LA CHAMBRE DU ROI
Aixa restée seule demeura longtemps immobile et anéantie. Elle relut la lettre de son père, et d'un air égaré, elle répéta plusieurs fois ces mots :
c Vous penserez comme moi, mes enfants; c vous n'hésiterez pas à sacrifier ce que vous « avez de plus cher et de plus précieux pour la t défense de notre religion et le salut de nos t frères. Les sauver et mourir, c'est là notre < devoir. >
— Je suivrai vos ordres, mon père, raurmura-t-elle, vous serez sauvé par moi, et ce soir Yézid vous ramènera votre fille... mais il vous la ramènera morte !
Elle se mit h genoux et pria.
Se sentant alors plus de force, elle se leva, alla prendre le flacon de cristal que Piquillo avait enlevé à la comtesse et qu'elle avait voulu conserver; elle le regarda quelques instans avec attention comme le seul ami, le seul espoir qui lui restât.
Il y manquait à peine quelques gouttes, et en prenant tout ce qui restait, la mort ne devait pas tarder.
Ne craignant plus alors de survivre à sa honte, et certaine de mourir, elle respira plus librement et reprit courage, mais ce courage manqua de l'abandonner quand sa pensée se reporta sur l'avenir qui l'atteudait et auquel elle allait renoncer.
Encore quelque temps, et Fernand, qu'elle aimait, pourrait lui offrir son cœur et sa main. Encore quelque temps, et elle allait être à lui, et cet amour, depuis si longtemps caché, elle pourrait l'avouer aux yeux de tous ! Et maintenant il fallait perdre à la fois et ce bonheur et l'amour de Fernand, peut-être même son estime !
Mourir avec son mépris ! Cette idée était au-dessus de ses forces, et elle voulut du moins lui écrire et tout lui apprendre ; mais alors son
PIQUILLO ALL1AGA.
sacrifice devenait impossible, car Fernand* ne souffrirait pas qu'elle s'immolât, même pour son père.
— Non ! se disait-elle, non ! demain seulement il saura toute la vérité. Mais lui qui fut si bon et si dévoué, je ne puis le quitter à jamais sans lui dire un dernier adieu.
Et elle lui écrivit seulement ce mot : « Venez ' s
Quelques instans après, sa porte s'ouvrit et parut Fernand d'Albayda.
— Est-il possible ! s'écria-t-il avec joie, une lettre de vous! on me l'apporte, et j'accours.
— Je vous remercie, dit Aïxa avec un doux sourire.
— C'est donc bien vrai... c'est vous qui m'appelez ?
— Oui, Fernand... c'est moi... moi qui désirais vous voir, dit la jeune fille avec émotion.
— Je puis donc vous être utile... vous rendre quelque service... Parlez, commandez !
s'écria Fernand avec chaleur.
— Non, répondit tristement Aïxa, je n'ai rien à vous demander.
— Et que me vouliez- vous donc ?
— Vous voir... Fernand !
A ces mots, le cœur du jeune homme tressaillit de joie, et ses yeux, pleins d'ivresse, témoignaient assez d'une reconnaissance que sa bouche n'osait exprimer.
— Oui, répéta- 1- elle, vous voir et vous remercier de tout ce que je vous dois. Vous m'avez consacré votre vie ; soumis à mes ordres, docile a mon regard, vous avez imposé silence à votre tendresse, vous avez eu le courage et l'amour de renoncer à moi!.. Pour moi, vous vous êtes dévoué : pour moi, vous avez souffert !.... Que puis-je donc à mon tour pour payer tant j de dettes et tant de sacrifices ?,.. Je n'ai rien j qui puisse m'acquitter... rien qu'un mot; mais I si je vous connais bien, ce mot, je crois, suffira. I Ecoutez-moi donc, Fernand... Je vous aime ! ! ! j
Elle avait prononcé ce mot, non pas timide- •' ment et les regards baissés, mais avec les yeux I pleins de larmes et d'amour, et comme si son j âme tout entière s'était échappée de ses lèvres. Fernand, frappé de surprise et d'ivresse, I était tombé à ses genoux et couvrait de bai- 1 sers ses belles mains, qu'elle re retirait pas: mais tout à coup il s'arrêta stupéfait, la voyant I fondre en larmes et éclater en sanglots. j
— O ciel ! s'écria-t-il, après un tel aveu d'où ? vient votre douleur ? J
— C'est que ce jour, lui répondit-elle, est le i dernier qui me soit accordé. !
— Que voulez-vous dire ? !
— Que je ne vous reverrai plus, Fernand,' que je ne dois plus vous voir. Il vous faut re- j noncer à moi ! |
— Et pourquoi, grand Dieu ?
— Ne me le demandez pas !... Vous devez me connaître, et puisque je vous parle ainsi,
moi qui vous aime, moi qui eusse été fi ère $e vous donner ma vie et d'embellir la vôtre..,, vous pensez bien, Fernand, qu'un nouvel obstacle élève désormais entre nous une barrière insurmontable.
— Et laquelle?
— Ne m'interrogez pas ! qu'il vous suffise de savoir que toutes les douleurs que vous pourriez imaginer n'approchent pas en ce moment de la mienne.
— Dites-la-moi donc!...
— Moi ! s'écria- t-el le en reculant épouvantée ; je me trompais, il y a un supplice plus grand encore que ceux que j'éprouve, ce serait de vous les dire ! Aussi n'est-ce pas pour cela que j'ai voulu vous voir, mais pour vous faire mes adieux.
— Vos adieux ! vous me quittez ?
— Je vous ai dit qu'il le fallait, que vous ne deviez plus penser à moi.
— C'est impossible !
— Mais, Fernand, ma seule pensée sera vous ! à vous mon premier et mon dernier amour !
— Et vous voulez que je vous abandonna!
s'écria Fernand enivré de ses paroles, que je renonce à vous en un pareil moment !
— Il le faut ! il le faut ! répéta la jeune fille avec égarement; hâtez- vous! car ce que je vous dis là... je puis le dire encore... mais bientôt...
— Bientôt! s'écria Fernand avec effroi, qu'est-ce que cela signifie ? parlez, de grâce! parlez !
— En ce moment... c'est impossible... mais plus tard, je vous le promets... vous saurez... Oui. continua-t-elle en cherchant à rassembler toutes ses forces, demain, vous recevrez une lettre de moi.
— Demain, vous me le jurez, je saurai tout?
— Je vous le jure!
— Par mon amour! s'écria Fernand; et il ajouta avec crainte : Par lé vôtre !
— Par mon amour ! répéta Aïxa.
