LA C0MPA6K1X DE JÉSUS
Le roi, après avoir reçu à Valladolid la visite des barons de Valence, était revenu à Madrid avec Piquillo, dont il ne pouvait plus se passer. Chaque jour le crédit du jeune confesseur s'augmentait par un double motif. Le premier, c'est qu'il ne parlait presque jamais au roi d'affaires politiques, et le second, c'est que le roi pouvait toute la journée lui parler d'Aïxa.
Un grand changement s'était opéré dans Piquillo ; jusqu'alors sans ambition, il en avait une maintenant, c'était de réparer les désastres du fatal édit qu'il n'avait pu empêcher. Il comprenait que le retour de ses frères dépendrait de son crédit et de sa puissance ; c'était
donc pour eux et non pour lui qu'il fallait en> acquérir.
Rendre à son roi le repos, à l'Espagne sa prospérité, aux Maures leur patrie, telle fut désormais l'unique pensée de sa vie. Jamais ambitieux ne conçut un plus noble et plus généreux complot.
Quant au roi, il ne rêvait qu'à la seule Aïxa. Il était persuadé qu'elle ne quitterait point l'Espagne ; il venait d'accorder aux principales familles maures la permission de rester dans le royaume, et nul doute que la famille d'Albérique ne profitât la première de ce privilège. Ce qui inquiétait seulement Philippe, c'était le moyen de rappeler de Valence la duchesse de Santarem et de la faire revenir à Madrid ; c'était, pendant le retour de Valladolid à Buen- Ketiro, la seule question dont se préoccupa le roi. Il avait voulu que Piquillo montât près de lui dans sa voiture de voyage, et chacun d'eux, plongé dans ses réflexions, gardait depuis long-temps un profond silence, lorsque le roi, sortant de sa rêverie, demanda brusquement à son confesseur :
— Croyez-vous, mon père, qu'Aïxa aime quelqu'un ?
Piquillo, étonné, leva la tête et répondit vivement :
— Non, sire, personne !
— On m'a cependant assuré le contraire.
— On a trompé Votre Majesté. *
— Ah ! dit le roi avec un sentiment de satisfaction, vous croyez qu'on m'a trompé ? On m'avait parlé de Fernand d'Albayda.
— C'est une indigne fausseté ! s'écria Alliaga avec conviction ; et cependant, à ce nom* à cette idée, qui jamais ne lui était venue, il se sentit saisi d'un froid mortel.
— Vous en êtes bien sûr mon père î
— Oui, sire ; ce prétendu amour ressemble au prétendu mariage dont on a parlé à Votre Majesté ; je l'atteste et je le prouverai.
— Comment cela 1
— Par un seul mot : c'est qu'Aïxa, ma sœur, qui me dit tout, qui me confie ses plus secrètes pensées, qui m'a avoué même l'amour de Votre Majesté et le dessein où elle était d'attenter à ses jours, Aïxa ne m'a jamais parlé de don. Fernand d'Albayda, à moi, son frère !
— C'est juste, c'est une preuve. Et cependant, le jour où je la pressais de céder à mes désirs, elle n'a pas nié, elle m'a presque avoué, à moi, le roi, qu'elle avait au fond du cœur un» sentiment, une affection cachée.
— En vérité ! s'écria Piquillo en pâlissant ; c'est qu'alors elle espérait par ce mensonge se soustraire aux vœux de Votre Majesté, car pour elle l'honneur est le premier des biens ; elle l'estime plus que la vie et le place au-dessus de tout, au-dessus même de l'amour d'un»
roi.
— C'est vrai ! e'est vrai ! dit le monarque
SEMAINE LITTÉRAIRE
«rec joie, je n'avais jamais pensé à ce que tous me dites-la, mon père.
Il serra affectueusement les mains de son compagnon de voyage et se replongea dans ses réflexions, qui, cette fois, devaient être d'une nature agréable, à en juger par la physionomie gracieuse du monarque.
Celle de Piquillo, an contraire, s'était rembrunie et assombrie. Ce qu'il avait attesté tout à l'heure être une insigne fausseté ne lui paraissait plus aussi impossible. Cependant le silence d'Aïxa eût été, selon loi, une telle trahison, qu'il ne pouvait y croire, et décidément il n'ajoutait aucune confiance à cette idée.
Il se le disait, il se le répétait, et malgré lui son cœur battait avec violence, sa tête était en feu, et la vive affection qu'il avait portée jusqu'alors à don Fernand venait tout à coup et sans qu'M s'en aperçût de se changer en indifférence, pour ne pas dire plus.
Un brusque mouvement du roi le tira encore une fois de sa rêverie.
— Mon père, est-il permis à un chrétien d'épouser une Maure ?
— Cela vaut mieux que de la déshonorer ?
répondit brusquement Alliaea.
— Ce n'est pas là, mon père, ce que je vons demande ; croyez-vous qu'on puisse par de bonnes œuvres ou par des dons précieux racheter un pareil péché, on bien y a-t-il, ipso facto, comme disait le frère Gaspard de Cordova, damnation éternelle, sans rémission... le croyezvous?
— Non, sire, je ne le crois pas.
— Est-il possible ! s'écria le roi avec joie, Dieu n'en serait pas offensé ?
— Les hommes le seraient sans doute, répondit Alliage ; mais non pas Dieu.
— Dieu pardonnerait ! dit le roi, tout tremblant d'émotion.
— Je vous l'atteste, sire.
— Et si celui qui veut épouser nne Maure...
était un roi ?
-— Il n'y aurait aucune différence.
— En vérité !
— Ce serait exactement la même chose aux yeux du ciel.
— Ainsi, vous ne craindriez pas, mon père, de me donner l'absolution d'un pareil péché ?
— A l'instant même.
— Et vous en prendriez sur vous toute la responsabilité ?
— Sans hésiter ! Aux yeux de Dieu, sire, de Dieu seulement !
— C'est là l'important.
— Mais pour ce qui regarde vos sujets, je ne répondrais de rien.
— Cependant, dit le roi, si par cette union une hérétique devenait chrétienne, si elle était baptisée ! ce serait là le triomphe de la foi ; ce serait une âme sauvée, et Rome elle-même, au lien de blâme, me devrait des louanges.
— Mais la personne dont vous parlez consentirait-elle, même pour une couronne, à changer de croyance ?
— Ce serait à vous, alors, mon père, à la décider.
— A mot, sire !
— Qui pourrait y parvenir si n'est vous. Alliage, dont l'influence et le zèle...
— Jamais! sire, jamais ! s'écria Piquillo avec un sentiment de colère qu'il ne pouvait maîtriser.
— Et pourquoi ?
— Pourquoi, sire ? parce qu'on m'accuserait d'avoir employé à mon élévation et à celle de ma sœur la position que j'occupe près de Votre Majesté et la confiance dont elle m'honore.
— Vains scrupules! dit le roi : nous y reviendrons ; nous en parlerons plus tard.
Le roi se remit de nouveau à rêver, et son compagnon en fit autant. Honteux du mouvement de dépit qu'il avait éprouvé d'abord, il chercha avec force et courage à éloigner les idées qui malgré lui revenaient toujours l'as-, saillir, et lorsque enfin il y fut parvenu, lorsque' maître de son trouble, il lui fut possible d'envisager avec sang-froid l'étrange et inconcevable proposition qu'on venait de lai faire, il commença à comprendre que jamais la fortune ne lui offrirait pour d'Albérique et les siens d'occasion plus honorable et plus belle d'exécuter ses desseins. Ces Maures qu'on voulait abattre se relèveraient plus glorieux que jamais. C'était assurer non-seulement leur retour, mais une alliance éternelle entre la race des vainqueurs et celle des vaincus, et ce caprice inouï de l'amour pouvait être justifié jusqu'à un certain point par les raisonne mens d'une saine et généreuse politique.
Restait à savoir si la duchesse de Santarem approuverait un pareil projet; mais si pour sauver son père et stê frères, elle n'avait point reculé devant le sacrifice de son honneur et de ses jours, pouvait-elle refuser leur salut qu'on lui offrait de nouveau, non pas cette fois au prix de l'infamie, mais au prix d'un trône?
Quels que fussent ses sentimens secrets, elle ne devait pas hésiter, et quant à Piquillo, tout en sentant gronder encore au fond de son cœur un reste de colère contre ce mariage, il lui semblait qu'il serait moins malheureux de voir Aïxa reine malgré elle, que marquise d'Albayda de son plein gré.
Le roi et son confesseur étaient encore préoccupés de ces idées, quand le carrosse royal entra à Madrid et s'arrêta sous le vestibule du palais de Buen-Retiro.
Dès le lendemain, le duc de Lerraa. inquiet d'un si prompt retour, se hâta d'accourir. Le roi s'était renfermé et écrivait... à oui?... à Aïxa sans doute, et dans le salon qui précédait le cabinet de Sa Majesté, salon particulier où personne ne pénétrait, le ministre aperçut un hom-
homme assis et plongé dans une profonde rêverie.
C'était Piquillo.
Celui-ci, au bruit de la porte qui s'ouvrait, leva la tête et vit devant lui le cardinal-duc: c'était ainsi que le ministre se faisait alors appeler.
— Eh bien ! seigneur AUiaga, lui dit-il avec an sourire dédaigneux, comprenez-vous maintenant qu'il eût mieux valu pour vous rester daps nos rangs et nous demeurer fidèle ? Vous vouliez empêcher cet édit et il a été obtenu, signé et publié. Vous vouliez le faire révoquer, et il a été exécuté, sans bruit, sans révolte, sans la moindre résistance. En voici la nouvelle que je reçois à l'instant. L'archevêque de Valence et le vice roi Cazarera, mon neveu, m'envoient à ce sujet des détails dont je m'empresse de faire part à Sa Majesté.
— - Monseigneur, répondit froidement AUiaga, Votre Eminence l'emporte, mais si un pareil triomphe restait impuni, il n'y aurait plus de justice sur terre, et grâce au ciel, il y en a une.
— Que voulez-vous dire ? s'écria le cardinal avec hauteur.
— Que j'ai confiance en ses décrets et que je les attends. Heureux si je puis en être l'organe ou l'instrument !
-"Vous! répondit le duc en le regardant avec mépris; vous, me renverser, frère Alliaga! Songez donc que même en tombant, je vous écraserais dans ma chute.
— Et moi, monseigneur, même à cette condition-là, j'accepte.
Le roi sortit en ce moment de son cabinet.
A la vue d'Alliaga. il courut à lui d'un air ouvert et joyeux; mais apercevant le cardinalduc, il s'arrêta, et sa figure devint sombre et sévère.
Il s'assit, Piquillo resta debout, et le duc, sans attendre l'invitation du roi, prit un fauteuil et resta couvert.
Sa nouvelle dignité lui donnait ce privilège.
Le roi fit un geste de surprise, puis se remit, et dit froidement :
— C'est juste, monsieur le cardinal, Votre Eminence est dans son droit.
Puis se retournant vers Piquillo d'un air gracieux :
— Asseyez-vous, mon frère, lui dit-il.
— Je viens, sire, dit gravement le ministre, rendre compte à Votre Majesté de l'exécution de ses ordres. Le royaume entier bénit son souverain, et de tous les côtés éclatent des transports d'amour et de reconnaissance.
Le roi pâlit, et interrompant le ministre, lui dit brusquement :
— Bien, bien, j'ai reçu à Valladolid les plaintes des barons de Valence, ils m'ont parlé de leur désespoir et de leur ruine.
— Les plaintes de quelques séditieux n'era-
I pèchent point l'ordre et la paix de régner sur tous les points du royaume.
— Je viens d'apprendre, dit froidement Piquillo, que toutes les montagnes de l'Albaracin et les campagnes environnantes sont déjà soulevées et que trente mille Maures vienneut de prendre les arme9.
— En vérité ! dit le roi; et vous l'ignoriez, monsieur le cardinal ?
— Je le savais, sire.
— - Et vous ne m'en parliez pas !
— Pour ne point inquiéter Votre Majesté.
Augustin de Mexia, l'ancien gouverneur d'Anvers, actuellement à Valence, marche contre eux avec toutes les forces que nous avons rassemblées ; il a sous ses ordres deux chefs expérimentés : Alvar de Gusman et don Fernand d'Albayda.
