L'ÉDIT
Alliaga s'empressa de cacher son trouble ; mais le duc l'avait remarqué et lui en demanda la cause.
— Je pensais, répondit-il en balbutiant, à nos ennemis communs, au père Jérôme, à Escobar.
— A merveille, dit le duc ; nous nous en occuperons bientôt, et c'est par la main de leur complice, c'est par d'Uzède lui-même que je veux les punir et vous venger.
— Moi, monseigneur, je n'en demande pas tant.
— Et nous, nous vous devons bien cela, frère Luis Alliaga ; nous le disions tout à l'heure encore avec mon frère Sandoval ; aucun de ceux que nous avons gorgés d'or ou comblés de bienfaits ne nous a rendu autant de services que vous.
— En quoi donc, monseigneur ?
— N'est-ce pas vous qui m'avez prévenu de la trahison de d'Uzède. mon fils, et de ses complots avec Altamira et les pères de Jésus ?
i N'est-ce pas vous qui nous avez appris le premier la ligue du roi Henri et de la France contre l'Espagne ? N'est-ce pas vous enfin qui dernièrement nous avez sauvés du plus graod de tous les dangers ?
i — Vous vous exagérez mes services, monsei- | gneur.
I — Non, nous ne savions plus à quel moyen j avoir recours. Le roi était sourd aux observa- I tions du grand inquisiteur et aux miennes. Il était évident qu'Aïxa déciderait, seule désormais, des destinées du royaume, car Philippe ne voulait plus se guider que par les avis de la favorite ; c'est, comme je vous le dis, mon frère, notre roi en perd la tête.
— En vérité ? répondit Piquillo en essayant ' moins avantageux encore pour lui... que pour de sourire. | vous... et pour le pays !
— Et comme nous insistions, il nous avait — Certainement! Aussi je ne demandais pas quittés sans daigner nous répondre. Il nous , mieux que de l'exécuter... je le voulais même ; avait laissés dans son cabinet et venait de s'é- ! mais j'en ai parlé... à mon hère Sandoval, tout lancer dans sa chambre, où la ducbesse de San- { à l'heure, au palais de l'inquisition.
tarem l'attendait! C'en était fait de nous, lors- [ — Et bien ! qu'est-il arrivé ? que par une résolution audacieuse, par un coup — Ce qui est arrivé... dit le duc à demide main intrépide et que je ne puis m'expliquer , voix... le chapeau de cardinal pour moi ! encore, vous 1 avez enlevée. — Pour vous, monseigneur !
— Qui vous l'a dit ? | — Oui sans doute, la cour de Rome, qui me
— Nos affîdés... ceux même que j'avais char- 1 Pavait prorois, me l'envoie... et quand le Vatigés de surveiller toutes les démarches de la , oan tient ses promesses, comment ne pas tenir duchesse et qui l'avaient suivie depuis l'hôtel , les miennes ?
de Santa rem jusqu'à la porte du palais, sans ! — Et celles que avez faites au Maure Delas^, oser tenter ce que vous avez si hardiment et si ' car d'Albérique ? ^*
heureusement exécuté. ! — C'est vrai .'... mais vous comprenez, mou
— J'avais, en agissant ainsi, monseigneur, dit | frère, qu'entre un Maure et le pape... on ne Piquillo avec embarras, mon projet, mes idées, : peut pas hésiter. C'est ce que m'a dit Saododont je n'ai pas cru devoir vous prévenir. j val ; c'est ce que le conseil suprême de l'inqui-
— Nous ne vous en faisons pas de reproche, sition n'a cessé de me répéter... C'est tromper s'écria vivement le duc, dans cette affaire, com- i Sa Sainteté, c'est manquer au serment que je me dans les autres, vous ne dites rien, je le sais, ' lui ai fait ; c'est extorquer un chapeau de cardimais vous agissez; cela vaut mieux. C'est nal ; il y a de quoi me faire mettre au ban de la
comme dans celle pour laquelle vous venez aujourd'hui.
— Je vous apporte les deux millions de réaux...
— Je le sais.
— Que Delascar d'Amérique m'a dit de vous
chrétienté... 11 y va de mon avenir et de mon salut !
— Et l'avenir et le salut de l'Espagne, que l'expulsion des Maures doit ruiner à jamais ! et la prospérité que vous lui enlevez, et les richesses qui étaient promises ! que dis-je! assurées
remettre. I au pa y g ct à vous !
