‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 29 sur 62 · LE MARIAGE · texte numérisé non relu

LE MARIAGE

— Je comprends alors ces réjouissances et ces fêtes, dit Piquillo, puisque le propriétaire de ce riche domaine se marie. Et qui épouset-il?

— Une demoiselle de Madrid, répondit la jardinière. La fille d'un ancien militaire.

— Est-elle riche ?

— Elle n'a rien.

— Est-elle jolie au moins?

— Charmante! quoique bien pâle ! et triste ! elle ne rit jamais ; ça m'effraierait, une mariée comme celle-là. Il est vrai que monseigneur n'est guère plus gai. Il regarde toujours autour de lui avec un air de terreur... comme si quelque malheur allait lui arriver ! Et ce malheur là... c'est sans doute son mariage, car sa fiancée ne paraît pas folle de lui. C'est une drôle de noce que celle-là !

— En vérité ? dit Piquillo, qui s'intéressait malgré lui au récit de la jeune jardinière : et quand se célèbre ce mariage ?

— - Dans ce moment même. N'entendez-vous pas les cloches? La chapelle du château dont vous voyez d'ici le portail est si petite, que tout le monde n'y peut tenir; voilà pourquoi la moitié du village reste ici sur la pelouse. Imaginezvous, seigneur pèlerin, continua la jeune fille, enchantée de pouvoir causer, imaginez-vous que les mariés sont arrivés hier soir. La noce ne devait se faire que demain, mais il est survenu un ordre de la cour pour que le mariage eût lieu aujourd'hui même.

— C'est étonnant ! dit Piquillo. Mais en étesvous bien sûre ?

— - Je tiens tous ces détails d'une jeune fille qui est arrivée ici avec la mariée, et qui l'a habillée ce matin, Juanita.

— Juanita î s'écria Piquillo avec émotion, tout en se disant en lui-même que toutes les femmes de chambre s'appelaient Juanita.

— Tenez, tenez, continua la jardinière, le bruit des cloches redouble, et j'entends les or-

fues ; c'est sans doute le moment de la bénéiction ; venez, seigneur pèlerin, approchonsnous, nous verrons peut-être de loin !

Piquillo la suivit par un mouvement machinal, et se tint quelque temps debout à la poite de l'église.

Mais il ne distinguait rien, il y avait trop de monde devant lui. Tout à coup un flot de curieux venant du dehors et faisant irruption en avant, porta Piquillo d'une seule secousse presque au milieu de la chapelle, et sans un pilier qui servit de digue aux vagues mouvantes de la

foule, il aurait été jeté jusque sur les marches de l'autel.

Appuyé contre le pilier qui le soutenait, et cherchant à s'élever sur le bâton d'une chaise, Piquillo dominait de quelque peu tous ceux qui l'entouraient. La cérémonie venait de finir. Le marié avait donné le bras à sa femme qu'il emmenait. Le suisse marchait en avant, faisant faire place avec sa hallebarde, manœuvre qui avait produit dans l'assistance les mouvemens onduleux que nous venons de décrire. Piquillo, placé du côté du marié, ne pouvait d'abord voir que lui ; il leva les yeux, et se crut en proie à un vertige, à une hallucination ; dnns ce grand seigneur revêtu de riches habits de fête et décoré de plusieurs ordres... il crut reconnaître... il reconnut les traits du capitaine Juan Baptista, qu'il avait laissé une heure auparavant habillé en militaire et galoppant sur la grande route.

— Encore lui ! toujours lui î se dit-il ; je le vois partout !

Et il mit un instant sa main devant ses yeux.

Ce qui lui paraissait incompréhensible le sera moins pour nos lecteurs, s'ils veulent bien se rappeler que le père du duc de Santarem était également le père de Juan Baptista. La rencontre que Piquillo avait faite le matin et l'impression sous laquelle il se trouvait lui avaient fait paraître plus frappante encore la ressemblance qui existait entre eux, et qui était déjà très grande.

Honteux cependant de sa faiblesse et de sa crédulité, il retira vivement la main qu'il avait portée à ses yeux, et regarda de nouveau.