— Fernand! s'écria Piquillo avec surprise.
— Il doit aujourd'hui même, d'après mes ordres, sortir de Cuença pour se diriger vers les montagnes, et bientôt les rebelles seront dissipés ou exterminés. L'important était que les ordres de Votre Majesté, que l'édit signé par elle reçût sa pleine et entière exécution. Mon frère Sandoval, le grand inquisiteur, a quitté Madrid dès hier, avant l'arrivée de Votre Majesté. Il parcourt les deux Castilles, J'Estramadure, Murcie et Grenade, et bientôt il n'y aura plus un seul Maure en Espagne. Quant à ceux de Valence, ils voguent en ce moment vers Tanger et Oran, car je puis vous annoncer avec satisfaction que tous ont été embarqués.
— Tous ? dit le roi.
— Oui, sire.
— Excepté les familles à qui nous avons donné l'autorisation de demeurer en Espagne?
— Pardon, sire, dit le ministre en regardant Piquillo. J'ignore qui avait pu donner au roi un semblable conseil. Ce ne pouvait être qu'un ennemi de sa gloire. C'était détruire en partie son pieux ouvrage et de plus exposer la majesté royale au mépris des infidèles.
— Qu'est-ce a dire ?
— Qulls ont tous dédaigné et repoussé votre clémence. Aucun d'eux n'a voulu séparer son sort de celui de ses frères.
Piquillo poussa un cri de surprise et d'admiration.
— Et Albérique 1 s'écria le roi.
— Il est parti, sire.
— Et la duchesse de Santarem, sa fille ?
— Partie avec lui.
Le roi resta anéanti. Puis jetant sur son ministre un regard de colère :
— Vous allez expédier à l'instant, à l'instant même, à Valence, un courrier qui voyagera jour et nuit, et qui portera au vice- roi, au marquis de Cazarera, votre neveu, l'ordre de faire partir le meilleur voilier de notre flotte. Il rejoindra, il ramènera sur-le-champ la duchesse
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de Santarem. Si «Tant huit jours, elle n'est pas de retour eu Espagne, le marquis votre neveu n'est plus vice-roi de Valence.
— Mais. sire...
— Vous le ferez arrêter et conduire ici, à Madrid, où il' aura à rendre compte de sa conduite.
— Il faut cependant, s'écria le duc avec colère et en regardant le jeune confesseur, il faut que j'apprenne ici aux serviteurs de Votre Majesté...
— A obéir au roi, répondit respectueusement Alliaga ; c'est ce que je ferai toujours, et c'est ce que fera Votre Emioence !
— Frère Luis a raison, reprit le roi, enchanté de voir humilier son ministre; qu'il soit fait ainsi que je l'ai dit. Vous l'entendez, monsieur le cardinal ?
Le roi sortit avec Piquillo, et laissa le duc stupéfait de cette énergie inaccoutumée. Sa Majesté ne l'avait jamais, il est vrai, que quand il s'agissait d'Aïxa.
— Le frère Luis Alliaga aurait-il raison? se dit le ministre avec un peu de crainte.
Dans le doute, il se hâta d'obéir.
Un courrier expédié par lui partit à l'instant pour Valence, et il se rendit le soir au palais pour apprendre au roi que ses ordres étaient exécutés.
Le roi ne le reçut pas.
Le lendemain, il se présenta de nouveau, le roi était avec son confesseur et ne recevait personne. Le surlendemain, le iK-re Luis Alliaga partit pour une mission secrète, dont le roi ne jugea même pas a propos de prévenir son ministre. Dans la journée, Escobar et le père Jérôme se rendirent chez le duc d'Uzède, et le duc d'Uzède passa la soirée entière au palais, sans que le cardinal duc eût été appelé.
Pour le coup, le ministre commença à s'effrayer, et d'autres causes encore ajoutaient à ses inquiétudes.
Depuis l'édit qui bannissait les Maures du royaume, les calomnies contre le duc de Lerma avaient redoublé avec une nouvelle force.
Il était prouvé maintenant, disait-on, que c'était pour arriver à ce but que le cardinal-duc et Sandoval s'étaient défaits de la reine ; elle seule s'opposait ù leurs desseins; sa mort leur était nécessaire, et ils n'avaient point reculé devant ne crime.
Mille détails, amplifiés par la rumeur publique, venaient a l'appui de ces calomnies, elles étaient passées à l'état de chose jugée et de faits coustans. On les regardait comme tels dans les hautes classes; mais chacun s'abstenait, par égard pour le ministre ou par prudence pour soi, d'en parler hautement.
Parmi le peuple on avait moins de politesse ou de réserve : on désignait partout le duc et, ce qui était plus hardi encore, le grand inquisiteur lui-même, comme les assassins de la rei-
ne. A Burgos et à Oviedo on avait, dans le désordre d'une fête publique, brûlé deux mannequins de paille représentant le duc de Lerraa et Sandoval. La dignité de cardinal que la cour de Rome venait d'accorder au ministre n'avait apaisé ni ces bruits calomnieux ni l'indignation publique.
A Tolède même, dont Sandoval était archevêque, les soins du corrégidor, des alguazils et des familiers du saint-office ne pouvaient empêcher la circulation de libelles et de peintures infâmes. L'une, entre autres, représentait le duc de Lerma avec un chapeau noir à larges rebords, à genoux et la tête baissée au pied d'une estrade où était étendue la reine avec un poignard dans le sein. Les gouttes de sang qui s'échappaient de sa blessure tombaient sur le chapeau du ministre, qu'elles finissaient par rougir entièrement et dont elles faisaient un chapeau de cardinal.
Il était évident pour le duc que toutes ces calomnies, répandues d'abord en secret et avec adresse par le père Jérôme, Escobar et les révérends pères de la compagnie de Jésus, circulaient maintenant d'elles-mêmes et grandissaient à vue d'œil.
Elles étaient parvenues jusqu'à Rome.
Le pape Paul en avait eu connaissance ; il se repentait presque de la nomination qu'il venait de faire, et les cardinaux s'indignaient du nouveau collègue qu'on leur avait donné. Il était impossible, le duc le sentait bien , que ces bruits ne fussent pas arrivés jusqu'à l'oreille du roi. Il n'avait sans doute pas osé en parler à son ministre; mais de là venait la froideur qu'il lui témoignait depuis plusieurs mois.
Comment provoquer une explication que le roi semblait éviter, et dans laquelle d'ailleurs le cardinal-duc n'aurait pu apporter d'autres preuves de son innocence que ses protestations et ses sermens personnels ? A la vérité, dans les circonstances présentes, le roi ne pouvait pas. même quand il le voudrait, renverser son ministre; celui-ci n'était que trop bieu défendu par la cour de Rome, par le coup audacieux qu'il venait de frapper, et par la complication même des affaires politiques, dont lui seul avait alors le maniement, le secret et la responsabilité.
Le cardinal-duc était donc devenu nécessaire, indispensable ; le royaume, c'était lui.
Mais il n'avait plus, il le sentait bien, l'affection et la faveur du maître, et n'ayant jamais joui de la faveur populaire, et s'étant arrangé pour s'en passer, il prévoyait que plus tard, lorsque les affaires qu'il avait embrouillées commenceraient à s'éclaircir, lorsque reviendraient la paix et la tranquillité, lorsque enfin on n'aurait plus besoin de lui, ce Piquillo, d'abord méprisé, pourrait devenir un adversaire d'autant plus redoutable qu'il possédait déjà la confiance du souverain. Ennemi aussi i m plaça-
ble qu'il avait été ami utile, il n'y avait plut à espérer de le regagner. 11 oc s'était pat encore réconcilié avec le père Jérôme, il est vrai, mais il devait nécessairement le faire, et appuyé par les révérends pères de la foi dont le crédit eecret était immense, il pouvait former avec le duc d'Uzède une ligue qui finirait par détruire l'ancien favori dans l'esprit du roi.
Cela commençait déjà.
Le cardinal-doc se disait donc qu'il fallait d'abord attaquer ses ennemis séparément, l'un après l'autre, et avant qu'ils eussent le temps de se rallier et de se réunir.
Sandoval n'était point à Madrid. Il lui rendit compte, par écrit, de la situation, l'engagea à hâter son retour, et comme l'expulsion des Maures l'avait mis en goût pour les coups d'état, il résolut d'en frapper un second, l'expulsion des jésuites. C'était depuis longtemps son rêve, et le moment lui paraissait venu de le réaliser.
Trop adroit, cependant, pour présenter au roi et lui faire approuver de force une ordonnance qu'après tout il pouvait refuser de signer (et il était certain qu'Uzède et Piquillo lui donneraient ce conseil), le ministre voulut combattre les jésuites, ses ennemis par leurs propres armes ; il résolut de prendre un détour pour aller plus vite, et le chemin de traverse pour arriver plus droit à son but.
Il était plongé dans ces réflexions, quand le duc d'Uzède, son fils, entra dans son cabinet, et lui demanda, avec un air plein d'intérêt, la cause de sa rêverie.
Le ministre leva sur lui le regard le plus affectueux et le plus paternel.
— Mon fils, mon fils bien-aimé, lui dit-il; voici un grand chagrin qui m 'arrive.
— Et lequel, monseigneur.
— J'ai besoin des conseils d'un ami, d'un ami judicieux, ferme et éclairé... Voilà ce que je me disais ; et le ciel m'a exaucé, puisqu'il vous envoie à moi.
—Parlez, monseigneur.
— Depuis quelques jours vous voyez le roi ?
— Tous les soirs.
— Il vous a rendu son ancienne faveur ?
— C'est vrai.
— Et j'en suis enchanté. Vous m'aiderez à déjouer des complots qui se trament contre moi.
— Ce n'est pas possible, monseigneur !
— Cela est ! On veut me ravir non seulement le pouvoir, mais l'amitié de mon souverain.
— Àh ! s'écria le duc d'Uzède avec chaleur, ce serait indigne !
— Ce qui l'est bien plus, dit le ministre d'un air sombre, c'est que ceux qui cherchent à me renverser me doivent tout.
— C'est infâme ! dit le duc d'Uzède ; infâme ! je ne connais pas d'autre expression.
—Bien plus, ils sont admis dans mon intimité, ils sont comblés de mes bienfaits, ajouta le cardinal en serrant la main de son fils, qu'il sentit tressaillir. Et pour tout vous dire, ils me sont alliés par les nœuds du sang : ils sont de ma propre famille!
Le duc d'Uzède pâlit, et cherchant vainement à cacher son trouble, il balbutia ces mots :
— Ce n'est pas ! ce ne peut pas être ! Votre Eminence ne peut croire à de pareilles accusations.
— Elles me sont prouvées. Celui qui conspire contre moi est le marquis de Cazarera, votre cousin, mon neveu.
— Et lui aussi ! se dit le duc d'Uzède avec surprise et en même temps avec joie, car il avait ainsi la preuve qu'il n'était pas même soupçonné, et que son père avait si peu de défiance qu'il venait lui raconter ses chagrins et lui demander conseil.
Il se hâta donc de se remettre; et laissant tomber ses deux bras d'un air de profonde douleur.
— Votre propre neveu, dit-il, que vous avez accablé de vos bontés, que vous avez nommé vice-roi de Valence ! lui, notre plus proche parent!
— Eh ! voilà justement ce qui m'arrête et me rend si malheureux, s'écria le cardinal. Je voulais d'abord lui pardonner, assoupir cette affaire, n'en parler à personne; mais cependant l'intérêt de l'Etat, mon devoir, ma sûreté personnelle, m'ordonnent de sévir. Qu'en pensez vous, mon fils ?
— Je pense, s'écria vivement le duc, qui du reste détestait cordialement son cousin, je pense que Votre Eminence ne peut être trop sévère. Conspirer contre le ministre qui gouverne l'Etat est un crime d'Etat.
— Votre avis, mon fils, serait donc d'agir en ce sens ?
— Oui, mon père.
— Mais pour de pareils crimes, il y va de la tête.
— La justice avant tout ! s'écria le due d'Uzède, qu'entraînait la fatalité, ou qui voulait par cet excès de rigueur éloigner l'apparence même d'un soupçon.
— Je vous remercie de votre avis, mon fils, répondit froidement le cardinal. Je prononcerai l'arrêt que vous avez dicté vous-même, et le coupable n'en accusera pas la sévérité, car ce coupable, c'est vous !
