X. — CHANGEMENT DE FRONT
Fidèle à la promesse qu'il venait de faire à la reine, le duc de Lerma, dans son zèle intéressé, ne quitta point le roi.
Il s'installa près de son lit, pendant que les
gens de service remplissaient la chambre ; mais, fidèles à l'étiquette, ceux-ci se tenaient tous à distance, et personne n'eût osé porter de secours au roi avant qu'on eût prévenu le premier médecin de la cour, le seigneur Enrique Galiano, qui était dans un des derniers salons, occupé à regarder danser sa femme.
Avant qu'il n'arrivât, le duc se pencha vers le roi, qui proférait à demi-voix quelques paroles entrecoupées et inintelligibles pour tout autre :
-«-Oui, oui... la promenade de Buen-Retiro... Non, à l'hôtel d'Altamira. Courez. Vous la trouverez... Je l'ai vue... Je lui ai parlé... Qu'elle vienne, je le veux ! Moi, moi, moi le roi!
Le seigneur Enrique Galiano arriva dans ce moment.
Il lui fut facile de faire revenir le roi qui, un instant plus tard, serait revenu de lui-môme. 11 défendit à Sa Majesté de rentrer dans la salle du bal, et lui prescrivit de se coucher à l'instant, vu que le pools royal annonçait un mouvement fébrile assez prononcé.
De plus, après en avoir conféré avec le ministre, à qui il devait sa place, le docteur défendit que personne du dehors, personne de la cour pénétrât dans la chambre du roi, excepté, bien entendu, le ministre, qui avait toujours à parler à Sa Majesté pour les affaires du royaume.
Le duc de Lerma en avait assez entendu pour savoir aisément le reste.
Aussi, dès le lendemain de bon matin, il était chez le duc d'Uzède, son fils, qui tressaillit à son entrée, mais qui se rassura en voyant sa figure radieuse.
— Je sais tout, lui dit-il ; il y a dans la maison de la comtesse une jeune fille, compagne de sa nièce et nommée Aïxa. Une jeune orpheline, fille d'un officier tué en Irlande, et élevée par les soins de feu don Juan d'Aguilar ; c'est d'elle que le roi est épris.
— Ce n'est pas possible! s'écria d'Uzède stupéfait, qui croyait tout savoir, et qui, pas plus que la comtesse, ne se doutait de la vérité. Comment cela serait- il arrivé ?
— Je l'ignore encore. Voilà tout ce aue mes espions m'ont appris depuis hier. Pour le reste, tâchez de le savoir, vous qui avez accès dans la maison de la comtesse ; car les mômes espions m'ont appris, mon fils, que vous étiez au mieux avec elle.
— Quoi ! monseigneur... vous pourriez croire....
— • Se seraient ils trompés? tant pis !... La comtesse, que je déteste, mais que vous pouvez aimer, est encore fort bien... et si vous ne lui avez pas fait la cour, tâchez de la lui faire, sinon pour vous, au moins pour moi: Cela peut être utile.
— Oui, mon père... je tâcherai... j'obéirai.
PIQUILLO ALL1AGA.
Le duc lui prit la main en signe de remerci- ! ment et continua :
— Tâchez surtout de savoir quelle est cette jeune fille, cette Aïxa, ses principes, son caractère. Est-ce par la fortune, par l'ambition, par la vanité qu'on pourrait la séduire ?
— Quoi ! mon père, vous voudriez...
-— Achever glorieusement ce que la comtesse avait entrepris et n'a pu mener à bien.
— Vous... est- il possible ?
— Pourquoi pas ? dit le ministre en souriant d'un air de mépris ; un tel obstacle doit-il arrêter un instant un homme d'Etat ? Si le roi, comme je le présume, est sérieusement amoureux, il sera beaucoup plus facile et plus prompt de céder à cet amour que de le combattre. Ce sera fini plut tôt d'abord, et dans quelques jours il n'en sera plus question.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr. Allez prendre les informations que je vous demande, et venez me retrouver chez le roi, où personne ne peut entrer que moi... et vous, mon fils. Je vais en donner l'ordre.
Le duc d'Uzède consterné se rendit chez la comtesse, et le ministre chez son souverain.
Il le trouva pâle et souffrant. Il avait passé une mauvaise nuit, il avait eu la fièvre ; mais elle était tombée, et il ne restait au roi qu'un extrême abattement.
Il était redevenu lui-même, c'est-à-dire incapable de prendre aucune résolution. Sa faiblesse l'empêchait dans ce moment de lier deux idées ensemble, et il ne pouvait rien s'expliquer des événemens de la veille.
Le duc s'arrêta près du lit de son maître, lt regarda avec intérêt, avec douleur ; une larme même, une larme ministérielle roula dans ses yeux et vint tomber sur le royal couvre-pieds.
Le roi, effrayé, se crut très malade.
— Est-ce qu'il y a du danger? s'écria-t-il.
— Oui, mon maître, oui, mon auguste maître, si vous cessez d'avoir confiance en votre fidèle serviteur ou plutôt en votre meilleur ami. Que vous ai-je fait, mon roi, pour que vous vouliez ainsi me cacher vos peines, quand mon devoir est de les partager ?
— Que dis-tu ? dit le roi étonné en se levant sur son séant.
— Que je suis profondément affligé et malheureux d'avoir appris autrement que par Votre Majesté les tourmens qu'elle endure.
— Quoi ! tu les connais !
— Oui, oui, mon roi... et je viens les soulager.
— Serait- il possible ! tu ne les désapprouves pas !... tu ne me blâmes pas !
— Moi, vous blâmer, sire ! N'est-il pas des sentimens dont on n'est pas le maître ? dont on ne peut se défendre? M'appartiendrait-il de blâmer une affection exclusive et sans bornes, moi qui n'ai jamais pu cesser de l'éprouver pour
Votre Majesté, moi, qui, dans ce moment encore, suis prêt à me dévouer pour elle. ..malgré son ingratitude !
— Ah! s'écria le roi attendri, tu dis vrai... j'étais un ingrat... j'aurais dû te confier tout... mais comment le faire en ce moment où je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive?
— Je viens vous l'expliquer, sire... et y porter remède.
— Mon ami, mon sauveur ! s'écria le roi...
quoi, tu viendrais toi-même... tu consentirais.
— A tout au monde plutôt que de voir souffrir Votre Majesté ; n'est-ce pas le premier et le plus sacré de mes devoirs s Voyons, sire, ajouta-t-il d'un ton paternel, voyons, qu'ya-t-il ?
Le roi, qui, depuis long temps s'était attendu à des remontrances et à des reproches, et qui, pour cette seule raison, s'était caché de son ministre ou plutôt de son précepteur, le roi se sentit délivré de toutes ses craintes. Sa confiance était gagnée... et, comme tous les amoureux qui ont le bonheur d'avoir des peines, il ne put résister au plaisir de les raconter.
— Imaginez-vous, mon cher duc, dit étourdiment le roi à son ministre, que c'était le jour où je me suis égaré à la chasse avec le duc d'Uzède, votre fils.
— Comment ! s'écria le duc en fronçant le sourcil, Uzède ne m'en avait rien dit.
Un instinct de délicatesse et de convenance fit comprendre au roi qu'il allait compromettre près de son père son ancien confident, qui s'était exposé pour le servir, et par un sentiment de générosité ou de prévoyance, carie duc pouvait encore lui être utile, il s'écria :
— Uzède n'en sait rien. J'étais entré seul dans un pavillon pour me mettre à couvert de la pluie, et lui, pendant ce temps, allait à la découverte pour reconnaître où nous étions et demander notre chemin.
A cette restriction près et en taisant la put que le duc d'Uzède avait prise à cette intrigue, le roi raconta à son ministre à peu près tout ce qui s'était passé entre lui et une jeune fille inconnue, comment cette jeune fille l'avait cru don Augustin, tandis que lui-même la croyait la nièce de la comtesse.
11 lui avoua que depuis ce moment il n'avait cessé de penser à elle et de l'aimer. Puis, passant légèrement à côté de la vérité, il expliqua comment il avait supplié la comtesse de la présenter à la cour, et comment celle-ci, persuadée qu'il s'agissait de Carmen d'Aguilar, sa nièce, s'était empressée d'arriver la veille au bal, sur une lettre de lui, le roi !
— Ah ! Votre Majesté avait elle-même écrit à la comtesse ? dit le duc d'un air indifférent.
— Eh oui, sans doute... une simple lettre d'invitation...
— C'est ce qu'il y avait de mieux, dit froidement le ministre.
SEMAINE LITTÉRAIRE
— N'est-il pas vrai?... Parce que cet engagement... je veux dire cette invitation, balbutia le roi en se reprenant, était dans la supposition qu'elle avait quelque pouvoir sur cette jeune fille.
— Elle n'en a aucun, dit le ministre avec aplomb.
— Vous le croyez ?
— J'en suis certain.
— C'est bien différent alors! s'écria le roi vivement.
— Comme je le disais à Votre Majesté, il ne s'agit que de s'entendre.
— Mais quelle est donc cette belle inconnue?
— Une orpheline élevée par don Juan d'Acuilar avec la senora Carmen, qui ne la quitte jamais, et qui la traite comme sa sœur.
— Voilà d'où vient l'erreur, dit joyeusement le roi... au château de Duero, à la promenade... à l'hôtel d'Altamira, toujours ensemble.
— C'est, en effet, à l'hôtel d'Altamira qu'elle habite, dit le ministre... mais avec Carmen et non avec la comtesse.
— Et son nom, mon cher duc, son nom ?
— Aïxa!
— Et vous me répondez que je pourrai la voir, qu'il n'y aura pas d'obstacle ?
— Il y en aura sans doute ; mais pour ne pas en triompher il faudrait que les amis ou les serviteurs de Votre Majesté eussent bien peu de zèle ou d'adresse.
— Mon cher duc, s'écria le roi, je n'espère qu'en vous ! c'est de vous seul désormais que dépendra mon bonheur.
Et guéri par cette seule idée, le roi, qui passait aisément de l'accablement le plus profond à la joie la plus vive, se leva et déjeuna comme s'il eût été déjà assuré de plaire à celle qu'il aimait.
Le duc d'Uzède, cependant, s'était rendu près de la comtesse et lui avait raconté comment le ministre, s'appropriant son idée, prétendait l'exploiter à son avantage et donner luimême une maîtresse au roi, maîtresse qui, choisie et présentée par lui, n'agirait que par son influence et ses conseils, et que cette favorite sur laquelle reposaient désormais toutes ses espérances, n'était autre qu'Aïxa.
— Aïxa ! s'écria la comtesse stupéfaite et qui ne pouvait s'expliquer un pareil événement; mais, furieuse de ses projets renversés, et plus furieuse encore de ceux que méditait le duc, elle jura en elle-même de les déjouer. Il n'y avait pas de temps à perdre, elle monta à l'instant même chez Aïxa.
Avec une feinte bonté et une feinte indignation, elle se hâta de lui raconter les infâmes complots qui se tramaient contre elle.
— - Ce D'est pas possible ! dit Aïxa étonnée.
' — Cela est, mon enfant, je vous le jure. On
veut vous tromper, vous séduire, trafiquer votre
honneur. Le duc de Lerma l'a promis ; mais
il oublie que vous m'êtes confiée, que vous êtes sous ma garde et que je vei) lerai sur vous comme sur ma nièce, comme sur ma propre enfant.
— Expliquons- nous, madame, dit Aïxa froidement et sans se laisser émouvoir par ces protestations de tendresse ni par cet étalage de grands principes. L'amour-propre ne m'aveugle pas au point de me faire croire à des passions surnaturelles. Le roi m'aime, dites-vous? Comment cé(a serait- il arrivé ?
— Je l'ignore... mais il vous aime.
— Où m'aurait-il vue ?
— Je n'en sais rien, senora... C'est à vous que je le demanderai... ou plutôt à Carmen ; je saurai comment elle n'a pas même reconnu hier soir ce don Augustin avec qui elle a passé toute une soirée.
— Que dites-vous, senora ?... le seigneur don Augustin...
— C'était le roi !
— Le roi !... en êtes- vous bien sure ? s'écria Aïxa toute tremblante.
— O ciel !... qu'avez- vous ? dit la comtesse, en voyant Aïxa qui changeait de couleur... d'où vient ce trouble ?
— D'une cause toute naturelle, répondit Aïxa avec franchise : c'est moi qui, au château de Duero, ne connaissant point l'hôte que vous attendiez, ai reçu le seigneur don Augustin.,.
— Vous i dit la comtesse, pâle de colère.
— Moi-même.
— Dans quelle intention ? dans quel but ?
Aïxa allait le lui dire, puis se rappelant la recommandation et les soupçons de don Fernand, qui, dans ce moment plus que jamais, lui paraissaient vraisemblables, elle répondit froidement:
— Je vous ai dit ce qui était. Le reste est inutile et me regarde seule.
La comtesse poussa un cri et se frappa le front de sa main.
Cette substitution qu'elle ne comprenait point et qu'Aïxa refusait d'expliquer, le mystère qui environnait cette jeune fille, la singularité de son existence, de sa conduite, de son caractère, jusqu'à cette fortune inconnue dont elle paraissait disposer, tout faisait croire à la comtesse qu'elle était jouée, qu'il y avait pour séduire le roi quelque intrigue secrète, tramée par cette jeune fille et les siens, intrigue qu'elle-même avait secondée et fait réussir sans le savoir.
— Je saurai le motif de cette ruse, de cette indigne trahison !
— Une trahison, senora ! répondit Aïxa avec fierté.
— Oui... vos projets me sont connus. Le danger contre lequel je venais vous prémunir était depuis longtemps désiré, ambitionné par vous !
— Qu'osez vous dire ?
— Vous vouliez captiver le roi, vous en faire
P1QUILLO ALLIAGA.
aimer, le voir à vos pieds, pour arriver au pouvoir, pour régner sous son nom !
— Ah ! s'écria Aïxa avec indignation, j'y vois clair maintenant ! Vous vous êtes trahie, madame ; vous venez de m'apprendre vos projets, de m'initier à vos idées et à votre plan ; ce que vous me reprochez, vous vouliez le faire, et l'infamie dont vous m'accusez est la vôtre !
— A moi !
— A vous ! sœur de don Juan d'Aguilar et tante de Carmen ! Vous vouliez vendre votre nièce, trafiquer de son honneur, pour arriver par elle au pouvoir suprême, et gouverner le faible monarque.
La comtesse fit un geste de colère ; mais Aïxa, sans se laisser intimider et la foudroyant de son regard, continua avec force :
— C'est pour déshonorer votre nièce, votre fille, celle qui vous était confiée par son père à son lit de mort, c'est pour la faire trouver seule et en tête-à-tête avec le roi au château de Duero, que vous avez éloigné tous vos gens, que vous avez prétendu être malade, que vous avez envoyé Carmen à ce pavillon où, sous le nom d'un parent à vous, du seigneur Augustin de Villa Flore, le roi l'attendait.
— £t en amie généreuse, s'écria la comtesse, vous lui avez dérobé le déshonneur qui la menaçait ! Vous lui avez enlevé à votre profit le cœur et l'amour du roi ! Dévouaient sublime ! vertueuse spéculation qui vous place sur le trône du monarque ! vous, maîtresse adorée !
favorite toute puissante !
