‹ Piquillo Alliaga; ou, Les maures sous Philippe III (volume 2)Chapitre 30 sur 62 · LA NUIT DES NOCES · texte numérisé non relu

LA NUIT DES NOCES

Le jour où le duc de Lerma s'était reodu à l'hôtel d'Altamira; le jour où , bien malgré elle, Aïxa s'était engagée à épouser le duc de Saotarem, Carmen, désespérée du malheur de son amie, s'était hâtée de le raconter à celui à qui elle disait tout. Elle avait écrit tous les détails de cet événement à Fernand d'Albayda, son fiancé, alors à Lisbonne, lui demandant s'il connaissait quelque moyen de sauver Aïxa.

A la lecture de cette lettre, à la nouvelle de ce mariage, Fernand d'Albayda avait pâli, le papier s'était échappé de ses mains ; puis à sa stupeur avait succédé un accès de rage contre le ministre et contre Santarem, qu'il regrettait maintenant d'avoir envoyé à Madrid et de n'avoir pas fait fusiller sur-le-champ à Lisbonne. Les preuves de ses complots étaient évidentes, il les avait adressées au ministre, et celui-ci, au lieu de punir, récompensait. Le duc de Lerma, qui avait été sans pitié pour des sens imprudens ou égarés, faisait grâce à un des chefs, devenait son protecteur et lui donnait pour femme la plus aimable, la plus jolie fille d'Espagne ! C'était, selon Fernand, une injustice et uce tyrannie intolérables à laquelle il était de son devoir de s'opposer ; car il allait épouser Carmen, qui était presque la sœur d'Aïxa. Donc, Aïxa était de sa famille; donc, il devait la défendre, et, à force de se le répéter, il avait fini par se le persuader. La seule chose qu'il ne s'avouât pas, c'est qu'il était jaloux, c'est qu'il voulait bien par devoir renoncer à Aïxa, mais non la voir au pouvoir d'un autre.

Pendant qu'il changeait à chaque instant de résolution, hésitant et ne sachant quel parti prendre, le duc de Lerma, qui avait les siens bien arrêtés, pressait la conclusion d'un mariage auquel se rattachaient toutes ses espérances. Il aurait désiré que cette cérémonie ne fit aucun éclat et n'excitât point l'attention publique, ce qui était impossible à Madrid : les parens et les amis du duc de Santarem, c'està-dire une partie de la cour, s'empresseraient d'assister à ce «mariage. On ne manquerait point d'examiner la tenue des deux époux et d'en tirer mille commentaires dont plusieurs mettraient peut-être sur les traces de la vérité, surtout lorsqu'on verrait, quelques jours après, la duchesse de Santarem présentée à la cour.

c Le duc de Lerma prit alors une de ces résolutions hardies qu'emploient toujours les ministres qui ont peur : ce fut de se cacher et de traiter cette affaire en secret d'Etat. Il fit venir Santarem.

— N'avez-vous pas, lui dit-il, une fort belle terre aux environs de Tolède ?

— Oui, monseigneur.

— C'est là que se célébrera votre mariage.

— Pour quelle raison ?

— Pour raison d'Etat, répondit gravement le duc.

— - C'est que je n'y suis jamais allé ; nul n'est averti et rien ne sera préparé.

— C'est ce que je veux. Vous n'inviterez personne de Madrid ; la cérémonie aura lieu seulement au milieu de vos vassaux. Vous donnerez des ordres en conséquence dès demain; vous partirez deux jours après, et dans six jours tout sera terminé, à la condition, par vous, de n'en parler d'ici là à qui que ce soit.

— Et pourquoi cela, monseigneur ?

— Je croyais vous avoir fait comprendre, répondit gravement le duc, que c'était pour des raisons...

— D'Etat... J'entends bien ; je me conformerai aux intentions de monseigneur.

Le duc de Santarem ne demanda plus rien et obéit. Tous les préparatifs se firent en secret et dans le plus profond silence.

Quelques jours après cet incident, d' A Ibérique et Yésid se promenaient à Valence dans les jardins du Valparaiso et combinaient ensemble les moyens de délivrer Piquillo, alors ! prisonnier de l'archevêque. Yezid devait partir | le lendemain pour cette expédition qu'il vou- | lait diriger lui-même. En ce moment on ap- | porta à d'Albérique un billet qui ne contenait que ces mots:

t On veut marier en secret Aixa au due de Santarem. Si c'est sans votre aveu et à votre insu, hâtez-vous, vous n'avez pas de temps à perdre. s

— D'où vient un tel avis? s'écria Albérique effrayé, en remettant vivement la lettre à son fils.

Yézid la lut de nouveau; elle ne portait point de signature : il regarda le cachet et vit en caractères arabes le mot toujours / ce mot gravé sur la turquoise que Marguerite avait acceptée de lui... Il se mit alors à trembler d'émotion et de crainte, et dit au vieillard à voix basse :

— 11 faut croire à cet avis. Il est certain.

— Pourquoi ?

— Il vient de la reine, mon père.

— Il faut partir alors, partir à l'instant, dit le vieillard.

Yézid avait remis à Pedralvi le soin de délivrer Piquillo et était parti pour secourir sa sœur bien-aimée.

Mais déjà, et d'après les ordres du ministre, le duc de Santarem avait écrit à son intendant de tout disposer pour son mariage. Lui-même était arrivé à sa terre un samedi soir pour se marier le lundi suivant. Aïxa avait refusé l'offre de la comtesse d'Altamira qui lui avait proposé de la conduire à l'autel. Ce mariage s'annonçait déjà sous des auspices assez tristes sans y joindre celui-là. Elle avait prié Carmen et Juanita de

SEMAINE LITTÉRAIRE

partir avec elle et de ne point la quitter. Quoique résignée et forte de son courage, elle se trouvait bien malheureuse, et loio de tous les siens, loin de Yézid, de Piquillo et de son père, à qui elle ne pouvait dire le sacrifice qu'elle acceptait pour eux, Aïxa éprouvait quelque douceur à avoir auprès d'elle Carmen et Juanita, ses amies et presque ses sœurs, Tune par l'amitié, l'autre par la reconnaissance.

Le jour même de leur départ, le duc de Lerroa, qui avait entouré de ses affidés l'hôtel d'Altamira et l'hôtel de Santarem, reçut Pavis qu'un cavalier, que Ton croyait être don Fertywd d' Al bayda, était arrivé secrètement à Madrid ; sans descendre à son hôtel ni faire part à personne de son retour, il s'était rendu directement chez le duc de Santarem et l'avait fait demander. On lui avait répondu que le duc n'était pas visible, ce qui avait paru le contrarier beaucoup, et après l'avoir attendu plusieurs heures avec les signes de la plus vive impatience, il s'était rendu chez la comtesse d'Altamira, avec laquelle il avait causé ; à la suite de cet entretien, il était remonté à cheval, était sorti de Madrid, et avait pris la route qui conduisait à Tolède.

Qui pouvait amener Fernand à Madrid, secrètement et sans permission ? Pourquoi avoir quitté Lisbonne sans en prévenir le ministre ?

Cette nouvelle avait inquiété le duc. et, une heure après, il reçut un nouvel avis qui ne l'intrigua pas moios. Un second cavalier, que les affidés n'avaient pu reconnaître, et qui d'ordinaire n'habitait pas Madrid, était également arrivé, mais beaucoup plus tard, à l'hôtel de Santarem. Ses habits poudreux, son cheval fatigué, indiquaient assez qu'il venait de loin et qu'il avait hâté sa marche. Il avait demandé à parler au duc de Santarem ; le majordome avait fait la même réponse qu'à Fernand d'Albayda : son maître n'était pas visible. « Il faut pourtant bien que je le voie, » avait répondu d'un ton menaçant l'étranger, qui se trouvait seul avec le majordome dans une salle basse.

Le majordome, peu brave de sa nature, et qui, d'ailleurs, dans l'emploi qu'il remplissait, n'était pas payé pour l'être, avait avoué que son maître n'était réellement pas à Madrid, et qu'il était parti depuis le matin.

— Tu vas alors me dire où il est allé .' s'était écrié l'étranger en tirant un poignard.

Peu habitué à cette manière d'interroger, le majordome s'était hâté de donner tous les renseignement désirables, et à l'instant même, l'étranger, remontant à cheval, était sorti de Madrid et avait pris la route qui conduisait à Tolède.

Cette coïncidence d'évènemens, ces arrivées successives de voyageurs et surtout cette manie qu'ils avaient tous de se diriger vers Tolède, avaient fait craindre au ministre quelques obstacles pour le mariage auquel il tenait tant et duquel dépendait pour lui la faveur du maître.

[ Il avait écrit à l'instant même au duc de Santarem que, toujours pour des raisons d'Etat»

le roi désirait que le mariage fût avancé d'un ; jour ; qu'ainsi donc, au reçu de la présente, il se rendit sur le- champ à l'autel pour y être I marié par fray Gaspard de Cordova, confesseur | de Sa Majesté, qui avait reçu les instructions ; du ministre et qui lui remettrait la présente | missive. Il ajoutait en forme de post-scriptum que, faute par le duc de Santarem de se con- ■ former aux intentions de Sa Majesté, désordres avaient été donnés aux corrégidors et officiera j de justice de la province de Tolède, pour s'emi parer de lui, dès le soir même, et le réintégrer , dans sa prison, attendu les nouvelles preuves I de culpabilité qui à chaque instant arrivaient I de Lisbonne.

En même temps le ministre écrivait à un 1 homme dont le dévoûment devait lui être acquis, au corrégtdor de Tolède, José Calzado, 1 d'avoir à se rendre a la terre du duc : d'abord, ! pour être bien sûr que le mariage serait fait et i célébré, et pour en donner sur-le-champ avis ! au ministre ; secondement, il lui était ordonné j de veiller sur le duc de Santarem, lequel lui | était expressément recommandé, et dont il ré- \ pondait sur sa tête; l'engageant par là à prenl dre, lui et ses gens, les précautions nécessaires pour empêcher toute embûche, guet-à-pens ou | même toute provocation, duel ou combat qui | mettraient en danger la personne du mari, qu'il était tenu de protéger et de représenter plus tard corps pour corps.