Mais cette fois quels furent les battemens de son cœur, quel froid glacial se glissa dans ses veines, quelle pâleur couvrit son visage ! Il voyait, à dix pas de lui et donnant le bras au duc de Santarem, son seul amour, son seul rêve, le bonheur de sa vie, son ange adoré i Aïxa belle et pâle, habillée en mariée, l'œil hagard et immobile, s'avancant sans rien voir et sans rien entendre !

Il voulut appeler ! Aïxa ï Aïxa ! c'est moi ï Sa langue ne put articuler une parole. Il voulut s'élancer... la foule l'en empêchait, et ses jambes tremblantes se dérobaient sous lui ; enfin, du fond de sa poitrine oppressée sortit un long sanglot, un cri horrible de désespoir, et il s'évanouit

Tout était fini pour lui ! il avait cru mourir ! Le ciel n'avait même pas daigné lui accorder ce bonheur !

Le tumulte de la foule qui se heurtait en sens divers, lés cris des femmes que l'on pressait contre les portes de sortie, empêchèrent d'entendre le cri de douleur de Piquillo. Tou» ceux qui l'entouraient s'éloignaient pour suivre

le cortège des deux mariés. Le pauvre jeune homme se serait brisé de toute sa hauteur sur les dalles de l'église ; mais soutenu d'abord par le pilier, puis pur les chaises qui le reçurent au moment où il tombait, il resta là, immobile et privé de tout sentiment.

Un instant après, cette petite chapelle si tumultueuse et si pleine, était devenue silencieuse et déserte. Il n'y avait plus personne autre que Piquillo; le jardinier avait refermé du dehors les deux grandes portes, empressé de courii comme tout le monde aux divertissemens et aux jeux qui les attendaient.

Piquillo resta longtemps sans connaissance, et bien des heures s'étaient écoulées lorsqu'il revint à lui; il était couvert de sueur, et l'air humide et froid qui régnait dans l'église Pavait réveillé. Une nuit profonde l'environnait, et il fut quelques instans avant de pouvoir se rappeler où il était et ce qui lui était arrivé. Enfin, et peu à peu. il sentit en lui la vie renaitre et avec elle le sentiment de ses maux. Il écouta. L'horloge du château sonnait dix heures. Il se leva avec rage, avec une jalouse fureur ; il courut à la grande porte de l'église... elle était fermée.

Un léger bruit se fit entendre alors à l'autre extrémité de la chapelle, et Piquillo vit briller une petite lumière qui s'avançait lentement. Il se dirigea de ce côté. Une femme venait de s'approcher de l'autel ; elle s'y était agenouillée et priait avec ferveur. Il entendit prononcer le nom d'Aïxa.

Ce nom avait conservé pour lui son charme irrésistible. Il s'avança... Il écouta eu respirant à peine cette voix qui avait deviné sa pensée et qui priait pour Aïxa !... Il entendit murmurer aussi le nom de Fernand, et enfin le sien, celui de Piquillo... et lui qui, s'abandonnant à son désespoir, allait maudire le ciel et la terre, sentit tout à coup son cœur se fondre ; il tomba à genoux en sanglottant, et s'écria :

— Soyez bénie, vous qui ne m'avez pas oublié ! vous qui priez pour moi !

La jeune fille s'était levée effrayée ; mais à cette voix bien connue, elle s'arrêta, et tremblante d'émotion et de joie, elle dit.

— Qui est là ?... qui a parlé ?

— Lui ! s'écria Carmen... car c'était elle qui dans l'ombre et le silence venait prier Dieu pour tous ceux qu'elle aimait! Lui, Piquillo ! Ah ! quel bonheur pour la pauvre Aïxa, qui tout à l'heure encore me disait : Si je pouvais du moins le voir ! le voir une seule fois avant de mourir !

—■ Elle a dit cela ! s'écria Piquillo, tremblant maintenant de joie et d'ivresse.

