‹ Pingot et moi: journal d'un officier d'artillerieChapitre 4 sur 5 · Il se forma alors un couple florissanti · texte numérisé non relu

Il se forma alors un couple florissanti

Il est cette heure charmante où le ciel se laisse gagner par une lueur diflfuse et comme latente -, les étoiles se changent en des opales. Suivant cette fois la route, au pas de nos chevaux que 1:-» nuit inquiète, nous revenons, Pingot et moi. Noufj longeons le mur d*un parc, la grille d'une avenue.

Peut-être est-ce là le domaine que le baron disait contigu du sien ?...

Ridicule manière de régler les affinités électives, pourtant, que de les soumettre à la contiguïté des domaines ! Rare sottise que de supposer Téquivalence des âmes d'après l'égalité des fortunes !

Mais, trêve de ces réflexions amères.

— Viens ici, Pingot, marche à côté de moi.

Il faut que je Tappeile deux fois : il dormait. Le voilà titubant sur sa selle, ahuri. Nous allons un temps en silence. Il oscille grotesquement, mou comme ces mannequins sur lesquels les hommes s'exercent au coup de pointe, et se déverse à tel point, par moments, que j'étends le bras pour le rattraper. Vainement : sa prépondérance de reins le ramène à la position.

— Allons, Pingot, réveille- toi ! Raconte-moi

quelque chose, pour ohasser le sommeil. Je n'ai jamais su comment tu t'étais marié.

— Dame, mon lieutenant, quand ma femme était demoiselle, elle habitait une ferme, près de chez nous...

— Ah ! tu m'en diras tant 1

20 septembre

Le commanaant a été fait officier de la Légion d'honneur ce matin, à Tissue de cette revue d'ensemble qui clôt les manœuvres. Ayant attendu longtemps l'accolade, il n'est rentré au cantonnement que tard dans Taprès-midi, portant ce ruban rouge vif sur sa vareuse grise de poussière. Mais, ce soir, nous lui avons ménagé une petite fête pour laquelle l'officier d'approvisionnement est allé à Vassy chercher le nécessaire. La table était dressée dans un verger d'où l'on avait vue sur le soleil couchant. Quand le commandant a paru, trois trompettes dissimulés dans une vigne attenante au verger ont sonné : aux champs. Puis, nous avons défilé par ordre d'ancienneté, lui offrant des fleurs. Il nous disait : « Merci, merci... » et peut-être aurait-il ajouté quelques-unes de ces cordiales paroles qui, chez lui, coulent de source, si ces troropottes, bêtement, ne s'étaient remis à sonner. On les fit taire par trois bouteilles : ils les embouchèrent avec la même verve que, tout à l'heure, leurs instruments.

Au milieu du dîner, arrive une dépêche : « C'est de ma mère, dit le commandant. Elle est bien contente. Les femmes ne savent pas au juste ce que cela vaut. Mais vous connaissez le sens de ce bibelot-là, Messieurs? Il signifie: droit à la retraite. » Nous restâmes un moment sikncieux, songeant à la vanité de ces récompenses ti'op de fois méritées : nous nous reportions par la pensée à vingt ans au delà, au jour où nous recevrions nous-mêmes T étoile, et songeant à ces vingt ans de vie obscure et laborieuse, nous trouvions un sens amer à ces mots ; ce que cela vaut.

21 septembre

L'îm pression qu'éprouve un invalide à voir défiler son ancien régiment, je Tai un peu ressentie ce matin au départ de cette colonne qui rentre à Vincennes sans moi. C'est que nous avons notre tour pour le repos comme pour le service, et je dois partir le premier, moi qui depuis trois mois n'ai pas été absent un seul jour. Je vais toucher barre à Paris : le temps de saluer le colonel et de faire ma malle, puis je prendrai le train de Toulouse, et regagnerai ma natale Montagne- Noire.

Un paysan vitindi'a tout à l'heure me prendre dans sa charrette pour me conduire à Blesme; cette route de six jours que mes camarades vont lentement parcourir avec leurs chevaux écorchés, moi, comme un mandarin qui voyagerait pour son plaisir, avec un air de me moquer, je la brûlerai tantôt en tiois heures d'express. Le dernier numéro de la Revue d'artillerie Russe m'est justement parvenu hier soir ; il contient un curieux

article de Baumgarten sur la préparation du canonnîer à la guerre, avec citations de Schopenhauer. Voilà de quoi lire en route. Ce rapide trajet de chemin de fer ne fera, en somme, que marquer mon brusque retour à la vie studieuse, et la détente de mon esprit, bandé par ces trois mois de contrainte physique.

22 octobre

Ce moîs de repos qu'on accorde aux officîer»

chaque année leur permet de se reprendre et de refaire leur personnalité, morcelée le reste du temps en toutes sortes de besognes menues et collectives. Le meilleur emploi de ces trente jours n'est-il pas dès lors d'oublier toute tactique et toute technique, de se promener par les champs avec un chien qu'on s'amuse à voir courir, puis de s'enfermer dans la bibliothèque familiale, malgré l'odeur de moisi, et là, de purger son cerveau avec cette détersive prose latine dont nos pères composaient leurs officines littéraires?

Tel fut mon régime, il m'a donné bonne mine;, du moins, c'est ce que le colonel m'a dit ce matin, après son rapport. Puis, au bout d'un mois, les impressions ont imperceptiblement vieilli : juste assez pour rendre sensible la reprise des habitudes et faire goûter le channe de l'accoutumance. J'ai franchi avec joie la porte du fort; voilà donc cette borne entaillée par les moyeux des roues mala-

droîtes , cette cour încessammant balayée , ces vieux obusîers qui se rouillent tout doucement derrière leur grille, ne valant même plus la peine qu'on les fasse sauter à la mélinite. On sonne aux fourriers... N'est-ce pas le coup de langue de Pingot? De lui-même... Me croira qui voudra : Pingot a embelli. La moustache retroussée, il flambe comme un sou neuf dans sa tenue d'extérieur; son corps, là- dessous, est bien symétrique, sa tête se rebiffe par Thabitude de porter haut le pavillon de la trompette ; et même, cette protubérance qui Tempêchait de monter à cheval, il semble qu'à la fin nos défilés au trot assis Paient aplatie. II me dit que la vie a été dure, depuis le départ de la classe : la garde tous les trois jours, et du service en campagne le reste du temps. Mais, c'est égal, M"® Pingot est en bonne santé, l'enfant fait ses dents, et Friture^ elle va bien.

La corvée pour le fourrage passe... Pas mécontent de les revoir, décidément, tous ces bas-decuîr. Puis, je vais dire un bonjour à Pensée qui me reconnaît, autant qu'un cheval peut recon-

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naître. Mais où donc est son voisin d'écurie, ce brave AncMse? On me répond qu'il est mort, abattu pour ce coup de pied qu'il avait reçu à Eclaron. Vraiment, Anchîse est mort? Quelle tristesse 1

2 novembre

Nous sommes assemblés pour statuer sur le maintien au corps d'un soldat réfractaire : le lieu de réunion est une casemate sombre, proche du donjon, celle-là même, peut-être, où fut jugé le duc d'Engbien. Mais une grasse figure de la République, peinte à Teau par quelque ouvrier du casernement, nous regarde ayec des yeux de clémence. Grâce à Dieu , radoucissement des mœurs a fait dévier de son sens l'expression C0U7* martiale, devenue caractéristique d'une juridiction sommaire et brutale, non plus militaire. Et nous sommes là comme de vrais magistrats assis, paperassant et délibérant. Examinant l'affaire chronologiquement, nous nous renseignoiis d'abord sur les antécédents de l'inculpé ; différents faits graves lui sont reprochés, comme son insolence envers un maréchal-des-logis qui l'arrêtait à la porte.