Aïxa jeta sur elle un regard de mépris :
— Je ne suis point la maîtresse du roi et ne la serai jamais !
A ces mots et malgré sa colère, la comtesse sentit un rayon d'espoir se glisser en son cœur.
— Si vous me connaissiez, senora, vous sauriez que je regarde comme un opprobre ce que vous autres, nobles dames de la cour d'Espagne, vous regardez comme un honneur. Et cet honneur, je saurai m'en préserver, je vous le jure, vous pouvez vous en rapporter à moi.
Mais maintenant, madame la comtesse, veuillez m'écouter. Par égard pour le sang dont vous sortez, par reconnaissance pour don Juan d'Aguilar, qui fut votre ftère et mon protecteur, je ne dirai à personne, pas même à Carmen, ce
3ue je viens de découvrir. Mais si vous osez onner suite à vos projets sur elle, si vous tentez de la ravir à don Fernand d'Albayda son fiancé, ou d'empêcher d'aucune manière leur mariage, je publierai votre infamie. Je demanderai justice à la cour, à la reine, et... ajouta-telle en souriant avec ironie, au roi lui-même i C'est la seule manière dont j'userai du pouvoir que vous me supposez sur lui. Que je ne vous retienne plus, senora, continua-t-elle avec dignité.
La comtesse sortit la rage dans le cœur, et rêvant déjà à sa vengeance.
Pour comble de dépit, elle rencontra dans l'escalier un page du roi portant une magnifique corbeille.
— • D'où vient, seigneur Carde nio, cette masse de fleurs ?
— De la part de Sa Majesté.
— Et pour qui ?
— Pour la senora Aïxa.
La comtesse indiqua de la main l'appartement d'Aïxa et rentra dans le sien.
Le soir même Uzède se rendit chez le roi ;.
il y trouva le duc de Lerma qui ne le quittait plus.
— Sire, lui dit-il, il faut renoncer à un amosjr impossible et sans espoir.
Le roi pâlit, et le tremblement dont il fut saisi prouva au ministre la violence de la passkMt qui déjà maîtrisait son cœur. A peine si ses lèvres blanches et tremblantes purent répéter ces mots :
— Impossible !... sans espoir ! et pourquoi V
— Parce que rien n'égale la fierté et l'insolence de cette jeune fille, qui regarde comme un opprobre les soins et les vœux dont l'honore Votre Majesté... Je n'oserais môme répéter ici les termes injurieux dont elle s'est servie ; il n'y aurait pas assez de justes châtimens pour elle !
— Dis toujours, murmura le roi.
Le duc, à oui la comtesse avait fait la leçon, mit alors sur le compte de la pauvre Aïxa plus d'offenses de lèse -majesté qu'il n'en aurait fallu pour lui faire passer le reste de ses jours dans les cachots de l'inquisition ; mais au lieu de te montrer furieux, le roi ne parut qu'accablé. Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et dit avec, douleur en joignant les mains :
— Mon Dieu! que lui ai-je fait pour me traiter ainsi !... moi qui la respecte et qui l'aime tant!
Un rayon d'espoir vint alors briller à tes yeux.
— Tout ce que tu me dis là, s'écria-t-il en s'adressent à Uzède, l'as-tu entendu toi-même î-
Uzède hésita un instant et dit en balbutiant:
— Non. mais je l'ai appris de la comtesse...
qui en était indignée...
— ■ La comtesse est suspecte, dit le ministre avec un air de profondeur.
— N'est-il pas vrai! s'écria le roi avec joie.
— Mais ce qu'il y a de certain, reprit le due d'Uzède en voyant que la victoire allait encore lui échapper de ce côté, ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle a renvoyé la corbeille de fleurs que Sa Majesté lui avait fait l'insigne honneur de faire porter chez elle par un de ses pages; galanterie bien innocente et bien permise sans doute!
— Elle l'a renvoyée ! dit le roi avec déset*
SEMAINE LITTÉRAIRE
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poir, et comme si quelque grand fléau fût venu fondre sur la monarchie espagnole.
— Elle Ta renvoyée, reprit le duc d'Uzède avec force, en déclarant qu'il y avait sans doute erreur, que ce n'était point pour elle, attendu qu'elle n'était point et ne serait jamais la maîtresse. du roi. Voilà ses propres paroles.
— Mon Dieu ! reprit le roi avec douceur, je n'en demande pas tant. Je ne veux ni la forcer, ni la contraindre... elle m'aimera... si elle le veut... si elle le peut! Tout ce que je désire, c'est de la voir, de la voir tous les jours. Vous ne savez pas, dît-il en s'adressant au ministre, combien il y a de charme et de douceur dans sa conversation. J'ai passé toute une soirée avec elle... cette soirée a été la plus douce de ma vie, et tout ce que vient de me dire d'Uzède est aï loin de son ton et de ses manières, que cela ma* semble impossible ; ie voudrais l'entendre d'elle-même, de sa bouche, pour le croire !
— Votre Majesté, dit le duc d'Uzède en pâlissant, ne peut cependant se rendre chez elle tons les jours sans se compromettre et s'abaisser à tons les yeux.
-—Il a raison, dit le ministre.
— D'ailleurs, j'ignore si la fière Aïxa consentimit même à recevoir Votre Majesté.
— Comment donc faire? dit le roi, qui se désolait et se dépitait comme un enfant à qui l'on refuse ce qu'il désire. Qu'elle vienne alors ici, au palais ; je la verrai de temps en temps le soir, comme toutes les autres dames présentées à k cour.
— • Impossible, reprit encore le duc d'Uzède. Le roi lo regarda avec impatience et colère.
— Oui, sans doute, sire, reprit celui-ci sans s'apercevoir du mauvais effet que produisait son insistance; la fille de don. Juan d'Aguilar, la noble Carmen, pouvait être présentée à la cour ; mais Aïxa. fille d'un roturier, d'un officier de fortune tué en Irlande, n'a aucun droit, aucun titre à cette faveur.
— Taisez-vous ! dit le roi furieux.
— Ce serait soulever contre vous toute la grandesse d'Espagne, tous les nobles de la cour, qui tiennent à leurs droits et privilèges plus qu'à la vie.
— Je vous ai dit de vous taire ! répéta le roi hors de lui-même. Il est bien étonnant que je ne trouve autour de moi que des gens mal intentionnés, des ennemis de mon repos et de mon bonheur.
— Vous oubliez que je suis là... près de ▼oos, dit le ministre avec douceur, et je vous promets, moi, que, d'ici à quelque temps, la senora Aïxa sera présentée à la cour, sans exciter aucun murmure, aucune réclamation.
— Est-il possible ! s'écria le roi avec joie.
— Et Votre Majesté la verra tous les jours.
— C'est tout ce que je demande... Elle finira, j'en suis sûr, par être touchée de mon amour... Je me rappelle ce qu'elle m'a dit au pavillon du
| parc, sa bonté, sa douceur... j'avais déjà gagné son amitié... elle me l'avait promise... elle me
I l'avait donnée. Ainsi, tu le comprends ! que je la voie seulement, je n'en demande pas davantage.
— Votre Majesté sera satisfaite, je vous le jure.
— Tu me le jures ! Ah ! s'écria le monarque avec enthousiasme, ils ont beau dire et vouloir te renverser, personne n'aura jamais cette habileté, ce talent, ce génie des affaires qui triomphe de toutes les difficultés, et surtout, ajouta-t-il avec effusion, ce dévoûment sans bornes qui t'assure à jamais notre royale affection.
Dès ce moment, le monarque ne fit plus d'attention au duc d'Uzède, qui lui était devenu complètement indifférent, et le duc de Lerma, possédant la confiance exclusive et l'amitié de son souverain, se vit plus que jamais assuré du pouvoir.
Il n'oubliait pas que c'était à la condition de réussir. Il l'avait juré ! Son seul but maintenant était d'attirer Aïxa à la cour et de l'y fixer, n'importe par quel moyen.
Autant il avait été opposé à la passion du roi, autant maintenant il comprenait la nécessité de la seconder. La comtesse, de son côté, n'avait plus qu'une pensée et qu'un espoir : entraver les desseins du ministre et empêcher l'élévation d'Aïxa.
C'était, comme on le voit, un changement complet de manœuvres.
Quant à Escobar et au père Jérôme, toujours prêts à servir les desseins de la comtesse, ils se disaient, en partant pour prendre possession du magnifique couvent d'Alcala de Hénarès:— > Nous avons eu raison d'exiger des garanties.
Les places inamovibles sont bien rares, et l'affection des rois bien ambulatoire !
Un matin, après le déjeuner, Carmen était restée dans le salon près de sa tante, et à côté d'Aïxa, qui maintenant ne la quittait plus. Depuis sa conversation avec la comtesse, Aïxa avait tenu parole. Rien dans ses manières n'avait pu faire soupçonner ce qui s'était passé ; mais dans sa défiance, elle veillait sur la fiancée de don Fernand.
Les deux jeunes amies parlaient de celui-ci et d'une lettre qu'on venait de recevoir de lui ; elle avait été apportée à Madrid par un courier de cabinet chargé pour le ministre de dépêches importantes venant également de Lisbonne.
Les deux battans de la porte du salon s'ouvrirent, et au grand étonnement des trois dames, un valet de la comtesse annonça à voix haute :
— Son Excellence monseigneur le duc de Lerma, premier ministre !
Depuis longtemps la comtesse brouillée avec le duc, ne le recevait plus chez elle, et, d'après
PIQU1LLO ALLIAGA.
les derniers évènemens, une semblabe visite devait encore plus exciter sa curiosité.
Le duc salua avec grâce les dames, et s'adressant à la comtesse,
— Pardon, senora ! ma présence dans l'hôtel d'Altamira vous paraîtra sans doute bien audacieuse.
— Elle ne nous paraîtra qu'agréable, monseigneur ! répondit la comtesse, moins irritée de sa visite qu'impatiente d'en connaître le motif.
— Mais l'ordre de Sa Majesté sera mon excuse, dit le duc. Je viens au nom du roi apporter un message, et en mon nom réparer une injustice.
Il se retourna alors vers Aïxa et s'arrêta un instant. En contemplant ses traits si beaux et si réguliers, l'éclat de ses yeux, la fierté de son front et le charme répandu sur toute sa personne, il comprit la passion du roi. Ce qui lui paraissait absurde et extravagant, lui sembla dès ce moment tout naturel ; et sa seule crainte fut qu'un pareil amour ne devînt un jour une puissance capable de balancer et de renverser la sienne.
— Senora, dit-il à la jeune fille, vous êtes orpheline ?
— Oui, monseigneur !
— Mais non pas sans famille, s'écria Carmen, car c'est ma sœur !
— Votre père, continua le ministre, Diego Lopez (c'est le nom que l'on m'a dit), était un brave militaire, sergent dans l'infanterie espagnole.
Aïxa fit un signe affirmatif, et la comtesse un geste d'étonnement.
— Diego Lopez a été tué sous les murs de Baltimore, lors de l'expédition de don Juan d'Aguilar en Irlande.
•—Oui, monseigneur.
— ■ Sa Majesté, qui ignorait ces circonstances, les a apprises par moi. La récompense que l'on n'a pu donner au brave soldat, revient de droit à sa fille, et j'ai proposé au roi... pour elle...
— Quoi donc ? dit la comtesse d'un air railleur...
— Un établissement honorable, répondit gravement le duc, un mariage digne d'elle et de son auguste protecteur.
— Un mariage?... à moi?... dit Aïxa tout étonnée.
— Oui, senora: le duc de Santarem, l'un des plus riches et des plus nobles seigneurs de l'Alentejo et de tout le Portugal, demande votre main...
— Il serait vrai ! s'écria Carmen avec joie.
— Un vieux seigneur, dit la comtesse avec dédain; je l'ai connu autrefois.
— Celui que vous avez connu n'est plus, dit le duc. Son fils, le duc de Santarem, est jeune; c'est un beau et brillant cavalier qui apporte à
celle qu'il choisit des biens immenses en Por* tugal et en Espagne, un très beau château situé aux environs de Tolède, un hôtel à Madrid, et de pins le titre de duchesse.
Tout cela paraissait si beau, si loyal, si extraordinaire, que la comtesse d'Altamira ne pouvait y croire.
Elle devinait bien, elle si habituée aux intrigues des cours, le motif secret qui guidait le duc ; mais elle ne pouvait comprendre comment le duc de Santarem consentait à B^y associer ; car c'était réellement l'héritier d'une des premières familles de la monarchie, et même, sans arrière-pensée d'une position encore plus brillante, ce mariage seul offrait déjà, pour Aïxa, un rang et des avantages dont s'indignait la comtesse.
Quant à Aïxa, froide et immobile, ne témoignant ni joie ni surprise d'une pareille alliance, elle semblait plongée dans une profonde réflexion dont elle sortit en disant :
— Je vous remercie, monsieur le duc, ainsi que Sa Majesté, de l'honneur qu'elle veut bien me faire en s'occupent de mon avenir; mais dans une affaire aussi importante et aussi grave, on ne peut prendre sur-le-champ une résolution, et je demande à Votre Excellence le temps d'y réfléchir.
— C'est trop juste, senora ; quel temps demandez-vous?
Aïxa sembla calculer et répondit:
— Je demande dix jours, monseigneur.
— Impossible, senora; songez donc que le duc de Santarem et que le roi lui-même attendent une réponse plus prompte... et je vous supplie en grâce...
Aïxa, sans prendre le moins du monde en considération la prière et l'insistance du duc, répliqua froidement et du même ton:
— Je demande dix jours.
— Mais cependant, senora...
— Pas un de moins, dit Aïxa.
Le duc la salua jusqu'à terre avec respect; puis, saluant moins profondément les deux autres dames, il sortit de l'hôte) d'Altamira.
Un instant après, on entendit rouler sa voiture, et la comtesse, contemplant le sang-froid d'Aïxa, se dit en elle-même avec dépit:
— En vérité, elle serait sultane favorite depuis six mois, qu'elle ne parlerait pas au ministre avec une dignité plus insolente et pins royale.
Sans adresser la parole à la comtesse, Aïxa sortit avec Carmen, qui lui dit : — Quelle est ton idée ?
— Mon idée, à moi, répondit vivement Aïxa, serait de refuser.
— Et comment le faire sans mécontenter le roi?
— Je l'ignore.
— Et surtout son ministre ?
SEMAINE LITTÉRAIRE
' — J'ai dix jours devant moi ; Dieu m'inspirera quelque bonne idée.
Aïxa se retira dans son appartement pour réfléchir à loisir ; mais dès qu'elle se vit seule, elle ferma sa porte au verrou et courut à son secrétaire.
Pendant qu'elle écrit vivement et longuement, voyons ce qui avait donné au duc de Lerma l'idée de ce mariage, et quel concours de circonstances lui avait permis d'en tenter l'exécution.
Il cherchait, comme nous l'avons dit, les moyens de tenir la promesse faite par lui a son auguste maître, celle d'amener Aïxa à la cour.
11 avait reçu, quelques jours auparavant, des dépêches importantes de Fernand d'Albayda, datées de Lisbonne. Fernand apprenait au ministre que quelques rassemble mens sans consistance, quelques révoltes partielles avaient été prompte ment dissipées par son activité et par son zèle.