Le duc, arrivé de la veille, avait passé dans son château une très bonne nuit. Ne comprenant que fort peu de chose à la conduite du ministre à son égard, il soupçonnait toujours quelque piège et avait répété durant toute la route son refrain ordinaire : Pourquoi ai -je été me mettre à la tête d'une conspiration ? Cependant Aïxa était arrivée au château, et depuis que le duc avait passé la soirée avec elle, ses idées avaient pris un autre cours, il trouvait Aïxa charraanie ; c'était une des plus jolies femmes qu'il eût jamais vues. Son air froid et glacé lui avait paru de la réserve et de la dignité. Il commençait à trouver qu'il n'avait peut-être pas eu si grand tort de se mettre à la tête d'une conspiration ; qu'après tout, la conduite du ministre avait un côté raisonnable et satisfaisant; que si elle était obscure, c'était le propre de la politique, et que la plupart des hommes d'Etat étaient souvent incompris.

Le duc de Santarem était donc livré à toutes ces réflexions qui n'avaient pour lui rien de pénible, lorsqu'il avait reçu un message qui était venu mettre le comble à sa satisfaction. Aïxa le priait de vouloir bien passer chez elle. Il acheva à la hâte et avec les plus flatteuses espérances sa toilette déjà commencée. Si sa prétendue lui avait paru charmante la veille, elle lui sembla délicieuse en négligé du matin,

et au premier coup d'œil jeté sur elle, il se sentit définitivement réconcilié avec la politique du duc de Lerma.

— Monsieur le duc, dit Aïxa gravement, j'ai cru cette entrevue nécessaire.

— Nécessaire... je l'ignore ! agréable, j'en suis sûr, répondit le duc d'un air galant.

— Il m'a semblé que nous devions, avant tout, nous expliquer avec franchise, et dût la mienne vous déplaire, je la regarde comme un devoir.

Un air d'inquiétude remplaça le sourire qui errait sur les lèvres du duc.

— Je vous ai vu hier pour la première fois, et demain je vous épouse; c'est vous dire, monsieur, que nous ne pouvons pas nous aimer.

— Vous me permettrez, s'écria le duc, d'abord de ne pas être de votre avis, et ensuite d'espérer que vous-même ne serez pas toujours du vôtre.

— Au contraire, monsieur, je vous déclare que je n'en changerai jamais.

— Voilà, vous l'avouerez, dit le duc en s'efforçant de sourire, une constance bien terrible et bien fâcheuse pour moi. Puis-je savoir au moins sur quoi elle est fondée ?

— Je vais vous l'expliquer, monsieur, car je vous ai promis toute la vérité, et la voici : c'est malgré moi, c'est contre mon gré que je vous épouse.

Le duc se mordit les lèvres, et dit d'un air dégagé :

— Pourquoi alors, senora, m'épousez-vous?

— Parce qu'en refusant, monsieur, j'exposais les jours de mon père et de tous ceux qui me sont chers.

— Ah! c'est là le motif, senora? dit le duc en ricanant ; vous n'en avez pas d'autres ?

— Il me semble, monsieur le duc, qu'ils sont assez puissans. Mais si le refus venait de vous, ce ne serait point la même chose ; le ministre alors ne pourrait plus me contraindre, je serais libre, et vous aussi. Voilà, monsieur, ce que je voulais vous apprendre.

— Je vous remercie infiniment, senora, et ma franchise égalera la vôtre. Je vous dirai donc que moi aussi c'est malgré moi et contre mon gré que je vous épouse.

— En vérité! s'écria Aïxa avec une expression de joie ; eh bien, alors, pourquoi ne pas renoncer à ce mariage ? pourquoi y consentir ?

— Parce que j'y suis forcé et contraint par le ministre... parce que si je refuse, il y va pour moi de la prison et de mes jours peutêtre...

— Ah ! dit Aïxa avec mépris, c'est là le motif?

— Il me semble assez puissant, s'écria le duc ; et vous voyez, senora, que je ne suis pas

plus maître de vous rendre la liberté que de reprendre la mienne.

Aïxa garda quelques instans le silence et reprit :

— Il y a là, monsieur le duc, un mystère que je ne puis comprendre et que peut-être vous avez pénétré.

— En aucune façon, je vous le jure.

— J'aime à le croire, répondit Aïxa. Mais daignez, monsieur le duc, m'écouter encore un instant, plus qu'un instant, et vous pourrez vous retirer.

Le regardant alors d'un air ferme et assuré, elle lui dit:

— Je pensais en vous épousant sauver les jours de mon père ; je vois que je fais plus encore...

— Et quoi donc, senora?

— Je préserve les vôtres, monsieur le duc.

C'est déjà beaucoup. Vous devez être content de

i ce sacrifice et vous n'en demanderez pas d'autre, i Je me réserve la liberté de mes sentimens, et | je saurai la défendre même au prix de ma vie | à moi!

I — Ne craignez rien, senora, dit le duc en s'inclinant; je la respecterai, je vous le jure.

— J'y compte, monsieur le duc, et mainte- ! nant, quand vous le • voudrez, je suis prête à ! obéir aux ordres du ministre.

i Avec la majesté d'une reine, elle lui fit signe de la main de se retirer, et le duc. honteux, bu-

1 milié, furieux, remonta chez lui en répétant entre ses dents :

— Pourquoi diable, ai-je été me mettre à la tête d'une conspiration ?

11 cherchait en lui-même s'il n'y aurait pas quelque moyen de rompre ou du moins d'ajourner un mariage qui s'annonçait aussi mal* lorsque était arrivé de Madrid fray Gaspard de Cordova, confesseur du roi, apportant la lettre du ministre. Cette lettre, comme nous l'avons dit, enjoignait au futur époux de hâter la cérémonie et de se marier le jour même. Pour le coup, la colère de San ta rem fut au comble, mais devant les menaces que contenait le dernier paragraphe il n'y avait point à hésiter.

— J'obéirai, mon père, dit- il au moine, j'obéirai! Veuillez prévenir la senora Aïxa, ma fiancée, et fixer avec elle, pour aujourd'hui même, l'heure qui vous conviendra le mieux; toutes me sont indifférentes. Il reprit la lettre et la relut; il était clair qu'il fallait que le jour même il fût marié ou qu'il retournât en prison ; on y tenait; et il murmurait avec rage:

— Pourquoi se mettre à la tête d'une conspiration !

Son valet de chambre entra et lui annonça la visite d'un cavalier qui arrivait de Madrid.

— Son nom ?

— Don Fernand d'Albayda.

— Celui qui m'a fait arrêter en Portugal, et qui vient sans doute de la part du ministre

SEMAINE LITTÉRAIRE

pour presser et surveiller ce mariage ! Allons, i allons, dit-il entre ses dents, le duc de Lerma avait raison, c'est une affaire d'Etat.

Don Fernand entra, et pendant qu'il saluait, Santarcm s'écria avec impatience:

— Je sais ce qui vous amène, seigneur cavalier ! il était inutile de vous déranger et de venir de Madrid pour cela ; je consens à tout !

— En vérité? répondit Fernand, qui n'espérait pas réussir aussi complètement, ni surtout aussi vite.

— Oui, monsieur, reprit Santarem, vous serez satisfait, et puisqu'il le faut, dans quelques heures ce mariage sera célébré.

— De quel mariage parlez-vous, monsieur le duc ? demanda Fernand en pâlissant.

— Du mien avec la senora Aïxa.

— Quoi, vous y persistez ?

— Eh ! par saint Jacques ! le moyen de faire autrement ! tout le monde le veut, à commencer par vous.

— Je veux, au contraire, qu'il n'ait pas lieu! s'écria Fernand, et je viens, monsieur le duc, pour m'y opposer.

— Vous!

— Moi-même!

Santarem resta stupéfait, et Fernand continua gravement :

— La personne que vous prétendez épouser est l'amie, la sœur de ma fiancée; elle est presque de ma famille et n'a que moi pour défenseur. Or, comme j'ai quelque raison de croire que ce mariage se fait contre son gré...

— - J'ai mieux que des soupçons, seigneur cavalier, j'en ai la certitude. Elle me l'a avoué elle-même.

— Et vous passez outre ! s'écria Fernand arec colère.

— - J'ai mes raisons, répondit froidement Santarem.

— Et moi, je n'ai qu'un mot à vous dire : si tous faites ce mariage, vous aurez ma vie ou j'aurai la vôtre !

— A merveille ! et si je ne le fais pas, s'écria Santarem furieux, ce sera exactement la même chose.

— Qu'est-ce que cela signifie?

— Que c'est une fatalité qui me poursuit, un labyrinthe inextricable, dont je ne puis sortir continua Santarem, dont la colère allait toujours en augmentant.

— Expliquez- vous, de grâce, continua Fernand.

— Je n'ai point d'explication à vous donner.

— Voulez-vous vous marier ?

— Je ne le veux pas, cria Santarem avec rage, et pourtant je me marierai.

— Votre intention n'est pas de vous jouer d'un gentilhomme tel que moi?

— Parbleu ! seigneur cavalier, il y a d'autres gentilshommes* qui vous valent bien et dont chacun se fait un jeu. s

— Ils ont tort de le souffrir.

— Eh! je ne le souffrirai plus, répliqua Santarem avec hauteur; je me marierai ou ne me marierai pas. selon mon bon plaisir. Je n'en dois compte à personne, et n'ai rien de plus à vous dire.

— Que le lieu et l'heure où il me sera permis de vous rencontrer, répondit Fernand en s'inclinant.

— Un défi ! s'écria Santarem, enchanté, de pouvoir faire enfin tomber sa colère sur quelqu'un. Un défi ! c'est le premier bonheur qui m'arrive d'aujourd'hui. Choisissez vous-même, seigneur Fernand, tout me va, tout me convient.

— Votre mariage est, je crois, fixé à demain ?

— Aujourd'hui, demain, peu importe! s'écria Santarem en pensant à la conversation qu'il venait d'avoir avec Aïxa ; il n'y aura pas au monde de mari moins occupé que moi !