A ce mot, et malgré toutes ses appréhensions et ses angoisses, Fernand sentit l'espoir renaître dans son cœur. Sans doute, et puisque Aïxa le disait, des obstacles terribles pouvaient bien les séparer encore et s'opposer à leur bonheur. Mais des obstacles, en est-il dont on ne puisse triompher quand on aime, quand on est aimé ? et c'est le dernier mot qui retentissait sans cesse à l'oreille et au cœur de Fernand. .Seul, il eût suffi pour lui faire braver tous les dangers et supporter tous les maux.
Aussi la jeune fille, étonnée du sourire d'espoir et de bonheur qui brillait sur ses traits, lui répéta d'une voix émue :
— Parlez ! parlez ! Qu'attendez-vous encore?
— Une dernière grâce, dit-il.
Aïxa, pâle et immobile, ne répondit pea.
SEMAINE LITTÉRAIRE
Fernand «'approcha d'elle, et passant son bras autour de cette taille si gracieuse et si belle, il murmura à voix basse à son oreille :
— Aïxa, ma bien-aimée, un baiser de toi !
Aïxa frissonna, mais elle ne s'éloigna pas et
se dit en elle-même :
— Je le puis encore, je suis encore digne de lai!
Fernand, voyant qu'elle ne répondait pas, serra contre son cœur le cœur de la jeune fille, et dans son délire ses lèvres brûlantes rencontrèrent celles d'Aï s a: elles étaient froides et glacées comme le marbre de la tombe.
Il poussa un cri. Aïxa lui fit signe de la main de s'éloigner, et Fercand s'enfuit malheureux et désespéré.
A peine eut-il disparu que la pauvre jeune fille courut à son secrétaire et écrivit à celui qu'elle venait de quitter.
Elle lui avouait tout et lui demandait pardon, non pas de sa mort, qui devait lui rendre l'estime de Fernand, mais du crime qui avait rendu cette mort nécessaire. Bien des fois la plume lui tomba des mains, bien des fois elle s'arrêta, prête à déchirer cette lettre et à renoncer à son dessein... mais elle pensait à son père! cette idée ranimait son courage et lui donnait la force d'accomplir ce sacrifice.
Piqmllo, s/ai s'était rendu au palais de l'in-
auisition, n'était pas rentré. Lui aussi, sans oute, avait appris les nouvelles que Yézid venait de recevoir ; lui aussi, sans doute, intercédait ponVjfts frères près de Sandoval et du duc de lErma: efforts inutiles, elle le savait bien, Tédit qui les menaçait dépendait du roi... ou plutôt c'était d'elle Seule maintenant que dépendait le sort de toute une nation, sa prospérité ou ton exil, sa vie ou sa mort.
Déjà la nuit était venue, et plus le moment approchait, plus Aïxa sentait redoubler sa terreur et son incertitude. Les yeux fixés sur la pendule, dont l'aiguille rapide semblait voler, elle avaifrdéjà entendu sonner sept heures, puis huit, puis neuf. Son cœur battait avec violence, sa tête était en feu ; elle se sentait en proie à une fièvre ardente qui produisait sur elle une étrange hallucination.
Elle voyait Fernand à ses genoux la retenant, l'empêchant de sortir; elle allait lui obéir. Tout à coup, elle se croyait transportée dans les rues de Valence, elle entendait tonner la cloche de Villila ! c'était le signal du massacre !
Des familles entières, des familles maures, voulaient en vain fuir les poignards espagnols. Au milieu de la foule, des moines à la figure sinistre, le glaive d'une main et la croix de l'autre, criaient : « Frappez ! frappez ! »
Ni les enfans ni les femmes n'étaient épargnés !
Enfin elle aperçut son père qu'un meurtrier poursuivait, son père qui lui disait : c Sstfve-
moi, ma fille! sauve-moi! s Elle s'élançait pour l'entourer de ses bras, pour lui faire un rempart de son corps. Il était trop tard ! Le vieillard venait d'être frappé, son sang avait rejailli sur elle; elle le voyait à ses pieds, elle voyait ses cheveux blancs traînés dans la fange.
En ce moment la pendule sonna dix heures.
Aïxa poussa un cri horrible ; la cloche même de Villila n'aurait pas produit sur elle une plus grande terreur. •
Sans hésiter, sans réfléchir, elle se couvrit d'une mante et d'un voile épais, sortit vivement de l'hôtel et s'élança dans la rue. La nuit était sombre.
Comme pour éviter le remords, qui déjà la poursuivait, elle fit d'abord quelques pas en courant, puis elle s'arrêta : la fraîcheur du soir avait soudain rafraîchi ses sens et calmé son délire ; elle était revenue à elle-même et à toutes ses craintes.
Elle regarda autour d'elle ; il lui sembla que tout le inonde l'examinait d'un œil curieux, que tout le monde lisait déjà sa honte écrite sur son front. Elle quitta la grande rue où était situé son hôtel et prit des rues désertes et détournées pour se rendre au palais.
Bientôt elle se trouva seule et éprouva alors une autre espèce de terreur. Dans une rue solitaire, elle entendit marcher derrière elle et vit un homme enveloppé d'un manteau qui la suivait de loin. Si c'était un voleur, un meur> trier ! Si l'on en voulait à mes jours ! se ditelle.
— Tant mieux ! c'est Dieu qui m'envoie la mort.
Et par un mouvement involontaire et irréfléchi, elle se retourna et fit quelques pas au-devant du poignard.
A son grand étonnement, l'homme au manteau s'éloigna d'un pas rapide. Elle poursuivit sa route et prit intrépidement une petite rue obscure et tortueuse qui conduisait directement à la porte dérobée du palais.
Là elle aperçut encore quelqu'un qui semblait épier tous ses pas et tous ses mouvemens. Ce n'était pas celui qu'elle avait déjà vu ; la taille n'était pas la même ; mais, comme le premier, il se hâta de s'éloigner dès qu'il crut être remarqué.
Aïxa se trouvait près de la porte secrète qtii conduisait aux appartemens occupés autrefois par la reine, un corridor mystérieux et isolé, où personne ne passait, régnait derrière cet appartement , c'était celui par lequel la reine se rendait chez le roi.
Aïxa était entrée, la porte s'était refermée ; elle avait franchi le seuil du palais ou plutôt le seuil de la honte et de l'infamie. Elle comprit que tout était fini pour elle ; sa perte était désormais inévitable, rien ne pouvait la sauver.
En entrant, elle aperçut un homme qui semblait l'attendre. Elle tressaillit et voulut retour»
ner en arrière. Ce n'était plus possible ; cet homme était le valet du roi, ce Latorre, vendu au duc d'Uzède et à la comtesse Altnmira. Le* roi lui donnait rarement de pareilles commissions, et celle-ci, toute nouvelle pour lui, le charmait fort ; il aurait vivement désiré connaître la beauté mystérieuse que Sa Majesté attendait ainsi à dix heures du soir, par curiosité d'abord, et puis pour en rendre compte à la comtesse Altamira, par qui ses rapports étaient chèrement payés. i
Malheureusement, le voile épais qui couvrait I les traits d'Aïxa ne lui laissait rien voir, et la discrétion du roi ne lui permettait aucune conjecture.