Il pensait qu'on ne devait point sévir contre de malheureux paysans, pris les armes à la main, qui n'étaient coupables, après tout, que de s'être laissé entraîner par les suggestions de quelques grands seigneurs dont ils étaient les vassaux; que c'était contre ceux-là qu'il était plus juste de déployer de la sévérité; qu'il regardait, comme fauteurs secrets de ces troubles, le comte de Pombal, le marquis d'Atalaïa et le duc de Santarem ; qu'il avait des preuves évidentes contre les deux premiers, et qu'il ne tarderait pas à en obtenir contre le troisième.
Il finissait en demandant les ordres du roi et de son ministre.
Le duc répondit: S'assurer du comte de Pombal et du marquis d'Atalaïa et leur faire leur procès; quant au duc de Santarem, l'envoyer sur-le-champ à Madrid, sous bonne escorte, tout en continuant la recherche des preuves qui peuvent le faire condamner.
Don Fernand expédia sur-le-champ le prisonnier qu'on lui demandait, et écrivit au ministre qu'il le suppliait de suspendre à l'égard des coupables les voies de rigueur, persuadé que leur seule arrestation suffirait pour tout pacifier.
Le duc de Santarem actuel était le fils de celui dont nous avons parlé dans les premiers chapitres de cette histoire, celui qui, dans une partie de chasse dans les montagnes de l'Alentejo, s'était arrêté chez Géronima la femme du contrebandier ; hasard malheureux pour le contrebandier Balseiro, pour sa femme et surtout pour le pays, puisque sans cette rencontre, le capitaine Juan-Bautista Balseiro, dont nous avons plus d'une fois entretenu nos lecteurs, n'aurait probablement pas vu le jour! perte précieuse pour tous ceux qui plus tard eurent le malheur d'avoir des relations avec le capitaine.
Nous ne prétendons pas dire que le même sang eût produit les mêmes effets, et qu'il y eût la moindre comparaison à établir entre le bâtard du duc de Santarem et son héritier légitime.
Celui-ci, élevé en fils de bonne maison, avait de la tenue, du courage et des principes en dose suffisante, un peu de fatuité et de recherche dans les manières, beaucoup d'importance et pas le moindre jugement.
Après la mort de son père, qui venait de lui laisser une fort belle fortune, il s'ennuya dans ses terres, s'indigna de ne rien être et s'avisa de conspirer contre l'Espagne et contre le duc de Lerma pour passer son temps et faire quelque chose.
Mais trop grand seigneur pour mettre la main à l'œuvre, il se contenta de tracer des plans, de donner des ordres du fond de son château, et de mettre en avant ses vassaux, qu'il enrégimenta et solda généreusement.
Tout cela lui paraissait charmant et l'amusait beaucoup. Mais dès l'arrivée de Fernand et aux premiers coups de mousquet, il trouva déjà les conspirations moins agréables, et il en fut tout à fait dégoûté, lorsque, sans respect pour son nom, son rang et sa naissance, on vint le prendre dans son château, le jeter dans une voiture très dure, très cahotante, et quand, escorté par un détachement d'alguazils, il roula jour et nuit, sans s'arrêter, jusqu'à Madrid.
Pendant la route il eut le temps de réfléchir et de se dire que lorsqu'on était jeune et riche, qu'on avait de belles terres et de beaux châteaux en Portugal et en Espagne, qu'on pouvait boire, manger, chasser, avoir à son aise des passions et des défauts, et jouir enfin gai ment de la vie, il était bien absurde d'aller s'exposer dans des complots dont personne ne lui saurait gré, excepté ses héritiers. Mais le mal était fait, et sa frayeur redoubla lorsque, arrivé à Madrid, il fut amené devant le duc de Lerma.
— Monsieur de Santarem. lui dit froidement celui-ci, vous avez conspiré, dans l'Alentejo. Vous avez fomenté une révolte contre le roi.
— Moi, monseigneur, s'écria le duc, qui comprit qu'à tout hasard il y avait plus de profit à nier son crime qu'à l'avouer, cela n'est pas! on m'a calomnié !
— Nous avons les preuves, dit le ministre avec le même sang-froid.
Il ne les avait pas encore; mais il vit à l'air terrifié du jeune conspirateur qu'il n'en avait pas besoin.
— J'ai écrit à don Fernaud d'Albayda, qui les a en son pouvoir, de me les envoyer, continuat-il, et dès qu'elles seront arrivées et soumises au conseil, aucune puissance ne pourra vous sauver ni empêcher votre tête de tomber sous le glaive du bourreau.
A ces paroles, prononcées avec une emphase et une sévérité officielles, le jeune duc de
Santarem sentit tout ton saog refluer ver» son cœur.
11 n'avait aucune bonne raison à donner; rien ne plaidait en sa faveur ; c'était étourdiment, gratuitement et sans prétexte personne] ni plausible, qu'il s'était jeté dans une pareille échauffourée. Il baissa donc la tête et murmura les mots de clémence royale et de pardon.
— Un pardon, reprit le duc, certainement, eu égard à votre étourderie et à votre jeunesse... Sa Majesté pourrait peut-être, à ma recommandation, consentir à l'accorder; mais qui nous dit que, de retour dans vos terres et parmi vos vassaux, vous ne recommencerez pas ?
— Jamais, monseigneur... Jamais, je vous le jure.
— Les affaires d'Etat ne se traitent pas ainsi. Il nous faudrait, si Ton vous faisait grâce, prendre des précautions rigoureuses.
— Toutes celles que vous voudrez, monseigneur, je m'y soumets d'avance.
— D'abord, vous seriez obligé de résider à Madrid, de n'en point sortir sans notre permission.
— Je consens.
— Il faudrait ensuite, pour calmer la fouge et l'effervescence de vos passions, vous établir, vous marier.
— S'il ne tient qu'à cela !
— Un instant ! Nous nous chargerions de choisir nous-même la femme qui vous conviendrait, car nous connaissons l'influence que peut exercer une femme sur l'esprit et les résolutions' de son mari.
— Trop heureux, monseigneur, de tenir une épouse de votre main.
— J'y songerai, dit le ministre, et j'en parlerai au roi.
Le jeune prisonnier fut reconduit dans son cachot ; cachot humide et infect, qui convenait fort peu aux habitudes élégantes et recherchées du duc de Santarem, lequel était tant soit peu petit-maître. Les trois jours qu'il y passa lui parurent des siècles.
— Par saint Jacques ! s' écriait-il, prison pour prison, j'aimerais mieux me marier, fût-ce avec l'infante du Congo.
Il était dans cette disposition d'esprit lorsqu'il parut de nouveau devant le ministre.
— Le roi a eu égard aux raisons que j'ai fait valoir en votre faveur. Il vous donne Madrid pour prison.
Le jeune homme tressailit de joie.
— Il vous choisit pour femme la fille d'un ancien serviteur, un brave soldat tué en Irlande, Aïxa Lopez.
— Une vieille fille? dit Santarem en hésitant.
— Non, elle est jeune.
— Et laide? continua le jeune homme; mais c'est égal.
— Non, elle est charmante, mais sans fortune.
— S'il ne tient qu'à cela, je ne sais que faire de la mienne.
— A merveille, jeune homme. Eu égard à votre générosité et à votre désintéressement* le roi, j'en suis persuadé, vous permettra de lui présenter votre femme, Mme la duchesse.
— Je ne demande pas mieux.
— - Votre grâce pleine et entière dépendra alors de vous et de votre conduite. Si elle est ce qu'elle doit être, nul doute que vous ne rentriez en faveur auprès de Sa Majesté ; mais si l'on avait à se plaindre de vous, si vous osiez encore vous révolter contre l'autorité royale...
— M'en préserve le ciel !
•—Les preuves de votre première rébellion existeront toujours, elles seront là... et la prison, d'où vous sortez, peut se rouvrir à l'instant.
— • Ce que j'en ai vu me suffit, et Sa Majesté peut compter désormais sur le sujet le) plus fidèle, le plus dévoué et le plus soumis.
— • Bien ! je vais rendre compte au roi de notre conversation.
Santarem fut reconduit dans une chambra plus élégante, mieux éclairée, plus convenable en un mot, et il attendit cette fois avec plut de patience sa liberté définitive.
Le duc, pendant ce temps, se rendait près d'Aïxa, et nous avons vu le résultat de sa visite.
Le roi, tout en se désolant des délais qu'il avait encore à subir, ne pouvait s'empêcher de rendre justice à l'habileté et au talent'- de son ministre.
Ce mariage, il est vrai, lui avait d'abord grandement coûté; mais il fallait alors renoncer à voir Aïxa, car c'était le seul moyen de l'amener à la cour et de l'y placer dans une position honorable.
Ce qui le consolait, c'est que ce n'était qu'un mariage de convenance, qu'Aïxa ne pouvais aimer un homme qu'elle ne connaissait pas.
Et puis ce mari qui restait toujours sous le poids d'un jugement capital et que l'on pouvait, d'après sa docilité, amnistier ou faire disparaître à volonté, lui paraissait une combinaison diplomatique d'une grande supériorité, et il ne pouvait se lasser d'admirer l'esprit facile et inventif du ministre auquel il avait remis le gouvernement de l'Espagne.
Le duc de Lerma cependant, loin de s'abandonner à la confiance que donne le succès, redoutait toujours quelque sourde et adroite manœuvre de la comtesse, et quoiqu'il y eût entre eux, en ce moment, comme une trêve tacite, le duc ne désarmait pas et restait toujours sur le pied de guerre. L'hôtel d'Altamira était entouré d'espions; les moindres démarches étaient observées; tout ce qui entrait dans l'hôtel, tout ce qui en sortait était l'objet de la surveillance la plu8*active.
SEMAINE LITTÉRAIRE
Les dix jours étaient expirés. On entendit, à la même heure que la première fois, rouler le carrosse du duc, et lui-même se présenta dans le salon. Aïxa et Carmen venaient d'y armer, et pour rien au monde la comtesse n'eût voulu manquer à cette séance.
— Je viens, senora, dit gracieusement le duc, chercher votre réponse.
— Je suis désolée, monseigneur, d'avoir fait attendre aussi longtemps Votre Excellence.
— Peu importe, senora, si je dois recevoir une bonne nouvelle.
— Dans le sens que vous daignez y attacher, monseigneur... elle ne Test pas... car après ra'être bien consultée... il m'est impossible...
— D'accepter! s'écria la comtesse...
— Oui, madame, répondit froidement Aïxa.
II était dit que la comtesse ne pourrait jamais s'expliquer la conduite de la jeune fille; mais elle voyait en ce moment le duc déconcerté dans ses projets; c'était un triomphe pour elle, et elle l'acceptait comme tel, de quelque manière que lui vînt la victoire. Elle jeta sur son ennemi un regard de joie qui s'atténua tout à coup en voyant le duc beaucoup moins humilié qu'elle ne l'espérait.
Il contemplait Aïxa d'un air calme et avec un sourire à demi railleur.
— Je ne doute point, dit-il lentement, que pendant ces dix jours, la senora n'ait pesé toutes les raisons pour et contre ce mariage;
. mais je crois qu'elle en a oublié quelques-unes qui ne lui auraient pas permis d'hésiter.
— Je ne le pense pas, dit Aïxa.
— Et moi, j'en suis sûr, et si la senora veut me permettre, non pas de les faire valoir auprès d'elle, mais seulement de les lui rappeler, je suis persuadé qu'à l'instant même, elle changera de résolution.
— La senora n'a pas cette habitude, dit la comtesse d'un air railleur, et malgré tous vos talens, monsieur le duc, je crains que votre négociation ne réussisse pas.
— Je ne saurais partager vos craintes, madame la comtesse, répondit gravement le ministre, et si la senora veut m'honorer d'un entretien particulier... ajouta-t-il en regardant la comtesse.
— Quoi ! monseigneur, dit celle-ci d'un air piqué, un tête-à-tête!...
— Mon âge le rend peu dangereux. Celuici d'ailleurs ne durera que quelques minutes; je suis persuadé d'avance du consentement de la senora.
Aïxa le. regarda d'un air de doute, et faisant signe à Carmen de s'éloigner, elle dit au ministre :
— 3e suis à vos ordres, monseigneur.
Carmen emmena sa tante, laissant Aïxa seule
avec le duc de Lerma.
Ainsi qui celui-ci l'avait promis, il resta à peine un quart d'heure auprès de la jeune fille,
. et quand il la quitta, l'œil le plus clairvoyant n'eût pu lire sur ses traits impassibles la honte d'une défaite ou la joie d'un triomphe. Il disparut après avoir salué respectueusement les deux dames.
Celles-ci se hâtèrent de rentrer dans le salon.
Aïxa, pâle, les traits décomposés, les yeux baissés et dans une immobilité, dans une stupeur effrayantes, ne les entendit seulement pas entrer.
— Aïxa, ma sœur, s'écria Carmen, qu'as-tu donc ?
— Laisse-moi, laisse-moi, je te prie !
— Apprends-moi ce qu'il t'a dit.
— Je ne le puis, ma sœur ; je ne le puis.
Et cherchant à bannir les idées sinistres qui l'occupaient, elle se leva, passa une main sur son front, porta l'autre à son cœur, et, comme si elle y eût puisé de la force et du courage, elle dit d'une voix ferme :
— Allons, il le faut ! je le dois ! j'épouserai M. le duc de Santarem !
l'œuvre de la rédemption.
Nous avons laissé Piquillo dans la voiture de suite de l'archevêque de Valence, avec le majordome et les deux aumôniers de monseigneur.
Le majordome ne disait rien ; les deux aumôniers dormaient, et le fils de la Giralda pensait avec quelque inquiétude à sa situation.
A coup sûr il ne céderait pas à ce qu'on semblait vouloir exiger de lui ; il ne consentirait pas à cette conversion et à ce baptême forcés. Il l'avait promis à Aïxa, et ce n'était pas au moment où d'Albérique venait de le reconnaître pour son fils, où Yézid le nommait son frère, qu'il voudrait renier la religion de tous les siens, et embrasser la croyance de leurs ennemis.
Il se doutait bien qu'on l'enverrait, comme le barbier GongareJlo et sa nièce Juanita, dans les prisons de l'inquisition ; mais il comptait sur ses amis, il se disait d'avance que Pedralvi, resté libre, n'était pas homme à l'abandonner, qu'il verrait Juanita à Madrid ou qu'il lui écrirait; que Juanita préviendrait Aïxa, don Feroand d'Albayda, peut-être même la reine, et que, grâce à tant de protections, sa captivité ne serait que momentanée.
Il ne fallait donc que de la patience et du courage, ef Alliaga n'en manquait point.
Il avait déjà calculé? par la direction que suivait la voiture, que l'archevêque n'allait point à Tolède : il en venait. Il était donc probable qu'il se rendait à Valence.
Le jour commençait à paraître, et par les glaces de la portière, Piquillo s'aperçut qu'on avait quitté la grande route, et qu'on était entré
P1QUILLO ALLIAGA.
dans un chemin de traverse. Les voitures n'allaient plus qu'au pas, et bientôt arrêtèrent. On était presque à l'extrémité de monts de Tolède cette chaîne de montagnes qui commence aux frontières du Portugal, traverse l'Estramadure et une partie de la Nouvelle Castille, s'abaisse entre Madrilejos et Alcazar de St. Jean, et .remonte vers la Sierra de l'Albarracin. On était arrivé à un endroit où les voitures ne pouvaient plus marcher.
