LA SAGESSE ET LA FORTUNE
(Dôme, Sienne.)
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d'un port de mer. Ces deux chevaliers, l'un jeune et richement armé, l'autre d'âge mûr, en costume noir, seraientils l'un et l'autre, comme on l'a supposé, Alberto Aringhieri, le maître de l'œuvre du Dôme, aux dépens duquel, dès lors, la chapelle aurait été décorée ? L'allégorie de la Sagesse et la Fortune, dont les personnages se dessinent en blanc dans le marbre noir du pavement, n'est point des plus limpides. La Fortune, une dame à peu près nue, se tient dans l'équilibre instable qui lui est naturel, un pied sur un vacillant esquif, le second sur un globe; au-dessus de sa tête une voile se déploie, que lèvent enfle. La Sagesse,, elle, trône en une sorte d'île élyséenne, entre Socrate et Gratès ; sur la terre rouge, au-dessous, divers individus cheminent, en proie à la vanité et au désir des richesses...
Les trahisons de la Fortune, le Magnifique Pandolfo Petrucci les avait éprouvées ; mais à la fin, après maintes vicissitudes, sa tyrannie — moins lourde, tout compte fait, que celle de la démagogie ! — s'étant raffermie, ce seigneur résolut de se faire construire, près du Baptistère, un palais dont il confia la décoration au Pinturicchio et à Signorelli. De cette œuvre, tout inspirée de la poésie antique, où la grâce du maître de Pérouse et la vigueur un peu âpre de celui deCortone avaient dû s'unir pour une beauté singulière, il ne reste que des fragments conservés à Sienne et à la National Gallery. A celle-ci appartient le Retour d' Ulysse, de Bernardine Aidée par une servante, la fidèle Pénélope brode à son métier. Télémaque, charmant comme un page,.
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accourt vers sa mère, pour lui transmettre l'impératif message des prétendants. Deux de ceux-ci regardent, l'un, maigre, basané, l'air effronté; l'autre, cambrant la hanche, un faucon sur le poing droit, avec un visage de fdle langoureuse. Debout au seuil de la demeure, le vaillant chevalier Ulysse, déguisé en mendiant, considère les présomptueux jouvenceaux d'un œil sombre ; par la large baie de la fenêtre, on aperçoit la galère pavoisée de la croix qui vient de le ramener de Terre Sainte, en dépit des embûches des sirènes et de l'enchanteresse Gircé, dont on voit aussi, au loin, l'île aux prestiges diaboliques... C'est de l'Homère traduit dans le langage d'un ménestrel ! . . .
Parmi les ouvrages de la fin de la carrière du Pinturicchio, il faut inscrire, probablement, le Reliquaire du Musée de Berlin, et certainement, sur la foi d'une pièce authentique, la Madone glorieuse, adorée par saint Grégoire le Grand et saint Bernard, de San Gemignano. La collection Borromeo, à Milan, possède sans doute la dernière œuvre du maître : une Montée au Calvaire, qui porte la date de 1513. C'est comme une petite et chaude miniature, dont les nombreux personnages — le douloureux Jésus, en robe brodée d'or, traîné au bout d'une corde par un féroce bourreau ; les saintes femmes que des soldats aux armes dorées brutalisent — déploient leur cortège devant un paysage touffu, par les échappées duquel se découvrent de vastes perspectives de montagnes et de ciel...
En 1509, époque de son testament initial, l'artiste avait-il subi une première atteinte du mal qui devait l'emporter ? Nous
ne savons. Dans le courant de l'année 1513, le 7 mai, il fait, entre les mains de ser Mattia Selva, un nouveau testament : il institue légatriees universelles ses lilles Egidia, Faustina et Adriana, sous la tutelle de leur mère Grania, à laquelle il laisse 300 florins, qui lui serviront de dot, au cas où elle se remarierait. Depuis longtemps, évidemment, Bernardino ne se faisait plus d'illusions, à cet égard, et connaissait que sa veuve ne serait point des rares et illustres inconsolables ! Unjour, après quelque escapade de Grania avec son amant, un certain Girolamo di Paolo, dit le Paffa, soldat de la Piazza, cette conviction devint-elle trop cuisante pour son amour-propre et le poussa-t-elle à réduire la dot à 100 florins ? Un codicille atteste ce mouvement de colère, dont, au reste, un autre codicille annula, un mois plus tard, les effets. Le pauvre homme eut motif de se repentir de sa débonnaireté, car selon le récit que nous a laissé Sigismondo Tizio, ami et voisin du Pinturicchio, la mort de celui-ci, survenue le 11 de décembre 1513, fut précipitée par la négligence volontaire de la dure et volage Grania, trop occupée avec le Paffa pour soigner le malheureux grand artiste. . .
Telles furent la vie, l'œuvre excellente et la misérable fin de Bernardino Pinturicchio. A l'heure où il disparaissait, il était déjà, au même titre que le Pérugin, cet astre éteint, et que Signorelli, comme le survivant d'une autre ère, le témoin d'un idéal qui allait se démodant. Ils étaient morts, les autres chefs de cette puissante génération ; morts, Man-
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tegna et Botticelli ; morts, Ghirlandaio, FilippinoLippi,... tous ces maîtres qui conjuguaient si admirablement la réalité avec la fiction. Et avec eux, le réalisme ; à vrai dire, le réalisme ne pouvait être pour la pensée italienne, éprise ataviquement d'ordre et d'harmonie, qu'une transition, un intermède de liberté entre deux dogmes esthétiques, le dogme giottesque du xive siècle, le dogme calssique du xvie. Mais avec quelle fougue primesautière elle s'y était jouée et complue ! Dans la nouveauté robuste de sa jeunesse, le xve siècle, l'esprit délivré des lisières scolastiques du moyen âge, était venu à la nouveauté tout à coup dévoilée du monde; et tout, dans cette révélation, avait été pour lui joie, inspiration, jouissance... Affranchi de l'étroite tradition, l'art s'était ouvert le domaine illimité des formes ; toute l'existence contemporaine, chatoyante et diverse, il se l'était incorporée, pour faire réapparaître, en ses œuvres, tout le passé sous l'aspect du présent ; tout le mystère sacré ou la fable profane sous la figure de la réalité...
Beauté simple comme la vie et, comme elle, enivrante, mais qui ne suffira plus aux siècles qui s'avancent. L'art dédaignera le naturel pour la grandeur, et l'idéal qu'il se créera, il ne l'atteindra, finalement, ou ne croira l'atteindre qu'en s'éloignant toujours davantage de la vie.