Tout ce qu'il put deviner, c'est que c'était un premier rendez-vous, car l'inconnue était tremblante et se soutenait à peine.
— .Senora, dit le valet de chambre d'un air de protection, le roi mon maître m'a chargé de vous conduire près de lui.
Aïxa restait à la même place, immobile comme une statue.
Latorre lui offrit alors gracieusement sa main, qu'elle repoussa du geste et sans la toucher.
A cet air de mépris, le valet s'inclina avec respect et se dit en lui même :
— C'est une grande dame.
Il se contenta alors d'ouvrir la porte du corridor secret qui conduisait dans la chambre du roi ; il passa devant, tenant un flambeau à deux branches.
Il marchait lentement, car Aïxa avait peine à le suivre, et de peur de tomber, elle s'appuya contre les riches tapisseries qui décoraient la muraille.
Enfin ils arrivèrent l\ la porte de la chambre royale et dans ce moment la pauvre jeune fille sentit son courage et ses forces prêtes à l'abandonner entièrement.
Par bonheur, il n'y avait personne.
— Senora, dit Latorre, le roi mon maître m'a chargé de vous dire qu'il voulait lui-même se trouver à votre arrivée, mais qu'à neuf heures et demie le grand inquisiteur et le duc de Lerma s'étaient présentés chez lui, qu'il n'avait pu, à son grand regret, refuser de les recevoir.
C'était pour l'importante affaire que connaissait la senora, ce sont les propres paroles de sa Majesté... Mais la senora peut être tranquille, a ajouté le roi : rien au monde ne le fera manquer à sa parole.
Aïxa lui fit signe de la main que cela suffisait et qu'elle n'avait pas besoin d'en savoir davantage.
— Très bien, dit Latorre, la senora m'a compris... Je pense que Sa Majesté est encore avec messeigneurs de Lerma et de Sandoval ; mais la senora peut se rassurer, elle n'attendra pas longtemps. Le roi, je puis le lui dire, avait l'air tellement contrarie et il a reçu si mal le
ministre et le grand inquisiteur lui-même, qu'ils ne tarderont pas, je pense, à prendre congé de Sa Majesté. Que la senora veuille bien s'asseoir.
Il lui montra de la main une ottomane et poursuivit d'un air complaisant :
— Je retourne près de Sa Majesté; dès qu'elle m'apercevra, je n'aurai besoin de rien dire; elle devinera, à ma vue seule, que la senora est arrivée et saura bien se défaire de* importuns.
Latorre salua de nouveau, et se retira par une petite porte cachée dans la draperie et qui conduisait directement au cabinet du roi.
Quand Aïxa se vit seule dans la chambre du roi, soit que les propos respectueusement insolens de Latorre eussent rendu plus honteuses encore à yeux et sa démarche et sa situation, soit que l'approche du déshonneur l'eût épouvantée, elle sentit un profond mépris d'elle-même, et un dégoût affreux de la vie s'empara de son cœur.
— Non, non, je ne resterai pas ici ! s'écria-telle en se levant et en marchant dans la chambre. Fuyons ! je le puis encore !
Il n'était plus temps. Elle entendit des pas précipités. Elle poussa un cri, et dans son trouble, dans son effroi, elle tombera genoux. Une porte venait de s'ouvrir. |s"l .4/
xvi. 4 .±y.
l'enlèvembwt.
— Grâce!... grâce! s'écria Aixl^sme voir étouffée en étendant ses mains suppliantes.
— Que vois-je !... une femme ici», à mes pieds ! dit une voix bien connue*
Aïxa leva les yeux.
La porte qui venait de s'ouvrir n'était pas la porte qui donnait sur le cabinet du roi, mais celle du corridor par où elle-même venait d'entrer.
— Piquillo! s'écria-t-elle en poussant un cri horrible, et succombant à la violence des émotions qu'elle venait coup sur coup d'éprouver* elle chancela, ferma les yeux et s'évanouit.
Alliaga courut à elle plus pâle que la mort; et, la relevant, la soutenant dans ses bras.
— Aïxa, lui disait-il, toi, ma sœur... ici... à une pareille heure! qui t'amène?
La jeune fille ne pouvait répondre: elle était toujours sans connaissance, la tête appuyée sur l'épaule de son frère... et celui-ci, éprouvé déjà par tant de tourmens, en subissait un nouveau, inconnu jusqu'ici. Un soupçon horrible venait, comme un éclair, de luire à sa pensée; un serpent s'était glissé jusqu'à son cœur et le déchirait de sa morsure, une sueur froide coulait de son front... et il cherchait vainement à s'expliquer le sentiment qui l'agitait.
— Il y a ici une trahison que je déjouerai, et
SEMAINE LITTÉRAIRE
malheur à ceux qui l'auront tramée!... Car c'est mon sang... c'est ma soeur!... C'est à moi de défendre sa réputation et son honneur!
Voilà ce qu'il croyait se dire, et une autre voix lui criait :
— Ce n'est pas seulement ta sœur que tu ▼eux défendre... c'est une autre qui t'est plus chère encore; la fureur que tu éprouves... c'est de l'amour... c'est de la jalousie!...
— Eh bien! oui, s'écria-t-il avec rage!... jaloux... jaloux... je le suis! Aïxa, réponds-moi, dis-moi que c'est par force, par violence que Ton t'a attirée dans ces lieux... Me voilà pour te protéger.... pour te soustraire à tes ennemis ; mais ce n'est pas de ton consentement, c'est malgré toi, n'est-ce pas, que tu es ainsi en leur pouvoir?... sinon, s'écriait-il avec rage, et fût-ce le roi lui-même...
En ce moment il entendit la voix du roi.
Celui-ci sortait de son cabinet et traversait le vaste salon qui le séparait de sa chambre.
Le roi causait avec Latorre, et lui disait à ▼oix haute avec impatience :
— Pourquoi ne pas dire à l'instant et devant eux que la personne que j'attendais était arrivée ï ù^mm*^r â la luire ui tendre!
H^Àïxa venait d'ejle-méme et
Piquillo est impossible.
uelquea secondes deux ou à sa pensée ; il n'est pas ux ne fût pas de tuer le w-A fallait lui- enlever Aïxa, K réfléchir, sans se demandai re était exécutable, il na ses bras.
«Jouai e doublèrent ses forces, corridor qu'il venait de parii instant, referma la porte derrière lui, poussa le verrou, et reprit sa marche emportant avec lui sa proie.
Une seconde après, la |K>rte en face venait de s'ouvrir; le roi s'était retourné, et de la main avait fait signe à Latorre de s'éloigner.