Monseigneur l'archevêque descendit, et. appuyé sur le bras de son grand-vicaire, gravit un petit sentier extrêmement rapide, qui s'élevait entre des rochers. On avait fait descendre aussi Piquillo. et trois hommes de l'escorte qui avaient mis pied à terre montèrent avec lui sur les traces de monseigneur.
Tous trois étaient armés d'escopettes, prêts à faire feu sur le prisonnier s'il tentait de s'échapper, et l'idée ne pouvait pas lui en venir, car à droite et à gauche de l'étroit sentier taillé dans le roc, l'œil n'apercevait que d'horribles précipices, les uns à pic, les autres rendus impraticables par l'eau des torrens qui s'y précipitaient. On monta ainsi pendant une heure.
De temps en temps on s'arrêtait. Le prélat reprenait haleine, essuyait la sueur qui coulait de son front, et quand le grand-vicaire s'inquiétait de sa fatigue, il répondait :
— C'est pour la foi !
.On aperçut le clocher d'une petite église qui dominait la montagne, et Ton arriva enfin à une espèce de plate-forme où l'on découvrit le portail d'une église et d'un presbytère, et à quelques centaines de pas plus loin, un édifice assez imposant.
C'était un château fortifié, construit autrefois par les Maures. Ses murailles tombées en ruines, mais en grande partie réparées, offraient encore plusieurs hautes tourelles bien solides et garnies de bous barreaux de fer.
Cet endroit s'appelait Aïgador, du nom d'une petite rivière qui prend sa source dans ces ! montagnes. Cette église, sans paroissiens et sans village, car on ne pouvait pas donner ce j nom à une douzaine de cabanes en bois disse- I minées sur les rochers, cette église était desser- 1 vie par uu curé qui s'empressa de venir au de- j vant de monseigneur, et de le faire entrer dans | le presbytère. |
— Eh bien ! Romero, lui dit] l'archevêque, j en s'approchant d'un bon feu qui pétillait dans la cheminée, comment va l'œuvre de la Rédemption ?
— A merveille, monseigneur, l'année sera bonne.
L'œil du prélat rayonna de joie.
— Combien de conversions et de néophytes ?
— Huit, monseigneur.
— C'est deux de plus que le mois dernier.
— Aussi, nous y déployons un zèle !... je suis exténué à force de prêcher, et ce pauvre
Acalpuco, qui me seconde de son mieux, est sur les dents.
— C'est pour la foi ! dit le prélat en levant les yeux au ciel ; puis tirant une bourse de sa poche : Tu avais trente pistoles, tu en toucheras dorénavant soixante par an, et cette petite cure au milieu des montagnes vaudra les meilleures de la vallée.
— Grâce à vous, monseigneur.
— C'est bien. Continue à être zélé et surtout discret. Il faut cacher le bien que Ton peut faire. C'est dans un autre monde que nous attend la récompense.
— Mais il n'est pas défendu, dit le curé en serrant la bourse, de recevoir quelques à-compte en celui-ci.
— Combien nous reste-t-il d'âmes à racheter de la damnation éternelle ?
•— - Cinq, monseigneur... des âmes obstinées qui appartiennent toujours à des juifs; aurts habenU et non audiunt! Voilà trente jours consécutifs que je les exhorte en vain !
— Ah ! ils ne sont ici que depuis ce temps ?
— Oui, monseigneur. C'est le premier mois ; je compte sur le second.
— Et moi aussi. En attendant, dit le prélat avec satisfaction, voici une nouvelle œuvre de rédemption qui réclame tes soins... encore uu hérétique que je t'amène... un Maure !
— Tant mieux. Cela me changera un peu.
— Il faudrait que tout fût terminé pour Pâques prochain, c'est important, c'est le grand jour! Sais-tu bien, Romero, qu'en y comprenant ces derniers... cela ferait soixante !
— Dieu aidant, cela sera, monseigneur.
— Bien ! Fais avertir Acalpuco. Je rejoins ma voiture et mes gens, que j'ai laissés au bas de la montagne.
— Monseigneur va à Madrid ?
— Non, je retourne à Valence ; mais dans deux mois je reviendrai moi-même, entends-tu? moi-même, savoir ce qu'aura produit la parole de Dieu semée par toi.
— Dieu bénira la moisson, monseigneur...
elle sera abondante.
— Je vois. Romero, qu'elle l'est déjn.
— Et quand monseigneur enverra-t-il prendre la récolte ? 11 serait temps de la rentrer.
— Nous rentrerons tout à la fois... dans deux mois. J'euverrai un détachement du saint-office ou de la sainte-hermandad, qui m'amènera le tout à Valence sous bonne garde.
— Je comprends, monseigneur. Voici Acalpuco.
— Bien ; remets-lui le nouveau catéchumène, et que Dieu fasse fructifier vos soins à tous deux.
Pour s'expliquer la conversation précédente, il faut savoir que l'archevêque de Valence Ribeira jouissait dans toute l'Espagne d'une réputation de piété prodigieuse.
Il y avait tel village où on le regardait corn-
SEMAINE LITTÉRAIRE
me un saint, et le valet de chambre du prélat se faisait un revenu considérable rien qu'en vendant par parcelles les soutanes et les habits de son maître, destinés un jour à faire des reliques, genre de spéculation que Ton entend très bien en Espagne.
Quand le prélat passait dans les rues de Valence, on s'agenouillait pour lui demander sa bénédiction, et les bulles du pape étaient moins respectées que le moindre mandement du saint archevêque.
Cette haute estime et cette immense réputation, qui avaient retenti jusqu'à Madrid et dans toutes les Éspagnes, provenaient des nombreuses conversions faites depuis longtemps par Ribeira. 11 en opérait plus à lui seul que le saintoffice et tous les autres primats du royaume.
Tous les ans aux fêtes de Pâques la cathédrale de Valence offrait un spectacle auquel on venait assister de toutes les provinces environnantes.
Une longue file de nouveaux convertis, juifs, Arabes, protestons, calvinistes, enfin hérétiques de toutes les couleurs et de toutes les croyances, formaient, eu habits blancs et un cierge à la main, une immense procession qui traversait la yille, et venait communier entre les mains du prélat. C'était lui qui avait ouvert leurs yeux à la lumière ; c'était lui qui les avait arrachés à la damnation éternelle ; il n'y avait pas assez d'éloges pour une foi si vive, si ardente, si durable! chacun criait hosaona, et chaque anBée la cérémonie se terminait par un Te Deum qui célébrait les pieuses victoires du prélat.
Mais, à défaut d'autres péchés, l'orgueil s'était glissé dans le cœur du saint archevêque, et le trouvant vacant/il l'avait occupé en entier. Ribeira, placé h ce haut rang dans l'admiration publique, ne voulaii point en descendre ni rester au-dessous de lui-même.
Or, chaque année, sa tâche devenait plus difficile ; il éprouvait le sort de tous les conquerans : à force de vaincre, il n'y avait plus de victoires à remporter. Le peu de conquêtes qui restaient à faire lui étaient vivement disputées par les évêques et archevêques ses rivaux,' et surtout par l'ordre des jésuites.
Le père Jérôme et Escobar, ayant compris l'influence qu'on exerçait par là sur les esprits, poussaient aussi aux conversions, et le couvent d'Alcala de Hénarès en comptait déjà quelquesunes qui empêchaient Ribeira de dormir.
Il avait heureusement, pour soutenir sa supériorité, des moyens créés par lui et qu'on ne lui connaissait pas. Avec l'autorisation de l'inquisition, dont il était un des chefs influens, il avait fondé de ses propres deniers, et sur ses revenus, qui étaient immenses, une sainte maison, appelée l'œuvre de la rédemption.
C'était, si Ton peut s'exprimer ainsi, une pieuse pépinière qui ne le laissait jamais manquer de sujets.
Tous les hérétiques que l'on dénonçait à sa surveillance étaient saisis par ses ordres et livrés entre ses mains ; mais au lieu de les envoyer, comme on le croyait, dans les prisons du saint-office, il les adressait d'abord au curé Romero, desservant de la paroisse d'Aïgador.
Cette paroisse était, comme on l'a vu, située au milieu des montagnes et dans un endroit presque inaccessible.
Le catéchumène, ou plutôt le patient, était livré aux soins du curé et des frères rédempteurs, avec lesquels nous ferons connaissance tout à l'heure.
Si, grâce aux moyens employés par eux, et qui étaient presque immanquables, la conversion était opérée, on envoyait le néophyte à l'archevêque, qui le recevait comme l'enfant prodigue, le choyait dans son palais et l'y gardait jusqu'à la grande solennité de Pâques, jour où le nouveau chrétien contribuait pour sa part à l'édification des fidèles, à la gloire de Dieu et surtout à celle de l'archevêque.
Si au contraire, ce qui était rare, l'hérétique endurci résistait à tous les efforts, on l'envoyait définitivement dans les cachots de l'inquisition, et il n'était plus question de lui. Ou si, par hasard, il revoyait la lumière du jour, c'était pour figurer dans quelque auto-da-fé, occasion dont ou allait même être privé, puisque la reine s'était prononcée contre ce genre de solennité et prétendait le proscrire.
L'archevêque venait donc de prendre congé du curé, et celui-ci, montrant du doigt Piquillo, avait fait signe à A cal pu co de s'en emparer.
Acalpuco était un Indien de race croisée, provenant d'un père mexicain et d'une mère espagnole. Sa taille athlétique, ses formes musculeuses, lui avaient valu, plus que sou mérite intellectuel, la place importante qu'il occupait dans l'œuvre de la rédemption.
Lui, quatrième, formait tout le personnel des frères rédempteurs, moines ou plutôt laïques poitant le froc, établis dans les bâtimens qui tenaient presque à l'église. Ces bâtimens, ainsi qu'on l'a dit, étaient d'anciennes constructions élevées par les Maures, et l'archevêque avait cru voir le doigt de Dieu dans cette coïncidence ou dans ce hasard qui faisait servir l'œuvre des ancêtres à la conversion et au salut de leurs desçendans.
Piquillo, conduit par ses gardiens, franchit la première enceinte ; c'était une poterne fermée par une grille; au-dessus étaient écrits ces mots:
Œuvre de la rédemption fondée par Ribeira, archevêque de Valence, anno Dei 1602.
On se trouvait ensuite dans une cour flanquée de cinq ou six tourelles, lesquelles étaient bâties avec la pierre du rocher, c'est-à-dire en granit.
Joignez-y des portes en chêne doublées dt
P1QUILLQ ALLIAGA.
fer, de triples barreaux à toutes les fenêtres ou ouvertures, et vous aurez une idée du logement ou plutôt du cachot destiné aux pauvres malheureux qu'il s'agissait de convertir et de mener en paradis ; la route qui y conduisait n'avait rien d'engageant et aurait plutôt fait rebrousser chemin.
Chaque tourelle contenait deux étages, chaque étage un prisonnier.
Alcalpuco ouvrit la troisième tourelle à droite, alors vacante, et dit à Piquillo :
— Frère, voici votre cellule ; elle s'ouvrira pour vous quand vos yeux s'ouvriront à la lumière.
Et la porte se referma au bruit des serrures et des verrous, laissant le pauvre Alliaga livré à ses réflexions.
Il y avait une fatalité qui le poursuivait.
Après avoir été si longtemps pauvre, malheureux et abandonné de tous, la fortune venait de lui sourire ; il avait retrouvé sa place au foyer paternel, une famille lui ouvrait les bras, un sort brillant s'offrait à lui. Ses talens personnels et les richesses des d' A Ibérique pouvaient le porter aux premiers rangs ; alors rien ne s'opposait plus à son amour pour Aïxa, à son mariage avec elle ; Aïxa lui avait dit ; « Patience et courage, et on arrive à tout. >
Mais la patience lui manquait, et le courage était bien près de l'abandonner, lorsqu'il voyait tous ses rêves détruits, tous ses projets renversés par un hasard fatal, la rencontre de ce Juan-Baptista et la captivité ou il se trouvait réduit.
Quelles en seraient les conséquences, et surtout quel en serait le terme, voilà ce qu'il lui était impossible de prévoir.
La première pensée qui s'offrit à son esprit, celle de tout prisonnier, fut celle-ci : Comment sortir de prison ? Par la force ? Impossible ! Par ruse ou par adresse ? Il n'en voyait jusqu'alors aucun moyen. Un espoir lui restait encore, et cet espoir fut presque déçu.
Nous avons dit que, grâce à la générosité paternelle, ses poches étaient pleines d'or. Le capitaine Juan-Baptista et les siens y avaient mis bon ordre ; tout avait été visité, il ne restait rien. Mais quand Yézid voyageait il y avait toujours dans les fontes de la selle, à côté de ses pistolets, une bourse remplie de réaux pour que le généreux jeune homme y puisât à son aise et distribuât sur la route les pièces de monnaie à ceux qui lui tendaient la main, que cette main fût celle d'un juif, d'un Maure ou d'un chrétien.
Yézid, qui s'était occupé de tous les apprêts du voyage, avait fait por son frère comme pour lui, et en montant à cheval, Alliaga avait trouvé une bourse pleine de réaux à côté de pistolets de poche richement ciselés et damasquinés.
Ces armes et cette faible somme ainsi placées, avaient été négligées d'abord par le cep
taine Baise iro, plus empressé de voler le maître que de voler le cheval, et plus tard les poignée» d'or qu'il avait retirées des poches d'Alliage, l'avaient, non pas rassasié, mais occupé, va qu'il ne songeait, chemin faisant, qu'à en dérober une partie aux exigences de ses associés, les autres alguazils.
Donc, quand l'escorte du capitaine eut rencontré celle de l'archevêque, quand on eut délié les mains des deux captifs, et intimé à Alliaga l'ordre de monter dans l'une des deux voitures épiscopales, celui-ci, en descendant de cheval, avait saisi vivement la bourse oubliée, ainsi que l'un des pistolets de poche, et pendant le trajet, il les avait cachés à tous les yeux, d'autant plue facilement que ceux qui l'amenaient alors n'en voulaient point à son argent, mais à son âme.
Le prisonnier avait pensé qu'il y avait une foule d'occasions où une bourse pouvait être utile aux gens qui possédaient leur liberté, et à plus forte raison à ceux qui ne l'avaient plus. C'est alors que cette ressource lui revint à l'esprit.
Il s'empressa de se fouiller, il avait toujours sa bourse.
Il compta, calcula, et tout ce qu'il possédait n'était malheureusement pas asez considérable pour faire ouvrir les portes de sa prison. Quatre vingts à cent réaux, il n'y avait pas là de quoi séduire ses geôliers, ni acheter la conscience d'un curé ! Passe encore pour celle d'un porte-clefs ! Et encore !.... Il y en avait souvent qui étaient hors de prix. Quant au pistolet, qu'il examina, il lui devenait inutile ; il n'était pas même chargé.
Il en était là de ses réflexions et venait de serrer sa bourse, lorsqu'il entendit s'ouvrir un guichet, donnant dans l'intérieur du bâtiment.
Il vit apparaître la tête du curé Romero, qui lui dit d'une voix paterne :
— Mon fils, je suis chargé par le ciel, qui me bénit, et par l'archevêque, qui me paie, de vous convertir à la foi catholique, apostolique et romaine : y êtes- vous disposé ?