— Je le sais, répéta le duc à demi-voix, et ; Et voilà juste ment, s'écria le duc, le point vous êtes trop notre ami, vous nous êtes trop . de la question. Il faudrait concillier tout cela, dévoué pour vous rien cacher de cette affaire, ; c t Sandoval a trouvé un moyen.
dont vous devez partager toutes les chances j __ Lequel ?
t j j il — C'est là-dessus que ie veux vous consulter.
— Je ne veux rien... je ne demande rien ' ^„ f .^ . ... . *■ J . 7™ . ' .• ♦jc .. * ii- a i i i • i mon trere : a bord pour avoir votre avis, eosui-
s'écria vivement Alliaga. A vous seul la gloire . „ ^ aJu • • .;,,,"
et la récompense d'uni », noble entreprise. | Ï^'ÎVT, ?!T* *!! V ^f?'
— C'est ce que nous n'entendons point !... dan » le . cas °" ï! ?. aur8,t * « P"? *• '?««"• d'autant que chaque jour, à chaque instant, et , V31 J ™1 1 ÏÏSfï * T 'T" f'2" par votre* position auprès du roi. nous aurons j £j** * qU ' ma,Dtenant ne MDt 1 M «*V fr *" besoin de vous. Nous ne pouvons rien sans vo- ,
tre concours. — Q uel est ce moyen ? dit Alliaga.
— Il vous est acquis. i — Le vo,ci : ,es Maures nous font des propo- Je le sais. I étions incroyables, fabuleuses !
— Je suis prêt à vous seconder de tout mon I * e lescounais.
pouvoir dans la tâche que vous avez entreprise... I — * Js D0US offrent des sommes énormes.
et qui maintenant, je l'espère, n'offre plus de ! — Et vous * es refusez.
difficultés. I — ^ on P as ' D0US DC consentirons jamais à
— Au contraire ! de très grandes. Cela de- i ce °. ue des capitaux aussi considérables sortent vient plus compliqué que jamais. du royaume.
— Comment cela ? i — A. la bonne heure !
— Je vous dis tout à vous, parce que vous t "" Suivez alor « le raisonnement de Sandoêtes non seulement un homme d'exécution... '. Vfll : P"'squ ils nous offrent une part dans ces mais un homme de bon conseil... J'ai promis ! immenses richesses, c'est qu'ils les ont, c'est à ce Delascar d'Albérique... J 9 u ' ils les possèdent.
— Vous lui avez juré ! monseigneur. I — Sans contredit.
— Je le sais bien. — Et bien ! en insérant dans l'édit de bannis-
— Il y compte. semeot un article ainsi conçu : Les Maures se-
— Et c'est bien là ce qui m'embarrasse. ■ ront expulsé*» du royaume, et leurs biens con-
— En quoi donc ? le traité qu'il propose est 1 risqués au profit de l'Etat...
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Que dites-vous ! s'écria Alliagaavec indignation.
— Je dis qu'on leur défendra sous peine de mort de rien emporter avec eux. C'est la ré diction que propose Sandoval, et qui concilie tout. Les Maures sont chassés, niais leurs trétors nous restent. Qu'en dites-vous ?
* — . Je dis, monseigneur, s'écria Piquillo d'une voix tonnante, que c'est une infamie... et que l'auteur d'une telle proposition doit être voué a Pexécration de l'Europe et de la postérité !
La foudre serait tombée en ce moment, que le duc eût été moins surpria que de ce qu'il venait d'entendre.
— Quoi! balbutia-t-il d'une voix tremblante, c'est vous, fray Alliaga, qui parlez ainsi... vous! que noua avons placé près de Sa Majesté!., vous, sur lequel nous comptions !
«-'Vous pouvez y compter encore, monseigneur, ai vous le voulez ! cela dépend de vous ! Repoussez les infâmes suggestions de votre frère... Renoncez à votre chapeau de cardinal, plutét qu'à votre honneur, exécutez vos promesses! déclarez dans un édit que nous allons faire signer au roi que les Maures seront traités désormais comme les autres sujets de l'Espagne, et je redeviens à l'instant ce que j'étais tout à l'heure, fidèle à Votre Excellence, dévoué a vos projets... et prêt à les seconder.
— Je ne le puis, je ne le puis ! j'ai accepté, j'ai promis. Le légat du pape a reçu mes ser-
, — - Le pape lui-même, reprit Alliagaavec ta brutale franchise, ne peut ordonner le parjure, et vous avez promis hier à A Ibérique ! Le pape lui-même ne peut approuver ce que flétriraient toutes les lois divines et humaines !