« Rappelé à l'ordre, et invité à mettre les mains sur le côté et à prendre une attitude militaire, il

les leva par-dessus sa tête et les agita en disant : Les voilà, mes mains.... »

Mauvais style, mais exact, mais détaillant bien ces petites choses qui sont très graves, mais faisant vivement sentir la distance de la chose agie à la chose rêvée, l'incommensurabilité de notre vie avec ces vies de contemplation et d'art, éprises précisément de formes qui, pour nous, sont inutiles ou dangereuses. Puis il nous passe par les mains des tas de rapports, de lettres et de comptes rendus desquels Thistoire suivante se dégage.

Le Déserteur,

C'était plutôt un mauvais sujet : ni le maître d'école qui lui avait appris à lire, ni le maître maçon qui Tavait eu en apprentissage ne pouvaient s'enorgueillir de leur élève. Paresseux, lourd, entêté, il fut renvoyé successivement de .tous les chantiers de Châteauroux; son dernier patron, un bonhomme, le garda pourtant trois mois et ne le congédia qu'avec pitié : « Mon pauvre Thomassot, faut te n'aller... C'est pas que tu sois un mauvais homme. Mais que veuxtu? T'es propre à rien. »

Il fit alors de la petite besogne pour un fontaînier: des grattages de murs, des replâtrages. C'était moins régulier, mais d^autant plus agréable ; puis, on avait affaire aux bonnes.

Une cuisinière eut des bontés pour lui, il retourna souvent la voir. Chose étrange et qui l'amusait , lui, silencieux d'ordinaire et timide, était à son aise et presque bavard auprès de cette femme : une belle fille de vingt ans très rose et très grasse, avec une poitrine bien ronde. Ils s'aimèrent. Elle demandait obstinément le mariage. Mais, quoi? le temps de faire venir les papiers de chez nous, les histoires que ça fait chez les notaires : ça ne serait seulement pas fini avant le départ pour le régiment. Et l'argent? Il n'avait pas du tout d'économies ; elle n'en avait guère, étant en place depuis peu. Elle résistait, priait, pleurait : mais son bon cœur la trahit. Elle voulut lui faire des chemises avec de la toile qu'elle avait. Il ôta sa veste, elle lui prit mesure ; mais, venant à toucher sa poitrine fauve et demi-nue, elle rougit, trembla, succomba. Le soir, il grimpait à pas de loup derrière elle, jusqu'à sa mansarde et son petit lit. Ils eurent ainsi huit nuits d'amour.

PINGOT £T MOI 289

Le neuvième jour, Thomassot partit pour le régiment. Us s'arrachèrent Tun à l'autre, au matin, lui pleurant, elle sanglotant. Elle vint le reconduire à la gare, son panier à provisions sous le bras : et comme elle lui faisait mille recommandations, accrochée à lui, elle le vit tout d'un coup rire largement :

— Tu ris, Eugène ? C'est-il que tu ne m'aimes pas, de rire à cette heure ?

— Si, si, je t'aime bien. Mais, je pense... si tu allais avoir un éfant, c'est ça qui serait rigolot !

Elle frissonna : un enfant ! Et comme il continuait à rire, elle eut un redoublement de chagrin:

— Tu ne m'abandonneras pas, dis? Tu m'épouseras, dis? Si je savais que tu aurais idée de m'abandonner, j'écrirais à tes chefs... j'irais à Paris...

Un mois après, il reçut une longue lettre : c'était vrai, ils auraient un enfant. Euphrasie se disait bien malheureuse, toujours en retard pour son ouvrage, à cause des tournements de tête qui la prenaient, qui l'obligeaient tout d'un coup à s'asseoir. Et des meilleures choses, de la volaille,

des plats sucrés, elle n'en pouvait pas manger tant

le mal la tenait dans Testomac. Enfin, il fallait qu'elle fût punie, puisqu'elle avait fauté ; et elle ne se plaindrait pas, si seulement sonEugène l'aimait toujours, s'il voulait tenir ses promesses. U y avait en post-scriptum : « Si le bon Dieu nous envoyait un petit garçon, serais- tu bien aise? »

Il avait compté d'abord qu'il retournerait à Châteauroux vers la Noël : mais plus souvent qu'on eût accordé une permission à ce rossard, à ce fricoteur. A la chambrée, il était sale et négligent de ses effets ; à la manœuvre, maladroit, passif. « A quoi donc pense-t-il, ce particulierlà? » criait le sergent. Il pensait à sa bonne amie. Passant ses nuits à la salle de police, exténué par la manœuvre, souffrant d'engelures, mal nourri, il en vint à cette rébellion sourde, invincible, qui empoisonnait tant de vies militaires. L'enfiant naquit : un beau garçon bien venu qui ressemblait à son père. Le curé le baptisa de mauvaise grâce; à la mairie, la mère essuya des avanies, et toutes ses économies passèrent dans la sacoche de la sage-femme. Ses maîtres l'auraient bien chassée, si elle n'avait pas été si bonne servante : ils la gardèrent, à la condition qu'elle se séparerait de son bâtard. Elle le porta à une bonne femme

de la<îainpagne, non pas dans son propre village, mais tout près, de manière que ses parents pussent lui donner des nouvelles, puis revint à la ville, la mort dans Tâme, et toute pâle à cause de son lait qui ne passait pas.

L'enfant commençait à marcher, à parler, et Thomassot montait la garde, allait aux corvées, épluchait les légumes pour la soupe. Tous les dimanches sur lesquels n'empiétaient pas ses accumulations de consignes, il les passait dans le Jardin des Plantes ou dans les squares. Il s'approchait des nourrices pour admirer leur enfant, puis s'éloignait bêtement d'elles, tout étonnées que son compliment ne fût pas une entrée en conversation. Il s'enhardissait parfois à demander qu'on levât les voiles sous lesquels les nourrissons dormaient, roses dans la mousseline blanche. « Ces enfants de riches, pensait-il, ça n'est pas dans le besoin. »

Il commençait à dire qu'il était de la classe, et rayait les jours sur son i.lmanach, quand il lui vint cette lettre :

Mon petit Eugène,

Je t'écris parce que c'est un grand bonheur que monsieur et madame vont aller demeurer à Paris auprès

de leur tante et ça ne leur coûtera rien du tout. Même monsieur est déjà parti pour louer l'appartement. Moi, je m'en ai allé deux jours à Sauret pour embrasser le petit ; maintenant il dit : € J'aime mon papa. » A bientôt je te dis, mon petit Eugène, à dans huit jours, nous serons près Tun de l'autre ; à Paris ça nous sera plus commode aussi pour nous marier et je n'aurai pas si honte devant monsieur le Curé.

Ton Euphrasie.

Comme ses maîtres avaient un appartement fort petit, Euphrasie habita une mansarde dans un hôtel. Elle donna à son amant des rendez-vous pressants, auxquels il manqua. Elle se crut abandonnée : mais ses soupçons cédèrent à plusieurs lettres brûlantes et tout émaillées d'injures à Fadresse du capitaine, de Tadjudant.

