‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 3 sur 62 · COMTE DE LEMOS · texte numérisé non relu

COMTE DE LEMOS

Et plus bas :

c Le carrosse de sa majesté, celui de son excellence le comte de Lerraa, les voitures de la cour, précédés du régiment de l'infante et suivis du régiment des gardes, entreront par la porte de Charles-Quint et suivront la rue de la Tacoonera jusqu'au palais du vice-roi, où doit descendre sa majesté. Sur le passage du cortège, toutes les fenêtres seront illuminées, pavoisées, ornées de fleurs, ou porteront les. armes d'Espagne et celles du comte de Lermfu premier ministre ; nous n'avons pas besoin d'engager la fidèle et loyale population de Pampelune à laisser éclater les témoignages d'enthousiasme et de dévouaient qu'elle reuftrme en son cœur pour son bien-aimé souverain.

i Les contrevenans seront signalés au Saint- Office par nous, Josué Calzado de las Talbas, corrégidor. x

A peine Gongarello achevait-il cette lecture, que le corrégidor apparut un instant au balcon de sa maison, et levant en l'air son feutre qu'ornait une large plume noire, s'écria : c Vive Philippe III ! vive le comte deLerma. son glorieux ministre ! s Comme un écho fidèle, la multitude répéta le même cri ; quelques murmures partirent seulement d'un groupe qui était sous le balcon. Un homme grand et sec, qu'à sa moustache noire on eût pu prendre pour un ancien soldat de la vieille infanterie espagnole, et qui dans le fait n'était autre que Ginès Pérès de Hila, hôtelier du Soleil-d'Or, se mit à tousser d'un air d'autorité qui laissait entrevoir une nuance de mécontentement :

— Que nous recevions à Pampelune notre nouveau roi, la cour et surtout le comte de Lerma, dont la suite est, dit-on, plus nombreuse

SEMAINE LITTÉRAIRE

ne le sera jamais... ni moi non plus, et elle essayait, en me frottant le front, d'effacer ce qu'elle nommait une tache, une souillure..., et alors ils Font tuée !

— Tuée ! s'écria Piquillo avec effroi.

— Oui... en l'appelant hérétique et damnée.

— Hérétique ! répéta l'enfant, qu'est-ce que c'est que cela ?

— Je n'en sais rien... mais son sang coulait... je l'ai vu..., et elle me disait en me le montrant : Pedralvi... mon fils, souviens-toi ! ... Puis tout à coup elle est devenue pâle... ses membres se sont raidis, et elle a cessé de parler. Ce qui a suivi... je ne me le rappelle pas. Je sais seulement que dans un bois j'ai rencontré des bohémiens... qui m'ont emmeué avec eux... Puis un jour ils ont été attaqués... encore par des hommes en noir qu'on appelait des alguazils. Chaque mère s'est enfuie emportant son enfant... Moi qui n'avais pas de mère, je suis resté... sur la grande route ! Depuis ce temps je marche devant moi... je chante et je mendie... voilà mon histoire.

Les deux orphelins, les deux amis se tendirent de nouveau la main en se disant: mon frère ! Et, en effet, dans leur teint basané, dans leurs yeux noirs et expressifs, dans la coupe de leurs traits, il y avait un air de parenté, de famille ou du moins de race et de tribu.

— Maintenant, dit Piquillo en regardant tristement la dernière côte de melon qui avait disparu, notre dîner est fini.

— Fini ! dit le bohémien, et j'ai faim.

— Moi aussi !

— Plus qu'auparavant, je crois! et pas d'espoir d'un second service.

— Peut-être, dit une douce voix qui partit d'en haut, et à une fenêtre qui venait de s'ouvrir apparut une jeune fille en costume mauresque. C'était une petite servante de l'hôtel du Soleil-d'Or, Juanita, qui leur dit : Tenez, mes enfans, et elle leur jeta un grand morceau de pain blanc et les restes d'un déjeûner que venaient de faire deux jeunes étudians de Sarragosse, arrivés de la veille à Pampeluoe pour assister à l'entrée du roi et de la cour.

