AITRE BARBIER ET CHANTEUR GUITARISTE
Souvenir d'enfance provinciale.
Que de barbes vous rasâtes Dans ce temps où tout au long Je jouais du violon (Oh, moins bien que Sarasate) !
J'avais tout au plus six ans ; Ma taille de croque-note N'atteignait pas à vos bottes, Martin, souvenez-vous-en.
Grave, vous, vers la trentaine Vous alliez d'un pas altier ; Néanmoins votre amitié, Pour moi, ne fut point hautaine.
Vous étiez Martin-Latour !...
Seigneur du rasoir et maître Dans l'art sonore d'émettre L'ut et le si tour à tour.
Vos coups de gueule superbes Vous les lanciez surhumains Et l'archet tombait des mains
Du Paganini en herbe ;
Mais je restais, mon voisin, Si fier de vos belles grâces Que le roi même de Thrace N'aurait su m'être un cousin.
Noble mine et la prestance Dignes d'un vrai Vélasquez, Vous rêviez faire florès Sur des planches d'importance ;
Par malheur ils étaient tels Vos manquements de mémoire, Que vous dûtes dans l'armoire Oublier Guillaume-Tell.
J'aimais fort votre boutique Et surtout ce beau talent D'y forcer le doux client A ne point fuir vos musiques.
Vous le rasiez d'un côté, Puis, sans pitié, dare-dare, Regrattiez votre guitare :
Et lui, pauvre! d'écouter...
Adieu rasoir ! plus personne !
La main tremble maintenant, Et, trop vieilli, l'instrument De votre voix plus ne sonne.
Où sont les barbes d'antan, Et toutes mes chanterelles, Et vos cris sur Canterelle Que tant sifflaient les autans !...