— A ce soir donc.

— Soit, à ce soir, huit heures... en dehors du parc, sous les murs de la tourelle... du côté de la forêt.

— Je m'y trouverai, monsieur le duc.

— Je vous y précéderai, seigneur cavalier.

Tous les deux se séparèrent.

— Par saint Jacques ! se dit le duc, la belle idée que j'ai eue de me mettre à la tête d'une conspiration ! Il y en a une ici contre moi, c'est évident, et je commence enfin à y voir clair. Le seigneur Fernand est l'amant de ma femme.

11 l'aime, il est aimé, et moi!... allons, poursuivit-il avec rage, je permets au duc fie Lerna de se moquer de moi, il est ministre ; niuis, à d'autres, non pas ! et nous verrons !

C'est sous la préoccupation de cette idée qu'il s'était rendu à l'église, et le mariage avait eu lieu, comme nous l'avons vu, en présence seulement de fray Cordova, de Carmen, de Juanita et de tous les vassaux du duc. Puis, comme il sortait de la chapelle, était arrivé le corrégidor José Calzado, qui, d'après la dépêche ministérielle, se hâtait d'accourir, suivi du jeune Pacheco, son neveu et son greffier.

Le corrégidor apprit avec satisfaction que le mariage venait d'être célébré.

C'était un point important de ses instructions; il se hâta d'en écrire au ministre et d'expédier la lettre le jour même à Madrid. Il s'occupa des autres dispositions qui lui étaient expressément recommandées pour la sûreté du duc de Santarem. Il fît d'abord demander au duc par son neveu Pacheco la permission de présenter à sa seigneurie ses respects et ses complimens. Le nouveau marié tenait peu aux respects du corrégidor, et toute espèce de complimens lui étaient insupportables ; il reçut donc assez mal Pacheco, le regarda à peine et fit répondre au digne magistrat que, tout entier aux devoirs que ce jour lui imposait, il lui était impossible

de le voir, mais que le lendemain il aurait ce plaisir.

José Cal'zado n'insista pas et ne songea qu'à remplir avec adresse, fidélité et discrétion la mission qui lui était confiée. Au lieu de retourner à Tolède, il s'établit pour toute la soirée et toute la nuit dans la seule hôtellerie qui existât au village et qui touchait presque les murs du parc. Il avait ordonné à une escouade de ses affidés les plus intelligens de venir le rejoindre, et, dès que la nuit commença à paraître, plusieurs rondes organisées par lui exercèrent autour du château la police la plus active. Ses instructions étaient remplies, Santarem était marié, aucun danger ne le menaçait; d'ailleurs on veillait sur lui.

Le corrégidor alla se coucher, ainsi que son neveu Pacheco, ordonnant qu'on l'éveillât au moindre incident, et il s'endormit en rêvant aux récompenses honorifiques et aux gratifications qu'il aurait droit de demander au duc de Lerma.

Cependant, et dès qu'il avait vu la nuit venir, Fernand s'était dirigé vers le lieu du rendez-vous. 11 s'était tenu caché toute la journée à quelques lieues de là, et quoique Carmen fût au château, il n'avait point voulu s'y présenter. Il aurait fallu expliquer le motif de son arrivée, et si le ciel le secondait, s'il sortait vainqueur de ce combat, il désirait que personne, pas même Aïxa, ne sût ce qu'il avait tenté pour elle; il lui suffisait, à lui, de l'avoir arrachée au danger qui la menaçait, et quant à sa récompense, il n'en espérait même aucune. 11 est vrai que le sort pouvait lui être fatal, qu'il pouvait succomber dans ce duel, mais c'était pour Aïxa!

et jamais, il faut le dire, il n'avait moins tenu à la vie que dans ce moment. Il cherchait à se rappeler le lieu du combat; Snntarem avait dit: c Sous les murs de la tourelle, en dehors du parc, du côté de la forêt. » Il traversait donc ce paix solitaire, et s'avançait dans une allée qui devait le conduire à la forêt, sans songer à l'adversaire et au péril qui l'attendaient; ses pensées n'étaient pas là; elles erraient près de Carmen et d' Aïxa ; il rêvait à l'une si dévouée, si tendre, si digne d'être aimée, et à l'autre qu'il aimait tnnt ! Il trouvait dans son cœur tant de trouble et d'hésitation ; son bonheur lui semblait désormais tellement impossible, qu'il désirait presque la mort, et peut-être, grâce au ciel, allait-il la rencontrer! En proie à ces idées, il s'arrêta au milieu du bois. Il avait quitté l'allée sans s'en apercevoir et s'était égaré. 11 entendit marcher et vit passer auprès de lui un homme enveloppé dans un manteau.

— Seigneur cavalier, lui dit-il, êtes-vous du château ?

— Oui, certes!... Je suis invité, je suis de la noce; je m'y rends en ce moment.

— Pourriez-vous m'indiquer de quel côté est la tourelle du parc ?

— Très aisément, dit l'inconnu en rabattant son chapeau sur ses yeux.

— Et le plus court chemin pour m'y rendre?

— Celui-ci, répondit l'homme au manteau en désignant de la main une allée à laquelle il tournait le dos et qui devait prompte ment éloigner de lui don Fernand.

Mais au moment où ce dernier se préparait à suivre cette indication, la lune sortit radieuse des nuages et lui fit voir à cent pas de lui, dans une direction tout opposée, la tourelle qu'il cherchait.

— Que me dites-vous donc, seigneur cavalier! s'écria-t-il avec impatience, en se tournant vers son prétendu guide.

Mais celui-ci venait de s'éloigner à toutes jambes, et Fernand ne put distinguer de loin que son manteau noir et la plume rouge qui flottait sur son feutre gris. Sans chercher à deviner quelle pouvait être l'intention de cet homme, Fernand s'avança vers la tourelle.

Il était le premier au rendez-vous. Personne n'était encore arrivé. Il attendit en se promenant. Aucun bruit ne frappait son oreille. Aucun cavalier ne s'avançait vers lui, et cependant la lune, qui continuait à briller dans tout son éclat, lui permettait d'apercevoir au loin tous les objets qui l'entouraient. Depuis longtemps la grande horloge du château avait sonné huit heures, et la cloche du village lui avait répondu en sonnant l'angélus. Enfin, et après une heure d'attente, il se leva, ne pouvant s'expliquer un pareil retard. Décidé à en connaître le motif, il rentra dans le parc et se dirigea comme il le put et à peu près au hasard du côté du château. Il avait à peine fait deux cents pas dans les allées qu'il vit un homme étendu à terre. Il courut à lui, il était sans mouvement; le sable de l'allée, foulé récemment par plusieurs pieds, indiquait que cet endroit avait été le théâtre d'une lutte ou d'un combat acharné; il releva le malheureux qui venait de succomber, et les rayons de la lune éclairant un visage pâle et livide, Fernand poussa un cri de terreur : il venait de reconnaître le duc de Santarem. Il essaya vainement de le secourir; il ne respirait plus. Un coup d'épée lui avait traversé la poitrine. Fernand, saisi d'effroi et livré à toutes les conjectures que lui inspirait cet horrible spectacle, ne savait à quelle idée s'arrêter.

Le duc avait-il succombé en duel? Quel adversaire avait pu le précéder, lui, Fernand, et prendre ainsi sa place? Le duc avait-il été victime d'un meurtre? Il se rappela alors l'homme au manteau noir et au feutre gris qu'il avait rencontré une heure auparavant. Il venait, il est vrai, et autant qu'il pouvait se le rappeler, d'un côté tout opposé à celui où il se trouvait alors. Et d'ailleurs comment le poursuivre maintenant?... Comment même transporter la

corps au château? Impossible! Feroand était seul, au milieu d'un parc immense dont il ne connaissait ni les sentiers ni les issues, et quand la lune cessait de l'éclairer, il marchait au hasard et ne pouvait se reconnaître au milieu de ces arbres séculaires et de ces épais massifs. Après s'être longtemps égaré et s'être sans doute beaucoup éloigné de l'endroit où il avait laissé le pauvre Sa nt are m, Fernand arriva enfin à une des grilles du parc qui donnait sur le village. Il frappa vainement à plusieurs portes, personne ne répondit.

Tous les habita n s, hommes, femmes, et surtout jeunes filles, étaient à danser dans la grande salle du château, où un bal champêtre à grand orchestre avait été organisé par les soins du majordome.

S'il faut même l'avouer, une grande partie des gens du corrégidor, de ses affidés les plus fidèles, voyant que tout était tranquille, avaient pris part aux réjouissances générales. Ils buvaient, ils mangeaient avec les gens du château, et plusieurs même dansaient aussi bien et aussi gainent que peuvent danser des alguazils.

Gela explique comment le village était désert : il était au château, et Fernand n'apercevait de lumière à aucune fenêtre, excepté à une seule, celle d'une hôtellerie.

Il se mit à frapper à grands coups, et l'hôtelier ouvrit sa croisée en lui criant:

— Silence donc, vous qui frappez ainsi! vous allez réveiller le corrégidor et son neveu, qui m'ontfait l'honneur de loger chez moi et d'y dormir.

— Vous avez chez vous un corrégidor ?

— Celui de Tolède, rien que cela ! Le corrégidor mayor.

— C'est justement ce qu'il me faut. Prévenus- le".

— Mais il dort.

*— On ne dort pas quand on est corrégidor, Réveillez- le. U faut absolument que je lui parle, moi, don Fernand d'Albayda.

L'hôtelier ordonna à ses garçons d'aller ouvrir à don Fernand et se rendit de sa personne dans la chambre du corrégidor.

Celui ci rêvait en ce moment que le duc de Lerrna. enchanté de sa conduite, en avait parlé au roi, qu'on le faisait venir à Madrid, qu'on le nommait conseiller à l'audience de Castille, qu'on lui donnait le choix entre une pension de trois mille ducats et le titre de chevalier dans l'ordre d'Alcantara, et il s'écriait :

— Les deux, sire !... les deux !

En ce moment, on ouvrit brusquement sa porte : l'hôtelier entra, suivi, l'instant d'après, de don Fernand.