— Non, mon père, tant que je serai sous les verrous. Qu'on me mette en liberté, et nous verrons.
— Ce n'est pas là la question. Etes -vous disposé à ouvrir les yeux à la lumière et les oreilles à la vérité ?
— Quand on m'aura ouvert les portes de cette prison.
— Encore une fois, mon fils, ce n'est pas là la question. Ma foi, comme chrétien, et mon devoir, comme curé de cette paroisse, m'ordonnent de vous prêcher et de vous convertir. Le saint archevêque de Valence ne m'a installé ici que pour vous montrer le chemin du ciel, et si vous ne tenez point à le gagner, moi, qui suis consciencieux, je tiens à gagner mes appointemens. Je viendrai donc, durant le présent
SEMAINE LITTÉRAIRE
mois, vous exhorter tous les jours pendant une demi-heure avant mon dîner.
— Dispensez- rous de ce soin, mon père, je n'écouterai pas.
— Vous en êtes le maître. Je ne puis pas vous forcer d'écouter, mais je ne puis pas me dispenser de parler. Quand vient le temps des semailles, le bon laboureur doit semer son grain, et si le grain ne germe pas. ce n'est pas la faute du laboureur, c'est celle de la terre qui n'était pas assez bien préparée et qu'il faudra sillonner de nouveau et déchirer par le soc de la charrue ; c'est ce que je vous souhaite au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
Et le curé se retira.
Le lendemain, il revint ; même proposition, même réponse. Le curé Romero, sans se déconcerter, sans se fâcher, sans témoigner la moindre impatience, parla pendant une demiheure à sa montre, pas une minute de moins, pas une de plus. Quand il eut fini, il dit à son pénitent :
— Après la nourriture spirituelle, la nourriture temporelle.
Il sonna une cloche, et un repas assez convenable placé dans un tour s'offrit aux regards de Piquillo.
— Merci, mon père, je vais dîner.
— Et moi aussi, dit le curé en s'éloignant vivement.
Pendant plusieurs jours tout se passa exactement de même; le captif seul, toujours seul depuis le matin jusqu'au soir n'apercevait que le curé, lequel arrivait à onze heures et demie précises, parlait sans s'arrêter pendant une demi-heure, et, à midi sonnant, refermait le guichet et s'en allait diner.
— Pardieu ! se disait en lui-même Piquillo, si tout doit se passer ainsi, c'est ennuyeux, voilà tout, mais cela l'est beaucoup ; et il ne savait comment occuper les heures si longues de la captivité.
L'intérieur de sa prison ne pouvait pas lui offrir de grandes distractions. Il avait déjà plusieurs fois fait l'inventaire de son mobilier: un lit, une table, un fauteuil en bois et une espèce de prie-Dieu, d'une forme bizarre et comme il n'en avait jamais vu encore. Ce prie-Dieu était en fer et semblait cacher quelque ressort qu'il essaya vainement de faire jouer. Il y renonça.
En élevant les yeux, il avait aperçu à quinze ou dix-huit pieds au dessus de sa tête une petite lucarne fermée avec de larges barreaux ; c'était de là que lui venait la lumière. Cette lucarne était placée du côté opposé à la porte d'entrée ; donc, elle ne devait pas donner sur la cour, et le pauvre prisonnier n'eut bientôt qu'un désir : ce fut de connaître au juste la situation de ses domaines.
Pour atteindre à quinze ou dix-huit pieds, ce n'était pas facile ; Piquillo plaça la table sur
son lit; sur la table, il mit le fauteuil, et sur le fauteuil le prie-Dieu ; en y joignant sa hauteur à lui, c'était plus qu'il n'en fallait, et au risque de se casser le cou, il monta bravement .à l'assaut.
Il arriva à la lucarne. On apercevait au loin les montagnes; mais sa tourelle donnait sur une espèce de plate-forme vis-à-vis de l'église, endroit où le gazon était rare et foulé aux pieds, ce qui prouvait que c'était le lieu le plus fréquenté, peut-être même la grande place de ce misérable village.
Au moment où il s'approchait de la lucarne, un oiseau perché sur la fenêtre s'enfuit effrayé.
— Ah ! s'écria Piquillo en enviant son sort et le suivant des yeux, comment, lui. qui a des ailes et la liberté, peut-il rester près de ces barreaux ?
Il regarda plus attentivement, et vît que derrière ces barreaux l'oiseau avait bâti son nid, et que ce nid renfermait sa jeune couvée. Il se douta alors qu'il reviendrait.
Il émietta sur le rebord de la lucarne le pain de son dîner, et au bout de quelques jours le fugitif ne s'enfuyait plus, il s'était apprivoisé ; Piquillo ne fut plus seul, c'était une distraction, une compagnie, un ami!
Et cependant les jours s'écoulaient avec une monotonie et surtout une lenteur qui le désespéraient. Devait-il donc passer ainsi tout le reste de sa vie ?
Chaque matin le curé reparaissait à la même heure et lui faisait la même exhortation ; exhortation que Piquillo était forcé d'écouter, et qu'en dépit de lui-même, il commençait presque à savoir par cœur, triomphe dont le curé eût été bien fier, s'il l'avait connu, mais son captif se garda bien de lui donner cette satisfaction. Enfin le trentième jour, après avoir, pour la trentième fois, répété son sermon, le curé lui dit :
— Mon frère, êtes- vous converti maintenant ?
— Non, mon père.
— Voulez-vous recevoir le baptême ?
— Non. mon père ?
— Vous n'êtes donc pas encore éclairé ?
— - Pas plus qu'auparavant.
— C'est bien étonnant, dit le curé avec bonhomie. J'ai fait cependant tout ce que je pouvais. Alors, mon frère, et comme je vous l'ai expliqué, ce n'est pas la faute du laboureur, c'est celle de la terre. Il faut qu'elle soit fortement et soigneusement labourée. Nous nous en occuperons dès demain ; vous ne me reverrez plus maintenant que quand vous serez converti.
— Adieu alors, mon père, et pour jamais !
— Peut-être ! Mais dès que le sillon sera disposé à recevoir le bon grain, vous n'aurez qu'un mot à dire ; je reviendrai.
— Je ne vous donnerai pas cette peine.
PIQUILLO ALLIAG'A.
Le curé Romero alla dîner, et AUiaga attendit le jour suivant avec quelque curiosité et non sans inquiétude.
A l'heure ordinaire, le guichet ne s'ouvrit pas, le curé ne parut pas ; mais une porte qui jusque-là avait toujours été fermée, et qui donnait sur le corps de logis principal, cria avec force sur ses gonds, et le prisonnier vit venir à lui un moine couvert d'une ample robe brune.
C'était le colossal et farouche Acalpuco.
Il tenait à la main une longue discipline formée de plusieurs bandes d'un cuir souple et flexible ; chaque bande de cuir était armée aux extrémités d'un morceau de fer ou de plomb.
Il ferma la porte derrière lui, et dit d'un ton doucereux et béat qui contrastait avec son air brute et hébété :
— Mon frère, le curé Romero m'envoie vers vous, et chaque jour, pendant un mois, je viendrai vous visiter.
— Dans quel but ?
— Le voici. Je suis chargé par lui et par monseigneur l'archevêque, à mon grand regret, mon frère, de vous administrer aujourd'hui, sur les épaules nues, dix coups de discipline ; chaque jour j'augmenterai d'un seul coup, de sorte que le dernier jour du mois, j'aurai trente coups à vous donner, ce qui sera bien pénible pour vous et bien fatigant pour moi, qui ne fais que cela ; tandis que d'un seul mot, vous pouvez nous épargner à tous deux ce désagrément.
— Et ce mot quel est-il ?
— Déclarez que vous êtes converti, et que vous consentez à recevoir le baptême ; c'est bien peu de chose, auprès de ce que vous aurez à recevoir de l'autre manière.
— Je comprends, dit AUiaga, vous êtes le bourreau.
— Je suis, selon l'expression du curé, le frère laboureur, celui qui trace le sillon dans la mauvaise terre pour la forcer à rapporter et à produire.
Vous aurez donc ma mort à vous reprocher ; car, dussiez-vous me tuer, vous n'aurez rien de moi.
C'est ce que nous allons voir, dit le moine;
mais n'oubliez pas que vous m'y avez forcé, et que vous l'avez voulu ! Le ciel m'est témoin que je ne demandais qu'à me dispenser de ce surcroît de travail ; les autres me donnent déjà assez de mal.
Il s'avança alors vers Piquillo pour le saisir et le dépouiller de ses vêtemens.
Il était tellement fort et vigoureux, et son adversaire paraissait si faible, qu'il ne doutait pas d'en triompher à lui seul et sans avoir besoin d'appeler à son aide les autres frères rédempteurs.
Piquillo sentit une sueur froide couvrir son front. Ce moment venait de lui rappeler les supplices de son jeune âge, les horribles traitemens du capitaine Baptista et de son lieutenant
Caralo ; aujourd'hui comme alors, il n'avait de secours à attendre de personne ; mais aujourd'hui il avait le sentiment de l'honneur et de sa propre dignité.
Décidé à mourir plutôt que de souffrir un tel opprobre, il avait choisi un pan de la muraille contre lequel il allait se précipiter et se briser la tête, lorsqu'une idée lui vint, un dernier moyen de salut, que daus ce moment suprême il ne risquait rien d'employer, ou de tenter du moins.
Il tira de sa poche le pistolet que lui avait donné Yésid, et qui par malheur n'était pas chargé.
— Si tu fais un pas vers moi, dit-il au moine, je t'étends à mes pieds.
Le moine s'arrêta et pâlit.
Piquillo. jetant sur lui un regard ferme, et le tenant toujours en joue, le vit trembler de tous ses membres. Il comprit que, malgré sa force d'Hercule, le frère rédempteur était un lâche qui ménageait peu la peau des autres, mais qui tenait beaucoup à la sienne. Il lui cria d'un ton menaçant :
— Bas les armes ! ou je tire !.
Le moine jeta à ses pieds la discipline aux pointes de fer dont il était armé.
Dès ce moment, Piquillo fut le maître, et Acalpuco l'esclave. Mais il ne suffisait pas de l'avoir effrayé ; il était probable qu'en sortant du cachot, le moine courrait donner l'alarme, et qu'on reviendrait en force ; il s'agissait donc de le gagner !
Le prisonnier baissa son pistolet, et le frère rédempteur respira, les couleurs revinrent sur ses joues pâles.
— Vous faites là un triste métier, mon frère.
— 11 faut vivre.
— On vous paie donc bien cher ?
— Fort peu ! Tous les bénéfices sont pour le curé Romero. Toute la peine est pour nous.
— Et pour vos prisonniers.
-— Je ne dis pas non, s'écria vivement le moine ; mais ils peuvent sortir d'ici quand ils veulent; ils n'ont qu'un mot à prononcer, et ils sont envoyés à Valence, dans le palais de monseigneur. Là ils sont bien traites, bien nourris jusqu'à la fête de Pâques; et on ne les oblige à rien, qu'à communier, tandis que nous, forcés de rester en ce lieu, dont nous ne pourrions sortir sans encourir la colère de Parchêveque, ■ et par suite, celle de l'inquisition, nous n'avons qu'un modique salaire.
— Combien ?
— Un réal par jour et nourris en ermites, en anachorètes ! du pain et des oignons !
— £n vérité, dit Piquillo d'un air touché, vous êtes à plaindre !
— Bien plus que vous, mon frère ; vous, au moins, vous avez du vin, et nous ne buvons que
SEMAINE LITTÉRAIRE
de l'eau; à peine quelquefois le dimanche, quand les prisonniers sont dociles et que l'ouvrage ne donne pas trop, pouvons-nous descendre à l'hôtellerie, située au bas de la montagne, pour nous refaire des fatigues de la semaine ; et encore faut-il pour cela que nous ayons des économies.
— Ecoutez, dit Piquillo. je veux que vous en fassiez avec moi.
— Comment cela ? reprit le frère étonné.
— Je vous donnerai trois réaux par jour.
— Ce n'est pas possible !
— Nous commencerons dès aujourd'hui ; les voici.
Il les tira de sa poche et les lui mit dans la main. Le frère, encore plus étonné, les prit, et fit avec les trois pièces de monnaie le signe de la croix.
— Tous les jours, poursuivit Piquillo, quand vous viendrez ici, je vous en donnerai autant ; de plus, la bouteille de vin que l'on m'apporte pour mon repas et à laquelle je ne touche pas. Celle d'aujourd'hui est encore intacte, vous pouvez vous en assurer.
Le moine tenait à se convaincre que tout cela n'était pas un rêve. Il déboucha la bouteille, qui était bien réelle, et son estomac, glacé depuis longtemps par l'eau du rocher, ne fut pas plus tôt réchauffé par cette liqueur réconfortative, qu'il devint gai, causeur et bonhomme.
— Que fcut- il faire pour cela? demanda-t-il.
— Rien, répondit Piquillo. Vous viendrez tous les jours, comme frère laboureur, travailler à la terre, mais vous laisserez la terre en friche et votre charrue oisive.
— C'est facile ! ra me donnera moins de mal.
— Et à moi aussi. Vous déclarerez après cela, à la fin du mois, que malgré le zèle que vous y avez mis, les coups de discipline n'ont pas produit plus d'effet que les exhortations du curé.
— Je comprends.... et après ? %
— Nous verrons ! ce sera toujours cela de gagné pour moi.
— Et pour moi ! ajouta le moine en serrant les trois pièces de monnaie sous son froc ; mais cependant, dit-il avec un mouvement de crainte et d'hésitation, si cela venait à se savoir....
— C'est que vous l'aurez voulu, mon frère ; on peut bien découvrir ce que je vous donne là, dit Piquillo en montrant les réaux, mais on ne peut pas découvrir ce que vous ne me donnerez pas.
— C'est juste, répondit le moine tout à fait convaincu par ce raisonnement.
Fidèle à ce qui avait été convenu, le moine revenait chaque jour a la même heure avec autant d'exactitude que le curé. Il touchait ses trois réaux, buvait sa bouteille de vin, et sortait enchanté de son marché ; Piquillo ne Tétait pas inoins que lui.
Maintenant que son bourreau était devenu son confident et son complice, il lui avait plusieurs fois parlé d'évasion, lui promettant, s'il voulait le seconder, non pas trois réaux, mais trois ducats par jour.
Le frère rédempteur n'eût pas demandé mieux, mais cela lui était impossible.
La porte de la tourelle et celle de la première enceinte étaient fermées avec des barres de fer et de triples serrures dont les clefs étaient entre les mains du curé. Les trois autres frères rédempteurs étaient dévoués à l'archevêque, sans compter que lui, Acalpuco, ne se sentait point l'audace téméraire qui porte à braver les dangers, et qu'au moindre bruit, au moindre cri d'alarme, les vingt ou trente paysans qui composaient le village ne manqueraient point d'accourir, prêts à défendre leur curé et à se faire tuer pour le saint archevêque.
Quant à une évasion par ruse, elle était encore plus impraticable : aucun moyen de sortir de la tourelle. Une porte donnait, il est vrai, sur la cour, mais une fois dans la cour, on n'en serait pas plus avancé, puisqu'il fallait franchir une poterne, et le frère portier ne laissait passer personne sans un ordre exprès et par écrit du curé ou de l'archevêque, et encore après avoir bien examiné celui qui sortait ou qui entrait.