— Silence ! répondit Carmen,' en mettant sa main devant la bouche de Piquillo ; pas un mot, et suivez-moi. Venez ! venez ! I

Elle le prit par la main, ouvrit la petite porte '

par laquelle elle était entrée et qui communiquait avec le château. Ils s'avançaient dans l'obscurité le long d'un vaste corridor qui semblait traverser le bâtiment principal. On entendait au loin le bruit et le tumulte de la noce, les éclats joyeux des villageois qui dansaient dans la grande salle basse, et les sons de l'orchestre qui faisaient vibrer les fenêtres gothiques du château. Piquillo suivait sa conductrice en silence et sans rien lui demander. Enfin, ils arrivèrent à une petite pièce, une antichambre à peine éclairée.

— Attendez-moi, dit Carmen, je vais prévenir Aïxa, car la surprise et la joie lui feraient mal.

Et elle entra dans la chambre à coucher de la mariée.

Piquillo sentait le cœur lui battre à lui ôter la respiration. Il fut obligé de s'asseoir, et il attendait, et il lui semblait que chaque minute avait pour lui la durée d'une existence.

Carmen sortit enfin ; elle n'avait été qu'un instant.

— Entrez... entrez, lui dit-elle... Je vous laisse.

Piquillo se précipita dans la chambre d'Aïxa. Elle était assise, pâle, les cheveux en désordre et à demi-vétue ; près d'elle un secrétaire était ouvert, et elle tenait h la main des papiers qu'elle laissa échapper en apercevant Piquillo. Elle poussa un cri et se jeta dans ses bras.

— Te voilà ! te voilà donc enfin ! Tu nous es rendu !

-— Oui, mais le plus malheureux des hommes... puisque j'arrive trop tard... puisque je n'ai pu vous sauver !

— Je te vois du moins... je te vois !... Je n'espérais plus ce bonheur ! lui dit-elle.

Et tout en parlant ainsi, elle le serrait contre son cœur, le couvrait de ses larmes et de ses baisers, et Piquillo hors de lui, était prêt à succomber sous le poids d'un bonheur qu'il n'osait espérer ni comprendre, muis qui l'enivrait, qui l'égarait. Aïxa, suspendue à son cou, s'écria en l'embrassant :

— Mon frère !... mon frère bien aimé .' Piquillo la repoussa loin de lui, chancela et

tomba sur le parquet, pâle, haletant, inanimé.

La foudre venait de le frapper. Il éprouvait une souffrance horrible : deux commotions si violentes et si imprévues, le passage subit d'an bonheur inouï à un extrême désespoir, surpassaient les forces de sa raison. Il se releva brusquement, balbutia quelques mots sans suite, regarda Aïxa d'un air farouche et menaçant, et voulut s'éloigner.

C'était la folie qui commençait !

— Fils d'Albérique, mon frère, que vous aije fait ? répéta Aïxa de sa douce voix. Pourquoi me fuyez-vous quand je n'ai plus que vous pour me consoler ?

Cette voix enchanteresse produisit sur Piquillo

SEMAINE LITTÊRAIKE.

son effet ordinaire. PJus puissaate encore que la secousse qu'il venait d'éprouver, elle arrêta sa raison prête à l'abandonner, dissipa son égarement, le rendit à la vie et en même temps au devoir et à l'honneur qui étaient sa vie, à lui. Se raidissant contre la douleur, il redevint homme ; il retrouva cette puissance de volonté qui peut tout dompter, jusqu'à nous-même. Il fut assez fort pour commander à son trouble, pour ordonner à ses traits de sourire, à son cœur de ne plus rien éprouver, et pour dire à l'orage qui grondait en lui ce que Dieu dit à l'Océan : Tu n'iras pas plus loin.

— Pardon de ma faiblesse, lui dit-il. Moi qui ai tant de fois triomphé de la douleur, je viens de me laisser vaincre par la joie ; mais depuis deux jours tant d'émotions, tant de souffrances ! J'étais déjà malade. J'ai la fièvre, voyez-vous, et dans la fièvre on a parfois le délire.

11 ne mentait point. Aïxa saisit sa maiu brûlaute. le fit asseoir près d'elle et lui prodigua les soins les plus tendres, sans se douter qu'elle redoublait encore les tourmens qu'elle voulait calmer.

