Ils dormaient toute la nuit
lune saupoudre de gris. Et je m'avance jusqu'au front de bandière...
— Halte-là ! qui vive?
C'est la sentinelle... C'est vrai, je suis soldat, je l'avais oublié. Mais je me suis arrêté, par habitude ; je reconnais cette voix terrible pour celle de Pingot, et j'admire dans quelle attitude martiale il tend vers moi son sabre, aiguisé d'un reflet de lune.
— Avance au ralliement !
C'est que je ne le sais pas, le mot de ralliement. Alors il me vient une de ces idées nées dans le cœur, et qu'on prononce avant de les penser, et je lui crie :
— Richebourg-l'Avoué !
C'est son pays : il connaît bien ce nom -là.
Voici la pointe du sabre méchamment dressée, qui tremble, qui tombe. Il m'a reconnu à son tour; la voix de son lieutenant, qui disait le nomde sonpays, cela l'^a désarmé.
Je marche vers lui ; il porte Parme, c'est son salut.
— Bonsoir, Pingot. Que fais-tu là?
— Mon lieutenant, je veille.
Brave cœur, il veille ! Entre l'étape d'hier et
250 PINGOT ET Mor
celle de demain, pendant que les autres se reposent, il veille dans ce grand silence troublé seulement par des cris de bête, il se promène, ombre lente, parmi ces canons lumineux...
Je le plaisante, mais du bout des lèvres et pour donner le change à ma tristesse : tel un enfant qui chante parce qu'il a peur.
— Farceur ! tu veilles ? Et comment passes-tu le temps, en veillant?
C'est qu'il n'a ni chaise pour s'asseoir, ni pain pour manger, ni livre pour lire... Il me répond :
— Je pense à chez nous.
Ses braves yeux de paysan, où je vois qu*il m'aime, sont fixés sur moi ; je perçois en lui, sous son harnais militaire, des générations éteintes de pâtres, de laboureurs, d'ouvriers, perpétuées par son corps robuste ; et des centaines de vies pastorales se résument pour moi dans ce doux rêve nocturne que j'ai interrompu.
Il pensait à son pays. Il était si libre et si gai, auprès de son troupeau, dans les champs ! Epier les oiseaux, fabriquer des sifflets, grimper aux arbres : la joyeuse vie ! Maintenant, il est berger de ces bêtes monstrueuses vautrées là dans l'herbe et muselées pour un temps, mais dont la bouche
crache le métal et la flamme, qui projettent à des lieues leurs entrailles de fer, qui broutent la chair humaine ; il est le soldat qui s'exténue et qu'on ne paie point, qui marche il ne sait où, la sentinelle inquiète, hantée par la crainte de mal faire, d'oublier les consignes, et ces noms de pays étranges qui sont les mots de ralliement...
Je le gronde doucement. Pourquoi m'a -t -il laissé m'approcher ? Je ne savais pas le mot... Alors il me regarde avec un regard souffrant, comme un chien qu'on bat, et je n'y tiens plus, je m'en vais : cette émotion que je ne sais plus cacher ne peut que me diminuer à ses yeux.
Dans ma chambre où l'hôtesse a bordé mon lit de draps bien blancs, je rentre, j'ouvre la fenêtre, je regarde encore ce parc d'où je reviens. Un falot s'y promène : c'est le brigadier qui va relever les sentinelles. Un pauvre falot, grotesque et touchant, vaincu par la lune. Ainsi, ce soir, ma petite flamme militaire s'est éteinte devant la grande nature.
Je suis bien content de penser que Pingot a
fini sa faction. Il va donc se reposer un peu. Mais moi... [j.aXax(5 SsSixtjixsvoi utcvo^.. Au temps d*Homère, les officiers n'avaient pas encore de cœur.