LES ANNEES DE JEUNESSE
Les bons peintres du quattrocento aimaient introduire leur propre ressemblance parmi les personnages dont ils peuplaient leurs tableaux et leurs fresques. Us nous apparaissent là, Filippo Lippi, ou Gozzoli, ou Botticelli, pbysionomies de réalité, songeuses ou épanouies, parmi les inventions de la légende ou du rêve, au milieu des anges enfantins de quelque Couronnement de la Vierge ou de l'escorte fastueuse des rois mages : et. à leur aspect, il semble que, pour nous, la peinture s'efface devant le peintre, la création devant le créateur, la magie devant le magicien. Ce n'est qu'une figure parmi d'autres figures, mais connue parmi d'autres, anonymes ou imaginaires, et qui nous attire, nous fascine, mélange impérieusement ses suggestions de vie et de pensée aux significations de douleur, d'amour ou d'extase de l'œuvre.
Le Pinturiccliio s'est représenté ainsi lui-même en plusieurs de ses fresques, parmi les spectateurs de la
scène qu'il peignait, mais à S. Maria Maggiore, de Spello, satisfait particulièrement, sans doute, et à juste titre, de la belle décoration de la chapelle Baglioni, il a placé son portrait, isolément, sur une des parois, comme une parlante et fîère signature. Elle est d'aspect plutôt sombre, cette effigie. H y a de la tristesse et des sillons d'amertume sur le visage vieillissant de cet évocateur somptueux et charmé de la vie ; de l'incertitude et comme du regret dans les yeux pâles de cet artiste favorisé, au delà de son mérite, selon le sentiment de Vasari, par le succès et l'aveugle Fortune ; on ne sait quoi de souffrant, de fermé et, à la fois, d'opiniâtre...
On regarde l'œuvre voisine, une A nnonciation, délabrée comme le portrait même, la Vierge si pure, l'Archange plein de grâce nerveuse et tout vibrant encore de son vol, puis on regarde l'ouvrier, éternisé en cette poignante image, dont on voudrait scruter les yeux fixes et les traits immobiles, pour surprendre le secret de l'âme qui anima cette apparence sans joie. Mais, que savons-nous de l'existence du Pinturicchio, que ses ouvrages, ou à peu près ? Quelle créance accorder, au sujet de son caractère, à Vasari, malveillant à son égard jusqu'à la calomnie ? jusqu'à imputer sa mort au dépit ressenti par lui de n'avoir pu s'approprier une somme appartenant aux Franciscains de Sienne ! Le Pinturicchio, rapporte l'annaliste, à propos de cette absurde anecdote, était « étrange et fantastique » ; on l'appelait le sordicchio^ le sourd, nous apprend, de son côté, le chroniqueur pérousin Francesco Matarazzo. Les
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traits de l'homme de Spello — Bernardlnus Pictorlcius Péri/sinus, dit l'inscription — nous figureraient bien ceux d'un être rendu fantasque et chagrin par sa taciturnité forcée, par son relatif isolement du monde brillant et effréné dans lequel il vivait. Puis, à cette époque, la conduite de la compagne qu'il avait prise vers 1495, cette Graniadi Niccolo, qui devait livrer à l'abandon ses derniers jours, ne contribuait-elle pas déjà à imposer à sa physionomie ce masque soucieux?
Il avait quarante-sept ans à l'heure — 1501 — où il traçait sur les murailles de S. Maria Maggiore ce noble portrait. Il avait donné la majeure partie de ses ouvrages, nombreux, importants, richement rétribués : les fresques des églises romaines de S. Maria del Popolo, de S. Maria in Aracœli, celles du Vatican, à la Sixtine et dans l'appartement Borgia ; celles du palais du Belvédère, du palais Colonna, du château Saint-Ange... Son art, fait de facilité élégante et de séduction, improvisateur, lui avait acquis rapidement vogue et renommée au déclin de ce siècle, puissant, d'abord, dans la beauté par les vertus régénérantes du réalisme, qui, las d'avoir tant entrepris, édifié, détruit, doutait, à présent, de lui-même et ne cherchait plus que la jouissance et l'éclat. En même temps que des maîtres au génie profond, grandiose ou subtil tels que Luca Signorelli, Melozzo da Forli, Botticelli, Ghirlandaio, Mantegna, ou, parfois, de préférence à eux, il a travaillé pour les grands de Rome. Il a été le peintre favori des délia Rovere et des adversaires de ceux-ci, les Borgia,
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comme il le sera, par la suite, de cette autre famille pontificale, les Piccolomini.
Quel champ pour l'observateur, en ces années mouvementées et tragiques, que Rome, capitale de la prière et de la débauche : la plus fastueuse cité de l'Europe, et la plus corrompue, régie par des pontifes, inoins pasteurs que princes, moins princes qu'oncles ou, même, que pères, et dont tous les actes, presque, étaient subordonnes aux exigences de leurs parents ou de leurs compatriotes liguriens, espagnols ou siennois. Le Pinturicchio hanta les familiers de ces Princes des prêtres, connut l'arrogance et le luxe des fils et des neveux, l'avidité des maîtresses, entendit raconter les intrigues, les scandales, les histoires de honte et de sang dont le tudesque Burchard, chapelain et cérëmoniaire de la cour d'Alexandre VI, intercalait la narration flegmatique dans son Journal, entre la description minutieuse de deux « fonctions » papales. La force italienne, que les tyrans et les condottieri avaient arrachée des mains laborieuses des communes, périclitait entre les leurs. L'étranger était venu, il devait revenir encore, puis rester. Tout était remis en question ; on vivait au milieu de l'étourdissement des fêtes, dans l'appréhension du cataclysme. De temps en temps, en une hallucination d'épouvante, des moines prophétisaient, que l'on se hâtait d'enfermer ou de brûler. La voix publique colportait, comme aux temps néroniens, le récit de prodiges auguraux apparus dans le ciel ou sur la terre.
Dans le fait comme dans la pensée, c'était la confusion
Cliché Alinari.