Le cœur palpitant de trouble et d'amour, il s'élança dans l'appartement où Je bonheur l'attendait.
Cet appartement était désert, il n'y avait plus personne. Il regarda autour de lui et ne pouvait en croire ses yeux.
Nous n'essaierons point de peindre sa surprise, son inquiétude et son désespoir.
Pendant qu'il sonnait à briser toutes les sonnettes, pendant qu'il appelait et interrogeait Latorre, aussi étonné que Sa Majesté elle-même, Alliaga, la mort dans l'âme, le front couvert de sueur, n'avait point abandonné son fardeau ; il traversa dans l'obscurité le corridor, puis l'oratoire de la reine. Tout était silencieux et désert. La prudence du roi et les soins de Latorre avaient éloigné tout le monde. Ces appartemens n'étaient pas même éclairés ; mais
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Alliaga les connaissait si bien qu'il pouvait s'y aventurer sans crainte.
Arrivé à l'oratoire, il entra dans l'appartement que lui même avait longtemps occupé, et descendit par l'escalier dérobé qui conduisait hors du palais. C'était celui-là qu'Aïxa avait pris en arrivant.
Epuisé par la fatigue et plus encore par les émotions qu'il venait d'éprouver, Alliaga s'arrêta un instant et chercha à rassembler ses idées. Il fallait à tout prix sortir du palais. C'était là que le danger était le plus menaçant.
Par malheur Aïxa était toujours évanouie.
Il avait bien pu la porter jusque-là ; mais à supposer qu'il eût la force d'arriver ainsi jusqu'à l'hôtel de Santarem, que ne dirait-on pas en voyant un moine, un dominicain traverser les rues de Madrid emportant dans ses bras une jeune femme!... Il est vrai que la nuit était sombre et qu'il était tard. D'ailleurs il n'y avait pas d'autre parti à prendre.
On pouvait venir du palais lui enlever Aïxa, la ramener dans l'appartement du roi. Tout autre danger lui paraissait moins terrible que celui-là; il n'hésita plus: il ouvrit la porte secrète qui donnait sur la rue, la referma, et fît quelques pas en avant.
Il se trouvait dans une petite place peu fréquentée le jour et ordinairement déserte à une pareille heure. U regarda autour de lui et aperçut avec autant de surprise que d'effroi deux hommes enveloppés de manteaux noirs, qui avaient l'air de veiller et d'attendre. Ils étaient placés aux deux extrémités de la place et leurs yeux semblaient fixés sur la petite porte du palais. C'étaient sans doute les deux hommes qui avaient suivi Aïxa.
A la vue de Piquillo, ils s'avancèrent rapidement vers lui.
— Tout est perdu, se dit Alliaga ; je n'ai plus d'espoir !
Les deux hommes jetèrent un coup d'oeil rapide sur Aïxa et sur le jeune moine, qu'ils semblèrent reconnaître. Ils tressaillirent. Puis l'un d'eux s'approchant, dit à voix basse :
— Dieu soit loué, frère! C'est vous qui nous aurez tous sauvés.
Alliaga, interdit, n'osait interroger le protecteur inconnu que le ciel lui euvoyait. Celui-ci continua rapidement et à demi voix :
— Que faut-il faire ? Disposez de nous.
— M'aide r à porter cette jeune dame, dit Alliaga.
L'ibconnu donna un coup de sifflet, et plusieuiApadassins également couverts de manteauPnoirs et qui se tenaient cachés aux emirons accoururent à l'instant.
— Où faut-il la conduire? dit l'inconnu.
Alliaga, de plus en plus étonné, hésita un instant.
De tous les endroits où Aïxa pauvait se ré-
fugier, l'hôtel de Santarem lui paraissait le plus dangereux.
— Il faut sortir de Madrid, dit-il.
— Très bien.
— A l'instant même.
— C'est encore mieux.
— Mais comment ?
— Pendant que nous étions en sentinelle, j'ai aperçu le long des murs du palais... à deux pas d'ici, au détour de cette place, une voiture attelée de deux bonnes mules et dont le conducteur semblait attendre ses maîtres. Allez, dit l'homme au manteau noir à ses gens, qu'on s'en empare. Au nom que vous prononcerez tout doit obéir.
L'étonneroent d'Alliaga redoubla, et l'inconnu continua toujours à voix basse :
— A cette heure les portes de Madrid seront fermées. Par laquelle voulez-vous sortir?
— Par celle d'Alcala, dit Piquillo.
L'inconnu fit un geste à l'un de ses compagnons qui s'éloigna rapidement. En ce moment on entendit le roulement de la voiture qui s'avançait. Le conducteur ou le maître de cette voiture se débattait, entouré par les spadassins, qui lui disaient:
— Silence ! silence !
— Je ne me tairai pas ! cria à haute voix le jeune homme qu'on entraînait, j'aurai justice d'un attentat pareil.
Alliaga stupéfait reconnut la voix d'Yézid. I) s'avanya à sa rencontre, lui prit la main, qu'il serra fortement, et lui dit :
— Non, vous ne réclamerez pas ; vous obéirez en silence, vous m'aiderez à l'instant même à emmener cette jeune dame hors de Madrid, et vous en serez, je puis vous le promettre, largement récompensé.
Yézid, interdit, venait de reconnaître Piquillo et Aïxa. Il s'inclina et répondit brusquement:
— C'est différent; quand on s'y prend bien et qu'on donne de bonnes paroles! Ce n'est pas comme ceux-ci qui m'entraînaient de force.
Je suis à vos ordres, mon père.
Un instant après, Aïxa, transportée dans la voiture, se trouvait en sûreté entre ses deux frères.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s'écria Yézid.
— Silence! tu le sauras. Dirige-toi vers la porte d'Alcala.
Les gardiens de la porte, qui déjà étaient prévenus, attendaient avec respect. La voiture roula sur la route, sortit de la ville et se trouva en pleine campagne. Ék
Tout ce que nous venons de raconter crepuis la sortie d'Alliaga de la chambre du roi s'était passé en moins d'un quart d'heure, et le mouvement de la voiture, la fraîcheur de la nuit et l'air plus vif de la campagne firent enfin revenir la jeune fille de ce long et effrayant éva-
nouissement, qui eût ressemblé à la mort si les battemens de son cœur n'eussent rassuré les deux frères.
— Où suis-je ? s*écria-t-elle en revenant enfi n à la vie et en regardant autour d'elle avec effroi.
— Près de nous, près de tes frères, dit Yézid eu la serrant dans ses bras.
— Vous! c'est bien vous! dit-elle en poussant un cri de joie. Puis se rappelant tout ce qui était arrivé, elle s'écria :
— Vous et le ciel m'avez sauvée, mais voua êtes perdus !