Elle avait de la peine à défendre ses charmes contre le patron de Thôtel, un vieux sale qui courait derrière elle dans les corridors, et qui lui oflfrait de la loger gratis dans une des chambres du premier étage : une chambre tentante, qui contenait une armoire à glace. Des pensionnaires la pinçaient dans Fescalier : elle les menaçait de Thomassot. « Mon mari est soldat, il est à Yincennes. » — « Bast ! lui répondaiton, s'il était à Vincennes, il viendrait vous voir. »

Thomassoty à ce moment-là, pelletait de ravoine dans le magasin à fourrages ; comme un sapeur dans un travail d'approche, debout dans un cheminement qui entaillait Tépaisse couche de grain, il attaquait à droite le versant qui croulait sur ses pieds et le rejetait à gauche. Il travaillait sans relâche, pensant que, s'il arrivait au bout de la semaine sans une punition, on lui accorderait peut-être la permission de la nuit. Un sous-officier passa, palpant les poches de chacun pour s'assurer qu'aucune ne contenait des allumettes : il sentit dans le bourgeron de Thomassot quelque chose de dur qui ne pouvait être qu'une des boîtes prohibées, bien évidemment. Or, c'étaient précisément les lettres d'Euphrasie, serrées en un petit paquet. L'affaire se régla par deux jours de salle de police.

Le dimanche, quand elle vit qu'il manquait encore au rendez- vous, elle vint le demander à la porte du fort. Entre la soupe du soir et l'appel, ils eurent cinq heures à eux, qu'ils passèrent dans le bois ; ils choisirent un endroit bien secret pour leur dîner sur l'herbe, puis, ils errèrent amoureusement entre les Minimes et Nogent. Par moments, ils débouchaient dans une clairière où

des dîneurs en gaîté leur faisaient des gestes cyniques et les invitaient ironiquement à s'arrêter parmi eux : ils se replongeaient dans le bois, poursuivis par des huées. Quand elle fut montée sur Timpériale du tramway, il franchit ie pontlevis avec un immense regret. Il regarda un moment le fond du fossé, se demandant s'il n'allait pas se jeter en bas, se casser la tête parmi ces débris d'assiettes et ces culs de bouteilles. Pois les touffes d'ortî<îs et les détritus, l'eau dormante de la cunette s'obscurcirent à ses yeux que noyaient les larmes.

Il répondit : présent ! à son tour, dès que son voisin de gauche, un bon soldat, eut lui-même répondu d'une voix distincte ; à sa droite, un homme qui sentait le vin grogna : c...sent I > en poussant un hoquet. Le sergent s'éloigna ; on ferma les fenêtres, on éteignit les feux.

Son camarade de lit, qui l'entendait pousser des soupirs, se demandait : c C'est-il qu'il estsoûl, Thomassot ?» Se penchant vers lui, il vit briller ses yeux, nullement troubles, mais dilatés, désireux.

— C'est toi qui souffles comme ça, Thomassot? Quoi donc que tu as ?

— J'ai que c'est pas des* vies d'être toujours enfermés comme des forçats et de seulement rien gagner.

— Ya moyen de faire. Moi, chaque dimanche, je gagne des deux francs cinquante, trois francs.

— Comment fais-tu ?

— Je travaille dans un bateau-lavoir, à dix sous deTheure.

Cette idée de travail au lavoir hanta Thomassot et se combina à son désir violent, refoulé, dépasser la nuit auprès d'Euphrasie : il en vint au projet d'une bordée de trente-six heures qu'il commencerait un samedi soir et terminerait le lundi matin : un jour de travail, deux nuits d'amour.

Il écrivit à Euphrasie qu'il avait enfin la permission désirée ; elle l'attendait à neuf heures, ayant bâclé sa besogne du soir : il arriva, et se mit d'abord à table, car elle lui avait apporté des restes. Elle le regardait manger, heureuse et caressante : « Que tu es donc gentil, de t'être bien conduit et d'avoir eu la permission ! » Puis quand il fut repu, elle l'attira avec une lasciveté ingénue, joyeuse à tel point qu'elle avait des larmes dans les yeux.

Il sortit à sept heures, mal réveillé encore d'un pesant sommeil 5 il portait la valise où ses eflfets

de travail étaient- enfermés depuis deux ans. Brusquement une idée lui vint, et bientôt l'obséda : d'aller à Vincennes et de savoir si le caporal Pavait signalé, si le capitaine était prévenu, ce qu'on avait dit. Il monta dans le tramway.

Des gens endimanchés sortaient des maisons ; des bicyclistes filaient vers la barrière du Trône. « Quand je serai au bout de mon temps, réfléchissait Thomassot, ce n'est pas moi qui travaillerai le dimanche. Nous irons nous promener, avec Euphrasie ; j'achèterai une voiture pour le petit... »

Puis, l'inquiétude de la punition encourue pour son escapade se mêla à ses soucis d'avenir et des réminiscences du Code de justice militaire, lu à haute voix dans la chambre les samedis, l'écervelèrent.

Il évita le fort et prît par la rue du polygone. Son idée était de s'approcher du tir couvert, sans avoir l'air, et de se renseigner auprès de la sentinelle. C'était justement Imbert, un garçon doux, jamais puni ; il trembla de voir Thomassot.

— Cache-toi par derrière, cria-t-il. Je vas être relevé.

Thomassot se mit entre le bâtiment et la butte

de tir ; puis, invisibles Tun à l'autre, ayant entre eux toute l'épaisseur de la construction, ils causèrent.

- — Alors je suis signalé, dis, Imbert?

— Malheur ! si t'es signalé ! l'adjudant est venu voir à onze heures si tu étais rentré ; il a dit qu'il te ferait ton afifaire. Ce matin, il a envoyé un rapport motivé au capitaine. Pianchon, il avait le rapport dans sa poche, quand il a apporté le café.

— Quoi, l'adjudant ? Quest-ce qu'il me peut, l'adjudant? De la salle de police? Et puis après? Je suis de la classe. Moi, d'abord, je vas travailler au lavoir : y m'fait pas peur, l'adjudant.

— Juste, voilà le caporal de pose qui vient pour me relever. Tais-toi, Thomassot. Bouge pas, Thomassot.

Le fugitif se colla au mur ; il entendit confusément la remise de la consigne : « Ne laisser approcher aucun homme, pas même un militaire, îV moins de trente pas -, en cas d'incendie... »

Il perçut le bruit d'une marche cadencée qui s'éloignait, puis le pas indolent du nouveau factionnaire. Qui était-ce, celui-là? Un bleu peutêtre, qui ferait feu sur lui comme sur un lapin,

s'il l'apercevait là, si près du mur. Alors Thomassot prit du champ en s' éloignant à reculons, de manière à rester caché par le bâtiment. Arrivé à la butte, il longea la lisière du polygone, puis marcha droit sur le donjon. Cet espace ouvert devant lui, la beauté du jour, Ténervement de sa nuit, le grisaient : il se mit à courir, c L'adjudant?... Je m'en fou-t'y, de l'adjudant ! Je m'en fou-t'y!...>

Sur l'impériale où il monta, un seul passager était assis. C'était un ouvrier à la trogne vermeille et souriante ; il tenait à la main un petit cheval de carton, dressé sur un plancher à roulettes.

— Bonjour, militaire. Vous partez probablement en permission ? Bonne affaire ! amusez-vous bien.

Thomassot expliqua qu'il allait travailler et qu'il portait là sa casquette, son bourgeron.