— Qu'est-ce ? s'écria le corrégidor, en portant machinalement la main à son col pour y sentir le ruban et la croix de l'ordre; qu'y-a-til?

— Il y a, seigneur corrégidor, que le duc

de Santarem, le maître de ce château, n'est plus ; il vient d'être tué d'un coup d'épée.

Le corrégidor poussa un cri perçant, un cri de douleur. Ce coup d'épée venait de tuer le conseiller à l'audience de Castille et le chevalier d'Alcantara.

— Ce n'est pas possible ! continua-t-il, c'est une erreur ! vous vous trompez, seigneur cavalier.

— Je le désire autant que vous... mais je l'ai vu.

— Où?

— Dans le parc.

«— A quel endroit ?

— Je n'en sais rien... car ce parc... je ne le connais pas... mais nous allons le parcourir ensemble.

— Il a trois cents arpens, dit le corrégidor désolé, en se jetant à bas du lit et en appelant Pacheco son neveu. Et tous mes gens qui devaient être sur pied ! où sont-ils ?

— Ce qu'il y a de plus important, s'écria Fernand, est de poursuivre et de saisir le meurtrier.

— Le meurtrier! répondit le corrégidor avec désespoir ; vous êtes donc bien sûr que le duc n'est plas ?

— Mais oui, monsieur ; je vous l'ai déjà attesté.

— Et moi je ne puis le croire ! Si vous saviez combien j'y tenais ! Je répondais de lui et de ses jours sur ma tête. C'était Tordre exprès du duc de Lerrna.. et s'il se trouve qu'il est mort...

— C'est terrible.

— Pour moi, seigneur cavalier, pour moi !

— Du reste, dit vivement Fernand, je vous répète qu'il est facile de saisir son meurtrier; il y a à peine une heure que le crime a été commis, et en envoyant tout votre monde battre les environs...

— C'est juste, cria le corrégidor à son neveu, cela te regarde. Va vite.

— Et pourquoi ne pas courir vous-même ?

demanda Fernand.

— Je voudrais avant tout m'occuper du duc et lui donner mes soins.

— Mais puisqu'il n'est plus !

— Cela ne m'est pas prouvé, et tant que je n'en serai pas matériellement sûr... Du reste, soyez tranquille, Pacheco, mon neveu, est intelligent et courageux, c'est un autre moi-même... N'est-ce pas, mon garçon, tu me réponds de tout ?

Pacheco , malgré l'intelligence que lui soupçonnait son oncle, le regarda d'un air hébété et effrayé, à l'idée de parcourir la nuit la forêt et ses environs. Pacheco était brave, mais surtout le jour, et il eût préféré dormir. Il sortit cependant et courut rassembler les alguazils disponibles, ceux qui n'étaient pas au bal. Le corrégidor cependant s'était habillé, il

était prêt à suivre don Fernand. II fut décidé qu'on se rendrait d'abord au château, où le bal et les réjouissances continuaient toujours. Avant de semer l'alarme et d'ébruiter cette nouvelle, il était convenable de l'annoncer à Mme la duchesse de San tarera, c'est elle qu'il fallait prévenir la première, n$ fût ce que pour demander son avis et ses ordres.

Précédés par quelques gens du château, ils étaient arrivés à la porte d'Aïxa. De là provenait le bruit qu'elle venait d'entendre et qui l'avait effrayée pour Piquillo. Elle attendit que celui-ci eût disparu, et quand elle eut calculé qu'il devait avoir descendu l'escalier et se trouver maintenant dans le parc, elle ouvrit à ceux qui frappaient.

En apercevant don Fernand d'Albayda et le corrégidor, sa surprise fut grande, plus grande encore à la nouvelle qu'on venait lui apprendre; et José Calzado, soit qu'il se crût obligé de donner des consolations à cette jeune mariée déjà veuve, soit qu'il voulût lui faire partager une conviction qu'il cherchait a se donner à luimême, ne cessait de répéter :

— Ne vous désolez pas, senora, il est possible que ce ne soit pas ; rien n'est encore prouvé, le seigneur don Fernand a pu se tromper.

— Je l'espère encore, monsieur, mais votre position et la mienne, lui répondit gravement Aïxa, nous imposent des devoirs qu'à tout événement nous devons remplir. Ils nous prescrivent les recherches les plus actives et les plus sévères; s'il existe un coupable, il doit être puni. Je le veux, je le demande ; c'est à moi de le poursuivre, et je le ferai rigoureusement.

— Comme une noble dame que vous êtes, dit Fernand, et je suis prêt à vous seconder de mon crédit et de mon pouvoir.

En ce moment on vit entrer Pacheco, qui semblait avoir couru vivement, tant il était essoufflé.

— Qu'y a-t-il ? s'écria le corrégidor ; as-tu vu le noble duc ? existerait-il encore ?

— Je n'en sais rien, mon oncle, dit le jeune homme en reprenant haleine.

— Que venez-vous donc nous annoncer? dit Fernand, avez-vous trouvé le coupable?

— Je ne sais pas si c'est celui-là, répondit Pacheco, mais je crois que j'en ai un.

— Qui vous le fait croire ?

— Voici les faits, continua le jeune greffier comme s'il déposait déjà en qualité de témoin devant quelque cour de justice : Moi, Inigo Pacheco, âgé de vingt- trois ans, greffier du corrégidor de Tolède, j'étais sorti par l'ordre de mon oncle, ledit corrégidor, pour courir à la recherche de ses gens, lesquels étaient dans la grande salle du château à boire et à danser, ce que je certifie véritable, l'ayant vu de mes yeux. Mais avant d'entrer au château, je rencontrai un paysan, nommé Antonio, avec un paquet de linge et de charpie, lequel, interro-

gé par moi, répondit qu'il rentrait à son logis avec ces objets pour panser un blessé, qui, perdant tout son sang, lui avait demandé l'hospitalité à lui et à sa femme, il y avait près de deux heures.

Fernand tressaillit et se dit :

— Ce doit être lui !

— J'ai pensé alors, continua Pacheco, que ledit individu pouvait être pour quelque chose dans la cause dont il s'agit, ne fût-ce qu'à titre de renseignement et de témoin. Je suis entré

1 dans la salle du bal, où j'ai trouvé nos gens, les ! gens de mon oncle, qui dansaient un boléro. ' J'ai dit tout bas à quatre d'entre eux de descen- | dre dans le village chez Antonio le charron, d'y ! saisir un prétendu blessé ou qualifié tel, et de l'amener ici.

— Très bien î dit tristement le corrégidor.

— Et si vous voulez, mon oncle, dit Pacheco, vous pouvez dresser du tout un procès -verbal.

— Comme tu voudras, répondit Calzado accablé ; toi, pendant ce temps, tu iras avec dos gens et des flambeaux parcourir le parc dans toutes les directions pour tâcher de découvrir le corps du pauvre duc, si toutefois c'est bien lui ; et si décidément il n'est plus, s*écria-t-il avec un mouvement de rage, nous nous en ven-

! gérons sur tous ses meurtriers, à commencer par celui qu'on nous amène et que rien ne pourra soustraire à notre justice.

En ce moment tous les yeux se levèrent sur un jeune homme qui marchait avec peine et que soutenaient quatre alguazils. Des linges tachés de sang indiquaient que sa blessure était entre la poitrine et l'épaule gauche.

Il leva avec fierté son front pâle et calme, et que devint Fernand, que devint surtout Aïxa, quand ils reconnurent, l'un son ami, l'autre son frère ! C'était Yézid !

Un alguazil remit à son chef les papiers saisis sur le prisonnier, et le corrégidor dit brusquement:

— Approchez et répondez.

— Répondre, s'écria Aïxa toute tremblante, il ne le peut... il n'est pas en état... c'est évident !

-—Eh oui, sans doute, ajouta Fernand, la marche qu'il vient de faire Ta épuisé... vous le voyez bien î

— Il va se trouver mal, dit Aïxa en lui approchant un fauteuil.

— Et s'il perd connaissance, vous ne pourrez rien en tirer.

| — C'est juste, pensa le corrégidor, cela nous

I retardei ait encore.

Il fit signe à Pacheco d'aller exécuter les ordres qu'il lui avait donnés. Pacheco, à qui cette commission convenait peu, sortit lentement.

— Monsieur le corrégidor, reprit Fernand, faites mettre deux de vos gens dehors, à cette

SEMAINE LITTERAIRE

porte, pour veiller sur le prisonnier. C'est plus qu'il n'en faut, sans compter que je reste ici et que je réponds de lui.

— Et moi, dit Aïxa, oui venait de prendre un flacon et le faisait respirer au blessé, je vous préviendrai quand il pourra subir votre interrogatoire.

— Très bien, murmura le corrégidor en parcourant les papiers qu'on venait de lui remettre... Je vois déjà par la suscription de ces lettres qu'on nomme l'accusé Yézid d'Albérique.

et qu'il demeure à Valence.

Aïxa tressaillit d'effroi, et Fernand s'écria avec impatience :

— Dans un instant, monsieur le corrégidor, nous examinerons tout cela ensemble.

— Comme vous voudrez, monseigneur ; en attendant, je puis toujours, ainsi que le proposait mon neveu, commencer mon procès-verbal.

Auriez-vous pour cela une pièce où je ne dérangerais point Mme la duchesse ?

— Ici, monsieur, ici... dit vivement Aïxa, en ouvrant un petit salon attenant à sa chambre à coucher et dont les croisées donnaient sur le parc. Vous trouverez là tout ce qu'il faut pour écrire.

Le corrégidor et deux ou trois de ses gens entrèrent dans le petit salon, où ils s'établirent, et enfin Yézid se trouva seul avec Fernand et Aïxa, et celle-ci s'écria avec désespoir :

— Toi ! Yézid ! toi ! mon frère !

A ce nom de frère, Fernand fit un geste de surprise. .

— Oui, mon ami, lui répondit Yézid en le regardant et en serrant la main d'Aïxa; ma sœur bien-aimée, que je n'ai pas voulu laisser immoler, et que je venais défendre.

— Toi aussi ! s'écria Fernand.