— Que voulez vous dire ?
— L'exil qu'on vous propose est une injustice ! et la confiscation un vol
— Mon frère, mon frère, s'écria le duc alarmé, je ne reconnais là ni votre rectitude de jugement ni votre raUou ordinaire ; ce qui serait mal pour un particulier ue l'est pas pour no ministre ! la politique excuse et permet bien des choses, et quand vous aurez réfléchi...
— Mes réflexions sont faites, je cours chez le roi.
— Quel est votre projet ?
— De lui dire la vérité, de l'éclairer sur ses ▼rais intérêts, sur ceux de l'Espagne.
— Telle u'est pas votre mission ; je ne vous ai placé près de Sa Majesté que comme directeur de sa conscience.
— Et vous croyez qu'il n'y a aucun rapport entre le malheur d'un peuple et lu conscience d'un roi ! Je désire, monseigneur, que la vôtre ne vous reproche rien ; cela vous regarde, je n'en suis pas chargé; mais si vous prépurez des remords au roi, mon devoir, à moi, est de les lui épargner, et j'y cours de ce pas.
— Vous n'irez pas ! dit le ministre en se pla-
cant devant lui ; il est en ce moment avec le grand inquisiteur et le légat du pape.
— J'irai. Je puis entrer à toute heure... je connais mes droits, et j'en userai.
— Eh bien ! s'écria le ministre, si vous parlez contre nous, si vous faites obstacle à nos projets, rappelez-vous que la main qui vous a élevé saura bien vous renverser.
— Monseigneur, répondit Alliaga, je n'ai point demandé le poste où vous m'avez placé ; mais, en l'acceptant, j'ai promis d'en remplir tous les devoirs, et je le fais. Votre Excellence en peut-elle dire autant ? Je le lui demande.
— Pour m interroger ainsi, s'écria le duc avec hauteur, oubliez vous donc que vous me devez tout ?
— Et j'ai payé mes dettes, répondit Alliaga, vous en êtes convenu vous même. Oui, poursuivit-il avec chaleur, j'ai pris parti pour vous contre l'étranger : c'était le devoir d'un Espagnol. J'ai pris parti pour vous contre un fils qui trahissait son père : c'était le devoir d'un honnête homme. Mais ici, monseigneur, cesse notre alliance. Je n'en veux plus avoir avec celui qui trahit son pays et son roi !
— Cette parole vous coûtera cher ! s'écria le duc.
— Je sais que votre colère est redoutable, monseigneur. Tout vous cède, tout vous obéit. Vous avez le droit de tout tenter, de tout oser, même la tyrannie et l'injustice! En un mot, vous êtes au faîte de la puissance ; mais n'oubliez pas que les arbres les plus élevés sont les premiers frappés de la foudre !..
— Est-ce là votre espoir ?
— Vous l'avez dit. Vous m'avez reproché souvent d'ignorer l'ambition. Eh bien ! puisque vous m'y forcez, je ferai connaissance avec elle, non pour m'é lever, mais pour vous abattre !
Et il sortit.
Le duc le suivit quelque temps des yeux avec inquiétude et se dit:
— Il est confesseur du roi ! par moi! c'est une faute !
Puis un sourire de satisfaction et de sécurité vint éclairer sa physionomie.
— Oui, mais je suis cardinal! on pouvait renverser le duc de Lerma, on ne renverse pas un cardinal, ou ne se brouille pas avec la cour de Rome, avec l'inquisition, avec un homme qui tient dans sa main toutes les destinées du royaume ! Le toi le voudrait maintenant qu'il ne l'oserait pus, et quand à fray Louis Alliaga, que peut-il faire ? s'allier avec mes ennemis, le père Jérôme, Escobar, la compagnie de Jésus et même avec mon Mis? Tant mieux ! qu'ils se réunissent, je les attendrai tous ensemble et les frapperai d'un même coup.
Alliaga, cependant, s'était rendu en tonte hâte au palais du roi.
Depuis le départ d'Aïxa, celui-ci n'avait pas dormi. Il était en proie à une incertitude et à
des tourment d'autant plus grands qu'il n'osait se confiera personne. Quelque désir qu'il eût d'expliquer cette mystérieuse aventure, pour lui si fatale et si douloureuse, il sentait bien qu'elle avait un côté ridicule dont il désirait qu'on n'eût pas connaissance. Aussi avait-il recommandé la plus grande discrétion à Latorre, qui s'empressa de tout raconter à la comtesse.