— Vous ne travaillez donc pas votre soûl sur semaine?... De mon temps, on avait assez de besogne. Ce n'est pas que je veuille me plaindre : j'ai toujours eu des chefs qui étaient bons pour le soldat. Avez- vous connu l'adjudant Chevassus?

— Non, répondit Thomassot, et il y eut un tàr

lence. Comme ils passaient la barrière, l'homme reprit :

— C'était un bon garçon.

— Qui?

— L'adjudant Chevassus. C'est moi qui l'astiquais. Dame, voilà déjà dix ans. Maintenant je travaille dans les jouets. Je gagne des sept francs cinquante, huit francs. Tel que vous me voyez, je porte mes économies à ma mère. C'est la fête de mon pays : alors j'y vas. Et ce cheval est pour mon filleul, l'enfant de ma sœur.

— Puisque vous êtes dans les jouets , dites-moi, une voiture à pousser un éfant, combien ça vautil?...

Ils descendirent à l'Hôtel-de-ville ; là Fouvrier voulut cimenter leur amitié par une tournée chez le mastroquet ; Thomassot rendit la politesse.

Alors l'autre, échauffé et reconnaissant, lui frappa sur l'épaule de toute sa force.

— Tu me plais, Thomassot... Thomassot! je t'emmène à la fête de chez nous !

A la fête?... c'était tentant 5 mais comment revenir avant minuit ?

— Crois-tu que nous sommes des pays de sau-

vages? Nous avoas des express !... Thomassot ! je te paye Texpress !

Ils burent une dernière fois rue Lafayette et Thomassot, dont les idées se brouillaient, ne résista plus. Ils montèrent dans le train de Bruxelles, nantis de saucisson, de fromage et de cigares: histoire de passer agréablement le temps.

Ils arrivèrent à deux heures, et descendirent au village où la fête battait son plein. Alors commença pour Thomassot une beuverie ininterrompue. Bière, genièvre, alcool de tous noms et de toutes couleurs : il en avait une brûlure à l'estomac. Cette ripaille lui semblait pourtant délicieuse: il considérait qu'elle le vengeait à merveille de l'adjudant ; car qui donc, une fois l'escapade racontée, pourrait ne pas envier cette soûlerie gratuite? Et les heures, scandées par la sonnerie des vêpres, de la prière, de l'angelus, fuyaient précieuses, les heures qu'il faudrait payer ensuite en journées de prison.

A la nuit close, il reprit vaguement la direction de la gare, mais s'égara et s'échoua dans un champ de betteraves, proche de la voie ferrée. Un sifflement lui fit ouvrir les yeux ; une image rapide et noire passa dans sa conscience, un ins-

tant cohérente. C'était l'express de minuit, celui qui arrive à Paris vers cinq heures du matin.

Réveillé par la pluie, au petit jour, il se leva, la tête bourdonnante et les jambes encore mal assurées ; petit à petit, il se ressouvint. Puis des remords, qu'exagérait la peur, Tassaillirent : il se voyait appréhendé, ramené à pied entre deux gendarmes à cheval, jeté en attendant le conseil de guerre, dans une de ces cellules dont la lucarne étroite laisse voir la baïonnette du factionnaire — tandis qu'Euphrasie, dans sa petite chambre, se désolerait. Il pleura, et s'étendit de nouveau la face contre terre, en gémissant.

Dans le village, des ivrognes se traînaient, abrutis par le vin de la veille ; Thomassot cherchait parmi eux son compagnon de route, dont il avait retenu seulement le prénom : Jules. « Quel Jules, lui répondait-on, si c'est Jules Cabaud, il est parti par l'express de nuit. On l'a embarqué, il en avait son compte. » Et Thomassot, seul dans ce pays inconnu, torturé de crampes d'estomac, se sentit las et faible à mourir.

Puis, d'autres riboteurs Tinvitèrent : un militaire est toujours le bienvenu. Une chose le surprenait ; le bon marché des liquides, des allu-

mettes, du tabac. On lui expliqua : < Nous sommes un pays frontière : on va tout acheter en Belgique. — En Belgique? On vit donc pour rien en Belgique ? — Quasiment pour rien. — Et combien gagne-t-on ? — La même chose qu'en France. »

Il demanda encore s'il y avait en Belgique des maisons bourgeoises, si les cuisinières y trouvaient des places : après quoi, il se décida. U entra dans une grange, ôta son uniforme qu'il mit dans sa valise, car il se souvenait que la désertion avec emport d'eflfets est plus grave que la désertion simple. Puis il écrivit sur la toile écrue, avec son doigt trempé dans Tencre : « A Monsieur le Commandant de la 23® section des ouvriers d'administration, à Vincennes, » et s'en fut à la gare. C'est là que les gendarmes l'ont arrêté*

Nous l'avons fait comparaître. Il nous a suppliés : « Messieurs les juges. Ce n'est pas pour moi. Mais Euphrasie... J'ai un éfant.. »

A ce mot, il a fondu en larmes, et ses mains, qu'il tenait sur le côté par respect militaire,

étaient frîfisonnaiites. Aux soixante jours de prison qu'il allait terminer, nous avons ajouté un seul mois : le minimum légal. Fuis le capitaine lui a dit : c Vous voyez où mènent la paresse et l'intempérance... Tâchez d'élever votre enfant mieux que vous n'avez été élevé vous-même. »

Il a répondu que nous étions trop bons, et qu'il rélèverait bien.

7 novembre

Je me suis promené une heure sous la pluie à travers ce bois taillis dont les branches découpaient un ciel maussade ; etj'étais heureux pourtant de ce paysage si prochain, si commun, et, peut-être, si laid. Nous sommes ainsi faits, dans ce siècle, que le moindre canton de nature nous enchante, et qu'il nous suffit de la perspective violâtre que font les branches recroisées au-dessus d'un sentier, de l'odeur essentielle de la terre, de la courbe imprévue en laquelle une allée se détourne, ou de ce bruit incessant, rythmique, des gouttes distillées par le chante-pleure des branches. Au siècle dernier, on ne goûtait que le sublime d'un paysage ; on y voulait des rochers, des mers, des ruines, et l'homme, vieillard fatigué qui s'assied, marchand sauvé d'un naufrage, faisait de ces larges spectacles un cadre à ses courtes actions.

Pour noter une fois de plus le rapport nécessaire qui existe entre l'esprit général d'un siècle

et les sciences nées de ce siècle, cet appétit de grandiose que Diderot confesse et qu'Horace Vernet assouvit, eut son pendant dans cette cosmogonie chimérique qui divisait les géologues en Plutoniens et en Neptuniens. La géologie moderne se passe de catastrophe ; elle reconnaît par observation, elle démontre par expérience, la puissance de ces petites et communes causes dont les effets familiers, justement, émeuvent Tartiste d'aujourd'hui.

8 novembre

Les matins, on trouve au polygone, par jonchées, ces petits cartons bleus, rouges, jaunes, que les bookmakers donnent en gage pour l'argent des paris. On dirait que la fortune a versé là sa corne d'abondance, toute pleine de ces billets protestés. Et qui saura jamais tous les regrets que figurent ces petits cartons, la valeur exacte des misères aléatoires dont ils ne sont que les jetons?