— Ah ! dit Aixa en rougissant... c'est donc pour cela, seigneur Fernand, que vous avez quitté Lisbonne ?

— Oui... oui... senora, j'ignorais alors que vous eussiez un frère, et je pensais que le mari de Carmen pouvait vous en servir.

— Je comprends, dit Yézid en parlant avec peine; je compiends maintenant. J'arrivais de Madrid, où je n'avais pas trouvé ce duc de Santarem... Il était près de sept heures, je voulais lui parler... Une jeune fille m'a répondu:

c Monseigneur ne reçoit personne ; mais le voilà qui sort du château et qui va sans doute faire sa promenade du soir dans le parc, s Alors j'ai doublé le pas et j'ai rejoint le duc. Nous nous trouvions tous deux dans une allée solitaire.

— Pour épouser une jeune fille, monseigneur, il faut avoir le consentement de ses parens, et vous ne m'avez pas demandé le mien.

— Qui êtes-vous ?

— Le frère d'Aïxa.

— Que m'importe !

— Il importe que vous ne ferez pas ce mariage.

— Il est fait devant Dieu et devant les hom mes !

— Eh bien! ce que Dieu et le9 hommes ont laissé faire, moi je le déferai. Et je tirai mon épée.

— Vous venez trop tard, m'a- 1- il répondu ; un autre vous a devancé, il m'attend près de la tourelle, hors des murs du parc, et je lui dois la préférence. Vous après !

Je me mis devant lui et lui barrai le passage.

— Moi d'abord ! lui dis-je.

— Impossible! on m'attend.

— Je vous empêcherai bien de faire un pas déplus. Et je le frappai au visage. Furieux, il tira son épée ; il m'attaqua avec vigueur, et le combat dura longtemps. Je me sentis blessé, et mes forces m'abandonnaient... mais j'ai pensé à toi, ma sœur, j'ai pensé à mon père, qui m'avait dit: Délivre ta sœur... Alors je me suis élancé sur mon adversaire, je l'ai frappé, je l'ai tué... J'ai rempli ma promesse... tu es libre, ma sœur !

— Et tu es perdu ! s'écria la jeune fille en sanglotant; tu t'es battu en duel, et ce corrégidor connaît ton nom... Yézid, fils du Maure d'Albérique.

— Et les Maures, dit Fernand, ne peuvent ni porter d'armes ni se battre en duel ; les lois de Philippe II le leur défendent.

— Je le sais bien, dit Yézid ; je le savais quand je l'ai défié... Il y a peine de mort pour celui de nous qui tue un chrétien ! Et nos ennemis, le duc de Lerraa et le grand inquisiteur, ne manqueront pas de faire valoir... la loi !

— Mais nous aurons aussi des protecteurs !

s'écria Fernand.

— Peut-être, répliqua Yézid en secouant la tête d'un air de doute.

— Moi, j'en suis sûre, dit Aïxa ; nous obtiendrons ta grâce, pourvu que tu ne tombes pas entre leurs mains et que tu ne sois pas livré à l'iuquisition ; sans cela, tout est perdu.

— Elle a raison, s'écria Fernand ; si nous pouvions le dérober aux premières recherches, le tenir caché dans quelque endroit impénétrable !

— J'en connais bien un, murmura Yézid.

— Où donc ?

— Chez mon père. Je défierais l'inquisition de m'y trouver.

Et il pensait au souterrain qui renfermait leurs richesses.

— Mais pour cela, répondit Aïxa, il faudrait sortir d'ici... Et le voilà prisonnier du.corrégidor.

— II faudrait qu'il pût se rendre à Valence, ajouta Fernand ; et dans l'état où il est, comment fuir assez vite pour échapper aux poursuites ?

— Si nous avions seulement vingt-quatre heures d'avance...

— Et nous n'en avons pas une, pas même

quelques minutes! ma sœur, continua Yézid en souriant, il faut donc nous résigner. Le corrégidor va revenir, je lui avouerai tout.

— Non, non, je t'en conjure, mon frère, n'a voue rien encore !

— Et à quoi bon ?... Je voudrais en vain cacher la vérité, on la saura toujours !

— Silence ! s'écria Fernand, on revient. C'était Pacheco, pâle, tremblant. Ses dents

se choquaient les unes contre les autres, et cependant au milieu de sa frayeur perçait un air de satisfaction.

— Mon oncle ! mon oncle .' dit-il en entrant.

— Qu'est-ce 1 demanda Fernand, que venezvous annoncer au corrégidor ?

— Qu'il avait raison ! monseigneur le duc de Santarem n'est pas mort.

A cette nouvelle, Aïxa pâlit, Fernand porta la main à son épée, Yézid se souleva sur son fauteuil.

— Vous Pavez trouvé dans le parc, dit Fernand en cherchant à cacher son trouble, il était revenu à la vie...

— Non... je viens de le voir descendre le grand escalier ; il marchait si vite qu'il a manqué me renverser.

— Ce n'était pas lui.

— C'était lui ! je ne l'ai vu qu'un instant ce matin, mais je l'ai bien reconnu, je ne me suis pas trompé. La preuve c'est que je l'ai arrêté par son manteau en lui disant : Monsieur le duc ! et il m'a répondu avec impatience :

Qu'est-ce? que me voulez- vous ?

— Il vous a répondu ? s'écria Fernand avec émotion.

— Oui, il m'a dit brusquement : J'ai a sortir, je reviens... laissez-moi. Et en effet, il se diri-

. geait vers la grande porte du château, et je me suis écrié : Ce n'est pas possible, monseigneur, il faut que mon oncle le corrégidor vous voie et vous parle en ce moment...

— Le corrégidor, a-t-il repris en tressaillnnt, je n'ai pas affaire à lui.

•—Mais lui a affaire à vous... à cause de son procès- verbal. Il ne me pardonnerait pas de vous laisser sortir. Et comme il insistait encore, j'ai fait signe à deux de mes gens, en demandant bien pardon à monseigneur de la liberté que je prenais, et malgré sa résistance, on l'amène ici devant madame la duchesse et devant mon oncle. Où est-il mon oncle ?

— Là, dans cette pièce, dit Aïxa, en montrant le petit salon.

Pacheco s'y élança, et au même moment parut à la porte principale de la chambre à coucher un homme traîné par deux alguazils ; il était enveloppé d'un manteau noir, et sa tête était cachée par un feutre gris où se balançait une plume rouge.

— C'est l'homme du parc, dit Fernand, ma rencontre de tout à l'heure, j'en suis certain.

A ce mot, l'inconnu fit un brusque mouve-

ment pour échapper à ses deux gardes. Dans ce mouvement son chapeau tomba, et à l'instant partit un cri d'étonnement et de terreur poussé a la fois par Aïxa, par Yézid et par Fernand.

C'était le duc de Santarem !

C'étaient du moins la taille, les traits, la physionomie de Santarem !

Pour quelqu'un moins préoccupé ou moins ému, il était facile de voir que le duc actuel était plus âgé, plus fort, plus carré que l'ancien; que dans les traits du nouveau venu il y avait quelque chose d'ignoble et de commun, au lieu de l'afféterie et de la fatuité que l'on remarquait dans l'autre, et qui donnait à sa physionomie un air de distinction et d'homme comme il faut.

Toutes ces remarques, qui avaient échappé au greffier Pacheco, don Fernand les avait faites en un instant. Il fit signe aux deux alguazils de s'éloigner, s'approcha rapidement de l'inconnu, et lui mettant dans la main une bourse pleine d'or, il lui dit ? ivement :

— Ce soir et jusqu'à demain soutenez hardiment au corrégidor que vous êtes le duc de Santarem, et votre fortune est faite.

Avant que l'inconnu eût pu répondre, la porte du petit salon s'ouvrit. Le corrégidor, rayonnant de joie, sortit suivi de son neveu et de ses trois affidés.

— Pacheco ne m'a-t-il pas trompé, s'écrîa-til, est-il vrai que M. le duc de Santarem nous soit rendu ?

— Oui, monsieur le corrégidor, dit l'inconnu, sans se déconcerter. Et il tendit avec une certaine dignité sa main au magistrat, qui s'empressa de la serrer dans les siennes, comme pour s'assurer mieux de la présence réelle de monseigneur.

— Vous seul aviez raison, monsieur le corrégidor, dit Fernand en souriant, et je prie monsieur le duc de vouloir bien, ainsi que vous, me pardonner mon erreur.

— Erreur d'autant plus fatale, s'écria le corrégidor, qu'elle pouvait causer à madame la duchesse le saisissement le plus dangereux.

— Je n'en suis pas encore remise, reprit Aïxa pâle et tremblante....

— Et, continua le magistrat, il n'a pas farta moins que la présence de votre mari pour vous rassurer entièrement.

— Comme vous dites, monsieur le corrégidor.

— Et maintenant, s'écria celui-ci, que la reconnaissance a eu lieu, que M. le duc est réellement vivant et bien vivant, et que nous voilà tous revenus de nos terreurs, à commencer par moi, expliquons-nous ; car la justice veut des explications ; elle ne vit que de cela, et je suis obligé, pour monseigneur le duc de Lerma, de consigner la vérité sur mon procès-verbal.

Et le digne magistrat, qui avait déjà repris toute sa belle humeur, et qui rêvait de nouveau la place de conseiller et l'ordre d'Alcantara, ajouta en riant :

SEMAINE LITTÉRAIRE

— Si la vérité était exilée de la terre,' c'est dans les procès-verbaux qu'il faudrait l'aller chercher! Vous d'abord, seigneur don Fernand, comment avez- vous pu croire que M. le duc de Santarem était mort? et comment le seigneur Yézid d'Albérique qui est blessé...

Au nom de Yézid d'Albérique l'inconnu leva la tête et regarda le jeune homme avec attention. Le corrégidor, qui avait remarqué ce geste, se mit à rire, et s'adressant à l'étranger :

— Oui, monseigneur, on accusait ce jeune homme de voui avoir tué, et il se trouve au contraire que, grâce au ciel, vous vous portez à merveille, et que c'est lui qui est blessé... Comment m'expliquera-t-on tout cela ?