Le roi, n'osant hasarder aucune démarche qui pût compromettre la duchesse de Santarem, attendait toujours d'elle une visite ou une lettre, et il ne pouvait se rendre compte de son silence ; car enfin elle était venue d'elle-même au palais; elle y était venue seule; elle avait attendu le roi dans sa chambre, et le roi avait laissé échapper une pareille occasion, il n'avait pas su s'emparer du bonheur qui lui était offert et pour lequel il aurait donné sa vie.
Pour un amant, il y avait de quoi se pendre, fût-il un simple particulier, à plus forte raison pour un roi, qui, d'ordinaire, n'a pas l'habitude d'être contrarié.
Aussi le second jour il fut impossible au souverain d'attendre plus longtemps. Il envoya Latorre, sans livrée, porter une lettre à la duchesse, et Dieu sait avec quelle impatience il attendit la réponse.
On rapporta la royale missive non décachetée : la duchesse de Santarem n'était plus à son hôtel. Elle avait disparu de Madrid, sans qu'on la vît partir, et l'on ne savait pas où elle était allée.
Pour le coup, le roi pensa en devenir fou.
Il y avait dans sa figure, dans ses manières un tel changement, que ses plus fidèles serviteurs en étaient effrayés. Lui, d'ordinaire si bon et si doux, était dans un état continuel d'irritation et de dépit. 1
C'était une crise nerveuse dont les effets re- ! tombaient sur tous ceux qui l'entouraient ; il ' ne savait à qui s'en prendre de son malheur, j mais il semblait cependant réserver une anti- 1 pathie particulière et spéciale pour le duc de j Lerma et Sandoval, qu'il accusait en lui-même d'être la cause première de son échec. C'é- ! taient eux dont la visite importune et les instances réitérées avaient donné à la duchesse le temps de se dérober b sa vue.
Aussi ne prononçait-il leurs noms qu'avec !
des signes visibles de mécontentement et de I dépit. [
Un matin, au lieu de s'apaiser, l'accès redou- i bla. Latorre entendit sonner avec tant de vio- I lence qu'il accourut épouvanté. Le roi. dans i un état difficile à décrire, pâle, hors de luimême, les traits décomposés et la voix si émue qu'il pouvait à peine parler, le roi lui ordonna de courir à l'instant même à l'hôtel de don Fernand d'Albayda, et de lui dire de se rendre au j palais.
Pendant que le fidèle serviteur s'acquittait de ce message, le roi relisait de temps en temps
et froissait avec rage un petit papier qu'il avait encore trouvé sur son bureau et qui était ainsi conçu :
c On s'est joué indignement de Votre Majes-
> té. La nuit même où le roi attendait la dus chesse de Santarem, celle-ci partait, en voiture
> de poste, en tête à tête avec d'Albayda.
s Tout deux se rendaient en secret à Valence,
> où, dans ce moment, ils doivent être mariés ! >
Le pauvre roi aurait fait pitié, même à ses plus cruels ennemis. La colère, la jalousie, le mépris, bouleversaient toutes ses facultés. Il était à moitié fou, et cependant il ne pouvait croire encore à tant de perfidie, et quand Latorre revint :
— Eh bien ! lui dit- il en l'interrogeant du regard plus encore que de la voix, Fernand d'Albayda est sur tes pas, il te suit ?
— Non pas, sire, il n'est pas à Madrid.
— Et où est-il donc ? dit le roi, dont tous les traits étaient contractés par une agitation eonvulsive.
— Il est, dit-on, parti pour Valence !
— Et depuis quand ?
— Depuis trois jours.
Le roi poussa un cri de douleur. Puis if dit au valet de chambre :
— Laisse- moi ! laisse-moi î
Il se livra alors à tout son désespoir, à tonte sa rage. Il jura de se venger sur Feroand, mais surtout sur Aïxa et sur tous les siens. Il rêvait, il cherchait dans sa tête les moyens de l'humilier, de lui prouver son indifférence et son mépris, tout ce qu'il désirait alors, c'est qu'elle fût bien convaincue de sa haine.
C'est dans ce moment, et pendant qu'Alliage s'était rendu au palais du duc de Lerma et avait avec le ministre l'entretien que nous avons raconté plus haut, c'est dans ce moment qu'on annonça chez le roi le grand inquisiteur Sandoval et le légat du pape.