C'est que, le soir, notre terrain de manœuvres devient Thippodrome de Vincennes. Veut-on que nous soyons une armée vivant à part et fermée à l'opinion, alors que notre Champ de Mars est chaque jour ouvert de la sorte à la vie publique? Qu'on admire plutôt avec quel à- propos les roues de nos pièces tracent là leurs ornières et font rentrer sous terre cette mosaïque scandaleuse.

Entre deux services, je viens voir ces enragés : la verdure est entachée d'un grouillement

noir sur qui plane une rameur; des noyaux momentanés se forment au passage des chevaux et, vers le haut, un agrégat immobile et compact enserre cette phalange des bookmakers qu'enveloppent encore, en deuxième enceinte, toutes sortes de voitures à banquettes et de coaches prolétaires, accolés à la manière des chars germains. Sur ce noir, court un bariolage qui est le peloton des jockeys ; des cris s'élèvent : ce sont tous les petits cartons qui se plaignent, indignés de voir se prononcer contre eux l'inexorable fatalité de la probabilité mathématique.

Voilà ce que je vois, et je dépasse ; je fais baisser la barrière de toile qui coupe ma route, tout inquiété par ce spectacle de démence. Qui sait, pourtant? tout n'est peut-être que hasard, icibas. Et ces maisons éparses sur cette côte, comme des dés sur un tapis vert, ne sont pas autre chose en eflfet que des dés à jouer, à jouer la partie de la vie : dés tombés là au hasard, ou par l'effet de tant de causes qu'elles équivalent à un hasard. Mais voici ces troupiers de l'Ecole de gymnastique qui se démènent sur leur stade ; je m'amuse à les voir en théories eurythmiques, scander les mouvements de la boxe. C'est ici

le domaine de la Règle, et tons ces beaux membres qui s'efforcent contredisent ma rêverie pessimiste. Oui, ces soldats qui s'exténuent gratuitement ici ont raison contre tous ces désœuvrés que l'avarice concentre là, autour de ces bêtes surmenées. Et c'est par une métaphore ingénieuse que ceux-ci portent le triste costume noir, ceuxlà le plastique vêtement blanc : car les uns sont les Ormuz, et les autres, les Arishmans.

13 novembre

Nous sommes venus à la gare de Charonne pour attendre et ramener au quartier des recrues qui nous arrivent. II tombe une pluie subtile et comme hésitante : Pingot prend mon cheval en main au bas de la montée et déploie son mouchoir bleu sur la selle, pour la garantir. Les rails luisent sous une vague aurore, les disques des sémaphores s'éteignent ; les pignons des hautes maisons prennent des reflets vieux rose. Tout d'un coup apparaît un gros œil vairon qui est la lanterne d'une locomotive ; cela court circulairement, s'arrête à nos pieds ; et de toutes les portières à la fois dégringolent au milieu des flaques nos soldats de demain.

11 y a des adjudants pour les appeler, les grouper, grosse besogne que nous ne devons pas faire. Nous autres, nous sommes là plutôt pour rehausser la fête, par manière de bienvenue et par politesse condescendante. Dans la même intention, nous avons amené les trompettes, et, tout à l'heure, à la Tourelle, nous trouverons la musique.

Les voilà donc, frustes, gauches, ignorants,

voilà l'étoffe où tailler des soldats. Et c'est toujours la môme chose; nous jetons nos peines dans ce tonneau sans fond de Téducation militaire; nous recevons des avortons, nous rendons des hommes : et il y a des journalistes qui nous blaguent.,.

Un ordre reçu me place en queue de la colonne, comme serre-file général, si bien que je les vois tous d'un seul coup d'oeil. En avant, par-dessus les têtes mouvantes, s'agite le bras du chef de musique. La rue est réveillée, toutes sortes de voitures passent à gi*and train sur le pavé ; les boutiquiers, les employés en marche vers leur bureau, se campent sur le trottoir pour nous voir passer. De fraîches têtes de bébés paraissent à une fenêtre, et ce sont des sourires, des battements de petites mains joyeuses.

Je regarde toutes ces casquettes posées de travers sur ces crânes sauvages, et tous ces paquets qui pendent sous les bras ballants. Le dernier de la colonne est d'un aspect repoussant : une face écrasée, rousse et poilue, un corps massif et noueux, d'une ossature à peine humaine. Il tient son poignet gauche dans sa main droite ; celle-ci porte un paquet minuscule ; une grande déchirure montre la peau de sa cuisse, et des chaus-

PINGOT KT MOI oli

sures sans nom changent ses pieds en deux blocs de boue mouvante. Des plaques de terre sèche estampillent ses omoplates sur sa veste bleue, et racontent quelque chute d'ivresse, en un gras chemin flamand : dernier baiser du malotru à sa terre natale.

On joue cet air favori du général, sur lequel les hommes ont mis des paroles : « V'ià le général, tendons le jarret », air sautillant et déluré qui entraîne les premiers rangs d'une bonne marche bien rythmée ; mais à mesure qu'on est plus loin, les notes de la fanfare vont se perdant,^ le pas se désordonné, et cAa, finit par l'allure effarée de cet anthropoïde au veston bleu.

La société est pareille à cette colonne. Les gens à talent prennent la tête et mènent les autres avec la musique qu'ils font. Nous allons derrière,, quelques-uns justement à leur cadence et dans leurs traces, les autres de très loin et passivement,^ pousses seulement par l'instinct de suivre. Alors,. ne faut-il pas de ces serre-files et de ces chassegueux qui poussent tous les retardataires en leur faisant un peu peur, au besoin, et qui leur disent : € Marchez droit, ne vous désunissez pas. Tâchez, d'entendre cette belle musique de là-bas... »

16 novembre

Par désœuvrement, j e m'amusais à chercher dans la cour cette recrue d'apparence abjecte que j'avais convoyée depuis la gare jusqu'au quartier. Je l'ai découverte seulement ce matin, face à face avec un brigadier qui se tue à l'instruire. Ces jours derniers, on le traitait à l'infirmerie pour une gale invétérée. Il est guéri : mais il garde dans son cerveau des acarus plus tenaces.

On me dit justement qu'il a fait en somnambulisme ce trajet de la gare au quartier, qu'il n'en a gardé aucun souvenir. — Etait-ce la nouveauté stupéfiante de cette marche militaire dans une ville inconnue ? Quelque prolongement de sommeil ou d'ivresse ? — Il travaille à renouer le fil rompu de ses impressions, et demande à son brigadier :

— Où donc est la gare?

Et l'autre :

— Taisez- vous. On n'interpelle pas un supérieur. On vous y mènera dimanche, à la gare.

Attention pour le demi-tour... Demi-tour : droite!

La recrue fait un mouvement quelconque vers la gauche.

— Sacrrrr... Quand je vous dis: adroite, là, de ce côté-là!... Portez le pied en arrière et à dix centimètres...

— Oui, oui, le v'ià mon pied... Mais où donc est la gare?

•Uk.

17 novembre

Rencontré René, au diable vert, dans un petit chemin constellé de feuilles mortes, embaumé d'une odeur de thé. Il avait rangé à droite une voiture bizarre, en tôle de fer, truquée et compartimentée, qui est un caisson nouveau mis en expérience dans notre régiment; et, tenant à la main un vaste compas, il mesurait le fléchissement des essieux en rapportant Textrémité des fusées à des coups de pointeau marqués sur les coflfres. Je lui ai demandé :

— Rentres-tu avec moi à Vincennes?

— Cela dépend. A quelle distance sommesnous?

J*ai déployé ma carte.

— A dix-huit kilomètres, environ.