— Vous, ma sœur ! murmurait Piquillo d'une voix tremblante, ma sœur ! Et il répétait ce mot, maintenant son salut, son talisman et sa seule défense : Ma sœur !

Puis, tournant vers elle ses yeux tristes, où le sourire cherchait à briller au milieu des larmes.

— Ce nom n'apprend rien à mon cœur, lui dit-il ; depuis longtemps j'avais pour vous la tendresse d'un frère. Mais ce que mon cœur avait deviné, mon esprit ne peut encore le comprendre.

— Et moi, je vais te l'expliquer ! s'écria Aïxa... Et voyant qu'il regardait autour de lui avec inquiétude. Ne crains rien ! Monsieur le duc ne peut entrer ici sans mon ordre ! si je n'ai pu me soustraire à ce fatal mariage, j'ai réservé du moins mes droits et ma liberté, et nul, pas même lui, n'y peut porter atteinte !

Elle ne remarqua point l'éclair de joie qui # brilla dans les yeux de Piquillo, et continua en lui tenant toujours la main :

— Tu sais, mon frère, que les Maures de Valence et de Grenade, ne pouvant supporter les maux, et surtout le joug honteux dont on les accablait, se révoltèrent sous le dernier roi Philippe II, et coururent aux armes pour défendre leur religion, leurs femmes et leurs enfans.

— Oui... dit Piquillo en pensant à Alliaga, plus d'un brave soldat perdit la vie dans les montagnes des Alpujarras.

— Trente mille des nôtres y trouvèrent un tombeau, dit Aïxa ; mais avant, plus de soixante mille Espagnols étaient tombés sous leurs coups. et le roi Philippe, effrayé d'une victoire qui lui coûtait si cher, devint clément par terreur. Il promit de ne plus persécuter les Maures et de ne plus les obliger par force à changer de reli-

gion. Il fut dit, seulement par une ordonnance royale, que ceux qui refuseraient d'abjurer ne pourraient occuper aucune place, aucuu emploi en Espagne ; qu'on ne pourrait les forcer à faire baptiser ceux de leurs enfans qui alors auraient plus de sept ans, mais qu'à l'avenir tous ceux qui viendraient au monde seraient présentés au moment de leur naissance, et cela sous peine des plus grands châtimens.

Maintenant, frère, tu vas comprendre aisément la situation de toute notre famille.

Cette ordonnance inquiétait *peu le Maure Delascar d'Albérique, qui n'avait aucune envie de demander au roi d'Espagne des emplois et des dignités. Son travail et son industrie lui procuraient plus de richesse qu'il n'en désirait pour lui et les siens. D'un autre côté, son fils Yézid, ayant alors plus de sept ans. ne pouvait être contraint à recevoir le baptême ni par conséquent à changer de religion. Il n'avait donc rien à craindre de ses oppresseurs, et ceux-ci, sous le coup de la terrible leçon qu'ils avaient reçue, exécutèrent pendant quelques années et assez fidèlement les promesses qu'ils avaient faites. On était alors aux dernières années du règne de Philippe II, et voilà que la compagne d'Albérique, sa femme bien-aimée, Araina, devint enceinte. Juge alors, mon frère, des angojsses et des craintes de cette pauvre famille. Il fallait donc que l'enfant qui allait naître fut d'une autre religion que la leur ; il fallait élever au milieu d'eux un chrétien, un infidèle, un ennemi de leur foi, sous peine d'être dénoncés à l'inquisition, jetés dans un cachot, torturés, brûlés... que sais-je !... Tu as vu toi même par Gongarello et par la pauvre Juanita qu'on envoyait les Maures au bûcher pour bien moins que cela.

— C'est vrai ! c'est vrai ! s'écria Piquillo. Je comprends maintenant.