Alors, et pendant que la voiture roulait rapidement, elle leur dit la scène qui avait eu lieu deux jours auparavant dans le cabinet du rôi. Elle leur apprit cet édit qui allait leur enlever leur famille, leur patrie, leur existence, cet édit qui proscrivait toute une nation et qu'on voulait obliger le souverain à signer. Elle leur avoua la condition que le roi avait mise à son refus, et Yézid poussa un cri d'indignation en pensant de quel prix on avait osé faire dépendre leur salut.
—Oui ! s'écria la jeune fille e njeux racontant ses tourmetis, sou désesnaMÉM^cocubats, oui, p^r sauver mon jfl fcaojs.
j'acceptais la* honte et Toppifl rez-vous, leur dit-elle en leuH
faiem je n'y «MtHk,
, . ■ Via qu'ail >..■ ■ ■
con qu' Alliaga connaisse il pas survécu, je l'avais ju doute, puisque notre Diî ment; que sa volonté si faire, et maintenant surtou] venir? Toi qui gardes l Piquillo
Au lieu de répondre, celui et joignant les mains, se mît à en lui disant:
— Pardon... pardon, ma sœur !
— Et de quoi?
— D'infâmessoupçons.. d'horribles idées dont mon cœur est brisé, et que moi je ne me pardonnerai jamais! Sais tu qu'en te voyant dans la chambre du roi j'ai eu une pensée qu'il m'a fallu repousser et combattre?
— Et laquelle?
— Celle de te tuer !
— Merci, frère! lui dit-elle en lui tendant la main ; si le ciel me réduisait à la même extrémité, n'oublie pas ta promesse.
— Non, non, dit Yézid, il est impossible, quelles que soient sa passion et sa colère, que le roi consente à une mesure aussi injuste, aussi atroce, aussi impolitique ! Il ne voudra pas consommer la perte de l'Espagne. C'est à nous, du reste, à lui faire connaître la vérité. Nous aurons pour nous tous les barons de Valence, que notre départ ruinerait à jamais, et qui nous viendront en aide. Rassurez-vous, rassurezvous ; j'ai encore de l'espoir, et quoi qu'il arrive, r rt " a aurons du moins sauvé notre sœur.
SEMAINE LITTÉRAIRE
et' wenfi
Us s'arrêtèrent au point du jour à Alcala, et pendant qu'ils faisaient rafraîchir leurs mules, ils aperçurent à la porte de l'hôtellerie Pedralvi, qui, en zélé serviteur, plaçait avec soin un coffre pesant sur une voiture de voyage.
— Toi ! Pedralvi! s'écria Alliaga; comment te trouves* tu ici?
— Avec le seigneur Delascar d'Albérique, votre père, qui se rend à Madrid.
— - Mon père ! mon père ! répétèrent les trois jeunes gens.
Yézid et Piquillo s'élancèrent de la voiture, Tèrent Aïxa à descendre, et un instant après, vieillard se voyait entouré des caresses de ses infinis.
— Ah ! s'écria le Maure en levant les yeux au ciel, quels que soient les dangers qui nous menacent, quelles que soient les rigueurs que le sort nous réserve, je te remercie, ô mon Dieu, de la joie que tu m'envoies en ce moment! Nous voici donc tous réunis, dit-il en les regardant avec tendresse; je vous presse tous les trois sur mon cœur. C'était là mon seul vœu, et maintenant qu'il est comblé, que le Dieu d'Israaë) rappelle à lui son serviteur.
Il les embrassa de nouveau et leur demanda*
•—Où aHies-vooe ainsi ?
. i- Près de vous... à Valence.
-*W C'est maintenant mon seul refuge, dit
ta deux frères racontèrent au vieillard les
d* Aïxa et son dévoûment. A mesure
perhîeot,d'Albérique tremblait d'étonne-
et d'effroi
— Sat-il possible ! s'écria-t-il avec une sainte indignation. T'immoler pour moi et pour nous ! tjui t'en* avait donné le droit? qui te l'avait permis?
— Vous, mon père ! vous ! dit-elle en retirant de son sein sa lettres, qu'elle lui montra.
— Oui, répondit le vieillard, j'ai dit qu'il fallait sacrifier pour ses frères les biens les plus précieux, la fortune et la vie, et je suis prêt à le faire. Mais l'honneur de ma fille, mais notre honneur à nous, est un bien dont nous ne pouvons pas disposer. Nous devons le rendre intact comme nous l'avons reçu. Oui, continuat-il avec chaleur et en levant les yeux au ciel, noa existences et nos biens sont au roi, mais notre honneur est à Dieu!...
Aïxa était tombée à ses genoux, qu'elle embrassait.
— Lève-toi, lui dit-il, lève-toi, mon enfant bien-aimée, j'espère qu'il ne nous en coûtera pas si cher. A moins qu'un esprit d'erreur et de vertige n'ait frappé notre souverain et ses ministres, ils accepteront les offres que je vais leur faire.
— Et s'ils refusent? s'écria Yézid.
— Il faudra bien, répondit le veillard, aban-
donner notre patrie, partir pour l'exil, et aller mourir sur le sol étranger.
— Il y a encore un autre parti, dit Yézid d'un air sombre.
— Et lequel?
— Défendre cette patrie les armes à la main, et y mourir, si Ton n'y peut vivre.
— Non, non, s'écria le vieillard, espérons encore... mais hâtons-nous, les momens sont précieux. Si ce fatal édit était signé tous nos efforts seraient inutiles.
Aïxa tressaillit, et Yézid secoua la tête d'un air de doute; Piquillo seul partageait les espérances du vieillard.
— Je vous accompagnerai, s'écria-t-il, il faudra bien que le duc de Lerma vous entende !
— C'est là le plus difficile, dit d'Albérique; on prétend qu'il est presque impossible d'arriver jusqu'à lui, pour nous autres du moins.
— Je vous conduirai moi-même, et il voua recevra, je vous en réponds.
Il fut donc convenu que Aïxa et Yézid continueraient leur route pour Valence et que Piquillo reviendrait le matin même à Madrid avec le vieillard.
Quelques heures après, Delascar et Piquillo descendaient à l'hôtel de Santa rem, que Aïxa avait mis à la disposition de son père ; et à peine celui-ci eut-il pris le temps de se reposer, qu'il s'achemina avec son fils vers le palais du duc de Lerma.
DELASCAR d'ALBÉRIÇUE.
Jamais foule plus nombreuse n'avait encombré les appartenions du ministre. Le duc était parvenu au plus haut point de fortune et de grandeur où puisse s'élever un sujet.
Le roi n'était plus rien dans l'Etat; le ministre était roi ! Depuis les plus importantes fonctions jusqu'aux plus petits emplois, tout était dans sa main. Les titres, les honneurs, la faveur ou la disgrâce, tout dépendait de lui ; aussi ce n'était plus chez le roi, c'était chez le duc de Lerma que se tenait la cour. Les rangs des courtisans et des solliciteurs étaient serrés, et jamais, comme il le disait bien, Delascar d'Albérique n'eût pu se frayer un passage.