— Moi ! balbutia le duc d'Uzède terrifié.
— Oui, monsieur, répéta le cardinal d'un air terrible, vous-même, et si. d'après votre avis, la trahison d'un neveu mérite la mort, que mérite donc la trahison d'un fils?
Il lui détailla alors tous les complots tramés entre lui, Jérôme, Escobar et la comtesse d'Altamira, et les bruits infâmes répandus par eux à ce dessein. Le but de toutes ces manœuvres
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était le renversement, l'exil et peut-être Ja mite en jugement du premier ministre.
— Suis- je bien informé, monsieur, continua le cardinal, et qu'avez -vous à répondre ?
Le duc n'avait ni assez d'esprit ni assez d'audace pour se tirer d'un si mauvais pas ; il ne répondit rien et se jeta aux genoux du ministre en s'écriant :
— Grâce ! mon père !
— Vous n'avez plus le droit d'invoquer ce nom. Il n'y a ici que le ministre prêt à vous condamner ou à vous laisser vivre, selon les services aue vous pourrez lui rendre.
— Parlez, monseigneur, je n'hésiterai pas.
— C'est ce que nous verrons. 11 y a aujourd'hui conseil, vous m'y suivrez, et d'après la manière dont vous vous y conduirez, je déciderai le châtiment ou le pardon.
— Qu'exigez-vous de moi ?
— Vous le saurez... Venez.
Le cardinal emmena son fils à l'audience de Castille, où de graves intérêts se discutèrent, où d'importantes résolutions furent prises et où le secret le plus profond fut expressément recommandé à tous les membres du conseil.
Mais les révérends pères de la compagnie de Jésus avaient probablement des amis partout, car dès le lendemain Escobar était chez la comtesse Altamira, qui ne put se défendre à sa vue d'un léger trouble.
— Savez-vous ce qui se dit, comtesse ?
— Non vraiment.
— On prétend que l'expulsion des jésuites a été discutée et décidée hier dans le conseil.
— Je l'ignorais.
— Ce n'est pas possible ; le duc d'Uzède y assistait...
— Depuis quelques jours je vois à peine le duc.
— 11 a passé hier la soirée avec vous.
— Oui... c'était mon jour de réception, et il y avait tant de monde...
— Il n'y avait personne... vous étiez seule !
— Suis-je donc environnée d'espions? dît la comtesse avec dépit, et ne suis-je plus libre de mes actions?..
— Ce n'est pas cela que je veux dire, répliqua Escobar d'une voix pateline, mais seulement je voulais vous prier...
— Ou plutôt me commander ! s'écria la comtesse avec hauteur, car votre seul but est de me maîtriser, de vous rendre l'arbitre de mes moindres volontés, et de m'iro poser les vôtres; croyez-vous donc que je ne m'en sois pas aperçue?...
— En vérité, comtesse, je ne vous reconnais plus...
— Et moi, mes pères, je vous connais, et depuis longtemps ! Dans nos plus intimes alliances, vous n'avez eu qu'une seule pensée... vos intérêts, et vous avez toujours fait bon marché des
nôtres... Trouvez bon que je suive votre exemple, je n'en connais pas de meilleur.
— Qu'est-ce à dire, madame la comtesse ?
— Que vos maximes à vous sont : Dieu pour tous et chacun pour soi ! maxime que j'adopterai désormais. Je n'en veux pas d'autre. J'ignore ce qui se passe et ne veux point le savoir. Quoi qu'il puisse arriver, je n'entends ni me compromettre ni me mêler désormais de rien, persuadée qu'avec votre adresse et votre esprit ordinaires vous sortirez victorieux de tous les mauvais pas ; je resterai neutre, mon père, et tout ce que peut me permettre le souvenir de notre ancienne amitié, c'est de (aire des vœux pour vous.
Elle accompagna ces derniers mots d'une profonde révérence, et se retira.
— Ouais ! dit le bon père, nos amis nous abandonnent, nos alliés se retirent de la congrégation. L'édifice est-il donc déjà si ébranlé que l'on craigne d'être enseveli sous ses ruines? Voyons cela.
Il se rendit chez le duc d'Uzède, qui eut d'abord l'envie, non pas de soutenir le combat, mais de s'y soustraire en défendant sa porte. Puis il réfléchit qu'une explication était inévitable, et que tôt ou tard elle aurait toujours lieu; autant la subir sur-le-champ. Il accueillit donc Escobar d'un air empressé et affectueux*
— Vous voilà, mon bon père! s'écria-t-il, il me tardait de vous voir !
— On dit, monsieur le duc, que de sinistres événemens se préparent !
— Ah !... vous les connaissez déjà ?
— Oui, l'on s'est occupé de nous hier... au conseil.
— Voilà justement, dit Uzède avec embarras, ce dont je voulais que vous fussiez prévenu.
— Vous vous êtes peu hâté, monseigneur, car nous étions déjà instruits.
— Que voulez- vous! mon père, dit Uzède déconcerté dès Ja première attaque... Que voulez-vous!... les mauvaises nouvelles s'apprennent toujours assez vite. Eh bien ! oui, je ne peux vous cacher qu'hier dans le conseil... et au moment où l'on s'y attendait le moins, le cardinal duc a allégué contre vous des choses si odieuses... des faits si absurdes... que j'en ai été indigné.
— Je le sais...
— Ah ! vous le savez, mon père i... s'écria le duc avec joie.
— Oui, votre indignation a été si forte que votre langue en est demeurée glacée, et que vous n'avez pu trouver un mot pour nous défendre.
— Je m'en serais bien gardé !... dit vivement Uzède, moi que l'on soupçonne déjà d'être votre ami et votre allié secret. Le ministre luimême en est tellement persuadé, que ses yeux ne quittaient pas les miens... le moindre mot.
PIQU1LL0 ALLIAGÀ.
le moindre geste en votre faveur, lnî eût révélé notre intimité et aurait redoublé sa colère contre vous ; c'était donc vous servir que de garder le silence.
— Je vous remercie, monsieur le duc, d'avoir eu la prudence et le courage de vous taire, dit E sco bar avec son sourire bonhomme et narquois ; mais quand on a été aux voix sur le rapport que le ministre proposait de faire à Sa Majesté...
— Je m'y suis opposé.
— Comment cela ?
— C'était au scrutin secret, et j'ai déposé une boule noire dans l'urne.
— Personne ne vous a vu !
— C'est pour cela !... mais il y avait une boule noire... je vous l'atteste, on a dû vous le dire...
— Oui... une seule, et trois de nos amis, dans le nombre, prétendent chacun l'y avoir mise : vous êtes le quatrième...
— C'est moi, mon père, moi seul, je vous le jure î
— Je n'en doute point, monseigneur, dès que Votre Excellence l'atteste , mais quand le duc de Lerma vous a désigné à haute voix pour faire le rapport...
— J'ai accepté, c'est vrai, dit le duc en pâlissant.
— Et même avec empressement, monseigneur.
— Je ne dis pas non. C'était nécessaire, indispensable.
— Pourquoi ? continua le bon père d'une voix douce et en tenant fixé sur le duc son regard fin et pénétrant.
— Pourquoi, pourquoi... balbutia d'Uzède avec embarras... parce que c'était le seul et dernier service qu'il me fût permis de vous rendre ; j'ajouterai même que dans les circonstances actuelles c'en était un immense.
— En quoi, monseigneur ?
— Mais, d'après la presque unanimité des avis, il était impossible que ce rapport n'eût pas lieu. Tout autre que moi en eût été chargé ; plusieurs conseillers avaient même demandé à le faire, et s'il avait été confié à quelqu'un qui ne vous fût pas aussi dévoué que je le suis, quelqu'un qui fut véritablement et franchement votre ennemi, vous n'aviez plus d'espoir.
— Je comprends, dit Escobar: vous vous en êtes chargé dans notre intérêt.
— Certainement !
— Et pour le faire en notre faveur ?
— Non pas ; c'est impossible.
— Alors autant valait le laisser faire à quelqu'un qui fût franchement notre ennemi.
— Quelle différence ! s'écria Uzède tout à fait déconcerté ; en vérité, je ne conçois pas comment, vous, mon père, qui avez tant de tact et de finesse, vous ne voyez pas l'avantage
qu'il y a à avoir pour ennemi quelqu'un qui nous veut du bien, qui est disposé à adoucir, à atténuer les faits, à les présenter de manière à les rendre, sinon favorables, au moins hostiles, avec bienveillance et affection.
— Je comprends! je comprends ! dit vivement Escobar : votre intention est de nous laisser faire ce rapport.
— Commeut ? dit Uzède étonné.
— Nous nous en chargerons, le père Jérôme et moi ; nous ne nous écarterons en rien de votre idée ; ce sera un rapport éminemment hostile, qui engagera le roi à nous conserver.
— Je ne le puis ! je ne le puis ! s'écria Uzède ; songez donc à ce qui en arriverait auprès du cardinal-duc.
— Ce serait nous sauver î
— Mais ce serait me perdre, moi ! le ministre connaît nos intelligences secrètes et les projets formés pour le renverser; j'ignore qui a pu l'en instruire, mais il sait tout ?
— Tout î... ce n'est pas possible, dit Escobar a demi- voix, il y a des choses qui se sont passées entre Dieu et nous seulement !... et H ne peut connaître ce qui a rapport n la reine.
— Grâce au ciel ! dit Uzède en frissonnant ; mais ce qu'il sait constitue un crime d'Etat. C'est bien assez pour nous faire mettre en jugement, pour nous faire condamner.
— Vous, son fils ! allons donc!
— Moi même.
— Il reculerait devant une pareille idée, et personue au monde, pas même son plus grand ennemi, n'oserait lui donner un pareil conseil.
— On le lui adonné.
— Et qui donc a été assez cruel ou assez adsurde ?
— Moi-même.
— Vous monseigneur î s'écria Escobar en le regardant d'un air qui semblait dire : Vous dépassez toutes mes prévisions et je ne croyais pas que vous eussiez pu aller jusque-là.
— Eh oui ! répondit d'Uzède avec impatience. Je croyais, quand il m'a consulté sur de prétendus conspirateurs, qu'il s agissait du vice-roi de Valence, du marquis de Cazarera, mon cousin, que je ne puis souffrir, et je l'ai conseillé en conscience, conseil qu'il a juré de suivre si je continuais de vous protéger et de m'entendre avec vous. Il y va donc de ma tête, et, s'il faut vous le dire, mon père, 'fy tiens plus qu'A la vôtre.
— Et Votre Excellence a raison, reprit Escobar en s'inclinant. Par saint Jacques ! elle est bien plus précieuse, elle a une bien autre valeur, et je n'ai plus rien à dire dès que c'est vous et la comtesse d'Altamira qui rompez les premiers notre alliance, dès que chacun de nous est dégagé de sco amitié et de ses serine ns, et reste libre d'agir à sa manière.
—Eh î certainement, s'écria d'Uzèdeavec joie et d'un air affectueux ; défendez vous de votre
mieux., j'en serai enchanté ! Tirez-vous de là si vous le pouvez... je ne m'y oppose pas, au contraire \* si je peux vous y aider sans me compromettre... vous me trouverez toujours...
— Trop de bontés, monseigneur, trop de bontés ! répéta Escohar en s'inclinant. Nous ne vous en demandions pas tant... Comme disait Mme la comtesse, que je viens de quitter: chacun pour soi et Dieu pour tous !
Le révérend père salua de nouveau et quitta le duc étonné et ravi d'en être quitte à si bon marché.
Il entra dans son cabinet pour faire son rapport, pendant que le bon moine courait chez le cardinal duc. Il ne fut pas reçu.
Il eut beau insister, répéter qu'il venait rendre au ministre un signalé service, le duc de Lerma se dit sans doute en lui-même : Timeo Dan ao$ et dona frrcntc$ y car il refusa obstinément de l'entendre, non plus que Jérôme, et sa porte fut rigoureusement défendue à tous les pères de la compagnie de Jésus. Il connaissait leur adresse, et résolu à frapper un grand coup, décidé à prononcer à tout prix leur expulsion, il ne voulait point s'exposer à se laisser désarmer ou séduire par leurs promesses insidieuses, leurs protestations de dévoâraent ou leurs offres de service.
