Et l'autre :

— J'habitions chez ma sœur : nos parents sont morts.

Peut-être sont-ils venus s'asseoir sur ce banc pour causer dans leur patois de cette enfance orpheline. J'entre dans ma chambre et n'allume pas ma bougie, de peur qu'ils ne s'en aillent. Que vont-ils dire ? Rien d'abord, et c'est le silence de la nuit et de la campagne, rythmé seulement par le bruissement de feuillages invisibles. Tout d'un coup, un chien aboie au loin et d'autres, dans les fermes isolées, lui répondent. Alors Ghys, de sa voix douce :

— La nuit, les chiens rêvont à ieu pays...

Puis de nouveaux aboiements s'élèvent, graves,

continus, prolongés, et les arbres, troublés par le vent, ne cessent pas de mêler leur cadence au concert des plaintes animales.

12 septembre

Un conducteur de ma deuxième pièce, dépossédé d'un de ses chevaux , vint s'en plaindre à moi ; la bête se nommait Douar , mais lui, qui ne sait pas Tarabe, francisait le nom en Edouard.

— J'avais un bon cheval, Edouard, je le soignais bien, et voilà qu'on me le prend pour le donner à Guibert, et qu'on me donne cette Tapette qui est maigre et qui est mordeuse comme une teigne...

Quoi qu'il en dît, il y avait une affinité telle entre Tapette et lui, qu'après trois jours il l'aime et elle l'aime, il la tripote à sa guise, la caresse là même où les juments, d'ordinaire, sont le plus chatouilleuses. Il a tout à fait oublié Edouard: tel est le cœur d'un conducteur.

13 septembre

La discrétion n'est pas la qualité maîtresse de Pingot, car, rentrant inopinément dans ma chambre, je viens de le trouver assis sur ma cantine et lisant avec attention quoi? Une note

écrite par moi sur une question qui nous passionne et nous divise, celle des Reconnaissances préparatoires aux mises en batterie. Le malotru me savait parti à cheval et ne soupçonnait pas que, dégoûté de ma promenade, je tournerais bride à la première lieue.

Il s'agissait de reconnaître cet étang, dans la forêt de Soulaines, et de voir si l'on pouvait utilement le comprendre dans une coupure défensive faite à travers le bois : question proposée par un capitaine pour leurrer cette journée de repos et d'ennui. Mais il 7 a des jours où l'on n'a de goût à rien, où rien ne va : mon cheval traquenardait, je sentais d'avance l'odeur fade et

nauséeuse de l'étang. Revenu au trot, j'ai ren<

24G PINGOT ET MOI

contré à Tentrée du cantonnement Bourdin, qui mena tout droit Pensée à Tabreuvoir. Ma porte poussée d'un coup de pied maussade, j'allais sans doute me jeter sur mon lit pour fumer un cigare, et voilà que je trouve ce Pingot...

Il me dit, pour s'excuser, qu'il était venu travailler à mon true, qu'il avait trouvé ce papier envolé, traînant à terre, et qu'en le ramassant il avait jeté un petit coup d'œil. Je le gronde, puis l'interroge : ce qu'il a compris, c'est qu'on ne voulait plus qu'à l'avenir le capitaine emmenât son trompette en reconnaissance, c Tu l'as dit, Pingot : telle est la question, la. grave question. » Il se redresse, heureux qu'une question qui le concerne puisse être grave. Et je lui bâcle, avant de le renvoyer, n'importe quelle argumentation touchant la non-présence des trompettes : car l'important n'est pas qu'il suive mea raisonnements, mais bien qu'il connaisse le souci que les officiers ont de ces choses, la sujétion où ils tiennent leur esprit relativement au meilleur et au plus utile, cette conscience dans l'aetion, enfin, qu'ils prennent pour but de leur effort et pour base de leur commandement.

H s'en va. Mais le singulier, c'est qu'une fois

seul, je reprends ce papier en effet sali de poussière et m'assieds à ma table pour réfléchir et pour écrire, avec une verve de travail que je ne me^soupçonnais pas»

14 septembre

La belle nuît ! Lactée et claire, mais traversée d'un léger vent, elle s'étend, bienfaisante sur toutes les créatures, EuSov tzol'^yùxioi^.*. J'ai cette réminiscence d'Homère. Oui, dans ce temps-là, les chefs militaires passaient la nuit à dormir. Mais moi, je suis inquiet : cette nuit est trop belle. Je m'en vais, descendant la rue du bourg qui bientôt devient grande route ; j'ai passé devant une auberge aux rideaux rouges où l'on entendait des refrains de canonniers, puis devant un carrefour béni par une croix ; derrière moi| une fontaine prolonge l'endormant murmure de son jet d'eau. J'arrive au parc, la grande surface herbeuse où sont rangées nos pièces : elles s'appuient au sol par leurs roues pareilles à des ailes, et, de loin, ressemblent à des papillons posés. Le Parc ! .. . c'est en effet un admirable, un merveilleux parc, enclos au loin par des masses vertes que la

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