Mais à la vue de fray Luis Alliaga, confesseur du roi, la foule s'ouvrit, les huissiers s'inclinèrent, et ils parvinrent jusqu'à la porte même du duc.
— Faut-il que j'entre avec vous, mon père ?
— Non... il y a quelques-unes de mes paroles qui ne doivent être entendues que de lui seul. La présence d'un tiers en empêcherait l'effet. Au sortir de l'audience, je te dirai ce qui se sera passé.
— Bien ; je vous attendrai à l'hôtel de Santarem.
Puis s'adressant à l'huissier, il lui dit :
— Annoncez à soo excellence le seigneur don Albérique Delascar.
A ce nom, h ce titre surtout, qui rappelait l'ancienne protection de la reine, le ministre se leva surpris d'une visite aussi imprévue, visite qui, dan9 les circonstances actuelles, l'embarrassait beaucoup, et qu'il ne pouvait s'expliquer.
— Vous a Madrid, seigneur Albérique î
— J'arrive à l'instant même, Excellence.
Sachant que les instans d'un ministre sont
comptés, surtout quand il reçoit malgré lui, d'Albérique se hâta d'arriver au fait.
— Je viens, monseigneur, au nom des Maures d'Espagne, vous parler...
— De leurs intérêts, dit le duc.
— Non, monseigneur, des vôtres.
Le duc le regarda d'un air étonné, et en même temps ne put s'empêcher d'admirer les beaux cheveux blancs et la tête noble et calme du vieillard. Celui-ci continua :
— Votre excellence est accablée de tant d'occupations ou entourée de tant de gens qui ont intérêt à lui cacher la vérité, qu'il lui semblera peut-être nouveau et utile de la connaître ; je veux lui rendre ce service si elle veut bien me le permettre.
Déroulant alors une petite note qui ne contenait que des faits et des chiffres, il lui démontra que l'agriculture, l'industrie et tout le commerce du royaume étaient entre les mains des Maures ; que l'Espagne s'était affaiblie par la guerre et surtout par ses colonies d'Amérique, qui lui avaient enlevé le tiers de sa population ; que les Maures au contraire ne suivaient point la carrière des armes et n'émigraient jamais ; qu'il n'y avait parmi eux ni moines ni monastères ; aussi leur population doublait-elle tous les dix ans ; qu'elle s'élevait dans ce moment à plus de deux millions de fidèles sujets du roi d'Espagne, lesquels cultivaient les trois quarts des terres de l'Andalousie, des deux Castilles, des royaumes de Grenade, de Murcie et même de la Catalogne ; que les Maures avaient construit des routes, creusé des canaux, amélioré le lit des fleuves et uni toutes les villes de l'Espagne par des relations commerciales ; que Valence, Malaga, Barcelone et Cadix, ports de mer par où s'écoulaient les riches produits de l'industrie musulmane, rapportaient au roi d'immenses impôts, auxquels il faudrait renoncer; que les villes manufacturières allaient être dépeuplées, les campagnes les plus fertiles désertes et incultes; et qu'enfin l'expulsion des Maures allait tarir toutes les sources de la prospérité nationale.
D'Albérique termina ce simple exposé par ces mots : Voilà ce que rapportait l'Espagne.
Le duc le savait bien.
— Et voici ce qu'elle rapportera. Il lui remit alors une série de chiffres, que le duc parcourut d'un œil effrayé.
Jusque-là Sandoval et Ribeira ne lui avaient parlé que du triomphe de la foi, de la volonté du ciel, des bénédictions de la chrétienté. D'Albérique lui présentait la question sous une autre face, et il faut dire, a la honte du ministre, qu'il ne lui était jamais arrivé de l'envisager ainsi. Lui. si prodigue et si fastueux ; lui, qui trouvait que les revenus de l'Espagne suffisaient à peine à ses caprices, ne pouvait penser sans frémir que ces revenus allaient être diminués de plus d'un tiers. Il faut dire aussi et d'Albérique le savait bien, que chez le duc l'amour des richesses égalait son ambition. Cew^ n'était pas qu'il fût avare, ses coffres étaient tous^fc jours vides ; il aimait l'or, non pour l'amasserv^^ mais pour le jeter à pleines mains.
Il restait donc pensif et silencieux devant la perspective effrayante que d'Albérique avait eu l'habileté de mettre sous ses yeux. Celui-ci le laissa quelque temps livré à ses réflexions, puis continua d'une voix calme :
— On assure que les conseillers de la couronne sont tous d'avis de signer Pédit de bannissement, mais Votre Excellence ne voudra pas que sous son administration, je dirai plus, tout son règne, on prenne une mesure qui doit à jamais ruiner le royaume ; vous ne voudrez pas que ce soit du duc de Lerma que date la décadence de l'Espagne!...
Le duc tressaillit, et d'Albérique, dont les yeux étaient fixés sur les siens, poursuivît avec chaleur :
— Au contraire, vous voudrez que, par vous, elle devienne plus florissante que jamais ; que par vous, elle augmente ses nnauces, ses armées, et ses flottes ; et cela dépend d'un seul mot.
— Vous connaissez ce secret? dit le duc en souriant.
— Je viens l'offrir à Votre Excellence, sans qu'il lui en coûte rien.
— Et que faut-il faire pour cela ? continua le ministre du même ton.
— Ne rien faire, monseigneur, absolument rien ! Laisser les choses comme elles sont.
Le duc rapprocha involontairement son fauteuil de celui de d'Albérique. Le vieillard ne perdant point de vue le ministre, dont les yeux restaient baissés, continua d'une voix calme et lente :
— Si l'on renonce à l'édit que l'on médite, les Maures, dont les premières familles et les principaux chefs m'ont chargé de venir trouver Votre Excellence, les Maures consentent à ce que l'on augmente d'un quart les impôts de toutes sortes qu'ils paient déjà.
Le duc leva la tête et redoubla d'attention.
— Comme on les accuse de n'être point sujets du roi, ils demandent à le servir et s'engagent à tenir toujours au complet, douze régimens qui, sur tous les champs de bataille, verseront leur sang pour l'Espagne. Comme oa
SEMAINE LITTÉRAIRE
les accuse d'entretenir des intelligences secrètes avec les puissances barbaresques, ils promettent d'équiper une flotte qui protégera continuellement le commerce et les côtes du royaume. Comme on les accuse de haïr les catholiques et d'être leurs ennemis, ils offrent de racheter tous les chrétiens captifs en Barbarie (1).
Le duc étonné fit un mouvement pour parler.
— Attendez, dit d'Albérique, des vaisseaux et des soldats, ne suffisent pns quand les coffres de l'Etat sont vides, et pour les remplir, pous proposons d'y verser immédiatement
f douze millions de réaux (2).