Repoussés de ce côté, les bons pères ne savaient plus à quel saint se vouer. Ils n'auraient osé s'adresser a frère Louis Alliaga. leur ancien élève. D'ailleurs Alliaga n'était plus à Madrid, il était parti pour l'Andalousie avec une mission de Sa Majesté. Enfin Jérôme ne pouvait avoir audience du roi et parvenir jus-
3u'à lui que par le duc d'Uzède ou la comtesse 'Altamira. et tous deux étaient devenus ses ennemis. La position était critique et le danger était pressant ; la société de Jésus se voyait perdu et n'avait plus d'espoir, mais elle avait Escobnr, et celui-ci dont le génie grandissait avec les périls, jura de sauver son ordre si ou le laissait faire.
Le père Jérôme lui donna carte blanche et de plus sa bénédiction.
Escobar partit.
ESCOBAR ET ALLIAGA.
Le roi n'avait voulu s'en rapporter à personne qu'à Luis Alliaga du soin de ramènera Madrid la duchesse de Suntarem. Craignant le mauvais vouloir ou le fanatisme de Ribeira et de tous ceux qui étaient placés sous ses ordres, il avait donné les pouvoirs les plus étendus à son confesseur, qui était homme à s'en servir.
Dès que le vaisseau envoyé par le vice-roi aurait ramené à Valence Aïxa et les siens, ceux-ci devaient être remis à Alliaga et confiés à sa garde exclusive. C'était alors qu'il devait
faire part à sa sœur des projets du roi, les appuyer de tout son pouvoir et les lui montrer comme les seuls moyens de rappeler un jour de l'exil leur nation.
Mais quelque grande qu'eût été la diligence du vice-roi, quelque rapide qu'eût été la marche du bâtiment envoyé par lui, Aïxa et son père avaient plusieurs jours d'avance, peutêtre même étaient-ils déjà débarqués en Afrique, et à supposer qu'il ne survînt aucun contre-temps, aucun vent contraire, dix ou douze jours devaient au moins s'écouler avant leur retour.
Frère Luis Alliaga voyageait dans un carrosse aux armes du roi ; il était seul, mais deux postillons conduisaient quatre mules vigoureuses, richement harnachées. Des cavaliers armés précédaient ou suivaient sa voiture, et d'autres se tenaient constamment aux deux portières du carrosse.
— Est-ce bien moi ?... est-ce le pauvre Piquillo? se disait-il en voyant cette pompe royale et en traversant en si brillant équipage les plaines que naguère encore il avait traversées à pied, fugitif et se cachant sous des haillons pour échapper aux poursuites des alguazils et aux embûches de Juan-Baptista.
Comme en peu de temps son sort'avait changé ! A quelle haute et bizarre fortune il avait été poussé comme malgré lui par les évènemens et par ses ennemis eux-mêmes ! Et cependant en jetant un regard autour de lui, en descendant au fond de son cœur. Luis Alliaga était-il plus heureux que Piquillo ? Non; ce qu'il avait gagné ne valuit pas ce qu'il avait perdu. Ses richesses et ses dignités acquises ne remplaçaient point ses espérances et ses illusions anéanties.
La première fois qu'il avait parcouru les riches campagnes de Valence, il était sans ressources et à la recherche d'une famille plus qu'incertaine; on le repoussait, on le méprisait, mais il aimait, il se croyait aimé ; l'avenir était à lui, rien ne lui semblait impossible. Aujourd'hui il était arrivé au plus haut point où puissent s'élever les désirs des hommes : la faveur du maître, la fortune, la puissance, et aucun de ses désirs à lui n'était comblé ; il lui était défendu d'aimer, et forcé de renfermer en luimême jusqu'aux sentimens les plus doux et les plus naturels, cet homme si envié, qui déjà pouvait tout, ne pouvait parler à personne de son amour ni de son malheur !
Toutes ces idées se succédaient rapidement dans son cœur au roulement rapide de la voiture qui l'emportait à travers ces plaines jadis si animées, si peuplées, si riantes, et déjà mornes et désertes.
On n'apercevait plus le laboureur au travail, on n'entendait plus les chants joyeux de l'ouvrier. Partout la solitude et le silence. Seulement, de loin en loin, une charrue abandonnée
au milieu d'un sillon inachevé attestait que le maître avait été brusquement arraché à son labeur et à l'espoir de sa récolte, à jamais perdue.
Tout à coup, autour d'un grand arbre qui étendait au loin ses rameaux, Aliiaga vit une cinquantaine d'hommes réuois, les premiers qu'il eût aperçus depuis quelques heures. Il baissa les glaces du carrosse et regarda : c'étaient des alguazils mêlés à quelques familiers du saint-office.
— Ah ! se dit Alliage en lui-même, voilà, d'ici à long-temps, les seuls produits de cette terre.
Les alguazils et les familiers du saint-office se rangèrent respectueusement en apercevant le carrosse aux armes du roi et le cortège de Luis Aliiaga. Celui-ci vit alors derrière les hommes vêtus de noir une trentaine de malheureux pâles, amaigris, presque sans vétemens et enchaînés deux à deux.
— Qu'est-ce, monsieur l'alguazil? demanda Piquillo au chef de la troupe.
— Des Maures que nous dirigeons sur Valence ; des Maures de l' Aragon et des deux C asti lies qui sont en retard. Mais, que voulezvous, mon révérend ? on ne peut pas tout faire à la fois. Il y en avait tant de ces hérétiques ! on en trouve de tous les côtés, et il faudra encore bien des mois avant que l'ordonnance de Sa Majesté soit entièrement exécutée.
— Mais l'ordonnance du roi ne porte pas qu'ils seront, ainsi que des malfaiteurs, traînés et enchaînés deux à deux.
— C'est vrai, mon révérend, mais c'est plus commode.
— Pour eux 7
— Non, pour nous ; ils sont ainsi plus faciles à garder.
— Le roi n'entend pas non plus qu'ils soient ainsi presque nus. On les a donc dépouillés de leurs vêtemens ?
— Pour voir, mon révérend, s'ils ne cachaient pas sur eux de l'or ou des bijoux ; mais c'est une horreur ! ces Maures, qu'on disait si riches, n'ont rien, pas un maravédis !
— C'est tout simple, l'édit ne leur a-t-il pas défendu, sous peine de mort, de rien emporter avec eux ?
— - Oui, monseigneur, mais ces mécréans sont si obstinés, si endurcis, qu'ils ont caché ou enfoui tous leurs trésors; on n'a trouvé presque rien, et ça sera perdu pour tout le monde.
— Ah ! dit Piquillo en lui-même, le duc de Lerma et Sandoval n'avaient pas pensé à cela.
11 fit ouvrir la portière de la voiture et descendit. Le premier prisonnier qu'il aperçut était uo beau jeune homme, à la taille élevée, à l'air fier et hautain. Quoique garrotté et à moitié nu, ce n'était pas l'humiliation, mais la
colère et le désir de la vengeance qui respiraient sur son front.
Ses traits, du reste, n'étaient pas inconnus à Aliiaga ; il se rappela l'avoir vu au Val-Parai- 80, chez Delascar d'Albérique, et son cœur s'en émut comme s'il retrouvait quelqu'un de sa maison et de sa famille.
— N'es-tu pas, lui dit-il avec bonté, Alhamnr-Abouhadjad, un des serviteurs favoris d'Yézid ?
Le Maure tressaillit.
— Ne crains rien, frère, lui dit Piquillo à voix basse en lui serrant la main, et compte sur moi.
A ce nom de frère, le Maure regarda le moine avec un étonnement qui redoubla encore lors jue. sur un geste de fray Alliage, on s'empressa de défaire les cordes qui le tenaient garrotté.
Le confesseur du roi s'avança alors vers les pauvres gens qui étaient assis à terre sous le grand arbre.
— C'est bien, dît Alliage au chef de la troupe, vous les avez tait asseoir à l'ombre pour les faire reposer.
— Oui, monseigneur, et puis parce que nous allions pendre un des leurs.
— Et pourquoi cela? demanda vivement Piquillo.
— Parce que c'est une meilleure pratique que les autres. Il avait caché dans son aloarda (1) une quarantaine de ducats dont nous nous sommes emparés.
— Et vous allez le pendre pour cela ?
— Sans doute... ce ne sera pas le premier (2).
Piquillo poussa un cri d'indignation et s'avança vers le patient, à qui on avait déjà lié les mains derrière le dos ; mais un tremblement
subit le saisit lorsqu'il eut jeté les yeux sur lui.
sible I... " rello?
-— Est-il possible !... Est-ce bien là Gong*-
A ce nom, à cette voix, le pauvre barbier»
déjà à moitié mort de terreur, resta immobile de surprise.
Piquillo, s'adressant au chef des alguazils, lui dit d'un ton d'autorité :
— Déliez cet homme !
— Mais, monseigneur... le texte de l'édit le condamne à la peine de mort pour les quarante ducats qu'il voulait nous dérober.
— Vous allez les lui rendre... l'édit permet à ces pauvres gens d'emporter avec eux ce qui leur est nécessaire pour les besoins de la route.
— Mais, monseigneur... j'ai des ordres exprès.
— De qui ?
— De Son Eminence le cardinal-duc et du grand inquisiteur.
(1) Un coussinet semblable à ceux destinés au transport des outres renfermant les Tins d'Espagne. (8) Watson, tome III, page 474.
JSt
SEMAINE LITTÉRAIRE
— Et moi, j'ai des ordre* do roi... du roi lui-même ! Lises plutôt.
Piquillo tira de sa poche un parchemin scellé du sceau royal et signé de la main de Philippe III ; il portait ces mots :
c Vous aurez pour agréable de vous conformer à ce que vous ordonnera, de ma part, le digne frère Luis* Alliaga, notre révéré confesseur. Car tel est notre bon plaisir.
» Moi le Roi. »
— C'est différent, dit l'alguazil arec respect ; qu'ordonnez-vous ?
— Que ces malheureux soient tous déliés et marchent en liberté.
Puis, s'adressant à un des cavaliers de sa suite :
— - Prenez dans la poche à droite de la voiture un sac de doublons.
Le cavalier obéit, et Piquillo se mit à distribuer ces pièces d'or aux pauvres prisonniers, sans oublier Alhamar-Abouhadjad, à qui il donna double part.
— Mais, monseigneur, s'écria le chef des alguazils, le texte de l'édit défend aux Maures d'emporter de l'or...
— Qui leur appartienne!... mais celui-ci n'est pas à eux, il est au roi. Forcé, dans l'intérêt de la religion, de sanctionner le décret de bannissement, il a voulu du moins en adoucir la rigueur, et c'est pour cela qu'il m'envoie. Quel est votre nom, monsieur l'alguazil ?
— Cardenio de la Tromba.
— Seigneur Cardenio de la Tromba, je vous édifie ces braves gens ; vous les conduirez à petites journées et avec tous les égards possibles jusqu'à Valence, où je serai avant vous. Si cependant, ce qui est possible, je n'étais pas encore arrivé, ils logeront dans le palais de Delascar d'Albérique, où ils attendront mon retour. Tel est l'ordre du roi. Si d'ici là on s'avisait de les dépouiller ou de les maltraiter encore, c'est à vous que je m'en prendrais.
L'alguazil s'inclina avec respect, et les Maures, étendant vers Piquillo leurs mains qu'on venait de délier, laissèrent éclater les transports de leur joie et de leur reconnaissance, pendant qu'Alhamar-Abouhadjad répétait avec émotion : c Oui, frère, frère toujours ! Adieu, monseigneur, nous nous retrouverons, i Quant à Gongarello, il n'était pas encore revenu de sa stupeur. En entendant la voix de Piquillo, il avait cru que c'était un nouveau compagnon d'infortune qui leur arrivait, et que son ancien ami venait, prisonnier comme eux, partager leur exil et leur misère ; mais quand il entendit le jeune moine parler en maître et commander au nom du roi, quand il vit avec auelle obéissance, avec quel respect ses ordres étaient exécutés, quand il se vit de nouveau préservé de la mort par la bienheureuse inter-
cession de Piquillo, il le regarda décidément comme son bon ange et se jeta à ses pieds.
— Relève-toi, lui dit Piquillo, et suis-moi ; je t'emmène.