Piquillo était désespéré; les jours s'écoulaient ; sa situation ne changeait pas et pouvait empirer. Son modeste trésor diminuait chaque jour, et avec lui devait probablemeut expirer le dévouement d'Acalpuco.
— Comment, lui disait-il, ne s'étonne-t-on pas au dehors de n'entendre de cette tourelle ni résistance, ni plainte, ni gémissement ?
— Rassurez-vous, lui répondit le moine en lui montrant une espèce de bâillon à l'usage des prisonniers, nous avons ordre d'abord de nous servir de ceci pour que nulle parole, nul cri ne se fasse entendre, et qu'on puisse croire au dehors que la seule éloquence du curé suffit à la conversion des plus obstinés. Quant à la résistance, elle serait impossible, car dès que le prisonnier s'est mis à genoux sur ce prie-Dieu, voyez plutôt!
Le frère rédempteur lui apprit alors le secret qu'il n'avait pu découvrir.
En poussant un bouton de cuivre, un ressort partait qui enveloppait le patient, lui saisissait les bras et les jambes, et le forçait à courber son front vers la terre, comme s'il priait de la manière la plus fervente et la plus humble. Ce mouvement mettait à découvert ses épaules et ses reins, et il subissait, sans pouvoir se défendre, la fustigation qu'il plaisait à ses bourreaux de lui infliger.
Piquillo tressaillit à cet aspect, et toute la soirée, toute la journée du lendemain, il ne put se défendre des plus tristes et des plus sombres pressentimens.
PIQUILLO ALL1AGA.
Pour les chasser et se distraire, il fit, ce qui lui arrivait souvent quand il était seul, une visite à sa jeune couvée, c'est-à-dire qu'il établit son échafaudage, plaça sur sou lit sa table, son fauteuil et le fatal prie-Dieu, qu'il ne regardait plus maintenant sans un frisson ; mais il en connaissait le secret, et en montant dessus, il se garda bien de toucher au ressort.
Il était venu à la hauteur de la lucarne, et à travers les barreaux il regardait le ciel et la cime des montagnes qui bordaient l'horizon ; soudain un bruit de mandoline ou de guitare dont on raclait d'une manière effroyable, l'arracha à ses rêveries et le força d'abaisser ses regards vers la terre d'où panait ce concert infernal et sauvage.
Il aperçut le curé Romero et une trentaine d'hommes, de femmes et d'enfans, formant la population déguenillée de la paroisse d'Algador, rangés en cercle autour de cinq ou six bohémiens qui dansaient ou jouaient de la guitare.
Ils avaient été attirés par cet horrible charivari qui aurait mis en déroute une armée entière. Pour entendre une pareille musique sans prendre la fuite, il fallait être sourd, ou, comme Piquillo, renfermé sous les verrous. Il resta donc.
Mais quelle fut sa surprise, lorsque dans le bohémien qui maniait la guitare d'une manière si extraordinaire, il crut reconnaître son ami Pedralvi ; bientôt il lui fût impossible d'en douter, quand celui-ci se mit à chanter ou plutôt à crier à tue-tête, en s'accompagnant de la mandoline :
— Tra, la, la. la, toi qui m'entends du haut de ces créneaux, reconnais un ami !
Ces paroles étaient en arabe, et ce jargon inconnu amusait beaucoup le curé et les assistans.
— Tra, la, la, la, la, continuait Pedralvi, écoute-moi bien ! Consens, dès ce soir, à être baptisé, tra, In, la, la, la, parce qu'alors demain, de bon matin, on te conduira à l'église que tu vois d'ici... tra, la, la, la, et je t'enlèverai, tra, la, la, et si l'on veut s'y opposer, tra, la, la, la. nous les rosserons tous, à commencer par ce curé qui est là devant moi, et qui m'écoute en ce moment comme un imbécile, tra, la, la, la, la. la, la, la, la, la !
Pedralvi termina sa sarabande ou séguidille par des arpèges et des from-from de guitare si originaux et si imprévus, que le curé et tous les auditeurs applaudirent et crièrent bis !
C'est ce que demandait Pedralvi, et pour que Piquillo l'entendit mieux, il répéta en criant encore plus haut la chanson ou plutôt le programme qu'il désirait faire comprendre à son ami.
Quand il eut fini, il fit le tour du cercle, recueillit une somme de quelques maravédis, et en signe de remercîment, il agita en l'air son chapeau en regardant du côté de la tourelle.
Une petite pierre, lancée à travers les barreaux, lui fit croire qu'on l'avait reconnu et qu'on l'avait compris.
Il descendit avec ses compagnons coucher* à l'hôtellerie, qui était au bas de la montagne, et, enchanté de sa journée, il passa une excellente nuit, persuadé que le lendemain il délivrait son ami Piquillo.
Hélas ! celui-ci avait bien reconnu Pedralvi; il avait écouté de toutes ses oreilles, et, devinant qu'on lui envoyait un bon avis, il n'avait pas perdu un mot de la chanson; mais il n'en avait pas compris une syllabe, par une raison infiniment simple dont Pedralvi ne se doutait pas. c'est que le pauvre Piquillo savait beaucoup de choses, mais ne savait pas l'arabe.
Aussi, le lendemain de bon matin, suivi de ses amis, qui. sous leurs habits de bohémiens, avaient comme lui de l'or et du fer, Pedralvi avait gravi la montagne.
Il rôda vainement pendant toute la journée autour de l'église, espérant à chaque instant que les portes de la prison allaient s'ouvrir et que le néophyte serait conduit à l'église ; personne ne parut: toutes les portes restèrent closes, et le soir venu, Pedralvi désespéré fat obligé de retourner coucher à l'hôtellerie de la montagne.
Cependant le terme s'écoulait. Il y avait cinquante-neuf jours qne Piquillo était prisonnier, et le dernier jour du second mois venait d'arriver.
Fidèle à la promesse qu'il avait faite au curé Romero, et impatient de connaître les nouveaux résultats de l'œuvre de la Rédemption, l'archevêque de Valence avait quitté sa résidence et s'était dirigé vers le petit village d'Aïgador.
Parvenu à Madrilejos, et avant d'entrer dans la montagne, il avait pris une escouade d'alguazils qu'il avait fait demander à Josué Calzado, corrégidor-mayor de la province de Tolède et que celui-ci s'était empressé de mettre à sa dispositif.
Cette escouade devait d'abord servir d'escorte à l'archevêque, et puis ramener à Valence les nouveaux convertis que Romero devait lui livrer.
Le prélat, arrivé assez tard, fut reçu au presbytère par le curé, qui lui offrit son modeste appartement ; quant à l'escorte de monseigneur, qu'il était impossible de loger, elle descendit à l'hôtellerie de la montagne.
Ribeira se hâta d'interroger le curé, qui lui raconta avec satisfaction comment, par son zèle évangélique et ses pieuses exhortations, il avait arraché à l'erreur les cinq Israélites qui lui avaient été confiés. Ils étaient convertis ou du moins ne demandaient qu'à l'être, et quelques mots de monseigneur suffiraient pour achever ce miracle.
Mais avec la même franchise et avec une profonde douleur, le curé était obligé d'avouer que
SEMAINE LITTÉRAIRE
tous ses efforts avaient été impuissans contre l'hérésie du Maure qui lui avait été amené.
Ni ses ferventes remontrances ni les efforts et les fatigues d'Acalpuco n'avaient pu triompher de cet hérétique obstiné et endurci, dont l'âme était rebelle aux effets de la grâce, et le corps insensible aux argumens de la discipline ; résistance d'autant plus étonnante qu'on était au dernier jour du mois, 'au moment des échéances les plus fortes : car la veille il avait ret;u vingt-neuf coups de discipline, trente le matin, et à ce quel disait le frère rédempteur chargé de ces détails, il n'y paraissait point, pas même sur sa peau !
— Quel endurcissement ! répéta le prélat avec un soupir, Est* il possible, mon Dieu, qu'il y ait des hérétiques que rien ne puisse toucher! Nous verrons cela demain, dit-il au curé ; disposez tout pour que je puisse l'exhorter moi-même ; je veux, s'il faut y renoncer, n'avoir du moins rien à me reprocher. Nous devons pour cela n'épargner ni nos soins ni nos peines !... c'est pour la foi ! et Dieu nous le rendra !
Le lendemain Piquillo, couché sur son humble grabat, rêvait à Pedralvi et à la liberté, lorsqu'on entra brusquement dans la tourelle. C'était le curé Romero et les quatre frères rédempteurs, et avant que le prisonnier, à moitié endormi, eût pu se défendre, il fut nrraché de son lit, bâillonné, dépouillé de son dernier vêtement et précipité au pied du prie-Dieu fatal.
Le curé fit jouer le ressort, et Piquillo, forcément prosterné, le front contre terre, ne put opposer aucune résistance à ses bourreaux ; nul espoir "ne lui restait, pas même celui de mourir pour se soustraire h ce supplice infamant.
Acalpuco, tout en gémissant du devoir qui lui était imposé, se résignait à le remplir. Au moins, se disait-il en lui-même, ce bon jeune homme qui m'enrichit depuis un mois comprendra que c'est malgré moi, et que je ne puis pas faire autrement.
En ce moment, l'archevêque entra ; il fît signe au curé de l'attendre dans la pièce voisine. et dit aux frères rédempteurs :
— Attendez- moi, mes frères, je vous ferai avertir quand il en sera temps ; je veux rester seul avec ce malheureux et lui adresser mes paternelles et dernières exhortations.
Le prélat s'assit dans le fauteuil en bois, et «'approchant de Piquillo, toujours prosterné et toujours garrotté par des liens de fer.
— Mon frère, lui dit-il, pourquoi repousser avec cette obstination les trésors de In grâce ? J'espère encore vous convaincre. Vous ne me répondez pas...
Voyant alors le bâillon qui lui fermait la bouche,
— Vous ne le pouvez pas... je le vois... tant mieux ! ce sont des hérésies et des impiétés que l'on vous épargne. Ecoutez-moi seule-
ment : Si l'on a fait souffrir votre corps, c'est pour sauver votre âme! Au lieu de nous en vouloir, mon frère, vous devez nous en remercier ! Qu'importe, après tout, cette enveloppe périssable, dont nous ne devons aspirer qu'à nous dégager ?
— N'agitez pas ainsi la tête avec colère, dit-il en s* interrompant, car, après tout, mon frère, ces tourmens corporels, vous ne devez les*imputer qu'à vous-même ! ce n'est pas nous, c'est vous qui êtes votre propre bourreau dans ce monde et surtout dans l'autre. En effet, d'après les douleurs, douleurs légères et passagères, que vous venez d'endurer, jugez ce que doit être ^éternité de douleurs à laquelle vous condamnerait le Dieu que vous vous obstinez a repousser et qui vous prie, par ma bouche, d'avoir pitié de vous-même !
Piquillo. qui tremblait de rage, fît un nouveau geste de fureur.
— Pitié pour vous ! s'écria le prélat, avec une componction qui allait jusqu'aux larmes; pitié pour vous ! mon frère, je vous en conjure a mains jointes, et je vais, s'il le faut, m'agenouiller auprès de vous sur la pierre ! Pitié pour le salut de votre âme ! Consentez à vous convertir et a recevoir le baptême...
— Ne me répondez pas... vous ne le pouvez pas ; mais faites-moi seulement signe de la tête que vous le désirez... que veus le demandez... et je fais à l'instant tomber ces entraves qui retiennent votre corps, comme les liens de l'hérésie retiennent votre âme et l'empêchent de s'élever au ciel !
Piquillo resta immobile.
— Un geste seulement, et vous êtes libre, et je vous emmène avec moi à Valence, dans mon palais, où des délices ineffables vous attendent. Vous qui êtes l'enfant prodigue, vous trouverez en moi un père... Vous le voulez, mon fils, n'est- il pas vrai ?
Piquillo ne fît pas un geste.
— Mais si vous persistez dans l'impénitence fiuale, reprit le prélat avec colère, je n'oublierai point que Dieu qui pardonne et châtie m'a remis ses pouvoirs sur la terre, et que si vous repoussez le premier de ces droits, il m'est ordonné d'user du second !
Je vais appeler les frères rédempteurs...
C'est vous qui l'aurez voulu ! Un geste, un signe de consentement, peut m'arrêter encore.
Piquillo resta immobile, et le prélat se leva pour appeler.
l'amitié.
Cependant, après avoir attendu toute la journée aux environs de l'église, après avoir erré autour des vieux bâti mens de la Rédemption, Pedralvi, convaincu que quelque obstacle im-
possible à prévoir ou à surmonter avait retenu le prisonnier, Pedralvi désolé, mais non découragé, avait craint que sa présence et celle de ses compagnons n'excitassent des soupçons.
Il quitta donc «à regret le presbytère, et redescendit à l'hôtel d'Aïgador, pour y réfléchir et méditer un nouveau plan de campagne.
Cette hôtellerie était une des plus misérables de l'Espagne, qui en compte beaucoup de ce genre-là ; mais du moins il y trouvait un abri pour lui et les siens, et puis il ne s'éloignait pas de Piquillo, qu'il avait juré de délivrer, et il était à portée de profiter de tous les évèoemens.
Vers le soir, une troupe assez considérable passa non loin de la posada, se dirigeant vers la montagne. Deux heures après, redescendirent une douzaine d'alguazils venant chercher un asile à l'hôtellerie.
On leur répondit que, pour tout logement, il n'y avait qu'une seule chambre, assez vaste ; mais elle était occupée par des bohémiens qui payaient bien. Quant aux provisions, si on en voulait, il fallait en apporter avec soi!... Tel était l'asage, à peu près généralement répandu en Espagne.
— Comment ! s'écrièrent les alguazils avec colère, recevoir ainsi des gens de la suite et de l'escorte de monseigneur l'archevêque de Valence ! c'est une indignité !
L'hôtelier, son bonnet à la main, s'excusait de son mieux, et plus il déployait d'humilité, plus ses interlocuteurs élevaient la voix et montraient d'insolence ; si bien que la discussion devenant des plus vives, Pedralvi, qui avilit écouté de la fenêtre et qui était au fait de la question, s'empressa de descendre et de s'interposer.
— Qu'est-ce, seigneur hôtelier? s'écria-t-il; laisser à la porte des gens de la suite de monseigneur l'archevêque de Valence ! Ne pas donner à souper à l'escorte de monseigneur l'archevêque, de ce saint prélat, la lumière de la chrétienté ! Ce n'est pas possible et je ne le souffrirai pas !
Tous les alguazils saluèrent.
— - Je ne suis qu'un pauvre bohémien vivant de ma guitare et de mes cbansous; mais j'aimerais mieux passer la nuit en plein air, au milieu de la montagne, et ne souper de ma vie,
Sue de voir faire un tel affront à des personnes e cette importance.
— Alors, s'écria l'hôtelier, vous consentez donc à leur céder votre chambre ?
— Non, dit Pedralvi, mais à la partager avec eux. Ils sont six et nous sommes cinq. La chambre est grande ; on peut y tenir onze. Il y a des dortoirs de couvent ou l'on est moins à Taise.
— C'est juste ! s'écrièrent les archers de la •ainte-hermandad.