— Ma mère, continua Aïxa, ma mère, qui était d'une extrême dévotion, fut tellement tourmentée de cette idée qu'elle croyait toutes les nuits entendre la voix menaçante du prophète, ou voir l'épée flamboyante de l'ange Gabriel. Elle devint si dangereusement malade que l'on craignait pour ses jours et pour ceux de l'enfant qu'elle portait dans son sein. Et après avoir longtemps hésité, voici le parti auquel on s'arrêta : ma mère, «)ui n'était enceinte que de quelques mois, fit un long voyage, puis revint secrètement à Grenade, chez une ancienne esclave à elle, établie mercière près de PAlhambra. Cette brave femme, qui nous était dévouée, venait de mettre au monde un enfant qu'elle avait présenté au baptême. On prit soin de cet enfant, dont moi je pris la place. Ma mère aimait mieux se priver ainsi de ma présence que de me savoir à jamais perdue pour sa croyance et pour son dieu. Elle préférait une séparation de quelques années à la séparation éternelle que le baptême eût établie entre nous. Il faut dire

aussi [qu'il ne se passait pas de semaine ; « Dites à votre père de renoncer à son dessein sans que des relations d'affaires appelassent { et de se tenir plus que jamais sur ses gardes. Albérique ou sa femme dans la ville de Gre- On ne cherche dans ce moment qu'un prétexte nade ; que souvent Palomita, la mercière, a- ; pour le perdre ; c'en serait un infaillible et imvait besoin, pour son commerce, de faire des i manquable. Si on savait qu'Aïxa est sa fille et acquisitions à Valence; qu'elle restait plusieurs ! qu'il l'a dérobée au baptême, je ne pourrais le jours en voyage, m'emmenant toujours avec j sauver; je ne pourrais lutter, moi la reine, ni elle, et que je recevais ainsi à la dérobée les contre le pouvoir du duc de Lerma ni contre caresses de mes vrais parens. Mais quand mon ; la haine du grand inquisiteur, qui, cette fois, père eut perdu la pauvre Amina, plus que ja- aurait la loi pour lui. Dites donc à d' Albérique mais il se mit à m'aimer, plus que jamais il eut | que dans son intérêt, dans celui de 6a fille, il besoin de moi. Il venait me voir si souvent, et i s'éloigne d'elle en ce moment au lieu de s'en sa tendresse était si vive qu'à chaque instant il • rapprocher. »

se trahissait à mes yeux. J'avais à peine cinq j Telles furent les paroles de la reine. Et quel ou six ans qu'il m'avait déjà avoué son secret. [ parti restait à mon pauvre père ! 11 ne pouvait

— Eh bien, oui ! me disait-il, oui, ma bien- j me garder auprès de lui; Palomita n'était plus; aimée Aïxa... tu es mon enfant, tu es ma fille, j à qui me confier, moi sa vie et son bonheur? Mais prends bien garde que personne ne s'en i Au milieu de ses angoisses, il songea à don doute ; sans cela, vois-tu bien, ils me jette- | Juan d'Aguilar, son noble ami, mais il crairaient dans un cachot... ils nous traîneraient ! gnait, en me remettant entre ses mains, de sur un bûcher, moi et ton frère Yézid. ; compromettre sa position, sa fortune et même

Dans ce qu'il me disait, je ne comprenais i ses jours, qu'une chose, c'est que si je parlais, on tuerait j — Tant mieux ï s'écria le digne vieillard, mon père et Yézid ; et l'on m'eût tuée moi- ! Je pourrai donc m'acquitter envers vous. Vomême plutôt que de me faire prononcer leur i tre fille sera la mienne; ce sera la sœur de nom. Tu l'as vu, frère, continua Aïxa. quoique j Carmen, car je jure à toutes les deux désorbien jeune encore, je m'étais fait de ce secret : mais la même affection.

un devoir si sacré, que pas même Carmen, pas ! — Et il a tenu parole, dit Piquillo en esmême toi, ne me l'auriez fait trahir. La vie de ; suyant une larme et en se rappelant les jours mon père en dépendait, et prête à parler, je me passés dans la maison d'Aguilar, jours d'illuserais arrêtée, croyant entendre murmurer à sions, rêves de la jeunesse, espérances de bonmon oreille le nom de parricide ! î heur à jamais détruites maintenant !