— Comment, monseigneur, dit l'alguazil étonné, ce prisonnier qui a été remis à ma garde, vous l'emmenez ! Et en quelle qualité ?
— En qualité de barbier. \\ m'en faut un, et pourvu qu'il soit rendu à Valence, peu vous importe qu'il y arrive à pied ou en voiture. Il y sera, je vous en réponds.
— Mais, cependant, monseigneur... dit l'alguazil en insistant.
— Tel est l'ordre du roi, monsieur, répliqua gravement Piquillo.
A cet argument, il n'y avait pas de réponse, et l'alguazil s'inclina de nouveau en signe d'obéissance.
Luis Alliaga remonta en voiture, fit placer à côté de lui le barbier, salua d'un geste et d'un sourire affectueux les Maures, qui se remirent en marche, et l'escorte du jeune moine partit au grand galop. Gongarello, eucore étourdi de tout ce qui venait de se passer, regardait d'un air effaré son compagnon de voyage.
-— Où suis-je ? deroanda-t-il.
— Près d'un ami.
— Oui, vous avez toujours été mon sauveur.
— N'as tu pas été le mien ? oublies-tu l'hospitalité que j'ai reçue à Alcala, dans la boutique du barbier ?
— Et ce beau carrosse !
— Et ta carriole ! Nous sommes quittes !
— Ah ! dit le barbier, en contemplant la riche voiture aux coussins moelleux, aux larges galons et aux crépines d'or, c'est moi qui vous dois du retour, sans compter la vie par-dessus le marché. Tout cela est donc à vous ?
— Non, c'est au roi.
Et la surprise du barbier redoubla quand il apprit qu'il était monté dans le carrosse du roi ; il n'en fut pas plus fier et voulut se jeter aux pieds d' Alliaga, qui le releva, le serra contre son cœur, et pour la première fois peutêtre la royale voiture vit de franches poignées de mains et de loyales étreintes.
Le soir même on arriva à une riche hôtellerie. Au nom seul de frère Luis Alliaga, confesseur de Sa Majesté, maîtres et valets couraient, s'empressaient et se prosternaient avec une humilité et un respect qui ne se trouvent qu'en Espagne, et qui jetaient Gongarello dans de nouveaux étonnemens. Lui-même, sans pouvoir s'en défendre, se sentait gagner peu à peu par ce respect général ; il avait oublié Pi-
Îuillo le bohémien, page et serviteur du bandit uan-Baptista ; il ne voyait plus que le haut dignitaire de l'Eglise, le confident du prince, le possesseur de tous les secrets d'Etat et presque le confesseur de la monarchie espagnole.
Aussi quand Alliaga lui fit signe de se placer à côté de lui à table, il osait à peine s'asseoir
sur l'extrême bord de son fauteuil, il déployait sa serviette en silence. Alliaga le regarda en souriant et dit à son convive :
— Par saint Jacques, je crois que tu n'oses pas avoir faim.
— C'est vrai.
— Il ne faut pas que ma grandeur t'ôte l'appétit. Allons, mange et bois.
— A votre santé, monseigneur !
Le barbier eut bientôt retrouvé son appétit de simple particulier et resta à table bien longtemps encore après que Alliaga l'eut quittée. Celui-ci écrivit le soir même au roi ce qui s'était passé dans la journée, lui demanda la permission de garder près de lui à son service l'honnête barbier, et il finissait ainsi :
c Pour que la mesure désastreuse adoptée par le duc de Lerma et son frère Sandoval puisse au moins rapporter quelque chose à l'Etat, ordonnez, sire, que le décret de confiscation soit aboli, et que les Maures aient le droit d'emporter librement leurs richesses, à la seule condition d'en abandonner au fisc une portion que Votre Majesté déterminera. Cette mesure vaudra aux exilés un abri contre la misère, à Votre Majesté des bénédictions, et aux coffres de l'Etat des sommes immenses, perdues sans cela pour tout le monde. De plus, et si Votre Majesté ne se hâte d'y porter remède, les meilleures terres du royaume deviendront stériles. J'ai déjà vu les campagnes désertes et les travaux des champs abandonnés. Les Maures se livraient seuls à l'agriculture, où ils excellaient ; les Espagnols n'y entendent rien et n'y ont aucun goût, ils méprisent même la profession de laboureur ; il faut donc la relever à leurs yeux ; comme, et avant tout, ils sont avides de gloire et de titres, je propose à Votre Majesté d'accorder des lettres de noblesse à ceux de vos sujets qui se livreraient à la culture des terres et s'y distingueraient, i
Quelques jours après, au grand étonnement de l'Espagne, et surtout du duc de Lerma, on vit paraître deux édits que le roi avait rendus de lui-même, sans consulter son ministre. I) les avait seulement envoyés au conseil de Castille, qui s'était hâté de les enregistrer.
Par l'un, il était permis aux Maures d'emporter avec eux leurs trésors et même le prix de leurs biens vendus, à la condition d'en abandonner la moitié à l'Etat.
L'autre édit accordait des lettres de noblesse à tout Espagnol qui se distinguerait dans la profession de laboureur.
A la lecture de ces deux ordonnances, le duc de Lerma fut. d'autant plus atterré, qu'elles obtinrent l'approbation générale ; ne doutant point que lui seul ne les eût proposées, chacun lui en fît compliment. Ses flatteurs, qu'il n'osa démentir, célébrèrent ses louanges, relevèrent aux nues. Ses ennemis eux-mêmes convinrent que si le tuinistre avait toujours signalé son admi-
nistration par de pareils têtes, il aurait fallu le regarder comme le soutien et la gloire de la monarchie.
Heureux du bien qu'il avait fait en secret et dont personne ne lui savait gré, Alliaga continua sa route, protégeant par sa présence, consolant par ses paroles les pauvres exilés qu'il rencontrait et qui de tous les points du royaume étaient dirigés vers les côtes de l'Andalousie.
Chaque injustice, chaque abus qu'il découvrait, (et la récolte était abondante), était sur-le-champ signalé par lui au roi ; bien souvent celui-ci n'avait ni la force ni le pouvoir d'y remédier ; il commençait cependant à comprendre comment un roi bon, mais faible, peut faire autant de mal qu'un roi méchant. Il s'effrayait des malédictions et de la haine que le | duc de Lerma avait amassées sur sa tête. Il I voyait clairement l'abîme où on l'avait entraîj né ; mais indécis et incertain, son bon naturel luttait contre sa faiblesse ; il ne se sentait pas i l'audace de reculer. Tout son courage en ce ; moment consistait à s'arrêter, à ne pas aller | plus avant, et pour prendre un parti, il atten- 1 dait le retour de Piquillo.
. Celui-ci continuant sa route arriva à Carras- ! cosa, vers l'extrémité de la sierra de l'Albarai cin, qu'il voulait traverser le lendemain pour se ; rendre à Cuenca, et de là à Valence.
| Le village où il s'était arrêté avait été la veille encombré de troupes qui avaient fait ; main basse sur toutes les provisions, et pour ; offrir à souper au révérend frère Luis Alliaga, ; confesseur du roi, l'hôtelier qui avait Phooi neur de le recevoir fut obligé de mettre à con* tribution toutes les maisons environnantes.
Enfin, et tant bien que mal, il était parvenu ] à composer un repas fort modeste, auquel Piquillo et le barbier se disposaient à faire honneur, quand une dispute se fit entendre dans la chambre voisine.
— Qu'est-ce ? demanda Piquillo.
L'hôtelier, son bonnet à la main et multipliant les révérences, vint supplier monseigneur de ne pas s'inquiéter de ce bruit : c'était un pauvre moine fatigué et affamé auquel il ne pouvait donner h souper et qui exprimait avec énergie sa mauvaise humeur.
— Qu'il entre ! qu'il entre ! s'écria Piquillo. Dites-lui que je le prie de vouloir bien partager ce que nous avons.
— Par saint Dominique ! il ne se fera pas prier. Entrez, entrez, mon frère, dit-il en faisant quelques pas vers la porte principale.
Monseigneur daigne vous admettre à sa table.
Un moine entra et salua profondément, puis levant la tête, il rejeta en arrière son capuchon et s'écria :
— Frère Escobar!
Escobar, car c'était lui-même, contempla
SEMAINE LITTÉRAIRE
d'un œil étonné et envieux tout le faste qui environnait Alliaga: les gens de l'hôtellerie presque prosternés devant lui, les domestiques à la livrée du roi qui s'empressaient derrière le fauteuil d'honneur où son ancien élève trônait vis-à-vis d'un excellent potage qu'on venait de lui présenter.
— C'est pourtant ma place qu'il occupe là, se disait- il. c'est à moi qu'il la doit.
Alliaga, à la vue d'Escobar, se leva et lui dit:
— L'invitation que j'avais offerte au voyageur inconnu serait peut-être peu agréable au frère Escobar, et je vais ordonner que l'on porte dans sa chambre la moitié de ce repas.
— Pourquoi donc, répondit le révérend père en approchant, je serais désolé de déranger votre seigneurie. Et il ajouta à voix basse : On se déteste et on soupe ensemble. Cela n'engage à rien.
— Je ne déteste personne, dit froidement Alliaga.
— C'est juste, répondit Escobar en souriant, c'est vous qui recevez... vous devez faire les honneurs. C'est l'usage.
— Ce ne sont point de vaines formules, mais les maximes mêmes de l'Evangile, que vous connaissez mieux que moi.
— Oui, certes, car ces maximes-là, dit Escobar avec amertume, c'est moi qui vous les ai enseignées.
— Et c'est moi qui les mets en action, répondit Alliaga; puis d'un air affable il ajouta: Un couvert au frère Escobar.
Celui-ci se hâta de s'asseoir en ftice Piquillo, et les deux ennemis sou père nt ensemble, s'ob- •ervant mutuellement et se regardant avec quelque inquiétude, Escobar parce qu'il ne connaissait pas assez les intentions d'Alliage, et celui-ci parce qu'il connaissait trop bien celles de son couvive.
Dès qu'on eut servi les confitures et les fruits, et que les domestiques se furent retirés, le révérend père jésuite commença le premier l'attaque.
— Eh bien ! mon frère, dit-il à demi voix et après avoir quelque temps contemplé Alliaga avec un silence admiratif, que vous avais je prédit autrefois? N'avais-je pas raison quand je prétendais que de nos jours le froc du moine était le seul moyen possible d'arriver aux dignités, aux richesses... à la puissance.' Quel chemin n'avez- vous pas fait en ai peu de temps !.. Et pourtant vous refusiez de me croire, vous repoussiez mes salutaires avis, bien plus, vous m'avez accablé d'outrages et de haine, moi la cause première d'une fortune aussi inouïe — car sans moi, monseigneur, permettez-moi de vous le dire avec franchise, vous ne seriez rien.
Piquillo, qui jusque-là avait tenu ses yeux baissés, les leva en ce moment sur le moine, et
celui-ci y vit tant de désespoir et de regrets qu'il s'arrêta interdit.
Toutes les douleurs de Piquillo venaient de se réveiller ; sa poitrine oppressée, ses joues pâles, ses lèvres tremblantes de colère, ses yeux où l'indignation brillait au milieu des larmes, tout démontrait évidemment à Escobar qu'il venait de s'égarer et de faire fausse route. 11 était trop habile pour s'y méprendre, mais pas assez pour deviner ce qui se passait dans le cœur de Piquillo, et quand même celui-ci lui eût avoué la vérité, le révérend père n'eut pu la comprendre.
— Oui, je vous dois toutes mes souffrances, toutes mes douleurs ! s'écria le jeune homme... c'est de vous que viendra peut-être mon malheur éternel !... Ne me le rappelez pas, ou malgré moi vous ranimerez cette haine dont vous parliez tout à l'heure et que je m'efforce d'éteindre ; effaçons ces souvenirs, chassons toutes ces pensées...
Il s'arrêta un instant, comme faisant un effort sur lui-même, et malgré lui un sourd gémissement s'échappa de son, sein.
Hélas ! il est des douleurs qu'on rappelle en essayant de les bannir !
Il resta quelque temps la tête cachée dans ses mains; puis, honteux de son émotion et du trouble qu'il venait de laisser paraître aux yeux d'un ennemi, il reprit soudain tout son empire sur ses sens, et, avec un calme dont Escobar lui-même fut étonné, il lui dit froidement:
— Parlons d'autre chose, mon frère. Vous venez de Madrid ?