— Très aisément, monsieur le corrégidor, dit Fernand avec un aplomb qui effraya Yézid et Aïxa et qui intrigua beaucoup l'inconnu.

Chacun redoubla d'attention.

— Ce soir, monsieur le corrégidor, je suis arrivé assez tard de Madrid pour parler à M.

de Santarem de la part du duc de Lerma...

— Je comprends, dit le corrégidor.

— En essayant <y rejoindre dans le parc le maître du château, qui faisait, m'a-t-ou dit, sa promenade du soir, j'ai heurté la nuit sous mes pas un homme étendu à terre et sans connaissance ; j'ai cru tout naturellement que c'était le duc de Santarem, que je cherchais... Vous l'auriez cru comme moi.

— C'est très juste, dit le corrégidor.

— J'ai essayé vainement de le rappeler à la vie. Et alors, je l'ai cru mort.

— C'est tout simple, dit le corrégidor.

— En voulant appeler et chercher du secours, je me suis égaré dans le parc, et c'est après deux heures de marche que je suis enfin arrivé à ^hôtellerie, où vous dormiez....

— Je me le rappelle parfaitement.

— Pendant ce temps qu'avaient fait les deux corabattans? car c'était un duel, monsieur le corrégidor, nous sommes obligés de vous l'avouer... Des deux adversaires, l'un... M. le duc de Santarem, qui était vainqueur... rentrait tranquillement chez lui... dans son château... l'autre, le seigneur Yézid, qui enfin était revenu à lui, s'était traîné, quoique dangereusement blessé, chez le charron Antonio, où vos gens l'ont saisi. Voilà toute la vérité.

— La vérité tout entière, répéta l'inconnu avec noblesse.

—C'est en effet bien simple, dit le corrégidor, et je ne l'aurais jamais deviné.

— Je dois cependant, continua le faux Santarem, ajouter un mot au récit de Fernand d'Albayda, mon ami ; c'est que j'étais rentré chez moi pour envoyer des secours à mon noble et vaillant adversaire, et pour ne pas le compromettre, je m'étais décidé à les lui porter moi-même. C'est un devoir que j'allais remplir... quand vos gens m'ont empêché de sortir de chez moi...

— Ah! monseigneur ! fit Pacheco en s'inclinant.

— Insolence que je comptais châtier, et dont maintenant je rend* grâce au ciel ! Quant au sujet de notre combat, ajouta t- il en regardant le corrégidor, j'espère que personne ne m'en demandera compte. Il «fit des secrets qu'il

! n'est pas permis de trahir, même quand on le

| voudrait ; celui-ci est de ce nombre...

j — Je ne demande rien de plus.' s'écria le

i corrégidor avec respect. *

| — Le plus important dans ce moment, dit

J Aïxa en montrant Yézid, est de donner des

' soins à ce jeune gentilhomme.

— J'espère, répliqua l'inconnu avec un accent chevaleresque, qu'il daignera accepter un appartement dans mon château. Ce serait m'ofienser que de loger ailleurs.

Yézid s'inclina en signe d'assentiment. Fernand proposa de lui dor.ner le bras.

— Et moi, messeigneurs, dit Aïxa, si M. le duc daigne me le permettre, et elle regarda l'inconnu, je vais vous indiquer l'appartement qui vous est destiné.

L'inconnu approuva de la main et du regard, adressa un salut gracieux à don Fernand et à Yézid, puis se jetant dans un excellent fauteuil près de la cheminée, il contempla d'un air d'aisance et de protection José Calzado.

— Eh bien! corrégidor, que je ne vous gêne pas ; achevez votre procès verbal.

Pendant ce temps, le cœur oppressé par la joie et respirant à peine, les trois amis sortaient de l'appartement ; mais, au lieu de monter le grand escalier qui conduisait aux chambre?

| d'honneur, ils se dirigèrent vers la cour.

j — Es-tu en état de marcher quelques mi-

, nutes? demanda Fernand à Yézid.

j —Je ne souffre plus, dit celui-ci.

— Eh bien ! la voiture qui m'a amené de Madrid doit m'attendre depuis longtemps h cinquante pas sur la route... Elle est douce, ex-

i cellente et faite exprès pour un blessé. Nous j roulerons toute la nuit sur la route de Valence.

— Maintenant, ma sœur, dit Yézid, nous ; avons devant nous les vingt-quatre heures que ( tu demandais.

j —Oui, tu seras- en sûreté quand la vérité se ! découvrira ; et, grâce à l'audace et à l'esprit ' de cet aventurier, elle ne se découvrira pas de ! longtemps.

I — Qu'il soit Santarem jusqu'à demain, c'est | tout ce qu'on exige de lui. dit Fernand.

— Et demain, reprit Aïxa, fidèle à vos promesses, je lui paierai généreusement l'impos-

j ture qui nous sauve... Adieu, frère ! adieu! que i le ciel et l'amitié te conduisent !

j Elle se jeta dans les bras d'Yézid, et, avec un j regard de reconnaisance, elle tendit la main à j Fernand.

Celui-ci se crut payé de toutes ses peines.

1 Quelques minutes après, les deux amis roulaient

PIQU1LLO ALLIAGA.

sur la grande route, Aïxa rentrait au château, et au moment où elle arrivait au haut du grand escalier, elle rencontra Pacheco le greffier, qui lui dit :

— Monsieur le doc de Santarem fait demander madame la duchesse.

Aïxa tressaillit, son frère u 'était pas encore en sûreté, et, craignant que quelque incident fâcheux ne fût survenu de la part du corrégidor, elle se hâta de se rendre dans sa chambre à coucher.

Le duc de Santarem avait jeté sur un meuble son manteau et son feutre : il s'était comme nous l'avons vu, étendu dans un bon fauteuil, les pieds au feu, à son aise, et comme chez lui. Le corrégidor, assis devant une petite table, terminait son procès-verbal.

— Par saint Jacques, mon cher Calzado.

vous faites là un état que je n'aimerais guère.

— Vous avez raison, monseigneur, i) vaut mieux être duc que corrégidor... surtout quand on a. comme vous, une femme charmante.

— Oui... elle n'est pas mal, n'est-ce pas?

Vous n'êtes pas marié, monsieur le corrégidor?

— Heureusement ! toujours absent de chez moi, le jour et souvent la nuit, vous le voyez...

— Vous êtes donc bien occupé?

— C'est inouï!... A Pampelune, où j'exerçais il y a quelques années, ce n'était rien, c'était un métier de chanoine ; mais depuis que j'ai été nommé a Tolède, je n'ai pas un moment à moi. Je suis accablé d'honneurs et de fatigues. D'abord voici le premier ministre qui m'ordonne... de veiller sur vous, monsieur le duc, j'ignore pourquoi, mais vous le savez sans doute ?

— Pas plus que vous, corrégidor.

— C'est étounant... car il m'a expressément recommandé de ne point vous quitter et de vous protéger envers et contre tous.

— Mission que vous avez remplie d'une manière extraordinaire, j'en suis témoiu.

— N'est-ce pas ? Et au momeut où il me prescrit de ne pas vous perdre de vue. monseigneur de Ribeira, archevêque de Tolède, m'ordonne de poursuivie jour et nuit, et à outrance, un infâme bandit nommé Juan-Bapti>în.

— En vérité? dit le duc en riant.

— Qui n'a pas craint d'emprunter l'habit honorable de l'un des miens pour porter une main sacrilège sur le saint prélat.

— Parbleu ! dit le duc avec impatience, voilà ce que je ne comprends pas. Expliquez-moi cette affaire. I

— Elle est inexplicable... et l'on n'en parle qu'à voix basse. Il paraîtrait que l'archevêque aurait reçu lui-même quelques coups de discipline sur les épaules...

— C'est original, dit le duc.

— De la main de ce Juan-Baptista, déguisé

en alguazil, et qui voulait convertir monseigneur.

— C'est absurde ! s'écria le duc avec colère.

— Voilà du moins ce que m'ont appris les rapports les plus véridiques et les plus détaillés qui m'aient été faits sur cette affaire. Il y a aussi un Maure, un nommé Piquillo, qui est mêlé à tout cela. Il s'est enfui, le misérable, au moment où il allait être converti, et j'ai ordre de le poursuivre.

— Vous ferez bien, dit le duc, je voua le recommande spécialement.

— Il me suffirait de votre recommandation, monseigneur, pour redoubler de zèle, mais il m'est déjà ordonné de l'arrêter partout où je le trouverai, et de le renvoyer à monseigneur l'archevêque Ribeira. car il faut qu'il soit chrétien, mort ou vif: ce sont les expressions du saint prélat.

— Ce n'est pas moi qui m'y opposerai !... au contraire ! mais dites-moi, corrégidor, est-ce que vous n'auriez pas une idée que j'ai ?

— Laquelle, mooseignewrf

— Celle de souper. ^B

— C'est trop d'honneur pour moi, monseigneur.

Aïxa rentra dans ce moment, et le duc s'écria :

— Voici, madame la duchesse, ce pauvre corrégidor qui meurt de faim, et moi aussi; n'y aurait-il pas moyen de souper ici au. coin du feu ?.. si toutefois il n'y a pas d'indiscrétion ? dit-il eu se levant.

— Restez, monsieur, restez, de grâce, répondit-elle vivement en le retenant, car il lui semblait entendre encore le bruit des roues de la voiture.

— Je resterai certainement, et tant que vous le voudrez, madame la duchesse... mais daignez alors vous occuper de ces détails... car moi je ne peux pas.

— C'est juste, dit Aïxa. qui aimait autant que les gens de la maison ne vissent point le nouveau duc.

— Je prie monseigneur, dit le corrégidor, de ne point se gêner pour moi... Il reste là en uniforme et en bottes, quand j'ai vu dans la chambre à côté, où j'étais tout à l'heure, sa robe de chambre de brocard brodée en or et ses pantoufles fourrées en bon cuir de Cordoue.

— Je n'oserai jamais, dit le duc en s'inclinant.

— Devant votre femme et chez vous, ce serait trop extraordinaire, s'écria en riant le corrégidor.

Et Aïxa effrayée se hâta de répondre.