— Impossible, alors. Il faut que j'en fasse vingtcinq.

C'est qu'il a mission de promener sa guimbarde sur trois cents kilomètres, dont il s'acquitte en détail, à cinquante par jour. Je l'ai donc accompa-

gné jusqu'à Torcy ; un gros nuage noir, qui rayon* nait du froid, se ruait obliquement sur nous. Nous marchions transis et silencieux. Un cheval, qui venait à notre rencontre, s'eflfraya de notre chaudronnerie et fit un écart.

— Le pis, dit alors René, c'est que ce bassinlà fait peur aux chevaux,

— Oui... et puis, faire rouler ce machin pendant six jours, c'est une rude corvée.

— Tu trouves? mais non, pas trop. J'ai justement ce cheval-là à éprouver, c'est une excellente occasion...

A l'arrêt suivant, je lui ai fait ses mesures; une pluie aigre réduisait en bouillie le papier où j'inscrivais mes millimètres, le compas me tombait des doigts. René, pendant ce temps, palpait les canons de son cheval, pour voir si les tendons ne chauffaient pas»

19 novembre

La cour est de nouveau pleine de ces hommesfantômes, vêtus de toile blanche, qui trépignent sur place, allongent les bras en croix, fléchissent leur corps: ils s'assouplissent. Les voilà vêtus de ce bourgeron qui n'est que le sarrau gaulois, les voilà repris dans cette héréditaire besogne de la préparation à la guerre : Civilis ou Vercingétorix, entrant soudainement dans la cour, les reconnaîtrait. Que nous ne soyons rien du tout et que la race seule ait de la réalité, c'est une chose que ce métier toujours pareillement recommencé enseigne et fait toucher du doigt.

23 novembre

Pingot, étant de garde, assis dans un courant d'air, lisait le Parfait Secrétaire des amants. Le Parfait Secrétaire : un de ces monuments de bêtise écrite qui mettaient Flaubert dans une joie aigre, un de ces livres impayables, qui ne coûtent pourtant que six sous. Il lisait, ce Lovelace, « la lettre d'un amant qui abandonne sa maîtresse après l'avoir rendue mère » , prêt sans doute à y remédier par la « Déclaration à une demoiselle délaissée avec le malheureux fruit de son amour » . Car de quel intérêt est pour lui cette page 32, fatiguée, usée, graissée, qui porte « la déclaration d'un militaire à une demoiselle de la ville où il est en garnison », lui qui est marié, lui qui est père?

Donc, il aime à aimer, lui aussi, et cet enchantement du cœur que nous avons tant de peine à retrouver, nous autres, quand nous Tavons perdu , il l'obtient tout uniment par la lecture de ce livre prolifique ; ces formules chinoises sont pour lui

capiteuses, comme un doigt de mauvais vin à Testomac d'un buveur d'eau. Ces romans élémentaires, conclus en deux lettres, suffisent au besoin de son imagination opprimée le reste du temps par le souci de sa vie et de son travail.

Mais quel dommage qu'il n'ait pas connu ce livre plus tôt et qu'il ait courtisé sa femme, et qu'il lui ait plu, sans user de ce vade-mecum amoureux ! Il n'a pas protesté en temps opportun « qu'il s'ennuyait dans l'aisance » , il n'a pas su « en se présentant devant la personne de son choix se commander une tournure simple, aisée, et adopter dans les mouvements du corps, des manières modestes et respectueuses ». H faisait de la poésie comme M. Jourdain faisait de la prose, sans le savoir»

25 novembre

Je me promettais une bonne soirée de ce livre écrit sur Pascal, et voilà qu'à la première page l'auteur déclare : qu'il n'est pas mathématicien, qu'il ne parlera pas de Pascal savant, mais de Pascal homme et de Pascal écrivain ; il essaiera d'en faire un portrait exact, vivant. Autrement dit, il lui retranchera ce qu'il a de sublime, le faîte de son génie •, il lui coupera la tête, et il fera son portrait ensuite. Quand j'ai vu cela, j'ai fermé le livre et je me suis mis à grogner dans mon fauteuil.

Ecrire sur Pascal, et méconnaître cet élégant, ce facile esprit géométrique qui Ta mené si avant dans la découverte et si loin de son propre bonheur, écrire sur cet homme tyrannisé par une foi irrationnelle et qui ne pouvait pas croire à la science; écrire sur le savant qui eut ce malheur, n'en rien dire, et vouloir faire un portrait vivant...

Etait-ce une chose à omettre, pourtant, que de montrer comment, lorsqu'un Pascal s'égare au

320 PIXGOT ET MOI

point de prendre la mathématique pour on simple divertissement de l'esprit, c'en est fait de sa paix morale ? Il fallait dire qu'écrivant sur la cycloïde les nuits qu'il avait mal aux dents, il passait en prières ses heures de santé ; qu'ayant consacré sa jeunesse à la science, il lui refusait son âge mûr pour le donner à la religion ; qu'enfin, après avoir ouvert des routes vers l'avenir, il rétrogradait vers le passé. Car quel sens inaperçu eût pris pour lui le problème du chevalier de Méré, si cette sèche récréation d'analyse combinatoire

lui était apparue comme la racine du vaste Calcul

des Probabilités? Si, progressant lui-même dans

la voie qu'il ouvrait, il avait pressenti l'assouplissement intégral par lequel ce calcul en viendrait à saisir et à suivre les phénomènes, à régler l'observation astronomique, et même à nous guider dans nos actes, comme il arrive pour notre pratique du tir ?

Surtout quel jour la science naturelle eût jeté dans cet esprit éclairé seulement par la tremblante foi catholique ! Ce ciron, cité dans les Pensées et décomposé jusqu'au terme fuyant d'un infini tout nominal, quelles merveilles Pascal eût découvertes dans son microcosme, si, plu-

tôt que le diviser dialectiquement, il avait su le disséquer ! Cet infiniment petit, il l'aurait jugé immense, s'il l'avait vu à sa place dans la nature, facteur de l'équilibre animal dans un certain habitat, capable de ravager cet habitat par tel cycle de variations qu'il eût imaginé. Enfin, il eût pu dresser l'homme de toute sa hauteur parmi les espèces, et l'admirer, cet homme qu'il voulait abêtir, triomphant justement par ses facultés intellectuelles.

Il serait vain de poursuivre cette transposition des idées modernes dans une âme d'un autre temps, et de demander au génie un de ces bonds auxquels il répugne, aussi bien que la nature même. Mais enfin ce sujet de Pascal prêtait à un curieux développement sur la science et sur le bonheur ; il s'élargissait et pouvait se poser comme un problème général, matière qu'a négligée cet auteur. Mais dans quel livre de maintenant ne relèverait-on pareille négligence quant au fond, la forme étant d'ailleurs parfaite ? On a dit que Pascal savant était dépassé, que Pascal écrivain ne l'était pas : cela est vrai, à la honte des gens qui écrivent.

C'est une anomalie frappante : notre époque

n'a pas sa littérature, c'est-à-dire une littérature qui réponde à Tétat présent de la science. Il y a des signes de ce manque singulier dans rinsolence qu'on a d'écrire et l'orgueil qu'on a d'être lu, non pas compris-, dans les méfaits de cette presse qui change en licence sa liberté et ravale les auteurs au rôle d'écrivains publics. Ces proses énervantes de maintenant vont à l' encontre de notre devoir qui est, dans un sens ou un autre, d'agir. Beaucoup d'entre nous en viennent même à penser que l'activité du corps doive tuer celle de l'esprit: opinion de fakir que m'exposait l'autre jour ce peintre mystique, réformé pour sa myopie. Il me disait : « . . . De la sorte, j'aurai plus de temps pour mes travaux intellectuels. » Pauvre diable !.. La vie militaire l'eût promptement guéri de son mysticisme, et même, atteignant la cause de son mal, de sa myopie.