— Oui, monseigneur.
— Quelles nouvelles ?
— C'est à vous que j'en demanderai, vous qui connaissez tous les secrets du roi.
— Cela n'est pas, mon frère ; mais si cela était...
— Eh bien? demanda vivement Escobar.
— Eh bien, je les garderais fidèlement, et alors...
— C'est juste ! cela reviendrait au même.
— Mais vous, mon frère, comment se fait-il que vous ayez quitté le couvent et l'université d'Alcala, ou votre présence est si nécessaire, et que vous vous trouviez ainsi dans ce misérable village au pied de la sierra de l'Albaracin ? Si toutefois, ajouta-t-il en se reprenant, il n'y a pas d'indiscrétion à ma demande.
-— Aucune,' répondit Escobar, qui depuis quelques instans semblait sous la préoccupation d'une idée qui venait de surgir en lui. aucune, mon frère. J 'étais parti, je vous l'avouerai franchement, dans une intention que votre rencontre vient de modifier. Je me rendais incognito près du grand inquisiteur Sandoval y Koyas, qui dans ce moment, dit-on, parcourt, ainsi que vous, l'Andalousie.
— C'est vrai.
PIQU1LLO ALLIAOA.
— Je tenais à le ?oir pour loi rendre an im-
r>rtant service, que j'aime mieux vous rendre vous.
Alliaga s'inclina silencieux.
— Et pour lui révéler un secret qui sera mieux entre vos mains.
Alliaga s'inclina de nouveau sans répondre.
— J'y aurai du moins plus d'intérêt, je crois.
— C'est différent, dit Alliaga. Parlez, mon frère, je vous écoute.
— Le cardinal-duc vous a fait arriver au poste où vous êtes, et peut, s'il est possible, vous pousser plus haut encore ; votre fortune dépend de la sienne.
Alliaga garda le silence.
— S'il s'élève, vous vous élevez ; s'il est renversé, vous tombez. Donc, si je m'y connais (et je crois m'y connaître), vous devez lui être tout dévoué, n'est-il pas vrai ?
Alliaga ne répondit pas.
— Or, je puis dans son intérêt, c'est-à-dire dans le vôtre, vous donner, si vous le voulez, un moyen éclatant et infaillible de confondre ses ennemis, de faire taire tous les bruits calomnieux et d'affermir à jamais son pouvoir. Ce service éminent et qu'il paierait de tous ses trésors, je puis le lui rendre d'un seul mot.
— Vous?
— Moi!
— Ce n'est sans doute pas dans l'intérêt seulement du ministre, et vous y avez probablement le vôtre.
— Je croyais être assez connu du seigneur Alliaga pour qu'il me fît l' honneur de m 1 épargner une semblable question. J'irai donc droit au but et sans périphrases. Le cardinal-duc, non content d'avoir exilé les Maures, veut encore expulser du royaume tous les membres de la compagnie de Jésus.
— En vérité?
— Ce qui est une seconde faute.
— Ou plutôt une expiation de la première.
C'est du moins mon opioion.
— Ce n'est pas la mienne, et si le ministre consent à renoncer à ce projet; s'il permet et autorise notre établissement en Espagne ; s'il nous donne surtout des garanties, et c'est là ce que je viens vous demander, je vous rends possesseur d'un secret qui le sauve et consolide à tout jamais sa puissance. Qu'en ditesvous?
En prononçant ces mots, Escobar, les yeux attachés sur riquillo, semblait plonger dans le fond de son âme, pour y chercher le point essentiel, c'est-à-dire sa pensée, car pour lui les paroles n'étaient rien, si ce n'est, comme l'a dit plus tard un homme d'Etat de son école, un simple accessoire propre à déguiser le principal.
— Dans ce que vous me proposez, répondit froidement Alliaga, il n'y a qu'une difficulté.
— Laquelle ?
— C'est que je ne tiens pas du tout à maintenir le duc de Lerma au pouvoir.
Escobar ne put retenir un geste de surprise, et Alliaga continua :
— Au contraire, je veux le renverser.
— Dites- vous vrai ?
— Je le lui ai dit à lui-même ! C'est mon seul but, mon seul désir.
Et il ajouta avec force et après un instant de silence :
— Oui, je le renverserai.
— Soit, dit Escobar sans s'émouvoir, et si je puis vous seconder...
— Vous ! s'écria Alliaga étonné.
— Moi ! Je venais pour le sauver ; je suis prêt à le perdre. Les deux moyens sont également dans mes intérêts, mais le second est dans mes goûts, je le préfère : ainsi donc, dit-il gaiment en rapprochant son fauteuil de celui d' Alliaga, entendons -nous.
— C'est impossible.
— Qui s'y oppose ?
— Le passé.
— Est-ce que vous y croyez ? C'est tout au plus si je crois au présent.
— A présent comme autrefois, comme toujours, il y aura haine entre nous.
— Qu'importe ! je ne vous parle pas d'amitié, mais d'alliance. Il s'agit de renverser le duc de Lerma.
— Et si je veux le renverser à moi seul! s'écria Alliaga avec force.
— En vérité ! répondit Escobar, dont Tétonnement redoublait.
— Oui, j'en ai fait le serment, et pour l'exécuter, je ne veux ni secours ni allié. Je suffirai seul à la tâche que j'ai entreprise. Je ne puis donc accepter vos offres, seigneur Escobar, et je vous laisse le maître de perdre à votre choix ou de sauver le duc de Lerma.
— Ainsi, seigneur Alliaga, votre dernier mot est donc...
— Que tout m'est indifférent, pourvu que je ne me rencontre ni dans le même camp ni sous les mêmes drapeaux que vous.
Il salua de la main le révérend père, appela Gongarello et se retira dans son appartement, laissant Escobar stupéfait du résultat de la conversation.
Elle lui semblait d'autant plus inexplicable,
3 u' Alliaga lui avait dit la vérité ; or, c'était la ernière chose qu'Escobar se fut avisé de soupçonner, et persuadé que le confesseur du roi avait été encore plus fin, plus adroit et plus impénétrable que lui :
— Maudit homme, se dit il, qu'on ne peu f ni désarmer, ni tromper, ni comprendre !
Et il ajouta avec un soupir mêlé d'orgueil et de rage :
— On voit bien qu'il a étudié chez nous.
SEMAINE LITTÉRAIRE
i/albaracin .
Désolé d'avoir perdu toute une soirée à combattre uo ennemi qu'il n'avait pu vaincre, frère Escobar se leva de bon matin, quitta l'hôtellerie, sans faire ses adieux au confesseur du roi, et se hâta de continuer sa route, décidé plus que jamais à poursuivre son premier projet.
Il avait quelque confiance dans le grand inquisiteur Sandoval, qui n'avait pas étudié chez Loyola et dont il espérait tirer meilleur parti que de Piquillo.
Le pieux recteur de l' université d'Alcala aurait bien voulu, pour arriver plus vite, prendre la voie du muletier. Les muletiers ne manquaient pas, mais ce qu'il était impossible de trouver, c'étaient des mules, attendu que dans le pays elles avaient été toutes enlevées par les ordres de don Augustin de Mexia, commandant de l'armée du roi. On en avait eu besoin pour transporter dans la montagne les approvisionnemens et surtout les munitions de guerre.
Escobar, en homme de résolution, prit surle-champ son parti, celui d'aller à pied, persuadé qu'il trouverait des moyens de transport de l'autre côté de l'Albaracin, a Cueoça, qui était une ville de fabrique, une ville de ressources.
Il se mit donc à gravir intrépidement la montagne, qui dans cet endroit n'est pas très escarpée, car c'est le point où la chaîne commence à s'abaisser et à descendre dans la plaine.
Complètement absorbé par les projets qu'il méditait, il suivait un sentier qui s'était offert à lui, à sa gauche, lorsqu'il fut arrêté au milieu de sa marche et de ses réflexions par la voix d'un fantassin espagnol qui lui criait :
— Holà ! mon révérend, votre seigneurie veut-elle ajouter un martyr de plue à notre glorieuse légende?
— Qu'est-ce, mon frère, dit Escobar en levant la tète, et que voulez-vous dire ?
— - Que le sentier que vous prenez conduit droit à l'ennemi, à qui votre présence ferait grande joie, car ils aiment surtout les robes de moines.
— En vérité!
•—Ils en ont brûlé, dit-on, une douzaine avant-hier.
— Si ce n'est que la robe, mon frère...
— Avec les religieux qui étaient dedans, ajouta le soldat en riant militairement.
Escobar fit le signe de la croix et redescendit vivement le sentier.
— Quelle route faut- il prendre pour aller à Cuença ?
— Celle qui est devant vous, et ne vous en écartez pas.
Le bon père n'avait garde de manquer à ce conseil. 11 doubla le pas, et au bout d'une de-
mi-heure de marche il entendit un si grand bruit, des cris, des vociférations et surtout des juremens si énergiques, qu'il crut être tombé dans une embuscade de Maures ou de réprouvés. Il venait de rencontrer un détachement espagnol commandé par Diego Faxardo, un des lieutenans d'Augustin Mexia.
Le détachement, composé de sept à huit cents hommes bien armés, avait fait halte.
— Oui, Gonzalez, j'ai été ce matin à la chasse dans la montagne, s'écriait un jeune soldat, et j'en ai abattu cinq, dont deux femmes et trois enfans. Cela compte tout de même, le grand inquisiteur Sandoval nous l'a dit.
— C'est possible, Léonardo, répondit un de ses camarades, mais tu estant de péchés arriérés h expier, sans compter le courant!
— - Qu'importe ? tant qu'il y aura des Maures, il y aura toujours des absolutions a gagner.
— Et ils sont beaucoup, à ce qu'on dit.
— Sans armes, sans munitions, et presque sans chefs, excepté ce Yézid d'AIbérique, qui se bat bien.
— Et dont la tête vaut vingt mille ducats !
— Ce serait bon à prendre.
— Dieu et Notre- Dame-del-Pilar nous en feront la grâce. En attendant, il peut nous arriver de bonnes aubaines, témoin la nuit dernière.
— Que vous est-il arrivé 7
— J'étais de l'expédition du capitaine Diego Faxardo, et imagine-toi, Léonardo, un feu de joie magnifique... c'était la Saint Jean.... Et nous avons brûlé en son honneur...
— Un cierge ?
— Non, tout un village, celui de JBarredo.
— Et je n'étais pas là!
— Nous avons tué ou fait prisonniers les Maures qui avaient essayé de se défendre.
— Ceux que je viens de voir...
— Tu l'as dit. Pendant ce temps, leurs femmes s'étaient toutes réfugiées dans une vieille tour.
— Et je n'étais pat la ! répéta le jeune soldat.
— Des femmes superbes, que nous avoua faites également prisonnières.
— - Sans condition ?...
— Au contraire, à condition !...
— C'était très mal, mes frères, s'écria Escobar, qui, arrivé depuis quelques instans, venait d'entendre cette conversation.
— Vous avez raison, mon père, répondit Gonzalès en s'inclinant avec respect, car la robe de moine ne perdait jamais son privilège sur le soldat espagnol. C'est un péché ; notre aumônier, le frère Géronimo, nous Ta bien dit, un péché mortel, de contracter alliance avec les filles des Philistins et des Madianites ; aussi, c'est le ciel qui vous envoie, mon père, pour m'en donner l'absolution.
P1QU1LLO ALLIAGA
— Moi, s'écria Escobar, vous absoudre d'un tel crime !
— Nous l'avons expié, mon père, reprit vivement le soldat ; sans cela, je n'implorerais pas la clémence divine. Mais rassurez-vous, ce matin même le péché a été expié, il u'eu reste plus de trace.
— Que voulez-vous dire ?
—Que les fi Iles et les femmes des Philistins...
— Eh bien ?
— Toutes massacrées ! au nom de la foi !
Escobar poussa un cri d'horreur et recula ;
d'un pas.
— Qu'est-ce, dit Gonzalès, en le regardant de travers et en portant la main à son épée, est-ce que vous ne seriez pas un véritable moine ?
— Si, mon frère, si vraiment, répondit vivement le prieur.
Et tout tremblant, il étendait la main vers le soldat, qui s'inclinait devant lui, lorsque par bonheur on entendit un roulement de tambours.