— II me semble en effet que M. le duc est le maître.

Celui-ci ne se le fît pas dire deux fois. Il prit une bougie et passa dans la pièce voisine qu'il examina soigneusement en détail. Aïxa profita de son absence pour faire servir quelques viandes froides, et renvoya les domestiques. Le

SEMAINE LITTÉRAIRE

corrégidor, à qui l'exercice et l'heure avancée de la nuit avaient donné an vif appétit, attendit cependant avec respect la rentrée de M. le duc ; il ne tarda pas à paraître... en pantoufles, en robe de chambre élégante. etle défunt lui-même serait revenu en personne dans ce moment qu'il l'aurait pris pour le vrai duc, à plus forte raison le corrégidor !

Le véritable araphitrion

Est l'amphitrion où l'on sovpe !

a dit Plaute, et depuis lui Molière; et Josué Calzado soupait d'un si bon appétit qu'il en aurait donné à quelqu'un qui n'en aurait pas eu. Grâce au ciel, ce n'était pas là ce qui manquait au noble châtelain. Tous deux à l'envi sablaient le porto et l'alicante. Le temps s'écoulait vite pour eux, et Aïxa. se promenant dans la chambre, les yeux fiws sur la pendule, comptait les minutes et se disait :

-—Une heure! une heure d'avance! Voilà une heure qu'ils sont partis !

Elle était tellement préoccupée de l'idée unique qui dans ce moment l'absorbait tout entière, qu'elle fi^ peine attention au corrégidor. Celui-ci se le^Bet disait au duc;

— Je craios^ionseigneur, d'être indiscret ; mais à cette heure il me sera bien difficile de retourner à l'hôtellerie du village.

— Aussi j'espère bien que vous logerez au château.

Leduc prit un flambeau qu'il mit dans la main de José Calzado, et s'approchant de la porte, il cria au dehors :

— Conduisez M. le corrégidor à son appartement.

— Qu'est-ce ? dit Aïxa en sortant de la rêverie où elle était plongée.

-—Rien, madame; ne faites pas attention, dit le duc en fermant la porte principale, dont il retira la clef, c'est M. le corrégidor qui se rend chez lui.

Aïxa jeta autour d'elle un regard d'effroi.

Elle se trouvait seule la nuit avec cet homme qu'elle ne connaissait pas. Elle n'avait, il est vrai, aucune raison de se défier de lui ; au contraire, il venait de la servir avec zèle, dévouaient et surtout intelligence.

Et cependant Aïxa tremblait.

Elle se rassura peu à peu en le voyant revenir près de la cheminée et s'asseoir tranquillement. D'ailleurs, on entendait encore daos le château le bruit des domestiques qui montaient, descendaient et traversaient les corridors, le bruit des portes qui se fermaient, enfin tout le mouvement qui, même après l'heure du repos, règne longtemps encore dans une vaste et nombreuse maison. Aïxa se hasarda à adresser la parole à l'étranger :

— Vous venez, monsieur, de nous aider bien généreusement.

—Oui, la scène a été chaude.

rf est pas prévenu et

— Et difficile.

— Surtout quau qu'on est obligé d'imffttttiaer...

— Je ne vous demanderai pas, monsieur, comment vous vous êtes trouvé là... si à propos pour nous rendre ce service...

— Franchement madame, je l'aime autant!

— Et pourquoi t .jâb.

— Parce que je ifS demanderais comment il s'est trouvé que vous ayez besoin qu'on vous rendît service... et ce serait peut être indiscret.

— Non pas... mais trop long à vous raconter.

— Vous avez raison, madame. Il est tard...

vous avez sans doute besoin de dormir... et moi aussi!... surtout quand on a bien soupe.

— Oui, monsieur... mais permettez-moi de vèus dire... «

— Ne faites pas attention à moi... je suis très bien dans ce fauteuil.

— Vous seriez encore mieux dans cette pièce, dit Aïxa en lui montrant la chambre à côté.

Mais déjà l'inconnu paraissait ne plus l'enten^^ dre. Il s'était enfoncé dans le fauteuil, sa têfi^ était tombée sur sa poitrine, et un ronflement d'abord léger, puis plus fortement accentué, prouva qu'il serait sourd aux observations et explications d'Aïxa, et qu'il n'était nullement disposé à y faire droit.

La jeune femme se serait bien retirée ellemême dans l'appartement qu'elle désignait au faux duc de Santarem, mais Je fauteuil occupé par lui était devant la porte et fermait le passage. Elle s'arrêta. Elle n'osait l'éveiller. D'ailleurs, tant qu'il dormirait ainsi, elle n'aurait rien à craindre. Elle alla donc s'asseoir à l'extrémité de la chambre, le plus loin de lui possible, et ne le quittant point des yeux. Il lui sembla que de temps en temps l'inconnu entrouvrait les siens.

Il ne dormait donc pas! !... elle commença à avoir peur.

Une heure et plus se passa ainsi ; le bruit qui régnait dans le château avait peu à peu diminué, puis il s'était entièrement éteint. Partout le plus profond silence; chacun dormait. Il était probable que l'inconnu avait attendu ce moment pour s'éveiller, cat il leva la tête, ouvrit les yeux, et aperçut en face de lui ceux d'Aïxa, qui, brillans et flamboyans, ne perdaient pas un seul de ses gestes.

— Eh quoi ! madame, vous ne dormez pas !

— Non, seigneur cavalier, j'attendais votre réveil pour vous prier de vouloir bien passer dans l'appartement voisin et me laisser celui-ci, qui est le mien.

— Ah ! dit l'inconnu, avec un sourire moqueur, vous oubliez que ce soir, quand je voulais sortir de ce château, on m'a retenu, que vous-même tout à l'heure encore m'avez dit :

i Restez... restez, de grâce. » Je l'ai promis et je tiens ma parole.

— Je ne vous empêche pas de la tenir, dit

PIQU1LLO ALLIAGA.

Aïxa, pourvu que ce soit, Hm pas ici... mai» làoas.

Et du doigt elle lui montrait la porte de l'autre chambre.

— A merveille ! on n'a plus besoin de moi et l'on me renvoie. Voilà la reconnaissance des grands seigneurs et des grandes dames !

— Je ne suis point ingrate, dit Aïxa. Le ooble cavalier Feraanô* d'AIbayda vous a promis de faire votre fortune, je me chargerai d'acquitter sa promesse. Que voulez-vous ?

— Ce que je veux ! dit- il en la regardant.

Et il fit un pas vers elle.

Dès le premier moment où l'inconnu était entré dans cette chambre, il était resté comme ébloui et fasciné devant cette belle jeune fille dont les yeux noirs lançaient des éclairs. Far un triomphe dont elle eût été peu flattée, sa vue avait produit sur le bandit le même effet que sur les nobles seigneurs. Ce n'était pas de l'amour, c'était plus, car il l'eût préférée à ^'argent, à l'or, aux diamans, ses seules amours R lui. Et quand il se trouva tout à coup être son mari, quand tout le monde lui donna ce titre, qu'elle-même acceptait et ne repoussait point ; quand il se vit seul, dans sa chambre à elle, et avec elle, il éprouva un frisson de joie qui parcourut tout son être et effleura presque son cœur, mouvement inconnu et involontaire qui fit bientôt place à une frénésie passionnée et furieuse.

Il s'était donc approché d'elle et répéta :

— Ce que je veux ! je veux ce qui m'est dû, ce qui m'appartient !

— Rien ici ne vous appartient.

— Ne suis- je pas le duc de Santarem, votre mari !... Je suis ici chez moi, et tout est à moi, à commencer par vous !

Aïxa voulut s'élancer vers la sonnette. 11 l'arrêta et lui dit :

— Qu'allez-vous faire? appeler vos gens!

ils ne viendront pas! mais ils viendraient, -<|u^a s'arrêteraient à cette porte. Vos cris même ne leur donneraient pas le droit de la franctiir. Je suis votre mari, vous-même l'avez reconnu ; ils le savent, et ils s'éloigneraient à ma voix, car vous êtes ma femme... vous l'avez •dit!

— Plutôt la mort, répondit Aïxa en regardant avec angoisse autour d'elle. Elle ne vit aucune arme, aucun moyen de se défendre, ni même de mourir.

— A moi !... à mon aide ! seigneur Josué !... seigneur corrégidor ! cria-t-elle en réunissant toutes ses forces.

— Et si ce corrégidor venait, vous perdriez celui que vous aimez... ce Yézid, ce Maure qui est votre amant et que j'ai sauvé ! On irait le saisir là haut dans sa chambre, le traîner blessé et sanglant...

— Plût au ciel qu'il fût là pour me défendre et pour te châtier, toi qui n'es qu'un infâme i

— Un infâme ! soit ! un infâme qui t'aime !

qui bravera pour toi la mort et les bourreaux !

Il voulut l'envelopper dans ses bras. Elle lui échappa, et, plus rapide qu'une flèche, elle s'élança à l'autre extrémité de la chambre, ouvrit une fenêtre et se précipita. Le brigand i poussa un cri d'effroi : il l'avait suivie, il était | près d'elle. D'une main vigoureuse il la saisit à moitié penchée au-dessus de l'abîme où elle allait rouler; comme un rival furieux et jaloux, il l'enleva au trépas qu'elle lui préférait, et serra contre son cœur sa victime pâle, brisée, à moitié évanouie.

— Dieu de mes pères, secourez-moi ! ditelle.

— Dieu n'est pas ici, dit le bandit en riant, il demeure trop haut pour nous entendre.

En ce moment, et comme pour répondre à son blasphème, une^explosion terrible retentit. Le brigand poussa un cri de rage et de douleur. Son bras gauche était fracassé. Il se retourna; et, à la lueur des flambeaux qui brûlaient encore dans l'appartement, il vit Piquillo, pâle et les cheveux hérissés, lui présentant à la poitrine un second pistolet. Il recula, épouvanté à la fois, et de ^Aparition et da l'arme qui le menaçait. ^^

-— Dieu, que tu défiais, m'envoie à toi, capitaine Juan-Baptiste! car j'avais d'anciennea dettes à te payer.

