LES FUEROS DE NAVARRE
C'était jour de marché à Pampelune ; la foule qui se rendait à la grande place s'était arrêtée devant une pancarte affichée à la porte de la Gtfatura ou hôtel du corrégidor. Les paysans, déposant les bannes de légumes et de fruits ou les barils d'huile éj de beurre qu'ils portaient sur leurs épaules, contemplaient cette affiche avec une attention si longue et si soutenue, qu'on aurait pu croire qu'ils la relisaient pour la seconde ou troisième fois, si aucun de ces braves Navarrois eût pu être soupçonné de savoir lire; or, comme il y a dans la foule un aimant qui attire la foule, le flux devint bientôt si considérable, que le reflux s'étendit de l'autre côté de la rue des Dattiers, devant les carreaux de la boutique de Gongarello, le barbier, qui rasait alors une pratique, et qui, surpris de cette éclipse soudaine, fut obligé de s'arrêter, attendu que le jour manquait.
Aben-Abou, connu dans le quartier sous le nom de Gongarello, était un petit homme brun, joyeux et goguenard, comme les barbiers ses confrères, et de plus, intelligent et industrieux, comme tous ceux de sa nation ; il était Maure d'origine, et son activité contrastait singulièrement avec l'apathie de ses graves voisins, pur sang espagnol, vieux chrétiens et descendans de Pelage; aucun barbier de Pampelune n'avait plus de pratiques que lui; aussi tous les mois était-il régulièrement dénoncé à l'inquisition par quelqu'un de ses confrères, pour crime de sédition, d'impiété ou de sorcellerie.
Gongarello, fendant la foule qui obstruait sa porte, s'approcha, non sans peine, de la pancarte officielle, et, sans attendre qu'on l'en priât, se mit a lire à haute voix l'affiche rouge et noire qui décorait la porte du corrégidor; elle était ainsi conçue :
c Fidèles bourgeois de Pampelune ! notre bien-aimé seigneur Philippe III, roi de toutes les Espagnes et des Indes, veut, à son avènement au trône, visiter les provinces basques et
ses bonnes villes de Sarragosse et de Pampelune : il fera ce soir, aux flambeaux, son entrée solennelle dans nos murs ; nous chargeons les corrégidors, alguazils et familiers du Saint- Office des dispositions à prendre dans chaque quartier pour le passage du collège royal, i Signé : le gouverneur,