Chacun courut reprendre son rang.
C'était don Augustin de Mexia qui arrivait, monté sur un beau cheval nndalous; le général était entouré de plusieurs officiers et suivi de trois ou quatre cents hommes qui escortaient un convoi considérable.
Le moine se retira à l'écart près d'un arbre, et don Diego Faxardo s'avança vers son général.
Augustin de Mexia était un homme d'une cinquantaine d'années, d'une taille moyenne, d'une physionomie grave et sévère. Officier expérimenté, il faisait la guerre depuis trente ans, et s'était distingué surtout dans les Pays- Bas. Espagnol de la vieille roche, il parlait peu, se battait bien, commandait encore mieux, ne donnait rien au hasard et savait attendre pour réussir plus vite.
Son lieutenant, don Diego Faxardo, lui ressemblait peu ; la bravoure, Ta jactance et l'orgueil espagnols brillaient en lui au plus haut degré. Quelques duels heureux avaient tellement exalté chez lui la fatuité de la valeur, que rien, c'était là sa conviction, ne devait lui résister, et qu'avec son épée il pouvait arrêter toute une armée.
— Seigneur Faxardo, lui dit gravement don Augustin, vous allez, arec les huit cents hommes que vous commandez et les quatre cents que je vous amène, remonter la montagne jusqu'à la hauteur de Huelmao de Ocana.
— Et tomber sur les rebelles?
— Non ; vous tournerez sur votre droite, pour vous établir entre un des plateaux de l'AIbaracin et Teruel.
— Et de là disperser toute cette canaille mauresque ?
— Non ; avec les munitions et l'artillerie que je vous amène, vous attendrez.
— Attendre ! monseigneur... nous, des Espagnols ! attendre quand l'ennemi est là !
— Vous attendrez, reprit gravement le général, que don Fernand d Albayda, à qui j'ai or-
] donné le même mouvement sur l'autre versant I de la montagne soit à peu près arrivé au même point en se dirigeant par Culla et Benasal.
— Votre seigneurie, en les traitant avec tant I de cérémonies, fait bien de l'honneur à de mi- ] semblés révoltés, indignes du nom de soldats.
Don Augustin, sans écouter l'observation de | son lieutenant, continua avec la même gravité :
— Don Fernand leur fermera ainsi laretrai- I te du côté de la mer ; le brigadier Gemara du
côté de V Aragon ; tandis que moi. avec le principal corps d'armée rassemblé à Hueté, j'attaquerai.
— Et moi, général ?
— Vous Diego, vous n'aurez qu'à attendre les
rebelles que nous pousserons vers vous. Retranché dans de fortes positions, avec l'artillerie que je vous coolie, il vous sera facile de les exterminer.
— Trop facile, monseigneur, et si Votre Excellence voulait me permettre de lui soumettre une autre idée plus expéditive...
— Parlez.
— Ce serait de balayer, moi-même, toute la montagne, avec quelques centaines de fantassins. J'ose dire que les Mauresques, qui me connaissent, ne tiendront nulle part devant moi.
Je ne demanderais même à la rigueur, con-
tre de tels ennemis, que quelques alguazils, et
[un rorrégidor avec sa baguette, car ils ne mé-
l ritent point que l'épée d'un gentilhomme sorte
pour eux du fourreau.
— Vous ne savez pas, comme moi, ce que c'est que la guerre de montagnes, et vous ne connaissez pas le nombre des rebelles.
— Il est vrai, monseigneur, poursuivit fièrement don Diego, que je n'ai pas l'habitude de compter mes ennemis ; mais je sais ce que nous valons; je sais que c'est un aifi ont pour des soldats espagnols de les envoyer combattre sérieusement des laboureurs, des ouvriers, des fabricans de draps ou d'étotfes; et pour ma part, je déclare à Votre Excellence qu'avec de tels adversaires, je n'emploierai que le plat de mon épée.
Don Augustin de Mexia s'éloigna au galop, I suivi de ses officiers, et le jeune capitaine, roo- I ge encore d'indignation et d'orgueil, mais forcé [ d'obéir, ordonna à ses soldats de se préparer à L gravir la montagne.
On avait formé les rangs et l'on se disposait à partir, quelques fantassins qui formaient l'a- I vaut- garde étaient déjà engngés dans une espèce de dôfilé; un jeune muletier, embusqué derrière un rocher, s'élança sur le soldat Gonzalès, celui auquel Escobar n'avait pas eu le tempe de donner l'absolution, et il était écrit sans douf te qu'il ne la recevrait pas, car le poignard du
SEMAINE LITTÉRAIRE
muletier le frappa mortellement et le fit rouler sanglant sur la poussière.
Les compagnons du blessé se saisirent du meurtrier, qu'ils traînèrent devant leur commandant.
— Qui es-tu ? demanda celui-ci au prisonnier, qui portait la tête haute et fière.
— On me nomme Aben-Habaki. J'étais ouvrier chez le noble Delascar d'A Ibérique ; n'ayant plus ni ouvrage ni patrie, j'ai été retrouver à la montagne notre chef Yézid, son fils, et je me suis fait soldat.
— Tu veux dire brigand.
— Les brigands, ce sont ceux qui prennent, et les Espagnols m'ont tout enlevé. Il me restait ma femme, qui s'était réfugiée au village de Barredo, avec d'autres de ses compagnes.
J'y suis arrivé ce matin sous ce déguisemeut pour la voir, pour l'embrasser. Le village avait été brûlé, toutes les femmes massacrées. C'étaient des soldats espagnols qui avaient commis ce crime pour plaire au Dieu des chrétiens et mériter ses bénédictions. Us étaient là plusieurs qui s'en vantaient, entre autres ce Gonzalès, que je reconnais bien. Je l'ai suivi de loin, et tout-à-1'heure, qu'Allah en soit loué ! il est tombé sous mon poignard. Je n'ai qu'un regret.
— Et lequel ?
— De n'avoir pu frapper que lui. Le dieu d'Ismaël me devait mieux que cela. N'importe ! d'autres s'en chargeront.
Le sort du pauvre Aben-Habaki ne pouvait être douteux. On ne l'immola point par le fer, il n'aurait pas eu le temps de souffrir, mais il fut décidé qu'on le brûlerait à petit feu.
Et pendant les apprêts de son supplice,
— Puissions-nous traiter ainsi tous les siens ! s'écria Diego Faxardo. Mais, par malheur, ils sont cachés dans la montagne et il ne nous est pas permis de les poursuivre ; il nous faut les attendre. Mais si, chemin faisant, et sans désobéir au général, nous pouvions les rencontrer et les joindre...
— Que donneriez-vous pour cela? s'écria vivement le Maure en levant la tête, qu'il avait tenue baissée jusque la.
Et il regardait attentivement Diego et ses soldats, qu'il avait l'air de compter.
— Ce que je te donnerais ? répondit le capitaine, pas grand'chose .' ta vie par exemple !
Le Maure fit un mouvement de joie.
— Entendons-nous! à condition que tu me conduiras dans l'endroit de la montagne où sont cachés tes frères ?
— J'y consens.
— A condition que tu nous les livreras tous?
— Oui, tous! s'écria vivement Habaki, à l'instant même.
— Vous l'entendez, dit en riant le capitaine Diego ; vous voyez de quoi les Maures sont
capables ; pour sauver ses jours, il ferait pendre tous ses frères, le lâche !
Aben-Habaki lui lança un regard d'indignation qui semblait dire: Tu te trompes, je ne suis pas un lâche.
Mais ce regard, il se hâta de le réprimer et dit en regardant le soleil, qui dardait ses rayons sur la montagne :
— Que voulez vous, seigneur cavalier, c'est si beau à voir, le soleil !
— Bien ! bien ! poursuivit le capitaine à ses soldats, éteignez ce brasier qui déjà commençait à flamboyer. Liez le prisonnier, qui marchera à côté de moi. Toi, Léonardo, charge ton escopette, et n la première tentative de fuite ou de trahison, feu sur ce misérable.
— C'est- ce que je demande, répondit Habaki, et maintenant suivez-moi.
— Soldats, à vos rangs ! en avant ! cria le capitaine.
Et les douze cents hommes, les bagages, les munitions et l'artillerie commencèrent à gravir la montagne leutement et en bon ordre.
DOX AUGUSTIN DE MEXIA.
L'adroit prieur de la compagnie de Jésus avait obtenu tout ce qu'il désirait, le maintien de son ordre, et de plus la protection du duc de Lerma, l'alliance de la sainte inquisition, enfin, la ruine probable des anciens amis qui l'avaient abandonné ou trahi. Mais en vainqueur modeste et prudent qui songe bien plus a profiter de ses succès qu'à s'en vanter, il se dirigea droit vers Alcala de Hénarès, s'empressa d'aller confier ces bonnes nouvelles au père Jérôme, et en attendit pieusement auprès de lui les effets.
Quant au grand inquisiteur, certain désormais d'imposer silence à toutes les calomnies, assuré de pouvoir se justifier, ainsi que son frère, aux yeux de l'Espagne et de la cour de Rome, il se hâta de terminer les affaires qui le retenaient dans le royaume de Valence, et choisit le chemin le plus court pour retourner à Madrid.
Il n'eut garde d'oublier la précieuse déclaration signée du père Jérôme etd'Escobar; il la prit avec lui, et la relut plus d'une fois en voyage. Sa seule préoccupation était de trouver uu moyen de ménager l'honneur de sa famille, et d'arriver à un jugement équitable, lequel permît de condamner la comtesse d'Aïtamira et d'acquitter le duc d'Uzède.
Piquillo, que nous avons laissé à Car rase osa, au pied de l'Albaracin, voulait, le jour même du départ d'Escobar, se remettre également en route ; mais il reçut le matin même des dépêches du roi, auxquelles il lui fallut répondre.
PIQUILLO ALLIAOA.
Pendant qu'il écrivait, Gongarelio vint d'un air effrayé lui annoncer une partie des nouvelles qui se répandaient dans le pays : le pillage, la prise et les massacres de Barredo : les troupes
3ui se rassemblaient autour de l'Albaracin, ernier rempart des Maures, et les mesures prises par le redoutable Augustin de Mexia ; il avait, en effet, promis au duc de Lerma de finir cette guerre en peu de jours par l'exter mi Dation totale des rebelles ; et tout faisait craindre qu'il ne tînt parole.
Gongarelio connaissait les montagnes de l'Albaracin, il y avait passé une partie de sa jeunesse, et, excepté quelques endroits escarpés propres aux embuscades ou quelques grottes pouvant servir de retraite, il n'y avait guère moyen, comme dans les Alpujarras, d'y résister longtemps à une armée nombreuse et disciplinée.
Piquillo frémit en pensant à Yézid, qui, avec des soldats sans expérience et presque sans armes, avait à lutter contre ces vieilles bandes espagnoles guerroyant depuis vingt ans en Italie, en France et dans les Pays-Bas. L'issue de la lutte ne pouvait, par malheur être ni longue ni douteuse, et le pauvre moine, ne voyant aucun espoir de faire triompher les Maures ses frères, dont il regardait la cause comme perdue, cherchait seulement à obtenir pour eux un pardon, une amnistie, ou du moins les conditions les plus favorables. Il écrivait dans ce sens au roi, mais sans se dissimuler que Sa Majesté, abandonnée à elle-même, et en présence de Popposition du duc de Lerma, ne se trouverait pas tans doute le courage de faire grâce. Il avisait donc à d'autres moyens plus efficaces lorsqu'un grand bruit se fit entendre en dehors de l'hôtellerie.
C'était le reste des habita os de Barredo, une soixantaine de prisonniers maures que la colonne du capitaine Diego avait arrachés la veille à leur village embrasé; ils étaient escortés par quelques soldats espagnols, et presque toute la population de C arase osa les poursuivait avec des huées, des malédictions et des pierres.
Ces malheureux étaient dans un état déplorable, couverts de boue et de sang, accablés de fatigue et pouvant à peine se traîner.
-—Où les conduisez-fous ? demanda Pi- j quillo au sergent qui commandait le détache- j ment.
— A Hueté, où nous devons être rendus ce ; soir, répondit le sergent Molina Chinchon, un des derniers débris de l'ancienne infanterie es- ; pagnole.
— Ils ne pourroot jamais marcher jusquelà.