— Eh bien ! dit Piquillo, oppressé par un — Je n'ai pas besoin de te dire, continua douloureux souvenir, achevez, ma sœur. { Aïxa, que dans sa tendresse paternelle d'Albé-

Aïxa poursuivit : j rique croyait ne pouvoir jamais m'accabler as-

— J'avais à peu près sept ans quand la reine : sez de présens; moi, enfant, j'avais de l'or, des Marguerite, à l'époque de son mariage, traver- ! diamans, des parures dont je ne me servais pas sa le royaume de Valence et vint avec toute sa et qu'au contraire je cachais de mon mieux, suite faire une visite à mon père d'Albérique. ! Voilà, frère, dit-elle, en lui tendant la main, Et il a tant de mérite, mon père, tant de savoir | l'origine des richesses qui vous étonnaient, et de vertus ! dit Aïxa avec orgueil. , Souvent aussi, et vous l'ignoriez, on me faisait

— Je le sais, je le sais, dit Piquillo ; comme ; appeler chez le général. Carmen elle-même vous, ma sœur, je le révère et je l'aime. j croyait que c'était pour quelques recommanda-

— Et la reine, poursuivit la jeune fille, la j tions ou quelques reproches. C'était pour rereine aussi se mit à l'estimer et à l'aimer, et cevoir les embrassemens de mon père ou de lui promit sa protection... toujours ; c'est le mot j Yézid. Mon sort s'écoulait ainsi, en secret, et dont elle se servit, c'est mon frère Yézid qui | digne d'envie.

— Et le mien donc ! dit à part lui Piquillo en soupirant.

— Mais, poursuivit Aïxa, qnand, pour notre malheur à tous, le noble, l'excellent d'Aguilar eut fermé les yeux, il fut décidé que je suivrais Carmen chez sa tante, chez la comtesse d'Altamira... une infâme !

me l'a dit. Alors et comptant sur l'appui de la reine, mon père devint plus hardi. Palomita, la mercière, venait de mourir ; il confia à Yézid le dessein qu'il avait de me prendre ouvertement avec lui et de m'avouer pour sa fille ; mais il n'osait le tenter sans prendre l'avis de la reine et sans la certitude d'être protégé par elle. Yézid partit alors pour Madrid, et, ce « — Que dites-vous?

qui était bien difficile, il obtint une audience secrète de la reine.

— Comment cela ? dit Piquillo.

— Que pendant votre absence, que depuis deux mois, mon frère, bien des dangers nous ont environné Carmen et moi. Carmen avait

— Je ne le sais pas, dit naïvement Aïxa ; il ! un défenseur, son fiancé, son époux, Fernand ne me l'a jamais dit : ce que je sais, c'est qu'il | d'Albayda, dit-elle en baissant les yeux... mais revint effrayé, désespéré... Il avait tout ra- j moi, je n'avais point d'ami... car vous n'étiez conté à la reine, et celle-ci lui avait répondu : i plus là... et mon père était loin de moi. Un

SEMAINE LITTÉRAIRE

homme est venu alors... c'était le ministre du roi, le duc de Lerraa. Il est venu me proposer un mariage, à moi, qu'il croyait la fille d'un soldat tué en Irlande. 11 est venu me dire que le roi voulait cette union. Que pouvais-je répondre, sinon que je demandais le temps de réfléchir ou de me consulter, ou plutôt de consulter mon père et Yézid ? Je me hâtai de leur apprendre mes craintes, mes inquiétudes, demandant leurs avis et leurs conseils, enfin épanchant dans leurs âmes tout ce que l'âme d'une fille et d'une sœur peut renfermer d'intime et de caché; confiant ainsi mes plus secrètes pensées à un écrit que je croyais inviolable et qui devait me trahir... oui, un ministre du roi, un duc de Lerma, n'a rien respecté.

— Qu'entends-je ! s'écria Piquillo avec indignation.

— Un matin, poursuivit Aïxa, je le vois entrer dans ma chambre. « Je vous ai proposé, senora, me dit-il, d'épouser le duc de Santarem, et vous êtes une fille trop dévouée et trop tendre pour refuser cette union, car en refusant vous condamnez à la prison et au bûcher votre père et tous les siens.

— Comment cela ? m'écriai-je épouvantée.