Aïxa. cependant, s'était jetée au cordon de la sonnette. Au coup de feu qui avait retenti dans le château, au bruit de cette sonnette d'alarme, les domestiques, le corrégidor et ses gens avaient été réveillés et descendaient en tumulte le grand escalier. Aïxa, prenant la clé que le capitaine avait placée sur la cheminée, avait couru ouvrir la porte. Le corrégidor s'était précipité dans l'appartement, et apercevant Juan-Baptista dont le sang coulait, il s'écria avec désespoir :

— M. le duc de Santarem blessé ! Et moi qui devais le protéger !

— Epargnez-vous ce soin, lui dit froidement Aïxa ; ce n'est point le duc de Santarem.

— A d'autres, 6enora! où serait donc alors le véritable duc ?

— Dans le parc, dit Piquillo. Envoyez vos gens près du troisième massif de la grande allée ; vous le trouverez mort... mort depuis hier soir !

— Ce n'est pas possible ! dit le corrégidor en pâlissant. Allez, Pacheco, allez voir. Que serait alors celui-ci, (et il montrait Juan-Baptista), celui-ci que mon neveu, que Mme la duchesse, que tout le monde a recoonu ?

— Celui-ci, poursuivit Piquillo, est un fourbe, un imposteur, le capitaine Juan-Baptista.

— Juan-Baptista ! cria le corrégidor en le regardant avec étonnement ; lui que l'archevêque de Valence m'a ordonné d'arrêter!

— Lui-même, continua Piquillo ; lui qui»

SEMAINE LITTÉRAIRE

sachant qu'il y avait ici une noce, une fête, ne s'est introduit dans ce château qu'avec des idées de vol ou d'assassinat! lui, dans ce moment, capitaine d'infanterie et dernièrement alguazil.

— Alguazil ! s'écria le corrégidor ainsi que tous les alguazils véritables qui l'environnaient. C'est bien cela ! c'est lui qui a osé se jouer de ce qu'il y a de plus respectable au monde, des archevêques !

— Et des alguazils ! s'écrièrent ses compagnons.

Juan-Baptista vit . qu'il était perdu, que ce dernier crime-là surtout serait sans rémission. Mais il n'était pas homme à abandonner la partie sans vengeance.

— . Eh bien oui, s'écria-t-il, puisqu'il ne me reste qu'un bras de disponible et que je ne peux pas vous étrangler tous, damné corrégidor, tous et vos accolytes, c'est moi, Baptista ! qui suis encore assez généreux pour vous rendre un service, car si je ne prenais pas de temps en temps la peine de faire votre état, vous ne pourriez jamais vous en tiret*. Celui qui est mort et bien mjfJtest le duc de Santarero ; son meurtrier, quî^^t là-haut tranquillement, est Yézid d'Albérique, et celui-ci, (il montrait Piquillo), je vais vous apprendre qui il est. Nous jouons dans ce moment une partie ensemble...

une partie dont il a gagné la première manche, dit-il en regardant celle de son habit qui était ensanglantée, mais je le retrouverai et je compte bien gagner la seconde. Pour commencer, apprenez, corrégidor stupide, que c'est le Maure Piquillo.

— Lui ! dit Calzado, dont l'étonnement redoublait à chaque instant.

— Lui, qui s'est enfui au moment d'être converti, reprit en riant le capitaine ; lui, dont Totre incompréhensible archevêque veut faire un chrétien, mort ou vif.

— Ce n'est pns vrai ! dit Aïxa, effrayée du danger auquel Piquillo s'était exposé pour elle... ce n'est pas vrai, monsieur le corrégidor. Cet homme vous trompe encore ; c'est un imposteur qui veut vous compromettre par de fausses démarches.

— C'est ce que nous verrons, dit le corrégidor, qui dans ce moment ne savait plus ce qu'il devait croire. Son trouble redoubla encore, quand il vit entrer son neveu en désordre et les traits bouleversés.

— Eh bien !... qu'y a-t-il encore ?... Parle, parle donc !

— Cette fois ce n'est que trop vrai, dit le jeune greffier avec une horreur indéfinissable ; j'ai constaté moi-même le fait. Ils étaient deux... deux ducs de Santarem existants, dont un mort...

— - Qu'est-ce que je vous disais ? s'écria Juan-Baptista. Par saint Thomas, votre patron, me croirez-vous enfin, incrédule corrégidor?

— Je ne croirai fius rien que mes yeux et mes oreilles, et encore ! Venez avec moi, dit-il aux alguazils et à son neveu. Allons d'abord voir et interroger ce jeune homme d'hier, ce Yézid... Mais avant tout... je ne laisserai point ces deux hommes ensemble. Celui-ci, qui est blessé, (et il montrait Juan-Baptista), conduisez-le dans la pièce voisine de celle-ci... Bien. Fermez la porte à double tour, et donnez-moi la clé... à moi... elle ne me quittera pas. Quant à vous, senora, daignez me conduire vous-même à l'appartement occupé par le seigneur Yézid d'Albérique.

— Je suis à vos ordres, monsieur le corrégidor, dit Aïxa en cherchant à cacher son inquiétude et ses craintes, non pour Yézid, qui ne risquait plus rien, mais pour Piquillo ; je suis prête à vous conduire, mais j'espère qu'avant tout vous allez rendre à la liberté ce jeune homme, qui est un ami, un protégé de don Fernand d'Albayda.

— Madame la duchesse, dit le corrégidor^ nous allons d'abord en causer avec le seigneur^ don Fernand, puis j'en écrirai au duc de Lerma en lui envoyant dès ce matin ce jeune prisonnier.

Aïxa tressaillit. Piquillo était perdu.

— D'ici là, poursuivit le magistrat, je prierai le jeune cavalier de vouloir bien, avec votre permission, madame la duchesse, nous attendre dans cette chambre, dont nous allons, par précaution, fermer la porte sur lui.

Aïxa respira. Piquillo était sauvé.

— Je n'ai rien à répondre, dit la jeune fille ; partons, monsieur le corrégidor.

Avant de sortir, elle tourna les yeux vers Piquillo, et ensuite vers la boiserie à l'endroit où était la porte secrète ; puis elle adressa à son frère, à celui qui venait de la sauver, un regard d'éternelle amitié. C'était le seul remercîment qui lui (ut possible.

Piquillo entendit se fermer la porte principale.

Tout le monde était parti. Il était seul. U regarda autour de lui et contempla quelques instans la chambre d'Aïxa, ce lieu où il avait éprouvé à la fois un bonheur si grand et une ai horrible douleur. Le bonheur avait passé comme un éclair, et la douleur devait durer toute sa vie. Mais il ne se plaignait plus de son sort; il bénissait le ciel, qui lui avait permis, dans ce lieu même, de sauver de la honte et du déshonneur son amie, sa sœur... oh! plus encore peut-être!... Mais il ne voulut point s'arrêter à cette idée, et se rappelant le dernier regard* le dernier ordre d'Aïxa, il fit glisser le panneau de la boiserie, descendit P escalier, ouvrit la porte qui donnait sur le parc, et s'élança à grande pas dans la campagne aux premiers rayons du jour qui commençait à paraître.

Nous dirons plus tard ce qui l'avait forcé à revenir sur ses pas et l'avait ramené ainsi au

PIQUILLO ALL1AGA.

secours d'Aïxa. Nous ne pouvons quitter le château de Santarem sans savoir le résultat des recherches du corrégidor.

Il était monté avec Aïxa à un des appartenons d'honneur du second étage ; il entra dans la chambre où devait reposer le seigneur Yézid. Il ne l'y trouva pas ; l'appartement de don Fernand était également désert, et au grand étonnement du corrégidor, il fut impossible de trouver dans tont le château la moindre trace de leur séjour ou de leur passage. Privé ainsi d'un prisonnier sur lequel il comptait, le désappointé Josué Calzado redescendit à la chambre à coucher d'Aïxa pour s'emparer au moins de Piquillo et l'appréhender au corps; mais celui-ci avait également disparu. Alors, et dans le dernier degré de la fureur, le magistrat ordonna à son neveu Pacheco le greffier et à ses gens de traîner devant lui sa seule capture, son seul dédommagement, le capitaine Juan-Baptiste, sur lequel allait retomber tout le poids de )sa colère et de sa justice. Au bout de quelques minutes, le jeune greffier rentra avec l'air hébété et étonné qui lui était habituel.

— Eh bien ! mon neveu ? dit le corrégidor en se dressant devant lui comme un point d'interrogation.

— Eh bien, mon oncle, personne !

— Personne ! répéta le magistrat anéanti et comme frappé d'un coup au-dessus de ses forces. Soudain il regarda son neveu. Un rayon d'espoir brilla dans ses yeux. On l'entendit murmurer le mot : l'imbécile ! puis s'écrier : Si on ne voyait pas tout par soi-même! et il s'élança dans l'appartement voisin.

La chambre où l'on avait emprisonné momentanément le capitaine avait deux croisées donnant sur le parc. Malgré la douleur horrible que devait lui causer 6a blessure, il avait arraché les longs et solides rideaux de damas qui décoraient cet appartement ; avec son bras droit et avec ses dents, il les avait attachés au balcon de fer, qui n'était pas très éloigné du sol, et s'était ainsi laissé glisser jusqu'à terre, en s'aidant d'un 6eul bras; mais auparavant et pour établir sans doute un équilibre ou un lest convenable, il avait eu soin de décrocher la montre, les bagues, les bijoux, tout ce qui se trouvait de précieux dans l'appartement qu'il abandonnait. Il y a eu une comédie de Calderoo intitulée : De trois choses, en ferez-vous une ? Josué Calzado, qui vivait de sou temps, la lui a peut-être inspirée. Des trois prisonniers qu'il espérait, (Juan-Baptista, Piquillo et Yézid), le corrégidor n'avait pu en réaliser aucun ; en revanche, le jeune duc, le nouveau marié sur lequel il devait veiller, était bien décidément mort. C'est ainsi que le corrégidor-mayor de Tolède exécuta la mission extraordinaire et importante pour laquelle le ministre l'avait envoyé exprès au château de Santarem.

ra.

Page 1