— En vérité ! dit le duc, étourdi de tout ce qu'il entendait. Vous êtes donc bien riches ! vous autres Maures ?
— J'ai tant de confiance en Votre Excellence, répondit froidement d'Albérique, que je lui avouerai franchement la vérité. Nous pourrions réunir d'immenses capitaux ; et si nous les retirons de l'Espagne, pour les emporter avec nous en France, en Angleterre et en Hollande...
— J'entends ! j'entends ! dit vivement le doc ; des nations rivales ou ennemies qui s'enrichiraient de tous les trésors...
-—Dont s'appauvrirait l'Espagne !.. dit d'Albérique en achevant sa phrase. Mesure tellement impolitique, qu'elle suffirait pour ternir à jamais le gouvernement le plus glorieux et le plot habile jusqu'alors.
— C'est vrai, se dit le duc en lui-même en se mordant les lèvres. Et il se leva avec agitation.
— • Que Votre Excellence veuille bien attendre encore un instant, s'écria d'Albérique, je n'ai pas fini.
— Qu'est-ce donc! dit le duc avec un vif sentiment de curiosité.
— Je n'ai parlé jusqu'ici qu'au nom de mes frères, poursuivit le vieillard ; mais moi, qui suis plus riche qu'eux tous, je n'entends point me laisser surpasser par eux. Je suis né sur le sol d'Espagne, je tiens à y mourir. A mon âge, monseigneur, on doit s'occuper de son tombeau, et je veux que le mien soit à ma guise, dût-il m'en coûter cher.
— Ce sera donc, dit le duc avec intérêt, un monument magnifique?
— Une simple pierre, mais cette pierre sera placée à Valence, au milieu de tous les miens, et portera cette seule inscription : Et ego in Hispania! (Et moi aussi, je suis resté en Espagne !) Je tiens tant à cette inscription que, pour laisser à mes héritiers le droit de la g m ver sur ma tombe (et cela dépend de vous, monsei-
(V) Toute* ces propositions furent faites par le» Maures. —Lettre* manuscrite* de CoTtinarton en popaesoion de lord Howick, — et mémoires du teinpt*.
(2) Fonseca.
| gneur.) je n'hésiterais pas à acheter ce droit de I mon vivant et à le payer, s'il le fallait, un mil- 1 lion de réaux.
j — Y pensez-vous? dit le duc en se récriant; une pareille somme!...
— Est trop faible, sans doute, répondit le vieillard en feignant de se méprendre sur l'étonnement du ministre, et vous avez raison, elle doit être digne de celui à qui j'ose l'offrir, digne surtout du puissant ministre qui va sauver l'Espagne, et Votre Excellence me permettra bien d'élever cette somme jusqu'à deux millions de réaux. La reconnaissance sera encore au-dessous du bienfait !
— Mais ce n'est pas possible ! seigneur Albérique, c'est de la folie !
— Que voulez-vous, répondit froidement le vieillard, j'ai des goûts sédentaires, et je tiensà ne pas me déplacer.
Ils étaient seuls, personne ne les entendait. D'Albérique, en réservant cet argument pour le dernier, savait bien ce qu'il faisait, il avait frappé juste. Les raison nemens qui avaient précédé celui-ci revenaient alors avec bien plus de puissance et de clarté a l'esprit du duc ; aussi, convaincu en lui-même, mais n'osant pas le paraître, il répétait avec embarras :
— Quoi !... vraiment, seigneur Albérique, vous voulez...
— Supplier Votre Excellence de faire mon bonheur et celui de l'Espage par-dessus le marché ; oui, monseigneur, n'enlevez point au roi de fidèles sujets, au royaume les bras qui le nourrissent.
— Certainement! dit le duc en hésitant, je n'avais point encore étudié la question sous ce point de vue ; j'ai, grâce au ciel, l'habitude de saisir assez prompte ment les affaires, et aux premiers mots que vous m'avez dits de celle-ci, j'ai embrassé d'un coup d'oeil ses inconvéniens et ses avantages. Je vous déclare, avec la franchise d'un homme d'Etat, que, pour ma part, mes idées se sont complètement modifiées, et
i s'il ne tenait qu'à moi...
— Quels que soient nos adversaires et leurs insistances, il sera facile à Votre Excellence d'en triompher.
Tout doit céder devant l'intérêt et le salut de l'Etat, et si quelqu'un osait résister à une raison pareille, ce ne serait plus nous, ce serait lui qui serait un ennemi du roi et du pays ; ce serait celui-là qu'il faudrait condamner et bannir !
— C'est possible, mais ce sont des personnages si puissans et si haut placés.
— J'ai beau regarder, je ne les vois point, répondit d'Albérique.
— Vous ne les voyez point! s'écria vivement le ministre.
— Celui à qui je parle m'empêche de les voir. Son élévation est telle qu'elle domine
P1QUILLO ALLIAGA.
tous les autres ; sa volonté suffit pour emporter la balance, et si j'étais lui....
— Que feriez-vous ?
— Je serais charmé d'être seul de mon avis, pour avoir seul la gloire de sauver et d'enrichir l'Espagne.
— C'est une idée, dit le duc, et j'y songerai. Mais, continua-t-il lentement et en pesant sur chaque parole, si je prenais sur moi une pareille responsabilité, et si je me décidais enfin...
Albérique tressaillit de joie.
— Qui me répondrait de l'exécution des promesses que vous venez de me faire, car je stipule ici pour l'Etat ; c'est à moi de veiller à ses intérêts, et je ne puis m'engager sans garantie.
— D'abord, répondit froidement le vieillard, les deux millions de réaux dont je parlais tout à l'heure à Votre Excellence lui seront remis comptant, dès demaiu, par une personne de confiance.
— Quelle personne ? dit le ministre avec inquiétude.
— Fray Luis d'Alliaga, confesseur du roi, seul admis dans cette confidence, et par qui seul je désire correspondre avec vous.
— Très bien, répondit le duc.
Et il se dit, en lui même, avec joie et confiance :
— Alliaga est mêlé dans cette affaire ! C'est étonnant! toutes les chances heureuses qui m'arrivent depuis quelque temps me viennent de lui. Et après? continua-t-il 4 voix haute, en se retournant vers Albérique.
Celui-ci répondit:
— Les douze millions de réaux que nous devons verser dans les caisses de l'Etat, seront payés avant huit jours par moi, et sans que vous ayez besoin d'aucun autre percepteur. Je pars ce soir : je vais trouver mes frères ; je leur annonce les bienveillantes intentions de Votre Excellence ! Tous s'empresseront d'acquitter la dette contractée en leur nom, et dont je suis responsable.
— Ah ! c'est vous qui en répondez ? dit le ministre étonné.
— Oui, Excellence... chacun vous dira que je le puis.