— Fille du Maure d'Albérique, sœur d'Yézid Delascar, voici la lettre que vous leur avez adressée. Il ne faut pas d'autres preuves pour les condamner, et les preuves, c'est vous qui les aurez fournies. Si je livre cette lettre à don Sandoval, le grand inquisiteur, ils sont perdus tous les deux, tandis que si vous épousez le duc de Santarem...

— Vous me rendrez cette lettre ?

— A l'instant même.

— Donnez-la-moi, m'écriai-je, je consens !

— Ce sera mon présent de noces, répondit le duc, je vous le jure ! Le matin même du mariage, elle vous sera remise par le prêtre même qui bénira votre union. >

— Maintenant, frère, s'écria Aïxa, tu sais tout. Pourquoi vouloir absolument me marier?

Pourquoi tenir à ce duc de Santarem ?... c'est ce que j'ignore encore... mais il y là-dessous quelque mystère que nous découvrirons. Par malheur, toi qui pouvais seul m 'éclairer ou me donner conseil, tu n'étais pas là.

— Oui, par malheur ! s'écria Piquillo avec rage.

— Tu m'avais caché le bot et la cause de ton voyage, c'est quelques jours après ton arrivée à Valence, que Yézid m'apprit quel était le frère que le ciel nous donnait... ce frère que je chérissais déjà ! Que n'es-tu venu alors ?

— J'accourais vers vous, dit Piquillo avec désespoir... vous faire part de ma joie, de mon bonheur... mais arrêté par nos ennemis... emprisonné par eux...

Et il lui racontait en peu de mots les dangers auxquels il venait d'échapper et qui le menaçaient encore ; dangers que depuis quel-

ques heures il avait oubliés, lorsqu'en ce moment un grand bruit se fit entendre da ns le château. Des cris, des pas précipités re tentirent au milieu de la nuit.

— Va-t'en ! dit Aïxa à son frère.

— Oui, si l'on me voyait ainsi près de vous, au milieu de la nuit... ce serait vous perdre.

— Non, répondit Aïxa d'un voix ferme .. je leur avouerais que tu es mon frère... je l'ai confié à Carmen... Je ne crains rien pour moi... mais c'est toi peut-être qu'ils poursuivent, et je ne veux pas que tu retombes entre leurs mains.

— Ah ! peu m'importe maintenant ! répondit Piquillo, en laissant tomber ses mains avec découragement.

— Tu oublies donc, mon frère, que j'ai besoin de ton appui maintenant, et de ton amitié toujours.

— Oui... j'étais un égoïste et un ingrat.

Vous avez raison.

— Et pourquoi me dire vous? lui de manda t-elle.

— Ah ! l'habitude de vous respecter...

— Oui. autrefois peut-être!... mais à présent tu n'es plus obligé qu'à m'aimer, n'est-ce pas, frère ?

Le bruit redoublait dans le château et semblait se diriger vers l'appartement d'Aïxa.

— Va-t'en donc, s'écria-t-elle, pour que je puisse te revoir !

Et joignant les deux mains d'un air suppliant,

— Je t'en prie, frère... va-t'en si tu m'aimes !

— Je pars, dit Piquillo avec émotion... mais comment ? mais par où ? les voilà à cette porte... les entends-tu ?

— Oui, dit Aïxa... mais quoique arrivée ici depuis hier seulement, cet appartement est le mien... et Ton m'en a enseigné les secrets.

Ouvrant alors un panneau de la boiserie richement sculpté,

— Tiens ! tu descendras par un petit escalier tournant, jusqu'à une porte qui donne sur le parc; en voici la clef que l'on m'avait remise pour mes promenades à moi. Le parc est contigu à la forêt... et de là, la fuite est facile... Adieu donc, et bientôt à Madrid !

— A Madrid, dit Piquillo; avez-vous d'autres ordes à me donner ?

— Encore un.

— Et lequel ?

•— De m'embrasser, mon frère !

— Adieu ! adieu ! s'écria Piquillo hors de lui.

Et se dégageant de ses bras, il s'élança par l'escalier dérobé, pendant que de la pièce voisine on frappait rudement à la porte de la chambre à coucher de la nouvelle mariée.

P1QUILL0 ALLIAGA.

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