— Ces messieurs d'un côté, nous de l'autre,
continua Pedralvi. Tout le monde par terre; mais à tout seigneur tout honneur : vous leur donnerez tous les matelas et tous les draps de la posada, s'il y en a six !
— 11 y en a huit ! répondit l'hôtelier avec I orgueil, y compris ceux de ma femme et les | miens.
i — A merveille, dit Pedralvi, et à nous, voua nous donnerez quelques bottes de paille, de la plus fraîche ; nous ne sommes pas difficiles.
Les chambres à coucher furent donc ainsi réglées. Quant au souper, c'était plus difficile. I Les nouveaux venus n'avaient avec eux aucune | provision, l'hôte pas davantage. Mais Pedralvi ! et les bohémiens avaient tous leur bissac bien ! garni. Ils offrirent à souper aux archers, qui | n'eurent garde de refuser, et à l'hôtelier luii même, qui ne se fit aucun scrupule d'accepter» I attendu qu'après tout c'était toujours chez lui 1 que l'on soupair, et qu'il n'abdiquait ainsi ni son i titre ni sa dignité de maître de maison.
| Le repas fut copieux et délicat. On y vit ; môme circuler le vin de Val-de-Penas, impru- ! dence dont ne s'aperçurent ni l'hôte ni les ar- > chers, qui n'en avaient pas l'habitude ; mais le I bon vin et surtout les bons procédés avaient { rendu les convives expansifs et communicatifs, ! et au bout de quelques minutes Pedralvi savait I déjà que le corrégidor-mayor José Calzado i avait donné au chef des alguazils l'ordre par j écrit d'attendre à Madriléjos l'archevêque de | Valence et de se tenir à sa disposition ; que, de plus, l'archevêque leur avait ordonné de le conj duire au haut de la montagne, au petit village I d'Aïgador, et d'y retourner le lendemain matin | pour y prendre et conduire ù Valence des prisonniers qu'on devait leur confier.
Cette dernière phrase frappa Pedralvi; de tout le récit des archers ce fut la seule qui lui parut mériter quelque intérêt. 11 avait fait circuler plusieurs fois l'outre qui renfermait le vin de Val-de-Penas, de sorte que les archers, après la fatigue de la journée, après un bon souper et d'abondantes libations, furent enchantés de se retirer dans la chambre à coucher commune, où ils ne tardèrent point à ronfler sur tous les tons.
Pedralvi, placé de l'autre côté de la chambre, expliqua alors à voix basse aux bohémiens ses amis ce qu'il comptait faire ; ils avaient promis à d'Albérique et à son fils Vézid de rendre leur jeune maître à la liberté. Ils pouvaient y réussir par cette ruse, et si ce moyen échouait* ils étaient tous gens de cœur et bien armés, valant chacun deux archers, et il serait toujours temps d'employer la force quand on n'aurait plus d'autre ressource.
Le jour commentait à peine a poindre, que Pedralvi songea à exécuter son projet. C'était une idée que Juan-Baptista lui avait dounée ; mais il lui était bien permis de voler une idée a l'ennemi qui lui avait volé son or; c'était
SEMAINE LITTERAIRE
d'ailleurs faire retomber sur le capitaine la responsabilité de l'expédition et se sauver peutêtre en le faisant pendre. Il n'y avait pas à hésiter, c'était double avantage.
Les Maures, étendus sur la paille, furent bien vite levés et sur pied. Leurs compagnons de chambre, qu'on avait gratifiés de matelas et de draps, s'étaient mis plus à leur aise : tous s'étaient complètement déshabillés et continuaient à dormir comme dort le juste ou le guet à pied, deux professions où il y a plus de fatigue que de profit à acquérir.
Chacun des bohémiens, s'avançant avec précaution, s'empara du manteau, du pourpoint, du costume complet de son voisin, sans oublier le chapeau à plume noire et la rapière.
Ils sortirent sans bruit et fermèrent la porte de la chambrée à double tour. Personne n'était réveillé dans la maison, pas même l'hôte, qui se levait toujours le dernier. Ils eurent donc tout le loisir de faire leur toilette à la cuisine, et quand ils se virent complètement équipés en archers, ils s'élancèrent hors de la maison et commencèrent à gravir la montagne d'un pas rapide.
Malgré leur marche rapide, il était grand jour quand iU arrivèrent au pied des tourelles. Pedralvi se hâta de frapper à la poterne.
— Qui va là ? demanda le portier.
— Archers de la suite de monseigneur l'archevêque.
— Ce* sont eux, cria le curé Romero, qui apparut en ce moment dans la cour ; ouvrez, frère Balthazar, ouvrez !
Pedralvi et les siens se trouvèrent dans la cour. C'était un premier retranchement d'emporté. Inutile de dire que le bohémien qui, la veille, chantait sur la plateforme du presbytère, n'avait ni le même teint, ni les mêmes cheveux, ni la même voix que le grave archer qui s'adressait dans ce moment au curé.
— Nous venons, mon père, vous demander les prisonniers que vous devez nous remettre pour les conduire a Valence.
— Nos âmes rachetées, nos nouveaux convertis, dit le curé ; entrez, entrez, seigneurs archers.
Et il leur ouvrit l'intérieur du bâtiment, le corps de logis du milieu.
— Attendez-moi ici, continua-t-il, ce ne sera pas long, le temps de les délivrer. J'ai cinq néophytes tout disposés à vous suivre. Cinq Israélites qui ne le sont plus.... au contraire.... tous bons chrétiens !
— Des Israélites, dit à part lui Pedralvi ; ce n'est pas là ce que nous venions chercher. N'y a-t-il donc que ceux-là, mon père ? poursuivitil tout haut.
— Il y en a bien encore un autre, mais il ne peut pas vous suivre, celui-là, c'est un Maure.
— - Un Maure ! dit vivement Pedralvi.
— Un obstiné hérétique auquel on n'a pu faire entendre raison, et qui restera ici.
— C'est lui. se dit Pedralvi, qui voyait encore une fois tous ses projets renversés ; tout est perdu !
Puis s'adressant au curé,
— N'y a-t-il donc, mon père, aucune espérance de l'amener à la bonne voie ?
— Bien peu, dit le curé en secouant la tête ; on a employé tous les moyens possibles, les plus doux comme les plus rigoureux ; il a résisté.
Pedralvi avait peine à retenir son émotion.
— Ah î il a résisté 1 dit-il ; c'est qu'on ne s'y est pas bien pris.
— Pas bien pris ! répondit le curé, qui avait cru voir un reproche dans ce mot ; imaginezvous, dit-il à voix basse, que tous les jours, mon frère, on l'a déchiré jusqu'au sang ! Que voulez-vous faire de mieux ? Et malgré cela, il a résisté, l'enragé hérétique !
Pedralvi manqua de sauter au cou du curé et de l'étrangler.
— Enfiu, croiriez-vous, poursuivit le curé d'un air d'admiration ; croiriez-vous que, dans ce moment, monseigneur lui-même est là, à l'exhorter?
Il lui montrait une porte à droite qui donnait sur la tourelle.
— Je crains bien, continua-t-il, que sa seigneurie n'y perde ses peines, et que ni raisonnements ni tortures ne puissent réussir ; mais du moins, comme dit monseigneur, nous n'aurons rien à nous reprocher. Je vais toujours vous chercher les autres, ceux dont les yeux se sont ouverts à la lumière. Asseyez-vous, seigneurs archers ; je vous demande à peine un quart d'heure.
A peine avait-il disparu que Pedralvi, ne pouvant contenir son impatience, s'était élancé vers la porte que le curé lui avait désignée et qui conduisait à la tourelle. Ses compagnons le suivirent. Le spectacle qui s'offrit à eux fut celui du pauvre Alliaga bâillonné et agenouillé devant l'archevêque, qui achevait de l'exhorter ! Le prélat, irrité d'avoir perdu ses frais d'éloquence, venait de se lever au moment où la porte s'ouvrit. Et voyant les habits noirs des archers, il s'écria :
— Que justice se fasse, et que le ciel soit vengé î
— Vous serez obéi, monseigneur, répondit Pedralvi en courant à Piquillo, dont il défaisait le bâillon.
— Qu'est-ce à dire ! s'écria le prélat avec surprise.
Mais sans lui donner le temps de s'étonner davantage ou d'appeler à son aide, Pedralvi arrêta le cri qu'il allait proférer en fermant sa bouche entr'ouverte avec le bâillon qu'il venait d'ôter à Piquillo. Libre de parler, celui-ci in-
PIQU1LLO ALLIAGA.
diqua le ressort du prie-Dieu qu'il fallait tou- \ cher pour le délivrer.
— Vite, s'écria Pedralvi, il n'y a pas de temps à perdre !
Et on lui jeta la défroque du sixième alguazil, dont les bohémiens s'étaient emparés et qu'ils s'étaient partagée entre eux par prévision et par ordre de leur chef,
— Aidez-le dans sa toilette, et hâtons-nous, car on peut venir.
— Et celui-ci, dit un bohémien en montrant Ribeira, qu'en faire ? où le mettre ?
— A la place de Piquillo !... Dépêchez.
Cet ordre était à peine donné, que deux des
compagnons de Pedralvi s'étaient chargés de l'exécuter. Le prélat était loin d'inspirer à des Maures le même respect qu'à des Espagnols.
Au contraire, ceux-ci ne voyaient en lui, comme dans le grand inquisiteur, que les chefs de leurs bourreaux, leurs persécuteurs les plus acharnés. C'était servir Dieu et leur religion que venger leurs frères torturés ou immolés par milliers, et l'on ne peut se figurer avec quel plaisir, avec quelle rapidité, ils eurent en quelques minutes, dépouillé Ribeira de ses vêtemens. Ne pouvant proférer une parole ni pousser un cri, celui-ci, forcé de s'agenouiller devant le prie-Dieu, se vit en un instant renversé, garrotté, agenouillé et touchant la terre de son front renversé.
— Bien, dit Pedralvi, advienne maintenant que pourra ! sortons î
Emmenant Piquillo habillé comme eux et confondu dans leurs rangs, ils repassèrent par la pièce où le curé les avait laissés et qui occupait le bâtiment du milieu. Ils s'élancèrent de là dans la cour, et au moment où ils y entraient, ils aperçurent le curé arrivant avec ses néophytes, les cinq juifs convertis malgré eux et chrétiens de fraîche date.
— Les voici, dit le curé d'un air triomphant, je vous les livre.
— Bien, dit Pedralvi, qui avait hâte de sortir et qui gagnait à grands pas la poterne.
— Où allez-vous ? dit le curé.
— Rejoindre monseigneur qui nous attend.
— Il n'est donc plus dans la tourelle ?
— Non, dit Pedralvi, à qui tout était indifférent, pourvu qu'il fût dehors. Monseigneur vient de se rendre au presbytère, vous abandonnant le prisonnier, pour que vous ayez sur-lechamp à en faire bonne et prompte justice.
— Bien, dit le curé, je vais avec vous prendre les ordres de monseigneur.
— Ses ordres sont que vous vous occupiez d'abord du prisonnier, et que vous veniez, après, lui rendre compte de ce qui se sera passé.
— J'obéis, dit le curé, et ferai de mou mieux... Puis il cria à un des frères qui traversait la cour: Dites au frère rédempteur Acalpuco de descendre sur le-champ. nous avons besoin de lui. Seigneur archer, dit-il à Pedralvi en fai-
sant signe d'ouvrir la poterne, je vous rejoins dans l'instant au presbytère, vous et monseigneur... le temps d'exécuter ses ordres... Nous ferons coups doubles, s'il le faut, pour le satisfaire et lui être agréable.
La poterne s'était ouverte ; Pedralvi, ses compagnons et les néophytes défilaient un par un, feignant de se diriger vers le presbytère, et prêts à descendre la montagne dès qu'ils seraient hors de vue. En ce moment le curé, en se retournant, aperçut Acalpuco qui venait à lui.
— Ah ! c'est toi, s'écria-t-il, viens, suis-moi.
— Où allons-nous, monsieur le curé ?
— A la tourelle, où le prisonnier nous attend.
— Pauvre jeune homme ! dit le frère en lui-même.
— As-tu ta dicipline ? .
— Toujours, monsieur le curé.
— Où en étions-nous hier ? à la trentaine, j je crois?
— Oui... oui... monsieur le curé, dit le frère en hésitant.
I — Alors, et puisque monseigneur l'exige, nous ferons mieux que cela aujourd'hui.
— O ciel !
— Dix de plus ï
— Permettez, monsieur le curé...
— Paresseux !... tu réclames...
— Pas pour moi.
— Qu'est-ce que c'est, dit le curé, an le regardant d'un air sévère; ne t'ai- je pas dit que monseigneur l'ordonnait et le voulait ?
— C'est différent, dit le frère effrayé.
C'est dans cette disposition d'esprit que le
frère et le curé se rendirent dans la tourelle.
Quelques jours après, des bruits sourds et dont on ne pouvait au juste apprécier la valeur, circulaient à Tolède, à Valence et même a Madrid.
Le patriarche d'Antioche, l'archevêque de Valence, le saint et révéré Ribeira, retenu par une grave indisposition, était malade au milieu des montagnes, dans un misérable village, où quelque bonne œuvre sans doute l'avait conduit. Il n'y avait pas le moindre doute là-dessus ; mais ce qui en offrait beaucoup, c'était la nature de sa maladie. Le curé Romero, dans le presbytère duquel le saint prélat était alité* avait raconté aux médecins en toute hâte, que sa seigneurie avait glissé le long d'un précipice, où des pointes de rochers l'avaient cruellement déchirée ; heureux encore que le pieux archevêque en fût quitte à ce prix ; et malgré la défense du prélat, le chapitre de Valence avait absolument voulu célébrer un Te Deum en actions de grâce de cette heureuse aventure.
D'un autre côté, les ordres les plus sévères avaient été donnés au corrégidor-mayor de la province de Tolède. José Calzado, de poursuivre dans toutes les directions une escouade de fans
SEMAINE LITTÉRAIRE
alguazils qui parcourait les grands chemins. Le corrégidor avait d'abord repoussé arec mépris une pareille assertion, tant il était sûr de la manière dont se faisait sa police, mais il fut bientôt forcé de croire à cette nouvelle, lorsqu'on eut saisi plusieurs soldats de la saintehermandad complètement étrangers à cette milice et qui n'étaient autres que les compagnons du capitaine Juan-Baptista.
Arrêtés ainsi que leur chef dans une posada au moment où ils arrêtaient eux-mêmes l'hôtelier, en commençant par saisir les clefs de sa cave, ils furent dirigés vers Madrid; Tordre avait été donné de les livrer à l'inquisition comme coupables et complices d'un attentat impie sur la personne d'un archevêque.
— Par saint Jacques, se disait Juan-Baptista, qui n'y corn, prenait rien, c'est jouer de malheur! être arrêté pour ie seul crime que peut-être je n'aie pas commis !