Ils apprirent au roi que Sa Sainteté le pape Paul V venait d'élever son premier ministre, le duc de Lerma, à la dignité de cardinal ; que la cour de Rome, en donnant à celle d'Espagne cette nouvelle marque de sincère alliance, espérait bien que le roi accorderait enfin à l'Eglise catholique la satisfaction qu'elle réclamait depuis si longtemps : l'expulsion des hérétiques.
Le roi poussa un cri de joie, et interrompant l'inquisiteur, qui croyait devoir appuyer cette proposition par de nouveaux argumens.
— C'est bien, c'est bien ! s'écria-t-il, avezvous là cet edit ?
— Toujours, sire, il ne me quitte pas.
— Lisez-le-moi.
Sandoval, transporté de joie, jeta au légat un regard de triomphe et lut à haute voix et lentement redit, qui contenait sept articles (1). »
(i) Fonaeca, liv. iv, ciiap 3
SEMAINE LITTÉRAIRE
Le premier était l'expulsion immédiate de tous les Maures qui habitaient l'Espagne.
On leur enjoignait expressément, sous peine de mort, de se tenir prêts, hommes, femmes et enfans, à partir dans trois jours, pour les ports désignés comme lieux de rembarquement; là ils devaient se rendre à bord des vaisseaux destinés à les transporter en pays étranger.
Le second article prononçait la confiscation de tous leurs biens au profit de l'Etat et des seigneurs dont ils étaient vassaux, et peine de mort pour ceux qui tenteraient d'en cacher ou d'en déduire quelques-uns.
Le troisième article avait rapport aux enfans au-dessous de quatre ans, qui pouvaient rester en Espagne, à condition que...
— Donnez ! dit le roi, qui n'avait pas écouté et qui croyait que l'inquisiteur avait achevé sa lecture ; donnez, donnez, je suis ravi que monseigneur le légat puisse dire à la cour de Rome tout ce que nous faisons en considération de Sa Sainteté.
— Sa Sainteté le saura, dit le légat en s'inclinant ; elle n'attendait pas moins du fils aîné de l'Eglise, du roi très catholique. Je vais aujourd'hui même envoyer un courrier pour que le Te Dcum retentisse sous les voûtes de Saint- Pierre.
— Et dans toutes les églises d'Espagne, dit le grand inquisiteur.
Le roi prit la plume, et d'une main qu'affermissait le dépit, il signa sans hésiter, et presque sans le savoir, la condamnation de deux millions de ses sujets.
— Maintenant, sire, s'écria Sandoval, à nous l'exécution de cette glorieuse ordonnance, et si Votre Majesté veut m'en croire, elle se déro-
bera à toutes les sollicitations et réclamations qui vont l'assaillir.
— Comment cela ? dit le roi.
— Cette nation mauresque a, même parmi nous, tant de protecteurs et d'amis...
— Je n'en écouterai aucun ! je refuserai.
— Votre majesté est si bonne qu'elle en sera désolée ; et si j'étais d'elle, je partirais à Tins* tant pour Valladolid.
— Quitter Madrid ! quitter ce palais ! s'écria vivement le roi, c'est tout ce que je demande ! l'air! le grand air... c'est ce qu'il me faut; je suis oppressé, j'étouffe ! dit il en portant la main à son cœur.
Sans lui donner le temps de réfléchir, en quelques minutes, tout fut prêt par les soins du grand inquisiteur. Sous prétexte d'une promenade à une lieue de Madrid, le roi partit, sans que les gens même de sa suite fussent instruits du but de son voyage.
Un quart d'heure après, des courriers s'élançaient dans toutes les directions, annonçant à tous las évêques du royaume le triomphe de la foi sur l'hérésie, et l'importante mesure que le roi venait de prendre; prescrivant , en même temps, à tous les vice-rois de province et à tous «es gouverneurs de villes, de mettre, à l'instant même à exécution la présente ordonnance.
Sandoval et le saint- office étaient dans la jubilation ; Ribeira versait des larmes de joie, et le duc de Lermase disait à part lui en souriant : Pour un futur ambitieux, Alliaga commence mal ; il n'a pas su choi sir son temps pour se brouiller avec nous, et il lui sera aussi difficile maintenant de me renverser que de sauver d'Albérique et les siens.
En effet, quand arriva Alliaga, tout était fini; l'acte d'iniquité était consommé !