Mais je sais bien ce qui nous vaut tous ces troubadours : c'est l'insuflSsance de notre éducation logique. Des gens sont occupés à produire, qui n'ont jamais appris à raisonner. La science qui les entoure, qui les bloque et qui bientôt les éliminera, ils ne la prennent pas pour maîtresse d'école. Mais comme ces enfants qu'on chasse

et qui, derrière la porte, trépignent et rient plus fort, à mesure que Tinvestigation exacte les pousse hors de leur terrain, ils clabaudent de plus belle, croyant que là où l'analyse est encore impuissante, Timagination a droit d'insulter au bon sens.

Aussi, parmi tant de livres, combien peu qu'un officier puisse lire ! Je préfère à ces lâches ouvrages qui non seulement ne résolvent pas, mais qui même ne posent rien, je leur préfère un bon traité de mécanique où je lis un chapitre quelconque, celui des polygones funiculaires par exemple, comme j'ai fait ce soir. Et peu m'importe que les sommets du polygone soient sur une parabole : je ne veux pas construire un pont suspendu -, ce qu'il me faut, c'est une déduction exacte qui parte d'un point et qui vienne à un autre, et ce, par besoin littéraire.

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!•' décembre

Cet hiver-ci, je veux qu'on leur lise par fragments les Cahiers du capitaine Coignet,

J'avais pensé que cette histoire tout épisodique serait bien leur fait, mais elle est encore trop générale ; chacun d'eux ne retient que ce qui touche à ses goûts, à son métier, ce qui pourrait résulter de sa propre expérience de vie. Ces retranchements-là montrent quelle énorme déformation la tradition orale fait subir à l'histoire: les défections de la mémoire populaire, au bout de quelques générations, ne laissent plus subsister que le merveilleux. Les gens non cultivés d'aujourd'hui en savent sur Napoléon aussi long que les gens du xi*" siècle sur Charlemagne, et je m'imagine que ces Cahiers font sur mes hommes il peu près la même impression qu'une chanson de geste.

J'eus un autre exemple de leur inappétence pour l'exact, quand je tentai de leur apprendre l'histoire de notre batterie, histoire déduite de

celle du régiment par un simple démarquage.

La mésaventure d'un lieutenant mal débarqué devant Sébastopol et rejeté vers la haute mer les frappa au point que, depuis ce jour, quoi qu'on leur demandât, ils en revenaient toujours à raconter cet épisode. Et même à propos du siègede Zaatcha, ville assurément continentale, il& plaignaient < le lieutenant en premier, qu'il a failli mourir de faim sur la mer ».

Donc un brigadier leur fait la lecture d'un ton» enfantin et très approprié au style. Moi, je vaiset viens dans la chambre en réfléchissant à l'effroyable distance qui sépare ces hommes-là d'un» Coignet ; celui-ci, formé longuement à la seuleécole de la guerre, ceux-là instruits hâtivement durant la paix ; Coignet, tourné de tout son êtrevers la vie martiale, hypnotisé par son empereur, agent obscur, mais actif de l'œuvre napoléonienne, — eux soldats provisoires promptement mis en réserve, serfs d'un pouvoir impersonnel, amorphes et équivalents, unités interchangeables^dans le nombre immense ...

Les hommes sont encore les mêmes, mais deux choses ont changé : la société et la guerre, et. notre armée, qui est fonction de l'une et de l'au--

tre, a varié avec elles. Oserai-je dire, pour définir cette variation, que les troupes du premier empire agissaient atomiquement, et que les nôtres ne pourraient agir que par molécules ?

Les soldats de Napoléon jouissaient d'une initiative que les nôtres n'ont plus : c'est que, les actions se décidant à petite distance, la valeur personnelle des hommes y jouait le principal rôle. Ils étaient plus à Taise, aussi, dans une machine militaire encore imparfaite, que des guerres sans répit ne permettaient pas d'améliorer. Mais quelle figure feraient aujourd'hui ces grognards indociles, dans des luttes engagées à plus d'une lieue ? Comment ces canonniers mauvaises têtes (ceux de Wagram) manieraient-ils cet instrument de précision qu'on nomme canon ? Le général qui disait : Je ne sais pas les matiques, mais je f... bien un coup de sabre, — saurait-il seulement régler un tir ? D'eux tous enfin, hommes d'offensive brutale et de courage inconscient, quelle serait l'attitude en ces combats à la fois atroces et passifs où le canon tâtera longtemps le sol pour y découvrir l'ennemi invisible et lui souffler soudain sa rafale de mitraille? « C'est une chose affireuse d'attendre la mort sans pouvoir se défendre » , écrit Coignet, . .

C'est pourtant ainsi que nous l'attendrons, nous autres.

Les agrégats militaires d'aujourd'hui n'ont pas seulement pour raison d^être le besoin d'ordre et de discipline, mais ils sont fonctionnels, et ce sont ces molécules agissantes qui assument le rôle précédemment dévolu aux individus. Bien plus, les unités tactiques forment à leur tour des groupes dont la formule est de plus en plus composée ; elles tendent à reproduire finalement ces actions de masses et ces mêlées géographiques qui furent autrefois les invasions gothes ou les tumultes gaulois.

Est-ce à dire que toute action personnelle du soldat soit annulée ? Non pas, mais retardée jusqu'à la dernière phase du combat et subordonnée aux effets de l'action collective. Les batailles auront toujours pour dénouement un assaut et un choc ; mais un choc entre adversaires inégaux, puisque l'un se sera laissé approcher par l'autre. Jusque-là, le soldat reste emmaillé dans la chaîne, engi-ené dans la machine. Jusque-là, qu'on ne parie pas de son héroïsme, de son initiative, ni de sa responsabilité : ce sont choses que l'oflBicier se réserve.

3 décembre

Entre une femme et un officier s'établît tout d'abord une connivence tacite, dans laquelle il entre bien quelque chose de sexuel, l'officier paraissant plus homme qu'aucun autre et l'étant en effet, mais qui répond surtout à une affinité morale. Cette affinité provient de cette profession de servir, qui efface un peu notre égoïsme et nous rapproche par là de la femme, cette essentielle altruiste.

Cette belle fille qui m'offrait des poires pardessus la haie de son verger, un jour de route, en Champagne, avait aux yeux un regard amical et chaste, expressif de cet accord intime, et quand je T embrassai, suivant l'usage soldatesque, elle ne s'étonna pas, elle ne rougit pas : trouvant normal qu'un homme qui passe acceptât un fruit de la main d'une femme et qu'il rendît un baiser.

Hier, dans ce salon, cette jeune femme me laissait lire sur son visage cette même sympathie

et je ne me trompai pas au demi-sourire qu'elle posait, non sur moi, mais sur le type que j'incarnais à ses yeux. Seulement, ses traits étaient las et tristes ; on «entait que la vie avait porté à cette blessée originelle d'autres accidentelles blessures, et son regard, où se mêlaient singulièrement le doute et Tespérance, agitait cette question muette : Est-ce que celui-là, par hasard, pourrait m'aimer sans me faire de mal ?