— C'est Tordre de don Augustin de Mexia, j et avec lui, qu'on le puisse ou non, il faut marcher ; il n'a jamais pardonné en sa vie une j
désobéissance ou une faute contre la discipline.
— Accordez-leur dû moins de s'arrêter quelques instans dans cette hôtellerie ; jl y a au fond de la cour, une vaste grange où le seigneur hôtelier leur permettra dis se reposer et de se rafraîchir.
— Volontiers, s'écria le maître de la posada, Mosquito, oui, connaissant déjà l'humeur généreuse de fray Alliaga, voyait en perspective une occasion de forte dépense, attendu que les prisonniers tombaient d'inanition.
— Mais l'ordre de mon général ? répondit Molina Chinchon.
— • Mais celui de Son Excellence fray Lais Alliaga, confesseur du roi ! répliqua l'hôtelier.
— Et si mon général la sait...
-— Il ne le saura pas !
— Il me donnera les arrêts ou la prison.
— Son Excellence vous donnera sa bénédiction, et moi un bon dîner et une bouteille de vin de Benicarlo.
— En vérité ! dit le sergent, qui se mourait de soif.
— Et une dernière* considération.
— Laquelle ?
— Vous ferez, sergent, un acte d'humanité- — • Ceci ne m'effraie pas... au contraire !...
cela seul me détermine, répondit le vieux soldat.
Mais il était aisé de voir que la bouteille de Benicarlo aurait suffi. /
Les prisonniers furent conduits dans la grange, au grand désappointement de la population de Carrascosa,.que l'on privait ainsi du plaisir de les maltraiter, et le peuple espagnol tient à ses plaisirs.
On se hâta, par l'ordre de Piquillo, de satisfaire à leurs premiers besoins, et le sergent, oubliant un instant les rigueurs de la discipline, s'attabla joyeusement dans la cuisine, à côté du seigneur Mosquito, qui voulut absolument tenir compagnie à son hôte.
La bouteille de Benicarlo n'était pas à moitié sablée, qu'un bruit de chevaux et de cavaliers se fit entendre, et le verre plein jusqu'aux bords manqua de s'échapper de la main tremblante du sergent : il venait de reconnaître don Augustin de Mexia et son escorte.
Depuis le matin, l'actif général avait successivement visité tous ses postes, distribué aes ordres et surveillé par lui-même la marche des différens corps qui, u plusieurs lieues de distance et dans diverses directions, gravissaient la chaîne de l'Albaracin, pour cerner et entourer la faible armée commandée par Yézid.
Le sergent Chinchon expliqua à voix basse à l'hôtelier comme quoi il était perdu, et l'hôtelier monta, rapidement un petit escalier qui conduisait à l'appartement de fray Luis Alliaga, auquel il raconta la chose.
SEMAINE LITTÉRAIRE
Celui-ci répondit :
— Priez sa seigneurie don Augustin de Mexia de vouloir bien me faire l'honneur de dîner avec moi, et veillez, seigneur Mosquito, à ce que ce repas soit digne de lui et de vous.
L'hôtelier, enchanté de cette mission et surtout du nouveau dîner qu'on allait lui payer, se hâta de transmettre au général l'invitation du confesseur de Sa Majesté.
La journée était déjà avancée. Don Augustin, après avoir donné ses derniers ordres aux cavaliers de son escorte, qui partirent sur-lechamp pour les exécuter, se dirigea vers l'appartement de fray Alliaga.
Celui-ci reçut de son mieux l'austère et fier hidalgo, et pour le flatter autant que pour détourner son attention du sergent et des prisonniers, il mit la conversation sur le plan de campagne.
Dur, froid et poli comme l'acier de son épée, le général expliqua gravement, sur la carte, la manière dont il comptait exterminer les rebelles, les marches et contremarches qu'il avait méditées et les positions qu'il avait fait prendre, le tout au point de vue stratégique, les hommes, bien entendu, n'étant comptés pour rien.
En l'écoutant, Alliaga sentait une sueur froide découler de son front. Il lui semblait impossible que Yézid ni aucun des siens pussent se soustraire au sort qui les menaçait. C'était leur arrêt qu'il venait d'entendre.
C'est dans ce moment que l'hôtelier, le bonnet à la main et la serviette sous le bras, vint avertir Leurs Excellences que le banquet était servi et qu'on les attendait dans la salle du festin.
Pendant le temps qui venait de s'écouler, les pauvres prisonniers Maures avaient pu du moins se reposer et reprendre des forces.
Grâce au ciel, le général n'avait encore aperçu ni eux ni le sergent, qui n'avait eu garde de se montrer. Par malheur, l'appartement d'apparat le plus beau de la maison, celui où était servi le dioer, avait trois fenêtres qui donnaient sur la rue, et l'on entendait les vociférations du peuple réclamant les victimes qu'on lui avait enlevées.
— Qu'est-ce cela ? demanda tranquillement Mexia, qui, au milieu de ces cris confus, ne distinguait rien.
— - Une querelle sans doute, répondit Alliaga; quelques muletiers ou portefaix de la ville qui se battent entre eux.
— Très bien, répondit le général en s'asseyant vis-à-vis du jeune moine.
Et il se mit à dîner sans faire plus d'attention au tapage effroyable qui avait lieu dans la rue que si le plus profond silence eût régné autour de lui.
Cet admirable sang-froid rassura un instant Alliaga.
Mais bientôt les orateurs du dehors ne se contentèrent pas de crier ; les gestes s'en mêlèrent et devinrent des plus expressifs. Des carreaux de la salle furent brisés, et un caillou tomba même sur la table du festin.
Le général leva la tête et dit froidement à Mosquito :
— - Faites-moi venir un alguazil.
— Mais, monseigneur... balbutia l'hôtelier interdit, et qui, d'une main tremblante, lui présentait en ce moment une assiette.
— Je vous ai demandé un alguazil.
— J'entends bien... monseigneur... il y en a même deux en bas... qui sont venus pour me parler.
— Montez- en deux.
— Ce ne sera pas assez...
Le général ne daigna pas même lui répondre ; il lui lança un regard qui lui disait si nettement : Obéissez! que l'hôtelier ne trouva plus une seule objection et s'empressa de sortir.
Don Augustin, avec le même flegme, la même gravité espagnole, continua son dîner, s'interrompent seulement de temps en temps pour boire à la santé de son convive.
La porte s'ouvrit de nouveau et parurent deux alguaziU. L'un n'était pas un étranger pour Alliaga, qui cherchait à se rappeler où cette physionomie avait frappé sa vue ; mais le barbier Gongarello, qui se tenait debout derrière son patron, l'avait déjà reconnu, et pour cause ; c'était l' alguazil qui, quelques jours auparavant, le conduisait lui-même prisonnier et avait voulu le pendre. Il murmura son nom à l'oreille de Piquillo.
— Ah ! Cardenio de la Tromba ! s'écria le confesseur du roi, c'est vous que je revois ? est-ce que déjà vous êtes de retour de Valence ?
— Non, monseigneur, les prisonniers que vous m'aviez commandé d'y conduire m'en ont épargné la peine.
— Comment cela?
— Vous m'aviez ordonné de défaire les liens qui les tenaient garrottés; on ne parlait* tout le long de la route, que des rebelles rassemblés dans l'Albaracin, sous les ordres d'Yézid d'Albérique...
— En vérité ? dit le général.
— Et quand nous nous sommes approchés de la montagne, mes prisonniers ont tenté de s'évader ; nous n'étions que douze alguazils armés d'escopettes...
— Et vous n'avez pas fait feu ? s'écria don Mexia.
— Si vraiment, monseigneur, et, excepté les douze que nous avons tués, tous les autres ont été rejoindre Yézid.
— Il s'y a pas grand mal, continua le gêné*
rai, nous les retrouverons avec lui, et aucun n'échappera cette fois, je vous le jure. En attendant, monsieur l'algunzil. ayez pour agréable de faire éloigner la foule qui est devant cette maison et dont le bruit pourrait incommoder le révérend fray Alliagu, confesseur de Sa Majesté.
— Nous avons déjà essayé, monseigneur, et nous n'avons pas pu : ils veulent absolument...
— Quoi ?... que veulent-ils?
— Qu'on leur livre les prisonniers.
— Lesquels, monsieur î'alguazil ?
— Ceux que conduisait le sergent Molioa Chincbon.
Don Mexia haussa les épaules et répondit :
— Ils doivent à l'heure qu'il est être arrivés à Huelé. Qu'on aille les y chercher si on veut, mais je doute qu'on les y trouve.
— Et moi aussi, se dirent Gongarello et l'hôtelier.
— Car l'ordre du duc de Lerma, continua don Mexia, est de les faire passer par les armes à leur arrivée.
Alliaga ne put retenir un cri d'effroi, et sa seconde pensée fut un remercîment a la Providence, qui lui avait inspiré l'idée de retenir ces malheureux.
— Passés par les armes ! répéta-t-il.
— Tels sont les ordres du ministre et du roi, répondit Mexia toujours avec le même calme et sans interrompre son repas.
Puis s'adressa nt aux alguazils.
— Annoncez cela, messieurs, aux bourgeois de cette ville; cela leur suffira, je pense.
— Non, monseigneur, ils n'en croiront rien.
— Et pourquoi, s'il vous plaît ?
— Parce que ces prisonniers sont encore ici, dans cette hôtellerie, enfermés dans la grange qui est au fond de la cour.
— Le sergent qui les conduisait a donc été tué ? dit gravement le général.
— Non, Excellence, répondit timidement l'hôtelier, il vient de diner avec moi.
— Faites monter le sergent... à l'instant même.
— 11 est inutile de l'interroger, seigneur don Augustin, s'écria Alliaga, c'est moi qui suis seul coupable ; c'est moi qui l'ai engagé à accorder quelques heures de repos à ces malheureux qui n'avaient plus la force de continuer leur route.
— Votre Excellence a fait son devoir comme ministre du Seigneur ; Molina Chinchon n'a pas fait le sien comme sergent. Il ira demain, pour quinze jours, au cachot, et en attendant, dit-il à l'alguazil, ordonnez-lui de ma part de se remettre en route avec ses prisonniers. I
— Mais le peuple va les massacrer ! s'écria Alliaga.
— Cela regarde le sergent, qui en répond et ; qui doit les conduire ce soir à Hue té. 11 a de la |
tête et du cœur, et en viendra à son honneur, j'en suis certain.
— Et s'il y réussit, ces malheureux n'arriveront que pour être passés par les armes?
— Nous autres militaires, nous obéissons et ne raisonnons pas.
— Egorger des prisonniers sans défense... un tel ordre...
— Est fâcheux, mais non déraisonnable.
Ces ennemis-là, du moins, comme ceux que votre seigneurie a délivrés l'autre jour, n'iront pas rejoindre Yézid et les révoltés que nous sommes chargés de combattre.
— Seigneur Mexia, s'écria Alliaga, vous ne prendrez pas sur vous une telle responsabilité, vous suspendrez l'exécution de cet ordre jusqu'à ce que j'en aie écrit à Sa Majesté. Je vous le demande, je vous en prie.
— Je suis désolé d'être obligé de refuser à votre seigneurie.
— Eh bien ! au nom du roi, je vous le défends.
— Et de quel droit? s'écria le fier Castillan.
— Du droit que Sa Majesté m'a donné ellemême. Lisez plutôt !
11 lui remit l'ordre, écrit de la main de Philippe III. qui prescrivait à tous ceux qui le liraient d'obéir à frère Luis Alliaga.
Don Augustin de Mexia fronça le sourcil, se mordit les lèvres et répondit :
— J'ignore si l'autorité conférée au confesseur de Sa Majesté ne doit pas être limitée aux choses de l'Eglise et peut s'étendre jusque sur les officiers et soldats du roi, mais ce que je sais, c'est que les instructions que j'ai reçues sont signées, non seulement du ministre, mais encore de mon souverain lui-même. Et dans le doute où me place ce conflit de pouvoirs et d'ordres contradictoires, je dois obéir d'abord à ceux qui m'ont été directement adressés.
En ce moment les cris redoublèrent; des flambeaux brillèrent dans la rue et dans la cour de l'hôtellerie, dont le peuple venait de franchir les murs. Son intention évidente était de mettre le feu à la grange où les Maures étaient renfermés.