Jamais banquet royal, jamais dîner de ministre ne vit des conviés plus joyeux, plus ravis, plus enivrés ! Stimulé par ces mets fortifians, leur appétit, qui n'avait été qu'endormi, se réveilla jeune et splendide ; tous leurs malheurs furent oubliés, et chacun dans ce moment, n'eût pas troqué son sort contre celui du roi d'Espagne; mais la reconnaissance de l'estomac n'excluait pas chez eux celle du cœur, et de temps en temps ils oubliaient de manger, et s'arrêtaient pour lever des yeux pleins de tendresse vers leur providence, vers la petite servante qui, restée à la croisée, jouissait avec bonheur de son ouvrage et de leur appétit.

Ce riant tableau que Pantoja de la Cruz, pre-

mier peintre de Philippe III, n'eût pas jugé indigne de ses pinceaux, fut tout à coup troublé par un crique poussa la providence, je veux dire la servante navaraise. et auquel Piquillo répondit par un second cri en se sentant vigoureusement secouer l'oreille. C'était le seigneur Gioès Pérès de Hila, le propriétaire du Soleil-d'Or, que Juanita avait signalé la première du haut de son observatoire, et que, tout entiers h leur appétit, nos deux épicuriens n'avaient pas entendu arriver.

— Ah ! ah ! c'est donc ainsi qu'on me vole, s'écria l'hôtelier d'une voix terrible en lançant vers Juanita un regard menaçant dont l'effet fut perdu, car la pauvre servante avait déjà refermé la fenêtre. L'aubergiste furieux, tenant toujours d'une main l'oreille de Piquillo, voulut de l'autre ramasser les reliefs du festin ; mais le petit bohémien, plus leste que lui, avait déjà fait rafle générale des provisions restantes, les avait entassées à la hâte dans une espèce de bissac qu'il portait sur son dos et qui n'avait pas l'habitude d'être rempli... Puis, jetant dans l'oreille de son compagnon ces mots prononcés rapidement et à voix basse : « A ce soir,, derrière l'église Saint-Pacôme, > il disparut comme un éclair.

Piquillo eût bien voulu le suivre, mais l'unede ses oreilles était toujours en otage dans le» mains du farouche hôtelier, et puis il lui semblait, par un sentiment instinctif de générosité et de justice, qu'il devait rester pour défendre leur bienfaitrice.

— Battez- moi, dit- il résolument à son adversaire, car le repas lui avait rendu ses forces, et la force lui avait rendu le courage. Battez-moi si vous le voulez, mais ne grondez pas la jeune fille!

— Juanita, s'écria l'aubergiste, est une petite friponne que je renverrai chez son oncle Gongarello, le barbier... J'avais consenti à la • prendre pour rien, mais je vois que, même à ce prix-là, elle me coûte cher, et que j'y perds encore ! Toute cette race de Maures ne vaut pas

la corde qu'on emploie pour les pendre ou le bois qu'on achète pour les brûler!

— Grâce pour elle! reprit l'orphelin, et je vous servirai et je vous obéirai en tout.

— Soit, dit l'aubergiste à qui il venait par hasard de naître une idée, et c'était pour lui une bonne fortune si rare, qu'elle devait le disposer à l'indulgence ! soit, je te pardonnerai ainsi qu'à Juanita, et je te donnerai même un réal!...

— Un réal ! fit Piquillo tout étonné et en ouvrant de grands yeux, est-ce de l'or ?

— A peu près, c'est vingt maravédis.(l)

— Vingt maravédis !

Piquillo n'avait jamais possédé pareille som-

(1) 26 centimes.

— Que fauf-il faire pour gagner ça ?

— Te promener d'ici à ce soir dans les rues de Pampelune en criant : Vivent les fueros !

— Pas autre chose ? ce n'est pas difficile ; et j'aurai un réal ?

— Je te le paierai ici même... ce soir.

— Vous le jurez par Notre-Dame-del-Pilar.

— Je te le jure, reprit l'aubergiste en ouvrant la main et en lâchant son captif.

Piquillo ne sentit pas plutôt son oreille libre j qu'il s'élança gaîment dans les rues qui s'ou- ! vraient devant lui, et disparut en criant à tuetête : Vivent les fueros !

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