— Quoi ! vos biens suffiraient ?...
— Et au-delà, répondit froidement le vieillard ! j'ai soixante-dix ans, monsieur, et il y en a soixante que je travaille. Quant à la flotte et aux soldats que nous nous engageons à équiper, et pour l'exécution de toutes nos autres promesses, moi, mon fils Yézid et quatre de nos plus riches familles, nous viendrons nous remettre, comme otages, entre vos mains, prêts à payer de nos têtes le premier manque de foi ou la première révolte.
Il y avait dans la parole du vieillard, dans ses yeux, dans son attitude, tant de dignité, de courage et de véritable dévouement, que le duc,
entraîné par un ascendant irrésistible, peutêtre aussi par un sentiment d'amour national, par une lueur de patriotisme qu'il n'est pas impossible de rencontrer chez un homme d'Etat, le duc s'écria avec chaleur :
— Je vous crois ! je vous crois ! seigneur d'Albérique!
— Votre excellence accepte mes propositions et celles de mes frères ?
— C'est convenu.
— Vous me le jurez, monseigneur !
— Je vous le jure!
Le vieillard serra la main du ministre, et lui dit:
— Dieu vous a entendu, et bientôt l'Espagne va vous bénir!
Demain fray Alliaga sera chez Votre Excellence, et moi, dès ce soir, je pars.
Albérique courut à l'hôtel Santarem, où son Mis l'attendait avec impatience. Il lui raconta dans les plus grands détails, et presque mot pour mot, la conversation qu'il venait d'avoir avec le duc de Lerma. Piquillo. qui ignorait les immenses ressources dont son père pouvait disposer, s' e if raya d'abord des engagement que le généreux vieillard venait de prendre. Celuici lui prouva qu'il lui était facile de les acquitter ; qu'il venait, au prix d'une partie de se* trésors, d'acheter le repos, l'avenir de se* frères, et de leur donner à jamais une pairie* On ne pouvait payer trop cher de pareils résultats.
D'ailleurs le Maure était lui-même un financier trop habile, pour ne pas comprendre, ainsi que ses frères, que les nouveaux impôts dont ils offraient de se charger seraient chaque an» née couverts et au delà par l'extension immense qu'allaient prendre en Espagne l'industrie, le commerce et l'agriculture, dont ils avaient presque le monople. Jamais spéculation n'avait été ni meilleure, ni plus uoble. En échange de son adoption, ils forçaient leur nouvelle patrie à devenir riche, puissante et heureuse.
Aussi, certain désormais du succès de sa cause, Albérique partit le soir même, pour aller porter lui-même à Valence, a Murcie et à Grenade ces heureuses nouvelles, tandis quePedralvi allait parcourir par son ordre les deux Castilles, l'Ara gon, et la Catalogne.
C'étaient les provinces habitées spécialement par les Maures, et d'Albérique connaissait si bien la population et les ressources de chaque ville, de chaque village, de chaque campagne, que la répartition faite par lui fut sur-lechamp adoptée. Dès les premiers jours chacun accourait avec empressement apporter sa part de l'impftt pour son rachat et celui de ses frères, et jamais contribution aussi énorme ne fut acquittée avec plus de facilité et plus de joie.
Albérique avant son départ avait remis à Allinga les deux millions de réaux promis au duc de Lerma. Il les lui avait donnés en traites
SEMAINE LITTERAIRE
non seulement sur Barcelone [et Cadix, mais sur Venise et Constantinople, sur Londres, Marseille et Amsterdam.
Muni de ces valeurs, Alliagase rendit le lendemain chez le duc de Lerma. Toutes les portes lui furent ouvertes, et le domestique de confiance le conduisit, non pas dans le cabinet, mais dans la chambre même du duc, en le priant de vouloir bien attendre.
Le ministre était en conférence secrète au palais du saint-office avec son frère Bernard de Sandoval.
— J'attendrai, dit Alliaga.
Il venait de s'asseoir, et se releva tout à coup à la vue d'un riche tableau placé en face de lui; c'était le portrait d'un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans qui lui fit jeter un cri de surprise.
Ce portrait était celui d'un moine, et ce moine ressemblait exactement à Piquillo. 11 détourna un instant les yeux de cette peinture et te rencontra encore face à face avec elle dans une grande glace de Venise, devant laquelle il se regardait.
Etonné d'un pareil hasard, il rappela le domestique an moment où celui-ci allait s'éloigner.
— Quel est ce portrait ? lui dit*ll.
— Celui du fils de monsiegneur.
— Comment c'est là le duc d'Uzède ?
— Oui, mon révérend ; peint à vingt-cinq ana par le peintre du roi, Pantoia de la Cruz.
— Pourquoi est-il en moine ?
— Comment, mon révérend, vous ne savez pas cela?
— Eh non ! puisque je vous le demande.
— C'est l'usage à Madrid et dans toute l'Espagne : chaque enfant de grande maison est, au moment de sa naissance, affilié à quelque confrérie. Le duc d'Uzède l'a été à celle des dominicains, et il s'était fait peindre sous leur costume pour faire plaisir à son oncle Sandoval, à qui ce portrait était destiné ; niais le duc de Lerma a voulu le garder chez lui, dans sa chambre à coucher.
— Je comprends alors, dit Alliage, pourquoi le duc d'Uzède est habillé comme moi.
— C'est vrai, dit le domestique en levant les yeux sur Alliaga, c'est exactement le même costume....
Il pou «sa tout à coup un cri, s'arrêta et dit en tremblant :
— Ah ! mon Dieu ! et la même figure... On dirait que c'est le portrait qui marche... et qui parle. Qu'est-ce que cela veut dire ?
— Rien, dit Allioga en s'ertbrrantde sourire. un jeu du hasard.... tous les moines se ressemblent... laissez- moi.
Le valet se retira tout interdit, regardant plusieurs fois encore le moine et le portrait.
Cet incident avait jeté Alliaga dans un trouble inexprimable.
— Cette ressemblance est donc bien réelle, se disait-il. je ne suis pas le seul qui Tait rêvée, puisque ce valet l'a remarquée ainsi que moi. Alors ses anciens doutes se réveillèrent dans sa pensée, et un affreux désespoir s'empara de
| lui. Les yeux fixés sur ce portrait, il se disait
: avec rage :
| — Si je dois la vie à cet homme que je déteste, si ce sang odieux est le mien, il m'était donc permis d'aimer Aïxa. Je pouvais donc sans crime réclamer son amour!
En parlant ainsi, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine où tant d'amour brûlait encore, où le feu couvait toujours caché sous la cendre ; il aperçut alors sa robe de moine cet autre signe d'esclavage, cet obstacle éternel élevé entre lui et Aïxa, et il maudit de nouveau les auteurs de sa perte. En ce moment parut le duc de Lerma.