Il trouvait cette décision si injuste que dès le second joui* il en avait appelé, en s'échappant des mains de ses gardes, regrettant, non pas ses compagnons qu'on allait brûler ou pendre, mais l'or qu'il avait volé comme alguazil à Pi quillo et à Pedralvi, et que d'autres alguazils venaient de lui reprendre. En attendant, rien ne peut donner une idée de la perturbation que cet événement avait jeté dans la police de Tolède et de la Nouvel le-Casti Ile ; c'était à ne plus s'y reconnaître. Impossible de distinguer les vrais des faux alguazils, et chaque jour par exemple on voyait en pleine rue deux de ces messieurs se mettre mutuellement la main sur le collet et s'arrêter réciproquement de par le roi. L'emploi n'était plus teuable; aussi Baptista Balseiro s'était décidé à en changer : il avait abandonné la police pour l'armée et portait maintenant l'uniforme de capitaine dans l'infanterie espagnole.
Pedralvi cependant et ses compagnons, sans •'inquiéter de la situation où ils laissaient l'archevêque, avaient évité le presbytère et descendaient la montagne par un autre sentier que celui qu'ils avaient parcouru Je matin ; ils ne se souciaient pas de repasser devant l'hôtellerie d'Aïgador, quoiqu'ils l'eussent pu sans danger, car les archers qu'ils y avaient laissés étaient hors d'état de les poursuivre, vu la brièveté, ou plutôt l'absence totale de costume où ils se trouvaient.
Ils furent même obligés, pendant deux ou trois jours, de garder l'hôtellerie, attendant les nouveaux vêtemens qu'ils avaient fait demander à Tolède, et que José Calzado leur envoya, mais trop tard ; ils étaient tous enrhumés !
nouvelle fatalité à ajoutera toutes celles qui accablaient en ce moment le corps respectable des alguazils.
Pedralvi avait pris un chemin plus difficile, mais plus sûr, au milieu des rochers. Au bout d'une heure de marche, et à un endroit où
deux ou trois routes praticables se présentaient, Pedralvi dit aux juifs qu'ils avaient jusque-là escortés en silence :
— Vous êtes libres, mes amis !
— Libres! s'écrièrent ceux-ci; libres !
— De ne pas être chrétiens si cela vous convient. Il ne tient qu'à vous d'aller à Valence, cette route y conduit; ces deux autres chemins conduisent ailleurs.
Les juifs prirent les deux autres chemins et disparurent.
Quand les Maures se trouvèrent seuls.
— Mes amis ! mes frères ! s'écria Pi quillo en se jetant dans les bras de Pedralvi et de ses compagnons ; que ne vous dois-je pas !
— Tu ne nous dois rien, et nous ne sommes pas encore quittes envers toi, répondit Pedralvi. Ne nous as-tu pas donné l'exemple? N'astu pas délivré Gongarello ? N'as-tu pas deux fois sauvé Juanita ? Quand nos ennemis s'unissent pour nous opprimer, unissons- nous, mes frères, pour nous défendre et nous aimer.
Tous se prirent les mains et se les serrèrent en signe d'alliance et d'amitié.
— Maintenant, dit Pedralvi, continuons notre marche, nous ne sommes pas en sûreté ici.
Ils descendirent encore pendant près de deux heures et arrivèrent au versant de la montagne bien avant Madriléjos, à une plate-forme environnée d'arbres et de rochers. Devant eux, à leurs pieds, on découvrait un gros bourg, circonstance heureuse pour la caravane. Leurs provisions étaient épuisées et leur appétit se faisait vivement sentir, après un longue marche entreprise de grand matin et par l'air vif de la montagne. Pedralvi détacha un des siens, garçon alerte et intelligent, qui partit, chargé d'une large besace vide, mais prudemment et avant son départ il quitta le manteau noir, la rapière et tout son costume d'alguazil.
— Il a raison, s'écria Pedralvi, imitons-le, mes amis, et, de peur de poursuites, faisons disparaître d'abord toutes les traces de notre expédition.
Il y avait derrière eux, au milieu des rochers, un précipice dont on ne voyait pas le fond et où tombait un large torrent, formé par la réunion des eaux de la montagne. C'est là que s'engouffrèrent toutes les dépouilles des archers» et vu que Pedralvi et ses compagnons avaient par dessous leurs habits de bohémien, la métamorphose fut bientôt complète. Piquillo ne s'était point débarrassé de sa noire défroque, et pour cause. Il n'avait point d'autre vêtement. Mais un instant après le pourvoyeur revint avec une besace bien garnie, et portant sous son bras un paquet destiné à Piquillo.
C'était un habillement complet, et de plus une robe de pèlerin, le tout acheté chez un fripier du village. La toilette ne fut pas longue, et tous, assis sur l'herbe, firent gaîment honneur au repas étalé devant eux. C'était un pâté de
venaison, deux volailles rôties, du pain blanc et une outre de bon vin, qui fît plus d'une fois le tour du cercle.
Le repas terminé, la parole fut à Pedralvi, qui leur dit :
— Quelque plaisir que nous ayons à voyager ensemble, il faut nous séparer et retourner à Valence, chacun de notre côté ; réunis, nous pourrions exciter des soupçons qu'il importe d'éloigner, sinon pour nous, du moins pour le seigneur d'Albérique, notre maître, et son fils Yézid, qui seraient perdus si l'on se doutait seulement qu'ils ont eu connaissance de notre expédition. Je conduis le seigneur Alliaga pendant quelques lieues encore, et je vous rejoindrai... Adieu donc, et à bientôt.
Ils prirent tous des sentiers difterens et disparurent, se dirigeant vers Valence.
— Toi, frère, dit Pedralvi. quand il fut seul avec Piquillo, tu ne vas pas de ce côté, car on t'attend à Madrid.
— Qui donc ? dit Piquillo avec émotion.
— La senora Aïxa !
— Aïxa !... qui t'a dit ?... comment connaistu ce nom ?
— Par la camarera de la reine... par Juanita.
— C'est vrai... tu as vu Juanita?
— - Impossible... puisque depuis deux mois, frère, je n'ai été occupé que de toi ; mais j'ai écrit à Juanita, je lui ai appris notre mésaventure et ta disparition ; elle en a parlé à la senora Aïxa et à sa sœur Carmen.
— Mes anges tutélaires.
— Tu as raison... car ces deux jeunes filles, surtout la senora Aïxa, ont été dans des inquiétudes, dans une douleur dont je ne te parlerai pas.
— Au contraire, s'écria Piquillo avec ivresse, dis-moi tout.
— Ne pouvant découvrir ce que tu étais devenu, je te croyais à Madrid dans les prisons de l'inquisition ; la senora Aïxa, par ses soins, par son crédit, a enfin acquis la certitude du contraire; elle l'a appris à Juanita, qui m'en a prévenu, la suppliant de la tenir au courant de tout, offrant pour ta délivrance toutes les sommes nécessaires.
— Merci, merci ! répétait en lui-même Piquillo attendri.
— Mais nous n'avions besoin de rien, poursuivit Pedralvi avec fierté, et Yézid m'avait déjà dit : Il faut tout sacrifier pour retrouver mon frère ; il faut le* délivrer à tout prix : n'épargne ni l'or ni les recherches. Et pendant
Sue je cherchais, c'est lui, c'est Yézid, qui a écouvert ta prison. Il avait interrogé un de nos ouvriers que Ribeira avait autrefois baptisé par force ; il a appris de lui les détails de ces tortures, de ce cachot qu'ils appeleut V œuvre de la Rédemption. Il a soupçonné que c'était là qu'on t'avait renfermé. Il a organisé alors l'ex-
pédition, et s'il m'en adonné le commandement, c'est qu'un événement, un malheur qui nous menace tous, l'a forcé de partir pour Madrid.
— Quel événement ? quel malheur ? dit vivement Piquillo.
— Je l'ignore. Il te l'apprendra sans doute.
Mais il était hors de lui, et Albérique son père bien plus agité encore ; ses traits étaient tout bouleversés ; il s'écriait : Pars à l'instant, il le faut! Et je l'ai entendu murmurer à demi-voix: Si Piquillo était là pour te seconder ! Mes filsï mes deux fils ! ce ne serait pas trop !
— Et tu m'assures que Yézid est à Madrid ?
demanda Piquillo.
— Il doit y être maintenant. Et au moment où je partais moi-même pour te délivrer, continua Pedralvi, je recevais une lettre de Juanita, qui m'écrivait : « Je ne sais ce qui arrive à la senora Aïxa; elle est depuis quelques jours dans un désespoir affreux, Carmen, qui pleure avec elle, essaie en vain de la consoler; et j'ai entendu les deux jeunes filles s'écrier: Si du moins Piquillo était là pour nous aider et nous sauver ! »
— Tous ceux que j'aime avaient besoin de moi, et j'étais loin d'eux ! Je pars, je pars ! dit Piquillo. pâle d'émotion et pouvant respirer à peiue. Adieu, frère, adieu! Retourne à Va-
! lence, où d'Albérique t'attend, car le voilà seul et privé de ses deux fils... Moi, je vais à Madrid retrouver mon frère Yézid.
— Et la senora Aïxa, fit Pedralvi en souriant.
— Oui... oui... je ne pourrais vivre sans elle!
— Comme moi sans Juanita, dit Pedralvi.
Allez donc et que le Dieu d'Ismaël vous conduise; mais auparavant laissez- moi remplir les ordres d' Yézid.
Il donna alors à son jeune maître presque tout l'or qu'il avait sur lui, de plus des armes, et lui recommanda bien, quelque diligence qu'il eut envie de faire, de prendre des chemins détournés, d'éviter les villes et les villages. Nul doute qu'on ue le poursuivît, que son signalement ne fût donné et qu'il n'y eût ordre de l'arrêter. Son costume de pèlerin était une sauvegarde; c'était, après la robe de moine, l'habit le plus respecté en Espagne, et une fo:s à Madrid, don Fernand d'Albayda et les protections qu'il pouvait avoir assoupiraient cette affaire ; le tout était d'arriver à Madrid sans encombre.
Enfin, après mille autres recommandations et bien des marques de tendresse, les deux amis se séparèrent.
Piquillo se dirigea vers Tolède, il en était à six ou sept lieues ; de Tolède à Madrid il y eu a dix-huit; il pouvait être arrivé le lendemain
| au soir, s'il ne lui survenait aucun accident, et
I il voyageait avec prudence.
SEMAINE LITTÉRAIRE. 335
Il avait dépassé Consuegra et longeait un '■ menaçante, et surtout au pistolet dont 9a main bois dont les arbres touffus le préservaient de | était armée, Juan-Baptista n'eut plus«de doutes, la chaleur du soleil. Il entendit derrière lai les — Au revoir! s'écria-t-il en regardant Pipas, d'un cheval. Il tourna légèrement la tête, i quillo d'an air moqueur.
Il vit un cavalier, un militaire qui faisait la II piqua son cheval, et un instant après il même route que lui. Piquillo ne hâta ni ne ru- disparut dans un nuage de poussière. Alliaga lentit sa marche, pour ne donner aucun soup- en était débarrassé; mais cette vue seule lui çon à son compagnon de voyage. avait laissé dons le cœur une impression péni-
Le cavalier qui était derrière lui semblait ne ble et dans l'esprit de fâcheux présages. Japoint vouloir fatiguer sa monture, et il n'allait mais le capitaine ne s'était offert a ses yeux que qu'au pas. Il eut cependant bien vite atteint cette rencontre ne fût pour lui comme l'annonce Piquillo, mais ne le dépassa point, et se tint ' de quelque grand nialheur, # et cette fois ce n'épendant quelque temps sur la même ligne que tait point un vain pressentiment, ni une crainte lui. Piquillo, enveloppé de sa robe de pèlerin, , chimérique. Le capitaine était homme à le déle front couvert d'un chapeau à larges bords, ne noncer au prochain vilTage, à donner du moins disait rien, ne levait pas la tête et marchait sans ' son signalement qui était bien reconnaissable. faire la moindre attention au cavalier, qui, sans j La prudence défendait a Piquillo de suivre doute blessé du silence ou du dédain du piéton, , le chemin qu'il avait pris. Il abandonna donc la toussa d'un air de supériorité et laissa du haut i grande route, et ensuivit une de traverse qui de son cheval tomber ces paroles: j s'offrait à lui. Il marcha environ trois quarts
— Ami, suis-je bien ici sur la route de To- 1 d'heure au milieu d'un pays riche et bien cullède ? j tivé, et arriva a une belle forêt, traversée par
A cette voix trop bien connue et dont la vi- cette route. Il s'y eugagea sans hésiter, perbration le faisait toujours tressaillir, Piquillo ' suadé que cela devait conduire à quelque habileva les yeux. I tation. En effet, il se trouva au bout d'une de-
Ce militaire, paré d'un bel uniforme et pot- ! mi-heure en face d'un magnifique château d'artantles insignes de capitaine, avait toute l'allure | chitecture gothique, demeure seigneuriale s'il
et toute les manières de Juan-Baptista ; quant à la voix, c'était la même. Piquillo baissa vivement les yeux et répondit à la demande du voyageur par un signe de tête aftrmatif.
— C'est donc bien la route de^olède?
— Oui, dit brièvement Piquillo.
Il paraît qu'il y avait dans cette seule syllabe, ou dans la manière dont elle était prononcée, une émotion qui n'était pas naturelle ; car, depuis ce moment, le capitaine fit tous ses efforts pour apercevoir les traits de son compagno^e voyage. Le large chapeau le gênait beaucoup.
eu fût, avec pont-levis, corps de logis principal, deux ailes, vastes jardins et une cour immense, alors remplie de monde. C'étaient sans doute les habitans du joli village qu'on apercevait sur le coteau, et il y avait probablement quelque grande fête chez le seigneur de l'endroit. Les gens qui s'amusent sont peu dangereux, et ce rassemblement n'inspira nulle défiance à Piquillo. D'ailjnrs il avait déjà été vu; car des jeunes filles s'étaient déjà levées à l'aspect du pèlerin, et courant au devant de lui, l'avaient entraîné à une table où l'on traitait généreuse-
Il fit faire alors à son cheval quelques pas en i ment tous ceux qui se présentaient. Or, les avant, se retournant et se baissant pour regar- j pèlerins ont toujours faim et toujours soif; se der. Plusieurs fois il renouvela cette manœu- ; montrer autrement aurait paru extraordinaire, vre, qui, à ce qu'il paraît, ne le satisfaisait I Piquillo accepta donc, pour détourner les
u'iroparfaitement, et Piquillo impatienté se j soupçons, le verre que lui offrait la jeune pay-
lit en lui-même : , sanne.
— Je suis bien bon de me laisser espionner j — A qui appartient ce château ? demandapar ce misérable, qui doit avoir encore plus que j t-il.
moi la crainte d'être arrêté, ce nouveau dé- j — A un seigneur portugais qui a des biens
guisement même me le prouve. j en Espagne, mais qui les visite rarement, à
Levant alors son chapeau, et tirant de sa ' preuve qu'il n'était jamais venu ici, et c'est la
poche un pistolet qu'il arma. | première fois que je le vois, moi qui suis la
— Capitaine Juan-Baptista î s'écria t-il. 'jardinière du château.
Celui-ci à son tour tressaillit. I — Et pourquoi y vient-il aujourd'hui?
— Gagnez le large, ou je tire sur vous; il y | — Pour se marier.
aura dans un instant un bandit de moins en ! — C'est différent ! dit Piquillo. Et quel est Espagne. ce seigneur portugais?
A Pair ferme du jeune homme, à sa voix | — Le duc de Santarem.
T3B0I SUIE MIE PAMÏIIE.