‹ Pingot et moi: journal d'un officier d'artillerieChapitre 5 sur 5 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

3 avril 1893

Je manquerais au sens même de ce livre si je pouvais l'arracher de moi sans un regret : on ne jette pas derrière soi un an de vie sans se sentir tristement délesté. Adieu donc à ces impressions, ces joies, ces peines qui furent moi... adieu: mot bref sous la plume, grave et retentissant dans le cœur.

Tout ce qui manque à ces pages, et qu'elles ne soient pas un livre, je le sais. Je n'ai pas retissé ce parfilage de mes jours, et je ne veux pas m'en défendre littérairement, parce que je ne crois pas à la littérature. Mais me proposant d'être utile et de guérir, j'ai peut-être eu droit de doser ma prose et de l'ofi&ir par petites gouttes, comme un remède. Pour moi, le principal mérite de mon épbé-

méride est qu'elle*' témoigne de peu de temps dérobé chaque jour au service, ou plutôt à ces fatigues accablantes d'après le service, qu'il faut au plus tôt réparer pour servir encore.

Que suis-je devenu durant ces deux années?

J'ai vécu ma vie, et j'ai tâché d'être un homme. Me voici maintenant dans l'artillerie de forteresse, à cette batterie du Tréport d'où je vois la mer. Conséquence fatale, l'usage d'un nouveau matériel et la pratique d'un nouveau tir ont bien modifié mes idées. Je me suis trouvé ici en meilleure condition pour terminer mon projet de mortier, lequel, approuvé, sans commentaires, le long de l'échelle hiérarchique, est allé jusqu'au Ministère, d'où m'est revenue une lettre d'éloge, «... Le ministre regrette que les nécessités budgétaires ne permettent pas de donner suite à cet intéressant projet. »

Aujourd'hui, je cherche autre chose. Cette grande mobilité qu'il faut assurer à l'avenir aux batteries de siège, je voudrais l'obtenir par une organisation abrégée de leur tir, organisation qui se ferait sans carte, sans planchette d'aucune sorte : un simple appareil de pointage, placé à une distance quelconque des pièces, les mettrait en

direction (la précision diminuant avec la distance, bien entendu). Je me suis installé, pour dessiner mon appareil, dans une casemate, et par T embrasure qui est ma fenêtre, j'ai vue sur la berge, les navires, les barques, les mouettes, le rire innombrable des flots. Voilà ma vie : être attaché de tout cœur aux besognes du métier, et garder pourtant une petite lucarne ouverte sur le beau et sur Téternel. D'ailleurs, vieillir sans ambition : commander à un homme, je trouve cela si difficile. Je juge, en mûrissant, que deux choses seulement valent la peine qu'on y tende : être bon dans son âme, être utile dans sa vie. Et je deviens doucement un de ces artilleurs de l'ancienne farine, maniaques innocents qui cherchaient jusqu*à leur retraite des manières de canonner et de pointer.

Et Pingot?... Il a quitté le régiment peu après moi : c'est qu'il lui est né un autre enfant, entre deux sonneries, et le colonel l'a renvoyé comme soutien de famille. Voilà ce que j'appris l'autre

semaine en retournant à Vincennes, où le général donnait un bal : car Pingot, lui, ne m'écrit pas, il est trop occupé de ses betteraves. Peut-être, gens prorapts à conclure, induirez-vous de ce silence qu'il est retombé dans sa paysannerie native, et qu'ainsi Tarmée ne lui aura servi de rien. Vous allez être bien surpris : il est piston soliste à la fanfare de Richebourg-r Avoué,

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