7 décembre

C'est une loi connue, que la liste des malades s^allonge à mesure que les jours se raccourcissent. Mais la voilà augmentée encore du nom de Pingot, comme si ce nigaud n*était pas tanné de partout. Et pourquoi va-t-il déranger le docteur? Pour moins que rien, car je lis ceci en face de son nom: Consult — lèvres — vas. Ou se cache-t-il, que je le gronde, ce consulteur, ce lévropathe, ce vaselinomane? En l'allant voir, je rencontrerai, bien sûr, d'autres impotents.

Dans les chambres bien ventées par la bise, se levant de sur sa paillasse, voici d'abord un dadais craintif, qui marche les jambes écartées et me déclare : « J'ai le derrière déplumé. » Je trouve la métaphore un peu forte, et le geste qui l'accompagne un peu hardi : le geste justement que fait Mascarille lorsqu'il dit : « Je vais vous montrer une furieuse plaie... »

Cet autre, en poussant à la roue d'un canon, s'est laissé écraser la main : du moins, cela appert confusément d'une narration qu'il entreprend. Je distingue après un moment qu'il répute l'annulaire comme le troisième doigt de la main ; et voulant hausser d'une unité ce numéro d'ordre, je rencontre en cet homme une résistance. Le pouce n'est pas un doigt, dit-il. Il est de cette opinion, que le pouce est un doigt subsidiaire, adventice, doigt latéral et virtuel, non pas doigt digne de ce nom. Et, continuant son récit, il mime la scène de l'accident : il a glissé de ce pied-là, s'est pris dans son sabre qui pendait ainsi, et s'est trouvé sous la roue, comme le voilà maintenant sous le châlit. Le geste aide singulièrement à son discours, et je crois que si je le contraignais à l'immobilité qu'il me doit, je le frapperais sitôt de mutisme. Tels ces Boshimans qui ne s'entendent pas entre eux la nuit, parce qu'ils ne se voient pas.

Voici pendue la trompette de Pingot, toute terne et de mauvaise mine, une trompette malade \ et le voici, lui : il se cirait derrière la travée, pour passer le temps. C'est son durillon, ce callus qu'il a sur la lèvre à la place de l'embou-

chure, le froid Ta gercé. Eh bien! ne pouvait-il pas souffler par Tautre coin de la bouche ? Et je lui dis d'un ton d'infaillibilité : « Il n*est seulement pas assez dur, ton durillon. »

13 décembre

Le brigadier leur demande :

— Qu'est-ce qu'un bon soldat ?

Et ils répondent :

— Le bon soldat est celui qui est discipliné, soigneux de sa personne et de ses effets.

Voilà pour le soldat. Mais, Tofficier? Qu'est-ce qu'un bon ofl&cier? Est-ce celui qui est actif et brillant comme René ? Studieux comme tant d'autres ? âpre au service et toujours présent, comme d'aucuns ? passif et résigné comme ce camarade hypocondre dont on dit qu'il a pour âme une âme de canon, une âme qui est le vide intériev/r ? C'est que déguisés seulement par l'uniforme, osant sourire derrière les moustaches réglementaires, nous gardons nos caractères, point étouffés , quoique hermétiquement clos : rendus simplement sceptiques par la comédie de tenue qu'il nous faut jouer. Alors, parmi tant de modèles, lequel choisir?

Débrouiller son devoir : difficile problème,

quand on veut sortir des obligations traditionnelles et mêler sa volontaire énergie aux forces disciplinées que la machine développe. On court risque alors de briser quelques rouages ou d'être rompu soi-même...

Nous disons entre nous : € Il £aAidnuiujie campagne. » Mais nocusie disons mollement, sachant bien que cette campagne qui déciderait de tant de choses ne tranchwalt ;pas enockre la qiuestion de savoir si la fonction guerriàre est tOH.t notre rôle et si nous ne sommes pas plus utUfis. un paix qu'en guerre. Et, tout en Tattendanti oe(fcte campagne, noufi restons en secret ce ^ne la nature nous a faits : des reîtres, des mousqdietaiFefi^ des savants, des ascètes, portant ce mênae hslbik noir et rouge, plus ou moins doré«

J'avais besoin de dire cela pour me difioulper de ce travail peut-être trop étendu, auquel je m'attarde, et de la lenteur que je mets à rassembler ma jeunesse pour vouer mes forces postérieures à la tâche étroite et journalière. Ces quelques lignes jetées ici les soirs, en si peu d'instants, je me les reproche comme dispersiTes de moi-même : je ne nie pas ce qu'il j a de funeste à vouloir indéfiniment éfatrgir xm» con-

dition d'homme. Mais René, lui, m'en absout : « Comment, Roë ? Tu travailles le soir ? Tu n'as donc pas sommeil ?» Et ce dont je m'étonne, moi, c'est le mouvement perpétuel dans lequel il vit. Ce sera toujours ainsi : si vieux officiers que nous devenions, nous nous admerons toujours, et ne nous comprendronfi jamais.

20 décembre

Dans ces courses au clocher qui sont nos instructions de maintenant, il s'agit de ne laisser aucun homme en arrière, c'est-à-dire ne point forcer Tallure pour éviter les dérobades, et ne point la trop ralentir, pour ne pas perdre de Félan. C'est que la variété des intelligences est grande : il y a ceux qui savent, mais qui ne peuvent pas dire ] ceux qui pourraient bien dire, mais qui ne comprennent point, puis les ignares, les apathiques, ceux-là même qui manquent les mouvements les plus élémentaires de la manœuvre et sur qui le commandement ne porte pas, tempéraments médiocres et dont le système nerveux est mauvais conducteur du courant intellectuel. Voici donc ma manière : je choisis un de mes hommes, et le prends très réfractaire, comme on fait en chimie des éprouvettes qui vont au feu. Quand celui-là a compris, il va sans dire que les autres ont fait de même ; on peut clore le chapitre en sûreté.

Mon homme-critcre, cette année-ci, s'appelle

Gandolf, un beau nom franc. Il 7 a quinze jours, je le trouvai balbutiant, perdu en plein obscurantisme, résigné à ne jamais rien comprendre de ce qu'on pouvait lui dire ou lui faire dire. Une explication que je donnai sur le canal de lumière filtra en effet un trait de lumière dans son cerveau : il ne démordit plus de « ce trou que ça met le feu au canon ». Ses connaissances vinrent Tune après l'autre cristalliser autour de cette première notion, si bien que, semblable au sous-officier légendaire qui voulait construire un canon en prenant un trou et mettant du bronze autour, j'ai pris, moi, le « trou que ça met le feu au canon » et j'ai composé autour les idées de Gandolf.

J'ai noté que son élocution passait par les phases suivantes :

!•' degré, balbutiement, incohérence :

L'obturateur c'est... une gamelle... une galette... une galette fendue... une gamelle en suif.

2® degré, ébauche de phrase, groupement de mots :

L'obturateur se compose imbibé de suif, une galette enveloppe de toile...

3® degré, transposition, barbarisme :

L'obturateur se compose d'une amante en galette, imbibée de suif.

4® degré, définition correcte :

L'obturateur se compose d'une galette en amiante, imbibée de suif.

Or, ce matin, Gandolfm'ayant donné imperturbablement la nomenclature de la culasse, j'ai pu dire au brigadier : Passez à l'affût.

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